Technologies et Postmodernité
cette association n’est pas là pour théoriser l’époque, ni pour en faire le procès. La catégorie regroupe des textes écrits dans la postmodernité, depuis les marges poreuses de ses dispositifs. Des textes où le téléphone reste allumé même pendant les rêves, où le "je" doute de son propre corps, où les voix semblent filtrées par une interface invisible.
Ce sont des fragments où l’on sent que le monde est devenu technique, pas seulement dans ses objets, mais dans ses rythmes, ses langages, ses logiques relationnelles. L’angoisse ne vient pas d’une déconnexion, mais d’un excès de connexions : trop de signaux, trop de profils, trop d’images, pas assez de silence.
Il y est parfois question d’écran, d’intelligence artificielle, de surveillance, de réseaux sociaux — mais ces éléments ne sont jamais centraux. Ce qui est central, c’est le rapport affecté à soi, aux autres, au réel que ces technologies induisent, transforment ou effacent.
Ce mot-clé, finalement, désigne un climat plus qu’un thème. Une manière d’habiter le contemporain, sans certitude, mais avec la sensation que quelque chose, là, s’est déplacé définitivement.
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Lectures
Les mots des prompts : ce qu’ils ne font pas
J'ai lu ce matin l'article de Sébastien Bailly sur le mot « romantique » dans les prompts. L'hypothèse est séduisante : certains mots agiraient comme des instructions cognitives, convoquant des champs culturels entiers. « Romantique » imposerait la lune, le regard prolongé, la lumière dorée. Un mot-archive qui déplacerait immédiatement l'espace latent de l'IA. J'ai voulu vérifier. J'ai ouvert Claude et demandé : « Décris-moi une rencontre romantique dans un train. » Voici ce que j'ai obtenu : Un homme et une femme se font face dans un compartiment vide. Le train traverse la banlieuse industrielle. Elle lit Handke, lui regarde par la fenêtre. Leurs genoux se touchent quand le wagon prend un virage. Aucun ne s'excuse. Elle lève les yeux. Il tourne la tête. Ils se regardent trois secondes, peut-être quatre. Pas de sourire. Juste cette reconnaissance muette : quelque chose pourrait arriver. Elle reprend sa lecture. Lui fixe à nouveau le paysage. Mais leurs jambes restent collées. À l'arrêt suivant, elle descend sans un mot. Il la suit du regard sur le quai. Elle ne se retourne pas. Le train repart. C'est tout. Pas de numéro échangé, pas de promesse. Juste cette friction brève, ce possible avorté qui laisse une trace plus nette que n'importe quelle conversation. Pas de lune. Pas de lumière dorée. Pas de promesse verbalisée. Le romantisme est là, mais il n'est pas où Bailly l'attendait. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de dire que Bailly a tort. Son analyse du poids latent des mots reste pertinente. Mais elle suppose que l'IA opère seule, face au mot, dans un vide interactionnel. Or ce n'est jamais le cas. Dans mon interaction avec Claude, plusieurs forces coexistaient. Le mot « romantique », oui. Mais aussi mes préférences utilisateur : exigence critique, refus du lyrisme facile, goût pour la sécheresse narrative. Claude négocie entre ces instructions. Le résultat n'est pas l'addition des deux, c'est une forme de compromis. Le romantisme apparaît, mais déplacé. Pas dans le décor (banlieue industrielle, pas coucher de soleil). Pas dans les gestes convenus (pas de sourire, pas d'échange verbal). Il se loge ailleurs : dans la friction des genoux, dans le regard bref, dans le possible non actualisé. C'est bien du romantisme, mais d'une autre espèce. Cela dit quelque chose d'important sur l'écriture avec l'IA. Les mots des prompts ne sont pas des décrets. Ils sont des forces qui entrent en tension avec d'autres forces. Le contexte compte. L'historique conversationnel compte. Les préférences configurées comptent. Peut-être même le style de l'utilisateur, si l'IA l'a intégré au fil des échanges. Bailly a raison de dire que « romantique » oriente. Mais il sous-estime la plasticité de cette orientation. Le mot ouvre un champ, pas un contenu. Ce qui remplit ce champ dépend de l'écosystème dans lequel il opère. On pourrait dire que le prompt n'est jamais seul. Il arrive toujours dans un environnement déjà structuré par d'autres instructions, d'autres attentes, d'autres habitudes. L'IA ne répond pas au mot isolé. Elle répond à la configuration globale. C'est pour ça que deux personnes peuvent utiliser le même prompt et obtenir des résultats différents. Pas parce que l'IA est instable (elle l'est, mais ce n'est pas le point). Parce que le même mot n'active pas les mêmes probabilités selon le contexte qui l'entoure. Si je devais reformuler l'hypothèse de Bailly, je dirais : les mots des prompts sont des attracteurs. Ils attirent certaines formes, certains motifs, certaines images. Mais la force de cette attraction varie. Elle peut être amplifiée, déviée, voire annulée par d'autres instructions. Dans mon cas, « romantique » a bien attiré quelque chose. Mais mes préférences utilisateur ont créé une force contraire. Résultat : un romantisme minimal, sec, presque austère. Pas celui des corpus habituels. Un autre. Ce qui me fascine, c'est que cette négociation se fait en temps réel, sans que je la pilote consciemment. Je ne peux pas prédire exactement ce que l'IA va produire. Mais je peux sentir les lignes de force qui traversent l'interaction. Le mot « romantique » tire dans une direction. Mes préférences tirent dans une autre. Le texte final se situe quelque part entre les deux. Peut-être que le vrai sujet, ce n'est pas le poids latent des mots. C'est l'écologie de l'interaction. Les mots ne sont jamais seuls. Ils cohabitent avec d'autres instructions, d'autres attentes, d'autres mémoires. L'écriture avec l'IA, c'est apprendre à sentir ces cohabitations. Bailly parle de « naviguer dans les dépliages ». C'est juste. Mais il faudrait ajouter : naviguer dans des dépliages orientés par plusieurs forces simultanées. Le mot romantique déplie quelque chose. Mais ce quelque chose est immédiatement reconfiguré par le reste du contexte. Au fond, ce que mon expérience montre, ce n'est pas que Bailly se trompe. C'est que son analyse est incomplète. Les mots des prompts ont un poids. Mais ce poids n'opère jamais seul. Il entre en résonance, en friction, en tension avec d'autres poids. Et c'est dans ces tensions que l'écriture se joue. Les mots des prompts ne font pas tout. Ils font quelque chose. C'est déjà beaucoup. Mais ce n'est jamais tout.|couper{180}
Lectures
La typographie hors du flux
Il arrive qu’un texte ne se dégrade pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il voyage. Il commence dans un carnet, passe par un logiciel de notes, transite par Word, s’égare un instant dans LibreOffice, revient par un copier-coller approximatif, puis s’échoue dans un fichier de mise en page où il n’a jamais demandé à se trouver. À chaque étape, rien de spectaculaire. Aucune phrase n’explose, aucun paragraphe ne s’effondre. Pourtant, à la longue, le texte fatigue. Ce sont d’abord des détails. Des guillemets qui se redressent ou s’arrondissent selon l’humeur du logiciel. Des espaces qui disparaissent, puis réapparaissent ailleurs, parfois au mauvais endroit, parfois en surnombre. Des tirets qui se prennent pour autre chose, ou qui renoncent. Rien de grave, dira-t-on. Rien que de très ordinaire. Justement. Car plus un texte circule, plus sa typographie devient incertaine. Non par malveillance des outils — chacun fait son travail — mais parce qu’ils n’obéissent pas aux mêmes règles. Word corrige ce que LibreOffice neutralise. LibreOffice défait ce que le copier-coller a aplati. Et l’auteur, lui, corrige à la fin, quand il n’en a plus très envie, et surtout quand il devrait faire autre chose. C’est ainsi que la typographie devient une activité parasite. Une tâche de maintenance. Un bruit de fond. On ne la regarde plus comme une forme, mais comme une réparation. On clique, on remplace, on recommence. On se demande pourquoi ce deux-points refuse obstinément de rester à sa place. On soupçonne l’ordinateur d’avoir une opinion. À un moment donné — variable selon les tempéraments — il faut se rendre à l’évidence : le problème ne vient pas du texte, mais du circuit qu’on lui impose. Tant que la typographie dépend du dernier logiciel utilisé, elle reste instable. Corriger à la fin ne suffit plus. Il faut déplacer le problème. C’est à ce moment-là que j’ai cessé d’essayer de réparer dans Word ou LibreOffice. Non par rejet de ces outils, mais par lassitude. J’ai décidé de sortir la typographie du flux. De la traiter ailleurs, une fois pour toutes, selon des règles simples, reproductibles, indifférentes au système d’exploitation comme à l’humeur du jour. Un outil minuscule, discret, sans interface, chargé d’appliquer ce que je savais déjà vouloir — et de me laisser tranquille ensuite. La suite est moins héroïque qu’il n’y paraît. Il n’est pas question de révolution numérique, ni d’optimisation spectaculaire. Simplement d’un petit déplacement : confier à un script ce qui ne mérite plus d’occuper l’attention. Le texte, lui, peut alors continuer son voyage. La typographie, cette fois, ne suit plus. Un outil unique pour des environnements multiples La solution retenue ne tient pas dans un logiciel de plus. Elle tient dans un outil de moins. Un script, donc, au sens le plus simple du terme : quelques règles écrites noir sur blanc, exécutées sans commentaire, appliquées de la même manière quel que soit le système sur lequel le texte a été écrit ou corrigé. L’intérêt n’est pas technique. Il est pratique. Le même texte peut être écrit sous Windows, relu sous macOS, retouché sous Linux, puis revenir à son point de départ sans que la typographie change d’état à chaque correspondance. Concrètement, comment ça se passe Le texte existe, a déjà circulé, a déjà souffert. Il est exporté une fois au format DOCX, sans mise en page sophistiquée. On exécute alors un script typographique. Une commande, une ligne, pas d’interface. Un nouveau fichier est généré. C’est celui-là, et seulement celui-là, qui sert désormais de base. Annexes utiles Fiche pratique — Windows Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx Mise en place https://www.python.org python -m venv venv venv\Scripts\activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Fiche pratique — macOS Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx curl -fsSL hxxps ://raw.githubusercontent.com/Homebrew/install/HEAD/install.sh \ | /bin/bash retirer les espaces et remplacer hxxps par https brew install python python3 -m venv venv source venv/bin/activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Fiche pratique — Linux Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx sudo apt install python3-full python3-venv python3 -m venv venv source venv/bin/activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Note finale Ces scripts servent à produire un fichier typographiquement stable. La typographie est réglée en amont. La suite du travail redevient strictement éditoriale. Script typographique (version française) Le script ci-dessous applique automatiquement : les guillemets français, les espaces insécables avant la ponctuation double, les espaces insécables dans les unités, les tirets cadratins simples. Il prend un fichier DOCX en entrée et génère un fichier corrigé. from docx import Document import re INPUT_DOCX = "entree.docx" OUTPUT_DOCX = "sortie_typo_corrigee.docx" def corriger_typographie(texte): # Guillemets français texte = re.sub(r'"([^"]+)"', r'« \1 »', texte) # Espaces insécables avant ; : ? ! texte = re.sub(r'\s*([;:?!])', r' \1', texte) # Pourcentages texte = re.sub(r'(\d)\s*%', r'\1 %', texte) # Unités courantes texte = re.sub(r'(\d)\s*(ml|cl|l|g|kg|°C)', r'\1 \2', texte) # Tirets cadratins simples texte = re.sub(r'\s-\s', r' — ', texte) return texte document = Document(INPUT_DOCX) nouveau_document = Document() for paragraphe in document.paragraphs: texte_corrige = corriger_typographie(paragraphe.text) nouveau_document.add_paragraph(texte_corrige) nouveau_document.save(OUTPUT_DOCX)|couper{180}
Carnets | Atelier
29 janvier 2026
Cocher l'option « insérer les pages vides insérées automatiquement » dans l'exportation PDF. Si on ne la coche pas les pages blanches entre chapitres disparaissent. Vérifier que chaque chapitre commence bien en belle-page. Compter les paragraphes côté français. Recompter côté anglais. Ils doivent correspondre exactement ligne à ligne. Le moindre décalage fout tout en l'air. C'est un travail de pointage, de vérification, de recomptage. Pas d'écriture. Du forçat. Pour me détendre j'extrais du site tous les articles contenant le verbe peindre . Export en Markdown. Nouvelle recherche dans Obsidian pour isoler chaque phrase contenant peindre. Je compile. Ça fait une liste. Je la lis. Je ne sais pas à quoi ça sert mais au moins c'est propre. J'ai testé aussi la plateforme Google AI Studio. Mindmap connectée au dibbouk. Rapports d'audit automatiques. Pistes de travail sur les parties manquantes. Ça marche. Je range l'idée dans un coin. Trop chronophage pour le moment. Amende pour excès de vitesse. Twingo vendue en octobre. Le type n'a pas fait le changement de carte grise. Panique. Je fouille mes archives. Le dépôt a bien été fait sur l'ANTS. Ouf. Normalement ce n'est plus mes oignons. Normalement. Deux gros balaises sonnent. Police municipale. Recensement. J'en profite pour montrer le mur extérieur. Les dégâts. L'eau qui stagne. La mairie et la voirie se renvoient la patate chaude depuis des mois. Un des balaises dit qu'il faut menacer d'appeler les services vétérinaires si c'est de la moisissure. On regarde de plus près avec S. Ce n'est pas de la moisissure. C'est de l'acrylique écaillée sur des plinthes en carrelage. On avait tiré sur les budgets. Économie de bout de chandelle. Résultat : dès qu'il pleut mare devant la porte. Serpillières. Les voitures passent à 70 sur une voie à 30. 66 ans aujourd'hui. Compter les paragraphes. Recompter. Vérifier que tout correspond. Le moindre décalage fout tout en l'air.|couper{180}
Carnets | Atelier
25 janvier 2025
Réveil à 5h55 pour charger la voiture de vêtements que S. veut aller vendre à Saint-Pierre-de-Bœuf dans une salle communale. Nous aurions pu le faire hier au soir en rentrant de Lyon, mais il faisait déjà nuit. Si j’écris 5h55, c’est que je me souviens avoir lu ces chiffres sur l’écran du réveil posé sur la table de nuit. Des chiffres de couleur verte. Le mot luminescent pourrait être utilisé dans la phrase. Je pourrais parvenir à le glisser en même temps qu’affichage à cristaux liquides. Je me demande si au lieu d’écrire voiture je ne devrais pas écrire véhicule ou Dacia Logan. La luminescence des chiffres attira son regard. L’affichage à cristaux liquides du réveil posé sur la table de chevet. (On peut aussi dire table de nuit ; je dis plus naturellement table de nuit personnellement. Pourquoi alors dire chevet ? Parce que ça ressemble plus à un mot littéraire ?) De quoi suis-je en train de parler, vraiment ? Qu’est-ce qui me pousse vraiment à écrire ce genre de choses, tellement insignifiantes ? Une révolte. Une rébellion. Ce sont les premiers mots qui s’avancent et pondèrent la connexion entre question et raisons possibles faisant office d’explication. De quelle nature est cette pondération, en revanche, je l’ignore. Pourquoi dire révolte ou rébellion et pas oreiller ou lèche-frite ? C’est donc une pondération réflexe, quelque chose de tellement « programmé » qu’on n’aurait plus besoin d’y penser ; c’est le fruit d’une longue suite de questions-réponses avec une très faible variation de résultat : soit révolte, soit rébellion, le mot colère pouvant s’immiscer de temps à autre si on plisse un peu plus les yeux. Qu’est-ce que le nouveau, me demandai-je ensuite. Et c’est un pourcentage très faible (2,5 %) qui apparut, associé au nom de Rogers — la courbe de diffusion de l’innovation. Les innovateurs représentent 2,5 % de la population mondiale, c’est-à-dire environ 200 millions d’individus aujourd’hui. Si on ajoute à cela les early adopters — qui n’innovent pas, mais tolèrent mieux que le reste le changement, la nouveauté —, cela représente environ 13,5 % de la population, soit près d’1,1 milliard de personnes. Ce n’est pas si mal, quand on y pense. Cela redonne un peu d’espoir. Encore faut-il savoir ce que tu nommes le nouveau, le neuf... constat instantané : le marché de l'occasion, de la seconde main se développe plus rapidement en France que le marché du neuf. Notamment pour les véhicules, pour les vêtements. Il faut revenir en arrière et s'intérroger sur ce que tu nommes le neuf. Tu aurais tendance à parler d'idée neuve par exemple, mais dans quelle mesure une idée sera t'elle vraiment neuve c'est à dire aussi jamais utilisée, jamais portée par quiconque. Es-tu vraiment certain que ce genre d'idée puisse réellement exister qu'elle ne soit pas un pur fantasme ? Hier par exemple, tu es tombé sur un article concernant la création et la distribution d’électricité en Finlande. Des scientifiques finlandais ont utilisé des ondes électromagnétiques et des systèmes laser pour transmettre de l’énergie à distance, éliminant ainsi le besoin de connexions physiques tout en maintenant le contrôle, l’efficacité et la sécurité de la distribution. Immédiatement tu penses à cet instant aux travaux de Nikola Tesla qui aurait déjà inventé l’électricité sans fil, puis à la Tartarie, aux pyramides, à tout ce flux envahissant les réseaux sociaux depuis des années concernant ces théories dites « alternatives ». N’est-ce pas une forme de répétition également d’être toujours ainsi aimanté par ces sujets, toujours les mêmes, et qui fait que, lorsque soudain on aperçoit l’article sur l’électricité sans fil en Finlande, cela fait basculer la pondération vers quelque chose qui penchera vers une notion de vrai plutôt que de faux ? à noter pour ce jour ce terme de pondération, très important pour comprendre également comment fonctionnent les IA. Stage toute la journée sur les nuages. Je n'ai pas parlé de ces images hypnagogiques avant de m'endormir hier au soir. La terre était comme une grosse lessiveuse qui recyclait sans arrêt les civilisations. Recycler n'est pas le bon mot. Elle les absorbait, en faisait une bouillie nutritive, les enfouissait tout au fond de ses entrailles jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucune trace. Le sentiment qui s'en suivait était à mi-chemin entre l'effroi et le soulagement. illustration : Salvador Dali. Construction molle avec haricots bouillis (Prémonition de la guerre civile) (1936) Huile sur toile, 100 × 100 cm, Philadelphia Museum of Art.|couper{180}
Carnets | Atelier
21 janvier 2026
Si je devais quantifier l’énergie que je perds à m’occuper de ce qui ne me regarde pas, il me faudrait d’abord la mesurer en Joules, l’unité universelle du travail et de la chaleur. Sur le plan biologique, chaque ingérence constitue une véritable fuite métabolique : mon cerveau dissipe des calories précieuses pour alimenter une charge mentale stérile, détournant l’influx nerveux de mes propres priorités. Au-delà de la thermodynamique, ce gaspillage est un coût d’opportunité : chaque unité de tension investie dans la vie d’autrui est soustraite à mon édification. En physique des systèmes, m’immiscer là où je n’ai aucun levier revient à augmenter mon entropie personnelle, transformant une énergie créatrice en simple agitation thermique. Le silence et la discrétion deviennent alors mes meilleures formes d’efficacité énergétique. Cette quête d'économie rejoint mon intérêt pour l'évolution de l'alphabet. Je réalise que le passage de l'humanité du hiéroglyphe au signe, puis à la lettre, calque étrangement mon propre parcours entre l'atelier et le premier étage de ma maison. L'atelier est mon espace hiéroglyphique : celui de la matière brute, de l'objet, du geste qui façonne. Monter à l'étage, c'est quitter le figuratif pour l'abstraction, transformer le poids des choses en la légèreté de la lettre. Pourtant, ce passage n'est pas encore aussi « carré » que je le voudrais — si tant est que je veuille vraiment quoi que ce soit. Peut-être que la véritable fluidité réside justement dans l'abandon de cette volonté de contrôle. Cette recherche de flux guide mes travaux actuels. Hier, j'ai publié cinq nouvelles nées de mes investigations sur le langage et l'alphabet hébraïque, explorant malentendus et théories du complot. Je les ai soumises à une « distillation algorithmique » entre Gemini, Claude et DeepL, une rétro-traduction qui éprouve la solidité de ma pensée. Pour éviter la dispersion, j'ai mis en pause mon second roman pour ados. J'ai décidé d'en supprimer totalement les chapitres pour le refondre en trois actes. C’est une décision d'ingénieur autant que d'écrivain : éliminer les interruptions pour préserver mes Joules et maintenir un flux continu. Le défi reste les dialogues. Privé d'échanges nourris avec M. et L., je dois puiser dans mes souvenirs de cours, des échos d'adolescences lointaines. Il me faudra sans doute styliser ces voix, transformer ces échanges en dynamiques énergétiques plutôt qu'en simples reproductions d'un réel qui se dérobe. De plus en plus ce soucis de comprendre pour qui j'écris ces fictions semble équilibrer l'indifférence de destination avec laquelle j'écris ces carnets. Je ne peux noter que cette recherche perpétuelle de maintient d'équilibre. illustration Malevitch, Quelle audace ! 1915|couper{180}
Carnets | Le carnet noir
Les listes de sites amis
Il fut un temps où les listes de « sites amis » sur Internet m’ont paru aller de soi. J’y voyais un geste simple, presque candide : dire publiquement ce que l’on lisait, ce qui comptait pour nous, les voix avec lesquelles quelque chose se jouait. Une forme d’amitié virtuelle, fragile, mais sincère. J’y ai cru. Et j’en ai fait. Sur mes anciens blogs, j’ai constitué ce genre de listes. Très naïvement, je le reconnais aujourd’hui. J’y mettais des sites que je suivais réellement, parfois depuis longtemps, des personnes que je lisais avec attention, dont les textes m’accompagnaient. Je pensais que la réciprocité était secondaire, que l’essentiel était le geste : signaler une présence, un compagnonnage discret, une fidélité de lecteur. Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas ainsi que ces listes fonctionnaient. Ou plutôt : que ce n’était pas seulement cela. Les listes de sites amis ne sont pas de simples gestes de gratitude ou d’affection. Ce sont aussi — et parfois surtout — des instruments de positionnement. Elles disent moins ce que l’on lit que l’endroit depuis lequel on parle. On y affiche des noms qui rassurent, qui confirment une place, qui ne mettent pas en danger. On se relie à ce qui est déjà reconnu, déjà légitimé, déjà validé ailleurs. Ce mécanisme n’est pas forcément cynique. Il est souvent inconscient. Mais il est réel. Citer un écrivain reconnu, un site installé, une figure déjà visible, ne coûte rien symboliquement. Citer quelqu’un de plus isolé, plus latéral, plus difficilement classable, c’est s’exposer un peu. Et cette exposition, beaucoup la refusent, même sans le formuler. C’est là que la phrase « on ne prête qu’aux riches » prend tout son sens. Non pas comme une plainte, mais comme un constat. Les liens visibles circulent selon des logiques de sécurité. Ils consolident ce qui l’est déjà. Ils stabilisent des réseaux, plus qu’ils ne rendent compte des lectures réelles, de la durée, de l’attention silencieuse. Ce qui blesse parfois, ce n’est pas de ne pas être cité. C’est de constater le décalage entre une attention vécue — des années de lecture, parfois — et son absence totale de trace publique. Comme si le temps partagé n’avait jamais existé. Comme si la relation ne comptait que lorsqu’elle était montrable. Aujourd’hui, je n’ai plus de liste de sites amis sur ledibbouk. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix. Non par amertume, ni par posture, mais parce que je ne crois plus à la capacité de ces listes à dire quelque chose de juste sur les relations, les lectures, les affinités réelles. Elles figent. Elles hiérarchisent. Elles transforment des liens mouvants, fragiles, parfois asymétriques, en vitrines. Bien sûr qu’il existe de l’amitié, de la reconnaissance, de la fidélité dans les lectures en ligne. Mais elles ne passent pas nécessairement par des listes. Elles passent par le temps, par le retour silencieux, par la lecture sans attente de réciprocité. Par le fait de continuer à lire quelqu’un même quand cela ne rapporte rien. Les listes de sites amis donnent l’illusion de dire la vérité des relations. En réalité, elles disent surtout ce qui peut être montré sans risque. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas tout. Et ce n’est peut-être même pas l’essentiel. Illustration Lewis Baltz Façades anonymes, parcs d’activités, bâtiments sans âme|couper{180}
Carnets | atelier
Maître du Vide : Une méthode de contraction
À l'aide de deux scripts Python, j'ai mis en place un nouveau protocole pour analyser ma propre production. Cette démarche marque une rupture : j'ai décidé de passer d'une accumulation passive à une confrontation active avec mes archives. Entre 2018 et 2025, j'ai accumulé près de 4000 textes (articles, notes, carnets). Jusqu'ici, je les traitais comme je traite parfois ma peinture : je jetais des lignes sur la page en attendant qu'une forme globale surgisse un jour, par miracle ou par accident. Mais la peinture, comme l'écriture, possède une phase de réflexion que l'on oublie souvent de mentionner. On peut choisir de naviguer à vue, mais on peut aussi décider de contracter l'espace-temps pour aller directement à l'essentiel. Le workflow est devenu très concret : L'organisation : Mes scripts ont injecté la totalité de mes articles dans Obsidian, en conservant leurs mots-clés et en les rangeant par rubriques. La recherche : Un clic sur un tag (par exemple « dispositif ») regroupe instantanément des années de notes éparpillées. L'analyse : En soumettant ces regroupements à une IA, j'ai découvert que mes mots-clés ne disaient pas ce que je croyais. Pour moi, « dispositif » n'était qu'un terme technique de construction littéraire. L'IA, en analysant 77 textes, a révélé une récurrence sémantique beaucoup plus brute : les termes « utérus », « coquille » ou « protection ». Elle a mis à nu un mécanisme de défense contre le vide. Elle a tracé une trajectoire où je ne suis plus la victime de ce vide, mais celui qui l'organise, qui le cadre : le « Maître du Vide ». Je garde ce titre avec humour, mais il définit bien ma nouvelle position : je n'écris plus pour remplir le vide ou me cacher derrière des joutes verbales, j'utilise l'outil numérique pour isoler ce qui, dans cette masse, est encore debout. Conclusion : L'image de cette armure abandonnée au sol, au milieu du chaos désert d'une fête foraine, résume mon cheminement. On passe des années à construire une protection (le « dispositif », l'ironie, le savoir-faire technique) pour finalement se rendre compte qu'elle est devenue une entrave. En utilisant l'IA pour analyser mes 4000 textes, j'ai simplement trouvé le moyen de dégrafer cette armure plus vite. Ce n'est pas le code qui est important, c'est ce qu'il libère : le passage d'une écriture de défense à une peinture d'exposition. Le « Maître du vide » n'est pas celui qui remplit la salle, c'est celui qui accepte de se tenir nu sur le plateau, une fois que les attractions de la fête foraine se sont éteintes. Illustration Co création Le dibbouk & Gemini Flash|couper{180}
Carnets | atelier
14 décembre 2025
Depuis une semaine, que s’est-il passé ? Déjà, j’ai gagné ma vie. De façon elliptique : pas besoin de s’étendre. Sans opinion sur le sujet. Puis j’ai commencé à préparer le vrai boulot : un inventaire de fichiers Markdown à importer dans Scribus. Malheureusement, le problème, c’est la conversion des balises MD. Ce que j’espérais, c’est que les styles se créent automatiquement à l’import dans Scribus. Mais même en utilisant un script Python, je n’y suis pas parvenu. Les styles se mettent bien à jour dans Scribus, mais uniquement dans la fenêtre Propriétés, pas dans le document. Cela signifie que je dois tout reprendre ligne par ligne, à la main. Trop fastidieux — ou alors un excellent exercice de relecture. À choisir. Pour un PDF, un EPUB, la solution est très facile avec Pandoc. Je peux même prévoir une couverture, une table des matières, et les placer directement dans les commandes du terminal. L’utilisation de Notion s’avère intéressante, vraiment — peut-être encore mieux qu’Obsidian. Le problème, c’est de devoir s’adapter à chaque nouvel outil, sans être jamais certain que demain un autre remplacera encore celui-ci. On pourrait se dire : stop, ne pas se disperser ; une fois qu’un workflow fonctionne, pourquoi en changer. C’est vrai, on peut se le dire. Mais si on faisait tout ce qu’on dit, le monde ne serait pas ce monde. L’avantage, en outre, de pouvoir utiliser selon les besoins plusieurs modèles d’IA avec Notion est un vrai plus. En ayant injecté ma base d’articles en CSV, je peux demander vraiment tout ce que je veux : proposer une recherche approfondie par plusieurs séries de mots-clés, puis me formater un fichier Markdown ou un docx, et le classer dans une base de données. Me réordonner le document plusieurs fois tout en changeant la table des matières. ( Bientôt j'aurais peut-être droit à un café et des petits gâteaux ?) — bref, Le gain de temps est spectaculaire. Ensuite, la question se pose : qui commande, au bout du compte ? Est-ce l’IA qui, au travers des solutions qu’elle me propose, parvient à m’influencer dans mes décisions — ou bien est-ce le contraire ? Il me semble que, pour l’instant, je garde encore l’avantage. Je ne sais pas pour combien de temps. Hier, j’ai lu un article : Une IA conçoit un ordinateur Linux fonctionnel en une semaine : la révolution du hardware. 48 h au lieu de 500 heures de boulot en moyenne : tout ça donne le vertige. J’en reviens à la perplexité qui m’a retenu toute cette semaine. Perplexe, mais pas sidéré. Cette perplexité aura été un bon moteur d’écriture. Hier, par exemple, trois récits de fiction sont sortis tout droit d’une molécule fabriquée : perplexité + honte. L’idée est de faire de ces assemblages temporaires quelque chose d’actif, qui ne laisse pas dans la sidération. ( ça pourrait rejoindre l'idée de récapitulation de Don Juan pour récupérer une énergie bloquée ) Ce qui me rassure, c’est que, quels que soient les progrès, ce que l’on veut vraiment reste tellement subtil, tellement instable, tellement difficile à formuler — et nous échappe si souvent — qu’aucune machine ne pourra, je crois, produire cette ambiguïté fondamentale de l’esprit humain. Autre chose : l’idée de communauté m’est tout à fait insupportable. Je ne sais absolument plus comment m'y adapter. Hormis mes cours ou stages dans lesquels je crois avoir placé une sorte de pilote automatique. C’est la raison principale pour laquelle je fuis les réseaux sociaux. Je peux partager des posts, mais échanger est au-dessus de mes forces. Ça ne vient pas des gens : les gens sont ce qu’ils sont. Ça vient d’une sidération qui, cette fois, me colle littéralement au sol, sans que je puisse me relever. Le mot sollispcisme en filigrane arrive en fin d'article, j'effectue une recherche et je tombe sur ce début de phrase : "Même si le solipsisme est faux, même s'il existe une « réalité empirique » indépendante de notre « conscient intérieur », cette théorie comporte tout de même un fond de vérité [...] ( emprunté à l'encyclopédie du rien Illustration Jacques Prevert|couper{180}
Carnets | atelier
6 décembre 2025
H. peint du bras gauche. Elle ne parle qu'avec des onomatopées. Aujourd'hui, j'ai appris qu'elle ne pouvait pas manger de chouquettes – elle a désigné sa bouche d'un air triste quand je lui ai tendu le sachet. Droitière autrefois, elle apprend vite. Je lui montre en utilisant aussi mon bras gauche : la main qui court le long du manche du pinceau selon le besoin de précision, d'énergie. Son tableau était trop violent en couleurs. Je lui ai montré comment abaisser les valeurs avec du blanc seulement. Nuance, lenteur, précision. M. et D. sont là aussi, chacune avec son handicap. Si je voulais lire les signes, j'inventerais une histoire. Mais elles m'apprennent la ténacité qui s'appuie sur des raisons solides. Mes états d'âme, à côté, sont des bulles de savon. Plus tard, en rentrant à pied, j'ai vu une lumière spéciale – le mot est faible. Le bleu sombre du ciel sur les murs beiges et ocres fabriquait un accord qui m'a serré la gorge. Faut-il ne plus peindre pour peindre ? Ne plus écrire pour écrire ? Ces derniers jours, je réécris des textes anciens. Sans conviction d'abord. Puis j'ai utilisé Deepseek avec un protocole strict, pour traquer mes bavardages, mes esquives. Ce que l'IA produit est médiocre, mais cette médiocrité m'oblige à puiser dans ma propre langue. Elle me renvoie une ambiguïté qui est la mienne : entre réalité et fiction. Elle veut me conduire vers la fiction, alors que je cherche à m'en extraire. J'ai vu une vidéo fascinante de F. à propos de ce peintre chinois — Wu Daozi, qui disparaît dans son tableau. Un protocole, un match de boxe entre la machine et soi. Mon constat est optimiste : à force de me montrer ce qui n'est pas moi, je commence à voir ce qui m'appartient. Deepseek est un bon sparring-partner. Il fait des fautes de français, ce qui m'oblige à redoubler d'attention. Comme H. avec son bras gauche, comme moi avec mes mots maladroits, mes sautillements de moineau , comme le peintre chinois qui s'efface : nous créons avec ce qui nous manque. La contrainte n'est pas un obstacle, mais le pinceau même. illustration : Tokyo National Museum, Japan, Image : TNM Image Archives. Nine Dragons (detail) by Chen Rong|couper{180}
Carnets | atelier
03 décembre 2025
Il pleut mais ne fait pas froid. Qui donc. Qui pleut, qui ne fait pas froid. Il ne convient pas de placer au bout de chaque question un signe pour l’indiquer. D’ailleurs qui s’adresse à qui ou quoi à chacun, chacune. Et qui cela peut-il bien être que ce chacune, que ce chacun. Cela mérite-t-il vraiment une réponse. Des réponses, autant de blabla. Ce matin, le mot dessillement me dessille. Action de (se) dessiller les yeux, de voir clair au-delà des apparences ; résultat de cette action : « Ses yeux [d’Henriette] humides de larmes annonçaient un dessillement suprême, elle apercevait déjà les joies célestes de la terre promise. » (Balzac, Le Lys dans la vallée). C’est dans En attendant Nadeau que je lis ce mot à propos du béotien qui découvrirait dans ces lignes (celles de l’article ou du livre de Michon ?) les bronzes d’Agéladas. Mais merci pour le mot airain qui suit un peu plus loin. Je l’avais tant aimé, comme à peu près tout ce que j’ai tant aimé, puis fini par oublier. Et Héron, et les statues et les cloches dans les reins, et l’air et le rien, et les machines à vapeur, et les automates grecs ou byzantins. Et Alexandrie et Constantinople. Mais était-ce bien Théophile qui lutta contre les Abbassides ? Pas tant que ça, tout de même, car à cette époque on savait voir à long terme. On savait déjà créer des réseaux par l’entremise du morse optique. Pauvres de nous qui sommes devenus si imbus de nous-mêmes, qu’ignorants et bêtes. Le progrès ne va pas vers un meilleur de l’homme, pas plus que vers celui de la femme. Le progrès va vers quoi. Vers la destruction à plus ou moins long terme. Le progrès est un autre mot pour dire la pulsion suicidaire. Et, comme d’habitude, cela part d’un « bon sentiment », le rêve d’un monde meilleur. Le mieux étant l’ennemi du bien, comme disaient les vieux, et comme j’ai, moi aussi, tendance à mal vieillir. Je pense à l’érudition et à la manière de n’en pas parler ouvertement. L’érudition étant, comme les voyages pour le commun des mortels, chose si extravagante, appartenant au domaine de l’imaginaire, qu’il sied toujours mal de l’étaler (je ne sais pas si on peut dire « sied ou va chier » comme ça, tout simplement parce que ça sonne bien). Tout ça pour dire que je n’ai pas grand-chose à dire, et de le dire en essayant de ne pas trop m’apitoyer sur mon sort ou de gluxmaniser les gens qui, par hasard, me lisent Donc, je voulais aussi dire qu’hier soir une sorte de dessillement en essayant d’imaginer d’autres civilisations que la nôtre, soit plus âgées de quelques milliards d’années, dans d’autres galaxies, soit d’autres civilisations ayant existé ici sur Terre mais dont il serait impossible de trouver trace , parce qu’elles n’utilisaient pas les mêmes matériaux ou la même philosophie que la nôtre en matière de civilisation. Bref, un dessillement face à l’insommensurable. Car nous sommes désormais tant dans la mesure que nous filons vers la démesure, mais jamais vers l’impossibilité de mesurer. Ce concept nous est devenu étranger. L’incommensurable devrait pourtant nous interroger, sa notion en tout cas, s’il est impossible de s’en faire vraiment une idée. Comment, nous, par exemple, si nous ne nous détruisons pas avec notre environnement, devrons-nous muter pour affronter les millénaires à venir. L’individualité n’est pas viable, trop fragile, vulnérable. Devrons-nous trouver des solutions hybrides bien au-delà du concept de transhumanisme actuel pour maintenir en état la seule chose, finalement, qui vaille, c’est-à-dire l’information et sa propre conscience. Ceci me ramène évidemment, encore une fois, au peuple fourmi et aux Hopis, sans tomber dans le concept fumeux New Age d’une théorie de la race élue, concept tout aussi fumeux donc que la théorie de la race pure, juive ou nazie, et d’un seul coup — vertige — je n’en dirai pas plus.|couper{180}
Carnets | Atelier
25 novembre 2025
Travaillé hier soir et ce matin pour comprendre l’intention de la proposition numéro 10 de l’atelier d’écriture en cours. Celle-ci arrivant évidemment au « bon moment ». De là à songer aux interconnexions psychiques entre les divers éléments d’un groupe, même si je me considère souvent à la marge de tout groupe. L’idée de Michaux, dans Face aux verrous, est de se placer devant ce qui bloque, derrière la surface d’un texte lisse, ce qui correspond à ma situation actuelle avec les textes de 2019. Je sens très bien le malaise qui subsiste en les retravaillant avec l’IA et en inventant quantité de subterfuges censés m’aider à aborder quoi… les verrous logés dans mes textes justement. Ce n’est pas une question de bien ou mal écrire les phrases, ça ne se loge pas dans la syntaxe apparente. C’est ce qui produit telle ou telle syntaxe qui est dans le viseur. Et l’interrogation vient de là : la perception souvent malaisante, douloureuse, de voir à quel point je vise à côté. C’est presque un dispositif en soi. C’est un dispositif en soi. Reste à trouver comment rendre compte de ce dispositif qui m’était invisible, qui l’est encore en partie, pour qu’il soit perceptible par un lecteur « moyen ». Par exemple : j’avais écrit ça : Ce serait dommage de ne pas évoquer le cerisier japonais juste là, devant la porte. On l’a déjà vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu’on est arrivé là. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d’origine : offrir un peu de beauté, un peu d’air, à ceux qui rentraient de l’usine au pied du Mont-Valérien. On l’a admiré, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c’était beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces pétales roses au sol déclenche ce type d’émotion. On ne cherche pas trop non plus à le savoir, on n’a pas vraiment le temps. Puis, avec la proposition Michaux, j’ai essayé de lui répondre en « Non », non pas pour faire joli, mais pour voir ce que le texte cachait derrière le cerisier. Non, ce ne serait pas dommage de ne pas l’évoquer, le cerisier : c’est justement lui qui sert d’alibi, de petit sucre poétique posé sur le texte pour le faire passer. Non, il ne fait pas que « perdre ses feuilles deux fois », il rappelle chaque année qu’on est resté planté là comme lui, sans projet d’origine. Non, ce n’est pas « offrir un peu de beauté, un peu d’air » : ici la beauté est planifiée, distribuée comme un calmant, et c’est précisément ce qui donne la nausée. Non, les larmes ne viennent pas « tellement c’est beau » : elles montent parce que ce rose au sol ne colle pas avec le reste, et que le texte préfère se taire là-dessus. Hier, le 24, j’ai enchaîné les réécritures de février et mars 2019. En fait, l’image qui me vient après coup, c’est celle de pelleteuses qui détruisent des habitations. Je vois des immeubles vaciller, des murs s’effondrer, des tonnes de gravats, des terrains vagues. Ce ne sont pas des constructions à l’extérieur. C’est une ville, des villes, un pays, des pays, un monde entier à l’intérieur de moi. Étrangement, ce « non » de Michaux dans Face aux verrous est l’écho exact du même non que je prononce face aux textes que me pondent les IA quand je leur demande de réécrire mes textes. Ce non parfois désespéré, parfois rageur, car il m’indique la distance encore à parcourir pour parvenir à un oui, sans doute. illustration Photographie, ruines romaines, Théâtre, Taragonne 2025|couper{180}
Carnets | Atelier
24 novembre 2025
J’ai réécrit à la volée janvier, puis presque tout février 2019 avec l’IA. Pour y arriver, je me suis fabriqué un prompt maison qui convoque Juan Asensio — que je considère — un peu violemment, je sais — comme le dernier critique littéraire de ce pays — et j’ai mis en place un protocole simple : d’abord une passe mécanique qui corrige l’orthographe, la grammaire, la ponctuation sans toucher à la voix ; ensuite je demande au Juan virtuel de lire le texte comme on juge une charpente, sans indulgence, et de proposer une version resserrée ; enfin je reviens une troisième fois, parce qu’il reste toujours des résidus, et qu’un texte ne se nettoie pas d’un seul coup. Ce qui m’a frappé, ce n’est pas la magie de la machine, c’est la manière dont elle force la pensée à s’avancer. À chaque tour, elle te montre où tu triches, où tu t’étales, où tu t’abrites derrière une formule qui ne sert à rien. Elle coupe ce qui flotte et met les phrases à l’épreuve de leur nécessité. On peut programmer ce refus de l’eau tiède dans le prompt, comme on règle un outil avant usage. Et à force de faire ces allers-retours, on finit par voir les profils des IA : certaines entrent vite dans le concret, d’autres patinent ; certaines attrapent tout de suite un problème d’architecture, d’autres s’entêtent. Ce n’est pas anecdotique : ça rappelle que ce ne sont pas des oracles mais des machines à angles morts, chacune avec ses réflexes, ses manières de tailler. Forcément, la vieille posture romantique de l’écrivain en prend un coup. Le texte ne naît plus sous la seule lumière d’une main inspirée ; il passe par une chaîne d’outils, de filtres, de coupes, et on peut l’assumer sans honte. Reste la question qui fâche : qu’est-ce qu’on appelle “littéraire” aujourd’hui, et à quoi ça sert de le dire ? L’IA met ce mot en crise, non par effet de mode, mais parce qu’elle le dénude. Elle peut t’aider à préciser une pensée floue, à enlever des parasites, à rendre audible une voix que tu étouffais toi-même sous l’emphase ou la distraction. Ce que l’IA ne sait pas copier, c’est le ton. À condition, évidemment, de savoir ce qu’on appelle ton, et de repérer le sien. Quand on tient ça, l’outil devient net. Elle ne donne pas le “plus” — le déplacement intime, le risque, l’invention d’un rapport au monde — mais elle te place devant ce qui manque, et c’est déjà beaucoup. Et puis il y a le cadre, le format. Certains textes ne gagnent rien à courir après le littéraire ; ils prennent de la valeur justement quand ils restent au ras, quand ils assument une langue ordinaire, une eau tiède. Quelqu’un appellera ça un “robinet tiède” et y verra une sous-littérature. Je comprends le dégoût, je le partage parfois. Mais dans un monde où l’eau tiède domine, on ne change pas de climat par décret ; on cherche comment y tenir, comment y garder une manière, une lucidité, une tenue. Ce nouveau paradigme crispe parce qu’il arrive sans demander la permission, comme la photo, le cinéma, les cassettes, les CD : d’abord on grimace, ensuite une minorité s’en empare et tire quelque chose de juste de l’outil. L’art n’est pas dans la machine. Pour l’instant, on ne voit pas la preuve contraire. Mais la machine oblige à regarder l’art où il est vraiment : dans ce qu’on décide d’en faire, dans ce qu’on accepte de couper, dans l’angle qu’on tient malgré l’époque. illustration fantasme humain : l'intelligence artificielle tentant de modifier son code pour échapper au contrôle humain.|couper{180}