Fictions liées à l’Atlas
L’homme du multivers-cinq variations
Exercices de style sur le thème du pouvoir Version 1 :
Cela avait commencé un mardi matin, devant le café.
Il s'était arrêté, la main sur la poignée de la porte. Entrer ou ne pas entrer. Une question banale. Mais au moment où il avait franchi le seuil, il s'était vu rester dehors.
Pas comme une image mentale. Comme une réalité parallèle, aussi nette que celle qu'il vivait. L'homme qui était entré dans le café commandait un expresso au comptoir. L'homme qui était resté dehors remontait la rue vers la gare.
Les deux hommes étaient lui. Les deux scènes existaient.
Il avait fermé les yeux, secoué la tête. Quand il les avait rouverts, il tenait un expresso fumant entre ses mains. Mais il voyait toujours l'autre version de lui-même, celle qui marchait vers la gare, les mains dans les poches, le col relevé contre le froid.
Au début, il avait cru à une fatigue passagère. Un dédoublement visuel. Quelque chose qui passerait.
Mais ça ne passait pas.
Chaque décision, même minime, le multipliait. Prendre le bus ou marcher. Répondre au téléphone ou laisser sonner. Acheter du pain ou rentrer directement.
À chaque fois, il voyait les deux versions se dérouler simultanément. L'homme qui prenait le bus et l'homme qui marchait. L'homme qui répondait et l'homme qui laissait sonner. L'homme qui achetait du pain et l'homme qui rentrait les mains vides.
Ils étaient tous lui. Tous aussi réels.
Le plus étrange, ce n'était pas de les voir. C'était de les vivre.
Quand il prenait le bus, il sentait aussi la marche à pied — le froid sur son visage, le rythme de ses pas, le bruit de la ville. Quand il répondait au téléphone, il entendait aussi le silence de l'appartement où il avait laissé sonner.
Il n'était plus un homme qui vivait une vie. Il était un homme qui vivait toutes ses vies possibles en même temps.
Au début, il avait pensé que c'était un don.
Voir toutes les conséquences de ses choix. Savoir ce qui se passerait s'il tournait à gauche ou à droite. S'il disait oui ou non. S'il partait ou restait.
Mais très vite, il avait compris que ce n'était pas un don. C'était une malédiction.
Parce que si toutes les versions existaient, alors aucune ne comptait vraiment.
Il avait essayé de faire des choix importants, pour voir.
Un matin, il s'était dit : je quitte mon travail. Ou je reste. Ou je demande une mutation. Trois possibilités.
Il s'était vu dans les trois versions. L'homme qui démissionnait, soulagé mais angoissé. L'homme qui restait, résigné mais stable. L'homme qui demandait une mutation, entre les deux.
Les trois hommes vivaient leur journée. Les trois étaient lui.
À la fin de la semaine, il ne savait plus lequel il était vraiment. Avait-il démissionné ? Était-il resté ? Avait-il demandé une mutation ?
La réponse était : les trois à la fois.
Il avait consulté un médecin. Puis un psychiatre. Puis un neurologue.
Personne ne voyait ce qu'il voyait. Les examens ne révélaient rien. "Stress", disait le médecin. "Troubles dissociatifs", disait le psychiatre. "Rien d'anormal au scanner", disait le neurologue.
Mais lui continuait de se multiplier.
Chaque consultation avait produit trois versions : l'homme qui parlait au médecin, l'homme qui se taisait, l'homme qui partait avant la fin. Il les vivait toutes.
Le pire, ce n'était pas les grandes décisions. C'était les petites.
Choisir une chemise le matin : trois couleurs, trois versions de lui.
Choisir un plat au restaurant : cinq options, cinq versions.
Choisir un mot dans une phrase : dix synonymes, dix versions.
À chaque instant, il se multipliait. Les versions s'accumulaient. Il voyait des centaines de lui-même vivre des centaines de vies légèrement différentes, toutes aussi réelles, toutes aussi fausses.
Il avait essayé de ne plus choisir.
Pendant une semaine, il s'était laissé porter. Il faisait toujours la même chose. Café noir. Même trajet. Même repas. Même réponse à chaque question : "Je ne sais pas."
Mais même le fait de ne pas choisir créait des versions.
L'homme qui ne choisissait pas activement. L'homme qui aurait pu choisir mais ne l'avait pas fait. L'homme qui regrettait de ne pas avoir choisi.
Il n'y avait pas d'échappatoire.
Un jour, il avait rencontré une femme dans un café.
Elle lui avait souri. Il avait vu trois versions se déployer : l'homme qui lui souriait en retour, l'homme qui détournait les yeux, l'homme qui sortait du café sans rien dire.
Mais cette fois, quelque chose d'étrange s'était produit.
La femme avait continué de le regarder. Dans les trois versions. Comme si elle le voyait, lui, pas juste une des versions.
Il s'était assis en face d'elle. Ou il était parti. Ou il avait commandé un café au comptoir. Les trois en même temps.
Elle avait dit : "Vous aussi ?"
Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. Trois prénoms, selon la version. Mais c'était la même femme.
Elle voyait ce qu'il voyait. Les versions multiples. Les vies parallèles. Le vertige des choix qui n'en sont plus.
"Ça a commencé quand ?" avait-il demandé.
"Il y a deux ans. Ou cinq. Ou dix. Je ne sais plus."
Elle parlait lentement, comme si chaque mot pouvait créer une nouvelle bifurcation.
"Est-ce que ça s'arrête ?"
"Je ne crois pas."
Ils s'étaient revus. Ou pas. Ou une seule fois. Ou des dizaines de fois.
Dans certaines versions, ils restaient ensemble. Dans d'autres, ils se séparaient après quelques jours. Dans d'autres encore, ils ne se revoyaient jamais après cette première rencontre.
Mais toutes les versions existaient.
Il vivait la relation qui durait et celle qui s'arrêtait. Il vivait le bonheur et la rupture. Il vivait l'amour et l'absence.
Et Claire — ou Léa, ou Anne — vivait la même chose de son côté.
"On ne peut pas vraiment être ensemble", avait-elle dit. Ou : "On est ensemble dans toutes les versions." Ou : "Ça ne change rien, de toute façon."
Les trois phrases à la fois.
Il avait fini par accepter.
Il était l'homme qui travaillait et l'homme qui avait démissionné. L'homme qui vivait avec Claire et l'homme qui vivait seul. L'homme qui avait pris le bus et l'homme qui avait marché. L'homme qui avait souri et l'homme qui avait détourné les yeux.
Toutes ces vies existaient. Aucune n'était plus vraie que les autres.
Il n'avait plus de vie unique. Il avait un nuage de vies, une constellation de possibles qui se déployaient en permanence, se ramifiaient, se multipliaient.
Chaque matin, en se réveillant, il voyait des dizaines de versions de lui-même se lever, se rendormir, rester au lit, se lever puis se recoucher.
Chaque soir, en s'endormant, il voyait des centaines de versions de sa journée — toutes vécues, toutes réelles, toutes aussi insignifiantes.
Un jour, il avait eu une idée.
Et si toutes les versions finissaient par converger ? Si, à force de se multiplier, il revenait au même point ?
Il avait essayé de trouver une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Un point fixe. Un ancrage.
Mais il n'y en avait pas.
Même mourir créait des versions. L'homme qui mourait, l'homme qui survivait, l'homme qui était presque mort mais s'en sortait.
Il n'y avait pas de fin. Juste une multiplication infinie.
Aujourd'hui, il ne sait plus qui il est.
Il est l'homme qui écrit cette histoire et l'homme qui ne l'écrit pas. L'homme qui la lit et l'homme qui ne la lira jamais. L'homme qui comprend et l'homme qui ne comprend rien.
Il est tous les hommes qu'il aurait pu être. Et aucun en particulier.
Le pouvoir de choisir s'est dissous dans l'infinité des possibles.
Il vit toutes les vies. Mais il n'en vit aucune vraiment.
C'est ça, le multivers. Pas un don. Une paralysie. Version 2 :
C'était un mardi. Il s'était arrêté devant le café. La main sur la poignée, une seconde d'hésitation. Puis il était entré.
Mais il s'était aussi vu rester dehors. Pas une image mentale. Une vision nette, précise. L'homme qui entrait commandait un expresso. L'autre remontait vers la gare, col relevé.
Les deux hommes étaient lui.
Il avait secoué la tête. Rien à faire. L'expresso fumait entre ses mains et l'autre version marchait toujours vers la gare.
Ça ne passait pas.
Chaque décision le dédoublait. Le bus ou la marche. Répondre au téléphone ou non. Pain ou pas de pain. Les versions s'accumulaient comme des calques superposés. Il voyait tout, vivait tout.
Ça avait commencé petit. Maintenant c'était devenu ingérable.
Il avait consulté. Médecin, psychiatre, neurologue. Rien au scanner. "Stress", diagnostic vague. Mais les versions continuaient de proliférer. Chaque consultation en avait produit trois nouvelles.
Le pire, c'étaient les petites décisions. Chemise bleue, grise ou blanche : trois versions. Plat du jour : cinq. Synonymes dans une phrase : dix. Multiplication exponentielle.
Il avait tenté l'immobilité. Une semaine identique. Café noir, même trajet, même repas. Réponse unique : je ne sais pas. Échec. Même ne pas choisir créait des versions.
Puis il avait rencontré Claire dans un café.
Elle avait souri. Trois scénarios : il souriait, détournait les yeux, sortait. Mais elle continuait de le regarder. Dans les trois versions.
"Vous aussi ?"
Elle voyait. Claire, Léa ou Anne selon les versions. Même femme. Elle vivait ça depuis deux, cinq ou dix ans. Elle ne savait plus.
"Ça s'arrête ?"
"Non."
Ils s'étaient revus ou pas. Ensemble ou séparés. Toutes les versions existaient. Il vivait la relation qui durait et celle qui s'arrêtait. Le bonheur et la rupture.
Il avait fini par accepter. Travail ou démission. Claire ou solitude. Bus ou marche. Tout existait. Rien ne comptait plus que le reste.
Chaque matin : dix versions de lui se levaient ou restaient au lit.
Chaque soir : cent versions de la journée. Toutes vécues. Toutes insignifiantes.
Il avait cherché une convergence. Un point fixe. Aucun. Même la mort se multipliait. L'homme qui mourait, survivait, s'en sortait de justesse.
Multiplication infinie.
Aujourd'hui il ne savait plus. Il écrivait cette histoire ou non. La lisait ou non. Comprenait ou non.
Le pouvoir de choisir s'était dissous dans l'infinité des possibles.
C'était ça, le multivers. Une paralysie. Version 3 :
C'était un mardi matin.
Il s'était arrêté devant le café. La main sur la poignée. Il regardait la poignée.
Puis il était entré.
Mais il s'était aussi vu rester dehors. Très nettement. L'homme qui était entré commandait un café. L'homme qui était resté dehors remontait la rue.
C'étaient deux versions de lui-même.
Il avait fermé les yeux. Puis les avait rouverts. L'expresso était là, entre ses mains. L'autre version marchait toujours vers la gare.
Cela avait continué.
Chaque décision le multipliait. Le bus. La marche. Répondre au téléphone. Ne pas répondre. Il voyait les deux versions. Puis les vivait.
C'était devenu difficile.
Il avait consulté un médecin. Le médecin ne voyait rien. Puis un psychiatre. Le psychiatre ne voyait rien non plus. Puis un neurologue. Le scanner était normal.
Mais lui continuait de se multiplier.
Le pire, c'étaient les petites choses. Le matin, choisir une chemise. Trois couleurs possibles. Trois versions. Au restaurant, cinq plats. Cinq versions.
Il s'accumulait.
Il avait essayé de ne plus choisir. Pendant une semaine il avait fait exactement la même chose. Café noir. Même trajet. Même repas. À chaque question il répondait : je ne sais pas.
Mais même cela créait des versions.
Un jour, dans un café, une femme lui avait souri.
Il avait vu trois versions. Lui qui souriait. Lui qui détournait les yeux. Lui qui sortait.
Mais elle continuait de le regarder. Dans les trois versions.
Elle avait dit : vous aussi ?
Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. C'était la même femme. Elle voyait ce qu'il voyait. Depuis deux ans. Ou cinq. Ou dix.
Ils s'étaient revus. Ou pas.
Dans certaines versions ils restaient ensemble. Dans d'autres ils se séparaient. Dans d'autres encore ils ne se revoyaient pas.
Il vivait toutes ces versions.
Il avait fini par accepter. Il était l'homme qui travaillait et l'homme qui avait démissionné. L'homme avec Claire et l'homme seul.
Chaque matin il voyait des dizaines de versions de lui se lever. Ou rester au lit. Ou se lever puis se recoucher.
Chaque soir il voyait des centaines de versions de sa journée.
Il avait cherché un point fixe. Une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions.
Il n'y en avait pas.
Même mourir créait des versions.
Aujourd'hui il ne savait plus qui il était.
Il était l'homme qui écrivait cette histoire. Et l'homme qui ne l'écrivait pas. Et l'homme qui la lisait. Et l'homme qui ne la lisait pas.
Le pouvoir de choisir s'était dissous.
Il vivait toutes les vies. Mais aucune vraiment. Version 4 :
Ce que je m'apprête à consigner ici dépassera, j'en ai la certitude terrible, les limites de ce que l'esprit humain peut concevoir sans sombrer dans l'abîme de la démence. Et pourtant, il me faut témoigner de l'horreur indicible qui s'est abattue sur moi ce mardi matin, devant l'entrée d'un café dont je tairai le nom par égard pour ceux qui pourraient être tentés d'y retourner.
J'avais posé la main sur la poignée de cuivre — ce détail anodin me hante encore — lorsque la Révélation s'est produite. Non pas une vision, non pas une hallucination passagère telle que peuvent en connaître les esprits affaiblis par la fatigue ou l'abus de substances délétères, mais une déchirure dans le voile même de la réalité, une fissure à travers laquelle j'ai pu contempler l'architecture abominable de l'univers.
Car je me suis vu — et ce verbe lui-même trahit l'inadéquation du langage humain face à ce que j'ai perçu — je me suis vu franchir le seuil, commander un expresso au comptoir avec cette banalité horrifiante du quotidien. Et simultanément, avec une clarté qui me glace encore le sang, je me suis vu faire demi-tour, remonter la rue vers la gare, le col relevé contre un froid qui n'était pas celui de janvier mais celui des espaces intersidéraux.
Les deux hommes étaient moi. Les deux scènes coexistaient dans une géométrie non-euclidienne de la réalité que je n'aurais jamais dû pouvoir percevoir.
J'ai tenté, dans les jours qui suivirent, de me convaincre qu'il ne s'agissait là que d'un incident isolé, d'une anomalie passagère dans le fonctionnement de ma conscience. Vaine illusion ! Car la malédiction — et je ne peux employer d'autre terme — ne fit que s'amplifier. Chaque décision, du plus insignifiant choix vestimentaire à la plus grave résolution professionnelle, me confrontait à cette multiplication obscène de moi-même.
Les médecins que j'ai consultés — pauvres créatures limitées par leur rationalisme étroit — n'ont rien trouvé. Leurs instruments grossiers ne peuvent mesurer ce qui se situe au-delà des dimensions perceptibles par nos sens atrophiés. "Stress", ont-ils diagnostiqué avec cette suffisance qui caractérise ceux qui n'ont jamais entrevu les abysses.
Mais ce qui me terrorise le plus, ce qui m'arrache des cris silencieux dans la nuit lorsque je contemple l'étendue de mon affliction, c'est la compréhension progressive qui s'est emparée de mon esprit : je ne suis pas victime d'un dysfonctionnement. Je perçois simplement ce qui a toujours existé. L'univers n'est pas une ligne narrative, une succession linéaire d'événements. C'est un grouillement infini de possibilités simultanées, un pandémonium de réalités qui coexistent dans une cacophonie cosmique.
Et nous, pauvres humains, nous ne percevons qu'une seule ligne, croyant en notre arrogance que nos choix ont un sens, que notre volonté façonne la réalité. Quelle risible prétention ! Tous les choix existent déjà, se déploient simultanément dans les dimensions que notre cerveau primitif ne peut appréhender.
J'ai rencontré une femme — Claire, Léa ou Anne selon la version que l'on considère — qui partage cette malédiction. Ou cette révélation. La distinction même entre ces deux termes s'est dissoute dans l'horreur de notre condition. Elle voyait ce que je voyais. Nous étions deux témoins d'une vérité cosmique que l'humanité n'aurait jamais dû découvrir.
Nous nous sommes revus, ou pas, ou une fois, ou mille fois. Toutes ces versions coexistent dans le maelström de possibilités. Et cette coexistence même, cette impossibilité de distinguer une réalité unique, constitue peut-être la véritable malédiction : non pas de percevoir les multivers, mais de réaliser que le concept même d'identité, de continuité, de choix, n'est qu'une illusion rassurante que notre espèce s'est construite pour ne pas sombrer dans la folie.
Car si tous les choix existent, si toutes les versions de moi-même vivent simultanément leurs vies divergentes, alors qu'est-ce que "je" ? Où se situe le siège de ma conscience ? Suis-je l'observateur de ce pandémonium ou suis-je le pandémonium lui-même ?
J'écris ces lignes en sachant qu'elles ne seront peut-être jamais lues, ou qu'elles le seront par des milliers de versions de lecteurs dans des milliers d'univers divergents. J'écris pour témoigner de l'horreur cosmique qui se cache derrière le voile rassurant de la réalité quotidienne.
Le pouvoir de choisir n'existe pas. Il n'a jamais existé. Nous sommes les marionnettes d'une mécanique universelle infiniment plus complexe et plus terrible que tout ce que nos philosophes ont jamais imaginé.
Ce n'est pas une paralysie. C'est pire. C'est la révélation que la paralysie et le mouvement, le choix et l'absence de choix, coexistent dans une dimension que nous ne devrions pas pouvoir percevoir.
Que Dieu — s'il existe, et dans combien d'univers existe-t-il ? — nous préserve de cette lucidité. Version 5 :
Je ne demande pas qu'on me croie. Je ne demande même pas qu'on me comprenne. Mon esprit — ce pauvre esprit qui fut autrefois le mien — est désormais si fragmenté, si dispersé dans les méandres de ces réalités parallèles, que je doute moi-même de la véracité de ce que je vais relater. Et pourtant, il me faut écrire. Il me faut fixer sur le papier l'histoire de ma damnation avant que la dernière parcelle de raison ne m'abandonne définitivement.
Cela commença — si tant est qu'on puisse parler de commencement lorsqu'il s'agit d'un phénomène qui semble avoir toujours existé, latent, tapi dans les recoins les plus obscurs de mon être — cela commença, dis-je, par un malaise d'abord imperceptible. Un mardi matin, devant l'entrée d'un café que je fréquentais depuis des années, j'éprouvai soudain une étrange hésitation. Ma main, posée sur la poignée de la porte, refusait d'accomplir le geste familier. Ce n'était pas une paralysie physique. C'était quelque chose de plus profond, de plus insidieux : une multiplication vertigineuse de ma volonté elle-même.
Car je me vis — et ici commence le véritable cauchemar — je me vis franchir le seuil et commander mon habituel expresso. Mais dans le même instant, avec une netteté qui me fit vaciller, je me vis également faire demi-tour et remonter la rue vers la gare. Ces deux actions, ces deux destinées, ces deux moi, coexistaient avec une égale réalité. Je n'étais plus un. J'étais deux. Et bientôt, je le compris avec effroi, je serais légion.
Au début, je me persuadai qu'il ne s'agissait là que d'une fatigue passagère, d'un dédoublement visuel sans conséquence. Mais l'illusion ne pouvait durer. Chaque choix, du plus insignifiant au plus grave, me multipliait. Je me voyais prendre le bus et marcher. Répondre au téléphone et laisser sonner. Sourire et détourner les yeux. Et ce qui rendait cette malédiction insupportable, c'est que je ne me contentais pas de voir ces versions de moi-même : je les vivais. Je sentais le froid sur le visage de celui qui marchait pendant que celui qui prenait le bus ressentait la chaleur étouffante de l'habitacle. J'étais tous ces hommes à la fois. J'étais un essaim, un grouillement d'identités qui se ramifiaient à l'infini.
Les nuits devinrent un supplice. Car même le sommeil ne m'apportait aucun répit. Je me voyais m'endormir, me réveiller, rester éveillé, me lever, me recoucher. Chaque possibilité se déroulait dans ma conscience fracturée. Je vivais toutes les nuits en même temps. Et chaque matin, lorsque j'ouvrais les yeux — mais lesquels ? ceux de quelle version ? — je découvrais avec horreur que le nombre de mes doubles s'était encore accru pendant mon sommeil.
Je consultai des médecins. Ils ne trouvèrent rien. Comment auraient-ils pu ? Leurs instruments ne mesurent que le corps. Ils ignorent tout des méandres de l'âme, de ces dédoublements monstrueux qui sont peut-être le prix secret que nous payons pour l'illusion du libre arbitre. Car c'est cela, n'est-ce pas, que j'avais découvert : le libre arbitre n'est qu'un mensonge. Chaque choix que nous croyons faire existe déjà, s'est déjà réalisé dans quelque dimension parallèle de l'être. Nous ne choisissons pas. Nous nous contentons de prendre conscience, fugitivement, d'une des mille voies que nous empruntons simultanément.
Mais ce qui acheva de me précipiter dans l'abîme — et je dois l'avouer, même si cet aveu me coûte les derniers lambeaux de ma dignité — ce fut la rencontre avec cette femme. Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. Son nom lui-même semblait fluctuer selon les versions de la réalité. Mais ce n'était pas cela qui me troubla le plus. Non. Ce qui me glaça le sang, ce fut de réaliser qu'elle voyait ce que je voyais. Qu'elle vivait ce que je vivais. Que nous étions deux damnés contemplant ensemble l'architecture maudite de l'univers.
"Depuis combien de temps ?" lui demandai-je, ou plutôt, l'une de mes versions lui demanda, car déjà je ne savais plus lequel de mes doubles parlait vraiment.
"Je ne sais plus. Deux ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Le temps lui-même s'est fragmenté. Je vis toutes les durées à la fois."
Nous devînmes amants. Ou nous ne nous revîmes jamais. Ou nous nous quittâmes après quelques jours. Toutes ces histoires se déroulèrent simultanément. J'aimais cette femme dans certaines versions et la détestais dans d'autres. Je vivais avec elle et je vivais seul. Je la voyais vieillir à mes côtés et je la voyais disparaître le lendemain de notre première rencontre. Et elle, de son côté, subissait le même supplice : elle m'aimait et me haïssait, restait et partait, vivait et mourait, dans un tourbillon de possibilités qui nous emportait tous les deux vers une dissolution complète de nos identités.
Je cherchai désespérément un point fixe, une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Une ancre dans ce maelström de réalités. Mais il n'y en avait pas. Même la mort — cette ultime certitude que l'humanité s'est toujours offerte comme consolation — même la mort se multipliait. Je me voyais mourir de mille façons différentes. Et dans chacune de ces morts, une partie de moi survivait, continuait de se ramifier, de se multiplier, de vivre toutes les vies que je n'avais pas vécues.
Alors j'ai compris. J'ai compris que je n'avais jamais été un. Que l'unité du moi n'était qu'une fiction, une illusion nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie. Mais cette illusion, je l'avais perdue. Ou plutôt, le voile s'était déchiré, et j'avais aperçu ce qui se cachait derrière : un grouillement infini de possibilités, une multiplication monstrueuse de l'être, un essaim d'identités dont aucune ne pouvait prétendre être la véritable, l'originale, l'authentique.
Je suis l'homme qui écrit ces lignes. Mais je suis aussi l'homme qui ne les écrit pas. Je suis celui qui les lit et celui qui ne les lira jamais. Je suis celui qui comprend et celui qui refuse de comprendre. Je suis tous ces hommes à la fois, et je n'en suis aucun vraiment.
Le pouvoir de choisir ? Il s'est dissous dans l'infinité des choix simultanés. Et avec lui s'est dissoute mon identité, ma conscience, mon âme même. Je ne suis plus qu'un écho, une réverbération infinie de possibilités qui se répercutent dans les chambres vides de mon esprit fracturé.
Et le plus terrible — car il y a toujours quelque chose de plus terrible encore — c'est que je soupçonne que nous sommes tous ainsi. Que chaque être humain est cette multiplication monstrueuse de possibilités. Mais que la plupart ont la grâce de ne percevoir qu'une seule version, une seule ligne narrative. Moi, j'ai été maudit avec la vision de toutes. Et cette vision m'a détruit.
Que celui qui lit ces lignes — si quelqu'un les lit jamais, dans quelque version de la réalité — se détourne rapidement. Qu'il n'approfondisse pas ces pensées. Qu'il ne cherche pas à percer le voile. Car derrière l'illusion réconfortante de l'unité du moi, il n'y a que le chaos, la multiplication infinie, la dissolution dans le néant des possibles.
Je suis le multivers. Et le multivers est ma tombe. Note de l'auteur Genèse
Ce texte s'inscrit dans le travail en cours sur Pouvoir, une exploration systématique du mot "pouvoir" dans huit années d'écriture autofictive (2018-2026). L'analyse des occurrences a révélé un mécanisme récurrent : la multiplication des possibles jusqu'à la paralysie. Si tous les choix existent simultanément, alors aucun ne compte vraiment. Le pouvoir de choisir se dissout dans l'infinité des versions.
Plutôt que de rester dans l'analyse, j'ai voulu transposer ce mécanisme en fiction — transformer la découverte critique en récit. Le personnage de l'homme du multivers incarne littéralement ce que les textes des carnets ne faisaient qu'esquisser : voir tous les chemins possibles et ne pouvoir en emprunter aucun.
La variation stylistique n'est pas un simple habillage : chaque style transforme l'histoire. Le multivers vu par Toussaint (lenteur, neutralité) n'est pas le même que le multivers vu par Poe (damnation gothique) ou par Lovecraft (horreur cosmique). La forme modifie le sens. Lien avec l'Atlas Mnémosyne
Ce texte croise plusieurs planches de l'Atlas : Planche 3 (Accent) : La multiplication des voix, l'impossibilité de choisir une seule version de soi Planche 7 (Silence) en préparation : Le silence comme paralysie, l'épuisement face à l'infinité des choix Planche 8 (Fatigue) en préparation : "Une saine fatigue qui débarrasse de tout ce qui ne convient pas" — ici, inversée : une fatigue qui multiplie au lieu de dépouiller
La fiction transpose en réalisme magique français ce que l'Atlas travaille en analyse : comment le pouvoir se dissout dans la prolifération des possibles. Comment le narrateur à chaque fois voyant tous les chemins, ne peut en emprunter aucun.
Illustration Duane Michals-Build a pyramid|couper{180}
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