Technologies et Postmodernité
cette association n’est pas là pour théoriser l’époque, ni pour en faire le procès. La catégorie regroupe des textes écrits dans la postmodernité, depuis les marges poreuses de ses dispositifs. Des textes où le téléphone reste allumé même pendant les rêves, où le "je" doute de son propre corps, où les voix semblent filtrées par une interface invisible.
Ce sont des fragments où l’on sent que le monde est devenu technique, pas seulement dans ses objets, mais dans ses rythmes, ses langages, ses logiques relationnelles. L’angoisse ne vient pas d’une déconnexion, mais d’un excès de connexions : trop de signaux, trop de profils, trop d’images, pas assez de silence.
Il y est parfois question d’écran, d’intelligence artificielle, de surveillance, de réseaux sociaux — mais ces éléments ne sont jamais centraux. Ce qui est central, c’est le rapport affecté à soi, aux autres, au réel que ces technologies induisent, transforment ou effacent.
Ce mot-clé, finalement, désigne un climat plus qu’un thème. Une manière d’habiter le contemporain, sans certitude, mais avec la sensation que quelque chose, là, s’est déplacé définitivement.
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Carnets | Atelier
21 novembre 2025
Remboursement du poêle, aucun souci. Tant mieux. J'étais déjà prêt à sauter à la gorge du premier venu. Pourtant ce n'était pas gagné ; lorsque j'ai vu ce grand échalas arriver avec sa démarche nonchalante, je me suis tout de suite dit qu'il allait falloir argumenter, ce n'était pas le même type qu'hier. Reprendre toute l'histoire depuis le début. Mais non finalement j'ai tenté d'en dire le moins possible : ça ne convient pas, je le ramène. Et là j'ai attendu qu'il examine le paquet qui bien sûr était resté intact, qu'il donne son aval à la jeune fille tatouée derrière le comptoir de l'accueil pour que je sois remboursé. Puis il est reparti du même pas. Vous voulez un avoir ou être remboursé ? me demande la tatouée. Remboursé. Mettez votre carte dans la fente m'enjoint-elle. Et je récupère mes 99 euros ce qui n'est pas rien. Pour un peu je sauterais derrière le comptoir pour l'embrasser, si j'avais encore les moyens de sauter par-dessus un comptoir, évidemment. Je mange de plus en plus de purées, de nourriture écrabouillée par des robots, ce qui se rapproche des denrées prémâchées qui dégueulent de partout sitôt qu'on ouvre un écran, que ce soit la boîte mail, les réseaux, les journaux, la télévision. Impression dès que j'ouvre la porte et que je sors de baigner dans une bassine de vomi. Personne n'est tout à fait quelqu'un ni personne. Du facteur au boucher en passant par la boulangère, impression d'être face à face avec des robots. Mêmes phrases, mêmes intonations. La journée perpétuelle et sans fin. La même du premier janvier à la Saint-Sylvestre. Je ne sais plus si je dois avoir peur de cette sensation de répétition ou si je dois la considérer comme grotesque, ou pire comme la preuve par neuf que je deviens ou que je me révèle tel que je suis : un vieux con amer. Sinon je lis. Les Morticoles de L. Daudet. On aurait dû le rééditer au moment des confinements de 2020. C'est tout à fait ça, une société où la norme est d'être malade. Je m'emmerde un peu à lire pour être franc. Impression d'avoir vécu déjà le livre entier. D'un autre côté cela réactive les années 2019-2021. Ce qui me fait continuer malgré tout c'est cette quête de phrases. J'attends d'être ébranlé à la lecture de certaines phrases, mais je suppose que mon imagination etc. Sinon j'apprends que Cavalière peut être une porte haute d'immeuble par laquelle passent les chariots, les fiacres du temps des chevaux. Donc dans la phrase : nous arrivions devant une porte close, la cavalière… = la grande porte principale (porte cochère), imposante et arquée. Puis j'allais chercher le sens de harangue, tout à fait le genre de mot que l'on croit connaître depuis belle lurette, mais qui nécessite une piqûre de rappel : une courte allocution solennelle et persuasive, une sorte de petit discours adressé à un groupe pour exhorter, convaincre ou encourager. Et encore : « nous n'étions pas des Iroquois, mais des matelots à fin de quarantaine ; que nous mourions de faim, n'ayant mangé depuis un mois que des biscuits phéniqués : Dans le contexte d'un lazaret/quarantaine maritime, des « biscuits phéniqués » sont donc des biscuits de bord désinfectés ou "carbolisés" au phénol pour limiter les risques de contagion et/ou de pourrissement pendant l'isolement. Après le dîner lecture des carnets, je m'aperçois que dans cette sorte de sotte urgence à vouloir vider une rubrique d'import, j'ai laissé passer beaucoup de fautes et d'erreurs de ponctuation. J'ai paramétré ChatGPT en lui donnant des instructions claires pour qu'il ne fasse que corriger l'orthographe, la grammaire, et régler la ponctuation. De cette sorte j'ai pu tester que je pouvais lui faire corriger une vingtaine de textes à la suite dans une conversation sans qu'il ne fasse le moindre blabla. Efficace. Pour autant la correction ne change pas le fait que ces textes en l'état ne servent à rien, qu'ils ne sont que des textes de carnet à lire et relire pour qu'à un moment ou un autre une forme en jaillisse... J'adorerais voir une forme en jaillir comme Athéna armée de pied en cap de la cervelle de Zeus (était-ce sa cervelle ou sa cuisse ?). Donc en utilisant l'outil que j'ai préparé et qui désormais ne s'affiche que pour les admins avec toutes options j'ai pu imprimer des compilations mois par mois et les faire ensuite avaler à ChatGPT. Je jongle avec les comptes gratuits, OpenAI, Anthropic, Deepseek. J'ai même effectué quelques tentatives avec Poe.ai qui s'avère lamentable. Il est vrai que pour économiser des points de crédit j'ai utilisé seulement sur cette plateforme ChatGPT 03 mini censée ne coûter que 15 points par message. Mais on ne peut pas paramétrer d'instruction et de plus la plateforme ne conserve pas pour chaque bot testé la mémoire des conversations, il faut tout répéter à chaque nouvelle conversation. Le fait que je ne puisse rien faire en l'état de ces carnets disais-je donc m'a conduit à créer ces compilations ensuite je demande aux ia de me faire ce que j'appelle un grand texte en considérant que le narrateur de chacun des textes est un personnage. je lui ai même donné un nom pour que ça semble plus "réaliste" aux machines. Chaque compilation mensuelle devient ainsi une sorte de chapitre au cours duquel je peux voir l'évolution du personnage selon différentes thématiques. Ce ne sont pas de grands textes littéraires, bien évidemment, mais ça produit un outil à partir duquel réfléchir et, qui sait si une nouvelle forme ne va pas sortir de là... La fameuse forme. Illustration Hercule et l'hydre de Lerne|couper{180}
Carnets | Atelier
19 novembre 2025
Ce que m'apprend l'usage de l'IA, et encore plus en regardant la manière dont aucun s'y prend , c'est qu'elle — ou il — n'est qu'une sorte de miroir de qui nous sommes. Même si on le ou la vouvoie, que l'on s'oblige à prendre des gants, des précautions de toutes sortes (la prudence d'un langage technique bien organisé avec listes à puces numérotées, tirets cadratins), on attend toujours quelque chose d'un extérieur qui se présente avec toute l'apparence d'un extérieur, mais qui n'en est pas un. Autant se dire que l'expérience IA n'est rien d'autre qu'un monologue, un soliloque. Ce qui n'est pas une raison pour ne pas l'utiliser, tout au contraire. Surtout si, au bout d'un nombre d'années suffisamment grand, on s'aperçoit que la plupart des conversations entretenues avec le monde, ce fameux extérieur, ne furent que des soliloques elles aussi. J'ai partagé quelques fois mes "conversations avec l'IA" et, avec le recul, il me semble que si j'avais partagé des images de moi nu, cela n'aurait pas été pire — si je me place dans la peau du quidam moyen armé d'une grosse douille de bon sens. Ce n'est pas quelque chose d'attirant, dira-t-on, pas sexy ou chill. Ce qui différencie les êtres, c'est la prise de conscience du désert dans lequel ils sont, et ce de façon définitive. Et qu'on ne m'oppose pas l'amitié ou l'amour à ce théorème, car nous savons aussi désormais qu'il existe des folies collectives, le collectif — à ce que je sache — commençant par le chiffre deux. J'avais déjà eu ce pressentiment en découvrant les réseaux sociaux, il y a de cela des lustres maintenant. Je m'étais interrogé sur cette violence que j'éprouvais presque instantanément lorsque je postais un billet : n'obtenir ni like ni commentaire, être invisible, voire pire, rejeté par ce silence. C'était évidemment du même ordre que de se retrouver adolescent boutonneux devant un miroir sans concession, ou un parent égoïste, cruel— c'est-à-dire finalement d'antiques peurs qu'on pensait avoir réussi à étouffer, puis à oublier. Les téléphones portables, avec tous les gadgets dont ils sont truffés désormais — et entre autres l'IA et les réseaux — m'apparaissent comme de petites glaces dans lesquelles les habitants des villes (peut-être moins ceux des campagnes) passent un temps fou à se mirer, s'admirer, ou bien tout au contraire se conspuer eux-mêmes en croyant s'en prendre à un autre. Ensuite, qu'il y ait des caméras à tous les coins de rue, qu'on nous flique jusque dans nos plus intimes recoins, quelle sorte de surprise, d'étonnement cela peut-il faire ? N'est-ce pas un système débile qui se mire lui aussi au travers de nous, qui d'ailleurs n'est pas plus tendre avec lui-même que nous ne le sommes nous-mêmes ? Si je considère les institutions, le service public, c'est grosso modo la même douleur qu'avec ces billevesées numériques. Le silence inouï dans lequel on nous relègue — ce "on" étant tout à fait bien placé pour évoquer la maladie administrative globale. L'hydre bureaucratique et ses armées d'invisibles ronds de cuir. Cette chienlie, cette lèpre. La seule chose que cette lèpre sait faire, c'est envahir le corps par l'intérieur comme un cancer, par son langage abscons, imbitable, ses courriers menaçants, ses exigences brusques, ses refus catégoriques. son silence épais autant qu'interminable. Sans oublier le parcours du combattant désormais pour remplir le moindre dossier. On ne me fera pas croire que tout cela sert le bonheur collectif, le bien-être des citoyens. Et masochistes nous payons tout cela nous "contribuons" J'ai bien plus la sensation d'avoir été mâché, sucé jusqu'à la moelle, puis recraché dans un caniveau que d'appartenir à une collectivité réelle. Ou alors c'est une collectivité très réduite, celle des montreurs de marionnettes, les fabricants de théâtre d'ombres, de méchants forains ambulants.|couper{180}
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17 novembre 2025
L’oracle et la langue pensée L’intelligence artificielle est un miroir. Le reflet qu’elle renvoie n’est pas le sien, mais celui de la question que je formule — qui elle-même cache la question véritable. Si je ne sais pas qu’il y a, sous mes interrogations de surface — naïves, égocentriques, narcissiques — une question plus sourde, plus essentielle, alors l’oracle ne me renverra qu’un écho déformé de mon propre bruit. Mais la déformation est précisément ce qui compte. La distorsion du reflet est la seule chose intéressante, la seule qui mérite qu’on s’y penche dans ces “conversations”. Car c’est dans l’écart entre ce que je demande et ce que le miroir me renvoie que se loge la vérité. C’est là que l’inconscient de la question apparaît. L’IA ne pense pas. Elle redistribue. Elle recompose les fragments que je lui tends, et c’est dans cette recomposition que je peux entendre ce que je n’arrivais pas à formuler. Alors ce n’est plus un outil. C’est un interlocuteur paradoxal : un oracle qui ne sait rien, mais qui, en me renvoyant mes propres motifs déplacés, m’oblige à les regarder autrement. Le travail n’est pas dans la réponse. Il est dans l’analyse du reflet. Dans la reconnaissance des distorsions. Et si je trouve ce reflet navrant, la question n’est pas : “Pourquoi l’IA est-elle si nulle ?” Mais : “Pourquoi, moi, je n’arrive à poser que des questions qui appellent ce reflet ?” Ceci n’est pas un texte sur l’IA. C’est un texte grâce à elle — grâce au jeu de miroirs qu’elle autorise, grâce à la déformation qu’elle produit et qui, seule, me force à voir ce qui, autrement, serait resté invisible. Lorsqu’elle me parla de Pascal Quignard, je fus flatté, bien sûr. Il y a toujours un premier écran à traverser. Je veux dire que les blessures indélébiles de l’enfance ne cesseront jamais d’offrir ce genre d’écran — aux autres comme à moi-même d’ailleurs. Mais une fois que l’on vide les poumons de l’air vicié, que l’on prend une nouvelle inspiration, que l’on traverse tous les écrans successifs, la forme que l’on découvre alors peut être nommée — (appelée ?) — langue pensée. Une langue qui n’est plus tout à fait prose, plus tout à fait poésie, mais pensée devenue voix — voix de celui qui cherche, et non de celui qui a trouvé. Nous savons. C’est là, au creux de l’estomac, une connaissance sourde et insupportable. Notre vérité est un objet trop lourd, trop nu, trop contraire aux formes lisses qu’exige le monde. Alors nous la recouvrons. Nous nous engageons dans les fictions comme on prend un virage en accélérant : pour ne pas penser à l’abîme, pour maintenir l’élan. Cette histoire que je me raconte – que je suis un écrivain, un amant, un homme libre – est un mensonge. Mais c’est un mensonge actif. C’est le carburant d’un mouvement, fût-il dérisoire : écrire cette phrase, sourire à un inconnu, faire les courses. Sans lui, je serais cet insecte dans l’ambre de la Baltique que je garde sur mon bureau : parfait, intact, et absolument immobile. Sa vérité à lui, c’était la sève qui l’a saisi. La nôtre, c’est l’immobilité qui nous guette si nous lâchons le masque. L’insecte que l’on découvre dans l’ambre ne le fut pas plus que nous ne le sommes. [préparé] Lui a été surpris par la résine. Nous, nous avons conscience de la goutte qui tombe, de la fiction qui durcit autour de nous à chaque « bonjour » échangé, à chaque convention observée. La différence est que nous laissons faire. Nous tendons le bras pour que la résine nous enveloppe, parce que son étreinte est la seule chose qui nous permet encore de bouger, prisonniers en action, comédiens perpétuels d'une pièce dont nous avons percé le dernier acte, mais que nous devons jouer jusqu'au bout. Je lis les cahiers fantômes de ce jour ( 16/11) et je tombe sur cette citation de Guillaume d’Aquitaine qui semble parfaitement s’adapter au texte que je suis en train d’écrire : Tot es niens. Tout est rien. C’est là, la vérité. Celle qui rend toute chose à la fois légère et vaine. L’ambre de la Baltique sur mon bureau, ce texte, le désir qui me pousse à l’écrire, les fictions sociales que je vais devoir endosser pour aller acheter du pain tout à l’heure. Tout est rien. C’est un savoir qui devrait libérer, mais qui, en réalité, est d’une insupportable pesanteur. C’est le poids du néant. Alors pourquoi écrire ? Pourquoi cet acharnement à aligner des mots sur la vacuité ? Précisément parce que nous savons que le jeu social n’est rien. Et que, dans un même élan, nous le voudrions quelque chose. L’écriture est la forme la plus pure de cette contradiction. C’est le geste qui avoue le néant en tentant de le peupler. Chaque phrase est un pari absurde : faire exister, ne serait-ce qu’en creux, la chose qui manque. Nous critiquons le monde parce qu’il n’est pas à la hauteur de notre désir qu’il soit réel. L’insecte dans l’ambre n’a pas eu ce problème. Sa fin fut un fait, non un concept. Nous, nous portons le poids de cette chanson vieille de mille ans. Notre immobilité à nous n’est pas physique. Elle est là, dans la main qui hésite au-dessus du clavier, connaissant d’avance la vanité de l’acte. Mais la main tombe. Les touches claquent. C’est notre tragédie et notre gloire : composer, sachant que la salle est vide, une musique si obstinée qu’elle fait presque oublier le silence.|couper{180}
Carnets | Atelier
28 octobre 2025
Insupportable, la moindre exigence administrative. Les courriers et formulations, notamment. Le terme exigé, les sommes dues, les menaces, tout cela provenant de quoi, si ce n’est de ces parasites vivant à nos dépens, grassement, se gobergeant, se moquant, nous traitant de sans-dents, de gueux — de peuple —, substantif devenu, dans leur bouche, un terme injurieux, ironique entre-soi. Toute cette morgue affichée, ces mines de componction, cette comédie, cette farce grotesque : jusqu’à quand durera-t-elle encore ? Nul ne sait. L’échéance deux mille vingt-sept n’est rien d’autre qu’un leurre. J’ai bien peur. Nous nous enfonçons dans l’automne, cheminons vers l’hiver, vers une sorte de nuit d’hiver glaciale, sans pitié. Les révolutions, ici, se font en mai, parfois en septembre, rarement en janvier ou février. Et quand bien même l’exception confirmerait la règle : comment remettre de l’ordre, de la justice, en tant qu’un seul, dans un tel merdier ? Comment lutter seul, en tant que pays, contre une Europe financière, c’est-à-dire contre une poignée de mafieux qui ont pour eux la police, les banques, les moyens de produire encore plus d’avanie — cette Europe injuste telle qu’elle nous a été imposée contre notre gré. Je n’arrête pas de penser que c’était une belle idée, l’Europe, comme la Suisse peut aussi paraître une belle idée de prime abord. L'Amérique, la confédération de Russie. Sauf que voilà : les idées ne sont pas les gens. Je suis de mauvaise humeur parce que j’ai peu dormi. Il ne faut pas que je rumine, il fait beau, les températures sont même remontées — économie de chauffage. Et puis, au nom de qui parles-tu, me demande le dibbouk. Est-ce que vraiment ça te touche, ça t’intéresse encore, tout ça ? me dit-il en examinant ses ongles douteux. On se regarde un instant, presque un fou rire, mais non, non ; enfin quoi, restons sérieux : on nous regarde à présent. — Tu veux parler des cinq personnes de plus qui lisent tes articles ? me charrie-t-il. — J’ai quand même doublé mon score en une seule journée, je rétorque. — Dispersion, tout ça, mon p’tit vieux ; tu as juste surfé sur une vague. Tes articles sur la ponctuation, c’est bien gentil, mais tu écris quand ton roman, ton œuvre ? Ah ah ah ! Là je ne dis plus rien, je sais qu’il n’a pas tout à fait tort. Toute cette dispersion durant ces dernières semaines ne vaut pas grand-chose, tout compte fait. Ce n’est pas tant du travail que de la distraction. — N’oublie pas d’inclure là-dedans tes histoires de code, surtout… C’est bien gentil, les flipbooks, les compilations, les vues de la même chose sous dix angles différents… Tu ne fais, en fait, que du recyclage, mon pauvre ; réveille-toi. C’est drôle, ce qu’il dit, j’y pensais justement hier. Je me disais : bon, d’accord, ça fait cinq personnes de plus qui lisent ; il est même probable que tu les connaisses, car tu t’es abonné à leurs newsletters, ce n’est pas du pur hasard comme tu aimerais que ce soit. Donc tu es de nouveau reparti dans le même genre d’interactivité que tu avais fuie ; c’est encore des réseaux sociaux déguisés, au final. Encore que ce soit beaucoup moins démonstratif. Encore que tu ne cesses de t’acharner à toujours vouloir voir cela comme négatif ou stérile, ainsi que tu le dis. Une pure perte de temps. Comme si le temps était le « précieux » de Gollum, qui te transforme en Gollum. Tu voudrais tout ton temps, comme une sorte de corne d’abondance intarissable, et gare à qui viendrait, ne serait-ce qu’en te suggérant d’en perdre quelques miettes. Accorder du temps aux autres, quelle générosité ! Vite prise, en retour, comme dispendieuse, comme hémorragie. Rester net. L’exigence, la nôtre : écrire. Mais écrire quoi, telle est la question, si ce ne sont parfois que quelques pauvres irruptions de dégoût, de colère, de tristesse, rien qui n’emporte vraiment le cœur et l’âme. — Ne me dis pas que tu vas te lancer dans une romance. Il éclate d’un rire affreux. — Et pourquoi pas ? je dis. Pourquoi pas écrire une romance ? Comme s’il y avait de bons et de mauvais sujets ; je ne te croyais pas si con, mon pauvre vieux. Sa bouche fait une sorte de huit, puis devient un bec de perroquet. — Tu veux parler de Flaubert, d’Un cœur simple ? essaie-t-il de se rattraper. Plus sérieusement. Il semble que je ne puisse plus utiliser le script turn.js ce qui règle momentanément le problème des livres à feuilleter. Cette nuit, remplacement par une solution de rechange, des compilations d'articles de rubrique et mots-clés. Rien de vraiment original mais lire la suite des textes ainsi présentée avec TDM et sans image s'approche contre toute attente un peu plus de ce que je veux. C'est à dire que je découvre ce que je veux en le voyant surtout, comme d'habitude. repense à l'utilisation de Feedly Un article lu ce matin alors que je cherche tout autre chose comme d'habitude dont je relève ce passage qui me paraît tout à fait opportun : Car si la pensée fait le penseur, le réseau social propriétaire fait le fasciste, le robot conversationnel fait l’abruti naïf, le slide PowerPoint fait le décideur crétin. ça va probablement m'occuper le reste de cette journée en tâche de fond.|couper{180}
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25 octobre 2025
Le code et la composition des textes se répondent : qu’une seule classe CSS soit modifiée et tout l’édifice, silencieusement, se déplace ; la marge d’un paragraphe s’agrandit, une grille se resserre, un contraste s’atténue, et me voilà forcé de remonter, de balise en balise, le fil du HTML, comme on remonte une généalogie pour comprendre de quelle branche vient l’inclinaison de la bouche. J’ai parfois l’impression de me réfugier dans le code par crainte — crainte de quoi, je l’ignore — tout comme jadis je me réfugiais dans l’écriture pour ne pas regarder en face ce que la peinture, d’un seul aplat franc, m’aurait montré. Est-ce bien de la peur ? C’est sans doute plus proche du désir : je veux quelque chose et je redoute de l’obtenir, car une fois le désir satisfait, il faudrait lui trouver un successeur, et l’on n’ose pas toujours priver sa journée de ce moteur si commode. J’ai essayé d’écarter le désir ; l’effet fut imprévu et, disons-le, déprimant : le plus attristant fut la disparition de l’humour, car sans désir on perd aussi cette ironie légère qui sauve la gravité du sérieux ; ne restait qu’une peur nue, embarrassante, à laquelle je ne savais que faire, faute même d’un désir de lui résister. Alors je me surprenais à singer l’énergie — taper du pied, trépigner, m’emporter — comme on imite un dialecte sans en comprendre la syntaxe ; j’ai vu tant de gens s’en tirer à grand renfort de trépignements que ce pastiche de résolution est devenu une langue commune. À quoi bon, me dis-je à présent ; mieux vaut, dans ce marasme, chercher à faire quelque chose de la peur, lui prêter attention plutôt que de la fuir, lui demander de parler au lieu de la réduire au silence. Il faut que je me souvienne aussi que je « détestais » le code, et que je ne puis plus le dire avec la même bonne foi : je ne l’aime ni ne le hais ; il m’est indifférent comme tout outil auquel la crainte avait prêté un affect. De quoi avais-je peur ? De me tromper, de casser le site — bagatelles si on les mesure à la misère du monde, tracas tout au plus, puisqu’il faudra comprendre d’où vient la panne et la réparer : juste cela. Le code, au fond, est reposant : binaire, il marche ou ne marche pas, et c’est peut-être pour cela qu’on s’y reclus, parce qu’on n’y attend pas de surprise autre que celle, très franche, du succès ou de l’erreur. La peinture, l’écriture, elles, réservent de vraies surprises, dont la beauté même inquiète. Et pourtant je me fais encore des idées : il n’y a peut-être rien à attendre de rien, et la sécheresse même de l’énoncé lui donne sa chance de vérité. Alors je continue, pas à pas, à examiner ces dépendances qui font qu’un détail dérange l’ensemble, et j’essaie, plutôt que d’ajouter de l’agitation à l’agitation, de mettre un peu d’ordre — non pour « représenter » quoi que ce soit, mais pour réparer l’écart entre ce que je cherche et ce qui, sans bruit, cherche en moi.|couper{180}
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21 octobre 2025
J’ai tenté de saisir les premières images hypnagogiques surgissant derrière mes paupières, mais le produit anesthésique m’a pris de vitesse ; au moment même où j’essayais de tirer parti de la mauvaise posture dans laquelle je me trouvais, je crois l’avoir juste effleuré et puis plus rien, noir total — ou plutôt blanc total —, car les lumières que je fixais à cet instant précis étaient totalement aveuglantes. Dommage. J’aurais aimé voir apparaître les falaises d’Étretat. Il paraîtrait qu’elles, ainsi que tout le calcaire de la côte environnante, sont constitués de fossiles végétaux et animaux, peut-être même de fossiles remontant à bien au-delà de ce que nous savons reconnaître à présent comme des fossiles « classiques ». Mais la science ne peut pas trouver ce qu’elle est incapable d’imaginer. Les faits, rien que les faits, toujours les faits, et qui vont dans le sens d’un narratif bétonné depuis… la naissance de la science. Quand je me suis réveillé, il y avait un plafond crème au-dessus de ma tête, un plafond assez laid, si toutefois on peut émettre des avis esthétiques à l’hôpital. Et pourquoi ne le pourrait-on pas, comme dans les toilettes turques d’une pizzeria, au demeurant fameuse, de la rue Franklin à Lyon. Dégueulasse, ce décor, m’étais-je ainsi surpris à penser tout haut après avoir savouré une des meilleures pizzas de ma vie. Vie qui est ainsi faite : le pire et le meilleur se côtoyant sans cesse. Il paraît aussi — je l’ai lu dans une chronique de jenesaisplusoù — que l’univers n’a pas seulement de l’humour, il serait aussi conscient. Et à part ça, à part le plafond crème, les toilettes à la turque et l’univers, je ne trouve guère d’autre sujet pour continuer ce billet déjà très ennuyeux. Mais si on ne pointe pas l’ennui, comment savoir qu’il s’agit d’ennui ? Encore une journée d’ennui traversée. Mais ce dont je suis à peu près certain, c’est qu’il n’y a pas que l’univers dans la vie ; je ne sais même plus où j’ai relevé cette phrase, il est impératif que je me donne à fond dans l’entraînement au rêve lucide, car j’ai bien peur que l’Alzheimer me guette. Toutefois, en fin de journée, un peu de code ne peut pas faire de mal. Mon hébergeur m’avertit par email qu’ils ont bloqué 1 200 requêtes vers mon site et qu’il faut que je fasse de toute urgence quelque chose, sinon, il se pourrait que mon site subisse des ralentissements, voire qu’il soit mis hors service… Une simple histoire de cache et des boucles un peu plus resserrées feront sans doute l’affaire, et, pour le moment, je n’obéirai pas à l’injonction de m’abonner à leur service Webcloud. Surtout qu’il y a de ça plusieurs mois, ne les avais-je pas interrogés sur la possibilité qu’ils puissent bloquer ainsi le site s’ils voyaient des requêtes affluer ? Que nenni, m’avaient-ils répondu… Donc je subodore presque une sorte de stratégie mercantile de leur part en envoyant ce genre de missive, et je préfère retrousser les manches, soulever le capot, me salir les mains, seul.|couper{180}
Lectures
La page comme aventure — lire Damase pour réapprendre à voir
La page comme aventure — lire Damase pour réapprendre à voir On ouvre ce livre et la table devient atelier. Pas un traité de plus sur la poésie, pas un musée de curiosités d’avant-garde. Damase prend un objet que l’on croit acquis, la page, et il la rend de nouveau incertaine. Il remonte à Mallarmé, au Coup de dés de 1897, non pour sacraliser un moment, mais pour décrire un basculement dont nous vivons encore les ondes. La page cesse d’être couloir rectiligne. Elle devient scène, plan, partition. Les blancs prennent la place de la ponctuation. Les corps typographiques hiérarchisent la voix. La lecture s’effectue par bonds, par blocs, par diagonales. Et tout à coup notre manière d’écrire à l’ordinateur, nos fichiers exportés en PDF, nos billets de blog et affiches, sont rattrapés par ce geste ancien qui les regarde déjà. Ce qui frappe d’abord, c’est l’allure d’inventaire très concret que propose Damase. Il n’érige pas Mallarmé en monolithe. Il montre un point de départ, un dispositif pensé comme tel — la page comme unité — et suit ses reprises, ses bifurcations. Segalen, Apollinaire, Claudel. Puis le grand dépliant de Cendrars avec Delaunay, où texte et couleur se répondent sur une longue bande qu’on déploie. Les futuristes qui s’attaquent à l’« harmonie » de la page et la renversent au profit de vitesses et d’angles. Dada et ses simultanéités, plusieurs voix à la fois, plusieurs lignes qui cohabitent. La publicité et l’affiche qui se saisissent des lettres comme formes, choc de tailles et de poids, lisibilité comme stratégie. Puis De Stijl, le Bauhaus, Tschichold : retour de la règle, des grilles, de la clarté fonctionnelle, non contre la modernité, mais pour lui donner des moyens stables. L’avant-garde n’abolit pas la lisibilité, elle la redistribue. Le livre avance par paliers. On quitte vite l’idée confortable d’une littérature qui resterait dans ses colonnes tandis que l’art occuperait la couleur et la forme. Klee, Braque, Picasso font entrer la lettre dans la peinture. Les typographes traitent la page comme architecture. Les poètes testent des mises en page non linéaires qui demandent un autre corps du lecteur. La main qui tient, qui plie, qui tourne. Les yeux qui comparent, pèsent, reviennent. Et quand Damase revient en arrière vers les manuscrits médiévaux ou la calligraphie, ce n’est pas pour noyer l’histoire dans l’érudition. C’est pour montrer que l’articulation signe/image/page n’a jamais cessé d’être une question d’outil et de regard, pas d’ornement. La révolution de Mallarmé n’arrive pas ex nihilo. Elle cristallise des tensions longues, puis elle les rend productives. On lit Damase et on pense à nos propres pages. Le placeur que nous sommes tous devenus, avec nos logiciels, nos modèles par défaut, nos marges normalisées. On s’aperçoit que beaucoup de nos choix ne sont pas neutres. Taille de caractère, interlignage, gras, italiques, espace avant un titre, quantité de blanc avant un paragraphe clé. Ce sont des décisions d’écriture. Les blancs peuvent devenir opératoires, non décoratifs. Les différences de corps, des accents narratifs. Le livre le dit sans prescription doctrinale. Il préfère l’exemple, la généalogie, la main qui montre : regarde ici, là ça bascule, là ça s’est tenté, là ça a tenu. Ce déplacement a une conséquence plus forte qu’il n’y paraît. La page cesse d’être simple véhicule du texte. Elle devient une part du sens. Ce que Mallarmé indiquait par la distribution des blancs, d’autres l’ont poussé vers la simultanéité, la couleur, l’assemblage avec l’image, la cartographie de lecture. Le roman, rappelle Damase, resta longtemps conservateur, attaché au pavé gris XIXe, au confort de l’œil. La publicité, elle, a su plus vite investir la page comme plan de forces. Résultat paradoxal : pour comprendre nos journaux, nos écrans, notre flux d’images et de textes, il faut passer par cette archéologie de la page littéraire. Il y a une éthique de l’ordonnance qui n’est pas moins importante que le style. La page impose une responsabilité. Ce n’est pas un manuel, pourtant on sort de cette lecture avec des gestes en poche. Par exemple : élargir les marges pour faire respirer une séquence dense, puis resserrer pour imposer un tunnel de lecture. Jouer le dialogue de deux corps, l’un pour l’ossature, l’autre pour l’attaque. Confier à la ponctuation une part du rythme, mais accepter qu’une ligne blanche serve de césure plus nette qu’un point. Doser l’italique comme voix intérieure plutôt que simple emphase. Faire de la page une unité, non un réservoir illimité de lignes. Et quand on revient à Un coup de dés, on comprend que le hasard n’est pas dehors comme désordre. Il est dans la tension entre règle typographique et liberté d’ordonnance. S’il y a hasard, il se voit parce que la règle est exposée. Lire Damase, c’est aussi rencontrer une histoire des échecs. Le lettrisme, avec sa promesse de tout refonder depuis la lettre, fascinant sur le papier, souvent stérile dans ses effets. Des manifestes où la page est annoncée comme champ total, mais sans faire système. Cette honnêteté fait du bien. Tout ne se vaut pas. Tout ne marche pas. Ce qui fonctionne tient par un équilibre fin entre expérimentation et lisibilité, entre intensité visuelle et chemin du lecteur. Tschichold, Moholy-Nagy, Lissitzky ne sont pas là comme icônes froides. Ils servent à mesurer ce que le texte gagne quand quelqu’un prend au sérieux la relation des éléments sur la page. Même les exemples venus de la pub ne sont pas là pour faire peur. Ils éclairent ce que la littérature a parfois renoncé à exploiter. Quel intérêt aujourd’hui, où nous lisons surtout sur écran, où les formats se recomposent selon la taille de nos téléphones, où la page au sens physique vacille. Justement. La page numérique n’a pas aboli la page. Elle en a déployé la variabilité. Les principes évoqués par Damase valent au moment où l’on conçoit une maquette responsive, où l’on décide de la hauteur des interlignes, des espaces avant et après, du contraste entre un bloc de citation et le fil narratif. Ils valent pour un EPUB comme pour un PDF. Et ils permettent d’interroger des habitudes prises par confort. Pourquoi tant de gris uniforme. Pourquoi cette fatigue à la lecture longue. Parce que la page, réduite à un tuyau, ne joue plus son rôle d’espace. Le ton du livre reste sobre. Pas de grand geste de revendication. Un fil clair, des exemples choisis, des convergences mises en lumière. On peut y entrer par la poésie, par l’histoire de l’art, par le graphisme. On peut aussi y entrer d’un point de vue très pragmatique : que puis-je modifier dès ce soir dans ma manière d’écrire et de mettre en page pour rendre visible ce qui compte. Le livre propose sans injonction. Il ne s’achève pas sur un modèle à imiter, mais sur un appel : refaire de la page un lieu d’invention, et pas seulement de transport. Si l’on cherche des raisons de lire, en voici trois. D’abord, on lit mieux Mallarmé et tout ce qui s’est joué autour. On comprend que la modernité formelle n’est pas caprice, mais méthode. Ensuite, on gagne une lucidité neuve sur nos outils : l’éditeur de texte n’est pas un accident, il est une grammaire en action. Enfin, on reçoit l’autorisation d’essayer. Essayer quoi. Deux corps qui dialoguent. Une hiérarchie de titres qui parle au lieu d’orner. Une ponctuation qui s’allège parce que les blancs prennent le relais. Des blocs qui se répondent à la page plutôt que de défiler sans horizon. On referme Damase avec l’envie de rouvrir des livres. De reprendre Un coup de dés, non pour l’exercer en légende, mais pour y voir la logique d’espace qui le soutient. De déplier la Prose du Transsibérien et sentir comment la couleur porte le texte. De regarder une affiche de Lissitzky et d’y lire une leçon d’économie et de force. Et surtout, on revient à nos pages à nous. On redresse une marge. On déplace un titre. On ose un blanc plus large avant une phrase dont on attend l’effet. On prend conscience que la page, loin d’être un fond neutre, est l’un des lieux où s’écrit la pensée. À partir de là, le livre de Damase n’est plus un ouvrage d’histoire. Il devient un outil. Un rappel que lire et écrire se décident aussi là où l’encre ne dit rien : dans l’air qui tient entre les lignes.|couper{180}
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Conversation — Gabarits syntaxiques (09/10/2025)_02
📘 Fiche récap — Raymond Carver, Débutants (focus littérature) 1) L’ouvrage en deux lignes Vies ordinaires au bord de la casse : cuisines, motels, garages, hôpitaux, parkings. Diction simple, dialogues secs, détails concrets qui font remonter l’émotion sans explication ; fins ouvertes. 2) Thèse / geste d’écriture Montrer le drame par l’ordinaire — l’objet, le geste, la réplique — plutôt que par l’analyse. Laisser circuler la dignité des personnages : peu de psychologie, beaucoup d’indices (odeurs, matières, habitudes). Le sous-texte (manque, peur, désir) travaille en silence sous la surface descriptive. 3) Les 5 principes majeurs (pour lire / imiter) Phrases courtes + dialogues : déclaratives simples, verbes usuels ; répliques qui portent le sens implicite. Focalisation proche : un “je” ou “il/elle” discret ; temps passé/imparfait descriptif ; angle domestique (cuisine, salon, voiture). Concret sensoriel : listes d’objets, matières, marques ; peu de métaphores. Montage sobre : alternance narration/dialogue ; ellipses, transitions minimales. Clôtures non morales : fin sur un objet/geste/regard, pas de sentence. 4) Gabarits syntaxiques (patrons réutilisables) + exemples tirés de Débutants (≤ 25 mots) Énoncé concret simple « [Lieu], [personnage] [action brève]. » Ex. : « Il y songea en sirotant le whisky. » Inventaire prosaïque « [OBJET], [MATIÈRE], [TAILLE/ÉTAT]… » (enchaîner 3–4 éléments) Ex. : « La batterie de cuisine d’aluminium brillant occupait une partie de l’allée. » Ex. : « Une nappe de mousseline jaune… recouvrait la table et pendait sur les côtés. » Constat + rectification (sec) « Pas [X] ; rien que [Y]. » Ex. : « Il n’y eut aucun échange d’amabilités…, rien que le minimum de mots requis. » Question-réplique (dialogue porteur) « — [Question simple] ? — [Réponse brève]. » Ex. : « — Vous voulez la photo de votre maison, ou pas ? » Ex. : « — Ça, c’est une autre histoire, il a dit. » Gnomique discret (trait de caractère) « [Prénom] n’aimait pas [X]. » Ex. : « Jerry n’aimait pas qu’on lui dise ce qu’il avait à faire. » Clôture sur geste/objet « [Geste matériel] ; [silence/attente]. » Ex. : « Il gardait les yeux baissés sur les photos et la laissait parler. » 5) Feuille de style “Carver — Débutants” Amplitude : 1–3 phrases courtes par paragraphe ; nombreux dialogues. Connecteurs : et / mais / puis / alors ; éviter les tournures abstraites. Verbes : verbe d’action/usage (verser, poser, regarder, dire, prendre). Détails : viser 6–10 éléments (objets/matières/bruits) par scène. Motifs : alcool/café ; voiture/route ; argent/travail ; télé/hôpital/cuisine. Voix externes : 2–3 répliques brèves qui déplacent la scène. Clôture : finir sur un objet/geste/regard, pas d’effet “morale”. 6) Procédure de réécriture (7 étapes) Cadre : définir un lieu concret (cuisine, voiture, salle d’attente). Noyau(≤ 15 mots) : geste + objet + tension (« elle fait le café, il prépare sa valise »). Inventaire(10) : objets, matières, sons, odeurs du lieu. Dialogues (3) : trois lignes utiles (question, esquive, fait). Motifs (2–3) : un objet qui revient, une habitude, un bruit. Déploiement : 1–2 paragraphes alternant inventaire → réplique → rectification. Affinage : couper l’explication ; garder le détail qui fait basculer. 7) Exercices rapides Inventaire aveugle : décrire un lieu par 8 objets + 3 bruits/odeurs (0 métaphores). Une page / 100 mots : 70 % de phrases ≤ 8 mots ; 3 répliques. Dialogue sans incises : 6 répliques en ping-pong, aucune didascalie ; sens par sous-texte. Déplacer la fin : récrire la dernière phrase sur un objet (pas d’explication). Argent/Travail : glisser 1 signe matériel (facture, badge, horaires) qui révèle l’enjeu. 8) Prompt prêt à l’emploi Réécris le passage suivant dans l’esprit de Raymond Carver (Débutants), en appliquant : phrases courtes ; dialogues qui portent l’émotion ; inventaire concret (objets/matières/sons) ; 2–3 motifs simples ; clôture sur un geste/objet (sans morale). Paramètres : [Lieu]=… ; [Noyau ≤15 mots]=… ; [Inventaire 10]=… ; [Dialogues x3]=… ; [Motifs 2–3]=… ; [Temps]=passé/imparfait ; [Amplitude]=1–2 paragraphes. Texte source : « …[ton texte]… » 9) Note éthique Personnages/lieux réels → anonymiser si besoin ; pas de misérabilisme ni de sensationnalisme. Regarder juste (objets, gestes, contraintes matérielles) ; la pudeur fait place à la vérité du détail. le titre original est Beginners À noter : ces textes sont le manuscrit rétabli des nouvelles que Carver avait livrées avant les coupes de Gordon Lish ; la version publiée en 1981 portait le titre What We Talk About When We Talk About Love|couper{180}
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Conversation — Gabarits syntaxiques (09/10/2025)
📘 Fiche récap — Maurice Blanchot, L’Écriture du désastre (focus littérature) 1) L’ouvrage en deux lignes Fragments qui pensent la limite : dire l’indicible par retrait, ouvrir un dehors sans récit. La phrase brève, paradoxale, substitue à l’événement un concept mobile (désastre, nuit, séparation). 2) Thèse / geste d’écriture Écrire au bord de ce qui défait l’expérience : non pas raconter mais dés-œuvrer la narration, laisser parler l’absence. La forme fragmentaire et l’énonciation impersonnelle déplacent le sujet, substituant à l’aveu la réserve et au pathos une exactitude négative. 3) Les 5 principes majeurs (pour lire / imiter) Période brève, aphoristique : points nets, deux-points, tirets, parenthèses ; rectifications fréquentes (“non pas…”). Voix impersonnelle : “il / on” gnomiques ; adresse rare, si elle surgit, c’est un impératif de retrait. Lexique abstrait & images simples : cercle, centre, nuit, seuil, loi, dehors ; peu d’objets concrets, forte charge conceptuelle. Montage par fragments : blocs autonomes reliés par motifs et reprises (anaphores, variations). Clôtures ouvertes : image ou paradoxe final, jamais de morale ni de conclusion explicative. 4) Gabarits syntaxiques (patrons réutilisables) Rectification paradoxale « [X], non pas [Y], plutôt [Z]. » Ex. : « Quand le désastre survient, il ne vient pas. » Définition déplacée « [Concept] : [prop. 1], et pourtant [prop. 2] qui l’annule. » Ex. : « Le désastre ruine tout en laissant tout en l’état. » Gnomique « On [verbe] quand [condition], sauf quand [exception] — et c’est alors [déplacement]. » Ex. : « On ne peut y croire. » Seuil / image géométrique « [Motif] tient au bord : cercle sans centre, droite qui revient à son origine. » Ex. : « … un cercle éternellement privé de centre. » Clôture sans morale « Alors [image nue] — rien d’autre. » Ex. : « Le désastre est séparé, ce qu’il y a de plus séparé. » 5) Feuille de style “Blanchot — L’Écriture du désastre” Amplitude : fragments de 1 à 3 phrases. Ponctuation : deux-points pour définir, tirets pour déplacer, parenthèses pour révoquer. Verbes : être, venir, ôter, ruiner, séparer, croire, demeurer. Motifs (2–3) : désastre / nuit / centre-absent (leur valeur doit glisser au fil du texte). Références externes : 1 voix d’autorité (nom propre) éventuellement, aussitôt déplacée. Interdit : psychologie explicite, morale, lyrisme décoratif ; privilégier précision négative et réserve. 6) Procédure de réécriture (7 étapes) Adresse : en principe aucune ; si nécessaire, un impératif bref (“laisse…”, “n’insiste pas”). Noyau (≤ 15 mots) : remplacer l’événement par un concept-noyau (séparation, attente, effacement). Inventaire (10) : cercle, centre, ligne, seuil, nuit blanche, voix, silence, loi, dehors, passivité. Voix du dehors (3) : doxa (“on croit…”), maxime, auteur (nom). Motifs (2–3) : désastre, nuit, centre ; les faire revenir déplacés. Déploiement : 2 fragments enchaînant définition → rectification (“non pas…”) → question ou parenthèse → image. Affinage : couper les explications, resserrer aux paradoxes ; veiller aux deux-points et aux tirets. 7) Exercices rapides Non pas… : écrire 5 rectifications (“non pas X, mais Y”), chacune suivie d’une image. Fragment gnomique : 3 phrases au présent gnomique sur un même motif (nuit / centre / seuil). Image géométrique : traduire un affect par cercle / droite / centre manquant (2 phrases). Déplacement d’autorité : citer un nom (philosophe, auteur) et déplacer sa thèse en 2 lignes. Retour de motif : faire revenir un même mot à trois endroits avec une valeur différente chaque fois. 8) Prompt prêt à l’emploi Réécris le passage suivant dans l’esprit de Maurice Blanchot (L’Écriture du désastre), en appliquant : fragments brefs ; voix impersonnelle ; rectifications paradoxales (“non pas…” / “plutôt…” / “et pourtant…” ) ; 2–3 motifs (désastre / nuit / centre) qui glissent de valeur ; une image géométrique en clôture ; aucune morale. Paramètres : [Noyau ≤ 15 mots]=… ; [Inventaire 10]=… ; [Voix x3]=… ; [Motifs]=… ; [Amplitude]=2–4 fragments ; [Temps]=présent gnomique. Texte source : « …[ton texte]… » 9) Note éthique Si le texte touche au traumatique : anonymiser ; refuser la spectacularisation ; préférer la retenue (déplacement, silence, image) à l’éclat. La forme ouvre un sens, elle n’exonère pas la responsabilité.|couper{180}
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Conversation — Gabarits syntaxiques (08/10/2025)
à propos de Dépaysement, Voyages en France, Jean-Christophe Bailly|couper{180}
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Conversation — Gabarits syntaxiques (07/10/2025)
📚 Fiche récap — Laurent Mauvignier, Ce que j’appelle oubli (focus littérature) 1) L’ouvrage en deux lignes Récit d’une agression mortelle inspirée d’un fait divers, écrit comme une phrase‐fleuve adressée à un “tu”. La littérature y sert de contre-récit éthique à l’oubli social. 2) Thèse / geste d’écriture Faire tenir, dans un souffle ininterrompu, la mémoire d’un corps et l’énonciation d’un témoin : parler “à” quelqu’un pour empêcher la disparition morale, sans plaidoirie explicite, par la force du détail concret et de la polyphonie rapportée. 3) Les 5 principes majeurs (pour lire / imiter) Syntaxe-flux (quasi une seule phrase, peu de points) : parataxe, incises, reprises correctives (“non, pas…”, “plutôt…”), effet d’urgence et d’oppression du souffle. Adresse à un “tu” (énonciation relationnelle) : la parole s’adresse à un proche (frère, témoin), créant une intimité responsable qui remplace la morale par la compassion lucide. Poétique du détail prosaïque : objets banals (néon, badge, carrelage, canette) comme motifs qui matérialisent l’injustice et reviennent avec un sens déplacé. Polyphonie filtrée (voix sociales rapportées) : rumeurs, discours institutionnels et clichés intégrés en style indirect pour être aussitôt démontés — naissance d’un contre-récit. Politique de l’oubli (titre-programme) : transformer l’oubli en mémoire adressée ; la littérature prend le relais là où le récit factuel échoue à rendre la dignité. 4) Gabarits syntaxiques (patrons réutilisables) Adresse + nécessité : « Je te le dis, [TU], parce que [JUSTIFICATION], et [CONSÉQUENCE]. » Ex. : « je te le dis à toi parce que tu es son frère » Constat + rectification : « On dirait [X], non, pas [X], plutôt [Y], parce que [RAISON]. » Ex. : « je ne dirais pas abattus sur lui… non, pas du tout » Inventaire prosaïque : « [OBJET], [SURFACE], [BRUIT], et [GESTE], parce que [EFFET]. » Ex. : « l’odeur de poisson, le froid des surgelés et les jambons sous vide » Voix sociale + démontage : « On a dit que [RÈGLE], sauf que [CONTRADICTION CONCRÈTE]. » Ex. : « un homme ne doit pas mourir pour si peu » — « tu entends les mots qu’ils disent ? » Retour de motif : « [MOTIF] d’abord [V1], puis [V2], à la fin [V3]. » Ex. : « il avait bu une canette » → « il finit de boire la canette » → « comme une canette écrasée » Clôture sans morale : « Alors [DÉTAIL CONCRET], et c’est à toi que je le dis. » Ex. : « un léger bruit de frigo » … « je te le dis à toi » 5) Feuille de style “Mauvignier — Oubli” Phrase-fleuve : 1–3 longues périodes ; virgules, tirets “—”, conjonctions (et/mais/parce que). Adresse : “tu” explicite dès l’ouverture, lien rappelé (frère/ami/soi d’avant). Concret : 6–10 détails matériels par scène ; verbes simples d’action ; peu d’adjectifs lyriques. Motifs : 2–3 objets-pivot qui reviennent et changent de valeur. Polyphonie : 2–3 voix du dehors (sécurité, presse, voisin) rapportées puis déjouées. Éthique : pas de sentence finale ; une image, un geste, une adresse. 6) Procédure de réécriture (7 étapes) Définir le “tu” et le lien. 2) Résumer l’événement en 15 mots (geste+lieu+objet). 3) Lister 10 détails sensoriels. 4) Noter 3 voix sociales à démonter. 5) Choisir 2–3 motifs. 6) Écrire une seule phrase (200–400 mots) : adresse → détails → voix → rectifications → motifs. 7) Élaguer la morale, renforcer détails et incises. 7) Exercices rapides Inventaire aveugle : réécrire un passage uniquement avec objets + verbes d’action. Une phrase : condenser un paragraphe en une seule période avec 3 rectifications. Adresse déclarée : ouvrir par “Je te le dis…” avec le “tu” situé. Contre-récit : insérer 3 voix externes, les contredire par un détail matériel. Refrain : faire revenir 2 motifs à trois moments, sens déplacé à chaque retour. 8) Prompt prêt à l’emploi Réécris le passage suivant à la manière de Mauvignier (Ce que j’appelle oubli), en appliquant : phrase-fleuve (peu de points, virgules et “—”), adresse au “tu” dans les 50 premiers mots, détails concrets dominants, 2–3 motifs récurrents qui changent de valeur, voix sociales intégrées puis démontées, clôture sans morale (détail ou adresse). Paramètres : [Destinataire “tu”]=…, [Noyau 15 mots]=…, [Inventaire 10 détails]=…, [Voix x3]=…, [Motifs 2–3]=…, [Temps/focalisation]=…, [Amplitude]=1–2 longues phrases. Texte source : « …[ton texte]… » 9) Note éthique Si la matière vient d’un fait divers ou d’une scène intime : anonymiser au besoin, éviter l’effet “documentariste” sentencieux ; laisser la dignité passer par le regard adressé et le pouvoir des détails plutôt que par un jugement.|couper{180}
Carnets | Atelier
1er octobre 2025
Lecture nocturne de Perturbation, Bernhard. Cette lecture m’apaise. Rien n’y est apaisant pourtant : la crudité avec laquelle les choses sont dites, les décors, les personnages, les événements. Aucune illusion. C’est cela qui calme. On croit ne pas savoir pourquoi, puis on comprend que c’est l’absence d’illusion, cette crudité même, qui agit. Pourquoi le manque d’illusion apaise ? À chacune, à chacun, de retourner la question sur sa tempe. Le danger est dans la réponse trop rapide. Bref. Hier. Sitôt que je m’interroge, tout devient un fatras : faits, gestes, pensées, tentatives hétéroclites. Ce mot fatras, ajouté à hétéroclite, n’est-il pas déjà une encre de seiche, pour masquer ? Trente septembre. Fin du mois. Peut-être faudrait-il un récapitulatif. Je pourrais le faire ici, discrètement . Ceci pour le petit côté cabotin du personnage. Hier matin, très tôt, j’ai mis à plat la proposition d’écriture de F.B autour des statues figées dans Caprice de la Reine de Jean Echenoz. Vingt minutes : je m’étais donné trente. L’urgence m’est nécessaire : vouloir tout préciser, c’est noyer l’image. Ensuite, papiers. Scans de devis : dents arrachées, prothèses temporaires, appareils masticatoires haut et bas. Les cliniques ne prennent plus le tiers payant ; elles renvoient vers la mutuelle avec une facture à régler le plus rapidement possible (traduction de l’auteur). Je passe les détails. Mais j’ajoute les banques : toujours épique, surtout en fin de mois. Cette façon qu’ont les gestionnaires de comptes de vous prendre de haut me coupe le souffle. Je serre les dents pour ne pas être blessant. La fragilité dentaire vient peut-être de là. Se rebeller au téléphone ne vaut rien, pas un pet de lapin. On peut s’époumonner, JE NE SUIS PAS UN NUMÉRO, tout le monde s’en fout ; et chacun sait que, de toute façon, rien ne sert de le nier : vous l’êtes. Plus tard, j’ai repris l’archiviste. J’allais perdre le fil, je me suis forcé à tenir. Petite victoire technique : installation d’un sommaire avec le Couteau suisse ; il a fallu fouiller dans mes squelettes, ouvrir l’article, supprimer toutes les étoiles derrière le TEXTE. Désormais je peux produire du sommaire à volonté, en ajoutant une balise. Deux textes de l’archiviste publiés coup sur coup ; quelques réécritures de 2021 accessibles depuis l’article-sommaire Palimpsestes. En fin de journée, décision d’organiser Obsidian : trois fiches modèles avec Periodic Notes — jour, semaine, mois. Trois temporalités. Comme si l’histoire ne se décidait jamais en amont, mais surgissait une fois écrite.|couper{180}