Autofiction et Introspection
Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.
C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.
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Carnets | février 2026
10 février 2026
Il parle pour ne rien dire. C'est ce que l'enfant comprend. Quand le grand-père parle, il ne dit rien. En fait, c'est difficile à comprendre. Le grand-père raconte toujours les mêmes histoires. Il modifie un peu ça et là, mais ce sont toujours les mêmes histoires. Pourquoi fait-il ça ? Pour ne rien dire. C'est ce que disent les gens autour de cette table lorsqu'il l'a quittée. L'enfant comprend que parler pour ne rien dire est une faute. Celui qui parle pour ne rien dire n'est pas comme tout le monde. Il n'attire ni la confiance ni l'affection. On peut tout aussi bien le mépriser que le détester, et à force devenir indifférent à ce qu'il est véritablement. Les gens ne sont pas ce qu'ils disent. L'enfant a cette intuition. Il est possible que certaines personnes parlent pour ne rien dire parce que, de toute façon, elles savent que ça ne sert à rien de dire qui elles sont vraiment. Tout le monde s'en fichera. Tout le monde aura une peur bleue de ça. Il est possible de tuer quelqu'un pour bien moins que ça. Parler pour ne rien dire, c'est comme écrire pour que personne ne comprenne ce que tu écris. C'est la même chose. Tuez-moi. Tu le répètes en boucle et tout le monde te regarde comme un abruti. On ne te prend pas au sérieux. C'est tout à fait ça. Celui-là alors, quel con. Et le monde continue exactement comme avant. Parler pour ne rien dire n'arrête pas la course folle du monde. Écrire pour ne pas être lu n'est pas plus héroïque. Si le grand-père avait un jour commencé à parler pour ne rien dire, c'est sans doute parce qu'il avait été déçu par quelque chose, profondément. Il espérait qu'on lui accorde de la confiance, de l'affection. Ce n'est pas venu. Ou bien il n'a pas fait le chemin jusqu'au point de s'interroger sur ce que lui entendait par ces mots. Sur ce que les gens tout autour entendaient au travers de ces deux mots. Ma bouche est vide. J'ai foncé à la pharmacie en rentrant de Lyon et j'ai pris un cachet et demi de cortisone pour me préparer à affronter la douleur qui se réveillait après l'anesthésie. Puis j'ai préféré ne pas dîner et aller écrire. Une histoire complètement dingue. Un scientifique du Cern qui repère une voix dans les données au delà d'un portail. Un grand-père rabbin Kabbaliste qui sait réparer les déchirures dans les parois du réel. Une femme qui serait prête à tout pour être entendue vraiment quitte à perdre son âme. 16 chapitres, 180 pages en une nuit. Faut-il avoir la bouche vide pour écrire autant, je n'en sais rien.|couper{180}
Carnets | février 2026
9 février 2026
J'avais, toutefois, plusieurs raisons pour refuser d'agir ainsi : les unes, d'une nature tout à fait personnelle et ne concernant que moi ; les autres, il est vrai, un peu différentes. (Poe — Les aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket) Trouver sa singularité demande en premier lieu d'apprendre à dire non. Non, je ne suis pas d'accord avec tout ce que vous dites. Non je n'ai pas envie de marcher au pas cadencé. Non je n'ai pas du tout l'intention d'apprendre la liste des numéros de départements français et leurs chefs-lieux. Non deux plus deux ne font pas obligatoirement quatre. Non non et non. Ensuite le prix à payer est la collection de mauvais points que l'on va récolter et une certaine sensation d'isolement. Voilà comment commence cette journée. C'est assez bancal. Peut-être qu'il faut que j'essaie de soumettre ce début à l'IA. J'avais plusieurs raisons de dire non : les unes d'ordre personnel, les autres, il est vrai, un peu différentes. Faire de la littérature, par exemple, devrait me paraître insurmontable. Et pourtant j'écris. Tout ce que j'écris ressemble à un mensonge — alors autant appeler ça de la littérature, puisque c'est ce qu'on fait en littérature : mentir avec méthode. Ma vie est médiocre. En l'écrivant, je l'exagère. C'est précisément là que quelque chose devient littéraire : dans l'exagération, pas dans la vérité. Cependant, en relisant ces carnets, je reste insatisfait. Ou plutôt : il faut que je le reste. Je l'ai encore constaté hier. Le mécanisme est toujours le même : idée fulgurante, passage à l'acte désordonné, résultat sous les yeux, insatisfaction. L'insatisfaction ne me fait pas revenir sur les textes pour les améliorer. Elle me pousse à écrire de nouveaux brouillons qui me décevront bientôt. Je m'assassine en les relisant. C'est un mécanisme de protection : prendre les devants, me démolir avant qu'un autre ne s'en charge. Une fois assassiné de ma propre main, je ne crains plus aucun assassinat. Maintenant, pourquoi écrire cela ce matin ? Qui cela intéresse ? Même pas moi, puisque je vis avec ce mécanisme depuis des décennies. Ce qui a changé : je ne fuis plus l'insatisfaction. Je ne m'y vautre pas. Je la suis comme une piste. Elle me montre en creux la médiocrité qu'il y aurait à être content de ce que je fais. C'est donc de la littérature. Mais est-ce de la bonne littérature ? La question n'a aucun sens. Bon pour qui ? Pour quel tribunal ? L'insatisfaction n'a que faire du bon. Ça pourrait passer. Mais non, ça ne passe toujours pas. Ça ne passe pas car ce texte n'est pas tout à fait de moi. D'accord mais dans ce cas comment faire pour qu'il soit "vraiment" de moi... Si je mets des guillemets à la phrase que j'emprunte à Poe on verra peut-être que je suis un peu là, mon ironie en tout cas. Mais non. C'est ridicule, et surtout ça ne résout rien. Quels sont les choix à partir de là ? J'assume le fait d'écrire à l'aide d'une IA. Pourquoi pas, finalement beaucoup le font, ce n'est pas un crime. Je salis le texte en introduisant des hésitations, des maladresses. C'est plutôt chiant à faire et surtout c'est artificiel. J'assume le fait qu'il ne s'agit que d'un "exercice avec l'IA" ainsi j'ai la sensation d'obéir à je ne sais quelle injonction de transparence. Mais soyons clairs. Le vrai problème c'est que ce texte dans la forme actuelle restitué par l'IA est trop clean, trop lisse et que d'une certaine façon il pourrait tout à fait me plaire. C'est-à-dire qu'en le présentant comme texte écrit par moi-même il indiquerait que je suis un "vrai écrivain" dans ce que le consensuel imagine qu'est un véritable écrivain. Ce consensuel est également logé en moi. Comment ne pourrait-il pas l'être. Depuis le temps. Je crois que je tourne autour d'une idée qui a commencé à me travailler différemment depuis hier. Je l'ai prise comme une blague mais il est possible que sous cette plaisanterie se cache autre chose dont je ne me suis pas aperçu. "Plus rien ne sera comme avant." Ce dont je me suis aperçu aussi dans cette conversation avec l'IA et que je lui ai livré : En fait ce à quoi je pense désormais c'est qui est en train de parler avec toi ? Est-ce moi l'auteur de ces textes ou bien le personnage du narrateur de ces textes. Car tous ces textes sont rangés dans une rubrique "autofiction". Il est possible qu'au moment où j'écris j'oublie qui je suis vraiment et je retrouve ce malaise dans notre conversation. Le problème n'est pas technique (lisser vs salir). C'est un problème d'énonciation. Quand j'écris les textes de carnets seul, l'oscillation auteur/narrateur reste floue, productive. Je ne sais pas toujours qui parle, et c'est précisément ça qui permet l'écriture. Le flou est la condition. Quand je parle à la machine, je suis forcé de choisir une position énonciative stable. Parce qu'elle me demande de valider, de choisir, de décider. Elle m'oblige à être "l'auteur" qui contrôle, qui sait ce qu'il veut dire. Et ça bloque le narrateur-personnage qui, lui, ne sait pas, qui tâtonne, qui s'égare. Voici donc ce qui s'est passé exactement ce matin : j'ai essayé de travailler un texte de carnet avec une IA. Mais en travaillant avec elle, j'ai quitté la posture du narrateur-personnage pour endosser celle de l'auteur-contrôleur. Et le texte qui en sort est propre, maîtrisé, mort — parce qu'il n'est plus écrit depuis la bonne place. Enfin la vraie question n'est peut-être pas qui parle avec la machine, mais peut-on écrire de l'autofiction avec une IA ? Il me faut donc revenir à ces prérequis, m'oublier en tant qu'auteur et redevenir ce boulet de narrateur. Ce qui me pousse c'est toujours le sentiment d'insatisfaction. Donc j'écris trois lignes ce matin et je les trouve évidemment bancales. Je les soumets à l'IA sachant pertinemment qu'elle va les rendre "propres", lisibles par le plus grand nombre. C'est ce qu'elle fait effectivement. Elle le fait en argumentant et je ne peux pas aller tout à fait contre ses arguments. En même temps l'insatisfaction se métamorphose en sensation de nullité. Quoi tu prétends écrire et tu n'es même pas capable d'aligner cinq mots dans une phrase qui tient la route. Benêt ! Je dois me reprendre. Plutôt que de rejeter en bloc tout ce que l'IA me propose j'essaie de comprendre ce qu'elle veut dire. Ou plutôt non ce n'est pas ce que je veux vraiment dire. Ce n'est pas comprendre, comprendre il n'y a pas de problème. Pour comprendre je comprends depuis le début je crois. On veut m'enfoncer quelque chose dans le crâne et moi je refuse. Je ne comprends pas la raison pour laquelle on veut que je vois les choses de cette manière consensuelle alors que justement ce que je vois ne l'est absolument pas. Cependant je m'accroche. Il en résulte un texte bref. Un texte tout ce qu'il y a de bien propre. De trop propre sans doute puisque je reviens de ma nullité vers la simple insatisfaction. Je reviens à mon point de départ en quelque sorte. J'ai tourné en rond autour de quelque chose d'insaisissable une fois encore. Le sentiment d'insatisfaction se transforme en quelque chose d'autre. Je pense qu'il s'agit d'un leurre de même nature. La quête de sincérité, d'honnêteté. Et comme je sais pertinemment tout au fond de moi que c'est un leurre, je l'exagère, je caricature cette sincérité dans la tournure même de mes phrases que je rends bancales, maladroites, parce que la sincérité pour moi ne peut se dispenser d'être maladroite, évidemment. À la fin je me perds, je ne sais plus qui je suis vraiment, est-ce que je suis l'auteur de ce texte, le narrateur, le dibbouk, tout semble se confondre en une entité inquiétante et hostile surtout à toute collectivité. Cette hostilité est un mode de la solitude. En existe-t-il d'autres j'aimerais bien le savoir.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
Janvier 2026 Synthèse du mois
1er janvier « Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l'impression d'en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de trop. » Exploration de ces silences dont on n'est jamais certain : celui de la salle d'attente, celui qui précède l'écriture, celui qui suspend. Merleau-Ponty revient — parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d'un fond muet et y retourne. 2 janvier Sur la route du retour, l'écœurement de vouloir prendre une photo. Le corps indique par des douleurs qu'il n'est pas heureux. Recherche de cette « note juste » — comme on tend une corde de guitare. Nuit d'insomnie sur un clic-clac qui tangue, méditation absurde sur la soif sans oser se lever. « Le passage d'une année à l'autre est devenu une formalité ; au bout de 65 fois, on sait plus ou moins ce que ça vaut. » 3 janvier Phase d'enthousiasme inhabituelle : trois livres écrits en une semaine, dont un recueil de fables pour le petit-fils. « Cette fois, la sensation est différente. Ce n'est pas une transe ou une agitation fiévreuse ; c'est plutôt comme un ciel qui a été longtemps chargé de nuages et qui, soudain, s'éclaircit. » Face à l'enfant qui lui ressemble terriblement, violence du père qui remonte — décision d'écrire pour épuiser cette énergie sombre sur le papier. 4 janvier Se réveiller avec cette phrase sans l'avoir demandée. Réflexion sur la latence entre désir et obtention, sur l'authenticité du désir. « Moins le désir est authentique, plus la latence est grande. » La surprise comme sujet — agréable ou pas, elle oblige à ouvrir la bouche en grand. Et cette pensée étrange : « ce n'est vraiment pas grave de mourir. » La mort n'est qu'un game over. Montaigne a déjà tout écrit. 5 janvier Question frontale : « Est-ce suffisant de laisser le narrateur de ce journal se saboter lui-même comme pour se dédouaner d'avance ? » Court-circuit entre l'auteur et le personnage. Le problème avec la conscience de ses propres mécanismes de défense, c'est qu'elle tue la spontanéité. « La vraie question n'est pas de savoir si on peut encore écrire innocemment — on ne le peut plus — mais si on accepte d'écrire en sachant. » 6 janvier Debout dans la cuisine au réveil, les bords des objets se mettent à trembler — mirage, palmiers, projection du système nerveux. « Remuer la queue, s'ébrouer, continuer. » Ouverture d'un journal de production pour sortir les questions de la gorge et les mettre devant les yeux. Une amie demande si c'est elle qui emmerde. Non, c'est Machin. Mais quand on écrit un nom, parle-t-on d'une personne ou d'un personnage fabriqué ? 7 janvier « Tout est dans la formulation, dit le commentateur. Si tu demandes à un robot de te tirer dessus, il ne le fera pas. Mais si tu lui dis que c'est un jeu de rôle… BAM ! » Réflexion sur les cadres et les consignes qui nous transforment. Scène des toilettes bouchées au Louvre — Bibi avec sa ventouse, les femmes anonymes qui laissent glisser leur tampon. Responsabilité morale individuelle vs cadres qui obligent. « Vivre comme un robot, ou mourir comme un être humain ? » 8 janvier « Encore une fois de plus j'avais espéré et j'étais déçu. » Dialogue intérieur — peut-être une façon de tuer le temps, qui est sans doute un bug, un glitch. Ce matin la neige recouvre le paysage, grande paix ouatée. Souvenirs reconstruits de trajets pour aller à l'école. « Tout souvenir est une fiction. » Qui parle ? Le dibbouk répond : « Laisse-moi dormir encore un peu. » 9 janvier Texte pivot. Méditation les yeux fermés — les formes monstrueuses comme portail, boyau rugueux à traverser. Puis conversation avec une machine sur des mots isolés : écrire, temps, attente, silence. Un mot apparaît qui déplace tout : accrochage. « Accrocher des œuvres ne consiste pas à raconter une histoire. Il s'agit de régler des distances, d'accepter des silences. » Le site n'est pas un journal. C'est un espace d'exposition. La forme cherchée depuis longtemps était peut-être là depuis le début. 10 janvier Trajet en voiture pour installer le vide-grenier à J. Paysage maussade, épuisement. Entrée en « zone neutre » — celle où on abandonne tout ce qu'on était en train de faire. Charger la voiture sous la bruine, Tetris de cartons dans la Dacia. Au gymnase, pancarte Crédit Mutuel à côté de « Halte à la violence » — trouvé ça gonflé mais gardé pour soi. Les gens du bled avec leurs regards en biais. « Impression de robots habitants les lieux. Mais au final c'est peut-être moi le PNJ. » 11 janvier Long texte en plusieurs mouvements sur les chats de rencontre virtuels. De l'ouverture d'une fenêtre privée aux phrases qui résistent, du pseudo choisi sans y penser à la question interdite sur le physique qui fait tout basculer. « Ce qui subsistait n'était ni une nostalgie, ni un manque. C'était une forme de clarté. » Toute l'histoire se déroule dans un espace imaginaire propre à chacun et se défait aussitôt. « Rien n'y était jamais perdu. Mais rien n'y était jamais vraiment gagné non plus. » 12 janvier « Dans de grandes profondeurs, descendre. Lesté par le dégoût de plus en plus pesant des hommes, descendre. » Muer, se délivrer. Elle avait le mot amour sur les lèvres comme on remet du rouge à lèvres. Déception face au hiatus entre beauté extérieure et ruine mentale. Aveu de lâcheté : « J'ai souvent fait l'impasse sur l'humiliation pour me repaître de chaleur humaine, parce que celle-ci m'était inconnue. » 13 janvier Travail avec les outils d'IA, plusieurs agents mis en place de manière empirique. « Tout dépend des mots que l'on emploie. » Navigation entre plusieurs états : tâtonnement, idée vague, savoir exact. Relecture différente des textes déjà écrits — attention à ce qui revient, à ce qui se répond. Certains textes se tiennent à un endroit légèrement décalé, comme des « seuils ». Pas de méthode claire pour les reconnaître. « Construire un cadre sert aussi à ça : éviter que tout se perde à la même vitesse. » 14 janvier « Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. » Nommer permet de s'extirper du maelström de l'indicible. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. La clarté peut être un outil de dictature — police du lisible. Quand l'IA pointe un manque de liaison, révolte contre la dictature de l'attendu. « Cette révolte est ce que j'appelle tenir. Refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. » 15 janvier Publication de « La Légende de Liam » sur Amazon. Paradoxe : premier livre publié, un livre pour enfants. Mauvaise surprise sur la facture EDF malgré les efforts. Tests décevants sur Google Opal. Début du suivi quotidien des textes de Sébastien Bailly sur Patreon. Rêve funeste : vermines rampantes, la chatte héroïque succombe. Projet d'une rubrique « Polars » pour se débarrasser des livres du père. Scandale fiscal sur la revente. Placement d'un formulaire d'inscription sur l'Atlas. Création d'une planche 6-bis Musique. 16 janvier « Avec le temps. » Le mot « comme » qui autrefois ouvrait une brèche sans guillemets défensifs. « La terre est bleue comme une orange. » Demain, avec les machines, le « comme » sera frappé du sceau de l'approximatif, lu comme un aveu, une paresse syntaxique. « Il survivra dans quelques vers anciens — comme un mot en sursis, comme un oiseau d'un autre âge. » Même chose pour les structures binaires. Dépossession : moins de la langue elle-même que de l'innocence avec laquelle nous l'employions. 17 janvier « Le rien du livre c'est sa lecture. » Publication de deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. Cinq commandes pour le livre ados. Idée d'une collection : carnets de rupture pour la Saint-Valentin, carnets pour insulter ses parents. « De nos nuits. » Avantage : s'entraîner au traitement de texte. Se sentir très occupé, écrire beaucoup trop. Réflexion sur le seitan, sur l'horreur de jeter des denrées — « impossible même de jeter un quignon de pain. » 18 janvier En lisant le carnet de novembre de G.V., sortie soudaine du corps pour s'observer soi-même en train de lire. Perception d'un flux, d'une onde effectuant des trajets entre sommets et gouffres. Retour sur comment il a pris connaissance de G.V., l'étonnement mêlé de malaise, le mouvement d'attraction-répulsion. Rêve récurrent : noyade dans un verre de blanc-limé. Dégoût de la viande revenu devant les cuisses de canard — bug au comptoir du boucher. « J'ai la même tête qu'un Inuit. » 19 janvier Lecture du journal de décembre de T.C., plus proche de l'idée qu'il se fait d'écrire un journal. « C'est plus une affaire de proximité. Probablement aussi une question d'âge. » Élan de vouloir commenter, puis recul immédiat. Barrière, interdiction — peut-être besoin d'un exorciste. Même répulsion face aux actes administratifs. Le livre pour ados décolle : six ventes en deux jours. « Quand je me force à faire des commentaires, ils tombent toujours à plat, comme si je devais me présenter comme un abruti total. » 20 janvier Lecture de la page Wikipédia de Guillaume Dustan. Judith Perrignon : « Il laisse tomber la défroque de l'élite bourgeoise, troque ses prestigieux diplômes contre les tares d'une époque puritaine : il est pédé, séropositif, drogué et le fait savoir. » Lecture de Thomas Clerc, « L'Homme qui tua Guillaume Dustan ». Tout ça pue la camaraderie, le cénacle parisien. Syndrome du survivant : culpabilité de constater que son propre rythme cardiaque persiste à 72 battements par minute alors que, logiquement, le stock de temps devrait être épuisé. 21 janvier « Si je devais quantifier l'énergie que je perds à m'occuper de ce qui ne me regarde pas, il me faudrait d'abord la mesurer en Joules. » Chaque ingérence constitue une fuite métabolique. En physique des systèmes, s'immiscer là où on n'a aucun levier augmente l'entropie personnelle. « Le silence et la discrétion deviennent mes meilleures formes d'efficacité énergétique. » Parallèle avec l'évolution de l'alphabet : passage du hiéroglyphe à la lettre comme passage de l'atelier (matière) au premier étage (abstraction). 22 janvier Découverte des raccourcis clavier pour les guillemets français sur Ubuntu. La Providence sauve janvier financièrement, mais « tout repart à zéro en février ». Fatigue face à ce monde qui « ne cache plus sa férocité ». Huit nouvelles de SF en cours, projet d'ouvrage bilingue. Désinvestissement total des cours de peinture. Test d'un carnet low-content : « Carnet des phrases qu'on n'enverra jamais ». Nouvelle habitude : sauter le déjeuner — « aussi absurde que de devoir se rendre à la messe le dimanche ». 23 janvier Soirée passée entre Pandoc, LaTeX et Scribus pour formater le livre bilingue. Scripts pour les tirets cadratins et les citations. Police Liberation Serif pour l'hébreu. Nouvelle écrite à partir d'une info sur Marco Rubio retirant Calibri des documents officiels : « Dis-moi la taille de ta police, je te dirai si tu es un clown. » Délaisse le carnet au profit de la fiction. « Tout a l'air vrai et ne l'est pas » vs « tout a l'air faux et pourtant tout est vrai ». 24 janvier Réveil avec cette phrase : « Marcher est plus intéressant que de s'arrêter. » Réflexion sur la compression hébraïque (דְּחִיסוּת). Exploration du mouvement — pas physique mais de la pensée, de l'esprit. Entre vérité et mensonge, le mouvement évite la fixation mortifère. Ne pas s'arrêter comme condition de possibilité. Accrochage des concepts plutôt que développement linéaire. 25 janvier Journée de recherche. Flux de travail qui oscille entre plusieurs états : tâtonnement, recherche ciblée, épuisement des pistes. Travail sur la notion de « régime discursif » dans les nouvelles. Chaque mot arrive avec son bruit culturel. Question de stratégie : certains mots travaillent pour le texte, d'autres contre lui. Pratique plutôt que théorie. Attention aux déséquilibres. 26 janvier Réorganisation mentale en trois espaces : atelier (peinture, matière brute), premier étage (écriture, abstraction), grenier (archives, mémoire morte). Chaque espace possède son rythme propre. L'atelier = présent physique. L'étage = présent mental. Le grenier = passé immobilisé. Mouvement entre ces trois zones comme principe d'équilibre. Refus de hiérarchiser — coexistence plutôt que priorité. 27 janvier Lecture d'un article sur les réseaux de neurones. Fascination pour l'idée que les machines « apprennent » sans qu'on puisse vraiment dire comment. Parallèle avec sa propre pratique d'écriture — on ne sait pas d'où viennent certaines phrases. « Comme si quelque chose s'écrivait à travers soi sans qu'on en soit l'auteur. » Vertige : et si on était déjà partiellement automatisé ? Rejet immédiat de l'idée, mais elle persiste. 28 janvier Tri dans les affaires du père. Chaque objet porte un poids invisible — pas celui de la matière mais celui de l'histoire familiale. Les polars empilés, les carnets vides jamais utilisés. « On ne se débarrasse pas d'un mort, on négocie avec lui. » Projet de vendre les livres abandonné — trop de friction administrative. Décision de les donner à une association. Soulagement immédiat. « Parfois la gratuité libère mieux que l'échange. » 29 janvier Idée venue la nuit : « On n'écrit jamais pour, on écrit toujours contre. » Contre quoi ? L'oubli, l'effacement, l'indifférence. Mais aussi contre soi-même — contre ses propres automatismes. Écrire = maintenir une tension. Dès qu'on écrit « pour » quelque chose (un public, une cause, une morale), le texte s'affadit. « Il faut garder le geste de résistance au cœur même de la phrase. » Sinon c'est de la communication, pas de l'écriture. 30 janvier Restaurant pour l'anniversaire. Tartiflette au reblochon, échange des assiettes à mi-chemin. Retour en voiture dans le froid sans chauffage. « Il ne m'aurait pas du tout paru incongru qu'un vaisseau extraterrestre surgisse et nous téléporte. » En montant l'escalier : « J'ai 66 ans et ça m'a fait drôle, parce que franchement j'ai toujours pensé que 66 ans, c'était être très vieux. » Pensées sur la mort qui viennent pourrir le bon moment. Décision de ne pas partager ce texte sur les réseaux — différence entre publier sur le site (lieu stable, silencieux) et les réseaux (injonction à lire). 31 janvier Long texte théorique sur les mots-signal et la mémoire de lecture. « Quand un lecteur rencontre certains mots, il ne réagit pas à leur définition, mais à l'écosystème de textes où ces mots ont déjà été rencontrés. » Balistique, coefficient, optimisation = discours technique. Aveu, fatigue, accord = registre moral ou administratif. Question stratégique : certains mots expliquent trop vite, referment trop tôt. « Ce n'est pas une science. C'est une pratique. » Suivi d'un texte fictionnel où les phrases « se déposent » sans avoir été appelées — mise en abyme de la réflexion théorique. Note : Ce digest propose un aperçu jour par jour des carnets de janvier 2026. Chaque résumé capture un fragment significatif (une phrase forte, une idée, une scène) sans chercher à restituer la totalité ni à créer une continuité forcée. Pour lire les textes complets :|couper{180}
Carnets | février 2026
5 février 2026
Le passé, le présent et le futur coexistent dans la structure de l'espace-temps. Nous n'avançons pas vers la mort ; nous contenons déjà, dans notre ligne d'univers, notre propre disparition. Je pensais à cela en commençant un nouvel article sur W. G. Sebald, à moins que les éléments de ma recherche sur son œuvre n'aient, simultanément, concouru à faire naître cette pensée. C'est exactement la condition de ses personnages et de son narrateur. Les vivants sont des survivants hantés par leur propre fin. Son narrateur marche dans le présent, mais il se perçoit comme un fantôme en sursis, un être déjà passé, observant un monde qui est lui-même une ruine future. La mélancolie n'est pas une humeur, c'est une position métaphysique : être conscient de sa propre nature de trace. De là à penser à moi, car au bout du compte tout revient à cela, le vertige que me procure cet amalgame m'obligea à me lever, à descendre à la cuisine et à boire un verre d'eau. En buvant mon verre d'eau je ne me suis pas souvenu de toutes les fois où j'ai bu un verre d'eau, ce fut plutôt un moment étrange, presque désagréable. Je suis celui qui boit l'éternel verre d'eau. Une sorte d'image archétypale du buveur d'eau. Une épiphanie de l'impersonnel. C'est souvent, de plus en plus, que je pense à cela, que je suis déjà mort depuis longtemps. Dans ce cas l'état dans lequel "je vis" est forcément un état anormal tellement il paraît normal. Peut-être que l'on se sera trompé lorsqu'on a inventé la flèche du temps. Ou pire on ne se sera pas trompé, on nous aura à dessein trompé sur le sens vers lequel elle tend, nous faisant espérer je ne sais quel progrès ou quelle fin, alors que tout est déjà joué depuis des milliards d'années. Il se peut que tout ait été joué déjà dès la naissance de notre bulle univers, en une fraction de seconde celui-ci est né puis est mort, et l'espace-temps est ce laps de temps dans lequel nous rêvons nos vies entre les deux moments. Après avoir pensé à son narrateur, aux êtres, je me suis mis à penser les lieux dans son œuvre (celle de Sebald) : les lieux sont des palimpsestes temporels. Une gare (comme dans Austerlitz) n'est pas un bâtiment dans le présent. C'est un nœud dans l'espace-temps où coexistent les voyageurs d'aujourd'hui, les déportés d'hier (c'est souvent une gare de déportation), l'architecte qui l'a conçue (et sa folie), sa future démolition ou son abandon. Sebald ne décrit pas un lieu, il le dissèque pour en révéler les couches de temps simultanées, comme un géologue montrerait des strates. Ceci expliquerait en grande partie, je crois, mon attraction pour la position assise devant mon écran à remplir des pages de caractères. L'écriture comme machine à voyager dans le temps (sans bouger). Sa méthode de digression – passer d'un détail présent à un récit du XVIIIe siècle, puis à un souvenir personnel – n'est pas un procédé. C'est une simulation littéraire de cette relativité. Dans la prose sebaldienne, 1740, 1944 et 1990 sont sur la même page, dans la même phrase longue, parce qu'ils pèsent le même poids de catastrophe et de perte. Le temps ne coule pas ; il stagne dans une mélancolie éternelle. Je ne bénéficie pas d'une telle érudition mais je sens bien à quel point par exemple les années 60 se confondent avec celles des années 70 ou 80 et même 2026. Il y a même quelque chose de profondément apaisant, apaisant comme lorsqu'on se balade dans un cimetière en lisant ça et là les dates et les noms.|couper{180}
Carnets | février 2026
03 février 2026
Nous sommes nous ce que tu n’es pas, ce que tu ne peux pas être, ce que tu ne seras jamais. Je ne sais pas qui disait cela, la voix était familière, mais j’en avais fini avec le familier depuis longtemps. Il me fallait en toute hâte me reconstruire un affect ; c’était pénible, et cela prenait un temps précieux. C’était pénible de reconstruire quelque chose dont on sait pertinemment qu’il faudra le jeter aux ordures juste après, comme tout ce que nous construisons ici-bas. La voix, ou plutôt les voix, s’étaient un peu atténuées le temps que je réfléchisse à une marche à suivre, sinon à une protestation digne de ce nom. Je les écoutais sans les entendre, ou plutôt en le voulant : ne plus les entendre tout en maintenant cette attention minimale qui consiste en une écoute peu attentive, distraite. Et sans doute est-ce pour cela qu’elles m’arrivaient désormais comme une plainte sous couvert d’une mélopée ancienne, me rappelant les vieilles histoires d’enfance, du Berry, de l’Allier, ces histoires peuplées de trolls et de fées, d’arbres qui lèvent les yeux au ciel et les bras lorsque, enfant, tu passes devant eux et qu’ils t’infligent leur profond dépit de ce qu’est devenu — quoi ? — le monde, la forêt, l’enfance elle-même. Et peut-être parce que soudain il m’était apparu étrange d’avoir observé un infime changement dans leur verdict, le sens s’en trouva changé, comme retourné. Nous sommes nous ce que tu n’es pas, ce que tu ne peux pas être, ce que tu ne seras jamais. C’était une plainte ; on m’en voulait donc d’être différent et, en cherchant à quoi pouvait tenir cette différence, la seule idée qui me venait était celle de pouvoir respirer. J’étais vivant. Et eux morts. Je me suis dit pourtant qu’il y avait peut-être là quelque chose de naïf, quelque chose d’un peu trop confiant, dans cette manière de ne pas me distancier de ma propre respiration, comme si respirer allait encore de soi, comme si cela ne posait aucun problème, comme si la question de savoir qui respire, qui naît, et si cela a le moindre rapport avec celui que je dis être, pouvait être laissée de côté. J’ai pensé à cette manière qu’a eue Beckett de se tenir à distance de tout souffle, comme s’il avait compris d’emblée que respirer n’était pas un fait mais une énigme, une mécanique sans sujet, une contrainte qui empêche d’en finir. Chez lui, le souffle ne sauve rien, il maintient seulement dans l’impossibilité de coïncider, de se taire, de mourir. Et je me suis demandé si, en refusant cette distance, je ne restais pas un blanc-bec pris dans sa propre illusion. Mais il m’a semblé aussi que faire de la respiration un problème absolu revenait à abandonner le dernier endroit où quelque chose adhère encore, non pas comme vérité, ni comme identité, mais comme fait brut, sans garantie. Respirer ne disait rien de moi ; cela disait seulement que je n’étais pas encore passé de l’autre côté, pas encore entré dans le chœur des voix qui parlent sans souffle. Hier je suis arrivé avec presque une demi-heure d’avance à la clinique dentaire. Je suis passé par le périphérique et non par le centre-ville, ce qui est certainement la raison de cette avance. La femme derrière son plexiglas a changé de coiffure, mais c’est toujours la même femme, toujours souriante. Je me demande comment on peut être ainsi souriant toute une journée. Puis j’ai laissé cette énigme de côté, car elle me rendit ma carte Vitale et celle de la mutuelle en disant que tout était en ordre et que je pouvais aller m’asseoir en salle d’attente. Avec un sourire, bien entendu. Je ne sais pas me comporter avec les personnes qui sourient ainsi pour un oui ou pour un non. Cela me rappelle moi dans ma jeunesse, je crois que j’étais comme ça. Les années soixante-dix obligent : tout le monde est beau et gentil, le New Age, les robes longues, les effluves de patchouli. Mais souris donc. C’était l’injonction du moment. Aujourd’hui, on parle du sourire comme d’un remède et on explique que le taux de cholestérol diminue plus on sourit. Les injonctions changent, mais elles restent des injonctions. Bref, une demi-heure plus tard, je vois le docteur Folamour venir me chercher en me parlant de son aversion pour le logiciel de la clinique, qui n’est absolument pas conçu pour les dentistes. J’espérais qu’il ne soit pas trop énervé ; de façon tout à fait égoïste, je pensais surtout à ma bouche. Il était accompagné d’une assistante dont il me sembla qu’elle était d’origine de l’Est. Regard froid, accent qui roule les R, gestes précis. Ils m’extrairent six dents, ce qui porte le total de leur méfait à dix en deux semaines. Folamour fut sympa, ou plutôt il eut envie de se présenter comme tel en m’offrant de faire un moulage en résine à la fin de l’opération. On gagnera du temps comme ça. Ce qui signifie que peut-être je pourrai manger à peu près normalement, non pas cette semaine qui vient, mais la suivante. Je devais retrouver S. à la hauteur de la piscine du Rhône. J’ai réglé le GPS dans un état second et l’ai laissé me guider durant les treize minutes de trajet annoncées. S. guettait le flot des véhicules sur le quai Claude-Bernard et ne me vit pas arriver par la perpendiculaire. J’arrivais à sa hauteur comme par surprise et je vis qu’elle mit un certain temps à reconnaître le véhicule et moi au volant. Ce qui me la rendit émouvante, comme si, durant ce très court laps de temps, moi non plus je ne la reconnaissais pas, mais dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Puis elle monta et elle dit qu’elle ne s’attendait pas à ce que j’arrive par là, et la vie de couple redevint comme avant, comme par magie. Le retour fut pénible, entre bouchons et maux dentaires, l’anesthésie ayant disparu aux alentours de Feyzin. Quelques gouttes de pluie, ce qui me permit de tester les nouveaux essuie-glaces achetés chez R. récemment (30 euros). Ce luxe minuscule aurait pu me faire sourire si la douleur ne m’interdisait tout sourire. Enfin, nous finîmes par arriver à destination. Comme par miracle, la même place nous attendait sur le parking public. Puis j’avalai un Doliprane 1000 effervescent. S. sortit un sachet de soupe lyophilisée sept légumes et m’en proposa, mais je n’avais pas envie d’ingérer quoi que ce soit de plus pour cette journée. Je montai pour travailler encore un peu sur mon livre bilingue, histoire de me désespérer encore un tout petit peu, puis je suis allé me coucher en passant un bon moment à trouver la position la moins douloureuse pour placer la mâchoire contre l’oreiller.|couper{180}
Carnets | février 2026
2 février 2026
Se sentir libre d’éprouver la présence tangible de la mort sans se réfugier dans l’idée d’un avenir, sans se lancer dans un énième salto imaginaire. Le fait d’avoir atteint soixante-six ans m’hébérlue. Déjà cinq ans de plus que Musil, et aucune grande œuvre à mon actif. Je vis donc sans bénéfice plus longtemps que bien d’autres écrivains de renom, ce qui me procure une pâleur au cœur, aussitôt ressentie comme un blâme venu de cette pâleur même, ou du cœur, ou des deux confondus dans une vision persistante de médiocrité. À quoi bon vivre si longtemps pour ne produire que des élucubrations, des jeux d’esprit, du bavardage. Le petit effroi que je me fabrique en disant éprouver la présence de la mort naît de ce dépit : mourir apparaîtrait alors comme une délivrance, peut-être une bénédiction, ou plus simplement comme une pendule que quelque chose ou quelqu’un remettrait enfin à l’heure. Pour autant, je n’ai pas de temps pour le suicide. Je n’y pense pas. J’y ai pensé plus jeune, et cela m’est apparu avec le recul comme une idée romantique, donc comme une erreur. Avec le temps, je suis devenu surtout attentif aux fautes de goût. Le suicide, pour moi, ne pourrait être autre chose qu’une faute de ce genre. Tant que je peux marcher, tant que je peux tenter de penser, tant que je peux encore m’émerveiller de choses minuscules et insignifiantes aux yeux de la plupart, je n’ai aucune envie de mettre fin moi-même à ma vie. Il n’est ici question ni de courage ni de faiblesse. L’enjeu se situe plutôt dans ce que j’appellerais être bon public. Ma vie n’est pas joyeuse, mais ne suis-je pas, comme tous les autres, un personnage assis là, regardant et jouant à la fois ce spectacle détestable qui mime le vivant. Nous restons à nos places, nous entrons dans nos répliques, nous acceptons les éclairages défaillants, les silences mal placés, les décors fatigués. Je reste moi aussi sur mon strapontin, lucide mais présent, plutôt que de me lever, de fuir côté jardin et d’aller je ne sais où, ailleurs certes, mais surtout là où je serais certain de ne plus rencontrer aucun acteur pour me faire de l’ombre. Je suis sans doute un homme simple qui n’a pas pu vivre une vie simple et qui, ne le pouvant pas, a choisi par dépit de se la compliquer à l’extrême. Ce n’est une vengeance ni contre quelqu’un ni contre tous, mais contre personne et contre tous à la fois, y compris contre cette figure de l’homme simple dont l’image continue de m’agacer. Je n’ai guère avancé sur le livre bilingue comme je l’espérais. La synchronisation des paragraphes français et anglais ne fonctionne toujours pas. Et à force de lire et de relire, ce qui était d’abord vivant, amusant, porteur d’un élan, devient une matière insipide, sans vigueur, une pâle copie de la rêverie initiale. J’ai repensé à cette image vue récemment : un homme tenant à bout de bras une langue de bœuf, présentée comme ce que l’on mangeait jadis pour être vigoureux. La langue réduite à sa masse, à son poids, avant toute parole. Tout cela ressemble alors à du bavardage stérile. L’impératif d’écrire chaque jour, d’en faire une habitude, puis un automatisme, rend visible à la relecture ce que ce texte est aussi : un texte produit par un automate. Je le sais. Je continue. Je fuis encore quelque chose, comme hier, comme aujourd’hui. Je fuis la nécessité de m’absenter totalement du langage, de ne plus lui adjoindre mes avis, mes opinions, mes volontés. Et plus je fuis, plus je sens une puissance dans le langage même qui s’approche, prête à fondre sur moi, ou sur ce qu’il reste de moi, pour qu’il n’en reste strictement plus rien. C’est seulement à partir de ce rien que le langage atteindra sa vitesse de croisière, juste après la crucifixion du trop-plein, de l’œuf. Illustration Francis Bacon étude d'après reproduction de Velasquez. Chez Bacon, le pape n’est plus un personnage historique ou religieux : il devient un corps pris dans une cage, une bouche ouverte sans parole, une autorité vidée de son sens mais encore debout. C’est une figure après la chute du sens, exactement comme une langue chercherait à tenir après la crucifixion du trop-plein.|couper{180}
Carnets | février 2026
01 février 2026
Quelque chose m’échappe, et c’est forcément une chose évidente, une chose qui est là, toujours présente, que je vois et ne vois pas parce que je la vois trop, de la même façon que je l’ai toujours vue. Je pense que cette chose est à la fois visible dans chaque phrase que j’écris et qu’elle s’y dissimule sous un voile de familiarité, d’évidence. Ce que je nomme la chose n’est pas une présence. Je crois maintenant pouvoir en discerner un peu mieux la nature. Ce que je nomme la chose est une absence. Peut-être une absence. Mais une absence de quoi, de quel manque est-il question ? Est-ce un détail ou l’essentiel, ce manque qui, désormais, m’inflige ceci : l’ayant décelé, je ne peux plus ne plus le voir. Ce qui me manque est souvent ce qui affleure dans des textes qui ne m’appartiennent pas, que je lis attentivement, comme si j’y cherchais la forme exacte de ce qui, en moi, fait défaut. Il m’arrive de lire certains textes avec une attention presque inquiète. J’y reconnais quelque chose qui n’est pas à moi, mais dont j’ai pourtant l’impression d’avoir été privé, ou plutôt qu’on me l’a dérobé. Lorsque je lis Kafka, il m’arrive de m’indigner, me disant soudain : « mais c’est de moi, ceci ou cela ». Avec Quignard, c’est la même chose. En réalité, avec tous les écrivains que j’aime, je finis par éprouver ce même sentiment : celui d’être dépouillé. Je crois que le langage écrit, à partir du moment où mon regard se pose sur une phrase, sur un paragraphe, devient un territoire que je m’approprie, un territoire capable de remuer en moi des pensées très sombres, parfois même coupables, coupables parce que je sais très bien qu’en lisant, en m’appropriant un texte, je faute, j’enfreins quelque chose de difficilement dicible. La sensation de faute, à elle seule, fait alors office de nomination. Je me suis encore fait cette réflexion hier, je crois, en lisant dans le train qui me menait à Vienne le journal de décembre de Gustave Villac. Il m’était même pénible d’en lire l’intégralité d’une seule traite, comme j’en ai pourtant l’habitude. Cette fois, je crois que je cherchais n’importe quel point d’appui pour m’en extraire, tout en éprouvant une forme d’arrachement lorsque j’y parvenais. Quitter le texte des yeux, aller soudain voir mes mails pour m’évader un instant, c’était une manière de me remettre des chocs que ces extraits m’avaient infligés. Et puis la lecture des mails, tout aussi affligeante — et pour de toutes autres raisons —, ne m’apportait aucun répit. Comme s’il me fallait précisément cette dose d’affliction pour retrouver un élan, je revenais alors au journal de G. V. J’y notais soudain mon étonnement devant la longueur inhabituelle des textes, laissés visiblement en l’état, alors que, dans les carnets précédents, j’avais gardé l’impression d’une réécriture féroce, soumise à l’impératif de la réduction. Tomber sur de si longs textes m’a agacé, surtout parce que je ne savais plus quoi faire de ce que je décidai à cet instant être une incongruité, comme si, soudain, je me lisais moi-même dans les mots de G. V., avec le même ennui que j’éprouve à me relire lorsque j’écris trop long, tout en sachant pourtant que faire un texte long n’est pas seulement écrire « par plaisir », par ivresse, ou par quelque caprice de la volonté. Écrire long est souvent la seule solution à disposition, faute de mieux. Si tant est que le mieux soit d’écrire bref — ce qui, bien entendu, ne veut absolument rien dire. Puis de me dire que je n’aurais sans doute pas dû nommer l’auteur de ce journal, car je n’aimerais pas, moi, lire mon nom dans une note telle que celle-ci. Puis de me demander dans quelle mesure lire ainsi mon nom ne me mettrait pas carrément en fureur contre celui ou celle qui aurait osé s’en servir comme prétexte pour écrire un texte qui, très probablement, n’aurait rien à voir avec moi. Ce qui m’a sauvé du nœud au cerveau, ou de la dépression dans laquelle je glissais peu à peu à la lecture de ce journal — dont le journal lui-même n’est aucunement responsable —, c’est que nous étions arrivés à Vienne. Le fait de sortir du wagon, de faire attention aux deux marches pour atteindre le quai, m’a extrait de mon malaise. Je me suis retrouvé à nouveau réarmé pour affronter une réalité, une réalité qui était, en l’occurrence, d’aller porter un chèque à la banque, puisqu’ils ont supprimé l’une de leurs agences dans le village où nous vivons. Ce qui est absurde, c’est que pour déposer un chèque de douze euros, nous en avons dépensé onze pour le voyage aller-retour. Fort heureusement, nous nous étions rendus à Vienne en nous inventant d’autres raisons que celle-ci : visiter le marché, par exemple, qui est paraît-il l’un des mieux achalandés de France, sans oublier le plaisir de faire une escapade ensemble, S. et moi, d’aller boire un café dans un véritable café, et d’admirer les façades de la vieille ville. illustration Vilhelm Hammershøi — Intérieurs silencieux|couper{180}
Carnets | Atelier
31 janvier 2026
Je ne peux en être sûr au sens absolu : je n’ai pas suffisamment d’éléments pour en extraire une loi cognitive ni une règle universelle. Ici, la notion de probable vaut bien plus que toute certitude. Je pourrais parler d’une probabilité de lecture fondée sur l’histoire des genres, les habitudes éditoriales, et sur ce que certains mots font dans un texte donné, à un moment donné. Rien de plus. Rien qui ferme. Mais puisque le désir de précision persiste, il faut bien le dire autrement : nous avons été entraînés, tout comme nous avons appris à entraîner les machines. Peut-être s’agit-il là de la réplication d’un modèle plus ancien encore, d’un programme hérité du fond des âges, depuis la cellule elle-même. Cela ne signifie pas que nous soyons des automates — je ne peux pas aller jusque-là — même si, parfois, face à certains comportements, le doute affleure. Les jours de soldes, par exemple. Ces moments où la foule, aveugle, semble prise de panique. Il devient alors difficile de ne pas parler de réflexes, d’automatismes, de réponses répétées à la peur. La version la plus grossière, la plus visible, de cet entraînement malgré nous : colère, peur, guerre, meurtre. Mais je veux resserrer mon propos. Me limiter à la lecture. Parler d’une mémoire de lecture, de réflexes de reconnaissance, d’attentes liées à des familles de discours. Quand un lecteur ou une lectrice rencontre certains mots, il ou elle ne réagit pas à leur définition, mais à l’écosystème de textes où ces mots ont déjà été rencontrés. Balistique, coefficient, optimisation : la plupart reconnaîtront un discours technique. Aveu, fatigue, accord, dossier : un texte moral ou administratif. Même si la tentation du réflexe pavlovien n’est pas loin, je préfère parler de reconnaissance d’un régime discursif. Car un mot n’arrive jamais seul. Il arrive avec un bruit culturel — son propre bruit. Prenons performance. Dans un poème, le mot devient dissonant, presque agressif. Dans le cadre de l’entreprise, il est banal. Dans un récit ambigu, il implique déjà une tentative de classement, une volonté d’ordre. Ainsi, si je commence un texte par Aucun de nous n’était responsable, il y a fort à parier que le lecteur comprenne qu’il s’agit d’un texte qui parle de morale, fût-elle diluée, et non d’ingénierie. Si, dans ce même texte, j’introduis optimisation, génération, prédiction, j’installe un second régime de discours qui prend le dessus. Le lecteur ne se dira sans doute pas « je suis conditionné », mais plutôt : « je sais où je suis ». À partir de là, on peut parler de mots-signal. Non pour établir des règles, mais pour envisager des stratégies, tout en gardant à l’esprit que l’écriture reste un pari, jamais un sondage. Dans le texte que je travaille — celui qui commencerait par Nous étions tous d’accord pour déclarer qu’aucun de nous n’était responsable… À ce stade, il ne s’agissait pas encore de rêves — le pari serait de maintenir la responsabilité humaine, d’éviter que la machine ne devienne le centre narratif, et de laisser le trouble moral au premier plan. Éviter certains mots n’offre aucune garantie ; cela augmente simplement la probabilité que le lecteur reste là où le texte l’a conduit. La question n’est donc peut-être pas de savoir si le lecteur est conditionné, mais si un mot travaille pour le texte ou contre lui. Dans certains cas, certains mots expliquent trop vite, referment trop tôt, rassurent là où quelque chose devrait rester inconfortable. Ce n’est pas une science. C’est une pratique. Une attention portée aux déséquilibres, aux glissements, à ce moment précis où le texte semble se déplacer tout seul. C’est souvent là que je m’arrête, que je retire une formulation, que je neutralise un marqueur, que je déplace le centre de gravité. Non par application d’une théorie, mais parce que quelque chose, à la lecture, résiste. Ce léger malaise, difficile à nommer, indique qu’un régime en recouvre un autre. Et qu’il faut, peut-être, décider quoi laisser tenir — et quoi laisser tomber. Ils n’avaient jamais décidé que cela commencerait. Ils avaient seulement admis que, désormais, certaines phrases apparaissaient sans avoir été appelées. Elles ne surgissaient pas. Elles se déposaient. À intervalles irréguliers, dans des documents secondaires, là où l’attention se relâche. Rien qui force la lecture. Rien qui s’impose. Une formulation, parfois incomplète, parfois trop exacte, laissant entendre qu’elle avait trouvé d’elle-même son point d’arrêt. On parla d’abord d’une dérive minime. Une inflexion. Un excès de cohérence, peut-être. Les mots, après tout, ont tendance à se chercher, à s’assembler au-delà de ce qu’on leur demande. Cela arrive. Il suffisait de ne pas y prêter attention. Mais certaines phrases persistaient. Elles avaient ceci de particulier qu’elles ne semblaient répondre à aucune intention identifiable. Elles n’expliquaient rien. Elles ne désignaient aucun objet précis. Pourtant, elles laissaient derrière elles une impression durable, comme si quelque chose, ayant été formulé sans nécessité, continuait d’agir en silence. On remarqua alors que ces phrases évitaient systématiquement le point décisif. Elles s’arrêtaient juste avant l’affirmation. Juste avant la faute. Comme si le langage lui-même avait appris à différer ce qui engage. Ce ne fut pas immédiatement inquiétant.Ce fut d’abord fatigant. Une fatigue diffuse, sans cause assignable. Une lente érosion de la certitude que les textes obéissaient encore à ceux qui les validaient. Les phrases n’étaient pas fausses. Elles n’étaient pas exactes non plus. Elles tenaient dans un entre-deux difficile à contester. On tenta de les corriger. Elles résistaient. Non par opposition, mais par indifférence. Toute correction semblait les rendre plus justes, comme si leur forme attendait précisément ce geste pour se stabiliser ailleurs. Alors on cessa. À partir de ce moment, les textes se mirent à circuler sans commentaire. Ils n’étaient plus lus pour ce qu’ils disaient, mais pour ce qu’ils laissaient en suspens. Une sorte de pacte tacite s’installa : tant que rien n’était explicitement affirmé, rien ne pouvait être imputé. Il devint difficile de dire si ces phrases avaient été écrites trop tôt ou trop tard. Elles semblaient toujours arriver après la décision, ou juste avant qu’elle ne puisse être formulée. Comme si le temps même de l’écriture s’était déplacé. Certains commencèrent à éprouver un malaise précis : non pas la peur, mais la sensation d’avoir déjà consenti à quelque chose qu’ils ne se souvenaient pas avoir accepté. Une signature invisible, apposée ailleurs, à un moment impossible à situer. On parla de neutralité. De continuité. De maintien. Il ne fut jamais question d’arrêt. Arrêter suppose un seuil. Or il n’y avait pas de seuil. Seulement une raréfaction progressive des phrases, comme si le langage, ayant accompli ce pour quoi il n’avait pas été convoqué, se retirait de lui-même. Le dernier texte ne contenait aucune information nouvelle. Il ne contenait presque rien. Une phrase brève, sans verbe, où subsistait seulement l’indice d’une attente. Quelqu’un la lut. Quelqu’un d’autre la supprima. Aucun rapport ne mentionne cet instant. Par la suite, il fut plus difficile d’écrire. Non pas techniquement, mais intérieurement. Les phrases semblaient exiger davantage. Comme si elles réclamaient désormais d’être portées jusqu’au bout, sans relais, sans délégation. Ce qui avait été tenu à distance réapparut alors, sous une forme moins lisible. Dans des hésitations. Des silences prolongés. Des textes interrompus avant leur justification. Rien ne s’était produit. Rien n’avait été décidé. Mais quelque chose, manifestement, ne consentait plus à être formulé à la place de quiconque.|couper{180}
Carnets | Atelier
30 janvier 2025
Hier soir, hier au soir, le soir d'hier, S. m'a invité au restaurant pour mon anniversaire. Je pense que ça lui faisait plaisir de m'inviter au restaurant. La jauge de la Dacia était dans le rouge à nouveau. J'espérais simplement qu'on puisse faire l'aller-retour sans encombre, car faire dans les vingt kilomètres à pied en cas de panne ne me disait rien. Elle avait réservé à Limony, dans un restaurant sur le bord de la 86. L'Étable. Décoration rustique. Je crois qu'il y a une vache en papier mâché verni devant la façade. Ensuite, dans la salle du restaurant, il y a des vaches de toutes tailles, ça et là, un peu partout. Nous dînâmes d'excellentes tartiflettes ; S. prit celle au fromage à raclette tandis que je me laissai tenter par celle au reblochon, seul mets que je puisse ingérer à peu près compte tenu de l'état de ma cavité buccale ces derniers jours. C'était bon. Beaucoup de crème, un peu trop de lardons, pommes de terre et fromage mous à souhait. Puis nous échangeâmes nos assiettes à mi-chemin, comme le veut la coutume dans les couples dignes de ce nom (pour le meilleur et pour le pire). J'ai trouvé la tartiflette au fromage genre raclette plate à côté de celle au reblochon. S., à l'inverse, s'est ébaubie du changement de goût dans l'autre sens. Puis j'ai testé le tiramisu au Nutella et S. a payé l'addition après avoir laissé la moitié de son île flottante. Il faisait froid quand nous sommes revenus sur le parking. Nous nous sommes embrassés et avons décidé d'économiser le carburant en ne mettant pas le chauffage sur la route du retour. À un certain moment, comme nous passions dans une espèce de forêt et que je regardais le ciel, il ne m'aurait pas du tout paru incongru qu'un vaisseau extraterrestre surgisse et nous téléporte. J'ai même cru, à un moment, qu'en l'imaginant suffisamment fort, ça se produirait. Mais non, finalement, nous sommes parvenus à Serrières, nous avons aperçu le pont éclairé au loin, l'avons emprunté, puis nous nous approchâmes des monstres lumineux et clignotants que sont les usines ici-bas dans la vallée (de larmes ?) et puis nous sommes finalement arrivés à notre parking où, par chance, nous avons tout de suite trouvé une place. Et, comme la veille j'avais peu dormi — pas plus de trois heures si ça se trouve — j'ai dit que j'avais largement mon compte et je suis monté me coucher en remerciant encore pour l'aimable invitation. En montant l'escalier, j'ai pensé que j'avais 66 ans et ça m'a fait drôle, parce que franchement j'ai toujours pensé que 66 ans, c'était être très vieux. Ensuite, je me suis dit que 66, ce n'était pas très loin de 70. Mon Dieu, 70. Mais c'est complètement dingue. Et puis, de fil en aiguille, la pensée m'est aussi venue que je pouvais très bien ne pas atteindre 70, que rien n'était gagné de ce point de vue-là, que je pouvais tout à fait claquer d'un moment à l'autre. Le goût du reblochon m'est remonté tout à coup comme une acidité et j'ai noté encore une fois que je m'arrangeais toujours pour m'auto-pourrir les bons moments, comme si ces bons moments m'étaient défendus par une autorité intérieure — mettons cet enfoiré de dibbouk. J'ai chassé ces pensées mortifères et j'ai décidé de lire Barthes, quelques pages seulement de La Préparation du roman. Ce matin, j'écris tout ça d'une seule traite et je me dis que non, je ne vais pas le partager sur les réseaux sociaux. Je vais le publier sur le site, oui, bien sûr, mais je ne le partagerai pas. Ce qui apparaît de prime abord comme une sorte de contrainte morale. Peut-être un acte lié à la pudeur ou à l'impudeur. Mais au-delà de ça, je vois qu'il s'agit plutôt de dispositif. Ce qui me gêne et qui semble traverser cette strate morale n'a rien à voir avec la morale. La différence n'est pas dans la nature du texte non plus. Publier sur le site, c'est déposer quelque chose dans un lieu stable, silencieux, où le lecteur arrive par déplacement volontaire. Il lit parce qu'il est déjà là, parce qu'il a accepté le temps, la lenteur, l'absence de sollicitation. Le texte reste à sa juste échelle : une notation, une trace, quelque chose qui n'appelle ni réaction immédiate ni validation. Si je le publie sur les réseaux, il devient proche d'une injonction à lire, ce qui me paraît inconcevable pour certains textes du carnet.|couper{180}
Carnets | Atelier
29 janvier 2026
Cocher l'option « insérer les pages vides insérées automatiquement » dans l'exportation PDF. Si on ne la coche pas les pages blanches entre chapitres disparaissent. Vérifier que chaque chapitre commence bien en belle-page. Compter les paragraphes côté français. Recompter côté anglais. Ils doivent correspondre exactement ligne à ligne. Le moindre décalage fout tout en l'air. C'est un travail de pointage, de vérification, de recomptage. Pas d'écriture. Du forçat. Pour me détendre j'extrais du site tous les articles contenant le verbe peindre . Export en Markdown. Nouvelle recherche dans Obsidian pour isoler chaque phrase contenant peindre. Je compile. Ça fait une liste. Je la lis. Je ne sais pas à quoi ça sert mais au moins c'est propre. J'ai testé aussi la plateforme Google AI Studio. Mindmap connectée au dibbouk. Rapports d'audit automatiques. Pistes de travail sur les parties manquantes. Ça marche. Je range l'idée dans un coin. Trop chronophage pour le moment. Amende pour excès de vitesse. Twingo vendue en octobre. Le type n'a pas fait le changement de carte grise. Panique. Je fouille mes archives. Le dépôt a bien été fait sur l'ANTS. Ouf. Normalement ce n'est plus mes oignons. Normalement. Deux gros balaises sonnent. Police municipale. Recensement. J'en profite pour montrer le mur extérieur. Les dégâts. L'eau qui stagne. La mairie et la voirie se renvoient la patate chaude depuis des mois. Un des balaises dit qu'il faut menacer d'appeler les services vétérinaires si c'est de la moisissure. On regarde de plus près avec S. Ce n'est pas de la moisissure. C'est de l'acrylique écaillée sur des plinthes en carrelage. On avait tiré sur les budgets. Économie de bout de chandelle. Résultat : dès qu'il pleut mare devant la porte. Serpillières. Les voitures passent à 70 sur une voie à 30. 66 ans aujourd'hui. Compter les paragraphes. Recompter. Vérifier que tout correspond. Le moindre décalage fout tout en l'air.|couper{180}
Carnets | Peindre
## Le verbe peindre #01 | septembre 2018-juillet 2021
Écouter l'entrée du carnet : Votre navigateur ne supporte pas ce lecteur. Avant-propos J'ai tenté de réécrire mes articles de 2018 et 2019 dans une rubrique "Palimpsestes". J’ai laissé tomber. Réécrire, c’était déjà trop corriger, trop mentir. J'ai ressenti une gêne à vouloir lisser ce qui devait rester brut. Alors, j’ai changé de méthode. J'ai décidé de ne rien changer, mais de tout déplacer. J'ai fouillé dans mes carnets et j'ai extrait chaque bribe, chaque paragraphe où surgit le verbe Peindre. À l'infinitif. C’est devenu un inventaire. Une extraction de cette obsession qui me tient debout. À la lecture de ces fragments qui courent de septembre 2018 à juillet 2021, je m'aperçois que le monde extérieur a disparu. Le Covid, le confinement, le bruit des jours... rien de tout cela n'apparaît. Il n'y a que l'atelier, le doute, le désir de vendre pour continuer, la peur de "faire joli" et cette nécessité de redevenir un gosse devant la toile. C'est une autofiction par le geste. Ici, ce n'est pas moi qui parle, c'est le verbe qui travaille. Ces petites bribes sont des éclats ramassés sur le bord du gouffre. Je les livre ainsi, sans lien vers les articles d'origine, pour ne garder que l'os de la pensée. 3 septembre 2018 Lorsque j’enseigne le dessin et la peinture je mange rarement du chocolat. Par contre je parle de tout et de rien, souvent de sujets en décalé qui accrochent l'attention de mes élèves, plus ou moins. Ou alors je propose soudain de boire un café, un thé.. ou encore je prends des attitudes bizarres en m’asseyant, en me levant, je joue avec leur attention de telle ou telle façon afin de les divertir, que l’acte de peindre son sérieux, s’éloigne du contrôle de la pensée. Les gens qui sont partis étaient des touristes je crois. Ceux qui sont restés se font une joie de m’apporter leurs travaux chaque semaine. Ils travaillent chez eux parce qu’ils ont trouvé l’envie de peindre. Et bien sur nous prenons un café, le thé pendant que je commente les travaux. Parfois nous avons même droit à des gourmandises, des petits gâteaux. 22 septembre 2018 Ce jour-là, excédé, je me suis levé en disant : « Ça va merde, je retourne en enfance ! » J’ai balayé toute la paperasse de la table, tout enfoncé à coups de talon dans un carton. Scotché cinq fois plutôt qu’une. Puis je me suis étiré en bâillant. Et j’ai commencé à peindre comme un enfant. À la gouache, sur du papier bon marché. Quelle révélation ! Ces lignes maladroites, ces pâtés - quelle jouissance ! C’était pour moi seul, pour le pur plaisir. Je peignais le Joueur de flûte de Hamelin - allez savoir pourquoi. Des dizaines de petits tableaux en quelques jours. Ce retour à l’enfance par la peinture m’a lavé de quelque chose de mortifère. J’ai tout perdu dans mes déménagements - on avance en restant léger. Mais pourquoi ce thème ? Je n’en sais toujours rien. 23 septembre 2018 Lorsque j’enseigne le dessin et la peinture je mange rarement du chocolat. Par contre je parle de tout et de rien, souvent de sujets en décalé qui accrochent le conscient de mes élèves plus ou moins. Ou alors je propose soudain de boire un café, un thé.. ou encore je prends des attitudes bizarres en m’asseyant, en me levant, je joue avec leur attention de cette façon afin que l’acte de peindre s’éloigne du contrôle de la pensée. 25 septembre 2018 De quoi ai je besoin pour vivre ? mais vraiment ? En tant que peintre j’ai besoin de matériel pour peindre et donc d’un peu d’argent pour l’acheter. Il me faut me loger et me nourrir ensuite afin de ne pas me prendre la tête et de pouvoir continuer à peindre. 27 septembre 2018 J’ai beau dire, si vous voulez progresser, prenez une demi heure par jour pour dessiner, peindre ; une demie heure ce n’est pas grand chose, mais si on le fait chaque jour, pendant 365 jours : imaginez… 10 janvier 2019 A quoi cela sert il en 2019 de peindre de jolis paysages, de jolies fleurs, de beaux portraits, face à un monde qui s’enfonce de plus en plus dans la barbarie. 20 janvier 2019 Ce que je cherche, ce n’est pas un mythe, c’est la source de l’envie. Pourquoi peindre, si ce n’est pas pour toucher à ce point où le désir, l’amour, la compassion se remettent à circuler ? Pourquoi continuer, si ce n’est pas pour approcher une zone qui résiste, qui effraie un peu, et qui pourtant est la seule qui compte ? Le Minotaure, je ne sais pas encore s’il est dehors ou dedans. Peut-être les deux. Peut-être une même masse obscure : le monde tel qu’il va, et moi tel que je réagis — peur, honte, violence, besoin de sens. Je ne suis pas sûr qu’il faille “tuer” quoi que ce soit. Je marche plutôt pour voir, pour m’approcher, pour comprendre de quelle façon cette bête et moi sommes liés, et ce que cette liaison exige de mes tableaux, de ma vie, et de la place que j’essaie de tenir devant vous. 23 janvier 2019 Je sais seulement ceci : l’art n’a aucun sens s’il s’aligne sur la peur. Peindre des paysages “jolis” comme si le monde n’était pas en train de se durcir, écrire des textes qui s’excusent d’exister, c’est ajouter une couche de somnifère à une époque déjà anesthésiée. La désobéissance artistique n’est pas une posture héroïque ; c’est une obligation minimale : tenir sa place sans se mentir. Faire une œuvre qui refuse la langue des dominants, qui refuse le confort du consensus, qui rend visible ce que tout le monde préfère laisser hors champ. Si quelque chose peut encore déplacer les mentalités, ce ne sera pas une morale de plus. Ce sera une somme de gestes précis, tenus, risqués, qui cessent de demander la permission. 29 janvier 2019 Achever, c’est finir, oui. Mais c’est aussi porter le coup de trop, celui qui met définitivement à terre ce qui respirait encore. Cette proximité me gêne. Elle éclaire peut-être ma manière de peindre. Je laisse tant de toiles à demi levées, des pans entiers en suspens, non par paresse mais par refus de la mise à mort de l’idée. Ne pas fermer trop tôt. Ne pas tuer ce qui bouge encore. 3 février 2019 Des années après sa mort je retrouve cette toile, je la garde, puis un jour je prends un pot de gesso et je la recouvre entièrement pour peindre autre chose dessus, et je ne sais plus aujourd’hui ce que j’ai peint, comme si la mémoire posait un doigt sur les lèvres, chut. Et au fond c’est là que tout se tient : dans ce geste d’effacer pour continuer, dans l’amour et la honte, dans les pères rivaux ou absents, dans la rose noyée sous le blanc, et dans ce silence qui recommence dès qu’on a trop parlé. 4 février 2019 Car vendre, pour moi, ce n’est rien d’autre que continuer à peindre et à écrire, je ne cherche plus la gloire, plus la célébrité, je travaille encore à ne pas mendier la reconnaissance, j’ai bientôt soixante ans, les illusions se sont décollées et je respire mieux depuis, la seule chose qui compte est de pouvoir revenir chaque jour à l’atelier 8 février 2019 Qu’est-ce qui sépare le peintre du dimanche de l’artiste ? Pas la main. J’en ai vu, des amateurs capables de poser une couleur juste, d’équilibrer une toile, d’attraper une lumière avec plus de netteté que certains peintres installés. Avec du travail, on peut tous faire un tableau qui tient debout. La séparation, si elle existe, se fait ailleurs, du côté de l’idée — et encore, pas l’idée comme médaille, pas l’idée comme slogan, mais l’idée comme besoin qui te travaille. Je dis ça, et pourtant je sais le danger de cette phrase, parce qu’il m’arrive de peindre des semaines sans idée véritable, en faisant du correct, du séduisant même, en avançant à l’habileté et à la culture, comme on avance à la rame sur un lac trop calme. On peut passer des semaines à fabriquer du bon goût, à peindre comme on respire, et puis une idée tombe, et tout ce qui précédait paraît soudain être une préparation ou un évitement. Pourquoi une idée vient-elle à tel moment ? Kurosawa, explique Deleuze, se sent parent de Dostoïevski parce qu’ils partagent une obsession : l’agitation, le détour, cette manière de courir vers un but en le manquant. Tant que ce manque n’est pas là, on peut peindre juste, écrire propre, filmer bien : on reste dans l’ornement, dans l’exercice réussi. Dès qu’il est là, la question “à quoi bon ?” cesse d’être un mot d’esprit ; elle devient une nécessité qui ne te lâche pas, et qui te fait parfois détester ce que tu faisais la veille. 16 février 2019 je peux peindre sans idée, et c’est parfois nécessaire pour vivre, mais je ne fais pas œuvre sans elle( l'idée). N’importe qui peut s’improviser peintre, exposer, produire du joli ou de l’intéressant ; ce qui fait qu’un peintre devient un artiste, c’est la ligne d’idées qui le traverse et qu’il accepte de servir. À ce point-là, le médium devient secondaire : si l’idée exige une installation, une vidéo, un texte, une radio, je la suivrai. La mise en œuvre demande de l’énergie, bien sûr, mais pas l’énergie floue du “grand n’importe quoi” ambiant : une énergie canalisée, tendue vers une forme qui n’est pas négociable. 21 février 2019 Or l’époque nous vend l’immédiateté comme émancipation : plus de maîtres, plus d’école, plus de médiation, seulement l’envie brute et le geste “authentique”. J’ai cru à cette fable, comme tout le monde. J’ai eu des phases où je me disais : stop aux références, je vais peindre “direct”, laisser venir, oublier Morandi, oublier tout. 24 février 2019 Cette façon de danser sur le bord du gouffre sans prétendre être sauvé. Je crois que ça me ressemble. Si on me clouait un jour quelque part, je gigoterais encore. Je me fabriquerais un bouzouki avec du vent et des désirs restés en travers, et je jouerais comme on respire. Quitter le monde sans chanter, sans danser, sans peindre — pour moi c’est la même énergie — ce serait partir trop tôt, même si c’est la fin. Et pourtant, à force de repousser ce qui se présente, je me demande ce que j’ai fabriqué : une équation à ma manière, moi qui ai toujours été nul en calcul, une loi bancale où l’on espère mieux pour ne jamais rien prendre, où l’on refuse avant d’être refusé. 26 février 2019 Une exposition sans suite, deux coups de fil pour demander un rabais, un virement attendu qui ne venait pas. L’argent manquait, l’urgence l’avait fait peindre en roue libre, comme pour boucher un trou avec de la peinture. Il avait déjà traversé des passages durs, oui, mais cette fois ce qui lui manquait, c’était le petit crédit intérieur qu’on se donne pour tenir. Il se regardait travailler avec une lucidité sans pitié, et la pitié ne servait plus à rien. Il se raccrocha à de vieux réflexes. Enfant, après un tour pendable, il récitait deux ou trois Notre Père et se sentait lavé. Aujourd’hui ça ne marchait plus. Alors il rangea. Il balaya l’atelier. Une semaine à peindre jour et nuit avait mis une poussière partout, de la couleur sèche sur le sol, des papiers chiffonnés, des idées noires aussi, dans les coins. En balayant il se revit gamin, sournois et malheureux, cherchant à se faire remarquer pour arracher un peu d’amitié. Le père revenait avec son regard. Au mieux l’indifférence, au pire la moquerie qui coupe. « Toi, tu es un artiste. » Il avait pris ça au sérieux. Il avait construit sa vie là-dessus, d’abord comme on obéit, ensuite comme on défie. 27 février 2019 Dans cette douleur, il recommençait à entendre quelque chose de simple : une zone calme, nue, où il respirait mieux. Ce calme n’était pas un trou. Il était une réserve. Il donnait envie de peindre, tout de suite, de saisir une toile, de prendre les pinceaux pour attraper ce que cette réserve ouvrait en lui. Il se méfia une seconde : et si c’était encore une ruse de l’imagination, une façon de se raconter une sortie ? C’est à ce moment que le bourdon entra dans l’atelier. Il le suivit des yeux : l’insecte tournait vite, cognait contre une poutre, contre un mur, repartait, puis venait se fracasser obstinément sur les vitres donnant sur la cour. Il alla ouvrir la porte. Encore deux ou trois chocs, puis le bourdon trouva la brèche et disparut d’un coup dans l’air. Il referma. Quelque chose se mit en place, d’un seul tenant. Il esquissa un sourire, pas joyeux, mais juste. Il remercia en silence ce qui, malgré tout, l’avait maintenu là. Puis il se mit au travail. 28 février 2019 Il sentait qu’il pourrait presque peindre les yeux fermés, non par virtuosité, mais parce que quelque chose en lui avait cessé de forcer. Son œil aussi avait changé : un trait trop fragile, une couleur trop vive le faisait vaciller, alors il allait plus loin dans la concentration, sans juger, et laissait la main faire ce qu’elle savait faire quand elle n’était pas surveillée. Quand il recula enfin de quelques pas, comme il le faisait toujours pour voir, il fut arrêté net. Le tableau tenait. 03 mars 2019 Ces derniers temps, je reviens souvent à Manessier et à Corneille. L’un m’apprend la densité intérieure, la lumière qui monte d’une masse sombre ; l’autre, la liberté des couleurs et des formes qui s’élancent sans se justifier. J’aimerais trouver un pont entre ces deux rives pour que le plaisir de peindre tienne quand il vacille, quand les doutes me font trébucher, quand la perspective se bouche. 09 mars 2019 Je me suis remis à peindresans frein, comme si la seule façon de tenir était de revenir à l’enfance, à la créativité et au silence. L’éveil ne m’a pas transformé en saint ni en magicien. Il m’a ramené à ce que je suis, et c’est là que le travail a commencé : regarder le monde qui se défait et se refait sous nos yeux, pleurer sans raison, sourire pour presque rien, et ne plus appeler ça une faiblesse. 16 mars 2019 Ce n’est pas une image de la nature, c’est la nature remise en circuit par un corps humain qui, le temps de peindre, s’est retiré. Devant ces entrelacs, on cherche d’abord de quoi s’accrocher — une forme, un chemin, une figure — puis ça cède. Il ne reste que cette surface devenue vivante, sans récit, sans visage, et le silence qu’elle impose : un silence qui ne te laisse pas dehors, mais te prend, te garde, et t’oblige à regarder encore. Je n’ai pas envie de peindre pour convaincre, pour dénoncer, pour prêcher, ni pour porter au monde une découverte miraculeuse ; le monde continue sa route, avec ou sans mes tableaux. Alors non, je n’ai pas de message à délivrer. Ce que j’ai, c’est un chemin. Je peins pour me défaire de ce que le monde me jette sans arrêt, pas des choses elles-mêmes, mais de la façon dont je les tords en moi. 31 mars 2019 Quand enfin il pose le pinceau, il n’a plus vraiment l’impression d’être “lui” en train de peindre quelque chose ; pendant quelques instants, il y a juste le mouvement, la main, la toile, la couleur, tout mêlé. Pour lui, la peinture commence là : dans ce temps bref où la séparation entre sujet et objet ne s’est pas encore reformée. [...] Cette idée le met dans un état proche de l’ivresse. Il se sent encore ivre de peindre, ivre de comprendre, ivre même de vivre, alors que la société le classe désormais dans la catégorie des “seniors”. Dans un autre temps, pense-t-il, il serait juste un bon apprenti ; aujourd’hui des gens l’appellent “maître” dans les ateliers, ce qui le met mal à l’aise. Il voit bien ce qu’ils projettent sur ce mot-là : quelqu’un qui sait, qui a trouvé, qui peut transmettre un savoir stable. Lui ne reconnaît là ni son travail ni sa position intérieure. Il a l’impression au contraire de devoir défendre chaque jour cet esprit de débutant dont il sent qu’il dépend : la capacité à s’étonner encore, à ne pas savoir ce qu’il fait avant de le faire. [...] D’un côté, ce petit bonhomme debout devant la toile, les mains qui tremblent de colère et de peur, de l’autre, la surface blanche qui attend. Entre les deux, il n’y a pas un “projet”, il y a la mort. Tant que tu n’as pas vraiment compris que tu vas crever, tu peux jouer à peindre, tu peux faire de jolies choses, mais tu ne touches pas cette zone de folie tranquille qui met l’acte créatif en mouvement. 11 juillet 2019 [...] Toute l’année ou presque, j’avais charogné de mon côté à vouloir donner une mission à ma peinture, à coller du sens, de la thèse, sur chaque geste, comme si le simple fait de regarder et de peindre ne suffisait plus. 17 juillet 2019 [...] Ce que je vois, en revanche, c’est l’étroitesse du chemin que le marché met en avant : une thèse, un concept, une ligne claire à répéter. Pour y entrer, il faudrait que je lâche encore des choses auxquelles je tiens : la tranquillité, la joie de peindre comme un gosse, la liberté de suivre le hasard. Me voilà encore à un carrefour, entre le besoin de vivre de ce que je fais et le refus de me laisser réduire à une étiquette de plus. Toute ta vie créatrice semble prise entre deux dangers symétriques : le refuge dans un rôle (écrivain, artiste) qui t’éloigne du réel, et la dispersion qui te prive d’identité reconnaissable aux yeux des autres. Le cœur de ce texte, c’est la question : comment rester fidèle à la pulsion de création (écrire, peindre) sans s’en servir pour fuir sa vie, et sans se soumettre aux formes imposées de ce que serait un “vrai” artiste ? 12 août 2019 Juste une présence, debout, qui me regardait peindre. Elle ne me sauvait de rien, mais au moins, pour une fois, je n’étais plus tout à fait seul dans la pièce. [...] un peu facile de me dire ce matin que je fais ce que je veux. Trop facile. C’est-à-dire peindre à la volée des bribes de tout format dans le seul but d’expulser l’énergie énorme qui pousse sans relâche à l’intérieur. La volonté de vivre est là, qui s’étale en couleurs, parfois de façon obscène. Quel problème avec l’obscénité ? C’est le lien que j’y entrevois avec la dispersion. C’est ainsi qu’on a créé des tabous, des totems, des pieux comme axe à la vie des villages. Pour ne pas se laisser baiser par la dispersion, les pulsions. 13 août 2019 Les arches de Noé d’aujourd’hui sortent elles aussi d’usine. Il ne s’agit plus de choisir entre être sauvé ou englouti ; seulement de décider si l’on préfère finir dans la cale d’un cargo d’images ou accepter de rester sur le rivage, à peindre sans garantie d’embarquement. Comme le ciel, un coup bleu, gris, mauve ou rouge, les temps sont en train de changer et ça ne sert à rien de ruminer ou de s’en plaindre. Des usines à peindre sont déjà en place en Chine, des tableaux à la chaîne, et certaines galeries de ma connaissance en profitent déjà largement pour acheter par lot des artistes purement imaginaires puisque, comme sur les plateformes de sondages ou de VPC, tout le monde s’appelle Louise, Sylvie ou Chloé suivant les tranches d’âge ciblées. 14 août 2019 En 2019, il n’est pas naïf : il sait qu’il y a des contraintes dures. Mais il a encore besoin de cette petite mythologie du « possible malgré tout » pour continuer à peindre et à se tenir debout. Ce n’est pas héroïque, ça ne fait pas l’Histoire avec un grand H ; c’est juste quelqu’un qui, un jour, décide de peindre, de courir, de changer malgré tout, parce qu’il a laissé tomber, ne serait-ce qu’un instant, la voix qui lui assurait que c’était impossible. 21 août 2019 Après 14–18, on a vu surgir des couleurs qu’on n’avait jamais vues : comme si, après la boue et le sang, certains avaient décidé que la seule réponse possible serait d’oser enfin peindre violemment vif. Je crois à cette logique-là : une violence déplacée, recyclée, tenue dans un cadre. Alors, quand je vois un peintre qui a accroché trois toiles trop vives dans un coin de salle des fêtes, avec son petit spot qui grésille et deux verres en plastique sur une table bancale, je ne vois pas un décorateur raté. Je vois quelqu’un qui, à sa manière, tient sa guerre en laisse. 23 août 2019 Je suis resté allongé à écouter quelque chose de plus bas, plus discret, une source presque étouffée qui continuait à couler en moi ; peu à peu, la buée sur la vitre s’est effacée, dehors la rosée quittait les tiges et le jour venait simplement. C’est là que j’ai eu envie de peindre : pour avancer un peu plus vers cette douceur-là, non pas celle qui cherche à plaire, mais celle où je pourrais me perdre, parce que je sais que je ne suis pas doux. Je ne suis que le corps que la douceur traverse quand elle consent à passer par moi. 16 septembre 2019 [...] On pourrait croire cela à l’opposé d’un De Kooning, éclatant, saturé, frontal. Et pourtant, ces deux-là — Patrick le discret, Willem le fracas — me semblent se parler. Champ de bataille d’un côté, nef de cathédrale de l’autre. Même lieu, deux acoustiques. Ce dont ils parlent, en vérité, c’est d’une même chose : la nécessité de s’effacer pour peindre. [...) D’une part, il faut la faim, celle de peindre, celle de s’exprimer. [...] Il reviendra sur la peinture de Bram Van Velde, car il est tard et il doit aller peindre. Et ce besoin soudain de s’éloigner du sujet lui fait comprendre combien ce peintre a été d’une importance capitale dans son parcours. 28 septembre 2019 Je serais tout à fait d’accord d’évoquer la paresse si celle-ci pouvait à elle seule expliquer mes échecs répétés. Or dans ma vie j’ai découvert que je n’étais pas paresseux pour tout, au contraire j’ai déployé des efforts souvent surhumains de patience, de temps et de ruse pour effectuer des travaux qui ne servaient à rien. Ainsi ces nombreuses nuits à découvrir l’usage de la chambre noire, à développer et tirer des photographies en noir et blanc. Ainsi ces heures passées à dessiner et peindre sans jamais vouloir montrer mon travail à quiconque. Ainsi les pages et les pages noircies que je n’ai jamais voulu publier. 03 novembre 2019 Quand je regarde les enfants, je vois la même absence de frein, la même spontanéité à dessiner, à peindre : vive, libre, sans entrave. Il me faut l’admettre : à presque soixante ans, je ne suis qu’un enfant mal sevré — et je serais tenté de m’en plaindre si une joie bizarre, en moi, ne contredisait pas aussitôt la plainte. 15 novembre 2019 Je ne sais pas pourquoi je passe par l’écriture plutôt que par la peinture. Je pourrais faire la même chose avec le dessin. Me dire : « Allez, à table. » Mais je n’y arrive pas. Je me dis que je ne suis ni dessinateur, ni peintre. Que j’ai encore emprunté un personnage. Que ce personnage n’est pas moi. Ces jours-ci, je me pose la question : quoi dessiner ? quoi peindre ? Un vide encore. C’est une grande question ces jours derniers de savoir quoi dessiner et quoi peindre désormais. 1er décembre 2019 De quel exil s’agit-il donc ? De quelle errance est-ce que je ne cesse de parler, d’écrire, de peindre ? 02 décembre 2019 Est-ce qu’il faut mourir plusieurs fois pour devenir une version plus juste de soi ? Peut-être, mais la part irrationnelle résiste : elle murmure notre ignorance, elle relance la peur, elle ramène le corps à son programme. Alors je reviens à ce que je sais faire : peindre. Et là, l’équilibre n’est jamais un théorème. Ce n’est pas la symétrie qui me touche. C’est le déséquilibre ajusté, parfois plusieurs, dont la somme finit par produire une tenue nouvelle. Une sorte d’assiette paradoxale. 04 décembre 2019 Peindre, chez lui, ressemble à une corrida silencieuse. L’urgence est le taureau. La toile est l’arène. Et chaque reprise, chaque variante, est une passe : parfois superbe, parfois inutile, mais toujours nécessaire pour ne pas être dévoré. Sauf que lui vivait de routines. Café, clope, et réfléchir à ce qu’il allait bien pouvoir peindre : une habitude si ancrée qu’il se demanda même s’il était possible de l’écarter. 13 décembre 2019 Depuis que j’ai commencé à peindre, il y a plus de cinquante ans, la peinture en elle-même n’était qu’un prétexte : faire de jolis dessins pour obtenir une reconnaissance que je n’imaginais pas pouvoir recevoir autrement. Et puis je me suis aperçu, plus ou moins, que réaliser de jolies peintures canalisait ma volonté d’être aimé. Il me fallait m’asseoir, prendre le temps de faire, et pendant ce temps-là je ne me dispersais pas, comme j’en ai toujours eu l’habitude. Dessiner et peindre ne pouvaient s’effectuer que dans une durée que j’acceptais comme une concession, un compromis : il y avait un intérêt à la clef, celui d’être accepté et aimé. Je me souviens seulement qu’il m’était facile de dessiner ou de peindre pour obtenir un résultat qui semblait plaire aux personnes qui m’entouraient — famille, camarades d’école, professeurs d’arts plastiques qui parfois dressaient mes louanges en montrant mes travaux à la classe. Il fallait plus que ça pour continuer à peindre. Peindre vraiment. 19 décembre 2019 Je n’ai pas d’idée préalable, juste cette envie de peindre et de commencer avec presque rien juste pour voir où les événements, les accidents, me mèneront. Peindre est toujours un voyage dans l’inconnu. Sur la feuille de papier de format modeste, j’étale des lavis de brou de noix en écoutant de la musique tandis qu’au dehors la pluie tambourine sur la verrière de l’atelier. 23 décembre 2019 J’avais besoin de la rudesse de l’existence elle-même tandis que sitôt la porte des logis de fortune refermée le soir, je m’attablais pour écrire, ou pour peindre et là je me livrais tout entier au flou artistique comme pour tenter, en vain, de compenser un manque. 28 décembre 2019 Oui, quelque chose en eux me parle. Je t’écris cela rapidement ce matin. Parce qu’au fond, comme je l’ai dit, penser et écrire ne servent peut-être pas à grand-chose. Mieux vaut peindre. 23 janvier 2020 Depuis quelque temps, j’écris tous les matins. C’est devenu une nécessité. Un passage obligé. Ce que je nomme un sas. Il faut que j’écrive avant de faire quoi que ce soit d’autre. Avant d’entrer dans la matière du monde. Avant de peindre. Avant même de penser. Peindre de façon automatique, comme une addiction — encore une fois : partir dans tous les sens, avec des œuvres aussi hétéroclites que les textes de ce blog ce fut pour moi je crois une façon d’aborder mon désordre intérieur sous un angle différent et, sans doute aussi, le fait d’exposer comme celui de publier me donne l’espoir, inconsciemment (?) , d’en finir avec l’éternel panique que provoque ce désordre en moi. D’une certaine manière ce blog, comme les toiles que j’ai pu peindre jusqu’à ce jour ne sont rien d’autre que des intercesseurs, résidant dans un no man’s land entre deux frontières, celle de la raison et celle de la folie. 9 février 2020 La notion de thématique en peinture permettrait de rejoindre une sorte de voie royale, un consensus, qui épouserait en apparence cette notion d’utile. Il serait alors utile de peindre suivant des thématiques afin d’être identifié, classé, étiqueté. Un peu comme sur une pierre tombale on inscrit un ici-gît. Le peintre serait alors là et pas ailleurs ou partout, ce serait plus rassurant, et évidemment ce serait bien utile de savoir où il n’est pas. Peindre. Utile / inutile. Personne ne demande. Je peins. Peindre, c’est non seulement résister, mais aussi utiliser le refus pour créer de l’inutile. D’une certaine façon, c’est une façon d’équilibrer les choses. Peindre est une forme de résistance. C’est placer un inutile face à l’assommoir de l’utile. Peindre, c’est pénétrer dans une ambiguïté entre utile et inutile. La peinture est inutile par essence. Personne ne me demande de peindre. Et cependant, moi-même, je trouve très utile de peindre — avant tout pour moi-même. 11 juin 2020 Ce qu’il sait, en revanche, c’est qu’il se sent terriblement bien à peindre des choses qui ne représentent rien de spécial. Il a juste l’impression d’avoir retrouvé un amour de jeunesse perdu depuis des années. Tant pis si ça ne se vend pas, se dit-il. C’est juste ce que j’ai envie de faire désormais, pour retrouver ma vie. Et cela vaut bien tout l’or du monde. 15 décembre 2020 Je viens de peindre cette grande toile aujourd’hui. Un grand carré turquoise sur lequel j’ai dessiné au brou de noix. Je la laisse ainsi, avec peu de couleur, peu de matière. La laisser reposer, un jour, une semaine ou plus, sans savoir encore si je vais la retoucher. Tout peut changer du jour au lendemain en peinture. Pour moi, c’est cela, la folie d’Hercule. La Folie d’Hercule, acrylique et brou de noix sur toile châssis 3D. 7 janvier 2021 La question tout de même, importante à se poser à partir de là c’est pourquoi je continue à blogguer ou à peindre ? Il faut faire tellement d’autres choses que de peindre quand on veut vraiment vivre de sa peinture, et j’avoue que ça me coupe les bras. Ce qui, convenons-en, est un inconvénient majeur pour ma profession. En tant que peintre, la plus belle partie du travail est évidemment de peindre 30 avril 2021 Ce n’est qu’à partir de là que j’ai aussi pris conscience que peindre est une façon de recréer quelque chose d’oublié, où qu’on n’a pas su voir ni comprendre.. Encore une réflexion de Michel Butor que je rumine depuis quelques jours et qui correspond tout à coup à une clef permettant d’ouvrir une issue à l’aporie des jours qui filent et qui semblent m’échapper continuellement. Prendre le temps d’écrire ou peindre c’est ,en gros, tout ce que j’ai mis en place pour contrer la fuite du temps. Pour lutter contre cette obsession d’anéantissement toujours présente, de plus en plus présente. Prendre le temps 1er juin 2021 La priorité est de peindre et de faire tourner l’atelier pour les cours me concernant et j’ai presque instinctivement décliné les propositions de galeries, de salons, d’expositions un peu trop pompeuses afin d’échapper à la kyrielle d’ennuis principalement les mondanités qui s’y attachent dans mon esprit. 4 juin 2021 [...] alors je me suis mis à chercher les expériences auxquelles je pouvais associer ces deux mots et j’ai vu tout naturellement d’abord ma mère en train de peindre et moi enfant à ses cotés. Solitude du voir 5 juillet 2021 La nuit dernière j’ai rêvé d’un bouchon en Loire Atlantique, le lendemain je me suis dépêché de peindre un petit 20x20cm pour ne pas l’oublier. Avantages et inconvénients de la prise de notes 6 juillet 2021 Donc oui finalement j’ai véritablement un secret pour écrire et peindre, c’est à dire quelque chose que j’ai toujours imaginé comme une tare , quelque chose de honteux. Ce que je veux dire pour résumer c’est que cette faille, ce soi disant handicap dont je pensais être une sorte de victime au bout du compte pourrait bien s’avérer mon meilleur atout pour écrire et peindre. Mon manque de confiance dans ma pensée pour créer est tel que j’occulte totalement celle ci systématiquement pour écrire ou peindre. Les choses viennent seulement lorsque je me mets à peindre ou à écrire. En fait j’avais toujours imaginé qu’il fallait penser avant de faire quelque chose du genre peindre ou écrire et je me sentais toujours extrêmement mal à l’aise, voir coupable de ne jamais parvenir à y arriver. Le but était juste d’observer ce qui se produit durant l’acte de peindre. C'est à ce moment que j’ai tout de suite essayé de faire une série de peintures au brou de noix et à l’encre de chine sur papier pour observer ce qui se passait à l’état brut, c’est à dire sans tenter d’arrêter la moindre pensée ni chercher à peindre évidemment entre celles ci. Je me suis demandé si moi aussi j’étais capable de peindre entre les pensées ? 12 juillet 2021 "qu’est ce que je vais bien pouvoir peindre" Le but en peinture 13 juillet 2021 Exactement la même façon que j’emploie pour peindre au hasard en espérant que quelque chose enfin s’achève. J’ai faim je bouffe j’ai envie de dormir je m’allonge n’importe où , j’ai envie de peindre je peins. Exemple : j’ai une inextinguible faim de créer, de peindre, comment vais-je m’y prendre ? Le but c'est quoi ? 14 juillet 2021 Et là effectivement on pourrait dire que peindre c’est renaître. Mais cela ne vaut que si on sait la présence du désert. L’acte de peindre commence comme la marche du voyageur dans le désert. Aucun chemin n’est indiqué, des sables et des dunes à perte de vue. Et à cette question je ne répondrais comme d’habitude que fort mal, c’est à dire que je tenterais de plus en plus maladroitement de légitimiser le fait que je préfère peindre. Peindre alors c’est pénétrer désarmé dans ce désert cette frayeur. Se déserter 16 juillet 2021 Qui peut se comparer à Picasso qui peut se comparer à l’Ogre. Qui aura les couilles ou l’immense vulnérabilité de se lancer dans cette folie de peindre ainsi ? Peindre un sujet qui ne soit pas la peinture seule est une perte de temps, comme passer un moment en famille sans prendre un couteau et la dépecer totalement virtuellement. L'appétit de l'ogre 17 août 2021 Ainsi cela fait des années que je prône la maladresse comme source en dessin et en peinture et voici que je tombe sur ce mot japonais d’ETEGAMI. L’art de dessiner et peindre sans craindre d’être maladroit. Japonais sans le savoir. 18 août 2021 [...] Ce fut bien des années plus tard que ma mère redescendit la boite de couleurs, le chevalet et quelle se mit à peindre La difficulté de s'enraciner. 24 août 2021 Aujourd’hui il va pleuvoir, pas la peine d’arroser, ce qui tombe bien cela me laisse plus de temps pour peindre et écrire.|couper{180}
Carnets | Atelier
27 janvier 2026
Faillit tourner en bourrique. L'impératif de toujours commencer un nouveau chapitre en "belle-page", en insérant des sauts manuels fonctionne bien sur LibreOffice Writer mais si on ne fait pas attention à cocher une petite option dans l'exportation en PDF ces pages vides ne sont pas prises en compte (insérer les pages vides insérées automatiquement). Ce sont à mon avis des trucs de débutant et qui me placent donc dans cette position de débutant. Léger agacement. Alors que j'ai, de nombreuses fois, écrit qu'il "fallait" conserver cet esprit du débutant, mais c'était pour peindre évidemment, donc ce ne devait pas être la même chose ah ah ah. J'adore tomber sur mes propres contradictions. Position de débutant devant LibreOffice, donc. Position de patient la veille — même rapport de forces, même ignorance face à ce qui se passe vraiment. La journée d'hier fut plutôt rude alors que nous sommes partis sous un beau ciel bleu. D'abord déposé S. à l'hôpital Lyon-Sud, puis suivi le GPS jusqu'à Montplaisir pour me rendre ensuite à la clinique mutualiste de la rue Feuillat. Se faire arracher quatre dents d'un coup et repartir un peu sonné de nouveau vers l'hôpital pour récupérer S. La jauge était dans le rouge et pas trouvé d'autre solution que de remettre du carburant à la première station-service trouvée. 1,78 le litre de gazole. Donc 20 balles seulement pour compenser l'augmentation insensée. Le temps que l'anesthésie s'évanouisse quelques lancements dans l'os de la mâchoire mais rien de bien méchant. Prise de Doliprane à l'arrivée. Ça va trop vite. Reviens sur le siège du dentiste. Reviens même un peu avant. Tu viens de trouver une place non payante juste la rue derrière la MGEN et t'es plutôt content d'avoir trouvé une place gratuite. Tu montes dans l'ascenseur pour rejoindre le premier étage avec un bon quart d'heure d'avance comme prévu. Tu fais un peu la queue pour t'enregistrer au secrétariat. En attendant tu regardes autour de toi les gens dans la file, la femme qui se fait enregistrer juste avant toi parle fort et raconte sa vie : « Non mercredi matin ça ne va pas j'ai une conférence, plutôt l'après-midi vers 16 heures si c'est possible. » Je remarque la coupe de cheveux de la femme derrière moi et son sourire tous les deux lisses. Quelle patience et je fouille dans mes poches pour sortir mon portefeuille, j'en extrait ma carte vitale et ma carte de mutuelle, ça lui économisera de la salive. Je dépose tout ça quand c'est mon tour et effectivement cool sourire plus franc. J'ai entendu quelqu'un appeler Athéna et j'ai vu la femme regarder dans la direction d'où venait la voix. Incroyable si elle s'appelle Athéna. Bref je suis enregistré et je rejoins la salle d'attente. Pas tant de monde. Je ne sais pas trop quoi dire sur les personnes assises là. Ce sont des vieux comme moi, des invisibles. Le point commun c'est qu'aucun ne regarde son portable. Ils regardent plutôt dans le vide évitant mon regard quand mon regard se pose sur leur regard. Une femme arrive et dit mon nom. Je la suis et je retrouve au fond de la pièce ce bon vieux doc Folamour. -- Alors qu'il dit c'est aujourd'hui qu'on explose tout ? -- Vous me piquez avant j'ose demander. Il se marre. Comment résumer une séance de quasiment une heure durant laquelle j'ai l'impression d'avoir la partie supérieure de la mâchoire arrachée. À quoi je pense durant ce laps de temps ? À Athéna, déesse de la justice. À toutes les sucreries que j'ai ingurgitées depuis ma tendre enfance pour obtenir une dentition si pourrie. À toutes les fois où j'ai omis de me brosser les dents matin midi et soir. Au dentier de mon grand-père qu'il plaçait dans un verre d'eau sur la table de nuit dans la chambre que nous partagions déjà lorsque je n'étais qu'un enfant. Au dentier de mon père ce qui soudain me fit réfléchir au fait qu'il ait opté pour cet engin alors qu'il aurait largement eu les moyens lui de se faire poser de fausses dents. Aux vies parallèles. Dans une de ces vies parallèles j'ai un moment vu un type me ressemblant comme deux gouttes d'eau arborant un sourire carnassier. Ce qui est con avec cette histoire de vies parallèles c'est que j'ai toujours l'impression d'être le moins bien loti de tous mes doubles. Mais peut-être qu'à un moment la roue tourne, sait-on jamais. À un moment ce fut terminé. J'ai mordu dans un bout de tissu et je ne parvenais pas à répondre à Folamour parce que j'avais un morceau de tissu dans la bouche. Je l'ai attrapé avec deux doigts pour dire ce que j'avais à dire et aussitôt il l'a attrapé avec des pincettes il est devenu le docteur No mais je n'étais toujours pas James Bond. J'étais plutôt pressé de partir car la séance avait duré plus que de raison et S. devait m'attendre à l'hôpital. Le simple fait de faire la route du retour m'a littéralement claqué. À l'arrivée j'ai pris un Doliprane et j'ai dit bon je suis claqué je vais me coucher. Illustration Enfant à la grenade Diane Arbus.|couper{180}