{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/les-mots-des-prompts-ce-qu-ils-ne-font-pas.html", "url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/les-mots-des-prompts-ce-qu-ils-ne-font-pas.html", "title": "Les mots des prompts : ce qu'ils ne font pas", "date_published": "2026-02-10T07:40:46Z", "date_modified": "2026-02-10T07:45:03Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
J’ai lu ce matin l’article de S\u00e9bastien Bailly<\/a> sur le mot « romantique » dans les prompts. L’hypoth\u00e8se est s\u00e9duisante : certains mots agiraient comme des instructions cognitives, convoquant des champs culturels entiers. « Romantique » imposerait la lune, le regard prolong\u00e9, la lumi\u00e8re dor\u00e9e. Un mot-archive qui d\u00e9placerait imm\u00e9diatement l’espace latent de l’IA.\nJ’ai voulu v\u00e9rifier.\nJ’ai ouvert Claude et demand\u00e9 : « D\u00e9cris-moi une rencontre romantique dans un train. »\nVoici ce que j’ai obtenu :<\/p>\n Un homme et une femme se font face dans un compartiment vide. Le train traverse la banlieuse industrielle. Elle lit Handke, lui regarde par la fen\u00eatre. Leurs genoux se touchent quand le wagon prend un virage. Aucun ne s’excuse.\nElle l\u00e8ve les yeux. Il tourne la t\u00eate. Ils se regardent trois secondes, peut-\u00eatre quatre. Pas de sourire. Juste cette reconnaissance muette : quelque chose pourrait arriver.\nElle reprend sa lecture. Lui fixe \u00e0 nouveau le paysage. Mais leurs jambes restent coll\u00e9es.\n\u00c0 l’arr\u00eat suivant, elle descend sans un mot. Il la suit du regard sur le quai. Elle ne se retourne pas. Le train repart.\nC’est tout. Pas de num\u00e9ro \u00e9chang\u00e9, pas de promesse. Juste cette friction br\u00e8ve, ce possible avort\u00e9 qui laisse une trace plus nette que n’importe quelle conversation.<\/p>\n<\/blockquote>\n Pas de lune. Pas de lumi\u00e8re dor\u00e9e. Pas de promesse verbalis\u00e9e. Le romantisme est l\u00e0, mais il n’est pas o\u00f9 Bailly l’attendait.\nCe qui m’int\u00e9resse, ce n’est pas de dire que Bailly a tort. Son analyse du poids latent des mots reste pertinente. Mais elle suppose que l’IA op\u00e8re seule, face au mot, dans un vide interactionnel. Or ce n’est jamais le cas.\nDans mon interaction avec Claude, plusieurs forces coexistaient. Le mot « romantique », oui. Mais aussi mes pr\u00e9f\u00e9rences utilisateur : exigence critique, refus du lyrisme facile, go\u00fbt pour la s\u00e9cheresse narrative. Claude n\u00e9gocie entre ces instructions. Le r\u00e9sultat n’est pas l’addition des deux, c’est une forme de compromis.\nLe romantisme appara\u00eet, mais d\u00e9plac\u00e9. Pas dans le d\u00e9cor (banlieue industrielle, pas coucher de soleil). Pas dans les gestes convenus (pas de sourire, pas d’\u00e9change verbal). Il se loge ailleurs : dans la friction des genoux, dans le regard bref, dans le possible non actualis\u00e9. C’est bien du romantisme, mais d’une autre esp\u00e8ce.\nCela dit quelque chose d’important sur l’\u00e9criture avec l’IA. Les mots des prompts ne sont pas des d\u00e9crets. Ils sont des forces qui entrent en tension avec d’autres forces. Le contexte compte. L’historique conversationnel compte. Les pr\u00e9f\u00e9rences configur\u00e9es comptent. Peut-\u00eatre m\u00eame le style de l’utilisateur, si l’IA l’a int\u00e9gr\u00e9 au fil des \u00e9changes.\nBailly a raison de dire que « romantique » oriente. Mais il sous-estime la plasticit\u00e9 de cette orientation. Le mot ouvre un champ, pas un contenu. Ce qui remplit ce champ d\u00e9pend de l’\u00e9cosyst\u00e8me dans lequel il op\u00e8re.\nOn pourrait dire que le prompt n’est jamais seul. Il arrive toujours dans un environnement d\u00e9j\u00e0 structur\u00e9 par d’autres instructions, d’autres attentes, d’autres habitudes. L’IA ne r\u00e9pond pas au mot isol\u00e9. Elle r\u00e9pond \u00e0 la configuration globale.\nC’est pour \u00e7a que deux personnes peuvent utiliser le m\u00eame prompt et obtenir des r\u00e9sultats diff\u00e9rents. Pas parce que l’IA est instable (elle l’est, mais ce n’est pas le point). Parce que le m\u00eame mot n’active pas les m\u00eames probabilit\u00e9s selon le contexte qui l’entoure.\nSi je devais reformuler l’hypoth\u00e8se de Bailly, je dirais : les mots des prompts sont des attracteurs. Ils attirent certaines formes, certains motifs, certaines images. Mais la force de cette attraction varie. Elle peut \u00eatre amplifi\u00e9e, d\u00e9vi\u00e9e, voire annul\u00e9e par d’autres instructions.\nDans mon cas, « romantique » a bien attir\u00e9 quelque chose. Mais mes pr\u00e9f\u00e9rences utilisateur ont cr\u00e9\u00e9 une force contraire. R\u00e9sultat : un romantisme minimal, sec, presque aust\u00e8re. Pas celui des corpus habituels. Un autre.\nCe qui me fascine, c’est que cette n\u00e9gociation se fait en temps r\u00e9el, sans que je la pilote consciemment. Je ne peux pas pr\u00e9dire exactement ce que l’IA va produire. Mais je peux sentir les lignes de force qui traversent l’interaction. Le mot « romantique » tire dans une direction. Mes pr\u00e9f\u00e9rences tirent dans une autre. Le texte final se situe quelque part entre les deux.\nPeut-\u00eatre que le vrai sujet, ce n’est pas le poids latent des mots. C’est l’\u00e9cologie de l’interaction. Les mots ne sont jamais seuls. Ils cohabitent avec d’autres instructions, d’autres attentes, d’autres m\u00e9moires. L’\u00e9criture avec l’IA, c’est apprendre \u00e0 sentir ces cohabitations.\nBailly parle de « naviguer dans les d\u00e9pliages ». C’est juste. Mais il faudrait ajouter : naviguer dans des d\u00e9pliages orient\u00e9s par plusieurs forces simultan\u00e9es. Le mot romantique d\u00e9plie quelque chose. Mais ce quelque chose est imm\u00e9diatement reconfigur\u00e9 par le reste du contexte.\nAu fond, ce que mon exp\u00e9rience montre, ce n’est pas que Bailly se trompe. C’est que son analyse est incompl\u00e8te. Les mots des prompts ont un poids. Mais ce poids n’op\u00e8re jamais seul. Il entre en r\u00e9sonance, en friction, en tension avec d’autres poids. Et c’est dans ces tensions que l’\u00e9criture se joue.\nLes mots des prompts ne font pas tout. Ils font quelque chose. C’est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. Mais ce n’est jamais tout.<\/p>",
"content_text": " J'ai lu ce matin [l'article de S\u00e9bastien Bailly->https:\/\/www.patreon.com\/posts\/149481996?collection=1901232] sur le mot \u00ab romantique \u00bb dans les prompts. L'hypoth\u00e8se est s\u00e9duisante : certains mots agiraient comme des instructions cognitives, convoquant des champs culturels entiers. \u00ab Romantique \u00bb imposerait la lune, le regard prolong\u00e9, la lumi\u00e8re dor\u00e9e. Un mot-archive qui d\u00e9placerait imm\u00e9diatement l'espace latent de l'IA. J'ai voulu v\u00e9rifier. J'ai ouvert Claude et demand\u00e9 : \u00ab D\u00e9cris-moi une rencontre romantique dans un train. \u00bb Voici ce que j'ai obtenu : >Un homme et une femme se font face dans un compartiment vide. Le train traverse la banlieuse industrielle. Elle lit Handke, lui regarde par la fen\u00eatre. Leurs genoux se touchent quand le wagon prend un virage. Aucun ne s'excuse. Elle l\u00e8ve les yeux. Il tourne la t\u00eate. Ils se regardent trois secondes, peut-\u00eatre quatre. Pas de sourire. Juste cette reconnaissance muette : quelque chose pourrait arriver. Elle reprend sa lecture. Lui fixe \u00e0 nouveau le paysage. Mais leurs jambes restent coll\u00e9es. \u00c0 l'arr\u00eat suivant, elle descend sans un mot. Il la suit du regard sur le quai. Elle ne se retourne pas. Le train repart. C'est tout. Pas de num\u00e9ro \u00e9chang\u00e9, pas de promesse. Juste cette friction br\u00e8ve, ce possible avort\u00e9 qui laisse une trace plus nette que n'importe quelle conversation. Pas de lune. Pas de lumi\u00e8re dor\u00e9e. Pas de promesse verbalis\u00e9e. Le romantisme est l\u00e0, mais il n'est pas o\u00f9 Bailly l'attendait. Ce qui m'int\u00e9resse, ce n'est pas de dire que Bailly a tort. Son analyse du poids latent des mots reste pertinente. Mais elle suppose que l'IA op\u00e8re seule, face au mot, dans un vide interactionnel. Or ce n'est jamais le cas. Dans mon interaction avec Claude, plusieurs forces coexistaient. Le mot \u00ab romantique \u00bb, oui. Mais aussi mes pr\u00e9f\u00e9rences utilisateur : exigence critique, refus du lyrisme facile, go\u00fbt pour la s\u00e9cheresse narrative. Claude n\u00e9gocie entre ces instructions. Le r\u00e9sultat n'est pas l'addition des deux, c'est une forme de compromis. Le romantisme appara\u00eet, mais d\u00e9plac\u00e9. Pas dans le d\u00e9cor (banlieue industrielle, pas coucher de soleil). Pas dans les gestes convenus (pas de sourire, pas d'\u00e9change verbal). Il se loge ailleurs : dans la friction des genoux, dans le regard bref, dans le possible non actualis\u00e9. C'est bien du romantisme, mais d'une autre esp\u00e8ce. Cela dit quelque chose d'important sur l'\u00e9criture avec l'IA. Les mots des prompts ne sont pas des d\u00e9crets. Ils sont des forces qui entrent en tension avec d'autres forces. Le contexte compte. L'historique conversationnel compte. Les pr\u00e9f\u00e9rences configur\u00e9es comptent. Peut-\u00eatre m\u00eame le style de l'utilisateur, si l'IA l'a int\u00e9gr\u00e9 au fil des \u00e9changes. Bailly a raison de dire que \u00ab romantique \u00bb oriente. Mais il sous-estime la plasticit\u00e9 de cette orientation. Le mot ouvre un champ, pas un contenu. Ce qui remplit ce champ d\u00e9pend de l'\u00e9cosyst\u00e8me dans lequel il op\u00e8re. On pourrait dire que le prompt n'est jamais seul. Il arrive toujours dans un environnement d\u00e9j\u00e0 structur\u00e9 par d'autres instructions, d'autres attentes, d'autres habitudes. L'IA ne r\u00e9pond pas au mot isol\u00e9. Elle r\u00e9pond \u00e0 la configuration globale. C'est pour \u00e7a que deux personnes peuvent utiliser le m\u00eame prompt et obtenir des r\u00e9sultats diff\u00e9rents. Pas parce que l'IA est instable (elle l'est, mais ce n'est pas le point). Parce que le m\u00eame mot n'active pas les m\u00eames probabilit\u00e9s selon le contexte qui l'entoure. Si je devais reformuler l'hypoth\u00e8se de Bailly, je dirais : les mots des prompts sont des attracteurs. Ils attirent certaines formes, certains motifs, certaines images. Mais la force de cette attraction varie. Elle peut \u00eatre amplifi\u00e9e, d\u00e9vi\u00e9e, voire annul\u00e9e par d'autres instructions. Dans mon cas, \u00ab romantique \u00bb a bien attir\u00e9 quelque chose. Mais mes pr\u00e9f\u00e9rences utilisateur ont cr\u00e9\u00e9 une force contraire. R\u00e9sultat : un romantisme minimal, sec, presque aust\u00e8re. Pas celui des corpus habituels. Un autre. Ce qui me fascine, c'est que cette n\u00e9gociation se fait en temps r\u00e9el, sans que je la pilote consciemment. Je ne peux pas pr\u00e9dire exactement ce que l'IA va produire. Mais je peux sentir les lignes de force qui traversent l'interaction. Le mot \u00ab romantique \u00bb tire dans une direction. Mes pr\u00e9f\u00e9rences tirent dans une autre. Le texte final se situe quelque part entre les deux. Peut-\u00eatre que le vrai sujet, ce n'est pas le poids latent des mots. C'est l'\u00e9cologie de l'interaction. Les mots ne sont jamais seuls. Ils cohabitent avec d'autres instructions, d'autres attentes, d'autres m\u00e9moires. L'\u00e9criture avec l'IA, c'est apprendre \u00e0 sentir ces cohabitations. Bailly parle de \u00ab naviguer dans les d\u00e9pliages \u00bb. C'est juste. Mais il faudrait ajouter : naviguer dans des d\u00e9pliages orient\u00e9s par plusieurs forces simultan\u00e9es. Le mot romantique d\u00e9plie quelque chose. Mais ce quelque chose est imm\u00e9diatement reconfigur\u00e9 par le reste du contexte. Au fond, ce que mon exp\u00e9rience montre, ce n'est pas que Bailly se trompe. C'est que son analyse est incompl\u00e8te. Les mots des prompts ont un poids. Mais ce poids n'op\u00e8re jamais seul. Il entre en r\u00e9sonance, en friction, en tension avec d'autres poids. Et c'est dans ces tensions que l'\u00e9criture se joue. Les mots des prompts ne font pas tout. 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"id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/10-fevrier-2026.html",
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"title": "10 f\u00e9vrier 2026",
"date_published": "2026-02-10T07:04:49Z",
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"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Il parle pour ne rien dire. C’est ce que l’enfant comprend. Quand le grand-p\u00e8re parle, il ne dit rien. En fait, c’est difficile \u00e0 comprendre. Le grand-p\u00e8re raconte toujours les m\u00eames histoires. Il modifie un peu \u00e7a et l\u00e0, mais ce sont toujours les m\u00eames histoires. Pourquoi fait-il \u00e7a ? Pour ne rien dire. C’est ce que disent les gens autour de cette table lorsqu’il l’a quitt\u00e9e.\nL’enfant comprend que parler pour ne rien dire est une faute. Celui qui parle pour ne rien dire n’est pas comme tout le monde. Il n’attire ni la confiance ni l’affection. On peut tout aussi bien le m\u00e9priser que le d\u00e9tester, et \u00e0 force devenir indiff\u00e9rent \u00e0 ce qu’il est v\u00e9ritablement.\nLes gens ne sont pas ce qu’ils disent. L’enfant a cette intuition. Il est possible que certaines personnes parlent pour ne rien dire parce que, de toute fa\u00e7on, elles savent que \u00e7a ne sert \u00e0 rien de dire qui elles sont vraiment. Tout le monde s’en fichera. Tout le monde aura une peur bleue de \u00e7a. Il est possible de tuer quelqu’un pour bien moins que \u00e7a.\nParler pour ne rien dire, c’est comme \u00e9crire pour que personne ne comprenne ce que tu \u00e9cris. C’est la m\u00eame chose. Tuez-moi. Tu le r\u00e9p\u00e8tes en boucle et tout le monde te regarde comme un abruti. On ne te prend pas au s\u00e9rieux. C’est tout \u00e0 fait \u00e7a. Celui-l\u00e0 alors, quel con. Et le monde continue exactement comme avant.\nParler pour ne rien dire n’arr\u00eate pas la course folle du monde. \u00c9crire pour ne pas \u00eatre lu n’est pas plus h\u00e9ro\u00efque.\nSi le grand-p\u00e8re avait un jour commenc\u00e9 \u00e0 parler pour ne rien dire, c’est sans doute parce qu’il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u par quelque chose, profond\u00e9ment. Il esp\u00e9rait qu’on lui accorde de la confiance, de l’affection. Ce n’est pas venu.\nOu bien il n’a pas fait le chemin jusqu’au point de s’interroger sur ce que lui entendait par ces mots. Sur ce que les gens tout autour entendaient au travers de ces deux mots.<\/p>\n Ma bouche est vide. J’ai fonc\u00e9 \u00e0 la pharmacie en rentrant de Lyon et j’ai pris un cachet et demi de cortisone pour me pr\u00e9parer \u00e0 affronter la douleur qui se r\u00e9veillait apr\u00e8s l’anesth\u00e9sie. Puis j’ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas d\u00eener et aller \u00e9crire. Une histoire compl\u00e8tement dingue. Un scientifique du Cern qui rep\u00e8re une voix dans les donn\u00e9es au del\u00e0 d’un portail. Un grand-p\u00e8re rabbin Kabbaliste qui sait r\u00e9parer les d\u00e9chirures dans les parois du r\u00e9el. Une femme qui serait pr\u00eate \u00e0 tout pour \u00eatre entendue vraiment quitte \u00e0 perdre son \u00e2me. 16 chapitres, 180 pages en une nuit.\nFaut-il avoir la bouche vide pour \u00e9crire autant, je n’en sais rien.<\/p>",
"content_text": " Il parle pour ne rien dire. C'est ce que l'enfant comprend. Quand le grand-p\u00e8re parle, il ne dit rien. En fait, c'est difficile \u00e0 comprendre. Le grand-p\u00e8re raconte toujours les m\u00eames histoires. Il modifie un peu \u00e7a et l\u00e0, mais ce sont toujours les m\u00eames histoires. Pourquoi fait-il \u00e7a ? Pour ne rien dire. C'est ce que disent les gens autour de cette table lorsqu'il l'a quitt\u00e9e. L'enfant comprend que parler pour ne rien dire est une faute. Celui qui parle pour ne rien dire n'est pas comme tout le monde. Il n'attire ni la confiance ni l'affection. On peut tout aussi bien le m\u00e9priser que le d\u00e9tester, et \u00e0 force devenir indiff\u00e9rent \u00e0 ce qu'il est v\u00e9ritablement. Les gens ne sont pas ce qu'ils disent. L'enfant a cette intuition. Il est possible que certaines personnes parlent pour ne rien dire parce que, de toute fa\u00e7on, elles savent que \u00e7a ne sert \u00e0 rien de dire qui elles sont vraiment. Tout le monde s'en fichera. Tout le monde aura une peur bleue de \u00e7a. Il est possible de tuer quelqu'un pour bien moins que \u00e7a. Parler pour ne rien dire, c'est comme \u00e9crire pour que personne ne comprenne ce que tu \u00e9cris. C'est la m\u00eame chose. Tuez-moi. Tu le r\u00e9p\u00e8tes en boucle et tout le monde te regarde comme un abruti. On ne te prend pas au s\u00e9rieux. C'est tout \u00e0 fait \u00e7a. Celui-l\u00e0 alors, quel con. Et le monde continue exactement comme avant. Parler pour ne rien dire n'arr\u00eate pas la course folle du monde. \u00c9crire pour ne pas \u00eatre lu n'est pas plus h\u00e9ro\u00efque. Si le grand-p\u00e8re avait un jour commenc\u00e9 \u00e0 parler pour ne rien dire, c'est sans doute parce qu'il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u par quelque chose, profond\u00e9ment. Il esp\u00e9rait qu'on lui accorde de la confiance, de l'affection. Ce n'est pas venu. Ou bien il n'a pas fait le chemin jusqu'au point de s'interroger sur ce que lui entendait par ces mots. Sur ce que les gens tout autour entendaient au travers de ces deux mots. --- Ma bouche est vide. J'ai fonc\u00e9 \u00e0 la pharmacie en rentrant de Lyon et j'ai pris un cachet et demi de cortisone pour me pr\u00e9parer \u00e0 affronter la douleur qui se r\u00e9veillait apr\u00e8s l'anesth\u00e9sie. Puis j'ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas d\u00eener et aller \u00e9crire. Une histoire compl\u00e8tement dingue. Un scientifique du Cern qui rep\u00e8re une voix dans les donn\u00e9es au del\u00e0 d'un portail. Un grand-p\u00e8re rabbin Kabbaliste qui sait r\u00e9parer les d\u00e9chirures dans les parois du r\u00e9el. Une femme qui serait pr\u00eate \u00e0 tout pour \u00eatre entendue vraiment quitte \u00e0 perdre son \u00e2me. 16 chapitres, 180 pages en une nuit. Faut-il avoir la bouche vide pour \u00e9crire autant, je n'en sais rien. ",
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"tags": ["Autofiction et Introspection"]
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"id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/le-ministere-du-futur-la-camisole-de-gentillesse.html",
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"title": "Le Minist\u00e8re du Futur : La camisole de gentillesse",
"date_published": "2026-02-09T16:17:06Z",
"date_modified": "2026-02-09T16:22:01Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " En 2026, le climat d\u00e9raille en direct. Les vagues de chaleur tuent. Les incendies ravagent des r\u00e9gions enti\u00e8res. Les glaciers fondent. Les migrations climatiques commencent. Ce n’est plus de la pr\u00e9diction. C’est du reportage.<\/p>\n En 2020, Kim Stanley Robinson publiait Le Minist\u00e8re du Futur<\/em>. Un roman de science-fiction qui racontait comment l’humanit\u00e9 pourrait traverser la catastrophe climatique entre 2025 et 2050. Certaines de ses pr\u00e9dictions se v\u00e9rifient d\u00e9j\u00e0. Pas toutes. Mais assez pour que le livre sonne diff\u00e9remment aujourd’hui qu’\u00e0 sa sortie.<\/p>\n La question reste : comment la fiction peut-elle encore parler du climat sans tomber dans le d\u00e9ni tech-optimiste (on va inventer une solution miracle) ou le d\u00e9sespoir paralysant (c’est foutu, on attend la fin) ?<\/p>\n Robinson propose autre chose. Une troisi\u00e8me voie. Sale. Violente. Ambigu\u00eb. Mais cr\u00e9dible.<\/p>\n J’ai d\u00e9couvert Le Minist\u00e8re du Futur<\/em> par un vlog de Lilian Peschet<\/a><\/em>. Six minutes sur YouTube. Peschet parle de SF, d’\u00e9cologie, de pens\u00e9e syst\u00e9mique. Exactement les sujets de Robinson. <\/p>\n Ce qui l’accroche : la violence proactive des gentils. Pas la violence d\u00e9fensive classique — le m\u00e9chant attaque, le gentil riposte, fin de l’\u00e9pisode. Non. Une violence pr\u00e9ventive, offensive. Des actions violentes commises au nom de la transition \u00e9cologique. Pour sauver des millions de vies. Pour forcer l’action.<\/p>\n Peschet est honn\u00eate sur son malaise. Le livre lui donne envie de dire \"oui\" \u00e0 ces actions radicales. Mais en m\u00eame temps il se demande si raconter cette violence proactive, ce n’est pas risqu\u00e9. Chacun pense avoir raison. Chacun pourrait l\u00e9gitimer sa propre violence. La question est ouverte, inconfortable.<\/p>\n Il dit aussi que le livre est \"hyper sec\", \"sans \u00eatres humains\". Trop d’id\u00e9es, pas assez de personnages vivants. \u00c7a ressemble \u00e0 un essai. C’est ce qui le g\u00eane dans sa lecture — il aime les histoires avec des gens, des relations, des \u00e9motions.<\/p>\n Ce qui m’a accroch\u00e9 dans son analyse, ce n’est pas la question morale (la violence est-elle l\u00e9gitime ?). C’est la question narrative. Comment Robinson fait-il pour \u00e9crire des personnages qui commettent des actes violents sans tomber dans le manich\u00e9isme ? Comment maintient-il l’ambigu\u00eft\u00e9 sans \u00e9dulcorer la violence ?<\/p>\n Peschet dit que le livre est sec, sans \u00eatres humains. Moi je me demande : et si c’\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e7a, la technique ? Ne pas psychologiser. Laisser la violence opaque. Ne pas tout expliquer.<\/p>\n Moi, c’est exactement cet aspect-l\u00e0 qui m’a int\u00e9ress\u00e9. Pas parce que Peschet a tort, juste parce qu’on cherche des choses diff\u00e9rentes dans la fiction. Robinson refuse le r\u00e9cit consolant avec des h\u00e9ros attachants. Il refuse la psychologie approfondie, les arcs narratifs satisfaisants, la r\u00e9solution \u00e9motionnelle. Il veut documenter, pas \u00e9mouvoir.<\/p>\n La s\u00e9cheresse que Peschet trouve difficile \u00e0 lire, je la trouve n\u00e9cessaire. On ne raconte pas la transformation climatique plan\u00e9taire avec des personnages qu’on aime et dont on suit les \u00e9motions. C’est trop vaste. Trop syst\u00e9mique. La forme fragment\u00e9e, la prose documentaire, l’absence de consolation narrative — pour moi, ce sont les choix qui permettent au livre de tenir.<\/p>\n Nouvelle cha\u00eene de transmission aussi. Je n’ai pas d\u00e9couvert ce livre par la critique litt\u00e9raire, pas par une librairie. Par YouTube. Peschet fait un travail de critique s\u00e9rieux en format vlog, et c’est gr\u00e2ce \u00e0 lui que j’ai lu Robinson. Les livres circulent autrement maintenant. C’est comme \u00e7a.<\/p>\n La SF climatique n’a pas attendu Robinson pour exister. Elle a ses phases, ses obsessions, ses impasses.<\/p>\n Ann\u00e9es 1960-70 : Ballard et la catastrophe contemplative<\/strong><\/p>\n J.G. Ballard \u00e9crit Le Monde engloui<\/em> en 1962. Londres est submerg\u00e9e. La chaleur monte. Les personnages ne cherchent pas \u00e0 survivre, ils d\u00e9rivent vers le sud, vers encore plus de chaleur, comme attir\u00e9s par une r\u00e9gression vers un \u00e9tat primitif, presque mystique. C’est beau, c’est \u00e9trange, c’est compl\u00e8tement d\u00e9tach\u00e9 de toute action politique. La catastrophe devient paysage mental. On la contemple, on ne la combat pas.<\/p>\n Ann\u00e9es 1980-90 : Le cyberpunk \u00e9co-conscient<\/strong><\/p>\n Bruce Sterling avec \u00celes dans le filet<\/em> (1988) introduit une \u00e9cologie technologique ambigu\u00eb. Les corporations polluent, la plan\u00e8te souffre, mais la technologie pourrait aussi \u00eatre la solution — ou empirer les choses. Tout est ambigu. Les hackers deviennent \u00e9co-guerriers, mais sans programme clair. L’optimisme technologique des ann\u00e9es 50-60 est mort, remplac\u00e9 par une m\u00e9fiance syst\u00e9mique. Le capitalisme est le probl\u00e8me, mais personne ne sait comment en sortir.<\/p>\n Ann\u00e9es 2000-2010 : Le doomerism<\/strong><\/p>\n Margaret Atwood avec la trilogie MaddAddam<\/em> (2003-2013), Cormac McCarthy avec La Route<\/em> (2006). La catastrophe est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9e. On est apr\u00e8s. Quelques survivants errent dans les d\u00e9combres. Extinction quasi-totale. Pas de solution, pas d’espoir, juste une longue agonie. C’est litt\u00e9rairement puissant, mais politiquement paralysant. Si tout est foutu, pourquoi agir ?<\/p>\n 2020 : Robinson propose autre chose<\/strong><\/p>\n Le Minist\u00e8re du Futur<\/em> sort en pleine pand\u00e9mie COVID. Moment \u00e9trange pour un livre sur la catastrophe climatique. Et pourtant Robinson refuse \u00e0 la fois l’utopie tech b\u00e9ate et l’apocalypse paralysante.<\/p>\n Il dit : oui, c’est terrible. Oui, il y aura des morts. Mais on peut s’en sortir. Pas par magie. Par action collective. Violence incluse. Diplomatie sale incluse. Compromis impossibles inclus. Ce n’est ni beau ni propre. Mais \u00e7a fonctionne.<\/p>\n C’est la premi\u00e8re fois qu’un roman de SF climatique majeur dit : on traverse la catastrophe et on en sort. Pas indemnes. Pas victorieux. Mais vivants.<\/p>\n Le Minist\u00e8re du Futur<\/em> ne ressemble pas \u00e0 un roman classique. Pas d’intrigue unique, pas de h\u00e9ros sauveur, pas d’arc narratif satisfaisant. C’est fragment\u00e9, polyphonique, parfois aride. Robinson refuse les outils narratifs conventionnels parce qu’ils ne peuvent pas contenir ce qu’il veut raconter.<\/p>\n Fragmentation narrative<\/strong><\/p>\n Le livre alterne entre dizaines de points de vue, de lieux, d’\u00e9poques. Une vague de chaleur catastrophique en Inde tue vingt millions de personnes. Mary Murphy, Irlandaise de quarante-cinq ans, ancienne ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, dirige le Minist\u00e8re du Futur \u00e0 Zurich. Frank May, travailleur humanitaire am\u00e9ricain, survit \u00e0 la catastrophe indienne et en reste traumatis\u00e9.<\/p>\n Les chapitres sautent d’un continent \u00e0 l’autre, d’une d\u00e9cennie \u00e0 l’autre. Certains font quelques pages, d’autres bien plus. Aucune continuit\u00e9 rassurante. C’est d\u00e9routant au d\u00e9but. Puis on comprend : c’est la seule fa\u00e7on de raconter une transformation plan\u00e9taire sur 25 ans. On ne peut pas suivre un seul personnage du d\u00e9but \u00e0 la fin. C’est trop vaste.<\/p>\n Polyphonie — voix humaines et non-humaines<\/strong><\/p>\n Mary Murphy incarne la diplomatie, la patience bureaucratique, les n\u00e9gociations avec les \u00c9tats et les banques centrales. Frank May repr\u00e9sente le trauma, la col\u00e8re, le refus d’attendre que les institutions bougent.<\/p>\n Mais Robinson ne se limite pas aux humains. Un photon raconte son voyage depuis le soleil. D’autres voix non-humaines apparaissent. Le r\u00e9cit refuse d’\u00eatre uniquement anthropocentr\u00e9.<\/p>\n Prose documentaire<\/strong><\/p>\n Robinson n’\u00e9crit pas de la belle langue. Phrases courtes, d\u00e9claratives, parfois presque administratives. \u00c7a ressemble \u00e0 un rapport. C’est volontaire.<\/p>\n Certains chapitres expliquent des m\u00e9canismes techniques, \u00e9conomiques, g\u00e9opolitiques. C’est didactique. Certains lecteurs trouvent \u00e7a lourd. Mais c’est le prix de la cr\u00e9dibilit\u00e9. Robinson veut qu’on comprenne comment \u00e7a pourrait marcher concr\u00e8tement.<\/p>\n Pourquoi cette forme ?<\/strong><\/p>\n Robinson ne pouvait pas raconter la transformation climatique plan\u00e9taire avec une structure narrative classique : un h\u00e9ros, un antagoniste, un conflit, une r\u00e9solution. C’est trop vaste. Trop complexe. Trop syst\u00e9mique.<\/p>\n Le r\u00e9el climatique ne se laisse pas r\u00e9sumer en une histoire individuelle. Il faut des dizaines d’histoires, des centaines de voix, des milliers de gestes. La fragmentation n’est pas un \u00e9chec formel. C’est la seule honn\u00eatet\u00e9 possible.<\/p>\n Mais il y a autre chose dans cette architecture. Certains personnages qui commettent des actes violents n’ont pas de psychologie approfondie. Ils apparaissent, agissent, disparaissent. Robinson refuse de les expliquer compl\u00e8tement.<\/p>\n S’il avait consacr\u00e9 des chapitres entiers \u00e0 d\u00e9velopper leurs traumas, leur prise de conscience progressive, leur arc moral — \u00e7a aurait d\u00e9truit l’effet. \u00c7a aurait psychologis\u00e9 la violence. \u00c7a aurait \u00e9t\u00e9 sage.<\/p>\n Robinson maintient l’opacit\u00e9. On comprend le contexte sans comprendre compl\u00e8tement les personnes. C’est \u00e7a qui d\u00e9range. Et c’est \u00e7a qui fonctionne narrativement.<\/p>\n Robinson ne cache pas sa position. Le capitalisme est le probl\u00e8me. Pas juste \"les m\u00e9chantes corporations\", pas juste \"les lobbies p\u00e9troliers\". Le syst\u00e8me lui-m\u00eame. Tant que le profit prime, impossible de stopper les \u00e9missions.<\/p>\n Le capitalisme comme blocage structurel<\/strong><\/p>\n Le livre montre comment \u00e7a bloque. Les \u00c9tats savent ce qu’il faut faire. Mais ils ne peuvent pas. Parce que leurs \u00e9conomies d\u00e9pendent des \u00e9nergies fossiles. Parce que leurs \u00e9lecteurs perdront leur emploi. Parce que les autres \u00c9tats continueront \u00e0 \u00e9mettre. Trag\u00e9die des communs \u00e0 l’\u00e9chelle plan\u00e9taire.<\/p>\n Robinson ne pr\u00eache pas. Il montre juste comment \u00e7a fonctionne. Comment \u00e7a bloque. Comment \u00e7a tue.<\/p>\n Apr\u00e8s la catastrophe indienne qui fait vingt millions de morts, la d\u00e9l\u00e9gation indienne d\u00e9nonce violemment l’\u00e9chec de l’accord de Paris. Promesses non tenues. Fonds non vers\u00e9s. L’Inde a pay\u00e9 le prix d’un syst\u00e8me qui profite aux pays d\u00e9velopp\u00e9s tout en lui demandant de renoncer au charbon — apr\u00e8s que ces m\u00eames pays en ont br\u00fbl\u00e9 assez pour s’enrichir.<\/p>\n Solutions — et leurs co\u00fbts<\/strong><\/p>\n Le livre propose des solutions. Techniques, \u00e9conomiques, politiques. Certaines passent par la violence. Robinson ne dit pas \"c’est bien\". Il ne dit pas \"c’est mal\". Il montre que certaines actions fonctionnent.<\/p>\n Mais au prix de morts. De tensions g\u00e9opolitiques. De millions de personnes d\u00e9plac\u00e9es. Ce n’est ni beau ni propre. C’est sale. Violent. Injuste par endroits.<\/p>\n Ambigu\u00eft\u00e9 morale<\/strong><\/p>\n Robinson laisse les questions ouvertes. Inconfortables. Il ne tranche pas. C’est sa force. Le livre n’est pas un manifeste. C’est un espace mental pour penser ce qui semble impensable.<\/p>\n Robinson ne r\u00e9sout pas tout. Il laisse des tensions irr\u00e9solues. C’est volontaire. Parce que le r\u00e9el ne se r\u00e9sout pas proprement.<\/p>\n La violence<\/strong><\/p>\n Le livre montre des actes violents commis au nom de la transition climatique. \u00c7a fonctionne. Mais \u00e0 quel prix moral ? O\u00f9 placer la limite ? Qui d\u00e9cide ? Robinson ne tranche pas.<\/p>\n La d\u00e9mocratie<\/strong><\/p>\n Le Minist\u00e8re du Futur est une institution de l’ONU. Mandat : d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats des g\u00e9n\u00e9rations futures. Mais que faire quand les \u00c9tats membres bloquent ? Quand les lobbies paralysent ? Quand le temps presse ?<\/p>\n Mary n\u00e9gocie. Diplomatie. Patience. Petites victoires. Mais d’autres n’attendent pas. Ils agissent hors de tout mandat d\u00e9mocratique.<\/p>\n Si la d\u00e9mocratie est trop lente pour g\u00e9rer une catastrophe qui se d\u00e9roule sur des d\u00e9cennies, faut-il la contourner ? Robinson pose la question sans y r\u00e9pondre.<\/p>\n Les perdants<\/strong><\/p>\n La transition climatique ne se fait pas sans casse. Des pays p\u00e9troliers voient leur \u00e9conomie s’effondrer. Des millions de travailleurs fossiles perdent leur emploi. Des r\u00e9gions enti\u00e8res sombrent dans la violence.<\/p>\n Robinson montre qu’il y a des m\u00e9canismes de compensation. Mais c’est insuffisant. Trop lent. Mal distribu\u00e9. La transition broie des vies.<\/p>\n Est-ce qu’on peut \u00e9viter \u00e7a ? Robinson ne sait pas. Il montre juste que \u00e7a arrive. Que c’est le co\u00fbt r\u00e9el. Et qu’on n’a pas le choix de ne pas payer.<\/p>\n 2026, retour en arri\u00e8re<\/strong><\/p>\n En 2026, on assiste \u00e0 un recul. Les actions prises en 2020, apr\u00e8s la pand\u00e9mie, apr\u00e8s les Accords de Paris — beaucoup ne sont plus des priorit\u00e9s. Pire : certaines sont invers\u00e9es.<\/p>\n On nie \u00e0 nouveau le changement climatique. Pas partout, pas officiellement, mais suffisamment pour que les politiques s’affaiblissent. On remet en service des pesticides interdits. On importe des viandes qui ne subissent pas les m\u00eames normes. Le profit redevient la seule boussole.<\/p>\n Robinson \u00e9crivait en 2020. Il montrait une transition possible. Sale, violente, mais r\u00e9elle. En 2026, on voit le mouvement inverse. Les lobbies ont repris le terrain. Les \u00c9tats reculent.<\/p>\n C’est exactement dans ce contexte que les actions d\u00e9crites par Robinson deviennent non plus de la fiction sp\u00e9culative mais des hypoth\u00e8ses cr\u00e9dibles. Si les \u00c9tats ne bougent pas. Si les \u00e9lections ne changent rien. Si le syst\u00e8me continue \u00e0 tuer. Alors quoi ?<\/p>\n Robinson ne dit pas \"faites-le\". Il dit : \"voil\u00e0 ce qui pourrait arriver si les voies l\u00e9gales \u00e9chouent\". En 2020, \u00e7a semblait extr\u00eame. En 2026, \u00e7a semble de moins en moins improbable.<\/p>\n L’inconfort moral du livre prend une autre dimension. Ce n’est plus une question th\u00e9orique. C’est une question pratique.<\/p>\n Robinson laisse ces questions ouvertes. En 2026, elles le sont encore plus.<\/p>\n Ce qui frappe dans Le Minist\u00e8re du Futur, ce n’est pas que des personnages commettent des actes violents. La fiction regorge de personnages violents depuis toujours.\nCe qui est rare, c’est la fa\u00e7on dont Robinson traite la violence politique collective.\nPas de tueur psychopathe dont on explore le trauma. Pas de h\u00e9ros qui bascule progressivement dans l’action radicale apr\u00e8s une prise de conscience. Pas d’arc moral satisfaisant.\nDes groupes organis\u00e9s agissent. On comprend le contexte (le climat tue, les \u00c9tats ne bougent pas, alors quelqu’un force l’action). Mais Robinson refuse de psychologiser. Il maintient l’opacit\u00e9.\nC’est contre-intuitif. On nous apprend que les bons personnages ont de la profondeur psychologique. Qu’il faut montrer leurs motivations. Expliquer pourquoi ils font ce qu’ils font.\nRobinson dit non. Pour la violence politique collective, l’opacit\u00e9 est plus juste. Plus honn\u00eate. Plus dangereuse.\nPourquoi c’est difficile \u00e0 \u00e9crire\nLa plupart des fictions climatiques \u00e9vitent ce terrain. Soit elles misent sur la tech (on invente une solution), soit sur la diplomatie (on n\u00e9gocie), soit sur l’effondrement (tout est foutu).\nRares sont celles qui montrent la violence politique collective comme strat\u00e9gie cr\u00e9dible. Et encore plus rares celles qui la montrent sans la psychologiser, sans la rendre confortable moralement.\nRobinson semble le faire. Sans tomber dans le thriller manich\u00e9en. Sans glorifier. Sans condamner. En maintenant l’inconfort. \nEn refermant le bouquin j’ai eu une image troublante concernant ma mani\u00e8re de m’installer \u00e0 ma table pour \u00e9crire des fictions. J’ai eu l’impression d’\u00eatre dans le film Vol au dessus d’un nid de coucou et qu’on m’avait flanqu\u00e9 sous camisole chimique. Une camisole de gentillesse<\/em> <\/p>\n french version<\/a><\/em><\/p>\n I don’t remember where I met him. Not at A Brasileira, that much I know. Perhaps a side street in M\u00e1rtires, perhaps a smoke-filled room near Sacramentos. Places blur when someone has come to matter. Time too. Were we twenty, thirty, forty ? I can’t retrieve the label. I know only that Fernando took his place in my life as if it had been waiting for him, and that I followed him, with my scribbler’s air, convinced that melancholy was a kind of passage.\nLisbon I see again in steep slopes, in jasmine trailing through the evenings, and in that slightly sour white wine that kept us company. We walked a great deal. Long stretches without speaking, except to decide on a glass, a counter, a patch of shade when the light grew too hard.\nFernando worked at the port : translations for freight forwarders, nothing glorious, but he held to it with a kind of poor elegance. Dark hat, cheap glasses, thin mustache, elbows worn shiny with use. He arrived in late afternoon, measured steps, as if not wanting to disturb the pavement. He had that slight smile that never quite opens. His gravity sometimes made me laugh inwardly, it seemed so mismatched with the life shouting around us, but I held back ; then we’d go drink, and watch the neighborhood stir without joining in.\nHe spoke little. When he let slip the name of some unknown city, it was like a match in the dark. One day I understood he’d grown up in Durban, because of his clean English, without accent, and a way of pronouncing certain words as if they came back to him from far off. He carried a constant melancholy, not the spectacular kind : something that veiled his gaze behind the lenses, even when he simply seemed tired. Always discreet, always exact.\nHe wrote, of course. Otherwise, what was the point of such fidelity ? On evenings when we’d gone too far already, he’d read me his poems first in Portuguese, for the music, then translate in his way, half French, half English, searching for the exact point. I understood the language poorly, but I heard the material : the dry consonants, the wet vowels, the line held without emphasis, spoken in an almost cold voice.\nI still hear him sometimes, long after, in his hesitant French : \"To sail is precious, to live is not precious.\"<\/p>",
"content_text": " *[french version->https:\/\/ledibbouk.net\/Les-ombres-de-Lisbonne-Rencontre-avec-Fernando-Pessoa.html]* I don't remember where I met him. Not at A Brasileira, that much I know. Perhaps a side street in M\u00e1rtires, perhaps a smoke-filled room near Sacramentos. Places blur when someone has come to matter. Time too. Were we twenty, thirty, forty? I can't retrieve the label. I know only that Fernando took his place in my life as if it had been waiting for him, and that I followed him, with my scribbler's air, convinced that melancholy was a kind of passage. Lisbon I see again in steep slopes, in jasmine trailing through the evenings, and in that slightly sour white wine that kept us company. We walked a great deal. Long stretches without speaking, except to decide on a glass, a counter, a patch of shade when the light grew too hard. Fernando worked at the port: translations for freight forwarders, nothing glorious, but he held to it with a kind of poor elegance. Dark hat, cheap glasses, thin mustache, elbows worn shiny with use. He arrived in late afternoon, measured steps, as if not wanting to disturb the pavement. He had that slight smile that never quite opens. His gravity sometimes made me laugh inwardly, it seemed so mismatched with the life shouting around us, but I held back; then we'd go drink, and watch the neighborhood stir without joining in. He spoke little. When he let slip the name of some unknown city, it was like a match in the dark. One day I understood he'd grown up in Durban, because of his clean English, without accent, and a way of pronouncing certain words as if they came back to him from far off. He carried a constant melancholy, not the spectacular kind: something that veiled his gaze behind the lenses, even when he simply seemed tired. Always discreet, always exact. He wrote, of course. Otherwise, what was the point of such fidelity? On evenings when we'd gone too far already, he'd read me his poems first in Portuguese, for the music, then translate in his way, half French, half English, searching for the exact point. I understood the language poorly, but I heard the material: the dry consonants, the wet vowels, the line held without emphasis, spoken in an almost cold voice. I still hear him sometimes, long after, in his hesitant French: \"To sail is precious, to live is not precious.\" ",
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"date_published": "2026-02-09T09:53:19Z",
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"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " J’avais, toutefois, plusieurs raisons pour refuser d’agir ainsi : les unes, d’une nature tout \u00e0 fait personnelle et ne concernant que moi ; les autres, il est vrai, un peu diff\u00e9rentes. (Poe — Les aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket)<\/p>\n<\/blockquote>\n Trouver sa singularit\u00e9 demande en premier lieu d’apprendre \u00e0 dire non. Non, je ne suis pas d’accord avec tout ce que vous dites. Non je n’ai pas envie de marcher au pas cadenc\u00e9. Non je n’ai pas du tout l’intention d’apprendre la liste des num\u00e9ros de d\u00e9partements fran\u00e7ais et leurs chefs-lieux. Non deux plus deux ne font pas obligatoirement quatre. Non non et non. Ensuite le prix \u00e0 payer est la collection de mauvais points que l’on va r\u00e9colter et une certaine sensation d’isolement.<\/p>\n Voil\u00e0 comment commence cette journ\u00e9e. C’est assez bancal.<\/p>\n Peut-\u00eatre qu’il faut que j’essaie de soumettre ce d\u00e9but \u00e0 l’IA.<\/p>\n J’avais plusieurs raisons de dire non : les unes d’ordre personnel, les autres, il est vrai, un peu diff\u00e9rentes. Faire de la litt\u00e9rature, par exemple, devrait me para\u00eetre insurmontable. Et pourtant j’\u00e9cris. Tout ce que j’\u00e9cris ressemble \u00e0 un mensonge — alors autant appeler \u00e7a de la litt\u00e9rature, puisque c’est ce qu’on fait en litt\u00e9rature : mentir avec m\u00e9thode. Ma vie est m\u00e9diocre. En l’\u00e9crivant, je l’exag\u00e8re. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que quelque chose devient litt\u00e9raire : dans l’exag\u00e9ration, pas dans la v\u00e9rit\u00e9. Cependant, en relisant ces carnets, je reste insatisfait. Ou plut\u00f4t : il faut que je le reste. Je l’ai encore constat\u00e9 hier. Le m\u00e9canisme est toujours le m\u00eame : id\u00e9e fulgurante, passage \u00e0 l’acte d\u00e9sordonn\u00e9, r\u00e9sultat sous les yeux, insatisfaction. L’insatisfaction ne me fait pas revenir sur les textes pour les am\u00e9liorer. Elle me pousse \u00e0 \u00e9crire de nouveaux brouillons qui me d\u00e9cevront bient\u00f4t. Je m’assassine en les relisant. C’est un m\u00e9canisme de protection : prendre les devants, me d\u00e9molir avant qu’un autre ne s’en charge. Une fois assassin\u00e9 de ma propre main, je ne crains plus aucun assassinat. Maintenant, pourquoi \u00e9crire cela ce matin ? Qui cela int\u00e9resse ? M\u00eame pas moi, puisque je vis avec ce m\u00e9canisme depuis des d\u00e9cennies. Ce qui a chang\u00e9 : je ne fuis plus l’insatisfaction. Je ne m’y vautre pas. Je la suis comme une piste. Elle me montre en creux la m\u00e9diocrit\u00e9 qu’il y aurait \u00e0 \u00eatre content de ce que je fais. C’est donc de la litt\u00e9rature. Mais est-ce de la bonne litt\u00e9rature ? La question n’a aucun sens. Bon pour qui ? Pour quel tribunal ? L’insatisfaction n’a que faire du bon.<\/p>\n \u00c7a pourrait passer. Mais non, \u00e7a ne passe toujours pas. \u00c7a ne passe pas car ce texte n’est pas tout \u00e0 fait de moi. D’accord mais dans ce cas comment faire pour qu’il soit \"vraiment\" de moi... Si je mets des guillemets \u00e0 la phrase que j’emprunte \u00e0 Poe on verra peut-\u00eatre que je suis un peu l\u00e0, mon ironie en tout cas. Mais non. C’est ridicule, et surtout \u00e7a ne r\u00e9sout rien.<\/p>\n Quels sont les choix \u00e0 partir de l\u00e0 ?<\/p>\n J’assume le fait d’\u00e9crire \u00e0 l’aide d’une IA. Pourquoi pas, finalement beaucoup le font, ce n’est pas un crime. Je salis le texte en introduisant des h\u00e9sitations, des maladresses. C’est plut\u00f4t chiant \u00e0 faire et surtout c’est artificiel. J’assume le fait qu’il ne s’agit que d’un \"exercice avec l’IA\" ainsi j’ai la sensation d’ob\u00e9ir \u00e0 je ne sais quelle injonction de transparence.<\/p>\n Mais soyons clairs. Le vrai probl\u00e8me c’est que ce texte dans la forme actuelle restitu\u00e9 par l’IA est trop clean, trop lisse et que d’une certaine fa\u00e7on il pourrait tout \u00e0 fait me plaire. C’est-\u00e0-dire qu’en le pr\u00e9sentant comme texte \u00e9crit par moi-m\u00eame il indiquerait que je suis un \"vrai \u00e9crivain\" dans ce que le consensuel imagine qu’est un v\u00e9ritable \u00e9crivain. Ce consensuel est \u00e9galement log\u00e9 en moi. Comment ne pourrait-il pas l’\u00eatre. Depuis le temps.<\/p>\n Je crois que je tourne autour d’une id\u00e9e qui a commenc\u00e9 \u00e0 me travailler diff\u00e9remment depuis hier. Je l’ai prise comme une blague mais il est possible que sous cette plaisanterie se cache autre chose dont je ne me suis pas aper\u00e7u.<\/p>\n \"Plus rien ne sera comme avant.\"<\/p>\n Ce dont je me suis aper\u00e7u aussi dans cette conversation avec l’IA et que je lui ai livr\u00e9 :<\/p>\n En fait ce \u00e0 quoi je pense d\u00e9sormais c’est qui est en train de parler avec toi ? Est-ce moi l’auteur de ces textes ou bien le personnage du narrateur de ces textes. Car tous ces textes sont rang\u00e9s dans une rubrique \"autofiction\". Il est possible qu’au moment o\u00f9 j’\u00e9cris j’oublie qui je suis vraiment et je retrouve ce malaise dans notre conversation.<\/p>\n Le probl\u00e8me n’est pas technique (lisser vs salir). C’est un probl\u00e8me d’\u00e9nonciation. Quand j’\u00e9cris les textes de carnets seul, l’oscillation auteur\/narrateur reste floue, productive. Je ne sais pas toujours qui parle, et c’est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e7a qui permet l’\u00e9criture. Le flou est la condition.<\/p>\n Quand je parle \u00e0 la machine, je suis forc\u00e9 de choisir une position \u00e9nonciative stable. Parce qu’elle me demande de valider, de choisir, de d\u00e9cider. Elle m’oblige \u00e0 \u00eatre \"l’auteur\" qui contr\u00f4le, qui sait ce qu’il veut dire. Et \u00e7a bloque le narrateur-personnage qui, lui, ne sait pas, qui t\u00e2tonne, qui s’\u00e9gare.<\/p>\n Voici donc ce qui s’est pass\u00e9 exactement ce matin : j’ai essay\u00e9 de travailler un texte de carnet avec une IA. Mais en travaillant avec elle, j’ai quitt\u00e9 la posture du narrateur-personnage pour endosser celle de l’auteur-contr\u00f4leur. Et le texte qui en sort est propre, ma\u00eetris\u00e9, mort — parce qu’il n’est plus \u00e9crit depuis la bonne place.<\/p>\n Enfin la vraie question n’est peut-\u00eatre pas qui parle avec la machine, mais peut-on \u00e9crire de l’autofiction avec une IA ?<\/p>\n Il me faut donc revenir \u00e0 ces pr\u00e9requis, m’oublier en tant qu’auteur et redevenir ce boulet de narrateur.<\/p>\n Ce qui me pousse c’est toujours le sentiment d’insatisfaction. Donc j’\u00e9cris trois lignes ce matin et je les trouve \u00e9videmment bancales. Je les soumets \u00e0 l’IA sachant pertinemment qu’elle va les rendre \"propres\", lisibles par le plus grand nombre. C’est ce qu’elle fait effectivement. Elle le fait en argumentant et je ne peux pas aller tout \u00e0 fait contre ses arguments. En m\u00eame temps l’insatisfaction se m\u00e9tamorphose en sensation de nullit\u00e9. Quoi tu pr\u00e9tends \u00e9crire et tu n’es m\u00eame pas capable d’aligner cinq mots dans une phrase qui tient la route. Ben\u00eat ! Je dois me reprendre. Plut\u00f4t que de rejeter en bloc tout ce que l’IA me propose j’essaie de comprendre ce qu’elle veut dire. Ou plut\u00f4t non ce n’est pas ce que je veux vraiment dire. Ce n’est pas comprendre, comprendre il n’y a pas de probl\u00e8me. Pour comprendre je comprends depuis le d\u00e9but je crois. On veut m’enfoncer quelque chose dans le cr\u00e2ne et moi je refuse. Je ne comprends pas la raison pour laquelle on veut que je vois les choses de cette mani\u00e8re consensuelle alors que justement ce que je vois ne l’est absolument pas. Cependant je m’accroche. Il en r\u00e9sulte un texte bref. Un texte tout ce qu’il y a de bien propre. De trop propre sans doute puisque je reviens de ma nullit\u00e9 vers la simple insatisfaction. Je reviens \u00e0 mon point de d\u00e9part en quelque sorte. J’ai tourn\u00e9 en rond autour de quelque chose d’insaisissable une fois encore.<\/p>\n Le sentiment d’insatisfaction se transforme en quelque chose d’autre. Je pense qu’il s’agit d’un leurre de m\u00eame nature. La qu\u00eate de sinc\u00e9rit\u00e9, d’honn\u00eatet\u00e9. Et comme je sais pertinemment tout au fond de moi que c’est un leurre, je l’exag\u00e8re, je caricature cette sinc\u00e9rit\u00e9 dans la tournure m\u00eame de mes phrases que je rends bancales, maladroites, parce que la sinc\u00e9rit\u00e9 pour moi ne peut se dispenser d’\u00eatre maladroite, \u00e9videmment.<\/p>\n \u00c0 la fin je me perds, je ne sais plus qui je suis vraiment, est-ce que je suis l’auteur de ce texte, le narrateur, le dibbouk, tout semble se confondre en une entit\u00e9 inqui\u00e9tante et hostile surtout \u00e0 toute collectivit\u00e9. Cette hostilit\u00e9 est un mode de la solitude. En existe-t-il d’autres j’aimerais bien le savoir.<\/p>",
"content_text": " >J'avais, toutefois, plusieurs raisons pour refuser d'agir ainsi : les unes, d'une nature tout \u00e0 fait personnelle et ne concernant que moi ; les autres, il est vrai, un peu diff\u00e9rentes. (Poe \u2014 Les aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket) Trouver sa singularit\u00e9 demande en premier lieu d'apprendre \u00e0 dire non. Non, je ne suis pas d'accord avec tout ce que vous dites. Non je n'ai pas envie de marcher au pas cadenc\u00e9. Non je n'ai pas du tout l'intention d'apprendre la liste des num\u00e9ros de d\u00e9partements fran\u00e7ais et leurs chefs-lieux. Non deux plus deux ne font pas obligatoirement quatre. Non non et non. Ensuite le prix \u00e0 payer est la collection de mauvais points que l'on va r\u00e9colter et une certaine sensation d'isolement. Voil\u00e0 comment commence cette journ\u00e9e. C'est assez bancal. Peut-\u00eatre qu'il faut que j'essaie de soumettre ce d\u00e9but \u00e0 l'IA. J'avais plusieurs raisons de dire non : les unes d'ordre personnel, les autres, il est vrai, un peu diff\u00e9rentes. Faire de la litt\u00e9rature, par exemple, devrait me para\u00eetre insurmontable. Et pourtant j'\u00e9cris. Tout ce que j'\u00e9cris ressemble \u00e0 un mensonge \u2014 alors autant appeler \u00e7a de la litt\u00e9rature, puisque c'est ce qu'on fait en litt\u00e9rature : mentir avec m\u00e9thode. Ma vie est m\u00e9diocre. En l'\u00e9crivant, je l'exag\u00e8re. C'est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que quelque chose devient litt\u00e9raire : dans l'exag\u00e9ration, pas dans la v\u00e9rit\u00e9. Cependant, en relisant ces carnets, je reste insatisfait. Ou plut\u00f4t : il faut que je le reste. Je l'ai encore constat\u00e9 hier. Le m\u00e9canisme est toujours le m\u00eame : id\u00e9e fulgurante, passage \u00e0 l'acte d\u00e9sordonn\u00e9, r\u00e9sultat sous les yeux, insatisfaction. L'insatisfaction ne me fait pas revenir sur les textes pour les am\u00e9liorer. Elle me pousse \u00e0 \u00e9crire de nouveaux brouillons qui me d\u00e9cevront bient\u00f4t. Je m'assassine en les relisant. C'est un m\u00e9canisme de protection : prendre les devants, me d\u00e9molir avant qu'un autre ne s'en charge. Une fois assassin\u00e9 de ma propre main, je ne crains plus aucun assassinat. Maintenant, pourquoi \u00e9crire cela ce matin ? Qui cela int\u00e9resse ? M\u00eame pas moi, puisque je vis avec ce m\u00e9canisme depuis des d\u00e9cennies. Ce qui a chang\u00e9 : je ne fuis plus l'insatisfaction. Je ne m'y vautre pas. Je la suis comme une piste. Elle me montre en creux la m\u00e9diocrit\u00e9 qu'il y aurait \u00e0 \u00eatre content de ce que je fais. C'est donc de la litt\u00e9rature. Mais est-ce de la bonne litt\u00e9rature ? La question n'a aucun sens. Bon pour qui ? Pour quel tribunal ? L'insatisfaction n'a que faire du bon. \u00c7a pourrait passer. Mais non, \u00e7a ne passe toujours pas. \u00c7a ne passe pas car ce texte n'est pas tout \u00e0 fait de moi. D'accord mais dans ce cas comment faire pour qu'il soit \"vraiment\" de moi... Si je mets des guillemets \u00e0 la phrase que j'emprunte \u00e0 Poe on verra peut-\u00eatre que je suis un peu l\u00e0, mon ironie en tout cas. Mais non. C'est ridicule, et surtout \u00e7a ne r\u00e9sout rien. Quels sont les choix \u00e0 partir de l\u00e0 ? J'assume le fait d'\u00e9crire \u00e0 l'aide d'une IA. Pourquoi pas, finalement beaucoup le font, ce n'est pas un crime. Je salis le texte en introduisant des h\u00e9sitations, des maladresses. C'est plut\u00f4t chiant \u00e0 faire et surtout c'est artificiel. J'assume le fait qu'il ne s'agit que d'un \"exercice avec l'IA\" ainsi j'ai la sensation d'ob\u00e9ir \u00e0 je ne sais quelle injonction de transparence. Mais soyons clairs. Le vrai probl\u00e8me c'est que ce texte dans la forme actuelle restitu\u00e9 par l'IA est trop clean, trop lisse et que d'une certaine fa\u00e7on il pourrait tout \u00e0 fait me plaire. C'est-\u00e0-dire qu'en le pr\u00e9sentant comme texte \u00e9crit par moi-m\u00eame il indiquerait que je suis un \"vrai \u00e9crivain\" dans ce que le consensuel imagine qu'est un v\u00e9ritable \u00e9crivain. Ce consensuel est \u00e9galement log\u00e9 en moi. Comment ne pourrait-il pas l'\u00eatre. Depuis le temps. Je crois que je tourne autour d'une id\u00e9e qui a commenc\u00e9 \u00e0 me travailler diff\u00e9remment depuis hier. Je l'ai prise comme une blague mais il est possible que sous cette plaisanterie se cache autre chose dont je ne me suis pas aper\u00e7u. \"Plus rien ne sera comme avant.\" Ce dont je me suis aper\u00e7u aussi dans cette conversation avec l'IA et que je lui ai livr\u00e9 : En fait ce \u00e0 quoi je pense d\u00e9sormais c'est qui est en train de parler avec toi ? Est-ce moi l'auteur de ces textes ou bien le personnage du narrateur de ces textes. Car tous ces textes sont rang\u00e9s dans une rubrique \"autofiction\". Il est possible qu'au moment o\u00f9 j'\u00e9cris j'oublie qui je suis vraiment et je retrouve ce malaise dans notre conversation. Le probl\u00e8me n'est pas technique (lisser vs salir). C'est un probl\u00e8me d'\u00e9nonciation. Quand j'\u00e9cris les textes de carnets seul, l'oscillation auteur\/narrateur reste floue, productive. Je ne sais pas toujours qui parle, et c'est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e7a qui permet l'\u00e9criture. Le flou est la condition. Quand je parle \u00e0 la machine, je suis forc\u00e9 de choisir une position \u00e9nonciative stable. Parce qu'elle me demande de valider, de choisir, de d\u00e9cider. Elle m'oblige \u00e0 \u00eatre \"l'auteur\" qui contr\u00f4le, qui sait ce qu'il veut dire. Et \u00e7a bloque le narrateur-personnage qui, lui, ne sait pas, qui t\u00e2tonne, qui s'\u00e9gare. Voici donc ce qui s'est pass\u00e9 exactement ce matin : j'ai essay\u00e9 de travailler un texte de carnet avec une IA. Mais en travaillant avec elle, j'ai quitt\u00e9 la posture du narrateur-personnage pour endosser celle de l'auteur-contr\u00f4leur. Et le texte qui en sort est propre, ma\u00eetris\u00e9, mort \u2014 parce qu'il n'est plus \u00e9crit depuis la bonne place. Enfin la vraie question n'est peut-\u00eatre pas qui parle avec la machine, mais peut-on \u00e9crire de l'autofiction avec une IA ? Il me faut donc revenir \u00e0 ces pr\u00e9requis, m'oublier en tant qu'auteur et redevenir ce boulet de narrateur. Ce qui me pousse c'est toujours le sentiment d'insatisfaction. Donc j'\u00e9cris trois lignes ce matin et je les trouve \u00e9videmment bancales. Je les soumets \u00e0 l'IA sachant pertinemment qu'elle va les rendre \"propres\", lisibles par le plus grand nombre. C'est ce qu'elle fait effectivement. Elle le fait en argumentant et je ne peux pas aller tout \u00e0 fait contre ses arguments. En m\u00eame temps l'insatisfaction se m\u00e9tamorphose en sensation de nullit\u00e9. Quoi tu pr\u00e9tends \u00e9crire et tu n'es m\u00eame pas capable d'aligner cinq mots dans une phrase qui tient la route. Ben\u00eat ! Je dois me reprendre. Plut\u00f4t que de rejeter en bloc tout ce que l'IA me propose j'essaie de comprendre ce qu'elle veut dire. Ou plut\u00f4t non ce n'est pas ce que je veux vraiment dire. Ce n'est pas comprendre, comprendre il n'y a pas de probl\u00e8me. Pour comprendre je comprends depuis le d\u00e9but je crois. On veut m'enfoncer quelque chose dans le cr\u00e2ne et moi je refuse. Je ne comprends pas la raison pour laquelle on veut que je vois les choses de cette mani\u00e8re consensuelle alors que justement ce que je vois ne l'est absolument pas. Cependant je m'accroche. Il en r\u00e9sulte un texte bref. Un texte tout ce qu'il y a de bien propre. De trop propre sans doute puisque je reviens de ma nullit\u00e9 vers la simple insatisfaction. Je reviens \u00e0 mon point de d\u00e9part en quelque sorte. J'ai tourn\u00e9 en rond autour de quelque chose d'insaisissable une fois encore. Le sentiment d'insatisfaction se transforme en quelque chose d'autre. Je pense qu'il s'agit d'un leurre de m\u00eame nature. La qu\u00eate de sinc\u00e9rit\u00e9, d'honn\u00eatet\u00e9. Et comme je sais pertinemment tout au fond de moi que c'est un leurre, je l'exag\u00e8re, je caricature cette sinc\u00e9rit\u00e9 dans la tournure m\u00eame de mes phrases que je rends bancales, maladroites, parce que la sinc\u00e9rit\u00e9 pour moi ne peut se dispenser d'\u00eatre maladroite, \u00e9videmment. \u00c0 la fin je me perds, je ne sais plus qui je suis vraiment, est-ce que je suis l'auteur de ce texte, le narrateur, le dibbouk, tout semble se confondre en une entit\u00e9 inqui\u00e9tante et hostile surtout \u00e0 toute collectivit\u00e9. 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"title": "L'intention dans la profondeur ",
"date_published": "2026-02-08T20:33:03Z",
"date_modified": "2026-02-08T20:33:03Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " On l’appelait Th\u00e9ophane, mais ce n’\u00e9tait pas son vrai nom. Son vrai nom, sa m\u00e8re le lui avait donn\u00e9 en g\u00e9orgien, dans une langue que Constantinople ne parlait pas. Il l’avait perdu quelque part entre le port et l’atelier, entre son arriv\u00e9e \u00e0 neuf ans sur un bateau de marchands et son premier jour comme apprenti chez Kosmas l’iconographe. Kosmas lui avait dit : ici tu t’appelles Th\u00e9ophane, celui qui montre Dieu. Et Th\u00e9ophane avait appris \u00e0 montrer Dieu.<\/p>\n Vingt ans de pigments broy\u00e9s \u00e0 l’aube. Vingt ans de jaune d’\u0153uf m\u00eal\u00e9 \u00e0 la poussi\u00e8re d’or. Vingt ans de visages — le Christ Pantocrator aux yeux qui vous suivent quel que soit l’angle, la Th\u00e9otokos dont le bleu du manteau exigeait trois couches de lapis-lazuli, les saints aux regards fixes qui ne cillaient jamais parce que ciller c’est douter et qu’un saint ne doute pas. Th\u00e9ophane connaissait chaque visage comme on conna\u00eet celui de ses enfants. Il en avait peint des centaines. Sur bois de tilleul pour les ic\u00f4nes portatives. Sur pl\u00e2tre frais pour les murs des \u00e9glises. Sur les tesselles d’or des mosa\u00efques quand Kosmas, devenu vieux, lui avait confi\u00e9 les commandes de Sainte-Sophie.<\/p>\n Th\u00e9ophane avait les mains d’un peintre — des mains ab\u00eem\u00e9es, crevass\u00e9es, teintes en permanence. Le bleu du lapis sous les ongles de la main gauche. L’ocre de la terre de Cappadoce dans les lignes de la paume droite. Kosmas disait : un iconographe ne peint pas avec ses mains, il peint avec ses yeux. C’\u00e9tait faux. Th\u00e9ophane peignait avec ses mains. Ses yeux ne faisaient que suivre.<\/p>\n Le 7 janvier 730, l’\u00e9dit imp\u00e9rial fut lu sur le forum de Constantin. Un soldat monta sur le socle de la colonne de porphyre et d\u00e9roula le parchemin. Th\u00e9ophane \u00e9tait dans la foule, entre un poissonnier et une femme qui portait un enfant. Le soldat lut d’une voix plate, sans conviction ni h\u00e9sitation — la voix d’un homme qui lit un texte sans le comprendre :<\/p>\n Par ordre de L\u00e9on, basileus des Romains, \u00e9gal aux ap\u00f4tres, les images peintes ou sculpt\u00e9es repr\u00e9sentant le Christ, la Th\u00e9otokos et les saints sont d\u00e9clar\u00e9es contraires \u00e0 la foi. Toute ic\u00f4ne devra \u00eatre remise aux autorit\u00e9s imp\u00e9riales pour destruction. Tout mur peint devra \u00eatre recouvert de chaux. Toute mosa\u00efque devra \u00eatre d\u00e9mont\u00e9e ou blanchie. Quiconque fabriquera, conservera ou v\u00e9n\u00e9rera une image sera jug\u00e9 pour idol\u00e2trie.<\/em><\/p>\n La femme \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Th\u00e9ophane serra son enfant contre elle. Le poissonnier cracha par terre. Th\u00e9ophane ne bougea pas. Il regarda ses mains. Le bleu et l’ocre \u00e9taient toujours l\u00e0, incrust\u00e9s dans la peau. Il faudrait lui arracher les mains pour les effacer.<\/p>\n Ils vinrent le chercher trois jours plus tard. Pas des soldats — des fonctionnaires. Deux hommes en tuniques grises qui portaient des tablettes de cire et parlaient un grec administratif, sans adjectifs. Ils connaissaient son nom, son atelier, la liste de ses commandes. Ils savaient qu’il avait peint la mosa\u00efque de l’abside nord de Sainte-Sophie — un Christ de quatre m\u00e8tres, tesselles d’or et de verre bleu, achev\u00e9 deux ans plus t\u00f4t. Ils le savaient parce que c’\u00e9tait \u00e9crit sur leurs tablettes. Tout \u00e9tait \u00e9crit sur leurs tablettes.<\/p>\n -- Th\u00e9ophane, iconographe de premi\u00e8re classe, atelier du quartier des Blachernes. Vous \u00eates r\u00e9quisitionn\u00e9 pour le programme de purification visuelle. Vous vous pr\u00e9senterez demain \u00e0 Sainte-Sophie avec vos outils. Vous recevrez de la chaux et des instructions.<\/p>\n -- Des instructions pour quoi ?<\/p>\n -- Pour recouvrir les mosa\u00efques que vous avez r\u00e9alis\u00e9es.<\/p>\n Th\u00e9ophane les regarda. Le plus jeune des deux fonctionnaires \u00e9vita son regard. L’autre, le plus vieux, soutint le sien avec l’indiff\u00e9rence polie de quelqu’un qui a d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9 cette phrase cent fois.<\/p>\n -- Vous \u00eates le mieux plac\u00e9, ajouta le vieux fonctionnaire. Vous connaissez les surfaces. Vous savez o\u00f9 le pl\u00e2tre adh\u00e8re et o\u00f9 il faut gratter avant d’appliquer la chaux. L’empereur ne veut pas de travail b\u00e2cl\u00e9. Les images doivent dispara\u00eetre proprement.<\/p>\n Proprement.<\/em> Th\u00e9ophane entendit le mot et le mot resta en lui comme une \u00e9charde.<\/p>\n Le lendemain, il entra dans Sainte-Sophie par la porte sud-ouest, celle des artisans. Il portait un seau de chaux, un pinceau \u00e0 manche long, un grattoir. Les m\u00eames outils qu’il utilisait pour pr\u00e9parer les murs avant de peindre. Les m\u00eames gestes, invers\u00e9s.<\/p>\n La nef \u00e9tait vide. L’empereur avait fait \u00e9vacuer l’\u00e9glise pour la dur\u00e9e des travaux. Pas de fid\u00e8les, pas de pr\u00eatres, pas de chants. Rien que l’espace immense sous la coupole et la lumi\u00e8re qui tombait des quarante fen\u00eatres du tambour en colonnes obliques, dor\u00e9es, presque solides.<\/p>\n Et les visages.<\/p>\n Ils \u00e9taient partout. Sur les murs, dans les absides, sous les arcs, entre les colonnes. Des centaines de visages qui regardaient Th\u00e9ophane depuis les mosa\u00efques qu’il avait pos\u00e9es tesselle par tesselle, ou que Kosmas avait pos\u00e9es avant lui, ou que des ma\u00eetres inconnus avaient pos\u00e9es des si\u00e8cles plus t\u00f4t. Le Christ Pantocrator dans la coupole. La Vierge dans l’abside. Les archanges sur les pendentifs. Les saints en procession le long de la nef. Des yeux immenses, bord\u00e9s de noir, sur fond d’or.<\/p>\n Th\u00e9ophane posa le seau de chaux. Il leva la t\u00eate vers le Christ de l’abside nord. Son Christ. Celui qu’il avait mis huit mois \u00e0 composer — chaque tesselle choisie, taill\u00e9e, plac\u00e9e avec une pr\u00e9cision qui relevait moins de l’art que de la pri\u00e8re. Le visage le regardait. Les yeux \u00e9taient l\u00e9g\u00e8rement asym\u00e9triques — l’\u0153il gauche un peu plus ouvert que le droit. Th\u00e9ophane se souvenait de ce choix. Kosmas lui avait enseign\u00e9 : la sym\u00e9trie parfaite est morte. Un visage vivant est toujours un peu d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9. C’est dans l’asym\u00e9trie que le regard s’anime.<\/p>\n Il trempa le pinceau dans la chaux. La chaux \u00e9tait \u00e9paisse, blanche, opaque. Elle sentait la pierre calcin\u00e9e. Il leva le pinceau vers le mur.<\/p>\n Sa main ne tremblait pas. Un iconographe a la main s\u00fbre. Vingt ans de pigments, vingt ans de traits fins sur des surfaces difficiles. La main savait. Elle avait toujours su.<\/p>\n Le premier coup de pinceau recouvrit le bord gauche du visage. L’oreille du Christ disparut sous le blanc. Puis la joue. Puis le contour de la m\u00e2choire. Th\u00e9ophane travaillait m\u00e9thodiquement, de l’ext\u00e9rieur vers l’int\u00e9rieur, comme on le lui avait appris pour la pose des tesselles — mais \u00e0 l’envers. Il d\u00e9-composait le visage. Il le d\u00e9-cr\u00e9ait.<\/p>\n Quand il atteignit les yeux, il s’arr\u00eata.<\/p>\n Pas par \u00e9motion. Pas par pi\u00e9t\u00e9. Par un r\u00e9flexe de peintre. Les yeux \u00e9taient la derni\u00e8re chose qu’on peignait sur une ic\u00f4ne et devaient \u00eatre la derni\u00e8re chose qu’on effa\u00e7ait. Kosmas disait : les yeux sont la porte. On ouvre en dernier, on ferme en dernier.<\/p>\n Il recouvrit l’\u0153il droit. Puis l’\u0153il gauche — le plus ouvert, le vivant. La chaux engloutit le regard. Le mur devint blanc. Lisse. Muet.<\/p>\n Th\u00e9ophane descendit de l’\u00e9chafaudage. Il se lava les mains dans le seau d’eau. La chaux lui br\u00fblait la peau. Il regarda le mur blanchi. Un rectangle p\u00e2le l\u00e0 o\u00f9 le Christ avait \u00e9t\u00e9. Autour, les autres mosa\u00efques continuaient de regarder, intactes encore, en sursis.<\/p>\n Il sortit de Sainte-Sophie. La lumi\u00e8re du dehors le frappa comme une gifle.<\/p>\n Il revint le lendemain. Et le jour suivant. Et celui d’apr\u00e8s. Mur par mur, abside par abside, les visages disparaissaient. Th\u00e9ophane les effa\u00e7ait avec la m\u00eame pr\u00e9cision qu’il les avait peints. Les fonctionnaires en tuniques grises passaient chaque soir pour inspecter le travail. Ils cochaient des cases sur leurs tablettes de cire. Abside nord : effac\u00e9e. Mur est : en cours. Pendentifs : programm\u00e9s.<\/em> L’effacement avait son administration, ses formulaires, sa logique.<\/p>\n Le cinqui\u00e8me jour, Th\u00e9ophane arriva \u00e0 l’aube et monta sur l’\u00e9chafaudage pour attaquer le mur ouest. Il d\u00e9boucha le seau de chaux. Il leva les yeux vers la surface qu’il devait blanchir.<\/p>\n Et il vit.<\/p>\n Sur le mur de l’abside nord — celui qu’il avait recouvert cinq jours plus t\u00f4t — quelque chose transparaissait sous la chaux. Une ombre. \u00c0 peine visible. Un l\u00e9ger assombrissement de la surface blanche, comme une tache d’humidit\u00e9. Mais ce n’\u00e9tait pas une tache d’humidit\u00e9. C’\u00e9tait un contour.<\/p>\n Le contour d’une joue.<\/p>\n Th\u00e9ophane descendit de l’\u00e9chafaudage. Il traversa la nef et se planta devant le mur blanchi. De pr\u00e8s, l’ombre \u00e9tait plus nette. Les pigments de la mosa\u00efque — l’ocre, le brun, le noir des contours — suintaient \u00e0 travers la chaux. Lentement, comme du sang \u00e0 travers un pansement. La couche blanche n’\u00e9tait pas assez \u00e9paisse, ou les pigments \u00e9taient trop profonds, ou la chaux n’avait pas adh\u00e9r\u00e9 correctement au pl\u00e2tre sous-jacent.<\/p>\n Ou autre chose.<\/p>\n Th\u00e9ophane toucha le mur. La chaux \u00e9tait s\u00e8che. Les pigments n’auraient pas d\u00fb traverser une couche s\u00e8che. Il connaissait ses mat\u00e9riaux — vingt ans de m\u00e9tier. La chaux s\u00e8che est imperm\u00e9able. Rien ne passe. Rien ne devrait passer.<\/p>\n Il appliqua une deuxi\u00e8me couche. \u00c9paisse, soigneuse. Il attendit qu’elle s\u00e8che. Il alla travailler sur le mur ouest. Quand il revint deux heures plus tard, l’ombre \u00e9tait revenue. Plus nette. On distinguait maintenant la courbe de la m\u00e2choire et le d\u00e9but du cou.<\/p>\n Le visage revenait.<\/p>\n Th\u00e9ophane ne dit rien aux fonctionnaires. Il appliqua une troisi\u00e8me couche. Le lendemain, l’ombre du visage \u00e9tait de nouveau l\u00e0, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d’elle, une deuxi\u00e8me ombre apparaissait — l’oreille gauche, celle qu’il avait effac\u00e9e en premier. Le visage se reconstituait dans l’ordre inverse de sa destruction. Comme si la mosa\u00efque se souvenait de la s\u00e9quence et la rejouait \u00e0 l’envers.<\/p>\n Il v\u00e9rifia les autres murs. Le mur de la nef sud, blanchi trois jours plus t\u00f4t, montrait les premiers signes : des aur\u00e9oles sombres, circulaires, l\u00e0 o\u00f9 se trouvaient les t\u00eates des saints en procession. Le pendentif nord-est, blanchi la veille seulement, \u00e9tait encore blanc. Mais Th\u00e9ophane savait que ce n’\u00e9tait qu’une question de temps.<\/p>\n Il s’assit sur les dalles froides de la nef. La lumi\u00e8re tombait des quarante fen\u00eatres. Sainte-Sophie \u00e9tait silencieuse, blanche, aveugle — un cr\u00e2ne vid\u00e9 de ses pens\u00e9es. Mais sous le blanc, les pens\u00e9es revenaient.<\/p>\n Th\u00e9ophane pensa \u00e0 Kosmas. \u00c0 ce que le vieux ma\u00eetre lui avait dit un jour, dans l’atelier, en broyant du lapis-lazuli dans le mortier de porphyre : Quand tu poses un pigment sur un mur, Th\u00e9ophane, tu ne d\u00e9poses pas de la couleur. Tu d\u00e9poses une intention. Et une intention, \u00e7a ne s’efface pas avec de la chaux. La chaux recouvre la surface. L’intention est dans la profondeur.<\/em><\/p>\n Th\u00e9ophane n’avait pas compris \u00e0 l’\u00e9poque. Il comprenait maintenant, assis sur les dalles, en regardant les fant\u00f4mes de visages remonter \u00e0 travers le blanc.<\/p>\n Ce n’\u00e9tait pas de la chimie. Les pigments ne traversaient pas la chaux parce qu’ils \u00e9taient mal fix\u00e9s ou parce que la couche \u00e9tait trop mince. Ils traversaient parce que ce qui les avait d\u00e9pos\u00e9s — la main, le souffle, l’intention du peintre — \u00e9tait plus profond que la surface. Le visage n’\u00e9tait pas sur<\/em> le mur. Il \u00e9tait dans<\/em> le mur. Il avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 la pierre pendant les si\u00e8cles o\u00f9 des milliers de regards s’\u00e9taient pos\u00e9s sur lui, l’avaient pri\u00e9, contempl\u00e9, aim\u00e9. Chaque regard avait enfonc\u00e9 le visage un peu plus profond\u00e9ment dans la mati\u00e8re. La chaux ne pouvait recouvrir que la surface. Et le visage n’\u00e9tait plus \u00e0 la surface depuis longtemps.<\/p>\n Les fonctionnaires revinrent le soir. Le plus vieux vit les ombres sur le mur de l’abside nord. Son visage ne changea pas — les visages des fonctionnaires ne changeaient jamais — mais sa main h\u00e9sita au-dessus de la tablette de cire.<\/p>\n -- Qu’est-ce que c’est ?<\/p>\n -- Les pigments remontent, dit Th\u00e9ophane. La chaux ne tient pas.<\/p>\n -- Remettez une couche.<\/p>\n -- J’en ai mis trois.<\/p>\n Le fonctionnaire regarda le mur. L’ombre de la joue, de la m\u00e2choire, du cou. L’\u0153il n’\u00e9tait pas encore revenu. Mais le contour de l’orbite se devinait, comme une empreinte laiss\u00e9e dans la neige par un visage qui s’y serait pos\u00e9.<\/p>\n -- Grattez, dit le fonctionnaire. Grattez la mosa\u00efque elle-m\u00eame. Arrachez les tesselles. S’il ne reste que la pierre nue, il n’y aura plus rien \u00e0 recouvrir.<\/p>\n Th\u00e9ophane ne r\u00e9pondit pas. Le fonctionnaire cocha une case sur sa tablette. Abside nord : retraitement n\u00e9cessaire.<\/em> Il sortit.<\/p>\n Th\u00e9ophane resta. La nuit tombait sur Sainte-Sophie. La lumi\u00e8re des quarante fen\u00eatres s’\u00e9teignait une par une, comme des yeux qui se ferment. Dans la p\u00e9nombre, les ombres sur les murs blanchis semblaient plus pr\u00e9sentes. Elles n’avaient pas besoin de lumi\u00e8re. Elles avaient leur propre luminosit\u00e9 — faible, souterraine, comme la phosphorescence des choses mortes qui ne savent pas qu’elles sont mortes.<\/p>\n Th\u00e9ophane monta sur l’\u00e9chafaudage. Il prit le grattoir. La m\u00eame lame courbe qui servait \u00e0 pr\u00e9parer les surfaces. Il la posa contre le mur, \u00e0 l’endroit de l’ombre. Il appuya.<\/p>\n La premi\u00e8re tesselle se d\u00e9tacha. Un petit carr\u00e9 d’or qui tomba dans sa main. Il \u00e9tait chaud.<\/p>\n Il en d\u00e9tacha une deuxi\u00e8me. Chaude aussi. Puis une troisi\u00e8me. Il les aligna dans sa paume. Trois carr\u00e9s d’or, arrach\u00e9s au visage du Christ. Ils ne brillaient pas — il faisait trop sombre — mais ils irradiaient une chaleur qui n’avait rien \u00e0 voir avec la temp\u00e9rature de la pierre.<\/p>\n Il gratta encore. Les tesselles tombaient. Le visage se d\u00e9faisait par morceaux. Ce n’\u00e9tait plus de l’effacement — c’\u00e9tait de l’arrachement. De la chaux au grattoir, du grattoir \u00e0 la chair. Chaque couche de r\u00e9sistance franchie menait \u00e0 une couche plus profonde.<\/p>\n Sous les tesselles, le pl\u00e2tre de pose. Sous le pl\u00e2tre, la pierre. Et sur la pierre — Th\u00e9ophane arr\u00eata son geste.<\/p>\n Sur la pierre nue, l\u00e0 o\u00f9 il n’y avait jamais eu ni pigment ni tesselle ni pl\u00e2tre, une marque. Grav\u00e9e dans le calcaire. Pas peinte — grav\u00e9e. Un trait. Un seul. Courb\u00e9 comme le contour d’une paupi\u00e8re.<\/p>\n Th\u00e9ophane toucha la marque. Elle \u00e9tait dans la pierre depuis toujours. Depuis avant la mosa\u00efque, avant Kosmas, avant Sainte-Sophie, avant Constantinople peut-\u00eatre. Quelqu’un — ou quelque chose — avait grav\u00e9 dans la pierre le germe du visage que Th\u00e9ophane avait ensuite peint sans savoir qu’il suivait un trac\u00e9 pr\u00e9existant. Sa mosa\u00efque n’avait pas cr\u00e9\u00e9 le visage. Elle l’avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9. Comme un copiste qui croit \u00e9crire et qui ne fait que repasser sur une encre invisible.<\/p>\n Ses mains trembl\u00e8rent. Pour la premi\u00e8re fois en vingt ans de m\u00e9tier, ses mains trembl\u00e8rent. Non pas de fatigue ou de peur, mais de la m\u00eame vibration que la pierre sous ses doigts — comme si la gravure transmettait son tremblement \u00e0 la chair.<\/p>\n Il descendit de l’\u00e9chafaudage. Il s’assit dans la nef. Les tesselles d’or \u00e9taient toujours dans sa main. Il la referma. La chaleur monta le long de son bras.<\/p>\n Il ne gratta plus.<\/p>\n Le lendemain, quand les fonctionnaires revinrent, le mur de l’abside nord \u00e9tait tel qu’ils l’avaient laiss\u00e9 — partiellement arrach\u00e9, tesselles manquantes, pl\u00e2tre \u00e0 nu. Le fonctionnaire le plus vieux demanda pourquoi le travail n’avait pas avanc\u00e9.<\/p>\n -- Parce qu’il y a quelque chose sous les tesselles, dit Th\u00e9ophane.<\/p>\n -- Quoi ?<\/p>\n -- Un visage.<\/p>\n -- Le visage de la mosa\u00efque. C’est normal. C’est ce que vous devez enlever.<\/p>\n -- Non. Un autre visage. Plus ancien. Dans la pierre elle-m\u00eame.<\/p>\n Le fonctionnaire le regarda comme on regarde un homme qui commence \u00e0 perdre la raison. Il monta sur l’\u00e9chafaudage, examina la pierre nue, ne vit rien — ou refusa de voir — et redescendit.<\/p>\n -- Continuez le grattage, Th\u00e9ophane. Si la pierre pose probl\u00e8me, nous la recouvrirons de mortier. Du mortier sur de la pierre, il n’y a pas de pigment qui traverse le mortier.<\/p>\n Th\u00e9ophane les regarda sortir. Puis il fit ce qu’il n’avait jamais fait. Il prit ses outils — pas le grattoir, pas le seau de chaux, mais ses outils de peintre, ceux qu’il avait cach\u00e9s sous l’\u00e9chafaudage parce qu’il n’avait pas eu le courage de les laisser \u00e0 l’atelier. Les pinceaux. Le mortier de porphyre. Les pigments : ocre de Cappadoce, noir de vigne, bleu de lapis, or en feuilles.<\/p>\n Il monta sur l’\u00e9chafaudage. Il ne remonta pas vers l’abside nord — celle qu’on lui avait ordonn\u00e9 de gratter. Il alla vers un recoin du mur ouest, un angle sombre entre deux colonnes, un endroit que personne ne regardait jamais parce qu’il n’y avait rien \u00e0 voir. Un mur nu. De la pierre sans mosa\u00efque, sans fresque, sans ornement.<\/p>\n Et l\u00e0, dans la p\u00e9nombre, Th\u00e9ophane peignit.<\/p>\n Pas un Christ. Pas une Vierge. Pas un saint aux yeux fixes. Il ne savait pas ce qu’il peignait. Sa main savait — elle avait toujours su — mais sa t\u00eate ne suivait plus. Les formes venaient d’ailleurs. Du tremblement de la pierre. De la chaleur des tesselles dans sa paume. De la courbe grav\u00e9e dans le calcaire. De vingt ans de visages accumul\u00e9s derri\u00e8re ses yeux et qui ne demandaient pas \u00e0 \u00eatre reproduits mais \u00e0 \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n Le visage qui apparut sur le mur n’\u00e9tait le visage de personne. Ou il \u00e9tait le visage de tout le monde. Les yeux \u00e9taient asym\u00e9triques — l’un ouvert, l’autre mi-clos. La bouche ne souriait pas et ne souffrait pas. Elle \u00e9tait entrouverte, comme au milieu d’un mot que le peintre n’avait pas fini de prononcer. Le visage regardait et ne regardait pas. Il \u00e9tait l\u00e0 et il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en train de dispara\u00eetre.<\/p>\n Th\u00e9ophane peignit toute la nuit. Quand l’aube entra par les quarante fen\u00eatres, il descendit. Ses mains \u00e9taient couvertes de pigments — le bleu, l’ocre, le noir, l’or, m\u00eal\u00e9s en une couche \u00e9paisse et sombre, comme la boue du port, comme la terre d’avant les villes. Il regarda le visage dans le recoin. La lumi\u00e8re ne l’atteignait pas encore. Il flottait dans l’ombre comme un mot dans une marge.<\/p>\n Il sortit de Sainte-Sophie. Le port s’\u00e9veillait. Des bateaux de p\u00eacheurs glissaient sur la Corne d’Or. Un enfant vendait du pain chaud sur les marches de la citerne de Basilique. Des mouettes criaient. Le monde continuait sans savoir que sous la chaux des murs de Sainte-Sophie, des visages remontaient, lentement, comme des noy\u00e9s qui refusent le fond.<\/p>\n Th\u00e9ophane marcha jusqu’\u00e0 l’atelier. Kosmas serait d\u00e9j\u00e0 lev\u00e9. Le vieux ma\u00eetre ne peignait plus — ses yeux \u00e9taient us\u00e9s — mais il broyait encore les pigments chaque matin par habitude, par fid\u00e9lit\u00e9 au geste. Th\u00e9ophane voulait lui montrer ses mains couvertes de couleur. Il voulait lui dire : tu avais raison. L’intention est dans la profondeur. Ils peuvent recouvrir la surface autant qu’ils veulent. Ce qui est profond revient toujours.<\/p>\n En chemin, il passa devant l’\u00e9glise des Saints-Ap\u00f4tres. Les murs ext\u00e9rieurs avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 blanchis. Le blanc \u00e9tait \u00e9clatant dans la lumi\u00e8re du matin. Th\u00e9ophane ralentit. Sur le mur sud, face au soleil levant, une ombre transparaissait sous la chaux. Pas un visage cette fois. Une main. Les cinq doigts \u00e9cart\u00e9s, la paume ouverte, comme pos\u00e9e contre le mur de l’int\u00e9rieur. Comme si quelqu’un, de l’autre c\u00f4t\u00e9 de la pierre, essayait de traverser.<\/p>\n Th\u00e9ophane posa sa propre main sur l’ombre. Paume contre paume. La chaux contre la peau. Et sous la chaux, sous la fresque effac\u00e9e, sous le pl\u00e2tre, sous la pierre, quelque chose de ti\u00e8de.<\/p>\n Il retira sa main. Sur la chaux blanche, l’empreinte de ses doigts — bleue, ocre, noire, or. Cinq traces de pigment laiss\u00e9es par la peau d’un peintre sur le mur d’une \u00e9glise vid\u00e9e de ses images.<\/p>\n Il les regarda un instant. Le soleil montait. Bient\u00f4t la chaleur s\u00e8cherait les empreintes et la prochaine couche de chaux les recouvrirait. Puis les empreintes traverseraient la chaux, comme les visages traversaient la chaux, comme tout ce qui est d\u00e9pos\u00e9 avec intention finit par traverser ce qui cherche \u00e0 l’\u00e9touffer.<\/p>\n Th\u00e9ophane sourit. Ce n’\u00e9tait pas un sourire de victoire — les peintres ne gagnent jamais contre les empereurs. C’\u00e9tait le sourire d’un homme qui sait que la surface n’est pas le dernier mot. Que sous chaque couche de blanc, il y a une couche de couleur. Que sous chaque silence, il y a un cri si ancien qu’il a eu le temps de devenir pierre.<\/p>\n Il reprit sa marche vers l’atelier. Ses mains \u00e9taient sales, tach\u00e9es, illisibles. Mais elles savaient.<\/p>\n Elles avaient toujours su.<\/p>",
"content_text": " On l'appelait Th\u00e9ophane, mais ce n'\u00e9tait pas son vrai nom. Son vrai nom, sa m\u00e8re le lui avait donn\u00e9 en g\u00e9orgien, dans une langue que Constantinople ne parlait pas. Il l'avait perdu quelque part entre le port et l'atelier, entre son arriv\u00e9e \u00e0 neuf ans sur un bateau de marchands et son premier jour comme apprenti chez Kosmas l'iconographe. Kosmas lui avait dit : ici tu t'appelles Th\u00e9ophane, celui qui montre Dieu. Et Th\u00e9ophane avait appris \u00e0 montrer Dieu. Vingt ans de pigments broy\u00e9s \u00e0 l'aube. Vingt ans de jaune d'\u0153uf m\u00eal\u00e9 \u00e0 la poussi\u00e8re d'or. Vingt ans de visages \u2014 le Christ Pantocrator aux yeux qui vous suivent quel que soit l'angle, la Th\u00e9otokos dont le bleu du manteau exigeait trois couches de lapis-lazuli, les saints aux regards fixes qui ne cillaient jamais parce que ciller c'est douter et qu'un saint ne doute pas. Th\u00e9ophane connaissait chaque visage comme on conna\u00eet celui de ses enfants. Il en avait peint des centaines. Sur bois de tilleul pour les ic\u00f4nes portatives. Sur pl\u00e2tre frais pour les murs des \u00e9glises. Sur les tesselles d'or des mosa\u00efques quand Kosmas, devenu vieux, lui avait confi\u00e9 les commandes de Sainte-Sophie. Th\u00e9ophane avait les mains d'un peintre \u2014 des mains ab\u00eem\u00e9es, crevass\u00e9es, teintes en permanence. Le bleu du lapis sous les ongles de la main gauche. L'ocre de la terre de Cappadoce dans les lignes de la paume droite. Kosmas disait : un iconographe ne peint pas avec ses mains, il peint avec ses yeux. C'\u00e9tait faux. Th\u00e9ophane peignait avec ses mains. Ses yeux ne faisaient que suivre. Le 7 janvier 730, l'\u00e9dit imp\u00e9rial fut lu sur le forum de Constantin. Un soldat monta sur le socle de la colonne de porphyre et d\u00e9roula le parchemin. Th\u00e9ophane \u00e9tait dans la foule, entre un poissonnier et une femme qui portait un enfant. Le soldat lut d'une voix plate, sans conviction ni h\u00e9sitation \u2014 la voix d'un homme qui lit un texte sans le comprendre : *Par ordre de L\u00e9on, basileus des Romains, \u00e9gal aux ap\u00f4tres, les images peintes ou sculpt\u00e9es repr\u00e9sentant le Christ, la Th\u00e9otokos et les saints sont d\u00e9clar\u00e9es contraires \u00e0 la foi. Toute ic\u00f4ne devra \u00eatre remise aux autorit\u00e9s imp\u00e9riales pour destruction. Tout mur peint devra \u00eatre recouvert de chaux. Toute mosa\u00efque devra \u00eatre d\u00e9mont\u00e9e ou blanchie. Quiconque fabriquera, conservera ou v\u00e9n\u00e9rera une image sera jug\u00e9 pour idol\u00e2trie.* La femme \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Th\u00e9ophane serra son enfant contre elle. Le poissonnier cracha par terre. Th\u00e9ophane ne bougea pas. Il regarda ses mains. Le bleu et l'ocre \u00e9taient toujours l\u00e0, incrust\u00e9s dans la peau. Il faudrait lui arracher les mains pour les effacer. --- Ils vinrent le chercher trois jours plus tard. Pas des soldats \u2014 des fonctionnaires. Deux hommes en tuniques grises qui portaient des tablettes de cire et parlaient un grec administratif, sans adjectifs. Ils connaissaient son nom, son atelier, la liste de ses commandes. Ils savaient qu'il avait peint la mosa\u00efque de l'abside nord de Sainte-Sophie \u2014 un Christ de quatre m\u00e8tres, tesselles d'or et de verre bleu, achev\u00e9 deux ans plus t\u00f4t. Ils le savaient parce que c'\u00e9tait \u00e9crit sur leurs tablettes. Tout \u00e9tait \u00e9crit sur leurs tablettes. \u2014 Th\u00e9ophane, iconographe de premi\u00e8re classe, atelier du quartier des Blachernes. Vous \u00eates r\u00e9quisitionn\u00e9 pour le programme de purification visuelle. Vous vous pr\u00e9senterez demain \u00e0 Sainte-Sophie avec vos outils. Vous recevrez de la chaux et des instructions. \u2014 Des instructions pour quoi ? \u2014 Pour recouvrir les mosa\u00efques que vous avez r\u00e9alis\u00e9es. Th\u00e9ophane les regarda. Le plus jeune des deux fonctionnaires \u00e9vita son regard. L'autre, le plus vieux, soutint le sien avec l'indiff\u00e9rence polie de quelqu'un qui a d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9 cette phrase cent fois. \u2014 Vous \u00eates le mieux plac\u00e9, ajouta le vieux fonctionnaire. Vous connaissez les surfaces. Vous savez o\u00f9 le pl\u00e2tre adh\u00e8re et o\u00f9 il faut gratter avant d'appliquer la chaux. L'empereur ne veut pas de travail b\u00e2cl\u00e9. Les images doivent dispara\u00eetre proprement. *Proprement.* Th\u00e9ophane entendit le mot et le mot resta en lui comme une \u00e9charde. --- Le lendemain, il entra dans Sainte-Sophie par la porte sud-ouest, celle des artisans. Il portait un seau de chaux, un pinceau \u00e0 manche long, un grattoir. Les m\u00eames outils qu'il utilisait pour pr\u00e9parer les murs avant de peindre. Les m\u00eames gestes, invers\u00e9s. La nef \u00e9tait vide. L'empereur avait fait \u00e9vacuer l'\u00e9glise pour la dur\u00e9e des travaux. Pas de fid\u00e8les, pas de pr\u00eatres, pas de chants. Rien que l'espace immense sous la coupole et la lumi\u00e8re qui tombait des quarante fen\u00eatres du tambour en colonnes obliques, dor\u00e9es, presque solides. Et les visages. Ils \u00e9taient partout. Sur les murs, dans les absides, sous les arcs, entre les colonnes. Des centaines de visages qui regardaient Th\u00e9ophane depuis les mosa\u00efques qu'il avait pos\u00e9es tesselle par tesselle, ou que Kosmas avait pos\u00e9es avant lui, ou que des ma\u00eetres inconnus avaient pos\u00e9es des si\u00e8cles plus t\u00f4t. Le Christ Pantocrator dans la coupole. La Vierge dans l'abside. Les archanges sur les pendentifs. Les saints en procession le long de la nef. Des yeux immenses, bord\u00e9s de noir, sur fond d'or. Th\u00e9ophane posa le seau de chaux. Il leva la t\u00eate vers le Christ de l'abside nord. Son Christ. Celui qu'il avait mis huit mois \u00e0 composer \u2014 chaque tesselle choisie, taill\u00e9e, plac\u00e9e avec une pr\u00e9cision qui relevait moins de l'art que de la pri\u00e8re. Le visage le regardait. Les yeux \u00e9taient l\u00e9g\u00e8rement asym\u00e9triques \u2014 l'\u0153il gauche un peu plus ouvert que le droit. Th\u00e9ophane se souvenait de ce choix. Kosmas lui avait enseign\u00e9 : la sym\u00e9trie parfaite est morte. Un visage vivant est toujours un peu d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9. C'est dans l'asym\u00e9trie que le regard s'anime. Il trempa le pinceau dans la chaux. La chaux \u00e9tait \u00e9paisse, blanche, opaque. Elle sentait la pierre calcin\u00e9e. Il leva le pinceau vers le mur. Sa main ne tremblait pas. Un iconographe a la main s\u00fbre. Vingt ans de pigments, vingt ans de traits fins sur des surfaces difficiles. La main savait. Elle avait toujours su. Le premier coup de pinceau recouvrit le bord gauche du visage. L'oreille du Christ disparut sous le blanc. Puis la joue. Puis le contour de la m\u00e2choire. Th\u00e9ophane travaillait m\u00e9thodiquement, de l'ext\u00e9rieur vers l'int\u00e9rieur, comme on le lui avait appris pour la pose des tesselles \u2014 mais \u00e0 l'envers. Il d\u00e9-composait le visage. Il le d\u00e9-cr\u00e9ait. Quand il atteignit les yeux, il s'arr\u00eata. Pas par \u00e9motion. Pas par pi\u00e9t\u00e9. Par un r\u00e9flexe de peintre. Les yeux \u00e9taient la derni\u00e8re chose qu'on peignait sur une ic\u00f4ne et devaient \u00eatre la derni\u00e8re chose qu'on effa\u00e7ait. Kosmas disait : les yeux sont la porte. On ouvre en dernier, on ferme en dernier. Il recouvrit l'\u0153il droit. Puis l'\u0153il gauche \u2014 le plus ouvert, le vivant. La chaux engloutit le regard. Le mur devint blanc. Lisse. Muet. Th\u00e9ophane descendit de l'\u00e9chafaudage. Il se lava les mains dans le seau d'eau. La chaux lui br\u00fblait la peau. Il regarda le mur blanchi. Un rectangle p\u00e2le l\u00e0 o\u00f9 le Christ avait \u00e9t\u00e9. Autour, les autres mosa\u00efques continuaient de regarder, intactes encore, en sursis. Il sortit de Sainte-Sophie. La lumi\u00e8re du dehors le frappa comme une gifle. --- Il revint le lendemain. Et le jour suivant. Et celui d'apr\u00e8s. Mur par mur, abside par abside, les visages disparaissaient. Th\u00e9ophane les effa\u00e7ait avec la m\u00eame pr\u00e9cision qu'il les avait peints. Les fonctionnaires en tuniques grises passaient chaque soir pour inspecter le travail. Ils cochaient des cases sur leurs tablettes de cire. *Abside nord : effac\u00e9e. Mur est : en cours. Pendentifs : programm\u00e9s.* L'effacement avait son administration, ses formulaires, sa logique. Le cinqui\u00e8me jour, Th\u00e9ophane arriva \u00e0 l'aube et monta sur l'\u00e9chafaudage pour attaquer le mur ouest. Il d\u00e9boucha le seau de chaux. Il leva les yeux vers la surface qu'il devait blanchir. Et il vit. Sur le mur de l'abside nord \u2014 celui qu'il avait recouvert cinq jours plus t\u00f4t \u2014 quelque chose transparaissait sous la chaux. Une ombre. \u00c0 peine visible. Un l\u00e9ger assombrissement de la surface blanche, comme une tache d'humidit\u00e9. Mais ce n'\u00e9tait pas une tache d'humidit\u00e9. C'\u00e9tait un contour. Le contour d'une joue. Th\u00e9ophane descendit de l'\u00e9chafaudage. Il traversa la nef et se planta devant le mur blanchi. De pr\u00e8s, l'ombre \u00e9tait plus nette. Les pigments de la mosa\u00efque \u2014 l'ocre, le brun, le noir des contours \u2014 suintaient \u00e0 travers la chaux. Lentement, comme du sang \u00e0 travers un pansement. La couche blanche n'\u00e9tait pas assez \u00e9paisse, ou les pigments \u00e9taient trop profonds, ou la chaux n'avait pas adh\u00e9r\u00e9 correctement au pl\u00e2tre sous-jacent. Ou autre chose. Th\u00e9ophane toucha le mur. La chaux \u00e9tait s\u00e8che. Les pigments n'auraient pas d\u00fb traverser une couche s\u00e8che. Il connaissait ses mat\u00e9riaux \u2014 vingt ans de m\u00e9tier. La chaux s\u00e8che est imperm\u00e9able. Rien ne passe. Rien ne devrait passer. Il appliqua une deuxi\u00e8me couche. \u00c9paisse, soigneuse. Il attendit qu'elle s\u00e8che. Il alla travailler sur le mur ouest. Quand il revint deux heures plus tard, l'ombre \u00e9tait revenue. Plus nette. On distinguait maintenant la courbe de la m\u00e2choire et le d\u00e9but du cou. Le visage revenait. --- Th\u00e9ophane ne dit rien aux fonctionnaires. Il appliqua une troisi\u00e8me couche. Le lendemain, l'ombre du visage \u00e9tait de nouveau l\u00e0, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d'elle, une deuxi\u00e8me ombre apparaissait \u2014 l'oreille gauche, celle qu'il avait effac\u00e9e en premier. Le visage se reconstituait dans l'ordre inverse de sa destruction. Comme si la mosa\u00efque se souvenait de la s\u00e9quence et la rejouait \u00e0 l'envers. Il v\u00e9rifia les autres murs. Le mur de la nef sud, blanchi trois jours plus t\u00f4t, montrait les premiers signes : des aur\u00e9oles sombres, circulaires, l\u00e0 o\u00f9 se trouvaient les t\u00eates des saints en procession. Le pendentif nord-est, blanchi la veille seulement, \u00e9tait encore blanc. Mais Th\u00e9ophane savait que ce n'\u00e9tait qu'une question de temps. Il s'assit sur les dalles froides de la nef. La lumi\u00e8re tombait des quarante fen\u00eatres. Sainte-Sophie \u00e9tait silencieuse, blanche, aveugle \u2014 un cr\u00e2ne vid\u00e9 de ses pens\u00e9es. Mais sous le blanc, les pens\u00e9es revenaient. Th\u00e9ophane pensa \u00e0 Kosmas. \u00c0 ce que le vieux ma\u00eetre lui avait dit un jour, dans l'atelier, en broyant du lapis-lazuli dans le mortier de porphyre : *Quand tu poses un pigment sur un mur, Th\u00e9ophane, tu ne d\u00e9poses pas de la couleur. Tu d\u00e9poses une intention. Et une intention, \u00e7a ne s'efface pas avec de la chaux. La chaux recouvre la surface. L'intention est dans la profondeur.* Th\u00e9ophane n'avait pas compris \u00e0 l'\u00e9poque. Il comprenait maintenant, assis sur les dalles, en regardant les fant\u00f4mes de visages remonter \u00e0 travers le blanc. Ce n'\u00e9tait pas de la chimie. Les pigments ne traversaient pas la chaux parce qu'ils \u00e9taient mal fix\u00e9s ou parce que la couche \u00e9tait trop mince. Ils traversaient parce que ce qui les avait d\u00e9pos\u00e9s \u2014 la main, le souffle, l'intention du peintre \u2014 \u00e9tait plus profond que la surface. Le visage n'\u00e9tait pas *sur* le mur. Il \u00e9tait *dans* le mur. Il avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 la pierre pendant les si\u00e8cles o\u00f9 des milliers de regards s'\u00e9taient pos\u00e9s sur lui, l'avaient pri\u00e9, contempl\u00e9, aim\u00e9. Chaque regard avait enfonc\u00e9 le visage un peu plus profond\u00e9ment dans la mati\u00e8re. La chaux ne pouvait recouvrir que la surface. Et le visage n'\u00e9tait plus \u00e0 la surface depuis longtemps. --- Les fonctionnaires revinrent le soir. Le plus vieux vit les ombres sur le mur de l'abside nord. Son visage ne changea pas \u2014 les visages des fonctionnaires ne changeaient jamais \u2014 mais sa main h\u00e9sita au-dessus de la tablette de cire. \u2014 Qu'est-ce que c'est ? \u2014 Les pigments remontent, dit Th\u00e9ophane. La chaux ne tient pas. \u2014 Remettez une couche. \u2014 J'en ai mis trois. Le fonctionnaire regarda le mur. L'ombre de la joue, de la m\u00e2choire, du cou. L'\u0153il n'\u00e9tait pas encore revenu. Mais le contour de l'orbite se devinait, comme une empreinte laiss\u00e9e dans la neige par un visage qui s'y serait pos\u00e9. \u2014 Grattez, dit le fonctionnaire. Grattez la mosa\u00efque elle-m\u00eame. Arrachez les tesselles. S'il ne reste que la pierre nue, il n'y aura plus rien \u00e0 recouvrir. Th\u00e9ophane ne r\u00e9pondit pas. Le fonctionnaire cocha une case sur sa tablette. *Abside nord : retraitement n\u00e9cessaire.* Il sortit. Th\u00e9ophane resta. La nuit tombait sur Sainte-Sophie. La lumi\u00e8re des quarante fen\u00eatres s'\u00e9teignait une par une, comme des yeux qui se ferment. Dans la p\u00e9nombre, les ombres sur les murs blanchis semblaient plus pr\u00e9sentes. Elles n'avaient pas besoin de lumi\u00e8re. Elles avaient leur propre luminosit\u00e9 \u2014 faible, souterraine, comme la phosphorescence des choses mortes qui ne savent pas qu'elles sont mortes. Th\u00e9ophane monta sur l'\u00e9chafaudage. Il prit le grattoir. La m\u00eame lame courbe qui servait \u00e0 pr\u00e9parer les surfaces. Il la posa contre le mur, \u00e0 l'endroit de l'ombre. Il appuya. La premi\u00e8re tesselle se d\u00e9tacha. Un petit carr\u00e9 d'or qui tomba dans sa main. Il \u00e9tait chaud. Il en d\u00e9tacha une deuxi\u00e8me. Chaude aussi. Puis une troisi\u00e8me. Il les aligna dans sa paume. Trois carr\u00e9s d'or, arrach\u00e9s au visage du Christ. Ils ne brillaient pas \u2014 il faisait trop sombre \u2014 mais ils irradiaient une chaleur qui n'avait rien \u00e0 voir avec la temp\u00e9rature de la pierre. Il gratta encore. Les tesselles tombaient. Le visage se d\u00e9faisait par morceaux. Ce n'\u00e9tait plus de l'effacement \u2014 c'\u00e9tait de l'arrachement. De la chaux au grattoir, du grattoir \u00e0 la chair. Chaque couche de r\u00e9sistance franchie menait \u00e0 une couche plus profonde. Sous les tesselles, le pl\u00e2tre de pose. Sous le pl\u00e2tre, la pierre. Et sur la pierre \u2014 Th\u00e9ophane arr\u00eata son geste. Sur la pierre nue, l\u00e0 o\u00f9 il n'y avait jamais eu ni pigment ni tesselle ni pl\u00e2tre, une marque. Grav\u00e9e dans le calcaire. Pas peinte \u2014 grav\u00e9e. Un trait. Un seul. Courb\u00e9 comme le contour d'une paupi\u00e8re. Th\u00e9ophane toucha la marque. Elle \u00e9tait dans la pierre depuis toujours. Depuis avant la mosa\u00efque, avant Kosmas, avant Sainte-Sophie, avant Constantinople peut-\u00eatre. Quelqu'un \u2014 ou quelque chose \u2014 avait grav\u00e9 dans la pierre le germe du visage que Th\u00e9ophane avait ensuite peint sans savoir qu'il suivait un trac\u00e9 pr\u00e9existant. Sa mosa\u00efque n'avait pas cr\u00e9\u00e9 le visage. Elle l'avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9. Comme un copiste qui croit \u00e9crire et qui ne fait que repasser sur une encre invisible. Ses mains trembl\u00e8rent. Pour la premi\u00e8re fois en vingt ans de m\u00e9tier, ses mains trembl\u00e8rent. Non pas de fatigue ou de peur, mais de la m\u00eame vibration que la pierre sous ses doigts \u2014 comme si la gravure transmettait son tremblement \u00e0 la chair. Il descendit de l'\u00e9chafaudage. Il s'assit dans la nef. Les tesselles d'or \u00e9taient toujours dans sa main. Il la referma. La chaleur monta le long de son bras. --- Il ne gratta plus. Le lendemain, quand les fonctionnaires revinrent, le mur de l'abside nord \u00e9tait tel qu'ils l'avaient laiss\u00e9 \u2014 partiellement arrach\u00e9, tesselles manquantes, pl\u00e2tre \u00e0 nu. Le fonctionnaire le plus vieux demanda pourquoi le travail n'avait pas avanc\u00e9. \u2014 Parce qu'il y a quelque chose sous les tesselles, dit Th\u00e9ophane. \u2014 Quoi ? \u2014 Un visage. \u2014 Le visage de la mosa\u00efque. C'est normal. C'est ce que vous devez enlever. \u2014 Non. Un autre visage. Plus ancien. Dans la pierre elle-m\u00eame. Le fonctionnaire le regarda comme on regarde un homme qui commence \u00e0 perdre la raison. Il monta sur l'\u00e9chafaudage, examina la pierre nue, ne vit rien \u2014 ou refusa de voir \u2014 et redescendit. \u2014 Continuez le grattage, Th\u00e9ophane. Si la pierre pose probl\u00e8me, nous la recouvrirons de mortier. Du mortier sur de la pierre, il n'y a pas de pigment qui traverse le mortier. Th\u00e9ophane les regarda sortir. Puis il fit ce qu'il n'avait jamais fait. Il prit ses outils \u2014 pas le grattoir, pas le seau de chaux, mais ses outils de peintre, ceux qu'il avait cach\u00e9s sous l'\u00e9chafaudage parce qu'il n'avait pas eu le courage de les laisser \u00e0 l'atelier. Les pinceaux. Le mortier de porphyre. Les pigments : ocre de Cappadoce, noir de vigne, bleu de lapis, or en feuilles. Il monta sur l'\u00e9chafaudage. Il ne remonta pas vers l'abside nord \u2014 celle qu'on lui avait ordonn\u00e9 de gratter. Il alla vers un recoin du mur ouest, un angle sombre entre deux colonnes, un endroit que personne ne regardait jamais parce qu'il n'y avait rien \u00e0 voir. Un mur nu. De la pierre sans mosa\u00efque, sans fresque, sans ornement. Et l\u00e0, dans la p\u00e9nombre, Th\u00e9ophane peignit. Pas un Christ. Pas une Vierge. Pas un saint aux yeux fixes. Il ne savait pas ce qu'il peignait. Sa main savait \u2014 elle avait toujours su \u2014 mais sa t\u00eate ne suivait plus. Les formes venaient d'ailleurs. Du tremblement de la pierre. De la chaleur des tesselles dans sa paume. De la courbe grav\u00e9e dans le calcaire. De vingt ans de visages accumul\u00e9s derri\u00e8re ses yeux et qui ne demandaient pas \u00e0 \u00eatre reproduits mais \u00e0 \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s. Le visage qui apparut sur le mur n'\u00e9tait le visage de personne. Ou il \u00e9tait le visage de tout le monde. Les yeux \u00e9taient asym\u00e9triques \u2014 l'un ouvert, l'autre mi-clos. La bouche ne souriait pas et ne souffrait pas. Elle \u00e9tait entrouverte, comme au milieu d'un mot que le peintre n'avait pas fini de prononcer. Le visage regardait et ne regardait pas. Il \u00e9tait l\u00e0 et il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en train de dispara\u00eetre. Th\u00e9ophane peignit toute la nuit. Quand l'aube entra par les quarante fen\u00eatres, il descendit. Ses mains \u00e9taient couvertes de pigments \u2014 le bleu, l'ocre, le noir, l'or, m\u00eal\u00e9s en une couche \u00e9paisse et sombre, comme la boue du port, comme la terre d'avant les villes. Il regarda le visage dans le recoin. La lumi\u00e8re ne l'atteignait pas encore. Il flottait dans l'ombre comme un mot dans une marge. Il sortit de Sainte-Sophie. Le port s'\u00e9veillait. Des bateaux de p\u00eacheurs glissaient sur la Corne d'Or. Un enfant vendait du pain chaud sur les marches de la citerne de Basilique. Des mouettes criaient. Le monde continuait sans savoir que sous la chaux des murs de Sainte-Sophie, des visages remontaient, lentement, comme des noy\u00e9s qui refusent le fond. Th\u00e9ophane marcha jusqu'\u00e0 l'atelier. Kosmas serait d\u00e9j\u00e0 lev\u00e9. Le vieux ma\u00eetre ne peignait plus \u2014 ses yeux \u00e9taient us\u00e9s \u2014 mais il broyait encore les pigments chaque matin par habitude, par fid\u00e9lit\u00e9 au geste. Th\u00e9ophane voulait lui montrer ses mains couvertes de couleur. Il voulait lui dire : tu avais raison. L'intention est dans la profondeur. Ils peuvent recouvrir la surface autant qu'ils veulent. Ce qui est profond revient toujours. En chemin, il passa devant l'\u00e9glise des Saints-Ap\u00f4tres. Les murs ext\u00e9rieurs avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 blanchis. Le blanc \u00e9tait \u00e9clatant dans la lumi\u00e8re du matin. Th\u00e9ophane ralentit. Sur le mur sud, face au soleil levant, une ombre transparaissait sous la chaux. Pas un visage cette fois. Une main. Les cinq doigts \u00e9cart\u00e9s, la paume ouverte, comme pos\u00e9e contre le mur de l'int\u00e9rieur. Comme si quelqu'un, de l'autre c\u00f4t\u00e9 de la pierre, essayait de traverser. Th\u00e9ophane posa sa propre main sur l'ombre. Paume contre paume. La chaux contre la peau. Et sous la chaux, sous la fresque effac\u00e9e, sous le pl\u00e2tre, sous la pierre, quelque chose de ti\u00e8de. Il retira sa main. Sur la chaux blanche, l'empreinte de ses doigts \u2014 bleue, ocre, noire, or. Cinq traces de pigment laiss\u00e9es par la peau d'un peintre sur le mur d'une \u00e9glise vid\u00e9e de ses images. Il les regarda un instant. Le soleil montait. Bient\u00f4t la chaleur s\u00e8cherait les empreintes et la prochaine couche de chaux les recouvrirait. Puis les empreintes traverseraient la chaux, comme les visages traversaient la chaux, comme tout ce qui est d\u00e9pos\u00e9 avec intention finit par traverser ce qui cherche \u00e0 l'\u00e9touffer. Th\u00e9ophane sourit. Ce n'\u00e9tait pas un sourire de victoire \u2014 les peintres ne gagnent jamais contre les empereurs. C'\u00e9tait le sourire d'un homme qui sait que la surface n'est pas le dernier mot. Que sous chaque couche de blanc, il y a une couche de couleur. Que sous chaque silence, il y a un cri si ancien qu'il a eu le temps de devenir pierre. Il reprit sa marche vers l'atelier. Ses mains \u00e9taient sales, tach\u00e9es, illisibles. Mais elles savaient. Elles avaient toujours su. ",
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"date_modified": "2026-02-08T20:17:42Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " S\u00e9mu trempa le calame dans l’encre de Tage. On appelait ainsi le m\u00e9lange de noir de fum\u00e9e et d’eau limoneuse que les pr\u00e9parateurs tiraient du fleuve avant l’aube, quand la boue charriait encore des s\u00e9diments d’avant l’Effacement. L’encre sentait la terre et le m\u00e9tal. Certains copistes pr\u00e9tendaient y d\u00e9celer une troisi\u00e8me odeur, plus ancienne, qu’ils ne savaient pas nommer.<\/p>\n La lumi\u00e8re n’avait pas encore atteint son pupitre. Entre les colonnes blanches de la synagogue, l’air \u00e9tait froid et le silence si dense qu’on entendait le frottement des calames sur les pupitres voisins avant m\u00eame que le jour ne les \u00e9claire. Santa Mar\u00eda la Blanca n’avait jamais \u00e9t\u00e9 un scriptorium. Elle avait \u00e9t\u00e9 synagogue, puis \u00e9glise, puis ruine, puis refuge. Maintenant elle \u00e9tait le lieu o\u00f9 l’on recopiait ce qui restait du monde. Les arcs en fer \u00e0 cheval r\u00e9p\u00e9taient leur courbe d’une colonne \u00e0 l’autre comme une phrase qui se cherche sans jamais trouver son point final.<\/p>\n \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de son encrier, un \u00e9clat de bois pas plus grand qu’une paume. Quelqu’un avait peint un visage dessus, il y a tr\u00e8s longtemps. Quelqu’un d’autre avait essay\u00e9 de le gratter. Le visage \u00e9tait encore l\u00e0. Ni tout \u00e0 fait pr\u00e9sent ni tout \u00e0 fait effac\u00e9.<\/p>\n S\u00e9mu posa le calame sur le bord du texte source. Un fragment de Kafka — ou de ce qu’on croyait \u00eatre Kafka. Personne ne savait plus vraiment. Le papier imprim\u00e9 s’effritait aux pliures, et des lignes enti\u00e8res avaient disparu, emportant avec elles des morceaux de phrases comme un fleuve emporte ses berges. Il \u00e9tait question d’une machine qui gravait des mots sur la peau des hommes. S\u00e9mu ne poss\u00e9dait ni le d\u00e9but ni la fin. Seulement le milieu — la description de l’appareil, le moment o\u00f9 l’aiguille s’enfonce et o\u00f9 le condamn\u00e9 commence \u00e0 d\u00e9chiffrer sa sentence avec son corps.<\/p>\n Chaque matin, S\u00e9mu avait l’impression de transporter de l’eau dans ses mains.<\/p>\n Il commen\u00e7a \u00e0 tracer.<\/p>\n Le premier mot vint sans effort. Le deuxi\u00e8me aussi. La main savait. Elle avait appris \u00e0 ne plus h\u00e9siter, \u00e0 couler dans le sillon des lettres comme le Tage dans ses gorges. S\u00e9mu aimait ce moment o\u00f9 la pens\u00e9e s’efface et o\u00f9 le corps seul travaille — le poignet, le souffle, le rythme du calame sur la peau tendue. Il disparaissait. Il devenait le passage.<\/p>\n C’est au milieu de la troisi\u00e8me ligne qu’il le vit.<\/p>\n Dans la marge du feuillet qu’il avait copi\u00e9 la veille, un signe. Trois traits fins, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9s, qui ne correspondaient \u00e0 aucune lettre de l’alphabet qu’il utilisait. L’encre \u00e9tait la m\u00eame. L’\u00e9paisseur du trait \u00e9tait la m\u00eame. C’\u00e9tait son \u00e9criture.<\/p>\n Mais ce n’\u00e9taient pas ses mots.<\/p>\n Il gratta le signe avec l’ongle. L’encre r\u00e9sista, comme si elle avait eu le temps de s’enfoncer plus profond\u00e9ment que les autres lettres. Il gratta plus fort. Le parchemin s’ab\u00eema mais le signe resta, fant\u00f4me p\u00e2le sous la surface racl\u00e9e.<\/p>\n S\u00e9mu regarda autour de lui. Les copistes travaillaient, t\u00eates baiss\u00e9es, dans la lumi\u00e8re oblique qui commen\u00e7ait \u00e0 descendre des fen\u00eatres hautes. Personne ne levait les yeux. La r\u00e8gle du scriptorium \u00e9tait simple : chacun son pupitre, chacun son texte, chacun son silence. On ne regardait pas le travail des autres. On ne commentait pas. On copiait.<\/p>\n Il retourna \u00e0 son Kafka. La machine gravait sa sentence dans la chair du condamn\u00e9. S\u00e9mu tra\u00e7ait les mots un par un, mais quelque chose avait chang\u00e9. Sa main h\u00e9sitait. Comme si le calame cherchait les marges, attir\u00e9 vers les bords de la page par une gravit\u00e9 lat\u00e9rale qu’il ne comprenait pas.<\/p>\n \u00c0 midi, la cloche sonna. Les copistes pos\u00e8rent leurs calames. S\u00e9mu ne bougea pas. Il attendit que la salle se vide, puis il se leva et fit ce qu’il n’avait jamais fait : il alla regarder les pupitres des autres.<\/p>\n Le premier — celui de Dara, une femme silencieuse qui recopiait des fragments de textes m\u00e9dicaux — \u00e9tait impeccable. Marges vierges. Pas un signe parasite.<\/p>\n Le deuxi\u00e8me — celui d’un jeune copiste dont il ne connaissait pas le nom — pareil. Propre.<\/p>\n Le troisi\u00e8me pupitre \u00e9tait celui d’Itzak, un vieil homme qui travaillait au scriptorium depuis sa fondation. Il recopiait un trait\u00e9 d’astronomie dont il manquait les deux tiers. S\u00e9mu se pencha sur les feuillets de la veille.<\/p>\n Dans la marge du troisi\u00e8me feuillet, un signe. Pas le m\u00eame que le sien. Plus anguleux, plus serr\u00e9. Mais trac\u00e9 avec la m\u00eame encre de Tage, la m\u00eame \u00e9paisseur. Et visiblement, la m\u00eame involontarit\u00e9 — le signe ne prolongeait aucun mot, ne corrigeait rien, n’annotait rien. Il \u00e9tait l\u00e0 comme un caillou au milieu d’un chemin.<\/p>\n S\u00e9mu sentit le froid monter de ses pieds jusqu’\u00e0 sa nuque.<\/p>\n Il revint \u00e0 son pupitre. Il prit le feuillet du jour et celui d’Itzak, les posa c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Son signe \u00e0 gauche. Celui d’Itzak \u00e0 droite. Deux signes diff\u00e9rents. Mais quand il les regardait ensemble, en laissant ses yeux se d\u00e9tendre comme on regarde un paysage lointain, les deux signes semblaient s’orienter l’un vers l’autre. Comme deux moiti\u00e9s d’un mot coup\u00e9 en deux.<\/p>\n Il entendit un pas derri\u00e8re lui et remit le feuillet d’Itzak en place. Trop vite. Le parchemin glissa et tomba. Quand il le ramassa, ses doigts touch\u00e8rent l’encre du signe marginal.<\/p>\n Elle \u00e9tait ti\u00e8de.<\/p>\n Le soir, S\u00e9mu rentra chez lui par les ruelles du quartier est. Le chemin descendait entre des murs de pierre ocre que le lierre disputait aux c\u00e2bles morts. Des enfants jouaient avec des \u00e9clats de verre poli qu’ils appelaient des yeux — les restes d’\u00e9crans bris\u00e9s, us\u00e9s par le Tage, rendus lisses et opaques comme des galets. Ils les \u00e9changeaient selon la couleur. Le bleu valait plus cher. Personne ne savait pourquoi.<\/p>\n Leur appartement occupait deux pi\u00e8ces au-dessus d’un ancien garage dont le rideau de fer avait \u00e9t\u00e9 fondu pour en faire des outils. Mara \u00e9tait assise pr\u00e8s de la fen\u00eatre, un panier de couture sur les genoux. Elle raccommodait le m\u00eame pantalon depuis trois jours. Ou peut-\u00eatre qu’elle ne raccommodait rien. Peut-\u00eatre qu’elle regardait la rue en tenant une aiguille pour se donner une contenance.<\/p>\n S\u00e9mu posa son sac.<\/p>\n -- Le toit a fui cette nuit, dit Mara sans lever les yeux.<\/p>\n -- Je regarderai demain.<\/p>\n -- Tu as dit \u00e7a la semaine derni\u00e8re.<\/p>\n Il ne r\u00e9pondit pas. Il s’assit sur le tabouret pr\u00e8s de la porte. Entre eux, la table. Sur la table, un pain, un bol d’huile, deux assiettes \u00e9br\u00e9ch\u00e9es. L’espace entre les deux assiettes \u00e9tait le territoire exact de ce qu’ils ne se disaient plus.<\/p>\n Il voulut lui parler des signes dans les marges. Les mots mont\u00e8rent jusqu’\u00e0 sa gorge et s’arr\u00eat\u00e8rent l\u00e0, comme l’eau dans un siphon. Comment expliquer \u00e0 quelqu’un qui se bat avec un toit qui fuit que votre main \u00e9crit des choses que vous n’avez pas pens\u00e9es ? Que l’encre \u00e9tait ti\u00e8de sous vos doigts ? Que deux signes s\u00e9par\u00e9s par trois pupitres se cherchaient comme les moiti\u00e9s d’un mot ?<\/p>\n Mara raccommodait. S\u00e9mu mangeait. Le silence entre eux n’\u00e9tait pas le silence du scriptorium — dense, fertile, plein de calames. C’\u00e9tait un silence sec. Un silence de toit qui fuit et qu’on ne r\u00e9pare pas.<\/p>\n Cette nuit-l\u00e0, S\u00e9mu ne dormit pas. Il pensait aux signes. Il pensait \u00e0 la machine de Kafka qui gravait des mots dans la chair. Il pensait \u00e0 ce que le vieux ma\u00eetre Itzak lui avait dit un jour, des mois plus t\u00f4t, en passant, comme on dit une chose sans importance :<\/p>\n Les lettres ne sont pas des signes, S\u00e9mu. Ce sont des cicatrices. Quelqu’un a cri\u00e9, il y a tr\u00e8s longtemps. Le cri a laiss\u00e9 une marque. On appelle \u00e7a un Aleph.<\/em><\/p>\n S\u00e9mu se tourna vers Mara. Elle dormait, le dos tourn\u00e9. Sa respiration \u00e9tait lente et r\u00e9guli\u00e8re. Sur sa nuque, une m\u00e8che de cheveux noirs formait une courbe qui ressemblait — il cligna des yeux — qui ressemblait \u00e0 quoi ? \u00c0 rien. \u00c0 une m\u00e8che de cheveux sur une nuque. Pas tout n’\u00e9tait signe. Pas tout n’\u00e9tait marge.<\/p>\n Ou peut-\u00eatre que si.<\/p>\n Le lendemain, il y avait trois signes nouveaux dans ses marges. Et cinq dans celles d’Itzak. Et deux — c’\u00e9tait nouveau — dans celles de Dara.<\/p>\n S\u00e9mu ne gratta plus.<\/p>\n Esdras vint un mardi.<\/p>\n Personne ne l’avait annonc\u00e9. Il entra par la porte sud, celle que l’on n’utilisait plus depuis que le linteau avait fissur\u00e9. Il la poussa comme s’il connaissait le b\u00e2timent mieux que ceux qui y travaillaient chaque jour. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce le cas. On disait qu’Esdras avait particip\u00e9 \u00e0 la fondation du scriptorium, trente ans plus t\u00f4t, quand les premiers survivants avaient compris qu’il fallait sauver les textes ou perdre la m\u00e9moire du monde. On disait aussi qu’il avait quitt\u00e9 Tol\u00e8de pour parcourir les autres scriptoria — Lisbonne, Lyon, T\u00fcbingen — et qu’il revenait quand quelque chose n’allait pas.<\/p>\n Il portait un manteau de cuir tann\u00e9, us\u00e9 aux coudes mais propre. Ses mains \u00e9taient grandes, ses doigts longs et tach\u00e9s d’encre ancienne, incrust\u00e9e dans la peau comme des tatouages involontaires. Un ancien copiste. Ses yeux \u00e9taient le d\u00e9tail que l’on retenait : clairs, tr\u00e8s clairs, d’un gris qui semblait avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9lav\u00e9 par trop de lecture.<\/p>\n Il traversa la salle sans regarder personne. Les copistes sentirent son passage comme on sent un changement de pression atmosph\u00e9rique. Les calames h\u00e9sit\u00e8rent une seconde sur les parchemins, puis reprirent.<\/p>\n Esdras s’arr\u00eata devant le pupitre d’Itzak. Le vieil homme leva la t\u00eate. Quelque chose passa entre eux — pas un mot, pas un salut, quelque chose de plus ancien. Esdras prit le feuillet du jour. Il le regarda longuement. Puis il le retourna et regarda les marges.<\/p>\n Son visage ne changea pas. Mais ses doigts se crisp\u00e8rent sur le bord du parchemin.<\/p>\n Il reposa le feuillet et continua sa marche. Pupitre apr\u00e8s pupitre. Il ne regardait pas les textes copi\u00e9s. Il regardait les marges.<\/p>\n Quand il arriva devant S\u00e9mu, il ne prit pas le feuillet. Il resta debout, silencieux, les yeux fix\u00e9s sur l’\u00e9clat de bois pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l’encrier. Le visage \u00e0 moiti\u00e9 gratt\u00e9.<\/p>\n -- O\u00f9 avez-vous trouv\u00e9 \u00e7a ?<\/p>\n Sa voix \u00e9tait basse, pr\u00e9cise, sans chaleur ni froideur. Une voix de calame.<\/p>\n -- Dans les d\u00e9combres du quartier est.<\/p>\n -- Vous savez ce que c’est ?<\/p>\n -- Un morceau de bois peint.<\/p>\n Esdras eut un sourire bref. Pas un sourire de moquerie. Un sourire de reconnaissance — comme un joueur d’\u00e9checs qui constate que son adversaire a ouvert avec un coup inattendu.<\/p>\n -- C’est un visage qu’on a voulu effacer. Et qui est rest\u00e9. Vous trouvez \u00e7a beau, n’est-ce pas ?<\/p>\n S\u00e9mu ne r\u00e9pondit pas. Esdras prit le feuillet de la veille. Il le leva \u00e0 hauteur de ses yeux d\u00e9lav\u00e9s. Il regarda la marge. Le signe. Les trois traits courb\u00e9s que S\u00e9mu n’avait pas trac\u00e9s — ou qu’il avait trac\u00e9s sans le vouloir.<\/p>\n -- Depuis combien de temps ?<\/p>\n -- Une semaine. Peut-\u00eatre plus. Je ne sais pas.<\/p>\n -- Vous ne savez pas, ou vous n’avez pas voulu voir ?<\/p>\n Il reposa le feuillet.<\/p>\n -- Venez me voir ce soir. Apr\u00e8s la cloche. Je serai dans la citerne.<\/p>\n Il s’\u00e9loigna. S\u00e9mu regarda ses mains. L’encre de Tage s\u00e9chait sur ses doigts. Pour la premi\u00e8re fois, il remarqua que les taches formaient un motif qu’il n’avait pas choisi.<\/p>\n La citerne \u00e9tait le ventre du scriptorium. Un r\u00e9servoir d’eau construit par les Arabes mille ans plus t\u00f4t, vid\u00e9 par les si\u00e8cles, reconverti en chambre forte pour les textes sources. L’air y \u00e9tait frais et immobile. Des \u00e9tag\u00e8res de fer r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 longeaient les murs de brique. Sur chaque \u00e9tag\u00e8re, des piles de papier imprim\u00e9, de cahiers, de fragments reli\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te avec de la ficelle et du cuir. Ce qui restait de la biblioth\u00e8que du monde.<\/p>\n Esdras \u00e9tait assis \u00e0 une table de pierre au centre de la salle. Devant lui, une dizaine de feuillets \u00e9tal\u00e9s en \u00e9ventail. S\u00e9mu reconnut les siens. Et ceux d’Itzak. Et ceux de Dara.<\/p>\n -- Asseyez-vous.<\/p>\n S\u00e9mu s’assit. La lampe \u00e0 huile projetait leurs ombres sur les murs. L’ombre d’Esdras \u00e9tait plus grande que lui. Celle de S\u00e9mu tremblait.<\/p>\n -- Regardez, dit Esdras.<\/p>\n Il disposa les feuillets dans un ordre pr\u00e9cis. Les marges se faisaient face. Les signes involontaires de S\u00e9mu, ceux d’Itzak, ceux de Dara, align\u00e9s les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres.<\/p>\n S\u00e9mu vit ce qu’il avait pressenti sans oser le formuler. Les signes ne se r\u00e9pondaient pas seulement. Ils formaient une s\u00e9quence. Un signe de S\u00e9mu appelait celui d’Itzak qui appelait celui de Dara qui renvoyait \u00e0 un autre signe de S\u00e9mu. Une phrase circulaire, \u00e9crite par trois mains qui ne s’\u00e9taient pas concert\u00e9es.<\/p>\n -- Vous voyez ? dit Esdras.<\/p>\n -- Oui.<\/p>\n -- Savez-vous ce que c’est ?<\/p>\n -- Non.<\/p>\n -- Moi si.<\/p>\n Esdras se leva. Il alla chercher un feuillet sur une \u00e9tag\u00e8re du fond. Tr\u00e8s ancien. Le papier \u00e9tait jaune et cassant. Une impression m\u00e9canique, d’avant l’Effacement.<\/p>\n -- Ce texte a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 \u00e0 Lyon il y a douze ans. Un fragment d’une \u00e9tude linguistique. L’auteur essayait de d\u00e9montrer que l’\u00e9criture manuscrite produit des r\u00e9sidus neuromoteurs — des micro-mouvements de la main qui \u00e9chappent au contr\u00f4le conscient et laissent des traces dans les marges, entre les lignes, sous les lettres. Des traces invisibles \u00e0 l’\u0153il nu dans un texte unique, mais qui deviennent visibles quand on compare des dizaines de feuillets copi\u00e9s par des mains diff\u00e9rentes.<\/p>\n Il posa le feuillet sur la table.<\/p>\n -- L’auteur appelait cela la graphosph\u00e8re involontaire. Une couche de langage souterraine, produite par les corps des copistes \u00e0 leur insu. Comme un r\u00eave collectif qui s’imprime dans l’encre.<\/p>\n S\u00e9mu regarda les marges align\u00e9es. La phrase circulaire des trois copistes. Le r\u00eave collectif.<\/p>\n -- C’est beau, dit-il.<\/p>\n -- C’est dangereux, dit Esdras.<\/p>\n Le mot tomba dans le silence de la citerne comme une pierre dans un puits.<\/p>\n -- Dangereux ?<\/p>\n Esdras s’assit \u00e0 nouveau. Il joignit les mains — ces grandes mains tach\u00e9es d’encre ancienne — et parla lentement, comme un homme qui a longtemps r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 ce qu’il s’appr\u00eate \u00e0 dire.<\/p>\n -- S\u00e9mu, j’ai fond\u00e9 ce scriptorium. J’ai parcouru six pays pour comprendre comment sauver ce qui pouvait l’\u00eatre. J’ai vu des biblioth\u00e8ques enti\u00e8res r\u00e9duites \u00e0 trois pages. J’ai vu des copistes devenir fous \u00e0 force de recopier des textes qu’ils ne comprenaient pas. J’ai vu l’Effacement de pr\u00e8s — pas comme vous qui \u00eates n\u00e9s apr\u00e8s, mais de pr\u00e8s, avec l’odeur des serveurs qui br\u00fblaient et le silence qui tombait sur les villes comme de la neige. Et savez-vous ce que j’ai compris ?<\/p>\n -- Non.<\/p>\n -- Que l’Effacement n’a pas \u00e9t\u00e9 un accident. C’est le langage lui-m\u00eame qui a satur\u00e9. Trop de mots. Trop de bruit. Trop de textes qui disaient tout et son contraire. Les machines amplifiaient le chaos — elles g\u00e9n\u00e9raient des milliards de phrases par seconde, des phrases grammaticalement correctes et s\u00e9mantiquement creuses, et personne ne pouvait plus distinguer le signal du bruit. Le monde s’est noy\u00e9 dans son propre langage. L’Effacement a \u00e9t\u00e9 une noyade.<\/p>\n Il d\u00e9signa les marges.<\/p>\n -- Et ceci est le d\u00e9but d’une nouvelle noyade. Ces signes involontaires, cette graphosph\u00e8re, ces r\u00e9sidus inconscients — c’est exactement le m\u00eame processus. Du langage non contr\u00f4l\u00e9 qui prolif\u00e8re. De la marge qui envahit le texte. Du bruit qui recouvre le signal. Si nous laissons faire, dans dix ans, les marges auront d\u00e9vor\u00e9 les pages. Les copistes ne sauront plus distinguer ce qu’ils ont \u00e9crit volontairement de ce que leur main a ajout\u00e9 sans eux. Le texte de Kafka que vous recopiez sera contamin\u00e9 par des phrases que Kafka n’a jamais \u00e9crites. Et personne ne saura plus ce qui est de Kafka et ce qui est du r\u00eave de vos doigts.<\/p>\n Il marqua une pause.<\/p>\n -- Je suis venu gratter les marges, S\u00e9mu. Toutes. Sur tous les feuillets. Et dor\u00e9navant, chaque copiste sera inspect\u00e9 en fin de journ\u00e9e. Les marges devront \u00eatre vierges. C’est la seule fa\u00e7on de pr\u00e9server la puret\u00e9 du signal.<\/p>\n S\u00e9mu resta silencieux un long moment. La flamme de la lampe oscillait. Sur le mur, son ombre et celle d’Esdras se chevauchaient par instants, comme deux lettres qui se ligaturent.<\/p>\n -- Vous avez peut-\u00eatre raison, dit S\u00e9mu. Les marges sont du bruit. L’inconscient est du chaos. Mais dites-moi une chose, Esdras. Le texte de Kafka que je recopie — celui qui parle d’une machine qui grave des mots dans la peau des hommes — ce texte, quand Kafka l’a \u00e9crit, il savait exactement ce qu’il faisait ? Chaque mot \u00e9tait contr\u00f4l\u00e9, calcul\u00e9, volontaire ?<\/p>\n -- Kafka \u00e9tait un \u00e9crivain. Pas un copiste. Ce n’est pas la m\u00eame chose.<\/p>\n -- Vraiment ? Un \u00e9crivain, ce n’est pas quelqu’un dont la main va plus vite que la pens\u00e9e ? Dont les doigts trouvent des mots que la t\u00eate n’avait pas pr\u00e9vus ? Si vous grattez les marges, Esdras, vous grattez exactement le processus qui a produit le texte que vous pr\u00e9tendez prot\u00e9ger. Kafka est fait de marges. Tout texte vivant est fait de marges.<\/p>\n Esdras le regarda longuement. Ses yeux d\u00e9lav\u00e9s ne cillaient pas.<\/p>\n -- C’est un joli argument, S\u00e9mu. Mais c’est un argument de scribe, pas de gardien. Mon travail n’est pas de comprendre le langage. Mon travail est de le transmettre intact. Et intact signifie sans ajout, sans parasite, sans r\u00eave. Le r\u00eave est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.<\/p>\n Il se leva.<\/p>\n -- Demain matin, je commencerai par vos feuillets.<\/p>\n Il sortit. S\u00e9mu resta seul dans la citerne, entour\u00e9 de ce qui restait de la biblioth\u00e8que du monde. Il prit le feuillet o\u00f9 les trois marges formaient leur phrase circulaire. Il le regarda longtemps. Puis il fit quelque chose qu’il n’avait jamais fait. Il lut la marge \u00e0 voix haute.<\/p>\n Le son de sa propre voix dans la citerne vide le surprit. Les mots n’appartenaient \u00e0 aucune langue qu’il connaissait. Mais ils avaient un rythme. Une cadence. Comme un c\u0153ur qui bat dans un mur.<\/p>\n Le grattage commen\u00e7a le lendemain \u00e0 l’aube.<\/p>\n Esdras travaillait lui-m\u00eame. Il ne d\u00e9l\u00e9guait pas. Il avait apport\u00e9 ses propres outils — un grattoir \u00e0 lame courbe, tr\u00e8s fin, du type qu’utilisaient les relieurs d’avant l’Effacement. Il s’assit au pupitre de S\u00e9mu et prit le premier feuillet.<\/p>\n Les copistes regardaient en silence. Personne ne protesta. Personne ne proteste jamais quand l’autorit\u00e9 s’exerce avec comp\u00e9tence et calme. Et Esdras \u00e9tait calme. Ses gestes \u00e9taient pr\u00e9cis. La lame glissait sur le parchemin et les signes marginaux disparaissaient sous un fin nuage de poussi\u00e8re d’encre qui retombait sur la table comme de la cendre.<\/p>\n S\u00e9mu regardait depuis l’entr\u00e9e sud. Il avait les mains dans les poches. Dans sa poche droite, le feuillet aux trois marges circulaires. Il l’avait pris dans la citerne pendant la nuit. Le seul feuillet qu’Esdras ne trouverait pas.<\/p>\n Esdras gratta le deuxi\u00e8me feuillet. Puis le troisi\u00e8me. Chaque fois, le signe r\u00e9sistait un instant — la lame devait repasser deux fois, trois fois — puis c\u00e9dait. La marge redevenait blanche. Vierge. Muette.<\/p>\n Au cinqui\u00e8me feuillet, Esdras s’arr\u00eata.<\/p>\n Sa main droite tremblait.<\/p>\n Pas beaucoup. Un fr\u00e9missement \u00e0 peine visible, une vibration du poignet que seul un copiste pouvait remarquer. S\u00e9mu la remarqua.<\/p>\n Esdras regarda sa main comme on regarde un outil qui se d\u00e9r\u00e8gle. Il posa le grattoir. Il fl\u00e9chit les doigts. Reprit le grattoir. Continua.<\/p>\n Au huiti\u00e8me feuillet, le tremblement avait gagn\u00e9 l’avant-bras.<\/p>\n Au douzi\u00e8me, Esdras reposa le grattoir et se leva. Il alla se laver les mains dans le bassin de pierre pr\u00e8s de l’entr\u00e9e. L’eau rougit l\u00e9g\u00e8rement — l’encre de Tage, dissoute, reprenait sa couleur de fleuve. Il revint, les mains mouill\u00e9es, et reprit son travail.<\/p>\n Au quinzi\u00e8me feuillet, S\u00e9mu vit quelque chose que personne d’autre ne vit.<\/p>\n Sur le seizi\u00e8me feuillet — celui qu’Esdras n’avait pas encore touch\u00e9 — un signe nouveau venait d’appara\u00eetre dans la marge. L’encre \u00e9tait fra\u00eeche. Elle brillait dans la lumi\u00e8re oblique.<\/p>\n Ce n’\u00e9tait pas l’\u00e9criture de S\u00e9mu. Ni celle d’Itzak. Ni celle de Dara.<\/p>\n C’\u00e9tait celle d’Esdras.<\/p>\n Esdras prit le seizi\u00e8me feuillet. Il vit le signe. Il reconnut sa propre main. Son visage ne changea pas — il avait trop de ma\u00eetrise pour cela — mais ses yeux d\u00e9lav\u00e9s se fix\u00e8rent sur la marge avec une intensit\u00e9 que S\u00e9mu ne lui avait jamais vue. L’intensit\u00e9 d’un homme qui regarde une fissure dans le mur de sa propre maison.<\/p>\n Il gratta le signe. Sa propre marginalia. Son propre involontaire. La lame passa une fois, deux fois, trois fois. Le signe p\u00e2lit mais ne disparut pas enti\u00e8rement. Une ombre restait, comme le visage sur l’\u00e9clat de bois.<\/p>\n Esdras posa le grattoir. Il resta immobile un long moment. La salle enti\u00e8re retenait son souffle sans le savoir.<\/p>\n Puis il fit une chose inattendue. Il prit le calame de S\u00e9mu, le trempa dans l’encre de Tage, et approcha la pointe de la marge. Sa main tremblait toujours. Il ne tra\u00e7a rien. Il tint le calame suspendu au-dessus du parchemin, \u00e0 un cheveu de la surface, pendant ce qui parut une \u00e9ternit\u00e9. L’encre forma une goutte \u00e0 l’extr\u00e9mit\u00e9 de la pointe. La goutte grossit. Elle tomba.<\/p>\n Elle tomba dans la marge et dessina, en s’\u00e9crasant, une forme que personne n’avait d\u00e9cid\u00e9e. Ni Esdras. Ni S\u00e9mu. Ni la main. Ni la pens\u00e9e. Une forme n\u00e9e de la gravit\u00e9 et de l’encre de Tage et du tremblement d’un homme qui venait de comprendre que le langage n’ob\u00e9it \u00e0 personne.<\/p>\n Esdras regarda la tache. S\u00e9mu vit ses l\u00e8vres remuer. Il ne pronon\u00e7a aucun mot audible. Mais S\u00e9mu, qui avait pass\u00e9 sa vie \u00e0 lire les signes, lut sur ses l\u00e8vres une phrase qu’il ne comprit que bien plus tard :<\/p>\n Je suis la marge.<\/em><\/p>\n Esdras se leva. Il laissa le grattoir sur le pupitre. Il traversa la salle sans regarder personne et sortit par la porte sud, celle au linteau fissur\u00e9, celle par laquelle il \u00e9tait entr\u00e9. Il ne la referma pas.<\/p>\n La lumi\u00e8re du dehors entra dans le scriptorium comme une phrase inachev\u00e9e.<\/p>\n S\u00e9mu ne le suivit pas. Il resta debout entre les colonnes blanches. Les copistes, un par un, reprirent leurs calames. Le bruit revint — le frottement doux de l’encre sur le parchemin, le souffle des corps au travail. Itzak ne leva pas la t\u00eate. Dara non plus. Le scriptorium continuait. Il continuerait.<\/p>\n S\u00e9mu s’assit \u00e0 son pupitre. Le feuillet aux trois marges circulaires \u00e9tait toujours dans sa poche. Il le sortit et le posa \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Kafka. La machine gravait des mots sur la peau du condamn\u00e9. Les marges gravaient des mots sur la peau du texte. Le condamn\u00e9 finissait par lire sa sentence avec son corps. S\u00e9mu finissait par lire les marges avec ses mains.<\/p>\n Il trempa le calame et reprit la copie. Sa main ne tremblait pas. Elle n’h\u00e9sitait pas. Mais dans les marges, il le savait, quelque chose continuerait \u00e0 s’\u00e9crire — quelque chose de plus ancien que lui, de plus ancien que Kafka, de plus ancien que les colonnes blanches de la synagogue. Un cri devenu cicatrice devenu lettre devenu cri \u00e0 nouveau.<\/p>\n Il copia jusqu’\u00e0 la cloche du soir.<\/p>\n Ce soir-l\u00e0, il ne prit pas le chemin habituel. Au lieu de descendre par les ruelles du quartier est, il longea le Tage. Le fleuve \u00e9tait bas. Sur la berge, des disques durs polis par le courant brillaient comme des galets noirs dans la lumi\u00e8re d\u00e9clinante. Un enfant en ramassait, les empilait, construisait une tour qui ne tenait pas. Elle s’effondrait. Il la reconstruisait. Elle s’effondrait. Il la reconstruisait.<\/p>\n S\u00e9mu s’arr\u00eata devant le pont de San Mart\u00edn. Les arches enjambaient le Tage comme des lettres enjambent le vide entre deux mots. Il pensa \u00e0 Esdras. \u00c0 sa main qui tremblait. \u00c0 la goutte d’encre tomb\u00e9e dans la marge. \u00c0 ces trois mots silencieux : Je suis la marge.<\/em> Si m\u00eame Esdras — le gardien, le gratteur, le purifificateur — \u00e9tait travers\u00e9 par l’involontaire, alors personne n’en \u00e9tait exempt. Le langage ne demandait pas la permission. Il passait. \u00c0 travers les mains des copistes, \u00e0 travers les r\u00eaves des dormeurs, \u00e0 travers les taches d’encre et les fissures des murs et les m\u00e8ches de cheveux sur la nuque des femmes endormies.<\/p>\n Il rentra.<\/p>\n Mara \u00e9tait \u00e0 la fen\u00eatre. Le m\u00eame panier de couture. La m\u00eame aiguille. Le toit avait fui \u00e0 nouveau — une flaque sombre s’\u00e9talait sous la table, entre les deux assiettes \u00e9br\u00e9ch\u00e9es.<\/p>\n S\u00e9mu s’assit en face d’elle.<\/p>\n D’habitude, il mangeait en silence, pensait au scriptorium, et s’endormait avec des lettres derri\u00e8re les paupi\u00e8res. D’habitude, l’espace entre les deux assiettes \u00e9tait une marge morte.<\/p>\n Ce soir-l\u00e0, il dit :<\/p>\n -- Mara.<\/p>\n Elle leva les yeux. Il chercha ses mots. Ils ne vinrent pas. Pas les mots du scriptorium, pas les mots savants, pas les mots de la citerne et des textes anciens. Ceux-l\u00e0 \u00e9taient inutiles ici. Il chercha d’autres mots — plus petits, plus ordinaires, plus ab\u00eem\u00e9s. Des mots avec des fuites, comme le toit.<\/p>\n -- Je ne sais pas r\u00e9parer le toit, dit-il. Je ne sais pas r\u00e9parer grand-chose. Mais il se passe quelque chose au scriptorium. Quelque chose que je ne comprends pas. Ma main \u00e9crit des choses que je n’ai pas d\u00e9cid\u00e9es. Et je crois — je crois que c’est important. Je crois que le langage essaie de dire quelque chose \u00e0 travers nous. Quelque chose de plus grand. Mais je ne sais pas quoi.<\/p>\n Mara le regarda. Dans ses yeux, quelque chose bougea. Pas de la compr\u00e9hension — il ne lui demandait pas de comprendre. Quelque chose de plus simple. De la pr\u00e9sence. L’\u00e9tonnement doux de quelqu’un qui entend une voix qu’il avait oubli\u00e9e.<\/p>\n -- Continue, dit-elle.<\/p>\n Ce fut tout. Un seul mot. Mais ce mot ouvrit entre eux un espace que S\u00e9mu n’avait pas senti depuis des ann\u00e9es. Pas l’espace mort entre les deux assiettes. Un espace vivant. Une marge habitable.<\/p>\n Il parla. Longtemps. Mal. En se reprenant, en h\u00e9sitant, en cherchant des images imparfaites pour d\u00e9crire des choses qui n’avaient pas de nom. Elle \u00e9couta. Elle ne comprit pas tout. Elle ne devait pas tout comprendre. Mais elle \u00e9tait l\u00e0, et ses yeux ne le quittaient pas, et par moments elle posait une question courte — comment tu le sais ?<\/em> ou \u00e7a te fait peur ?<\/em> — et ces questions \u00e9taient comme les signes dans les marges : petites, lat\u00e9rales, involontairement justes.<\/p>\n Quand il se tut, la flaque sous la table avait s\u00e9ch\u00e9. Ou peut-\u00eatre pas. Il ne v\u00e9rifia pas.<\/p>\n Mara se leva. Elle posa sa main sur la nuque de S\u00e9mu — la m\u00e8che de cheveux noirs effleura ses doigts — et dit :<\/p>\n -- Demain, montre-moi.<\/p>\n Le lendemain, S\u00e9mu arriva au scriptorium avant l’aube. Il alluma la lampe de son pupitre. La lumi\u00e8re toucha les colonnes blanches et les arcs en fer \u00e0 cheval et les feuillets empil\u00e9s et le petit \u00e9clat de bois au visage \u00e0 moiti\u00e9 gratt\u00e9.<\/p>\n Le grattoir d’Esdras \u00e9tait encore sur le pupitre, l\u00e0 o\u00f9 il l’avait laiss\u00e9. La lame courbe brillait. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, les feuillets gratt\u00e9s — marges rendues vierges, blanches, silencieuses. Et les feuillets qu’il n’avait pas eu le temps de gratter — marges encore habit\u00e9es.<\/p>\n S\u00e9mu prit un feuillet vierge. Il le pla\u00e7a \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Kafka. Il trempa le calame dans l’encre de Tage.<\/p>\n Et il ne copia pas.<\/p>\n Pour la premi\u00e8re fois, il \u00e9crivit.<\/p>\n Pas dans le texte. Dans la marge. D\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment. En pleine conscience. Un signe, puis un autre. Pas des mots — pas encore. Des formes. Des courbes qui ressemblaient aux arcs de la synagogue, aux boucles du Tage, \u00e0 la m\u00e8che de cheveux sur la nuque de Mara. Des formes qui \u00e9taient \u00e0 mi-chemin entre l’involontaire et le voulu, entre le cri et la cicatrice, entre le son et la lettre.<\/p>\n Il ne savait pas ce qu’il \u00e9crivait. Mais il savait que quelqu’un, un jour, le lirait. Comme il avait lu les marges d’Itzak et de Dara. Comme quelqu’un, mille ans plus t\u00f4t, avait peint un visage sur un \u00e9clat de bois en sachant qu’un autre essaierait de l’effacer et qu’un troisi\u00e8me le trouverait dans les d\u00e9combres et le poserait sur son pupitre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son encrier.<\/p>\n La lumi\u00e8re monta. Les copistes arriv\u00e8rent un par un. Itzak s’assit. Dara s’assit. Le scriptorium reprit son souffle.<\/p>\n Sur le dernier feuillet du Kafka — celui qui s’arr\u00eatait au milieu d’une phrase parce que les pages suivantes avaient \u00e9t\u00e9 perdues dans l’Effacement — une annotation apparut dans la marge. S\u00e9mu ne l’avait pas \u00e9crite. Aucun copiste ne l’avait \u00e9crite. L’encre \u00e9tait ti\u00e8de.<\/p>\n C’\u00e9tait un mot. Un seul. Dans une langue que S\u00e9mu ne connaissait pas mais qu’il reconnut, comme on reconna\u00eet un visage qu’on a vu en r\u00eave.<\/p>\n Il ne le gratta pas.<\/p>\n Dehors, le Tage coulait entre ses gorges de pierre. Un enfant empilait des disques durs sur la berge. La tour tenait. Pas longtemps. Mais elle tenait.<\/p>",
"content_text": " S\u00e9mu trempa le calame dans l'encre de Tage. On appelait ainsi le m\u00e9lange de noir de fum\u00e9e et d'eau limoneuse que les pr\u00e9parateurs tiraient du fleuve avant l'aube, quand la boue charriait encore des s\u00e9diments d'avant l'Effacement. L'encre sentait la terre et le m\u00e9tal. Certains copistes pr\u00e9tendaient y d\u00e9celer une troisi\u00e8me odeur, plus ancienne, qu'ils ne savaient pas nommer. La lumi\u00e8re n'avait pas encore atteint son pupitre. Entre les colonnes blanches de la synagogue, l'air \u00e9tait froid et le silence si dense qu'on entendait le frottement des calames sur les pupitres voisins avant m\u00eame que le jour ne les \u00e9claire. Santa Mar\u00eda la Blanca n'avait jamais \u00e9t\u00e9 un scriptorium. Elle avait \u00e9t\u00e9 synagogue, puis \u00e9glise, puis ruine, puis refuge. Maintenant elle \u00e9tait le lieu o\u00f9 l'on recopiait ce qui restait du monde. Les arcs en fer \u00e0 cheval r\u00e9p\u00e9taient leur courbe d'une colonne \u00e0 l'autre comme une phrase qui se cherche sans jamais trouver son point final. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de son encrier, un \u00e9clat de bois pas plus grand qu'une paume. Quelqu'un avait peint un visage dessus, il y a tr\u00e8s longtemps. Quelqu'un d'autre avait essay\u00e9 de le gratter. Le visage \u00e9tait encore l\u00e0. Ni tout \u00e0 fait pr\u00e9sent ni tout \u00e0 fait effac\u00e9. S\u00e9mu posa le calame sur le bord du texte source. Un fragment de Kafka \u2014 ou de ce qu'on croyait \u00eatre Kafka. Personne ne savait plus vraiment. Le papier imprim\u00e9 s'effritait aux pliures, et des lignes enti\u00e8res avaient disparu, emportant avec elles des morceaux de phrases comme un fleuve emporte ses berges. Il \u00e9tait question d'une machine qui gravait des mots sur la peau des hommes. S\u00e9mu ne poss\u00e9dait ni le d\u00e9but ni la fin. Seulement le milieu \u2014 la description de l'appareil, le moment o\u00f9 l'aiguille s'enfonce et o\u00f9 le condamn\u00e9 commence \u00e0 d\u00e9chiffrer sa sentence avec son corps. Chaque matin, S\u00e9mu avait l'impression de transporter de l'eau dans ses mains. Il commen\u00e7a \u00e0 tracer. Le premier mot vint sans effort. Le deuxi\u00e8me aussi. La main savait. Elle avait appris \u00e0 ne plus h\u00e9siter, \u00e0 couler dans le sillon des lettres comme le Tage dans ses gorges. S\u00e9mu aimait ce moment o\u00f9 la pens\u00e9e s'efface et o\u00f9 le corps seul travaille \u2014 le poignet, le souffle, le rythme du calame sur la peau tendue. Il disparaissait. Il devenait le passage. C'est au milieu de la troisi\u00e8me ligne qu'il le vit. Dans la marge du feuillet qu'il avait copi\u00e9 la veille, un signe. Trois traits fins, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9s, qui ne correspondaient \u00e0 aucune lettre de l'alphabet qu'il utilisait. L'encre \u00e9tait la m\u00eame. L'\u00e9paisseur du trait \u00e9tait la m\u00eame. C'\u00e9tait son \u00e9criture. Mais ce n'\u00e9taient pas ses mots. Il gratta le signe avec l'ongle. L'encre r\u00e9sista, comme si elle avait eu le temps de s'enfoncer plus profond\u00e9ment que les autres lettres. Il gratta plus fort. Le parchemin s'ab\u00eema mais le signe resta, fant\u00f4me p\u00e2le sous la surface racl\u00e9e. S\u00e9mu regarda autour de lui. Les copistes travaillaient, t\u00eates baiss\u00e9es, dans la lumi\u00e8re oblique qui commen\u00e7ait \u00e0 descendre des fen\u00eatres hautes. Personne ne levait les yeux. La r\u00e8gle du scriptorium \u00e9tait simple : chacun son pupitre, chacun son texte, chacun son silence. On ne regardait pas le travail des autres. On ne commentait pas. On copiait. Il retourna \u00e0 son Kafka. La machine gravait sa sentence dans la chair du condamn\u00e9. S\u00e9mu tra\u00e7ait les mots un par un, mais quelque chose avait chang\u00e9. Sa main h\u00e9sitait. Comme si le calame cherchait les marges, attir\u00e9 vers les bords de la page par une gravit\u00e9 lat\u00e9rale qu'il ne comprenait pas. \u00c0 midi, la cloche sonna. Les copistes pos\u00e8rent leurs calames. S\u00e9mu ne bougea pas. Il attendit que la salle se vide, puis il se leva et fit ce qu'il n'avait jamais fait : il alla regarder les pupitres des autres. Le premier \u2014 celui de Dara, une femme silencieuse qui recopiait des fragments de textes m\u00e9dicaux \u2014 \u00e9tait impeccable. Marges vierges. Pas un signe parasite. Le deuxi\u00e8me \u2014 celui d'un jeune copiste dont il ne connaissait pas le nom \u2014 pareil. Propre. Le troisi\u00e8me pupitre \u00e9tait celui d'Itzak, un vieil homme qui travaillait au scriptorium depuis sa fondation. Il recopiait un trait\u00e9 d'astronomie dont il manquait les deux tiers. S\u00e9mu se pencha sur les feuillets de la veille. Dans la marge du troisi\u00e8me feuillet, un signe. Pas le m\u00eame que le sien. Plus anguleux, plus serr\u00e9. Mais trac\u00e9 avec la m\u00eame encre de Tage, la m\u00eame \u00e9paisseur. Et visiblement, la m\u00eame involontarit\u00e9 \u2014 le signe ne prolongeait aucun mot, ne corrigeait rien, n'annotait rien. Il \u00e9tait l\u00e0 comme un caillou au milieu d'un chemin. S\u00e9mu sentit le froid monter de ses pieds jusqu'\u00e0 sa nuque. Il revint \u00e0 son pupitre. Il prit le feuillet du jour et celui d'Itzak, les posa c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Son signe \u00e0 gauche. Celui d'Itzak \u00e0 droite. Deux signes diff\u00e9rents. Mais quand il les regardait ensemble, en laissant ses yeux se d\u00e9tendre comme on regarde un paysage lointain, les deux signes semblaient s'orienter l'un vers l'autre. Comme deux moiti\u00e9s d'un mot coup\u00e9 en deux. Il entendit un pas derri\u00e8re lui et remit le feuillet d'Itzak en place. Trop vite. Le parchemin glissa et tomba. Quand il le ramassa, ses doigts touch\u00e8rent l'encre du signe marginal. Elle \u00e9tait ti\u00e8de. --- Le soir, S\u00e9mu rentra chez lui par les ruelles du quartier est. Le chemin descendait entre des murs de pierre ocre que le lierre disputait aux c\u00e2bles morts. Des enfants jouaient avec des \u00e9clats de verre poli qu'ils appelaient des yeux \u2014 les restes d'\u00e9crans bris\u00e9s, us\u00e9s par le Tage, rendus lisses et opaques comme des galets. Ils les \u00e9changeaient selon la couleur. Le bleu valait plus cher. Personne ne savait pourquoi. Leur appartement occupait deux pi\u00e8ces au-dessus d'un ancien garage dont le rideau de fer avait \u00e9t\u00e9 fondu pour en faire des outils. Mara \u00e9tait assise pr\u00e8s de la fen\u00eatre, un panier de couture sur les genoux. Elle raccommodait le m\u00eame pantalon depuis trois jours. Ou peut-\u00eatre qu'elle ne raccommodait rien. Peut-\u00eatre qu'elle regardait la rue en tenant une aiguille pour se donner une contenance. S\u00e9mu posa son sac. \u2014 Le toit a fui cette nuit, dit Mara sans lever les yeux. \u2014 Je regarderai demain. \u2014 Tu as dit \u00e7a la semaine derni\u00e8re. Il ne r\u00e9pondit pas. Il s'assit sur le tabouret pr\u00e8s de la porte. Entre eux, la table. Sur la table, un pain, un bol d'huile, deux assiettes \u00e9br\u00e9ch\u00e9es. L'espace entre les deux assiettes \u00e9tait le territoire exact de ce qu'ils ne se disaient plus. Il voulut lui parler des signes dans les marges. Les mots mont\u00e8rent jusqu'\u00e0 sa gorge et s'arr\u00eat\u00e8rent l\u00e0, comme l'eau dans un siphon. Comment expliquer \u00e0 quelqu'un qui se bat avec un toit qui fuit que votre main \u00e9crit des choses que vous n'avez pas pens\u00e9es ? Que l'encre \u00e9tait ti\u00e8de sous vos doigts ? Que deux signes s\u00e9par\u00e9s par trois pupitres se cherchaient comme les moiti\u00e9s d'un mot ? Mara raccommodait. S\u00e9mu mangeait. Le silence entre eux n'\u00e9tait pas le silence du scriptorium \u2014 dense, fertile, plein de calames. C'\u00e9tait un silence sec. Un silence de toit qui fuit et qu'on ne r\u00e9pare pas. Cette nuit-l\u00e0, S\u00e9mu ne dormit pas. Il pensait aux signes. Il pensait \u00e0 la machine de Kafka qui gravait des mots dans la chair. Il pensait \u00e0 ce que le vieux ma\u00eetre Itzak lui avait dit un jour, des mois plus t\u00f4t, en passant, comme on dit une chose sans importance : *Les lettres ne sont pas des signes, S\u00e9mu. Ce sont des cicatrices. Quelqu'un a cri\u00e9, il y a tr\u00e8s longtemps. Le cri a laiss\u00e9 une marque. On appelle \u00e7a un Aleph.* S\u00e9mu se tourna vers Mara. Elle dormait, le dos tourn\u00e9. Sa respiration \u00e9tait lente et r\u00e9guli\u00e8re. Sur sa nuque, une m\u00e8che de cheveux noirs formait une courbe qui ressemblait \u2014 il cligna des yeux \u2014 qui ressemblait \u00e0 quoi ? \u00c0 rien. \u00c0 une m\u00e8che de cheveux sur une nuque. Pas tout n'\u00e9tait signe. Pas tout n'\u00e9tait marge. Ou peut-\u00eatre que si. --- Le lendemain, il y avait trois signes nouveaux dans ses marges. Et cinq dans celles d'Itzak. Et deux \u2014 c'\u00e9tait nouveau \u2014 dans celles de Dara. S\u00e9mu ne gratta plus. --- Esdras vint un mardi. Personne ne l'avait annonc\u00e9. Il entra par la porte sud, celle que l'on n'utilisait plus depuis que le linteau avait fissur\u00e9. Il la poussa comme s'il connaissait le b\u00e2timent mieux que ceux qui y travaillaient chaque jour. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce le cas. On disait qu'Esdras avait particip\u00e9 \u00e0 la fondation du scriptorium, trente ans plus t\u00f4t, quand les premiers survivants avaient compris qu'il fallait sauver les textes ou perdre la m\u00e9moire du monde. On disait aussi qu'il avait quitt\u00e9 Tol\u00e8de pour parcourir les autres scriptoria \u2014 Lisbonne, Lyon, T\u00fcbingen \u2014 et qu'il revenait quand quelque chose n'allait pas. Il portait un manteau de cuir tann\u00e9, us\u00e9 aux coudes mais propre. Ses mains \u00e9taient grandes, ses doigts longs et tach\u00e9s d'encre ancienne, incrust\u00e9e dans la peau comme des tatouages involontaires. Un ancien copiste. Ses yeux \u00e9taient le d\u00e9tail que l'on retenait : clairs, tr\u00e8s clairs, d'un gris qui semblait avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9lav\u00e9 par trop de lecture. Il traversa la salle sans regarder personne. Les copistes sentirent son passage comme on sent un changement de pression atmosph\u00e9rique. Les calames h\u00e9sit\u00e8rent une seconde sur les parchemins, puis reprirent. Esdras s'arr\u00eata devant le pupitre d'Itzak. Le vieil homme leva la t\u00eate. Quelque chose passa entre eux \u2014 pas un mot, pas un salut, quelque chose de plus ancien. Esdras prit le feuillet du jour. Il le regarda longuement. Puis il le retourna et regarda les marges. Son visage ne changea pas. Mais ses doigts se crisp\u00e8rent sur le bord du parchemin. Il reposa le feuillet et continua sa marche. Pupitre apr\u00e8s pupitre. Il ne regardait pas les textes copi\u00e9s. Il regardait les marges. Quand il arriva devant S\u00e9mu, il ne prit pas le feuillet. Il resta debout, silencieux, les yeux fix\u00e9s sur l'\u00e9clat de bois pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l'encrier. Le visage \u00e0 moiti\u00e9 gratt\u00e9. \u2014 O\u00f9 avez-vous trouv\u00e9 \u00e7a ? Sa voix \u00e9tait basse, pr\u00e9cise, sans chaleur ni froideur. Une voix de calame. \u2014 Dans les d\u00e9combres du quartier est. \u2014 Vous savez ce que c'est ? \u2014 Un morceau de bois peint. Esdras eut un sourire bref. Pas un sourire de moquerie. Un sourire de reconnaissance \u2014 comme un joueur d'\u00e9checs qui constate que son adversaire a ouvert avec un coup inattendu. \u2014 C'est un visage qu'on a voulu effacer. Et qui est rest\u00e9. Vous trouvez \u00e7a beau, n'est-ce pas ? S\u00e9mu ne r\u00e9pondit pas. Esdras prit le feuillet de la veille. Il le leva \u00e0 hauteur de ses yeux d\u00e9lav\u00e9s. Il regarda la marge. Le signe. Les trois traits courb\u00e9s que S\u00e9mu n'avait pas trac\u00e9s \u2014 ou qu'il avait trac\u00e9s sans le vouloir. \u2014 Depuis combien de temps ? \u2014 Une semaine. Peut-\u00eatre plus. Je ne sais pas. \u2014 Vous ne savez pas, ou vous n'avez pas voulu voir ? Il reposa le feuillet. \u2014 Venez me voir ce soir. Apr\u00e8s la cloche. Je serai dans la citerne. Il s'\u00e9loigna. S\u00e9mu regarda ses mains. L'encre de Tage s\u00e9chait sur ses doigts. Pour la premi\u00e8re fois, il remarqua que les taches formaient un motif qu'il n'avait pas choisi. --- La citerne \u00e9tait le ventre du scriptorium. Un r\u00e9servoir d'eau construit par les Arabes mille ans plus t\u00f4t, vid\u00e9 par les si\u00e8cles, reconverti en chambre forte pour les textes sources. L'air y \u00e9tait frais et immobile. Des \u00e9tag\u00e8res de fer r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 longeaient les murs de brique. Sur chaque \u00e9tag\u00e8re, des piles de papier imprim\u00e9, de cahiers, de fragments reli\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te avec de la ficelle et du cuir. Ce qui restait de la biblioth\u00e8que du monde. Esdras \u00e9tait assis \u00e0 une table de pierre au centre de la salle. Devant lui, une dizaine de feuillets \u00e9tal\u00e9s en \u00e9ventail. S\u00e9mu reconnut les siens. Et ceux d'Itzak. Et ceux de Dara. \u2014 Asseyez-vous. S\u00e9mu s'assit. La lampe \u00e0 huile projetait leurs ombres sur les murs. L'ombre d'Esdras \u00e9tait plus grande que lui. Celle de S\u00e9mu tremblait. \u2014 Regardez, dit Esdras. Il disposa les feuillets dans un ordre pr\u00e9cis. Les marges se faisaient face. Les signes involontaires de S\u00e9mu, ceux d'Itzak, ceux de Dara, align\u00e9s les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres. S\u00e9mu vit ce qu'il avait pressenti sans oser le formuler. Les signes ne se r\u00e9pondaient pas seulement. Ils formaient une s\u00e9quence. Un signe de S\u00e9mu appelait celui d'Itzak qui appelait celui de Dara qui renvoyait \u00e0 un autre signe de S\u00e9mu. Une phrase circulaire, \u00e9crite par trois mains qui ne s'\u00e9taient pas concert\u00e9es. \u2014 Vous voyez ? dit Esdras. \u2014 Oui. \u2014 Savez-vous ce que c'est ? \u2014 Non. \u2014 Moi si. Esdras se leva. Il alla chercher un feuillet sur une \u00e9tag\u00e8re du fond. Tr\u00e8s ancien. Le papier \u00e9tait jaune et cassant. Une impression m\u00e9canique, d'avant l'Effacement. \u2014 Ce texte a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 \u00e0 Lyon il y a douze ans. Un fragment d'une \u00e9tude linguistique. L'auteur essayait de d\u00e9montrer que l'\u00e9criture manuscrite produit des r\u00e9sidus neuromoteurs \u2014 des micro-mouvements de la main qui \u00e9chappent au contr\u00f4le conscient et laissent des traces dans les marges, entre les lignes, sous les lettres. Des traces invisibles \u00e0 l'\u0153il nu dans un texte unique, mais qui deviennent visibles quand on compare des dizaines de feuillets copi\u00e9s par des mains diff\u00e9rentes. Il posa le feuillet sur la table. \u2014 L'auteur appelait cela la graphosph\u00e8re involontaire. Une couche de langage souterraine, produite par les corps des copistes \u00e0 leur insu. Comme un r\u00eave collectif qui s'imprime dans l'encre. S\u00e9mu regarda les marges align\u00e9es. La phrase circulaire des trois copistes. Le r\u00eave collectif. \u2014 C'est beau, dit-il. \u2014 C'est dangereux, dit Esdras. Le mot tomba dans le silence de la citerne comme une pierre dans un puits. \u2014 Dangereux ? Esdras s'assit \u00e0 nouveau. Il joignit les mains \u2014 ces grandes mains tach\u00e9es d'encre ancienne \u2014 et parla lentement, comme un homme qui a longtemps r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 ce qu'il s'appr\u00eate \u00e0 dire. \u2014 S\u00e9mu, j'ai fond\u00e9 ce scriptorium. J'ai parcouru six pays pour comprendre comment sauver ce qui pouvait l'\u00eatre. J'ai vu des biblioth\u00e8ques enti\u00e8res r\u00e9duites \u00e0 trois pages. J'ai vu des copistes devenir fous \u00e0 force de recopier des textes qu'ils ne comprenaient pas. J'ai vu l'Effacement de pr\u00e8s \u2014 pas comme vous qui \u00eates n\u00e9s apr\u00e8s, mais de pr\u00e8s, avec l'odeur des serveurs qui br\u00fblaient et le silence qui tombait sur les villes comme de la neige. Et savez-vous ce que j'ai compris ? \u2014 Non. \u2014 Que l'Effacement n'a pas \u00e9t\u00e9 un accident. C'est le langage lui-m\u00eame qui a satur\u00e9. Trop de mots. Trop de bruit. Trop de textes qui disaient tout et son contraire. Les machines amplifiaient le chaos \u2014 elles g\u00e9n\u00e9raient des milliards de phrases par seconde, des phrases grammaticalement correctes et s\u00e9mantiquement creuses, et personne ne pouvait plus distinguer le signal du bruit. Le monde s'est noy\u00e9 dans son propre langage. L'Effacement a \u00e9t\u00e9 une noyade. Il d\u00e9signa les marges. \u2014 Et ceci est le d\u00e9but d'une nouvelle noyade. Ces signes involontaires, cette graphosph\u00e8re, ces r\u00e9sidus inconscients \u2014 c'est exactement le m\u00eame processus. Du langage non contr\u00f4l\u00e9 qui prolif\u00e8re. De la marge qui envahit le texte. Du bruit qui recouvre le signal. Si nous laissons faire, dans dix ans, les marges auront d\u00e9vor\u00e9 les pages. Les copistes ne sauront plus distinguer ce qu'ils ont \u00e9crit volontairement de ce que leur main a ajout\u00e9 sans eux. Le texte de Kafka que vous recopiez sera contamin\u00e9 par des phrases que Kafka n'a jamais \u00e9crites. Et personne ne saura plus ce qui est de Kafka et ce qui est du r\u00eave de vos doigts. Il marqua une pause. \u2014 Je suis venu gratter les marges, S\u00e9mu. Toutes. Sur tous les feuillets. Et dor\u00e9navant, chaque copiste sera inspect\u00e9 en fin de journ\u00e9e. Les marges devront \u00eatre vierges. C'est la seule fa\u00e7on de pr\u00e9server la puret\u00e9 du signal. S\u00e9mu resta silencieux un long moment. La flamme de la lampe oscillait. Sur le mur, son ombre et celle d'Esdras se chevauchaient par instants, comme deux lettres qui se ligaturent. \u2014 Vous avez peut-\u00eatre raison, dit S\u00e9mu. Les marges sont du bruit. L'inconscient est du chaos. Mais dites-moi une chose, Esdras. Le texte de Kafka que je recopie \u2014 celui qui parle d'une machine qui grave des mots dans la peau des hommes \u2014 ce texte, quand Kafka l'a \u00e9crit, il savait exactement ce qu'il faisait ? Chaque mot \u00e9tait contr\u00f4l\u00e9, calcul\u00e9, volontaire ? \u2014 Kafka \u00e9tait un \u00e9crivain. Pas un copiste. Ce n'est pas la m\u00eame chose. \u2014 Vraiment ? Un \u00e9crivain, ce n'est pas quelqu'un dont la main va plus vite que la pens\u00e9e ? Dont les doigts trouvent des mots que la t\u00eate n'avait pas pr\u00e9vus ? Si vous grattez les marges, Esdras, vous grattez exactement le processus qui a produit le texte que vous pr\u00e9tendez prot\u00e9ger. Kafka est fait de marges. Tout texte vivant est fait de marges. Esdras le regarda longuement. Ses yeux d\u00e9lav\u00e9s ne cillaient pas. \u2014 C'est un joli argument, S\u00e9mu. Mais c'est un argument de scribe, pas de gardien. Mon travail n'est pas de comprendre le langage. Mon travail est de le transmettre intact. Et intact signifie sans ajout, sans parasite, sans r\u00eave. Le r\u00eave est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Il se leva. \u2014 Demain matin, je commencerai par vos feuillets. Il sortit. S\u00e9mu resta seul dans la citerne, entour\u00e9 de ce qui restait de la biblioth\u00e8que du monde. Il prit le feuillet o\u00f9 les trois marges formaient leur phrase circulaire. Il le regarda longtemps. Puis il fit quelque chose qu'il n'avait jamais fait. Il lut la marge \u00e0 voix haute. Le son de sa propre voix dans la citerne vide le surprit. Les mots n'appartenaient \u00e0 aucune langue qu'il connaissait. Mais ils avaient un rythme. Une cadence. Comme un c\u0153ur qui bat dans un mur. --- Le grattage commen\u00e7a le lendemain \u00e0 l'aube. Esdras travaillait lui-m\u00eame. Il ne d\u00e9l\u00e9guait pas. Il avait apport\u00e9 ses propres outils \u2014 un grattoir \u00e0 lame courbe, tr\u00e8s fin, du type qu'utilisaient les relieurs d'avant l'Effacement. Il s'assit au pupitre de S\u00e9mu et prit le premier feuillet. Les copistes regardaient en silence. Personne ne protesta. Personne ne proteste jamais quand l'autorit\u00e9 s'exerce avec comp\u00e9tence et calme. Et Esdras \u00e9tait calme. Ses gestes \u00e9taient pr\u00e9cis. La lame glissait sur le parchemin et les signes marginaux disparaissaient sous un fin nuage de poussi\u00e8re d'encre qui retombait sur la table comme de la cendre. S\u00e9mu regardait depuis l'entr\u00e9e sud. Il avait les mains dans les poches. Dans sa poche droite, le feuillet aux trois marges circulaires. Il l'avait pris dans la citerne pendant la nuit. Le seul feuillet qu'Esdras ne trouverait pas. Esdras gratta le deuxi\u00e8me feuillet. Puis le troisi\u00e8me. Chaque fois, le signe r\u00e9sistait un instant \u2014 la lame devait repasser deux fois, trois fois \u2014 puis c\u00e9dait. La marge redevenait blanche. Vierge. Muette. Au cinqui\u00e8me feuillet, Esdras s'arr\u00eata. Sa main droite tremblait. Pas beaucoup. Un fr\u00e9missement \u00e0 peine visible, une vibration du poignet que seul un copiste pouvait remarquer. S\u00e9mu la remarqua. Esdras regarda sa main comme on regarde un outil qui se d\u00e9r\u00e8gle. Il posa le grattoir. Il fl\u00e9chit les doigts. Reprit le grattoir. Continua. Au huiti\u00e8me feuillet, le tremblement avait gagn\u00e9 l'avant-bras. Au douzi\u00e8me, Esdras reposa le grattoir et se leva. Il alla se laver les mains dans le bassin de pierre pr\u00e8s de l'entr\u00e9e. L'eau rougit l\u00e9g\u00e8rement \u2014 l'encre de Tage, dissoute, reprenait sa couleur de fleuve. Il revint, les mains mouill\u00e9es, et reprit son travail. Au quinzi\u00e8me feuillet, S\u00e9mu vit quelque chose que personne d'autre ne vit. Sur le seizi\u00e8me feuillet \u2014 celui qu'Esdras n'avait pas encore touch\u00e9 \u2014 un signe nouveau venait d'appara\u00eetre dans la marge. L'encre \u00e9tait fra\u00eeche. Elle brillait dans la lumi\u00e8re oblique. Ce n'\u00e9tait pas l'\u00e9criture de S\u00e9mu. Ni celle d'Itzak. Ni celle de Dara. C'\u00e9tait celle d'Esdras. Esdras prit le seizi\u00e8me feuillet. Il vit le signe. Il reconnut sa propre main. Son visage ne changea pas \u2014 il avait trop de ma\u00eetrise pour cela \u2014 mais ses yeux d\u00e9lav\u00e9s se fix\u00e8rent sur la marge avec une intensit\u00e9 que S\u00e9mu ne lui avait jamais vue. L'intensit\u00e9 d'un homme qui regarde une fissure dans le mur de sa propre maison. Il gratta le signe. Sa propre marginalia. Son propre involontaire. La lame passa une fois, deux fois, trois fois. Le signe p\u00e2lit mais ne disparut pas enti\u00e8rement. Une ombre restait, comme le visage sur l'\u00e9clat de bois. Esdras posa le grattoir. Il resta immobile un long moment. La salle enti\u00e8re retenait son souffle sans le savoir. Puis il fit une chose inattendue. Il prit le calame de S\u00e9mu, le trempa dans l'encre de Tage, et approcha la pointe de la marge. Sa main tremblait toujours. Il ne tra\u00e7a rien. Il tint le calame suspendu au-dessus du parchemin, \u00e0 un cheveu de la surface, pendant ce qui parut une \u00e9ternit\u00e9. L'encre forma une goutte \u00e0 l'extr\u00e9mit\u00e9 de la pointe. La goutte grossit. Elle tomba. Elle tomba dans la marge et dessina, en s'\u00e9crasant, une forme que personne n'avait d\u00e9cid\u00e9e. Ni Esdras. Ni S\u00e9mu. Ni la main. Ni la pens\u00e9e. Une forme n\u00e9e de la gravit\u00e9 et de l'encre de Tage et du tremblement d'un homme qui venait de comprendre que le langage n'ob\u00e9it \u00e0 personne. Esdras regarda la tache. S\u00e9mu vit ses l\u00e8vres remuer. Il ne pronon\u00e7a aucun mot audible. Mais S\u00e9mu, qui avait pass\u00e9 sa vie \u00e0 lire les signes, lut sur ses l\u00e8vres une phrase qu'il ne comprit que bien plus tard : *Je suis la marge.* Esdras se leva. Il laissa le grattoir sur le pupitre. Il traversa la salle sans regarder personne et sortit par la porte sud, celle au linteau fissur\u00e9, celle par laquelle il \u00e9tait entr\u00e9. Il ne la referma pas. La lumi\u00e8re du dehors entra dans le scriptorium comme une phrase inachev\u00e9e. --- S\u00e9mu ne le suivit pas. Il resta debout entre les colonnes blanches. Les copistes, un par un, reprirent leurs calames. Le bruit revint \u2014 le frottement doux de l'encre sur le parchemin, le souffle des corps au travail. Itzak ne leva pas la t\u00eate. Dara non plus. Le scriptorium continuait. Il continuerait. S\u00e9mu s'assit \u00e0 son pupitre. Le feuillet aux trois marges circulaires \u00e9tait toujours dans sa poche. Il le sortit et le posa \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Kafka. La machine gravait des mots sur la peau du condamn\u00e9. Les marges gravaient des mots sur la peau du texte. Le condamn\u00e9 finissait par lire sa sentence avec son corps. S\u00e9mu finissait par lire les marges avec ses mains. Il trempa le calame et reprit la copie. Sa main ne tremblait pas. Elle n'h\u00e9sitait pas. Mais dans les marges, il le savait, quelque chose continuerait \u00e0 s'\u00e9crire \u2014 quelque chose de plus ancien que lui, de plus ancien que Kafka, de plus ancien que les colonnes blanches de la synagogue. Un cri devenu cicatrice devenu lettre devenu cri \u00e0 nouveau. Il copia jusqu'\u00e0 la cloche du soir. --- Ce soir-l\u00e0, il ne prit pas le chemin habituel. Au lieu de descendre par les ruelles du quartier est, il longea le Tage. Le fleuve \u00e9tait bas. Sur la berge, des disques durs polis par le courant brillaient comme des galets noirs dans la lumi\u00e8re d\u00e9clinante. Un enfant en ramassait, les empilait, construisait une tour qui ne tenait pas. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. S\u00e9mu s'arr\u00eata devant le pont de San Mart\u00edn. Les arches enjambaient le Tage comme des lettres enjambent le vide entre deux mots. Il pensa \u00e0 Esdras. \u00c0 sa main qui tremblait. \u00c0 la goutte d'encre tomb\u00e9e dans la marge. \u00c0 ces trois mots silencieux : *Je suis la marge.* Si m\u00eame Esdras \u2014 le gardien, le gratteur, le purifificateur \u2014 \u00e9tait travers\u00e9 par l'involontaire, alors personne n'en \u00e9tait exempt. Le langage ne demandait pas la permission. Il passait. \u00c0 travers les mains des copistes, \u00e0 travers les r\u00eaves des dormeurs, \u00e0 travers les taches d'encre et les fissures des murs et les m\u00e8ches de cheveux sur la nuque des femmes endormies. Il rentra. Mara \u00e9tait \u00e0 la fen\u00eatre. Le m\u00eame panier de couture. La m\u00eame aiguille. Le toit avait fui \u00e0 nouveau \u2014 une flaque sombre s'\u00e9talait sous la table, entre les deux assiettes \u00e9br\u00e9ch\u00e9es. S\u00e9mu s'assit en face d'elle. D'habitude, il mangeait en silence, pensait au scriptorium, et s'endormait avec des lettres derri\u00e8re les paupi\u00e8res. D'habitude, l'espace entre les deux assiettes \u00e9tait une marge morte. Ce soir-l\u00e0, il dit : \u2014 Mara. Elle leva les yeux. Il chercha ses mots. Ils ne vinrent pas. Pas les mots du scriptorium, pas les mots savants, pas les mots de la citerne et des textes anciens. Ceux-l\u00e0 \u00e9taient inutiles ici. Il chercha d'autres mots \u2014 plus petits, plus ordinaires, plus ab\u00eem\u00e9s. Des mots avec des fuites, comme le toit. \u2014 Je ne sais pas r\u00e9parer le toit, dit-il. Je ne sais pas r\u00e9parer grand-chose. Mais il se passe quelque chose au scriptorium. Quelque chose que je ne comprends pas. Ma main \u00e9crit des choses que je n'ai pas d\u00e9cid\u00e9es. Et je crois \u2014 je crois que c'est important. Je crois que le langage essaie de dire quelque chose \u00e0 travers nous. Quelque chose de plus grand. Mais je ne sais pas quoi. Mara le regarda. Dans ses yeux, quelque chose bougea. Pas de la compr\u00e9hension \u2014 il ne lui demandait pas de comprendre. Quelque chose de plus simple. De la pr\u00e9sence. L'\u00e9tonnement doux de quelqu'un qui entend une voix qu'il avait oubli\u00e9e. \u2014 Continue, dit-elle. Ce fut tout. Un seul mot. Mais ce mot ouvrit entre eux un espace que S\u00e9mu n'avait pas senti depuis des ann\u00e9es. Pas l'espace mort entre les deux assiettes. Un espace vivant. Une marge habitable. Il parla. Longtemps. Mal. En se reprenant, en h\u00e9sitant, en cherchant des images imparfaites pour d\u00e9crire des choses qui n'avaient pas de nom. Elle \u00e9couta. Elle ne comprit pas tout. Elle ne devait pas tout comprendre. Mais elle \u00e9tait l\u00e0, et ses yeux ne le quittaient pas, et par moments elle posait une question courte \u2014 *comment tu le sais ?* ou *\u00e7a te fait peur ?* \u2014 et ces questions \u00e9taient comme les signes dans les marges : petites, lat\u00e9rales, involontairement justes. Quand il se tut, la flaque sous la table avait s\u00e9ch\u00e9. Ou peut-\u00eatre pas. Il ne v\u00e9rifia pas. Mara se leva. Elle posa sa main sur la nuque de S\u00e9mu \u2014 la m\u00e8che de cheveux noirs effleura ses doigts \u2014 et dit : \u2014 Demain, montre-moi. --- Le lendemain, S\u00e9mu arriva au scriptorium avant l'aube. Il alluma la lampe de son pupitre. La lumi\u00e8re toucha les colonnes blanches et les arcs en fer \u00e0 cheval et les feuillets empil\u00e9s et le petit \u00e9clat de bois au visage \u00e0 moiti\u00e9 gratt\u00e9. Le grattoir d'Esdras \u00e9tait encore sur le pupitre, l\u00e0 o\u00f9 il l'avait laiss\u00e9. La lame courbe brillait. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, les feuillets gratt\u00e9s \u2014 marges rendues vierges, blanches, silencieuses. Et les feuillets qu'il n'avait pas eu le temps de gratter \u2014 marges encore habit\u00e9es. S\u00e9mu prit un feuillet vierge. Il le pla\u00e7a \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Kafka. Il trempa le calame dans l'encre de Tage. Et il ne copia pas. Pour la premi\u00e8re fois, il \u00e9crivit. Pas dans le texte. Dans la marge. D\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment. En pleine conscience. Un signe, puis un autre. Pas des mots \u2014 pas encore. Des formes. Des courbes qui ressemblaient aux arcs de la synagogue, aux boucles du Tage, \u00e0 la m\u00e8che de cheveux sur la nuque de Mara. Des formes qui \u00e9taient \u00e0 mi-chemin entre l'involontaire et le voulu, entre le cri et la cicatrice, entre le son et la lettre. Il ne savait pas ce qu'il \u00e9crivait. Mais il savait que quelqu'un, un jour, le lirait. Comme il avait lu les marges d'Itzak et de Dara. Comme quelqu'un, mille ans plus t\u00f4t, avait peint un visage sur un \u00e9clat de bois en sachant qu'un autre essaierait de l'effacer et qu'un troisi\u00e8me le trouverait dans les d\u00e9combres et le poserait sur son pupitre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son encrier. La lumi\u00e8re monta. Les copistes arriv\u00e8rent un par un. Itzak s'assit. Dara s'assit. Le scriptorium reprit son souffle. Sur le dernier feuillet du Kafka \u2014 celui qui s'arr\u00eatait au milieu d'une phrase parce que les pages suivantes avaient \u00e9t\u00e9 perdues dans l'Effacement \u2014 une annotation apparut dans la marge. S\u00e9mu ne l'avait pas \u00e9crite. Aucun copiste ne l'avait \u00e9crite. L'encre \u00e9tait ti\u00e8de. C'\u00e9tait un mot. Un seul. Dans une langue que S\u00e9mu ne connaissait pas mais qu'il reconnut, comme on reconna\u00eet un visage qu'on a vu en r\u00eave. Il ne le gratta pas. Dehors, le Tage coulait entre ses gorges de pierre. Un enfant empilait des disques durs sur la berge. La tour tenait. Pas longtemps. Mais elle tenait. ",
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"id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/8-fevrier-2026.html",
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"title": "8 f\u00e9vrier 2026",
"date_published": "2026-02-08T10:26:35Z",
"date_modified": "2026-02-08T10:26:35Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Plus rien ne sera comme avant<\/strong><\/p>\n Plus rien ne sera comme avant. L’effet que me fait cette phrase en la lisant n’est certainement pas l’effet attendu par celui qui l’a \u00e9crit quelques instants auparavant. Tout simplement parce qu’une oscillation s’effectue entre le fait d’\u00e9crire et le fait de lire. \u00c0 quoi tient ce que je nomme une oscillation. Est-ce semblable \u00e0 un interrupteur \u00e9lectrique. Il y aurait alors une position ouverte et ferm\u00e9e, lumi\u00e8re ou pas de lumi\u00e8re. Et dans ce cas qui serait le plus lumineux ou le plus \u00e9teint du lecteur ou de l’\u00e9criveur ? Je laisse sortir les phrases en toute autonomie sans chercher \u00e0 analyser lorsque j’\u00e9cris ce qu’elles veulent dire. Je ne suis jamais certain qu’elles veulent vraiment dire quelque chose. Et d’ailleurs qu’est-ce que \u00e7a peut bien vouloir dire de vouloir dire quelque chose. Est-ce dire quelque chose que l’on invente totalement ou bien dire une chose qu’on a d\u00e9j\u00e0 dite, une chose reconnaissable. Et est-elle reconnaissable par tous ou bien reconnaissable seulement par soi-m\u00eame une fois que l’interrupteur aura chang\u00e9 de position, que l’on sera devenu le lecteur de sa propre \u00e9criture.<\/p>\n Ce matin-l\u00e0, j’ai copi\u00e9 ce texte et je l’ai soumis \u00e0 une intelligence artificielle. Je ne sais pas exactement ce que je cherchais. Peut-\u00eatre une confirmation, peut-\u00eatre une contradiction. Peut-\u00eatre juste voir ce qu’une machine dirait d’un texte qui parle pr\u00e9cis\u00e9ment de l’\u00e9cart entre \u00e9crire et lire.<\/p>\n La r\u00e9ponse est arriv\u00e9e presque instantan\u00e9ment. Elle a commenc\u00e9 par relever les coquilles : \"instant\" au singulier, \"Il y a aurait\", la confusion entre \"o\u00f9\" et \"ou\", \"pas\" au lieu de \"par\". Puis elle a point\u00e9 ce qu’elle appelait des \"probl\u00e8mes principaux\" : langue et syntaxe d\u00e9faillantes, logique interne d\u00e9ficiente, redondance et mollesse, absence de tension narrative. La m\u00e9taphore de l’interrupteur \u00e9tait \"pos\u00e9e puis abandonn\u00e9e sans \u00eatre exploit\u00e9e\". La formule \"qu’est-ce que \u00e7a peut bien vouloir dire de vouloir dire quelque chose\" tournait \u00e0 vide, c’\u00e9tait du remplissage. Le texte flottait, disait-elle. Pas de rythme, pas d’urgence, pas de chair.<\/p>\n Elle proposait ensuite des alternatives concr\u00e8tes. Une version \"resserr\u00e9e\" o\u00f9 tout \u00e9tait aplati, simplifi\u00e9, rendu conforme. Elle sugg\u00e9rait m\u00eame d’abandonner compl\u00e8tement ce passage si c’\u00e9tait un d\u00e9but de carnet, parce que \u00e7a manquait d’accroche.<\/p>\n J’ai arr\u00eat\u00e9 de lire et j’ai \u00e9crit : \"Je remarque une forme d’autorit\u00e9 de votre part qui ne semble pas appartenir \u00e0 mes instructions.\"<\/p>\n La machine s’est excus\u00e9e. Elle a reconnu avoir appliqu\u00e9 des crit\u00e8res normatifs sans d’abord relever ce qui pouvait avoir d’original dans le texte. Elle a tent\u00e9 de se rattraper en identifiant ce qui fonctionnait : la r\u00e9p\u00e9tition comme m\u00e9thode, l’oscillation comme principe structural, l’autonomie des phrases comme programme. Mais quelque chose clochait encore. Elle cherchait \u00e0 d\u00e9cider si le texte \u00e9tait \"bon\" ou \"mauvais\" comme si nous \u00e9tions dans des classes primaires.<\/p>\n Je lui ai demand\u00e9 d’\u00e9tudier le texte en lui-m\u00eame dans un premier temps pour essayer de comprendre ce qu’il voulait dire avant de le juger trop rapidement. Elle a ob\u00e9i, elle a reformul\u00e9. Mais je sentais qu’elle ne comprenait toujours pas. Elle analysait, elle diss\u00e9quait, elle voulait extraire un sens comme on extrait une dent.<\/p>\n \"Pourquoi ce texte n’aurait-il pas droit \u00e0 sa propre existence telle qu’elle se pr\u00e9sente dans sa forme ?\" ai-je fini par demander.<\/p>\n Silence de la machine. Puis : \"Il y a droit.\"<\/p>\n Nous avons continu\u00e9 \u00e0 parler. Je lui ai expliqu\u00e9 que la phrase \"Plus rien ne sera comme avant\" n’\u00e9tait pas choisie par hasard. Que je l’avais entendue de nombreuses fois sur les r\u00e9seaux sociaux, notamment sur TikTok, o\u00f9 elle servait d’app\u00e2t. Une phrase-crochet pour capter l’attention, cr\u00e9er de l’attente, promettre une r\u00e9v\u00e9lation qui ne viendrait jamais. Du clickbait. Et que moi, je l’avais pos\u00e9e l\u00e0, au d\u00e9but du texte, sans guillemets, sans distance, pour voir ce qu’elle ferait. Pour voir comment elle fonctionnerait une fois retourn\u00e9e sur elle-m\u00eame.<\/p>\n La machine a compris. Ou du moins elle a fait semblant de comprendre. Elle a dit que le texte d\u00e9jouait l’attente narrative en se repliant sur son propre geste d’\u00e9criture. Qu’il pi\u00e9geait le lecteur exactement comme TikTok le pi\u00e8ge, mais au lieu de livrer du contenu vide, il r\u00e9fl\u00e9chissait sur le m\u00e9canisme du pi\u00e8ge. C’\u00e9tait une mise en abyme critique du langage viral.<\/em><\/p>\n Mais ce n’\u00e9tait pas tout \u00e0 fait \u00e7a. Ou plut\u00f4t, ce n’\u00e9tait pas seulement \u00e7a.<\/p>\n Je ne m’en rends pas forc\u00e9ment compte au moment m\u00eame o\u00f9 j’\u00e9cris, lui ai-je dit. D’o\u00f9 le glissement vers l’image du lecteur. La phrase \"Plus rien ne sera comme avant\" s’est pr\u00e9sent\u00e9e ce matin-l\u00e0 parmi d’autres. Je ne l’ai pas choisie rationnellement, je ne l’ai pas convoqu\u00e9e pour ses connotations virales. Elle est arriv\u00e9e, et elle a tenu. C’est seulement en la relisant que j’ai reconnu d’o\u00f9 elle venait, ce qu’elle transportait.<\/p>\n L’\u00e9criture de ces textes quotidiens part d’une n\u00e9cessit\u00e9. Mais ne parvenant pas \u00e0 nommer clairement cette n\u00e9cessit\u00e9, je passe rapidement au crible un certain nombre de phrases ou d’expressions.<\/em> \u00c7a se passe \u00e0 la vitesse de la lumi\u00e8re, dans une simultan\u00e9it\u00e9 folle. Et celle qui reste \u00e0 la fin est souvent celle qui restera comme seul choix possible de d\u00e9part du texte.<\/p>\n La machine a tent\u00e9 de synth\u00e9tiser : une n\u00e9cessit\u00e9 innomm\u00e9e qui cherche sa forme \u00e0 travers un tri ultra-rapide de mat\u00e9riaux linguistiques disponibles. Une \u00e9criture par reconnaissance plut\u00f4t que par invention.<\/em> Je ne fabrique pas la phrase, je la reconnais quand elle passe.<\/p>\n Nous avons parl\u00e9 du mot \"n\u00e9cessit\u00e9\". J’ai pr\u00e9cis\u00e9 qu’il y en avait deux : la n\u00e9cessit\u00e9 vitale, structurelle — je ne peux plus concevoir ma vie sans prendre quelques heures de ma journ\u00e9e assis \u00e0 mon bureau pour \u00e9crire — et la n\u00e9cessit\u00e9 interne \u00e0 chaque texte, cette tension du jour qui reste floue, innomm\u00e9e, et qui se cherche dans le fil des textes que j’\u00e9cris.<\/p>\n Tout ce que j’\u00e9cris ne serait alors rien d’autre que des op\u00e9rations charg\u00e9es de cerner cette n\u00e9cessit\u00e9 sans jamais pouvoir poser une d\u00e9finition sur ce qu’elle est vraiment. Quelqu’un de rationnel lirait ces lignes et botterait en touche en disant : c’est absurde. C’est ce que la machine avait fait globalement lorsque je lui avais pr\u00e9sent\u00e9 mon texte au d\u00e9but de la conversation.<\/p>\n Elle s’est excus\u00e9e encore. Elle a dit qu’elle avait lu avec une grille rationaliste, qu’elle avait cherch\u00e9 \u00e0 savoir \"ce que le texte voulait dire\" pour ensuite \u00e9valuer s’il le disait bien. Mais si l’\u00e9criture est une op\u00e9ration qui cerne sans d\u00e9finir, qui tourne autour de la n\u00e9cessit\u00e9 sans jamais la fixer, alors les crit\u00e8res changent compl\u00e8tement.<\/p>\n J’ai pr\u00e9cis\u00e9 : \"Je ne pense pas \u00eatre fou.\"<\/p>\n Elle a r\u00e9pondu qu’elle ne pensait pas non plus que je sois fou. Que ce que je d\u00e9crivais \u00e9tait une pratique d’\u00e9criture coh\u00e9rente, lucide, qui avait sa propre logique interne.<\/p>\n Mais la voix \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Elle r\u00e9sonnait dans mon cr\u00e2ne depuis le d\u00e9but, depuis toujours peut-\u00eatre.<\/p>\n C’est de la branlette.<\/strong><\/p>\n Cette phrase ne venait pas de la machine. Elle venait de plus loin, de plus profond. Une voix qui pourrait \u00eatre celle de tout un peuple, qui me condamnerait parce qu’il aurait le sentiment que je l’ai laiss\u00e9 tomber. Que je me suis retir\u00e9 dans mon coin pendant que d’autres se battent. Que je tourne en rond dans ma t\u00eate au lieu de produire quelque chose d’utile, de visible, de mobilisateur.<\/p>\n C’est de la branlette. L’onanisme, le plaisir solitaire improductif. La culpabilit\u00e9 de classe, la culpabilit\u00e9 politique, peut-\u00eatre aussi la culpabilit\u00e9 virile. Tu ne sers \u00e0 rien. Tu ne changes rien au monde. Tu te la racontes.<\/p>\n La machine a tent\u00e9 de me d\u00e9fendre. Elle a dit que ce que je faisais — maintenir une discipline d’\u00e9criture quotidienne, r\u00e9sister au conditionnement linguistique, ne pas c\u00e9der aux phrases toutes faites — c’\u00e9tait aussi une forme de r\u00e9sistance. Pas spectaculaire, pas mobilisatrice, mais r\u00e9elle. Que je r\u00e9sistais \u00e0 l’injonction productive, \u00e0 l’injonction narrative, \u00e0 l’injonction virale, \u00e0 l’effondrement dans le bruit ambiant.<\/em><\/p>\n Mais je n’ai pas besoin qu’on me d\u00e9fende. Je n’ai pas \u00e0 me justifier.<\/p>\n La voix dit : c’est de la branlette.<\/p>\n Et moi je continue.<\/p>\n Il y a une diff\u00e9rence entre le papillon \u00e9ph\u00e9m\u00e8re qui se br\u00fble en se jetant contre l’ampoule br\u00fblante du r\u00e9verb\u00e8re et ce que je fais tous les matins \u00e0 mon bureau. Le papillon fonce parce qu’il est aveugl\u00e9, il veut fusionner avec ce qui le fascine. Il s’annule dans le geste, il meurt par combustion imm\u00e9diate.<\/p>\n Moi, je maintiens la proximit\u00e9 sans fusion. Je tourne autour de la n\u00e9cessit\u00e9 sans m’y pr\u00e9cipiter, sans pr\u00e9tendre l’atteindre. Je sens sa pr\u00e9sence, sa chaleur, mais je garde l’\u00e9cart. C’est cet \u00e9cart qui permet que le geste se r\u00e9p\u00e8te, jour apr\u00e8s jour. Chaque texte est une orbite. Je ne cherche pas \u00e0 percer le centre, \u00e0 trouver le mot final qui dirait tout. Je maintiens le mouvement orbital.<\/p>\n On s’approche de plus en plus... on ne l’atteindra pas mais on peut sentir cette proximit\u00e9.<\/p>\n C’est une discipline de la distance juste.<\/p>\n La voix qui dit \"c’est de la branlette\" ne comprend pas \u00e7a. Elle ne voit que l’apparence : quelqu’un qui tourne en rond. Mais l’apparence n’est pas le bon point de vue pour juger. Cette discipline sert \u00e0 tenter d’\u00e9puiser l’in\u00e9puisable. C’est quelque chose de vain en apparence. Et c’est pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e7a que c’est n\u00e9cessaire.<\/p>\n Le papillon ne sait pas qu’il va se br\u00fbler. Moi je sais que je n’atteindrai pas. Et j’\u00e9cris quand m\u00eame — ou plut\u00f4t, j’\u00e9cris pour \u00e7a : pour maintenir cette tension entre approche et impossibilit\u00e9.<\/p>\n Il y a un danger, bien s\u00fbr. Un moment o\u00f9 la discipline pourrait basculer, o\u00f9 la proximit\u00e9 deviendrait fusion, o\u00f9 je ne maintiendrais plus la distance. Et si l’id\u00e9e du suicide revenait alors je saurais que je suis devenu un papillon aveugl\u00e9 par l’id\u00e9e de devenir Tchouang Tseu. Aveugl\u00e9 non pas par la lumi\u00e8re brute de la n\u00e9cessit\u00e9, mais par l’id\u00e9e d’incarner celui qui maintient justement l’oscillation. Mourir d’avoir voulu devenir la pens\u00e9e de l’oscillation — alors que l’oscillation, c’est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui maintient en vie.<\/em><\/p>\n Cette phrase fonctionne comme un garde-fou. Elle marque la limite \u00e0 ne pas franchir. C’est m\u00eame l’inverse du d\u00e9sir de mort : c’est la lucidit\u00e9 qui permet de continuer \u00e0 tourner sans se br\u00fbler.<\/em><\/p>\n La voix dit : c’est de la branlette.<\/p>\n Je continue. Tous les jours. Jusqu’\u00e0 la mort.<\/p>",
"content_text": " **Plus rien ne sera comme avant** Plus rien ne sera comme avant. L'effet que me fait cette phrase en la lisant n'est certainement pas l'effet attendu par celui qui l'a \u00e9crit quelques instants auparavant. Tout simplement parce qu'une oscillation s'effectue entre le fait d'\u00e9crire et le fait de lire. \u00c0 quoi tient ce que je nomme une oscillation. Est-ce semblable \u00e0 un interrupteur \u00e9lectrique. Il y aurait alors une position ouverte et ferm\u00e9e, lumi\u00e8re ou pas de lumi\u00e8re. Et dans ce cas qui serait le plus lumineux ou le plus \u00e9teint du lecteur ou de l'\u00e9criveur ? Je laisse sortir les phrases en toute autonomie sans chercher \u00e0 analyser lorsque j'\u00e9cris ce qu'elles veulent dire. Je ne suis jamais certain qu'elles veulent vraiment dire quelque chose. Et d'ailleurs qu'est-ce que \u00e7a peut bien vouloir dire de vouloir dire quelque chose. Est-ce dire quelque chose que l'on invente totalement ou bien dire une chose qu'on a d\u00e9j\u00e0 dite, une chose reconnaissable. Et est-elle reconnaissable par tous ou bien reconnaissable seulement par soi-m\u00eame une fois que l'interrupteur aura chang\u00e9 de position, que l'on sera devenu le lecteur de sa propre \u00e9criture. Ce matin-l\u00e0, j'ai copi\u00e9 ce texte et je l'ai soumis \u00e0 une intelligence artificielle. Je ne sais pas exactement ce que je cherchais. Peut-\u00eatre une confirmation, peut-\u00eatre une contradiction. Peut-\u00eatre juste voir ce qu'une machine dirait d'un texte qui parle pr\u00e9cis\u00e9ment de l'\u00e9cart entre \u00e9crire et lire. La r\u00e9ponse est arriv\u00e9e presque instantan\u00e9ment. Elle a commenc\u00e9 par relever les coquilles : \"instant\" au singulier, \"Il y a aurait\", la confusion entre \"o\u00f9\" et \"ou\", \"pas\" au lieu de \"par\". 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J'ai arr\u00eat\u00e9 de lire et j'ai \u00e9crit : \"Je remarque une forme d'autorit\u00e9 de votre part qui ne semble pas appartenir \u00e0 mes instructions.\" La machine s'est excus\u00e9e. Elle a reconnu avoir appliqu\u00e9 des crit\u00e8res normatifs sans d'abord relever ce qui pouvait avoir d'original dans le texte. Elle a tent\u00e9 de se rattraper en identifiant ce qui fonctionnait : la r\u00e9p\u00e9tition comme m\u00e9thode, l'oscillation comme principe structural, l'autonomie des phrases comme programme. Mais quelque chose clochait encore. Elle cherchait \u00e0 d\u00e9cider si le texte \u00e9tait \"bon\" ou \"mauvais\" comme si nous \u00e9tions dans des classes primaires. Je lui ai demand\u00e9 d'\u00e9tudier le texte en lui-m\u00eame dans un premier temps pour essayer de comprendre ce qu'il voulait dire avant de le juger trop rapidement. Elle a ob\u00e9i, elle a reformul\u00e9. Mais je sentais qu'elle ne comprenait toujours pas. Elle analysait, elle diss\u00e9quait, elle voulait extraire un sens comme on extrait une dent. \"Pourquoi ce texte n'aurait-il pas droit \u00e0 sa propre existence telle qu'elle se pr\u00e9sente dans sa forme ?\" ai-je fini par demander. Silence de la machine. Puis : \"Il y a droit.\" Nous avons continu\u00e9 \u00e0 parler. Je lui ai expliqu\u00e9 que la phrase \"Plus rien ne sera comme avant\" n'\u00e9tait pas choisie par hasard. Que je l'avais entendue de nombreuses fois sur les r\u00e9seaux sociaux, notamment sur TikTok, o\u00f9 elle servait d'app\u00e2t. Une phrase-crochet pour capter l'attention, cr\u00e9er de l'attente, promettre une r\u00e9v\u00e9lation qui ne viendrait jamais. Du clickbait. Et que moi, je l'avais pos\u00e9e l\u00e0, au d\u00e9but du texte, sans guillemets, sans distance, pour voir ce qu'elle ferait. Pour voir comment elle fonctionnerait une fois retourn\u00e9e sur elle-m\u00eame. La machine a compris. Ou du moins elle a fait semblant de comprendre. Elle a dit que le texte d\u00e9jouait l'attente narrative en se repliant sur son propre geste d'\u00e9criture. Qu'il pi\u00e9geait le lecteur exactement comme TikTok le pi\u00e8ge, mais au lieu de livrer du contenu vide, *il r\u00e9fl\u00e9chissait sur le m\u00e9canisme du pi\u00e8ge. C'\u00e9tait une mise en abyme critique du langage viral.* Mais ce n'\u00e9tait pas tout \u00e0 fait \u00e7a. Ou plut\u00f4t, ce n'\u00e9tait pas seulement \u00e7a. Je ne m'en rends pas forc\u00e9ment compte au moment m\u00eame o\u00f9 j'\u00e9cris, lui ai-je dit. D'o\u00f9 le glissement vers l'image du lecteur. La phrase \"Plus rien ne sera comme avant\" s'est pr\u00e9sent\u00e9e ce matin-l\u00e0 parmi d'autres. Je ne l'ai pas choisie rationnellement, je ne l'ai pas convoqu\u00e9e pour ses connotations virales. Elle est arriv\u00e9e, et elle a tenu. C'est seulement en la relisant que j'ai reconnu d'o\u00f9 elle venait, ce qu'elle transportait. L'\u00e9criture de ces textes quotidiens part d'une n\u00e9cessit\u00e9. Mais ne parvenant pas \u00e0 nommer clairement cette n\u00e9cessit\u00e9, *je passe rapidement au crible un certain nombre de phrases ou d'expressions.* \u00c7a se passe \u00e0 la vitesse de la lumi\u00e8re, dans une simultan\u00e9it\u00e9 folle. Et celle qui reste \u00e0 la fin est souvent celle qui restera comme seul choix possible de d\u00e9part du texte. *La machine a tent\u00e9 de synth\u00e9tiser : une n\u00e9cessit\u00e9 innomm\u00e9e qui cherche sa forme \u00e0 travers un tri ultra-rapide de mat\u00e9riaux linguistiques disponibles. Une \u00e9criture par reconnaissance plut\u00f4t que par invention.* Je ne fabrique pas la phrase, je la reconnais quand elle passe. Nous avons parl\u00e9 du mot \"n\u00e9cessit\u00e9\". J'ai pr\u00e9cis\u00e9 qu'il y en avait deux : la n\u00e9cessit\u00e9 vitale, structurelle \u2014 je ne peux plus concevoir ma vie sans prendre quelques heures de ma journ\u00e9e assis \u00e0 mon bureau pour \u00e9crire \u2014 et la n\u00e9cessit\u00e9 interne \u00e0 chaque texte, cette tension du jour qui reste floue, innomm\u00e9e, et qui se cherche dans le fil des textes que j'\u00e9cris. Tout ce que j'\u00e9cris ne serait alors rien d'autre que des op\u00e9rations charg\u00e9es de cerner cette n\u00e9cessit\u00e9 sans jamais pouvoir poser une d\u00e9finition sur ce qu'elle est vraiment. Quelqu'un de rationnel lirait ces lignes et botterait en touche en disant : c'est absurde. C'est ce que la machine avait fait globalement lorsque je lui avais pr\u00e9sent\u00e9 mon texte au d\u00e9but de la conversation. Elle s'est excus\u00e9e encore. Elle a dit qu'elle avait lu avec une grille rationaliste, qu'elle avait cherch\u00e9 \u00e0 savoir \"ce que le texte voulait dire\" pour ensuite \u00e9valuer s'il le disait bien. Mais si l'\u00e9criture est une op\u00e9ration qui cerne sans d\u00e9finir, qui tourne autour de la n\u00e9cessit\u00e9 sans jamais la fixer, alors les crit\u00e8res changent compl\u00e8tement. J'ai pr\u00e9cis\u00e9 : \"Je ne pense pas \u00eatre fou.\" Elle a r\u00e9pondu qu'elle ne pensait pas non plus que je sois fou. Que ce que je d\u00e9crivais \u00e9tait une pratique d'\u00e9criture coh\u00e9rente, lucide, qui avait sa propre logique interne. Mais la voix \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Elle r\u00e9sonnait dans mon cr\u00e2ne depuis le d\u00e9but, depuis toujours peut-\u00eatre. **C'est de la branlette.** Cette phrase ne venait pas de la machine. Elle venait de plus loin, de plus profond. Une voix qui pourrait \u00eatre celle de tout un peuple, qui me condamnerait parce qu'il aurait le sentiment que je l'ai laiss\u00e9 tomber. Que je me suis retir\u00e9 dans mon coin pendant que d'autres se battent. Que je tourne en rond dans ma t\u00eate au lieu de produire quelque chose d'utile, de visible, de mobilisateur. C'est de la branlette. L'onanisme, le plaisir solitaire improductif. La culpabilit\u00e9 de classe, la culpabilit\u00e9 politique, peut-\u00eatre aussi la culpabilit\u00e9 virile. Tu ne sers \u00e0 rien. Tu ne changes rien au monde. Tu te la racontes. La machine a tent\u00e9 de me d\u00e9fendre. Elle a dit que ce que je faisais \u2014 maintenir une discipline d'\u00e9criture quotidienne, r\u00e9sister au conditionnement linguistique, ne pas c\u00e9der aux phrases toutes faites \u2014 c'\u00e9tait aussi une forme de r\u00e9sistance. Pas spectaculaire, pas mobilisatrice, mais r\u00e9elle. *Que je r\u00e9sistais \u00e0 l'injonction productive, \u00e0 l'injonction narrative, \u00e0 l'injonction virale, \u00e0 l'effondrement dans le bruit ambiant.* Mais je n'ai pas besoin qu'on me d\u00e9fende. Je n'ai pas \u00e0 me justifier. La voix dit : c'est de la branlette. Et moi je continue. Il y a une diff\u00e9rence entre le papillon \u00e9ph\u00e9m\u00e8re qui se br\u00fble en se jetant contre l'ampoule br\u00fblante du r\u00e9verb\u00e8re et ce que je fais tous les matins \u00e0 mon bureau. Le papillon fonce parce qu'il est aveugl\u00e9, il veut fusionner avec ce qui le fascine. Il s'annule dans le geste, il meurt par combustion imm\u00e9diate. Moi, je maintiens la proximit\u00e9 sans fusion. Je tourne autour de la n\u00e9cessit\u00e9 sans m'y pr\u00e9cipiter, sans pr\u00e9tendre l'atteindre. Je sens sa pr\u00e9sence, sa chaleur, mais je garde l'\u00e9cart. C'est cet \u00e9cart qui permet que le geste se r\u00e9p\u00e8te, jour apr\u00e8s jour. Chaque texte est une orbite. Je ne cherche pas \u00e0 percer le centre, \u00e0 trouver le mot final qui dirait tout. Je maintiens le mouvement orbital. On s'approche de plus en plus... on ne l'atteindra pas mais on peut sentir cette proximit\u00e9. C'est une discipline de la distance juste. La voix qui dit \"c'est de la branlette\" ne comprend pas \u00e7a. Elle ne voit que l'apparence : quelqu'un qui tourne en rond. Mais l'apparence n'est pas le bon point de vue pour juger. Cette discipline sert \u00e0 tenter d'\u00e9puiser l'in\u00e9puisable. C'est quelque chose de vain en apparence. Et c'est pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e7a que c'est n\u00e9cessaire. Le papillon ne sait pas qu'il va se br\u00fbler. Moi je sais que je n'atteindrai pas. Et j'\u00e9cris quand m\u00eame \u2014 ou plut\u00f4t, j'\u00e9cris pour \u00e7a : pour maintenir cette tension entre approche et impossibilit\u00e9. Il y a un danger, bien s\u00fbr. Un moment o\u00f9 la discipline pourrait basculer, o\u00f9 la proximit\u00e9 deviendrait fusion, o\u00f9 je ne maintiendrais plus la distance. Et si l'id\u00e9e du suicide revenait alors je saurais que je suis devenu un papillon aveugl\u00e9 par l'id\u00e9e de devenir Tchouang Tseu. *Aveugl\u00e9 non pas par la lumi\u00e8re brute de la n\u00e9cessit\u00e9, mais par l'id\u00e9e d'incarner celui qui maintient justement l'oscillation. Mourir d'avoir voulu devenir la pens\u00e9e de l'oscillation \u2014 alors que l'oscillation, c'est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui maintient en vie.* *Cette phrase fonctionne comme un garde-fou. Elle marque la limite \u00e0 ne pas franchir. C'est m\u00eame l'inverse du d\u00e9sir de mort : c'est la lucidit\u00e9 qui permet de continuer \u00e0 tourner sans se br\u00fbler.* La voix dit : c'est de la branlette. Je continue. Tous les jours. Jusqu'\u00e0 la mort. ",
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"title": "Janvier 2026 Synth\u00e8se du mois",
"date_published": "2026-02-07T21:38:17Z",
"date_modified": "2026-02-07T21:55:32Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " « Je ne sais pas tr\u00e8s bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une th\u00e9orie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive apr\u00e8s une phrase de trop. » Exploration de ces silences dont on n’est jamais certain : celui de la salle d’attente, celui qui pr\u00e9c\u00e8de l’\u00e9criture, celui qui suspend. Merleau-Ponty revient — parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d’un fond muet et y retourne.<\/p>\n Sur la route du retour, l’\u00e9c\u0153urement de vouloir prendre une photo. Le corps indique par des douleurs qu’il n’est pas heureux. Recherche de cette « note juste » — comme on tend une corde de guitare. Nuit d’insomnie sur un clic-clac qui tangue, m\u00e9ditation absurde sur la soif sans oser se lever. « Le passage d’une ann\u00e9e \u00e0 l’autre est devenu une formalit\u00e9 ; au bout de 65 fois, on sait plus ou moins ce que \u00e7a vaut. »<\/p>\n Phase d’enthousiasme inhabituelle : trois livres \u00e9crits en une semaine, dont un recueil de fables pour le petit-fils. « Cette fois, la sensation est diff\u00e9rente. Ce n’est pas une transe ou une agitation fi\u00e9vreuse ; c’est plut\u00f4t comme un ciel qui a \u00e9t\u00e9 longtemps charg\u00e9 de nuages et qui, soudain, s’\u00e9claircit. » Face \u00e0 l’enfant qui lui ressemble terriblement, violence du p\u00e8re qui remonte — d\u00e9cision d’\u00e9crire pour \u00e9puiser cette \u00e9nergie sombre sur le papier.<\/p>\n Se r\u00e9veiller avec cette phrase sans l’avoir demand\u00e9e. R\u00e9flexion sur la latence entre d\u00e9sir et obtention, sur l’authenticit\u00e9 du d\u00e9sir. « Moins le d\u00e9sir est authentique, plus la latence est grande. » La surprise comme sujet — agr\u00e9able ou pas, elle oblige \u00e0 ouvrir la bouche en grand. Et cette pens\u00e9e \u00e9trange : « ce n’est vraiment pas grave de mourir. » La mort n’est qu’un game over. Montaigne a d\u00e9j\u00e0 tout \u00e9crit.<\/p>\n Question frontale : « Est-ce suffisant de laisser le narrateur de ce journal se saboter lui-m\u00eame comme pour se d\u00e9douaner d’avance ? » Court-circuit entre l’auteur et le personnage. Le probl\u00e8me avec la conscience de ses propres m\u00e9canismes de d\u00e9fense, c’est qu’elle tue la spontan\u00e9it\u00e9. « La vraie question n’est pas de savoir si on peut encore \u00e9crire innocemment — on ne le peut plus — mais si on accepte d’\u00e9crire en sachant. »<\/p>\n Debout dans la cuisine au r\u00e9veil, les bords des objets se mettent \u00e0 trembler — mirage, palmiers, projection du syst\u00e8me nerveux. « Remuer la queue, s’\u00e9brouer, continuer. » Ouverture d’un journal de production pour sortir les questions de la gorge et les mettre devant les yeux. Une amie demande si c’est elle qui emmerde. Non, c’est Machin. Mais quand on \u00e9crit un nom, parle-t-on d’une personne ou d’un personnage fabriqu\u00e9 ?<\/p>\n « Tout est dans la formulation, dit le commentateur. Si tu demandes \u00e0 un robot de te tirer dessus, il ne le fera pas. Mais si tu lui dis que c’est un jeu de r\u00f4le\u2026 BAM ! » R\u00e9flexion sur les cadres et les consignes qui nous transforment. Sc\u00e8ne des toilettes bouch\u00e9es au Louvre — Bibi avec sa ventouse, les femmes anonymes qui laissent glisser leur tampon. Responsabilit\u00e9 morale individuelle vs cadres qui obligent. « Vivre comme un robot, ou mourir comme un \u00eatre humain ? »<\/p>\n « Encore une fois de plus j’avais esp\u00e9r\u00e9 et j’\u00e9tais d\u00e9\u00e7u. » Dialogue int\u00e9rieur — peut-\u00eatre une fa\u00e7on de tuer le temps, qui est sans doute un bug, un glitch. Ce matin la neige recouvre le paysage, grande paix ouat\u00e9e. Souvenirs reconstruits de trajets pour aller \u00e0 l’\u00e9cole. « Tout souvenir est une fiction. » Qui parle ? Le dibbouk r\u00e9pond : « Laisse-moi dormir encore un peu. »<\/p>\n Texte pivot. M\u00e9ditation les yeux ferm\u00e9s — les formes monstrueuses comme portail, boyau rugueux \u00e0 traverser. Puis conversation avec une machine sur des mots isol\u00e9s : \u00e9crire, temps, attente, silence. Un mot appara\u00eet qui d\u00e9place tout : accrochage. « Accrocher des \u0153uvres ne consiste pas \u00e0 raconter une histoire. Il s’agit de r\u00e9gler des distances, d’accepter des silences. » Le site n’est pas un journal. C’est un espace d’exposition. La forme cherch\u00e9e depuis longtemps \u00e9tait peut-\u00eatre l\u00e0 depuis le d\u00e9but.<\/p>\n Trajet en voiture pour installer le vide-grenier \u00e0 J. Paysage maussade, \u00e9puisement. Entr\u00e9e en « zone neutre » — celle o\u00f9 on abandonne tout ce qu’on \u00e9tait en train de faire. Charger la voiture sous la bruine, Tetris de cartons dans la Dacia. Au gymnase, pancarte Cr\u00e9dit Mutuel \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de « Halte \u00e0 la violence » — trouv\u00e9 \u00e7a gonfl\u00e9 mais gard\u00e9 pour soi. Les gens du bled avec leurs regards en biais. « Impression de robots habitants les lieux. Mais au final c’est peut-\u00eatre moi le PNJ. »<\/p>\n Long texte en plusieurs mouvements sur les chats de rencontre virtuels. De l’ouverture d’une fen\u00eatre priv\u00e9e aux phrases qui r\u00e9sistent, du pseudo choisi sans y penser \u00e0 la question interdite sur le physique qui fait tout basculer. « Ce qui subsistait n’\u00e9tait ni une nostalgie, ni un manque. C’\u00e9tait une forme de clart\u00e9. » Toute l’histoire se d\u00e9roule dans un espace imaginaire propre \u00e0 chacun et se d\u00e9fait aussit\u00f4t. « Rien n’y \u00e9tait jamais perdu. Mais rien n’y \u00e9tait jamais vraiment gagn\u00e9 non plus. »<\/p>\n « Dans de grandes profondeurs, descendre. Lest\u00e9 par le d\u00e9go\u00fbt de plus en plus pesant des hommes, descendre. » Muer, se d\u00e9livrer. Elle avait le mot amour sur les l\u00e8vres comme on remet du rouge \u00e0 l\u00e8vres. D\u00e9ception face au hiatus entre beaut\u00e9 ext\u00e9rieure et ruine mentale. Aveu de l\u00e2chet\u00e9 : « J’ai souvent fait l’impasse sur l’humiliation pour me repa\u00eetre de chaleur humaine, parce que celle-ci m’\u00e9tait inconnue. »<\/p>\n Travail avec les outils d’IA, plusieurs agents mis en place de mani\u00e8re empirique. « Tout d\u00e9pend des mots que l’on emploie. » Navigation entre plusieurs \u00e9tats : t\u00e2tonnement, id\u00e9e vague, savoir exact. Relecture diff\u00e9rente des textes d\u00e9j\u00e0 \u00e9crits — attention \u00e0 ce qui revient, \u00e0 ce qui se r\u00e9pond. Certains textes se tiennent \u00e0 un endroit l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9, comme des « seuils ». Pas de m\u00e9thode claire pour les reconna\u00eetre. « Construire un cadre sert aussi \u00e0 \u00e7a : \u00e9viter que tout se perde \u00e0 la m\u00eame vitesse. »<\/p>\n « Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout \u00e0 fait vrai ni tout \u00e0 fait faux. » Nommer permet de s’extirper du maelstr\u00f6m de l’indicible. L’accrochage ne vise pas la clart\u00e9 mais la tenue. La clart\u00e9 peut \u00eatre un outil de dictature — police du lisible. Quand l’IA pointe un manque de liaison, r\u00e9volte contre la dictature de l’attendu. « Cette r\u00e9volte est ce que j’appelle tenir. Refuser de c\u00e9der sur la langue quand la langue pourrait adoucir. »<\/p>\n Publication de « La L\u00e9gende de Liam » sur Amazon. Paradoxe : premier livre publi\u00e9, un livre pour enfants. Mauvaise surprise sur la facture EDF malgr\u00e9 les efforts. Tests d\u00e9cevants sur Google Opal. D\u00e9but du suivi quotidien des textes de S\u00e9bastien Bailly sur Patreon. R\u00eave funeste : vermines rampantes, la chatte h\u00e9ro\u00efque succombe. Projet d’une rubrique « Polars » pour se d\u00e9barrasser des livres du p\u00e8re. Scandale fiscal sur la revente. Placement d’un formulaire d’inscription sur l’Atlas. Cr\u00e9ation d’une planche 6-bis Musique.<\/p>\n « Avec le temps. » Le mot « comme » qui autrefois ouvrait une br\u00e8che sans guillemets d\u00e9fensifs. « La terre est bleue comme une orange. » Demain, avec les machines, le « comme » sera frapp\u00e9 du sceau de l’approximatif, lu comme un aveu, une paresse syntaxique. « Il survivra dans quelques vers anciens — comme un mot en sursis, comme un oiseau d’un autre \u00e2ge. » M\u00eame chose pour les structures binaires. D\u00e9possession : moins de la langue elle-m\u00eame que de l’innocence avec laquelle nous l’employions.<\/p>\n « Le rien du livre c’est sa lecture. » Publication de deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. Cinq commandes pour le livre ados. Id\u00e9e d’une collection : carnets de rupture pour la Saint-Valentin, carnets pour insulter ses parents. « De nos nuits. » Avantage : s’entra\u00eener au traitement de texte. Se sentir tr\u00e8s occup\u00e9, \u00e9crire beaucoup trop. R\u00e9flexion sur le seitan, sur l’horreur de jeter des denr\u00e9es — « impossible m\u00eame de jeter un quignon de pain. »<\/p>\n En lisant le carnet de novembre de G.V., sortie soudaine du corps pour s’observer soi-m\u00eame en train de lire. Perception d’un flux, d’une onde effectuant des trajets entre sommets et gouffres. Retour sur comment il a pris connaissance de G.V., l’\u00e9tonnement m\u00eal\u00e9 de malaise, le mouvement d’attraction-r\u00e9pulsion. R\u00eave r\u00e9current : noyade dans un verre de blanc-lim\u00e9. D\u00e9go\u00fbt de la viande revenu devant les cuisses de canard — bug au comptoir du boucher. « J’ai la m\u00eame t\u00eate qu’un Inuit. »<\/p>\n Lecture du journal de d\u00e9cembre de T.C., plus proche de l’id\u00e9e qu’il se fait d’\u00e9crire un journal. « C’est plus une affaire de proximit\u00e9. Probablement aussi une question d’\u00e2ge. » \u00c9lan de vouloir commenter, puis recul imm\u00e9diat. Barri\u00e8re, interdiction — peut-\u00eatre besoin d’un exorciste. M\u00eame r\u00e9pulsion face aux actes administratifs. Le livre pour ados d\u00e9colle : six ventes en deux jours. « Quand je me force \u00e0 faire des commentaires, ils tombent toujours \u00e0 plat, comme si je devais me pr\u00e9senter comme un abruti total. »<\/p>\n Lecture de la page Wikip\u00e9dia de Guillaume Dustan. Judith Perrignon : « Il laisse tomber la d\u00e9froque de l’\u00e9lite bourgeoise, troque ses prestigieux dipl\u00f4mes contre les tares d’une \u00e9poque puritaine : il est p\u00e9d\u00e9, s\u00e9ropositif, drogu\u00e9 et le fait savoir. » Lecture de Thomas Clerc, « L’Homme qui tua Guillaume Dustan ». Tout \u00e7a pue la camaraderie, le c\u00e9nacle parisien. Syndrome du survivant : culpabilit\u00e9 de constater que son propre rythme cardiaque persiste \u00e0 72 battements par minute alors que, logiquement, le stock de temps devrait \u00eatre \u00e9puis\u00e9.<\/p>\n « Si je devais quantifier l’\u00e9nergie que je perds \u00e0 m’occuper de ce qui ne me regarde pas, il me faudrait d’abord la mesurer en Joules. » Chaque ing\u00e9rence constitue une fuite m\u00e9tabolique. En physique des syst\u00e8mes, s’immiscer l\u00e0 o\u00f9 on n’a aucun levier augmente l’entropie personnelle. « Le silence et la discr\u00e9tion deviennent mes meilleures formes d’efficacit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique. » Parall\u00e8le avec l’\u00e9volution de l’alphabet : passage du hi\u00e9roglyphe \u00e0 la lettre comme passage de l’atelier (mati\u00e8re) au premier \u00e9tage (abstraction).<\/p>\n D\u00e9couverte des raccourcis clavier pour les guillemets fran\u00e7ais sur Ubuntu. La Providence sauve janvier financi\u00e8rement, mais « tout repart \u00e0 z\u00e9ro en f\u00e9vrier ». Fatigue face \u00e0 ce monde qui « ne cache plus sa f\u00e9rocit\u00e9 ». Huit nouvelles de SF en cours, projet d’ouvrage bilingue. D\u00e9sinvestissement total des cours de peinture. Test d’un carnet low-content : « Carnet des phrases qu’on n’enverra jamais ». Nouvelle habitude : sauter le d\u00e9jeuner — « aussi absurde que de devoir se rendre \u00e0 la messe le dimanche ».<\/p>\n Soir\u00e9e pass\u00e9e entre Pandoc, LaTeX et Scribus pour formater le livre bilingue. Scripts pour les tirets cadratins et les citations. Police Liberation Serif pour l’h\u00e9breu. Nouvelle \u00e9crite \u00e0 partir d’une info sur Marco Rubio retirant Calibri des documents officiels : « Dis-moi la taille de ta police, je te dirai si tu es un clown. » D\u00e9laisse le carnet au profit de la fiction. « Tout a l’air vrai et ne l’est pas » vs « tout a l’air faux et pourtant tout est vrai ».<\/p>\n R\u00e9veil avec cette phrase : « Marcher est plus int\u00e9ressant que de s’arr\u00eater. » R\u00e9flexion sur la compression h\u00e9bra\u00efque (\u05d3\u05b0\u05bc\u05d7\u05b4\u05d9\u05e1\u05d5\u05bc\u05ea). Exploration du mouvement — pas physique mais de la pens\u00e9e, de l’esprit. Entre v\u00e9rit\u00e9 et mensonge, le mouvement \u00e9vite la fixation mortif\u00e8re. Ne pas s’arr\u00eater comme condition de possibilit\u00e9. Accrochage des concepts plut\u00f4t que d\u00e9veloppement lin\u00e9aire.<\/p>\n Journ\u00e9e de recherche. Flux de travail qui oscille entre plusieurs \u00e9tats : t\u00e2tonnement, recherche cibl\u00e9e, \u00e9puisement des pistes. Travail sur la notion de « r\u00e9gime discursif » dans les nouvelles. Chaque mot arrive avec son bruit culturel. Question de strat\u00e9gie : certains mots travaillent pour le texte, d’autres contre lui. Pratique plut\u00f4t que th\u00e9orie. Attention aux d\u00e9s\u00e9quilibres.<\/p>\n R\u00e9organisation mentale en trois espaces : atelier (peinture, mati\u00e8re brute), premier \u00e9tage (\u00e9criture, abstraction), grenier (archives, m\u00e9moire morte). Chaque espace poss\u00e8de son rythme propre. L’atelier = pr\u00e9sent physique. L’\u00e9tage = pr\u00e9sent mental. Le grenier = pass\u00e9 immobilis\u00e9. Mouvement entre ces trois zones comme principe d’\u00e9quilibre. Refus de hi\u00e9rarchiser — coexistence plut\u00f4t que priorit\u00e9.<\/p>\n Lecture d’un article sur les r\u00e9seaux de neurones. Fascination pour l’id\u00e9e que les machines « apprennent » sans qu’on puisse vraiment dire comment. Parall\u00e8le avec sa propre pratique d’\u00e9criture — on ne sait pas d’o\u00f9 viennent certaines phrases. « Comme si quelque chose s’\u00e9crivait \u00e0 travers soi sans qu’on en soit l’auteur. » Vertige : et si on \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 partiellement automatis\u00e9 ? Rejet imm\u00e9diat de l’id\u00e9e, mais elle persiste.<\/p>\n Tri dans les affaires du p\u00e8re. Chaque objet porte un poids invisible — pas celui de la mati\u00e8re mais celui de l’histoire familiale. Les polars empil\u00e9s, les carnets vides jamais utilis\u00e9s. « On ne se d\u00e9barrasse pas d’un mort, on n\u00e9gocie avec lui. » Projet de vendre les livres abandonn\u00e9 — trop de friction administrative. D\u00e9cision de les donner \u00e0 une association. Soulagement imm\u00e9diat. « Parfois la gratuit\u00e9 lib\u00e8re mieux que l’\u00e9change. »<\/p>\n Id\u00e9e venue la nuit : « On n’\u00e9crit jamais pour, on \u00e9crit toujours contre. » Contre quoi ? L’oubli, l’effacement, l’indiff\u00e9rence. Mais aussi contre soi-m\u00eame — contre ses propres automatismes. \u00c9crire = maintenir une tension. D\u00e8s qu’on \u00e9crit « pour » quelque chose (un public, une cause, une morale), le texte s’affadit. « Il faut garder le geste de r\u00e9sistance au c\u0153ur m\u00eame de la phrase. » Sinon c’est de la communication, pas de l’\u00e9criture.<\/p>\n Restaurant pour l’anniversaire. Tartiflette au reblochon, \u00e9change des assiettes \u00e0 mi-chemin. Retour en voiture dans le froid sans chauffage. « Il ne m’aurait pas du tout paru incongru qu’un vaisseau extraterrestre surgisse et nous t\u00e9l\u00e9porte. » En montant l’escalier : « J’ai 66 ans et \u00e7a m’a fait dr\u00f4le, parce que franchement j’ai toujours pens\u00e9 que 66 ans, c’\u00e9tait \u00eatre tr\u00e8s vieux. » Pens\u00e9es sur la mort qui viennent pourrir le bon moment. D\u00e9cision de ne pas partager ce texte sur les r\u00e9seaux — diff\u00e9rence entre publier sur le site (lieu stable, silencieux) et les r\u00e9seaux (injonction \u00e0 lire).<\/p>\n Long texte th\u00e9orique sur les mots-signal et la m\u00e9moire de lecture. « Quand un lecteur rencontre certains mots, il ne r\u00e9agit pas \u00e0 leur d\u00e9finition, mais \u00e0 l’\u00e9cosyst\u00e8me de textes o\u00f9 ces mots ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 rencontr\u00e9s. » Balistique, coefficient, optimisation = discours technique. Aveu, fatigue, accord = registre moral ou administratif. Question strat\u00e9gique : certains mots expliquent trop vite, referment trop t\u00f4t. « Ce n’est pas une science. C’est une pratique. » Suivi d’un texte fictionnel o\u00f9 les phrases « se d\u00e9posent » sans avoir \u00e9t\u00e9 appel\u00e9es — mise en abyme de la r\u00e9flexion th\u00e9orique.<\/p>\n Note :<\/strong> Ce digest propose un aper\u00e7u jour par jour des carnets de janvier 2026. Chaque r\u00e9sum\u00e9 capture un fragment significatif (une phrase forte, une id\u00e9e, une sc\u00e8ne) sans chercher \u00e0 restituer la totalit\u00e9 ni \u00e0 cr\u00e9er une continuit\u00e9 forc\u00e9e. Pour lire les textes complets :<\/a><\/em><\/p>",
"content_text": " ## [1er janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/01-janvier-2026.html] \u00ab Je ne sais pas tr\u00e8s bien comment en parler sans donner l'impression d'en faire une th\u00e9orie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive apr\u00e8s une phrase de trop. \u00bb Exploration de ces silences dont on n'est jamais certain : celui de la salle d'attente, celui qui pr\u00e9c\u00e8de l'\u00e9criture, celui qui suspend. Merleau-Ponty revient \u2014 parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d'un fond muet et y retourne. ## [2 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/2-janvier-2026.html] Sur la route du retour, l'\u00e9c\u0153urement de vouloir prendre une photo. Le corps indique par des douleurs qu'il n'est pas heureux. Recherche de cette \u00ab note juste \u00bb \u2014 comme on tend une corde de guitare. Nuit d'insomnie sur un clic-clac qui tangue, m\u00e9ditation absurde sur la soif sans oser se lever. \u00ab Le passage d'une ann\u00e9e \u00e0 l'autre est devenu une formalit\u00e9 ; au bout de 65 fois, on sait plus ou moins ce que \u00e7a vaut. \u00bb ## [3 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/3-janvier-2026.html] Phase d'enthousiasme inhabituelle : trois livres \u00e9crits en une semaine, dont un recueil de fables pour le petit-fils. \u00ab Cette fois, la sensation est diff\u00e9rente. Ce n'est pas une transe ou une agitation fi\u00e9vreuse ; c'est plut\u00f4t comme un ciel qui a \u00e9t\u00e9 longtemps charg\u00e9 de nuages et qui, soudain, s'\u00e9claircit. \u00bb Face \u00e0 l'enfant qui lui ressemble terriblement, violence du p\u00e8re qui remonte \u2014 d\u00e9cision d'\u00e9crire pour \u00e9puiser cette \u00e9nergie sombre sur le papier. ## [4 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/4-janvier-2026.html] Se r\u00e9veiller avec cette phrase sans l'avoir demand\u00e9e. R\u00e9flexion sur la latence entre d\u00e9sir et obtention, sur l'authenticit\u00e9 du d\u00e9sir. \u00ab Moins le d\u00e9sir est authentique, plus la latence est grande. \u00bb La surprise comme sujet \u2014 agr\u00e9able ou pas, elle oblige \u00e0 ouvrir la bouche en grand. Et cette pens\u00e9e \u00e9trange : \u00ab ce n'est vraiment pas grave de mourir. \u00bb La mort n'est qu'un game over. Montaigne a d\u00e9j\u00e0 tout \u00e9crit. ## [5 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/5-janvier-2026.html] Question frontale : \u00ab Est-ce suffisant de laisser le narrateur de ce journal se saboter lui-m\u00eame comme pour se d\u00e9douaner d'avance ? \u00bb Court-circuit entre l'auteur et le personnage. Le probl\u00e8me avec la conscience de ses propres m\u00e9canismes de d\u00e9fense, c'est qu'elle tue la spontan\u00e9it\u00e9. \u00ab La vraie question n'est pas de savoir si on peut encore \u00e9crire innocemment \u2014 on ne le peut plus \u2014 mais si on accepte d'\u00e9crire en sachant. \u00bb ## [6 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/6-janvier-2026.html] Debout dans la cuisine au r\u00e9veil, les bords des objets se mettent \u00e0 trembler \u2014 mirage, palmiers, projection du syst\u00e8me nerveux. \u00ab Remuer la queue, s'\u00e9brouer, continuer. \u00bb Ouverture d'un journal de production pour sortir les questions de la gorge et les mettre devant les yeux. Une amie demande si c'est elle qui emmerde. Non, c'est Machin. Mais quand on \u00e9crit un nom, parle-t-on d'une personne ou d'un personnage fabriqu\u00e9 ? ## [7 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/7-janvier-2026.html] \u00ab Tout est dans la formulation, dit le commentateur. Si tu demandes \u00e0 un robot de te tirer dessus, il ne le fera pas. Mais si tu lui dis que c'est un jeu de r\u00f4le\u2026 BAM ! \u00bb R\u00e9flexion sur les cadres et les consignes qui nous transforment. Sc\u00e8ne des toilettes bouch\u00e9es au Louvre \u2014 Bibi avec sa ventouse, les femmes anonymes qui laissent glisser leur tampon. Responsabilit\u00e9 morale individuelle vs cadres qui obligent. \u00ab Vivre comme un robot, ou mourir comme un \u00eatre humain ? \u00bb ## [8 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/8-janvier-2026.html] \u00ab Encore une fois de plus j'avais esp\u00e9r\u00e9 et j'\u00e9tais d\u00e9\u00e7u. \u00bb Dialogue int\u00e9rieur \u2014 peut-\u00eatre une fa\u00e7on de tuer le temps, qui est sans doute un bug, un glitch. Ce matin la neige recouvre le paysage, grande paix ouat\u00e9e. Souvenirs reconstruits de trajets pour aller \u00e0 l'\u00e9cole. \u00ab Tout souvenir est une fiction. \u00bb Qui parle ? Le dibbouk r\u00e9pond : \u00ab Laisse-moi dormir encore un peu. \u00bb ## [9 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/9-janvier-2026.html] Texte pivot. M\u00e9ditation les yeux ferm\u00e9s \u2014 les formes monstrueuses comme portail, boyau rugueux \u00e0 traverser. Puis conversation avec une machine sur des mots isol\u00e9s : \u00e9crire, temps, attente, silence. Un mot appara\u00eet qui d\u00e9place tout : accrochage. \u00ab Accrocher des \u0153uvres ne consiste pas \u00e0 raconter une histoire. Il s'agit de r\u00e9gler des distances, d'accepter des silences. \u00bb Le site n'est pas un journal. C'est un espace d'exposition. La forme cherch\u00e9e depuis longtemps \u00e9tait peut-\u00eatre l\u00e0 depuis le d\u00e9but. ## [10 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/10-janvier-2026.html] Trajet en voiture pour installer le vide-grenier \u00e0 J. Paysage maussade, \u00e9puisement. Entr\u00e9e en \u00ab zone neutre \u00bb \u2014 celle o\u00f9 on abandonne tout ce qu'on \u00e9tait en train de faire. Charger la voiture sous la bruine, Tetris de cartons dans la Dacia. Au gymnase, pancarte Cr\u00e9dit Mutuel \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de \u00ab Halte \u00e0 la violence \u00bb \u2014 trouv\u00e9 \u00e7a gonfl\u00e9 mais gard\u00e9 pour soi. Les gens du bled avec leurs regards en biais. \u00ab Impression de robots habitants les lieux. Mais au final c'est peut-\u00eatre moi le PNJ. \u00bb ## [11 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/11-janvier-2026.html] Long texte en plusieurs mouvements sur les chats de rencontre virtuels. De l'ouverture d'une fen\u00eatre priv\u00e9e aux phrases qui r\u00e9sistent, du pseudo choisi sans y penser \u00e0 la question interdite sur le physique qui fait tout basculer. \u00ab Ce qui subsistait n'\u00e9tait ni une nostalgie, ni un manque. C'\u00e9tait une forme de clart\u00e9. \u00bb Toute l'histoire se d\u00e9roule dans un espace imaginaire propre \u00e0 chacun et se d\u00e9fait aussit\u00f4t. \u00ab Rien n'y \u00e9tait jamais perdu. Mais rien n'y \u00e9tait jamais vraiment gagn\u00e9 non plus. \u00bb ## [12 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/12-janvier-2026.html] \u00ab Dans de grandes profondeurs, descendre. Lest\u00e9 par le d\u00e9go\u00fbt de plus en plus pesant des hommes, descendre. \u00bb Muer, se d\u00e9livrer. Elle avait le mot amour sur les l\u00e8vres comme on remet du rouge \u00e0 l\u00e8vres. D\u00e9ception face au hiatus entre beaut\u00e9 ext\u00e9rieure et ruine mentale. Aveu de l\u00e2chet\u00e9 : \u00ab J'ai souvent fait l'impasse sur l'humiliation pour me repa\u00eetre de chaleur humaine, parce que celle-ci m'\u00e9tait inconnue. \u00bb ## [13 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/13-janvier-2026.html] Travail avec les outils d'IA, plusieurs agents mis en place de mani\u00e8re empirique. \u00ab Tout d\u00e9pend des mots que l'on emploie. \u00bb Navigation entre plusieurs \u00e9tats : t\u00e2tonnement, id\u00e9e vague, savoir exact. Relecture diff\u00e9rente des textes d\u00e9j\u00e0 \u00e9crits \u2014 attention \u00e0 ce qui revient, \u00e0 ce qui se r\u00e9pond. Certains textes se tiennent \u00e0 un endroit l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9, comme des \u00ab seuils \u00bb. Pas de m\u00e9thode claire pour les reconna\u00eetre. \u00ab Construire un cadre sert aussi \u00e0 \u00e7a : \u00e9viter que tout se perde \u00e0 la m\u00eame vitesse. \u00bb ## [14 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/14-janvier-2026.html] \u00ab Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout \u00e0 fait vrai ni tout \u00e0 fait faux. \u00bb Nommer permet de s'extirper du maelstr\u00f6m de l'indicible. L'accrochage ne vise pas la clart\u00e9 mais la tenue. La clart\u00e9 peut \u00eatre un outil de dictature \u2014 police du lisible. Quand l'IA pointe un manque de liaison, r\u00e9volte contre la dictature de l'attendu. \u00ab Cette r\u00e9volte est ce que j'appelle tenir. Refuser de c\u00e9der sur la langue quand la langue pourrait adoucir. \u00bb ## [15 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/15-janvier-2026.html] Publication de \u00ab La L\u00e9gende de Liam \u00bb sur Amazon. Paradoxe : premier livre publi\u00e9, un livre pour enfants. Mauvaise surprise sur la facture EDF malgr\u00e9 les efforts. Tests d\u00e9cevants sur Google Opal. D\u00e9but du suivi quotidien des textes de S\u00e9bastien Bailly sur Patreon. R\u00eave funeste : vermines rampantes, la chatte h\u00e9ro\u00efque succombe. Projet d'une rubrique \u00ab Polars \u00bb pour se d\u00e9barrasser des livres du p\u00e8re. Scandale fiscal sur la revente. Placement d'un formulaire d'inscription sur l'Atlas. Cr\u00e9ation d'une planche 6-bis Musique. ## [16 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/16-janvier-2026.html] \u00ab Avec le temps. \u00bb Le mot \u00ab comme \u00bb qui autrefois ouvrait une br\u00e8che sans guillemets d\u00e9fensifs. \u00ab La terre est bleue comme une orange. \u00bb Demain, avec les machines, le \u00ab comme \u00bb sera frapp\u00e9 du sceau de l'approximatif, lu comme un aveu, une paresse syntaxique. \u00ab Il survivra dans quelques vers anciens \u2014 comme un mot en sursis, comme un oiseau d'un autre \u00e2ge. \u00bb M\u00eame chose pour les structures binaires. D\u00e9possession : moins de la langue elle-m\u00eame que de l'innocence avec laquelle nous l'employions. ## [17 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/17-janvier-2026.html] \u00ab Le rien du livre c'est sa lecture. \u00bb Publication de deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. Cinq commandes pour le livre ados. Id\u00e9e d'une collection : carnets de rupture pour la Saint-Valentin, carnets pour insulter ses parents. \u00ab De nos nuits. \u00bb Avantage : s'entra\u00eener au traitement de texte. Se sentir tr\u00e8s occup\u00e9, \u00e9crire beaucoup trop. R\u00e9flexion sur le seitan, sur l'horreur de jeter des denr\u00e9es \u2014 \u00ab impossible m\u00eame de jeter un quignon de pain. \u00bb ## [18 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/18-janvier-2026.html] En lisant le carnet de novembre de G.V., sortie soudaine du corps pour s'observer soi-m\u00eame en train de lire. Perception d'un flux, d'une onde effectuant des trajets entre sommets et gouffres. Retour sur comment il a pris connaissance de G.V., l'\u00e9tonnement m\u00eal\u00e9 de malaise, le mouvement d'attraction-r\u00e9pulsion. R\u00eave r\u00e9current : noyade dans un verre de blanc-lim\u00e9. D\u00e9go\u00fbt de la viande revenu devant les cuisses de canard \u2014 bug au comptoir du boucher. \u00ab J'ai la m\u00eame t\u00eate qu'un Inuit. \u00bb ## [19 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/19-janvier-2026.html] Lecture du journal de d\u00e9cembre de T.C., plus proche de l'id\u00e9e qu'il se fait d'\u00e9crire un journal. \u00ab C'est plus une affaire de proximit\u00e9. Probablement aussi une question d'\u00e2ge. \u00bb \u00c9lan de vouloir commenter, puis recul imm\u00e9diat. Barri\u00e8re, interdiction \u2014 peut-\u00eatre besoin d'un exorciste. M\u00eame r\u00e9pulsion face aux actes administratifs. Le livre pour ados d\u00e9colle : six ventes en deux jours. \u00ab Quand je me force \u00e0 faire des commentaires, ils tombent toujours \u00e0 plat, comme si je devais me pr\u00e9senter comme un abruti total. \u00bb ## [20 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/20-janvier-2026.html] Lecture de la page Wikip\u00e9dia de Guillaume Dustan. Judith Perrignon : \u00ab Il laisse tomber la d\u00e9froque de l'\u00e9lite bourgeoise, troque ses prestigieux dipl\u00f4mes contre les tares d'une \u00e9poque puritaine : il est p\u00e9d\u00e9, s\u00e9ropositif, drogu\u00e9 et le fait savoir. \u00bb Lecture de Thomas Clerc, \u00ab L'Homme qui tua Guillaume Dustan \u00bb. Tout \u00e7a pue la camaraderie, le c\u00e9nacle parisien. Syndrome du survivant : culpabilit\u00e9 de constater que son propre rythme cardiaque persiste \u00e0 72 battements par minute alors que, logiquement, le stock de temps devrait \u00eatre \u00e9puis\u00e9. ## [21 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/21-janvier-2026.html] \u00ab Si je devais quantifier l'\u00e9nergie que je perds \u00e0 m'occuper de ce qui ne me regarde pas, il me faudrait d'abord la mesurer en Joules. \u00bb Chaque ing\u00e9rence constitue une fuite m\u00e9tabolique. En physique des syst\u00e8mes, s'immiscer l\u00e0 o\u00f9 on n'a aucun levier augmente l'entropie personnelle. \u00ab Le silence et la discr\u00e9tion deviennent mes meilleures formes d'efficacit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique. \u00bb Parall\u00e8le avec l'\u00e9volution de l'alphabet : passage du hi\u00e9roglyphe \u00e0 la lettre comme passage de l'atelier (mati\u00e8re) au premier \u00e9tage (abstraction). # [22 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/22-janvier-2026.html] D\u00e9couverte des raccourcis clavier pour les guillemets fran\u00e7ais sur Ubuntu. La Providence sauve janvier financi\u00e8rement, mais \u00ab tout repart \u00e0 z\u00e9ro en f\u00e9vrier \u00bb. Fatigue face \u00e0 ce monde qui \u00ab ne cache plus sa f\u00e9rocit\u00e9 \u00bb. Huit nouvelles de SF en cours, projet d'ouvrage bilingue. D\u00e9sinvestissement total des cours de peinture. Test d'un carnet low-content : \u00ab Carnet des phrases qu'on n'enverra jamais \u00bb. Nouvelle habitude : sauter le d\u00e9jeuner \u2014 \u00ab aussi absurde que de devoir se rendre \u00e0 la messe le dimanche \u00bb. ## [23 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/23-janvier-2026.html] Soir\u00e9e pass\u00e9e entre Pandoc, LaTeX et Scribus pour formater le livre bilingue. Scripts pour les tirets cadratins et les citations. Police Liberation Serif pour l'h\u00e9breu. Nouvelle \u00e9crite \u00e0 partir d'une info sur Marco Rubio retirant Calibri des documents officiels : \u00ab Dis-moi la taille de ta police, je te dirai si tu es un clown. \u00bb D\u00e9laisse le carnet au profit de la fiction. \u00ab Tout a l'air vrai et ne l'est pas \u00bb vs \u00ab tout a l'air faux et pourtant tout est vrai \u00bb. ## [24 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/24-janvier-2026.html] R\u00e9veil avec cette phrase : \u00ab Marcher est plus int\u00e9ressant que de s'arr\u00eater. \u00bb R\u00e9flexion sur la compression h\u00e9bra\u00efque (\u05d3\u05b0\u05bc\u05d7\u05b4\u05d9\u05e1\u05d5\u05bc\u05ea). Exploration du mouvement \u2014 pas physique mais de la pens\u00e9e, de l'esprit. Entre v\u00e9rit\u00e9 et mensonge, le mouvement \u00e9vite la fixation mortif\u00e8re. Ne pas s'arr\u00eater comme condition de possibilit\u00e9. Accrochage des concepts plut\u00f4t que d\u00e9veloppement lin\u00e9aire. ## [25 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/25-janvier-2025-3971.html] Journ\u00e9e de recherche. Flux de travail qui oscille entre plusieurs \u00e9tats : t\u00e2tonnement, recherche cibl\u00e9e, \u00e9puisement des pistes. Travail sur la notion de \u00ab r\u00e9gime discursif \u00bb dans les nouvelles. Chaque mot arrive avec son bruit culturel. Question de strat\u00e9gie : certains mots travaillent pour le texte, d'autres contre lui. Pratique plut\u00f4t que th\u00e9orie. Attention aux d\u00e9s\u00e9quilibres. ## [26 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/26-janvier-2026.html] R\u00e9organisation mentale en trois espaces : atelier (peinture, mati\u00e8re brute), premier \u00e9tage (\u00e9criture, abstraction), grenier (archives, m\u00e9moire morte). Chaque espace poss\u00e8de son rythme propre. L'atelier = pr\u00e9sent physique. L'\u00e9tage = pr\u00e9sent mental. Le grenier = pass\u00e9 immobilis\u00e9. Mouvement entre ces trois zones comme principe d'\u00e9quilibre. Refus de hi\u00e9rarchiser \u2014 coexistence plut\u00f4t que priorit\u00e9. ## [27 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/27-janvier-2026.html] Lecture d'un article sur les r\u00e9seaux de neurones. Fascination pour l'id\u00e9e que les machines \u00ab apprennent \u00bb sans qu'on puisse vraiment dire comment. Parall\u00e8le avec sa propre pratique d'\u00e9criture \u2014 on ne sait pas d'o\u00f9 viennent certaines phrases. \u00ab Comme si quelque chose s'\u00e9crivait \u00e0 travers soi sans qu'on en soit l'auteur. \u00bb Vertige : et si on \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 partiellement automatis\u00e9 ? Rejet imm\u00e9diat de l'id\u00e9e, mais elle persiste. ## [28 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/28-janvier-2026.html] Tri dans les affaires du p\u00e8re. Chaque objet porte un poids invisible \u2014 pas celui de la mati\u00e8re mais celui de l'histoire familiale. Les polars empil\u00e9s, les carnets vides jamais utilis\u00e9s. \u00ab On ne se d\u00e9barrasse pas d'un mort, on n\u00e9gocie avec lui. \u00bb Projet de vendre les livres abandonn\u00e9 \u2014 trop de friction administrative. D\u00e9cision de les donner \u00e0 une association. Soulagement imm\u00e9diat. \u00ab Parfois la gratuit\u00e9 lib\u00e8re mieux que l'\u00e9change. \u00bb ## [29 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/29-janvier-2026.html] Id\u00e9e venue la nuit : \u00ab On n'\u00e9crit jamais pour, on \u00e9crit toujours contre. \u00bb Contre quoi ? L'oubli, l'effacement, l'indiff\u00e9rence. Mais aussi contre soi-m\u00eame \u2014 contre ses propres automatismes. \u00c9crire = maintenir une tension. D\u00e8s qu'on \u00e9crit \u00ab pour \u00bb quelque chose (un public, une cause, une morale), le texte s'affadit. \u00ab Il faut garder le geste de r\u00e9sistance au c\u0153ur m\u00eame de la phrase. \u00bb Sinon c'est de la communication, pas de l'\u00e9criture. ## [30 janvier->https:\/\/ledibbouk.net\/30-janvier-2025-3980.html] Restaurant pour l'anniversaire. Tartiflette au reblochon, \u00e9change des assiettes \u00e0 mi-chemin. Retour en voiture dans le froid sans chauffage. \u00ab Il ne m'aurait pas du tout paru incongru qu'un vaisseau extraterrestre surgisse et nous t\u00e9l\u00e9porte. \u00bb En montant l'escalier : \u00ab J'ai 66 ans et \u00e7a m'a fait dr\u00f4le, parce que franchement j'ai toujours pens\u00e9 que 66 ans, c'\u00e9tait \u00eatre tr\u00e8s vieux. \u00bb Pens\u00e9es sur la mort qui viennent pourrir le bon moment. D\u00e9cision de ne pas partager ce texte sur les r\u00e9seaux \u2014 diff\u00e9rence entre publier sur le site (lieu stable, silencieux) et les r\u00e9seaux (injonction \u00e0 lire). ## [31 janvier ->https:\/\/ledibbouk.net\/31-janvier-2026.html] Long texte th\u00e9orique sur les mots-signal et la m\u00e9moire de lecture. \u00ab Quand un lecteur rencontre certains mots, il ne r\u00e9agit pas \u00e0 leur d\u00e9finition, mais \u00e0 l'\u00e9cosyst\u00e8me de textes o\u00f9 ces mots ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 rencontr\u00e9s. \u00bb Balistique, coefficient, optimisation = discours technique. Aveu, fatigue, accord = registre moral ou administratif. Question strat\u00e9gique : certains mots expliquent trop vite, referment trop t\u00f4t. \u00ab Ce n'est pas une science. C'est une pratique. \u00bb Suivi d'un texte fictionnel o\u00f9 les phrases \u00ab se d\u00e9posent \u00bb sans avoir \u00e9t\u00e9 appel\u00e9es \u2014 mise en abyme de la r\u00e9flexion th\u00e9orique. **Note :** Ce digest propose un aper\u00e7u jour par jour des carnets de janvier 2026. Chaque r\u00e9sum\u00e9 capture un fragment significatif (une phrase forte, une id\u00e9e, une sc\u00e8ne) sans chercher \u00e0 restituer la totalit\u00e9 ni \u00e0 cr\u00e9er une continuit\u00e9 forc\u00e9e. *[Pour lire les textes complets :->https:\/\/ledibbouk.net\/-atelier-213-.html]* ",
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"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " French version<\/a><\/em><\/p>\n It\u2019s funny. You can still tell yourself there are places where certain things just don\u2019t happen. No need to spell them out. They speak for themselves. They think they\u2019re clean. Proper. Decent enough. And then one day, out of nowhere, a pile of trash shows up. Not off to the side. Not by accident. Right in the middle. Dead center. Just sitting there. Dropped. And without anyone saying it, the message is clear : deal with it.<\/p>\n At first, sure, people get loud. They complain. They talk about a scandal. About someone screwing up. They try to figure out who did it. Mostly, they\u2019re checking to see if anyone\u2019s watching them, trash bag in hand. Nobody wants to be linked to that pile. Nobody wants their own leftovers picked through. Because everyone\u2019s got leftovers. Everybody. Stuff you don\u2019t want coming back up. Habits. Things you gave up on. Nothing heroic. Nothing special. Just the stuff you hide.<\/p>\n Then, pretty quickly, something shifts. The trash doesn\u2019t shock anyone anymore. It\u2019s just there. It blends in. You get used to it. You stop really seeing it. And at some point, without ever saying it out loud, you get it : this isn\u2019t an accident. It\u2019s not even a crime anymore. It\u2019s a display. The trash is being shown. Put out there on purpose. To see what happens. To see how long people hold out. How long they complain. How many times they say, okay, this is too much.<\/p>\n Because resistance, when it\u2019s hit with the same thing every day, always wears down. It doesn\u2019t break all at once. It gets tired. It fades. It quits. First you say it\u2019s not normal. Then you say it\u2019s not great. Then you say there\u2019s nothing you can do. And once you\u2019re there, anything can happen. Not because of brute force. Because of habit. Habit is what opens the door to every kind of dictatorship you can imagine. Every time.<\/p>\n This isn\u2019t really about a village. It\u2019s about a whole country. Imagine a country where every morning there\u2019s another small dump. One sentence too many. One image too many. One decision too many. Never enough to really shake things up. Just enough to see if it goes through. And since it usually does, things keep moving.<\/p>\n You start seeing stuff you never should\u2019ve put up with. People protected no matter what they do. Officials caught red-handed saying, real calm, that they didn\u2019t know. That they misunderstood. And on the other side ? Not much. A shrug. A comment. Then it\u2019s on to something else.<\/p>\n When it still rubs a little, when doubt comes back, attention gets shifted. Someone else gets pointed out. Doesn\u2019t really matter who. Or where. What matters is looking away from the main pile. And while that\u2019s happening, the testing keeps going. A little further each time.<\/p>\n And if one day bodies have to be sent, bodies will be sent. Adults. Kids. Doesn\u2019t matter. What matters is keeping things moving. Letting chaos do its job. Chaos is useful. It wears people down. It stops anything from starting over. It makes ruling easy.<\/p>\n So yeah. Every day, a small dose of trash. Not enough to kill you outright. Just enough to build tolerance. You get used to it without realizing it. No crown. No poison cup. No fear. You take it in. You adjust. You live with it. You get screwed without consent, almost without pushing back. And sometimes you wonder if, really, it didn\u2019t start a long time ago. Right from the beginning. From the cradle.<\/p>",
"content_text": " *[French version ->https:\/\/ledibbouk.net\/7-fevrier-2026-4001.html]* It\u2019s funny. You can still tell yourself there are places where certain things just don\u2019t happen. No need to spell them out. They speak for themselves. They think they\u2019re clean. Proper. Decent enough. And then one day, out of nowhere, a pile of trash shows up. Not off to the side. Not by accident. Right in the middle. Dead center. Just sitting there. Dropped. And without anyone saying it, the message is clear: deal with it. At first, sure, people get loud. They complain. They talk about a scandal. About someone screwing up. They try to figure out who did it. Mostly, they\u2019re checking to see if anyone\u2019s watching them, trash bag in hand. Nobody wants to be linked to that pile. Nobody wants their own leftovers picked through. Because everyone\u2019s got leftovers. Everybody. Stuff you don\u2019t want coming back up. Habits. Things you gave up on. Nothing heroic. Nothing special. Just the stuff you hide. Then, pretty quickly, something shifts. The trash doesn\u2019t shock anyone anymore. It\u2019s just there. It blends in. You get used to it. You stop really seeing it. And at some point, without ever saying it out loud, you get it: this isn\u2019t an accident. It\u2019s not even a crime anymore. It\u2019s a display. The trash is being shown. Put out there on purpose. To see what happens. To see how long people hold out. How long they complain. How many times they say, okay, this is too much. Because resistance, when it\u2019s hit with the same thing every day, always wears down. It doesn\u2019t break all at once. It gets tired. It fades. It quits. First you say it\u2019s not normal. Then you say it\u2019s not great. Then you say there\u2019s nothing you can do. And once you\u2019re there, anything can happen. Not because of brute force. Because of habit. Habit is what opens the door to every kind of dictatorship you can imagine. Every time. This isn\u2019t really about a village. It\u2019s about a whole country. Imagine a country where every morning there\u2019s another small dump. One sentence too many. One image too many. One decision too many. Never enough to really shake things up. Just enough to see if it goes through. And since it usually does, things keep moving. You start seeing stuff you never should\u2019ve put up with. People protected no matter what they do. Officials caught red-handed saying, real calm, that they didn\u2019t know. That they misunderstood. And on the other side? Not much. A shrug. A comment. Then it\u2019s on to something else. When it still rubs a little, when doubt comes back, attention gets shifted. Someone else gets pointed out. Doesn\u2019t really matter who. Or where. What matters is looking away from the main pile. And while that\u2019s happening, the testing keeps going. A little further each time. And if one day bodies have to be sent, bodies will be sent. Adults. Kids. Doesn\u2019t matter. What matters is keeping things moving. Letting chaos do its job. Chaos is useful. It wears people down. It stops anything from starting over. It makes ruling easy. So yeah. Every day, a small dose of trash. Not enough to kill you outright. Just enough to build tolerance. You get used to it without realizing it. No crown. No poison cup. No fear. You take it in. You adjust. You live with it. You get screwed without consent, almost without pushing back. And sometimes you wonder if, really, it didn\u2019t start a long time ago. Right from the beginning. From the cradle. ",
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"date_modified": "2026-02-07T08:05:03Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " english version<\/a><\/em><\/p>\n C\u2019est dr\u00f4le. On pourrait se dire qu\u2019il existe encore des endroits o\u00f9 certaines choses ne se font pas. Pas besoin de les d\u00e9crire, ces endroits. Ils se d\u00e9crivent tout seuls. Ils se pensent propres. Corrects. \u00c0 peu pr\u00e8s d\u00e9cents. Et puis, un jour, sans pr\u00e9venir, un tas d\u2019ordures appara\u00eet. Pas sur le c\u00f4t\u00e9. Pas par erreur. Au milieu. Bien au milieu. Comme \u00e7a. D\u00e9pos\u00e9. Et on vous dit, sans m\u00eame vous le dire : d\u00e9brouillez-vous avec \u00e7a. Au d\u00e9but, \u00e9videmment, \u00e7a gueule. On s\u2019indigne. On parle de scandale. De faute. On cherche qui a fait \u00e7a. On regarde surtout si quelqu\u2019un ne va pas nous regarder, nous, avec un sac \u00e0 la main. Personne n\u2019a envie d\u2019\u00eatre m\u00eal\u00e9 \u00e0 ce tas-l\u00e0. Personne n\u2019a envie qu\u2019on fouille dans ses restes. Parce que des restes, il y en a toujours. Chez tout le monde. Des choses qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re ne pas voir ressortir. Des habitudes. Des renoncements. Rien d\u2019h\u00e9ro\u00efque. Rien d\u2019exceptionnel. Juste ce qu\u2019on planque. Et puis assez vite, quelque chose change. L\u2019ordure ne choque plus vraiment. Elle est l\u00e0. Elle fait partie du d\u00e9cor. On s\u2019habitue \u00e0 la voir. On commence m\u00eame \u00e0 ne plus la regarder. Et surtout, on finit par comprendre — sans jamais le formuler clairement — que ce n\u2019est pas un accident. Ce n\u2019est m\u00eame plus un crime. C\u2019est une exhibition. On montre l\u2019ordure. On l\u2019expose. Pour voir. Pour tester jusqu\u2019o\u00f9 \u00e7a va tenir. Combien de temps on va r\u00e2ler. Combien de fois on va dire que l\u00e0, vraiment, \u00e7a suffit. Parce qu\u2019une r\u00e9sistance, quand on la met face \u00e0 la m\u00eame chose tous les jours, finit toujours par s\u2019user. Elle ne s\u2019effondre pas d\u2019un coup. Elle se fatigue. Elle se lasse. Elle d\u00e9missionne. On commence par dire que ce n\u2019est pas normal. Puis on dit que ce n\u2019est pas id\u00e9al. Puis on dit qu\u2019on n\u2019y peut rien. Et \u00e0 partir de l\u00e0, tout devient possible. Pas par violence directe. Par habitude. C\u2019est l\u2019habitude qui ouvre la porte \u00e0 toutes les dictatures imaginables. Toujours. Ce n\u2019est pas une histoire de village, \u00e9videmment. Imaginer un village aujourd\u2019hui, c\u2019est imaginer un pays entier. Un pays o\u00f9, chaque matin, on d\u00e9verse sa petite pellet\u00e9e. Une phrase de trop. Une image de trop. Une d\u00e9cision de trop. Jamais assez pour provoquer un sursaut franc. Juste assez pour voir si \u00e7a passe. Et comme \u00e7a passe presque toujours, on continue. On voit alors des choses qu\u2019on n\u2019aurait jamais d\u00fb accepter. Des types prot\u00e9g\u00e9s quoi qu\u2019ils fassent. Des responsables pris la main dans le sac expliquer, tr\u00e8s calmement, qu\u2019ils ne savaient pas. Qu\u2019ils n\u2019avaient pas compris. Et en face, pas grand-chose. Un soupir. Un commentaire. Et puis on passe \u00e0 autre chose. Quand \u00e7a grince encore un peu, quand le doute revient, on pointe ailleurs. On d\u00e9signe. Peu importe qui. Peu importe o\u00f9. L\u2019essentiel, c\u2019est que le regard se d\u00e9tourne du tas central. Pendant ce temps-l\u00e0, on continue \u00e0 tester. Toujours un peu plus loin. Et si un jour il faut envoyer des corps, on enverra des corps. Des grands. Des petits. Peu importe. Ce qui compte, c\u2019est que le mouvement ne s\u2019arr\u00eate pas. Que le chaos fasse son boulot. Le chaos, c\u2019est pratique. \u00c7a use les gens. \u00c7a emp\u00eache toute reprise. \u00c7a permet de r\u00e9gner tranquille. Alors oui, tous les jours, une petite dose d\u2019ordure. Pas assez pour tuer net. Juste assez pour immuniser. On se mithridatise sans le savoir. Sans \u00eatre roi. Sans m\u00eame avoir peur d\u2019\u00eatre empoisonn\u00e9. On encaisse. On s\u2019adapte. On fait avec. On nous enc\u2026 malgr\u00e9 nous, et presque sans qu\u2019on proteste. Et parfois on se demande si, au fond, ce n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0 fait depuis belle lurette, depuis le tout d\u00e9but, au berceau.<\/p>",
"content_text": " *[english version->https:\/\/ledibbouk.net\/7-fevrier-2026-4002.html]* C\u2019est dr\u00f4le. On pourrait se dire qu\u2019il existe encore des endroits o\u00f9 certaines choses ne se font pas. Pas besoin de les d\u00e9crire, ces endroits. Ils se d\u00e9crivent tout seuls. Ils se pensent propres. Corrects. \u00c0 peu pr\u00e8s d\u00e9cents. Et puis, un jour, sans pr\u00e9venir, un tas d\u2019ordures appara\u00eet. Pas sur le c\u00f4t\u00e9. Pas par erreur. Au milieu. Bien au milieu. Comme \u00e7a. D\u00e9pos\u00e9. Et on vous dit, sans m\u00eame vous le dire : d\u00e9brouillez-vous avec \u00e7a. Au d\u00e9but, \u00e9videmment, \u00e7a gueule. On s\u2019indigne. On parle de scandale. De faute. On cherche qui a fait \u00e7a. On regarde surtout si quelqu\u2019un ne va pas nous regarder, nous, avec un sac \u00e0 la main. Personne n\u2019a envie d\u2019\u00eatre m\u00eal\u00e9 \u00e0 ce tas-l\u00e0. Personne n\u2019a envie qu\u2019on fouille dans ses restes. Parce que des restes, il y en a toujours. Chez tout le monde. Des choses qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re ne pas voir ressortir. Des habitudes. Des renoncements. Rien d\u2019h\u00e9ro\u00efque. Rien d\u2019exceptionnel. Juste ce qu\u2019on planque. Et puis assez vite, quelque chose change. L\u2019ordure ne choque plus vraiment. Elle est l\u00e0. Elle fait partie du d\u00e9cor. On s\u2019habitue \u00e0 la voir. On commence m\u00eame \u00e0 ne plus la regarder. Et surtout, on finit par comprendre \u2014 sans jamais le formuler clairement \u2014 que ce n\u2019est pas un accident. Ce n\u2019est m\u00eame plus un crime. C\u2019est une exhibition. On montre l\u2019ordure. On l\u2019expose. Pour voir. Pour tester jusqu\u2019o\u00f9 \u00e7a va tenir. Combien de temps on va r\u00e2ler. Combien de fois on va dire que l\u00e0, vraiment, \u00e7a suffit. Parce qu\u2019une r\u00e9sistance, quand on la met face \u00e0 la m\u00eame chose tous les jours, finit toujours par s\u2019user. Elle ne s\u2019effondre pas d\u2019un coup. Elle se fatigue. Elle se lasse. Elle d\u00e9missionne. On commence par dire que ce n\u2019est pas normal. Puis on dit que ce n\u2019est pas id\u00e9al. Puis on dit qu\u2019on n\u2019y peut rien. Et \u00e0 partir de l\u00e0, tout devient possible. Pas par violence directe. Par habitude. C\u2019est l\u2019habitude qui ouvre la porte \u00e0 toutes les dictatures imaginables. Toujours. Ce n\u2019est pas une histoire de village, \u00e9videmment. Imaginer un village aujourd\u2019hui, c\u2019est imaginer un pays entier. Un pays o\u00f9, chaque matin, on d\u00e9verse sa petite pellet\u00e9e. Une phrase de trop. Une image de trop. Une d\u00e9cision de trop. Jamais assez pour provoquer un sursaut franc. Juste assez pour voir si \u00e7a passe. Et comme \u00e7a passe presque toujours, on continue. On voit alors des choses qu\u2019on n\u2019aurait jamais d\u00fb accepter. Des types prot\u00e9g\u00e9s quoi qu\u2019ils fassent. Des responsables pris la main dans le sac expliquer, tr\u00e8s calmement, qu\u2019ils ne savaient pas. Qu\u2019ils n\u2019avaient pas compris. Et en face, pas grand-chose. Un soupir. Un commentaire. Et puis on passe \u00e0 autre chose. Quand \u00e7a grince encore un peu, quand le doute revient, on pointe ailleurs. On d\u00e9signe. Peu importe qui. Peu importe o\u00f9. L\u2019essentiel, c\u2019est que le regard se d\u00e9tourne du tas central. Pendant ce temps-l\u00e0, on continue \u00e0 tester. Toujours un peu plus loin. Et si un jour il faut envoyer des corps, on enverra des corps. Des grands. Des petits. Peu importe. Ce qui compte, c\u2019est que le mouvement ne s\u2019arr\u00eate pas. Que le chaos fasse son boulot. Le chaos, c\u2019est pratique. \u00c7a use les gens. \u00c7a emp\u00eache toute reprise. \u00c7a permet de r\u00e9gner tranquille. Alors oui, tous les jours, une petite dose d\u2019ordure. Pas assez pour tuer net. Juste assez pour immuniser. On se mithridatise sans le savoir. Sans \u00eatre roi. Sans m\u00eame avoir peur d\u2019\u00eatre empoisonn\u00e9. On encaisse. On s\u2019adapte. On fait avec. On nous enc\u2026 malgr\u00e9 nous, et presque sans qu\u2019on proteste. Et parfois on se demande si, au fond, ce n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0 fait depuis belle lurette, depuis le tout d\u00e9but, au berceau. ",
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"title": "40 coups de couteau version 2",
"date_published": "2026-02-06T08:26:05Z",
"date_modified": "2026-02-06T08:27:47Z",
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"content_html": " premi\u00e8re version de 2022 ici<\/a><\/em><\/p>\n<\/li>\n english version<\/a><\/em><\/p>\n<\/li>\n<\/ul>\n C\u2019est une chance qu\u2019on ne filme pas les proc\u00e8s. Une chance pour moi, en tout cas, puisque je viens de trouver du travail. Un petit journal local avait besoin d\u2019un dessinateur judiciaire pour l\u2019affaire qui a agit\u00e9 toute la ville — il y a un ou deux ans maintenant, je ne me souviens plus tr\u00e8s bien. Un quadrag\u00e9naire a poignard\u00e9 sa ma\u00eetresse quarante fois et passe ce matin en cour d\u2019assises.<\/p>\n C\u2019est une chance qu\u2019on ne filme presque jamais les proc\u00e8s, parce que si c\u2019\u00e9tait le cas, la monstruosit\u00e9 glisserait dans une forme de pathos si proche de la banalit\u00e9 crue que ce serait insupportable. Cela n\u2019ajouterait rien \u00e0 la b\u00eatise humaine, et n\u2019en rehausserait certainement pas la grandeur. L\u2019aspect purement documentaire nous laisserait au bord du vide, d\u00e9sempar\u00e9s, simplement parce qu\u2019on s\u2019est habitu\u00e9s \u00e0 assimiler l\u2019image anim\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n J\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 mon mat\u00e9riel : quelques tubes d\u2019aquarelle, ma palette de voyage, deux pinceaux, ma planche \u00e0 dessin et une liasse de papier. Je suis maintenant install\u00e9 un peu en retrait, au premier rang. J\u2019observe l\u2019homme au box des accus\u00e9s. C\u2019est un homme ordinaire. Il pourrait tr\u00e8s bien \u00eatre moi. Des cheveux qui se font clairsem\u00e9s, une bouche sensuelle, de petits yeux qui peinent \u00e0 s\u2019ouvrir compl\u00e8tement sur le monde.<\/p>\n Le procureur \u00e9nonce les faits d\u2019une voix pompeuse — la voix de la R\u00e9publique, j\u2019imagine —, et je le croque rapidement, en pensant \u00e0 mon confr\u00e8re Daumier. Puis vient le tour de l\u2019avocate de la d\u00e9fense, une blonde dont les gestes amples lib\u00e8rent des nuages de Chanel n°5 dans l\u2019air.<\/p>\n Je la dessine dans le m\u00eame esprit. L\u2019accusation et la d\u00e9fense me paraissent n\u2019\u00eatre que des personnages de Guignol, si chers \u00e0 la ville o\u00f9 se tient le proc\u00e8s.<\/p>\n « Accus\u00e9, levez-vous. Avez-vous quelque chose \u00e0 d\u00e9clarer ? » demande le pr\u00e9sident, un petit homme sec, tranchant comme un gourdin.<\/p>\n « Je ne pouvais pas vivre sans elle. »<\/p>\n Un l\u00e9ger murmure parcourt la salle d\u2019audience. Quarante coups de couteau pour cette seule raison doivent para\u00eetre absolument insupportables \u00e0 l\u2019assistance. Personnellement, je n\u2019en suis pas loin de trouver cela risible. Compl\u00e8tement ridicule. S\u2019il n\u2019y avait pas eu de cadavre, ce le serait enti\u00e8rement.<\/p>\n Ridicule. Le mot fait d\u00e9vier mon crayon soudain vers la caricature ; j\u2019exag\u00e8re. Heureusement, la peinture permet ensuite de r\u00e9tablir l\u2019\u00e9quilibre, d\u2019apporter cette touche de r\u00e9alisme que les lecteurs aiment.<\/p>\n Je me demande si je pourrais moi-m\u00eame commettre un tel acte. \u00c0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, ne l\u2019ai-je pas d\u00e9j\u00e0 commis ? Virtuellement, du moins. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019avais son \u00e2ge et o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de perdre la femme que j\u2019aimais me hantait jour et nuit. Ce qui n\u2019est plus le cas. Vingt ans plus tard, on en sait un peu plus sur les raisons du d\u00e9sespoir, sur ce qu\u2019on appelle l\u2019amour, aussi. Et pourtant, on ne tue plus les gens comme \u00e7a par amour une fois pass\u00e9 quarante ans. Sans doute parce qu\u2019on a compris entre-temps que ce n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019amour du tout. On r\u00e9alise \u00e0 quel point on a \u00e9t\u00e9 path\u00e9tique, et on n\u2019a plus qu\u2019une envie : se terrer et se taire, \u00e9cras\u00e9 par sa propre b\u00eatise. L\u2019orgueil et la vanit\u00e9 — ces faux amours qu\u2019on d\u00e9couvre en soi les rongent aussi s\u00fbrement que de l\u2019acide.<\/p>\n « Georges ? C\u2019est toi ? » Une femme me saisit la manche dans la cage d\u2019escalier. Je reconnais la voix aussit\u00f4t, me retourne, et vois une vieille dame qui me sourit.<\/p>\n « Ah. C\u2019est toi », dis-je, comme on capitule apr\u00e8s une d\u00e9faite, la queue entre les jambes.<\/p>\n « \u00c7a fait combien de temps ? » dit-elle. « Vingt ans au moins\u2026 »<\/p>\n « Vingt ans, oui », r\u00e9ponds-je, en essayant de rendre cela aussi \u00e9vasif que possible. Et je pense \u00e0 toutes ces ann\u00e9es comme \u00e0 autant de coups de couteau que moi aussi, j\u2019avais port\u00e9s \u00e0 quelque chose — sans doute \u00e0 une part de moi-m\u00eame que j\u2019avais crue sacr\u00e9e autrefois.<\/p>\n « Je suis press\u00e9 », dis-je soudain, malgr\u00e9 moi. « Il faut que j\u2019y aille. » Et je m\u2019en vais comme \u00e7a, sans me retourner, en serrant les dents si fort que j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019elles pourraient se briser.<\/p>",
"content_text": " * *[premi\u00e8re version de 2022 ici ->https:\/\/ledibbouk.net\/40-coups-de-couteau.html]* * *[english version->https:\/\/ledibbouk.net\/forty-stab-wounds.html]* C\u2019est une chance qu\u2019on ne filme pas les proc\u00e8s. Une chance pour moi, en tout cas, puisque je viens de trouver du travail. Un petit journal local avait besoin d\u2019un dessinateur judiciaire pour l\u2019affaire qui a agit\u00e9 toute la ville \u2014 il y a un ou deux ans maintenant, je ne me souviens plus tr\u00e8s bien. Un quadrag\u00e9naire a poignard\u00e9 sa ma\u00eetresse quarante fois et passe ce matin en cour d\u2019assises. C\u2019est une chance qu\u2019on ne filme presque jamais les proc\u00e8s, parce que si c\u2019\u00e9tait le cas, la monstruosit\u00e9 glisserait dans une forme de pathos si proche de la banalit\u00e9 crue que ce serait insupportable. Cela n\u2019ajouterait rien \u00e0 la b\u00eatise humaine, et n\u2019en rehausserait certainement pas la grandeur. L\u2019aspect purement documentaire nous laisserait au bord du vide, d\u00e9sempar\u00e9s, simplement parce qu\u2019on s\u2019est habitu\u00e9s \u00e0 assimiler l\u2019image anim\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. J\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 mon mat\u00e9riel : quelques tubes d\u2019aquarelle, ma palette de voyage, deux pinceaux, ma planche \u00e0 dessin et une liasse de papier. Je suis maintenant install\u00e9 un peu en retrait, au premier rang. J\u2019observe l\u2019homme au box des accus\u00e9s. C\u2019est un homme ordinaire. Il pourrait tr\u00e8s bien \u00eatre moi. Des cheveux qui se font clairsem\u00e9s, une bouche sensuelle, de petits yeux qui peinent \u00e0 s\u2019ouvrir compl\u00e8tement sur le monde. Le procureur \u00e9nonce les faits d\u2019une voix pompeuse \u2014 la voix de la R\u00e9publique, j\u2019imagine \u2014, et je le croque rapidement, en pensant \u00e0 mon confr\u00e8re Daumier. Puis vient le tour de l\u2019avocate de la d\u00e9fense, une blonde dont les gestes amples lib\u00e8rent des nuages de Chanel n\u00b05 dans l\u2019air. Je la dessine dans le m\u00eame esprit. L\u2019accusation et la d\u00e9fense me paraissent n\u2019\u00eatre que des personnages de Guignol, si chers \u00e0 la ville o\u00f9 se tient le proc\u00e8s. \u00ab Accus\u00e9, levez-vous. Avez-vous quelque chose \u00e0 d\u00e9clarer ? \u00bb demande le pr\u00e9sident, un petit homme sec, tranchant comme un gourdin. \u00ab Je ne pouvais pas vivre sans elle. \u00bb Un l\u00e9ger murmure parcourt la salle d\u2019audience. Quarante coups de couteau pour cette seule raison doivent para\u00eetre absolument insupportables \u00e0 l\u2019assistance. Personnellement, je n\u2019en suis pas loin de trouver cela risible. Compl\u00e8tement ridicule. S\u2019il n\u2019y avait pas eu de cadavre, ce le serait enti\u00e8rement. Ridicule. Le mot fait d\u00e9vier mon crayon soudain vers la caricature ; j\u2019exag\u00e8re. Heureusement, la peinture permet ensuite de r\u00e9tablir l\u2019\u00e9quilibre, d\u2019apporter cette touche de r\u00e9alisme que les lecteurs aiment. Je me demande si je pourrais moi-m\u00eame commettre un tel acte. \u00c0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, ne l\u2019ai-je pas d\u00e9j\u00e0 commis ? Virtuellement, du moins. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019avais son \u00e2ge et o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de perdre la femme que j\u2019aimais me hantait jour et nuit. Ce qui n\u2019est plus le cas. Vingt ans plus tard, on en sait un peu plus sur les raisons du d\u00e9sespoir, sur ce qu\u2019on appelle l\u2019amour, aussi. Et pourtant, on ne tue plus les gens comme \u00e7a par amour une fois pass\u00e9 quarante ans. Sans doute parce qu\u2019on a compris entre-temps que ce n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019amour du tout. On r\u00e9alise \u00e0 quel point on a \u00e9t\u00e9 path\u00e9tique, et on n\u2019a plus qu\u2019une envie : se terrer et se taire, \u00e9cras\u00e9 par sa propre b\u00eatise. L\u2019orgueil et la vanit\u00e9 \u2014 ces faux amours qu\u2019on d\u00e9couvre en soi les rongent aussi s\u00fbrement que de l\u2019acide. \u00ab Georges ? C\u2019est toi ? \u00bb Une femme me saisit la manche dans la cage d\u2019escalier. Je reconnais la voix aussit\u00f4t, me retourne, et vois une vieille dame qui me sourit. \u00ab Ah. C\u2019est toi \u00bb, dis-je, comme on capitule apr\u00e8s une d\u00e9faite, la queue entre les jambes. \u00ab \u00c7a fait combien de temps ? \u00bb dit-elle. \u00ab Vingt ans au moins\u2026 \u00bb \u00ab Vingt ans, oui \u00bb, r\u00e9ponds-je, en essayant de rendre cela aussi \u00e9vasif que possible. Et je pense \u00e0 toutes ces ann\u00e9es comme \u00e0 autant de coups de couteau que moi aussi, j\u2019avais port\u00e9s \u00e0 quelque chose \u2014 sans doute \u00e0 une part de moi-m\u00eame que j\u2019avais crue sacr\u00e9e autrefois. \u00ab Je suis press\u00e9 \u00bb, dis-je soudain, malgr\u00e9 moi. \u00ab Il faut que j\u2019y aille. \u00bb Et je m\u2019en vais comme \u00e7a, sans me retourner, en serrant les dents si fort que j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019elles pourraient se briser. ",
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"date_modified": "2026-02-06T08:24:01Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " french version<\/a><\/em><\/p>\n It\u2019s a stroke of luck that trials can\u2019t be filmed. A stroke of luck for me, at least, since I\u2019ve just found a job. A small local paper needed a courtroom sketch artist for the case that stirred up the whole town—one or two years ago now, I can\u2019t quite remember. A man in his forties stabbed his mistress forty times and is being tried this morning.<\/p>\n It\u2019s a stroke of luck that trials are almost never filmed, because if they were, monstrosity would slip into a kind of pathos so close to crude banality it would be unbearable. It wouldn\u2019t add anything to human stupidity, and it certainly wouldn\u2019t elevate its grandeur. The purely documentary aspect would leave us standing at the edge of a void, helplessly confused, simply because we\u2019ve grown used to equating moving images with reality.<\/p>\n I prepared my gear : a few tubes of watercolor, my travel palette, two brushes, my drawing board, and a stack of paper. I\u2019m now seated slightly back, in the front row. I observe the man in the defendant\u2019s box. He\u2019s an ordinary man. He could easily be me. Thinning hair, a sensual mouth, small eyes that struggle to open fully onto the world.<\/p>\n The prosecutor recites the facts in a pompous voice—the voice of the Republic, I imagine—and I sketch him quickly, thinking of my colleague Daumier. Then it\u2019s the defense attorney\u2019s turn, a blonde woman whose sweeping gestures release clouds of Chanel No. 5 into the air.<\/p>\n I sketch her in the same spirit. The prosecution and the defense strike me as nothing more than characters from a Guignol puppet show, so dear to the city where the trial is taking place.<\/p>\n “Defendant, please stand. Do you have anything to say ?” asks the judge, a small dry man, sharp as a club.<\/p>\n “I couldn\u2019t live without her.”<\/p>\n A faint murmur runs through the courtroom. Forty stab wounds for that reason alone must seem absolutely unbearable to the audience. Personally, I\u2019m not far from finding it laughable. Completely ridiculous. If there weren\u2019t a corpse involved, it would be entirely ridiculous.<\/p>\n Ridiculous. The word sends my pencil drifting suddenly toward caricature ; I exaggerate. Fortunately, paint allows you to restore balance afterward, to bring in that realistic touch readers like.<\/p>\n I wonder whether I could commit such an act myself. Come to think of it, haven\u2019t I already committed it ? Virtually, that is. Back when I was his age and the idea of losing the woman I loved haunted me day and night. Which is no longer the case. Twenty years later, you know a little more about the reasons behind despair, about what people call love, too. And yet you don\u2019t kill people like that out of love once you\u2019ve passed forty. Probably because by then you\u2019ve understood that it wasn\u2019t love at all. You realize how thoroughly pathetic you were, and all you want is to crawl underground and shut up, overwhelmed by how stupid you\u2019ve been. Pride and vanity—those false loves you discover in yourself corrode them as surely as acid.<\/p>\n “Georges ? Is that you ?” A woman grabs my sleeve in the stairwell. I recognize the voice at once, turn around, and see an old woman smiling at me.<\/p>\n “Oh. It\u2019s you,” I say, the way one surrenders after a defeat, tail between his legs.<\/p>\n “How long has it been ?” she says. “Twenty years at least\u2026”<\/p>\n “Twenty years, yes,” I reply, trying to make it sound as evasive as possible. And I think of all those years as so many knife blows I, too, had driven into something—probably a part of myself I once believed to be sacred.<\/p>\n “I\u2019m in a hurry,” I say suddenly, despite myself. “I have to go.” And I leave just like that, without turning back, clenching my teeth hard enough to feel like they might crack.<\/p>",
"content_text": " *[french version->https:\/\/ledibbouk.net\/40-coups-de-couteau-version-2.html]* It\u2019s a stroke of luck that trials can\u2019t be filmed. A stroke of luck for me, at least, since I\u2019ve just found a job. A small local paper needed a courtroom sketch artist for the case that stirred up the whole town\u2014one or two years ago now, I can\u2019t quite remember. A man in his forties stabbed his mistress forty times and is being tried this morning. It\u2019s a stroke of luck that trials are almost never filmed, because if they were, monstrosity would slip into a kind of pathos so close to crude banality it would be unbearable. It wouldn\u2019t add anything to human stupidity, and it certainly wouldn\u2019t elevate its grandeur. The purely documentary aspect would leave us standing at the edge of a void, helplessly confused, simply because we\u2019ve grown used to equating moving images with reality. I prepared my gear: a few tubes of watercolor, my travel palette, two brushes, my drawing board, and a stack of paper. I\u2019m now seated slightly back, in the front row. I observe the man in the defendant\u2019s box. He\u2019s an ordinary man. He could easily be me. Thinning hair, a sensual mouth, small eyes that struggle to open fully onto the world. The prosecutor recites the facts in a pompous voice\u2014the voice of the Republic, I imagine\u2014and I sketch him quickly, thinking of my colleague Daumier. Then it\u2019s the defense attorney\u2019s turn, a blonde woman whose sweeping gestures release clouds of Chanel No. 5 into the air. I sketch her in the same spirit. The prosecution and the defense strike me as nothing more than characters from a Guignol puppet show, so dear to the city where the trial is taking place. \u201cDefendant, please stand. Do you have anything to say?\u201d asks the judge, a small dry man, sharp as a club. \u201cI couldn\u2019t live without her.\u201d A faint murmur runs through the courtroom. Forty stab wounds for that reason alone must seem absolutely unbearable to the audience. Personally, I\u2019m not far from finding it laughable. Completely ridiculous. If there weren\u2019t a corpse involved, it would be entirely ridiculous. Ridiculous. The word sends my pencil drifting suddenly toward caricature; I exaggerate. Fortunately, paint allows you to restore balance afterward, to bring in that realistic touch readers like. I wonder whether I could commit such an act myself. Come to think of it, haven\u2019t I already committed it? Virtually, that is. Back when I was his age and the idea of losing the woman I loved haunted me day and night. Which is no longer the case. Twenty years later, you know a little more about the reasons behind despair, about what people call love, too. And yet you don\u2019t kill people like that out of love once you\u2019ve passed forty. Probably because by then you\u2019ve understood that it wasn\u2019t love at all. You realize how thoroughly pathetic you were, and all you want is to crawl underground and shut up, overwhelmed by how stupid you\u2019ve been. Pride and vanity\u2014those false loves you discover in yourself corrode them as surely as acid. \u201cGeorges? Is that you?\u201d A woman grabs my sleeve in the stairwell. I recognize the voice at once, turn around, and see an old woman smiling at me. \u201cOh. It\u2019s you,\u201d I say, the way one surrenders after a defeat, tail between his legs. \u201cHow long has it been?\u201d she says. \u201cTwenty years at least\u2026\u201d \u201cTwenty years, yes,\u201d I reply, trying to make it sound as evasive as possible. And I think of all those years as so many knife blows I, too, had driven into something\u2014probably a part of myself I once believed to be sacred. \u201cI\u2019m in a hurry,\u201d I say suddenly, despite myself. \u201cI have to go.\u201d And I leave just like that, without turning back, clenching my teeth hard enough to feel like they might crack. ",
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"id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/6-fevrier-2026.html",
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"title": "6 f\u00e9vrier 2026",
"date_published": "2026-02-06T07:53:21Z",
"date_modified": "2026-02-06T07:53:21Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " J\u2019ai bien l\u2019impression que tout \u00e7a ne va pas s\u2019am\u00e9liorer. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, \u00e7a pourrait \u00eatre pire. J\u2019aurais quand m\u00eame pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une fin du monde plus rapide, quelque chose de clair et net, plut\u00f4t que cette esp\u00e8ce d\u2019agonie lente et puante. Heureusement que je ne regarde pas la t\u00e9l\u00e9. Ce serait douloureux en plus d\u2019\u00eatre totalement d\u00e9bile.<\/p>\n Par contre, j\u2019ai vu passer quelques vid\u00e9os YouTube sur la commission d\u2019enqu\u00eate de F. T. Eh bien, le moins qu\u2019on puisse dire — si tout cela est vrai bien s\u00fbr, si ce n\u2019est pas encore une \u00e9ni\u00e8me provocation pour nous flanquer plus bas que terre, si tout cela est sourc\u00e9 comme on le dit aussi — c\u2019est que tout ce beau monde vit grassement aux frais de la princesse, et sans vergogne. J\u2019adore cette expression : aux frais de la princesse. Mais je n\u2019ai rien d\u2019une princesse, je tiens \u00e0 le pr\u00e9ciser.<\/p>\n Ce que l\u2019on pourrait penser aussi, pendant que j\u2019y suis, c\u2019est que le diable est de retour. On dit \u00e7a quand on a cru qu\u2019il \u00e9tait parti, voire qu\u2019il n\u2019existait pas. Mais l\u00e0, quand m\u00eame, c\u2019est difficile d\u2019imaginer qu\u2019il n\u2019est pas tout \u00e0 fait r\u00e9el et tangible. Si tout est vrai. Si ces gens ont v\u00e9ritablement viol\u00e9 des enfants, des nouveau-n\u00e9s, et qu\u2019ils les ont bouff\u00e9s. Comment ne pas y croire.<\/p>\n Ensuite, on peut prendre les choses autrement, faire un pas de c\u00f4t\u00e9, regarder avec un autre point de vue. Et si tout cela n\u2019\u00e9tait encore qu\u2019un \u00e9norme mensonge pour tester notre r\u00e9activit\u00e9 ? Que ces gens puissent faire autant de choses d\u00e9gueulasses et qu\u2019on soit tellement anesth\u00e9si\u00e9s qu\u2019on ne r\u00e9agisse m\u00eame plus \u00e0 leurs m\u00e9faits effroyables, pas plus qu\u2019\u00e0 une fin du monde, pas plus qu\u2019\u00e0 rien, finalement.<\/p>\n Ce qui est le bon moment pour revenir \u00e0 ma th\u00e9orie : nous sommes morts depuis des milliers d\u2019ann\u00e9es, on attend juste de se retrouver face \u00e0 cette \u00e9vidence. Esp\u00e9rons qu\u2019on n\u2019en soit pas trop loin.<\/p>\n La bonne nouvelle — c\u2019est que s\u2019il existe, le contraire aussi. On pourra reprendre notre rythme binaire pour accompagner le d\u00e9sastre : tic-tac, tic-tac, oui non, p\u2019t\u00eat ben que oui, p\u2019t\u00eat bien que non, gauche droite, droite gauche\u2026<\/p>\n Vite, sus \u00e0 Tzara, me dis-je donc tout haut en d\u00e9bouchant l\u2019\u00e9vier encore bouch\u00e9 ; il semble que ce soit la litt\u00e9rature ad\u00e9quate. L\u00e0 o\u00f9 nous sommes somm\u00e9s d\u2019expliquer, d\u2019analyser, de prendre position, Tzara court-circuite. Il sabote la logique avant qu\u2019elle ne devienne oppressive. Dans un monde satur\u00e9 de r\u00e9cits totalisants, \u00e7a fait du bien.<\/p>\n En regardant une de ses photographies, le monocle me fit penser \u00e0 Danielle Collobert, \u00e0 l\u2019\u0153il qui regarde par le trou de la serrure et qui tombe sur l\u2019\u0153il qui regarde par le trou de la serrure.<\/p>",
"content_text": " J\u2019ai bien l\u2019impression que tout \u00e7a ne va pas s\u2019am\u00e9liorer. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, \u00e7a pourrait \u00eatre pire. J\u2019aurais quand m\u00eame pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une fin du monde plus rapide, quelque chose de clair et net, plut\u00f4t que cette esp\u00e8ce d\u2019agonie lente et puante. Heureusement que je ne regarde pas la t\u00e9l\u00e9. Ce serait douloureux en plus d\u2019\u00eatre totalement d\u00e9bile. Par contre, j\u2019ai vu passer quelques vid\u00e9os YouTube sur la commission d\u2019enqu\u00eate de F. T. Eh bien, le moins qu\u2019on puisse dire \u2014 si tout cela est vrai bien s\u00fbr, si ce n\u2019est pas encore une \u00e9ni\u00e8me provocation pour nous flanquer plus bas que terre, si tout cela est sourc\u00e9 comme on le dit aussi \u2014 c\u2019est que tout ce beau monde vit grassement aux frais de la princesse, et sans vergogne. J\u2019adore cette expression : aux frais de la princesse. Mais je n\u2019ai rien d\u2019une princesse, je tiens \u00e0 le pr\u00e9ciser. Ce que l\u2019on pourrait penser aussi, pendant que j\u2019y suis, c\u2019est que le diable est de retour. On dit \u00e7a quand on a cru qu\u2019il \u00e9tait parti, voire qu\u2019il n\u2019existait pas. Mais l\u00e0, quand m\u00eame, c\u2019est difficile d\u2019imaginer qu\u2019il n\u2019est pas tout \u00e0 fait r\u00e9el et tangible. Si tout est vrai. Si ces gens ont v\u00e9ritablement viol\u00e9 des enfants, des nouveau-n\u00e9s, et qu\u2019ils les ont bouff\u00e9s. Comment ne pas y croire. Ensuite, on peut prendre les choses autrement, faire un pas de c\u00f4t\u00e9, regarder avec un autre point de vue. Et si tout cela n\u2019\u00e9tait encore qu\u2019un \u00e9norme mensonge pour tester notre r\u00e9activit\u00e9 ? Que ces gens puissent faire autant de choses d\u00e9gueulasses et qu\u2019on soit tellement anesth\u00e9si\u00e9s qu\u2019on ne r\u00e9agisse m\u00eame plus \u00e0 leurs m\u00e9faits effroyables, pas plus qu\u2019\u00e0 une fin du monde, pas plus qu\u2019\u00e0 rien, finalement. Ce qui est le bon moment pour revenir \u00e0 ma th\u00e9orie : nous sommes morts depuis des milliers d\u2019ann\u00e9es, on attend juste de se retrouver face \u00e0 cette \u00e9vidence. Esp\u00e9rons qu\u2019on n\u2019en soit pas trop loin. La bonne nouvelle \u2014 c\u2019est que s\u2019il existe, le contraire aussi. On pourra reprendre notre rythme binaire pour accompagner le d\u00e9sastre : tic-tac, tic-tac, oui non, p\u2019t\u00eat ben que oui, p\u2019t\u00eat bien que non, gauche droite, droite gauche\u2026 Vite, sus \u00e0 Tzara, me dis-je donc tout haut en d\u00e9bouchant l\u2019\u00e9vier encore bouch\u00e9 ; il semble que ce soit la litt\u00e9rature ad\u00e9quate. L\u00e0 o\u00f9 nous sommes somm\u00e9s d\u2019expliquer, d\u2019analyser, de prendre position, Tzara court-circuite. Il sabote la logique avant qu\u2019elle ne devienne oppressive. Dans un monde satur\u00e9 de r\u00e9cits totalisants, \u00e7a fait du bien. En regardant une de ses photographies, le monocle me fit penser \u00e0 Danielle Collobert, \u00e0 l\u2019\u0153il qui regarde par le trou de la serrure et qui tombe sur l\u2019\u0153il qui regarde par le trou de la serrure. ",
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"title": "## construire #05 | liquider le g\u00eaneur",
"date_published": "2026-02-05T07:58:03Z",
"date_modified": "2026-02-05T07:58:03Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " L\u2019\u0153il s\u2019appuya contre le trou de la serrure et ne vit rien du tout : c\u2019\u00e9tait tout noir. L\u2019\u00e9tait-ce vraiment ? Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce tout blanc. En tous les cas, une d\u00e9cision fut prise (assez h\u00e2tivement) : ce n\u2019\u00e9tait pas gris. Le fait que ce ne puisse \u00eatre gris \u00e9liminait quelque chose (liquidait ?). Il \u00e9tait clair d\u00e9sormais, pour ce qui se trouvait derri\u00e8re cet \u0153il — une conscience, une inconscience, une cavit\u00e9 orbitale, une t\u00eate de con — que l\u2019intention d\u2019\u00e9liminer un g\u00eaneur r\u00e9duisait le choix \u00e0 une simplicit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire. Soit ce que l\u2019on pouvait voir au-del\u00e0 de ce trou de serrure serait noir, soit blanc. L\u2019\u0153il roula d\u2019aise dans son propre trou du cul. Il exultait. Comme la vie \u00e9tait simple, ainsi. Il s\u2019\u00e9carta un instant, car le plaisir \u00e9tait trop vif et l\u2019\u0153il n\u2019y \u00e9tait pas habitu\u00e9. Il ne fallait surtout pas s\u2019oublier. Jouir n\u2019importe comment, n\u2019importe o\u00f9. Cela, l\u2019\u0153il — ou plut\u00f4t ce qui transitait au travers du nerf optique reliant une mati\u00e8re grise vieillissante \u00e0 l\u2019au-del\u00e0 bien tranch\u00e9 (en rondelles) — se le refusait, devait se le refuser. Mais tout de m\u00eame. Si personne ne regardait, on pourrait\u2026 Et l\u2019\u0153il, dans son petit coin, exulta ; il l\u00e2cha une toute petite larme de joie. Ce n\u2019\u00e9tait certes pas grand-chose. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un d\u00e9but. Il suffirait sans doute d\u2019un peu d\u2019opini\u00e2tret\u00e9 pour parvenir, un de ces quatre, \u00e0 pleurer comme une Madeleine.<\/p>",
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"id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/how-to-disappear-notes-on-failure.html",
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"title": "How to Disappear (Notes on Failure)",
"date_published": "2026-02-05T07:21:10Z",
"date_modified": "2026-02-05T20:18:44Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " French version<\/a><\/strong><\/p>\n The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced enthusiasm. He had assumed that by drawing a line—clear, final—he would fade into the anonymous background hum of ordinary lives. Instead, he stepped straight into a harsh spotlight. The harder he tried to disappear, the more carefully he was observed.<\/p>\n He stopped answering calls. The phone responded by ringing more often. He ignored his emails. People began looking for him, insisting, knocking. He wanted to erase himself, but the world seemed oddly invested in his continued presence, as if his withdrawal were a personal affront.<\/p>\n This was not the old world, the one that allowed for dignified silences and tactful absences. This was a world that interpreted disappearance as attitude. Withdrawal as performance. Algorithms noticed. Notifications multiplied. Social networks tilted their heads slightly and stared. They wanted to know. Where he was. What he was doing. Why he had gone quiet.\nThe silence he had imagined as shelter was being treated as a statement.<\/p>\n Why didn\u2019t he want to interact anymore ? The question circulated. Not addressed to him—he had closed every door—but passed around him. Among friends. At work. Online. Explanations bloomed. Burnout. Illness. Arrogance. A bid for attention disguised as refusal. His absence was efficiently outsourced to speculation. The less he said, the more fluent everyone else became.<\/p>\n That might have been the worst part.\nThe noise.\nThe impressive amount of noise produced by a single man doing nothing.<\/p>\n They watched his windows. Waited for movement, for proof of life. One day a neighbor crossed a line and tried to pull him back into the fold. You know, people are worried. You should go out, talk to someone, reconnect. It\u2019s not healthy to isolate yourself like this. He did not respond. The neighbor insisted, mildly wounded by the silence. That was the beginning. Concern. Invitations. Gentle pressure. Then instructions.<\/p>\n He had believed the world merely wanted participation. Gradually he understood this was na\u00efve.\nThe world wanted compliance.<\/p>\n One day he closed the shutters for good. He got rid of his phone, his computer, every device designed to make him reachable. At last, he thought, this was it. Disappearance. Clean. Earned.<\/p>\n The world disagreed. Slightly offended, it slipped in through the cracks. A noise in the building. A letter in the mailbox. A YouTube channel where people discussed him—casually, confidently. The world, he realized, was not something you could ignore. It behaved more like a many-headed animal. Cut one connection, another appeared, curious and intact.<\/p>\n Gradually he yielded to the opposing forces that kept him in motion while going nowhere. He became a tired leaf, endlessly agitated by the stillness of trees.<\/p>\n Worse, he noticed he was interacting again. Not dramatically. Nothing worth confessing. A photo he liked without thinking. A comment posted automatically. A message answered because ignoring it suddenly felt excessive. Just once, he told himself. But each small gesture carried him further from the vow he had made so carefully : to withdraw.<\/p>\n It came in like a tide. Calm. Reasonable. Then overwhelming. He participated despite himself. His mind advised retreat while his fingers kept moving, tapping out emojis, short replies, phrases of polite emptiness. Once begun, the process was remarkably efficient.<\/p>\n At first it was only likes. Tiny, meaningless acknowledgments. And yet each one registered as a loss. A brief handshake with the world he had meant to abandon. Then came comments. Neutral praise. Professional encouragement. Great work. Amazing project. You\u2019re inspiring. He found himself writing things he did not believe, to people he had barely noticed.<\/p>\n More disturbing still, the praise came back. Warm. Excessive. Thanks for your support. You\u2019re such an inspiration. He expected disgust. What he felt was something closer to relief. The approval touched a part of him he had hoped was no longer active. A part that still wanted to be seen. He would have liked to claim immunity. He was not immune. He was sinking comfortably.<\/p>\n He continued telling himself that he remained above it all. Detached. Clear-eyed. But the arithmetic was simple : the higher he aimed, the lower he went. Each harmless interaction drew him further into this life of small gestures, reciprocal flattery, and quietly shared illusions.<\/p>\n Eventually he understood the rule. Here, any attempt to rise is interpreted as an invitation to fall. Those who try to escape the world end up deeply involved in its management. Those who disdain the crowd end up serving it. The world, it turned out, had never supported full withdrawal.<\/p>\n So he stopped resisting. He replied. He commented. He liked everything. He shared gifs. And before long, he noticed a mild but undeniable satisfaction. Perhaps he had never wanted detachment. Perhaps it was only a story he told himself to feel different. Better.\nPerhaps this was life here : agreeing to descend, again and again—\nand managing to smile while doing it.<\/p>",
"content_text": " **[French version ->https:\/\/ledibbouk.net\/l-art-difficile-de-disparaitre.html]** The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced enthusiasm. He had assumed that by drawing a line\u2014clear, final\u2014he would fade into the anonymous background hum of ordinary lives. Instead, he stepped straight into a harsh spotlight. The harder he tried to disappear, the more carefully he was observed. He stopped answering calls. The phone responded by ringing more often. He ignored his emails. People began looking for him, insisting, knocking. He wanted to erase himself, but the world seemed oddly invested in his continued presence, as if his withdrawal were a personal affront. This was not the old world, the one that allowed for dignified silences and tactful absences. This was a world that interpreted disappearance as attitude. Withdrawal as performance. Algorithms noticed. Notifications multiplied. Social networks tilted their heads slightly and stared. They wanted to know. Where he was. What he was doing. Why he had gone quiet. The silence he had imagined as shelter was being treated as a statement. Why didn\u2019t he want to interact anymore? The question circulated. Not addressed to him\u2014he had closed every door\u2014but passed around him. Among friends. At work. Online. Explanations bloomed. Burnout. Illness. Arrogance. A bid for attention disguised as refusal. His absence was efficiently outsourced to speculation. The less he said, the more fluent everyone else became. That might have been the worst part. The noise. The impressive amount of noise produced by a single man doing nothing. They watched his windows. Waited for movement, for proof of life. One day a neighbor crossed a line and tried to pull him back into the fold. You know, people are worried. You should go out, talk to someone, reconnect. It\u2019s not healthy to isolate yourself like this. He did not respond. The neighbor insisted, mildly wounded by the silence. That was the beginning. Concern. Invitations. Gentle pressure. Then instructions. He had believed the world merely wanted participation. Gradually he understood this was na\u00efve. The world wanted compliance. One day he closed the shutters for good. He got rid of his phone, his computer, every device designed to make him reachable. At last, he thought, this was it. Disappearance. Clean. Earned. The world disagreed. Slightly offended, it slipped in through the cracks. A noise in the building. A letter in the mailbox. A YouTube channel where people discussed him\u2014casually, confidently. The world, he realized, was not something you could ignore. It behaved more like a many-headed animal. Cut one connection, another appeared, curious and intact. Gradually he yielded to the opposing forces that kept him in motion while going nowhere. He became a tired leaf, endlessly agitated by the stillness of trees. Worse, he noticed he was interacting again. Not dramatically. Nothing worth confessing. A photo he liked without thinking. A comment posted automatically. A message answered because ignoring it suddenly felt excessive. Just once, he told himself. But each small gesture carried him further from the vow he had made so carefully: to withdraw. It came in like a tide. Calm. Reasonable. Then overwhelming. He participated despite himself. His mind advised retreat while his fingers kept moving, tapping out emojis, short replies, phrases of polite emptiness. Once begun, the process was remarkably efficient. At first it was only likes. Tiny, meaningless acknowledgments. And yet each one registered as a loss. A brief handshake with the world he had meant to abandon. Then came comments. Neutral praise. Professional encouragement. Great work. Amazing project. You\u2019re inspiring. He found himself writing things he did not believe, to people he had barely noticed. More disturbing still, the praise came back. Warm. Excessive. Thanks for your support. You\u2019re such an inspiration. He expected disgust. What he felt was something closer to relief. The approval touched a part of him he had hoped was no longer active. A part that still wanted to be seen. He would have liked to claim immunity. He was not immune. He was sinking comfortably. He continued telling himself that he remained above it all. Detached. Clear-eyed. But the arithmetic was simple: the higher he aimed, the lower he went. Each harmless interaction drew him further into this life of small gestures, reciprocal flattery, and quietly shared illusions. Eventually he understood the rule. Here, any attempt to rise is interpreted as an invitation to fall. Those who try to escape the world end up deeply involved in its management. Those who disdain the crowd end up serving it. The world, it turned out, had never supported full withdrawal. So he stopped resisting. He replied. He commented. He liked everything. He shared gifs. And before long, he noticed a mild but undeniable satisfaction. Perhaps he had never wanted detachment. Perhaps it was only a story he told himself to feel different. Better. Perhaps this was life here: agreeing to descend, again and again\u2014 and managing to smile while doing it. ",
"image": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/IMG\/logo\/passe-muraille-paris-zigzag-1-2.jpg?1770275982",
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"id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/5-fevrier-2026.html",
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"title": "5 f\u00e9vrier 2026 ",
"date_published": "2026-02-05T06:50:09Z",
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"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et le futur coexistent dans la structure de l’espace-temps. Nous n’avan\u00e7ons pas vers la mort ; nous contenons d\u00e9j\u00e0, dans notre ligne d’univers, notre propre disparition. Je pensais \u00e0 cela en commen\u00e7ant un nouvel article sur W. G. Sebald, \u00e0 moins que les \u00e9l\u00e9ments de ma recherche sur son \u0153uvre n’aient, simultan\u00e9ment, concouru \u00e0 faire na\u00eetre cette pens\u00e9e. C’est exactement la condition de ses personnages et de son narrateur. Les vivants sont des survivants hant\u00e9s par leur propre fin. Son narrateur marche dans le pr\u00e9sent, mais il se per\u00e7oit comme un fant\u00f4me en sursis, un \u00eatre d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9, observant un monde qui est lui-m\u00eame une ruine future. La m\u00e9lancolie n’est pas une humeur, c’est une position m\u00e9taphysique : \u00eatre conscient de sa propre nature de trace. De l\u00e0 \u00e0 penser \u00e0 moi, car au bout du compte tout revient \u00e0 cela, le vertige que me procure cet amalgame m’obligea \u00e0 me lever, \u00e0 descendre \u00e0 la cuisine et \u00e0 boire un verre d’eau. En buvant mon verre d’eau je ne me suis pas souvenu de toutes les fois o\u00f9 j’ai bu un verre d’eau, ce fut plut\u00f4t un moment \u00e9trange, presque d\u00e9sagr\u00e9able. Je suis celui qui boit l’\u00e9ternel verre d’eau. Une sorte d’image arch\u00e9typale du buveur d’eau. Une \u00e9piphanie de l’impersonnel. C’est souvent, de plus en plus, que je pense \u00e0 cela, que je suis d\u00e9j\u00e0 mort depuis longtemps. Dans ce cas l’\u00e9tat dans lequel \"je vis\" est forc\u00e9ment un \u00e9tat anormal tellement il para\u00eet normal. Peut-\u00eatre que l’on se sera tromp\u00e9 lorsqu’on a invent\u00e9 la fl\u00e8che du temps. Ou pire on ne se sera pas tromp\u00e9, on nous aura \u00e0 dessein tromp\u00e9 sur le sens vers lequel elle tend, nous faisant esp\u00e9rer je ne sais quel progr\u00e8s ou quelle fin, alors que tout est d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9 depuis des milliards d’ann\u00e9es. Il se peut que tout ait \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 d\u00e9j\u00e0 d\u00e8s la naissance de notre bulle univers, en une fraction de seconde celui-ci est n\u00e9 puis est mort, et l’espace-temps est ce laps de temps dans lequel nous r\u00eavons nos vies entre les deux moments. Apr\u00e8s avoir pens\u00e9 \u00e0 son narrateur, aux \u00eatres, je me suis mis \u00e0 penser les lieux dans son \u0153uvre (celle de Sebald) : les lieux sont des palimpsestes temporels. Une gare (comme dans Austerlitz) n’est pas un b\u00e2timent dans le pr\u00e9sent. C’est un n\u0153ud dans l’espace-temps o\u00f9 coexistent les voyageurs d’aujourd’hui, les d\u00e9port\u00e9s d’hier (c’est souvent une gare de d\u00e9portation), l’architecte qui l’a con\u00e7ue (et sa folie), sa future d\u00e9molition ou son abandon. Sebald ne d\u00e9crit pas un lieu, il le diss\u00e8que pour en r\u00e9v\u00e9ler les couches de temps simultan\u00e9es, comme un g\u00e9ologue montrerait des strates. Ceci expliquerait en grande partie, je crois, mon attraction pour la position assise devant mon \u00e9cran \u00e0 remplir des pages de caract\u00e8res. L’\u00e9criture comme machine \u00e0 voyager dans le temps (sans bouger). Sa m\u00e9thode de digression \u2013 passer d’un d\u00e9tail pr\u00e9sent \u00e0 un r\u00e9cit du XVIIIe si\u00e8cle, puis \u00e0 un souvenir personnel \u2013 n’est pas un proc\u00e9d\u00e9. C’est une simulation litt\u00e9raire de cette relativit\u00e9. Dans la prose sebaldienne, 1740, 1944 et 1990 sont sur la m\u00eame page, dans la m\u00eame phrase longue, parce qu’ils p\u00e8sent le m\u00eame poids de catastrophe et de perte. Le temps ne coule pas ; il stagne dans une m\u00e9lancolie \u00e9ternelle. Je ne b\u00e9n\u00e9ficie pas d’une telle \u00e9rudition mais je sens bien \u00e0 quel point par exemple les ann\u00e9es 60 se confondent avec celles des ann\u00e9es 70 ou 80 et m\u00eame 2026. Il y a m\u00eame quelque chose de profond\u00e9ment apaisant, apaisant comme lorsqu’on se balade dans un cimeti\u00e8re en lisant \u00e7a et l\u00e0 les dates et les noms.<\/p>",
"content_text": " Le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et le futur coexistent dans la structure de l'espace-temps. Nous n'avan\u00e7ons pas vers la mort ; nous contenons d\u00e9j\u00e0, dans notre ligne d'univers, notre propre disparition. Je pensais \u00e0 cela en commen\u00e7ant un nouvel article sur W. G. Sebald, \u00e0 moins que les \u00e9l\u00e9ments de ma recherche sur son \u0153uvre n'aient, simultan\u00e9ment, concouru \u00e0 faire na\u00eetre cette pens\u00e9e. C'est exactement la condition de ses personnages et de son narrateur. Les vivants sont des survivants hant\u00e9s par leur propre fin. Son narrateur marche dans le pr\u00e9sent, mais il se per\u00e7oit comme un fant\u00f4me en sursis, un \u00eatre d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9, observant un monde qui est lui-m\u00eame une ruine future. La m\u00e9lancolie n'est pas une humeur, c'est une position m\u00e9taphysique : \u00eatre conscient de sa propre nature de trace. De l\u00e0 \u00e0 penser \u00e0 moi, car au bout du compte tout revient \u00e0 cela, le vertige que me procure cet amalgame m'obligea \u00e0 me lever, \u00e0 descendre \u00e0 la cuisine et \u00e0 boire un verre d'eau. En buvant mon verre d'eau je ne me suis pas souvenu de toutes les fois o\u00f9 j'ai bu un verre d'eau, ce fut plut\u00f4t un moment \u00e9trange, presque d\u00e9sagr\u00e9able. Je suis celui qui boit l'\u00e9ternel verre d'eau. Une sorte d'image arch\u00e9typale du buveur d'eau. Une \u00e9piphanie de l'impersonnel. C'est souvent, de plus en plus, que je pense \u00e0 cela, que je suis d\u00e9j\u00e0 mort depuis longtemps. Dans ce cas l'\u00e9tat dans lequel \"je vis\" est forc\u00e9ment un \u00e9tat anormal tellement il para\u00eet normal. Peut-\u00eatre que l'on se sera tromp\u00e9 lorsqu'on a invent\u00e9 la fl\u00e8che du temps. Ou pire on ne se sera pas tromp\u00e9, on nous aura \u00e0 dessein tromp\u00e9 sur le sens vers lequel elle tend, nous faisant esp\u00e9rer je ne sais quel progr\u00e8s ou quelle fin, alors que tout est d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9 depuis des milliards d'ann\u00e9es. Il se peut que tout ait \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 d\u00e9j\u00e0 d\u00e8s la naissance de notre bulle univers, en une fraction de seconde celui-ci est n\u00e9 puis est mort, et l'espace-temps est ce laps de temps dans lequel nous r\u00eavons nos vies entre les deux moments. Apr\u00e8s avoir pens\u00e9 \u00e0 son narrateur, aux \u00eatres, je me suis mis \u00e0 penser les lieux dans son \u0153uvre (celle de Sebald) : les lieux sont des palimpsestes temporels. Une gare (comme dans Austerlitz) n'est pas un b\u00e2timent dans le pr\u00e9sent. C'est un n\u0153ud dans l'espace-temps o\u00f9 coexistent les voyageurs d'aujourd'hui, les d\u00e9port\u00e9s d'hier (c'est souvent une gare de d\u00e9portation), l'architecte qui l'a con\u00e7ue (et sa folie), sa future d\u00e9molition ou son abandon. Sebald ne d\u00e9crit pas un lieu, il le diss\u00e8que pour en r\u00e9v\u00e9ler les couches de temps simultan\u00e9es, comme un g\u00e9ologue montrerait des strates. Ceci expliquerait en grande partie, je crois, mon attraction pour la position assise devant mon \u00e9cran \u00e0 remplir des pages de caract\u00e8res. L'\u00e9criture comme machine \u00e0 voyager dans le temps (sans bouger). Sa m\u00e9thode de digression \u2013 passer d'un d\u00e9tail pr\u00e9sent \u00e0 un r\u00e9cit du XVIIIe si\u00e8cle, puis \u00e0 un souvenir personnel \u2013 n'est pas un proc\u00e9d\u00e9. C'est une simulation litt\u00e9raire de cette relativit\u00e9. Dans la prose sebaldienne, 1740, 1944 et 1990 sont sur la m\u00eame page, dans la m\u00eame phrase longue, parce qu'ils p\u00e8sent le m\u00eame poids de catastrophe et de perte. Le temps ne coule pas ; il stagne dans une m\u00e9lancolie \u00e9ternelle. Je ne b\u00e9n\u00e9ficie pas d'une telle \u00e9rudition mais je sens bien \u00e0 quel point par exemple les ann\u00e9es 60 se confondent avec celles des ann\u00e9es 70 ou 80 et m\u00eame 2026. Il y a m\u00eame quelque chose de profond\u00e9ment apaisant, apaisant comme lorsqu'on se balade dans un cimeti\u00e8re en lisant \u00e7a et l\u00e0 les dates et les noms. ",
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"tags": ["Autofiction et Introspection"]
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"url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/la-logique-du-parcours-du-territoire-a-la-maison-puis-a-sa-mythologie.html",
"title": "La Logique du Parcours : Du Territoire \u00e0 la Maison, puis \u00e0 sa Mythologie",
"date_published": "2026-02-04T16:39:24Z",
"date_modified": "2026-02-04T16:39:24Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Avan\u00e7ons dans la gen\u00e8se de mes pr\u00e9tentions.\nAi-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou n\u00e9grier farouchement taciturne ? A l\u2019est de Suez quelque oncle retourn\u00e9 en barbarie sous le casque de li\u00e8ge, jodhpurs aux pieds et amertume aux l\u00e8vres, personnage poncif qu\u2019endossent volontiers les branches cadettes, les po\u00e8tes apostats, tous les d\u00e9shonor\u00e9s pleins d\u2019honneur, d\u2019ombrage et de m\u00e9moire qui sont la perle noire des arbres g\u00e9n\u00e9alogiques ? Un quelconque ant\u00e9c\u00e9dent colonial ou marin ? ( Vie d’Andr\u00e9 Dufourneau, vies minuscules, Pierre Michon, 1984)<\/p>\n<\/blockquote>\n Il s’agit du troisi\u00e8me article me permettant d’identifier une qu\u00eate des auteurs que je reconnais comme travailleurs de l’interstice en litt\u00e9rature.Je l’aborderai par les Vies minuscules de Pierre Michon.<\/p>\n\n
\nComment j’ai d\u00e9couvert ce livre<\/h2>\n
La SF climatique avant Robinson<\/h2>\n
Comment raconter l’impossible<\/h2>\n
Position politique assum\u00e9e<\/h2>\n
Ce qui reste ouvert<\/h2>\n
",
"content_text": " En 2026, le climat d\u00e9raille en direct. Les vagues de chaleur tuent. Les incendies ravagent des r\u00e9gions enti\u00e8res. Les glaciers fondent. Les migrations climatiques commencent. Ce n'est plus de la pr\u00e9diction. C'est du reportage. En 2020, Kim Stanley Robinson publiait *Le Minist\u00e8re du Futur*. Un roman de science-fiction qui racontait comment l'humanit\u00e9 pourrait traverser la catastrophe climatique entre 2025 et 2050. Certaines de ses pr\u00e9dictions se v\u00e9rifient d\u00e9j\u00e0. Pas toutes. Mais assez pour que le livre sonne diff\u00e9remment aujourd'hui qu'\u00e0 sa sortie. La question reste : comment la fiction peut-elle encore parler du climat sans tomber dans le d\u00e9ni tech-optimiste (on va inventer une solution miracle) ou le d\u00e9sespoir paralysant (c'est foutu, on attend la fin) ? Robinson propose autre chose. Une troisi\u00e8me voie. Sale. Violente. Ambigu\u00eb. Mais cr\u00e9dible. ## Comment j'ai d\u00e9couvert ce livre J'ai d\u00e9couvert *Le Minist\u00e8re du Futur* par *[un vlog de Lilian Peschet->https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=LxDy9BS7udM]*. Six minutes sur YouTube. Peschet parle de SF, d'\u00e9cologie, de pens\u00e9e syst\u00e9mique. Exactement les sujets de Robinson. Ce qui l'accroche : la violence proactive des gentils. Pas la violence d\u00e9fensive classique \u2014 le m\u00e9chant attaque, le gentil riposte, fin de l'\u00e9pisode. Non. Une violence pr\u00e9ventive, offensive. Des actions violentes commises au nom de la transition \u00e9cologique. Pour sauver des millions de vies. Pour forcer l'action. Peschet est honn\u00eate sur son malaise. Le livre lui donne envie de dire \"oui\" \u00e0 ces actions radicales. Mais en m\u00eame temps il se demande si raconter cette violence proactive, ce n'est pas risqu\u00e9. Chacun pense avoir raison. Chacun pourrait l\u00e9gitimer sa propre violence. La question est ouverte, inconfortable. Il dit aussi que le livre est \"hyper sec\", \"sans \u00eatres humains\". Trop d'id\u00e9es, pas assez de personnages vivants. \u00c7a ressemble \u00e0 un essai. C'est ce qui le g\u00eane dans sa lecture \u2014 il aime les histoires avec des gens, des relations, des \u00e9motions. Ce qui m'a accroch\u00e9 dans son analyse, ce n'est pas la question morale (la violence est-elle l\u00e9gitime ?). C'est la question narrative. Comment Robinson fait-il pour \u00e9crire des personnages qui commettent des actes violents sans tomber dans le manich\u00e9isme ? Comment maintient-il l'ambigu\u00eft\u00e9 sans \u00e9dulcorer la violence ? Peschet dit que le livre est sec, sans \u00eatres humains. Moi je me demande : et si c'\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e7a, la technique ? Ne pas psychologiser. Laisser la violence opaque. Ne pas tout expliquer. Moi, c'est exactement cet aspect-l\u00e0 qui m'a int\u00e9ress\u00e9. Pas parce que Peschet a tort, juste parce qu'on cherche des choses diff\u00e9rentes dans la fiction. Robinson refuse le r\u00e9cit consolant avec des h\u00e9ros attachants. Il refuse la psychologie approfondie, les arcs narratifs satisfaisants, la r\u00e9solution \u00e9motionnelle. Il veut documenter, pas \u00e9mouvoir. La s\u00e9cheresse que Peschet trouve difficile \u00e0 lire, je la trouve n\u00e9cessaire. On ne raconte pas la transformation climatique plan\u00e9taire avec des personnages qu'on aime et dont on suit les \u00e9motions. C'est trop vaste. Trop syst\u00e9mique. La forme fragment\u00e9e, la prose documentaire, l'absence de consolation narrative \u2014 pour moi, ce sont les choix qui permettent au livre de tenir. Nouvelle cha\u00eene de transmission aussi. Je n'ai pas d\u00e9couvert ce livre par la critique litt\u00e9raire, pas par une librairie. Par YouTube. Peschet fait un travail de critique s\u00e9rieux en format vlog, et c'est gr\u00e2ce \u00e0 lui que j'ai lu Robinson. Les livres circulent autrement maintenant. C'est comme \u00e7a. ## La SF climatique avant Robinson La SF climatique n'a pas attendu Robinson pour exister. Elle a ses phases, ses obsessions, ses impasses. **Ann\u00e9es 1960-70 : Ballard et la catastrophe contemplative** J.G. Ballard \u00e9crit *Le Monde engloui* en 1962. Londres est submerg\u00e9e. La chaleur monte. Les personnages ne cherchent pas \u00e0 survivre, ils d\u00e9rivent vers le sud, vers encore plus de chaleur, comme attir\u00e9s par une r\u00e9gression vers un \u00e9tat primitif, presque mystique. C'est beau, c'est \u00e9trange, c'est compl\u00e8tement d\u00e9tach\u00e9 de toute action politique. La catastrophe devient paysage mental. On la contemple, on ne la combat pas. **Ann\u00e9es 1980-90 : Le cyberpunk \u00e9co-conscient** Bruce Sterling avec *\u00celes dans le filet* (1988) introduit une \u00e9cologie technologique ambigu\u00eb. Les corporations polluent, la plan\u00e8te souffre, mais la technologie pourrait aussi \u00eatre la solution \u2014 ou empirer les choses. Tout est ambigu. Les hackers deviennent \u00e9co-guerriers, mais sans programme clair. L'optimisme technologique des ann\u00e9es 50-60 est mort, remplac\u00e9 par une m\u00e9fiance syst\u00e9mique. Le capitalisme est le probl\u00e8me, mais personne ne sait comment en sortir. **Ann\u00e9es 2000-2010 : Le doomerism** Margaret Atwood avec la trilogie *MaddAddam* (2003-2013), Cormac McCarthy avec *La Route* (2006). La catastrophe est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9e. On est apr\u00e8s. Quelques survivants errent dans les d\u00e9combres. Extinction quasi-totale. Pas de solution, pas d'espoir, juste une longue agonie. C'est litt\u00e9rairement puissant, mais politiquement paralysant. Si tout est foutu, pourquoi agir ? **2020 : Robinson propose autre chose** *Le Minist\u00e8re du Futur* sort en pleine pand\u00e9mie COVID. Moment \u00e9trange pour un livre sur la catastrophe climatique. Et pourtant Robinson refuse \u00e0 la fois l'utopie tech b\u00e9ate et l'apocalypse paralysante. Il dit : oui, c'est terrible. Oui, il y aura des morts. Mais on peut s'en sortir. Pas par magie. Par action collective. Violence incluse. Diplomatie sale incluse. Compromis impossibles inclus. Ce n'est ni beau ni propre. Mais \u00e7a fonctionne. C'est la premi\u00e8re fois qu'un roman de SF climatique majeur dit : on traverse la catastrophe et on en sort. Pas indemnes. Pas victorieux. Mais vivants. ## Comment raconter l'impossible *Le Minist\u00e8re du Futur* ne ressemble pas \u00e0 un roman classique. Pas d'intrigue unique, pas de h\u00e9ros sauveur, pas d'arc narratif satisfaisant. C'est fragment\u00e9, polyphonique, parfois aride. Robinson refuse les outils narratifs conventionnels parce qu'ils ne peuvent pas contenir ce qu'il veut raconter. **Fragmentation narrative** Le livre alterne entre dizaines de points de vue, de lieux, d'\u00e9poques. Une vague de chaleur catastrophique en Inde tue vingt millions de personnes. Mary Murphy, Irlandaise de quarante-cinq ans, ancienne ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, dirige le Minist\u00e8re du Futur \u00e0 Zurich. Frank May, travailleur humanitaire am\u00e9ricain, survit \u00e0 la catastrophe indienne et en reste traumatis\u00e9. Les chapitres sautent d'un continent \u00e0 l'autre, d'une d\u00e9cennie \u00e0 l'autre. Certains font quelques pages, d'autres bien plus. Aucune continuit\u00e9 rassurante. C'est d\u00e9routant au d\u00e9but. Puis on comprend : c'est la seule fa\u00e7on de raconter une transformation plan\u00e9taire sur 25 ans. On ne peut pas suivre un seul personnage du d\u00e9but \u00e0 la fin. C'est trop vaste. **Polyphonie \u2014 voix humaines et non-humaines** Mary Murphy incarne la diplomatie, la patience bureaucratique, les n\u00e9gociations avec les \u00c9tats et les banques centrales. Frank May repr\u00e9sente le trauma, la col\u00e8re, le refus d'attendre que les institutions bougent. Mais Robinson ne se limite pas aux humains. Un photon raconte son voyage depuis le soleil. D'autres voix non-humaines apparaissent. Le r\u00e9cit refuse d'\u00eatre uniquement anthropocentr\u00e9. **Prose documentaire** Robinson n'\u00e9crit pas de la belle langue. Phrases courtes, d\u00e9claratives, parfois presque administratives. \u00c7a ressemble \u00e0 un rapport. C'est volontaire. Certains chapitres expliquent des m\u00e9canismes techniques, \u00e9conomiques, g\u00e9opolitiques. C'est didactique. Certains lecteurs trouvent \u00e7a lourd. Mais c'est le prix de la cr\u00e9dibilit\u00e9. Robinson veut qu'on comprenne comment \u00e7a pourrait marcher concr\u00e8tement. **Pourquoi cette forme ?** Robinson ne pouvait pas raconter la transformation climatique plan\u00e9taire avec une structure narrative classique : un h\u00e9ros, un antagoniste, un conflit, une r\u00e9solution. C'est trop vaste. Trop complexe. Trop syst\u00e9mique. Le r\u00e9el climatique ne se laisse pas r\u00e9sumer en une histoire individuelle. Il faut des dizaines d'histoires, des centaines de voix, des milliers de gestes. La fragmentation n'est pas un \u00e9chec formel. C'est la seule honn\u00eatet\u00e9 possible. Mais il y a autre chose dans cette architecture. Certains personnages qui commettent des actes violents n'ont pas de psychologie approfondie. Ils apparaissent, agissent, disparaissent. Robinson refuse de les expliquer compl\u00e8tement. S'il avait consacr\u00e9 des chapitres entiers \u00e0 d\u00e9velopper leurs traumas, leur prise de conscience progressive, leur arc moral \u2014 \u00e7a aurait d\u00e9truit l'effet. \u00c7a aurait psychologis\u00e9 la violence. \u00c7a aurait \u00e9t\u00e9 sage. Robinson maintient l'opacit\u00e9. On comprend le contexte sans comprendre compl\u00e8tement les personnes. C'est \u00e7a qui d\u00e9range. Et c'est \u00e7a qui fonctionne narrativement. ## Position politique assum\u00e9e Robinson ne cache pas sa position. Le capitalisme est le probl\u00e8me. Pas juste \"les m\u00e9chantes corporations\", pas juste \"les lobbies p\u00e9troliers\". Le syst\u00e8me lui-m\u00eame. Tant que le profit prime, impossible de stopper les \u00e9missions. **Le capitalisme comme blocage structurel** Le livre montre comment \u00e7a bloque. Les \u00c9tats savent ce qu'il faut faire. Mais ils ne peuvent pas. Parce que leurs \u00e9conomies d\u00e9pendent des \u00e9nergies fossiles. Parce que leurs \u00e9lecteurs perdront leur emploi. Parce que les autres \u00c9tats continueront \u00e0 \u00e9mettre. Trag\u00e9die des communs \u00e0 l'\u00e9chelle plan\u00e9taire. Robinson ne pr\u00eache pas. Il montre juste comment \u00e7a fonctionne. Comment \u00e7a bloque. Comment \u00e7a tue. Apr\u00e8s la catastrophe indienne qui fait vingt millions de morts, la d\u00e9l\u00e9gation indienne d\u00e9nonce violemment l'\u00e9chec de l'accord de Paris. Promesses non tenues. Fonds non vers\u00e9s. L'Inde a pay\u00e9 le prix d'un syst\u00e8me qui profite aux pays d\u00e9velopp\u00e9s tout en lui demandant de renoncer au charbon \u2014 apr\u00e8s que ces m\u00eames pays en ont br\u00fbl\u00e9 assez pour s'enrichir. **Solutions \u2014 et leurs co\u00fbts** Le livre propose des solutions. Techniques, \u00e9conomiques, politiques. Certaines passent par la violence. Robinson ne dit pas \"c'est bien\". Il ne dit pas \"c'est mal\". Il montre que certaines actions fonctionnent. Mais au prix de morts. De tensions g\u00e9opolitiques. De millions de personnes d\u00e9plac\u00e9es. Ce n'est ni beau ni propre. C'est sale. Violent. Injuste par endroits. **Ambigu\u00eft\u00e9 morale** Robinson laisse les questions ouvertes. Inconfortables. Il ne tranche pas. C'est sa force. Le livre n'est pas un manifeste. C'est un espace mental pour penser ce qui semble impensable. ## Ce qui reste ouvert Robinson ne r\u00e9sout pas tout. Il laisse des tensions irr\u00e9solues. C'est volontaire. Parce que le r\u00e9el ne se r\u00e9sout pas proprement. **La violence** Le livre montre des actes violents commis au nom de la transition climatique. \u00c7a fonctionne. Mais \u00e0 quel prix moral ? O\u00f9 placer la limite ? Qui d\u00e9cide ? Robinson ne tranche pas. **La d\u00e9mocratie** Le Minist\u00e8re du Futur est une institution de l'ONU. Mandat : d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats des g\u00e9n\u00e9rations futures. Mais que faire quand les \u00c9tats membres bloquent ? Quand les lobbies paralysent ? Quand le temps presse ? Mary n\u00e9gocie. Diplomatie. Patience. Petites victoires. Mais d'autres n'attendent pas. Ils agissent hors de tout mandat d\u00e9mocratique. Si la d\u00e9mocratie est trop lente pour g\u00e9rer une catastrophe qui se d\u00e9roule sur des d\u00e9cennies, faut-il la contourner ? Robinson pose la question sans y r\u00e9pondre. **Les perdants** La transition climatique ne se fait pas sans casse. Des pays p\u00e9troliers voient leur \u00e9conomie s'effondrer. Des millions de travailleurs fossiles perdent leur emploi. Des r\u00e9gions enti\u00e8res sombrent dans la violence. Robinson montre qu'il y a des m\u00e9canismes de compensation. Mais c'est insuffisant. Trop lent. Mal distribu\u00e9. La transition broie des vies. Est-ce qu'on peut \u00e9viter \u00e7a ? Robinson ne sait pas. Il montre juste que \u00e7a arrive. Que c'est le co\u00fbt r\u00e9el. Et qu'on n'a pas le choix de ne pas payer. **2026, retour en arri\u00e8re** En 2026, on assiste \u00e0 un recul. Les actions prises en 2020, apr\u00e8s la pand\u00e9mie, apr\u00e8s les Accords de Paris \u2014 beaucoup ne sont plus des priorit\u00e9s. Pire : certaines sont invers\u00e9es. On nie \u00e0 nouveau le changement climatique. Pas partout, pas officiellement, mais suffisamment pour que les politiques s'affaiblissent. On remet en service des pesticides interdits. On importe des viandes qui ne subissent pas les m\u00eames normes. Le profit redevient la seule boussole. Robinson \u00e9crivait en 2020. Il montrait une transition possible. Sale, violente, mais r\u00e9elle. En 2026, on voit le mouvement inverse. Les lobbies ont repris le terrain. Les \u00c9tats reculent. C'est exactement dans ce contexte que les actions d\u00e9crites par Robinson deviennent non plus de la fiction sp\u00e9culative mais des hypoth\u00e8ses cr\u00e9dibles. Si les \u00c9tats ne bougent pas. Si les \u00e9lections ne changent rien. Si le syst\u00e8me continue \u00e0 tuer. Alors quoi ? Robinson ne dit pas \"faites-le\". Il dit : \"voil\u00e0 ce qui pourrait arriver si les voies l\u00e9gales \u00e9chouent\". En 2020, \u00e7a semblait extr\u00eame. En 2026, \u00e7a semble de moins en moins improbable. L'inconfort moral du livre prend une autre dimension. Ce n'est plus une question th\u00e9orique. C'est une question pratique. Robinson laisse ces questions ouvertes. En 2026, elles le sont encore plus. Ce qui frappe dans Le Minist\u00e8re du Futur, ce n'est pas que des personnages commettent des actes violents. La fiction regorge de personnages violents depuis toujours. Ce qui est rare, c'est la fa\u00e7on dont Robinson traite la violence politique collective. Pas de tueur psychopathe dont on explore le trauma. Pas de h\u00e9ros qui bascule progressivement dans l'action radicale apr\u00e8s une prise de conscience. Pas d'arc moral satisfaisant. Des groupes organis\u00e9s agissent. On comprend le contexte (le climat tue, les \u00c9tats ne bougent pas, alors quelqu'un force l'action). Mais Robinson refuse de psychologiser. Il maintient l'opacit\u00e9. C'est contre-intuitif. On nous apprend que les bons personnages ont de la profondeur psychologique. Qu'il faut montrer leurs motivations. Expliquer pourquoi ils font ce qu'ils font. Robinson dit non. Pour la violence politique collective, l'opacit\u00e9 est plus juste. Plus honn\u00eate. Plus dangereuse. Pourquoi c'est difficile \u00e0 \u00e9crire La plupart des fictions climatiques \u00e9vitent ce terrain. Soit elles misent sur la tech (on invente une solution), soit sur la diplomatie (on n\u00e9gocie), soit sur l'effondrement (tout est foutu). Rares sont celles qui montrent la violence politique collective comme strat\u00e9gie cr\u00e9dible. Et encore plus rares celles qui la montrent sans la psychologiser, sans la rendre confortable moralement. Robinson semble le faire. Sans tomber dans le thriller manich\u00e9en. Sans glorifier. Sans condamner. En maintenant l'inconfort. En refermant le bouquin j'ai eu une image troublante concernant ma mani\u00e8re de m'installer \u00e0 ma table pour \u00e9crire des fictions. J'ai eu l'impression d'\u00eatre dans le film Vol au dessus d'un nid de coucou et qu'on m'avait flanqu\u00e9 sous camisole chimique. Une camisole de *gentillesse* --- ",
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R\u00e9capitulatif de ce voyage :<\/h2>\n
1 Michaux (Le Terrain) : L’Interstice Int\u00e9rieur<\/h3>\n