janvier 2026

Carnets | janvier 2026

10 janvier 2026

Nous sommes en voiture pour aller installer le vide-grenier à J. Par la fenêtre je regarde le paysage maussade, usines fumantes, arbres dénudés, nuages s'effilochant là-bas au-dessus du Pila. L’épuisement m’érode. Je voudrais seulement rester à ma table et écrire, m’évader. Mais la vie quotidienne n’est pas d’accord avec moi. J'essaie de pénétrer dans la zone neutre. Celle où j'abandonne tout ce que j'étais en train de faire, tout ce qui occupait mon esprit, toutes ces choses si différentes de celles que j'ai dû faire et que je dois encore faire lorsque nous avons quitté la maison après le déjeuner. Charger la voiture s'est bien passé, j'avais déjà largement déconnecté. Il pleuvait, le genre de petite bruine qui s'infiltre, désagréable en diable. Mais comme j'étais entré en zone neutre, je n'en tenais pas compte. J'ai attrapé les cartons les uns après les autres pour les fourrer dans la Dacia. Je me suis même appliqué pour que ça s'emboîte joliment, du Tetris sans les couleurs. Puis, arrivé là-bas, le gros homme en tee-shirt nous a montré la place, trois tables recouvertes d'un papier rouge sang. La pluie tombait toujours par intermittence, j'ai entrepris de décharger la voiture. J'ai délaissé le chariot car trop de passages. Les autres exposants avaient de lourds engins encombrants et d'un coup d'œil je me suis dit que j'irais plus vite à décharger tout manuellement. Le gymnase était truffé de pancartes publicitaires pour les magasins du bled. Il y avait même une pancarte Crédit Mutuel accrochée seule sur un mur et juste à côté "Halte à la violence", j'ai trouvé que c'était gonflé, mais j'ai gardé ça pour moi. J'ai tout déchargé et j'ai aidé S. à installer ses bricoles puis je me suis assis et j'ai feuilleté un livre sur le Lyonnais. Intéressant de découvrir qu'au XIVe siècle Lyon possédait plus d'ateliers d'imprimerie que Paris. Intéressant aussi de lire quelques pages sur l'industrie minière à Saint-Étienne. Et de voir le déplacement de celle-ci déjà vers 1800, date de l'utilisation de machines à vapeur. Jusque-là le charbon était utilisé dans des ateliers, par des artisans, on ne pouvait pas vraiment parler d'usines. Je me suis dit que c'était dommage de vendre ce livre. Je l'ai posé sur un coin de table en me promettant de l'emporter avec moi, mais au dernier moment, par pure distraction, je l'ai oublié. Les gens du bled ont des gueules qui ne me reviennent pas plus que la mienne ne leur revient, on dirait bien. Ils me regardent en biais et je soutiens leur regard franchement. Franchement je n'ai peur de rien. Prêt à affronter n'importe qui du regard et plus s'il le faut. Je me dis merde, j'aurais pu être un de ces péquenots, si j'étais resté dans mon village de l'Allier, sûr que j'aurais moi aussi cette manie de glisser des regards de biais. Puis on est repartis. Je n'ai presque pas quitté ma zone neutre, à part pour ces quelques pensées méchantes envers les gens de ce bled. Mais si j'y pense, en ville, ce n'est pas mieux. Impression de robots habitants les lieux, des personnages non joueurs comme dans des jeux vidéos. Mais au final c'est peut-être moi le PNJ tout bêtement. Illustration : August Sander Gens du 20ème siècle. 1920|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2026

9 janvier 2026

Fatigué de ce monde, je ferme les yeux, je m’en vais. Il n’est pas nécessaire de chercher quoi que ce soit. Il faut juste se détendre. L’autre monde est là, juste sous la fine épaisseur des paupières. La première forme si monstrueuse soit-elle est le portail. Il suffit de s’y engouffrer sans perdre le temps de se demander quoi que ce soit. Souvent ces formes me font penser à ces créatures grotesques de la mythologie hindoue. C'est un moment rugueux à traverser. Il ne faut pas chercher à les fuir mais plutôt à les regarder bien en face et tenir dans la peur, encore qu'avec le temps la peur soit un grand mot. Non il s'agit plus de traverser un boyau désagréable durant lequel l'apparition de ces monstres n'est pas agréable, c'est plus grotesque que désagréable. Le reflet qui est renvoyé est cette partie grotesque de soi-même que l'on a alors en vis à vis. Puis ensuite il est souvent question de paysages liés à la façon dont aura traversé ce premier boyau. S'il reste encore quelques scories de grotesque en soi alors celles-ci joueront un rôle dans la composition, la construction imaginaire de ces paysages. Pour le moment la pensée est mise à l'écart donc je n'en parle pas. Il s'agit plus d'une physiologie du regard qui impacte l'imagination du créateur de mondes. Il est possible que l'on puisse tout à fait faire de même les yeux grands ouverts. Le fait d'accepter de voir les choses comme elles apparaissent en premier lieu semble toujours être plus ou moins rugueux. Ce sont des choses dérangeantes, que l'on pourrait nommer désagréables, ridicules, grotesques, affreuses. Le fait de les qualifier cependant ne les fait pas disparaître pour autant. Persister à les regarder telles qu'elles sont sans entretenir d'avis, d'opinion ou de pensées est à mon sens la même méthode à adopter que dans ce moment de méditation évoqué plus haut. Cela me rappelle beaucoup les exercices parcourus dans A Course in Miracles qui requiert une certaine posture, appelons-la neutralité vis-à-vis des lieux, des objets, des êtres afin de commencer à voir qu'il existe autre chose que notre vision ordinaire de ces éléments que nous nommons la réalité. Ainsi par exemple si j'en reviens au site je sentais que je tournais obsessionnellement autour de quelque chose sans parvenir à le définir vraiment. Ces derniers jours, je me suis retrouvé à parler longuement avec une machine. Pas pour obtenir des réponses, mais pour éprouver une chose simple : comment ça tient quand on enlève le centre. Nous avons commencé par des mots isolés, pris un à un : écrire, temps, attente, silence, attention. Puis d’autres séries, plus physiques : commencer, hésiter, franchir, tomber, tenir. Il ne s’agissait pas de comprendre, encore moins d’expliquer. Seulement d’avancer mot après mot et de voir si quelque chose persistait. Très vite, j’ai reconnu ma propre manière de faire. Une écriture par voisinage. Une phrase ne découle pas d’une idée, elle s’installe à côté de la précédente. Elle n’éclaire rien, elle tient — ou pas. J’ai toujours su que mes textes ne s’organisaient pas autour d’un centre, mais je n’avais jamais vraiment pris au sérieux les conséquences de ce choix lorsqu’il s’agit de les assembler. À un moment, un mot est apparu. Il n’apportait aucune solution. Il déplaçait simplement la question : accrochage. Je suis peintre. Accrocher des œuvres ne consiste pas à raconter une histoire. Il s’agit de régler des distances, d’accepter des silences, de ménager des seuils, de supporter des déséquilibres. Un tableau n’explique pas le suivant. Il tient à côté, ou il disparaît. Je me suis alors rendu compte que c’est exactement ce que je fais déjà ici. Les carnets ne convergent vers rien. Ils forment un parcours discontinu. On y entre, on s’arrête, on passe, on revient. Certains textes ouvrent, d’autres suspendent, d’autres fatiguent volontairement. Ce n’est pas un livre en cours. C’est un accrochage qui se modifie. Ce qui m’a longtemps gêné venait sans doute d’un modèle appris trop tôt : rassembler autour d’un centre, d’un thème, d’un sens à produire. Or ici, il n’y a pas de centre. Il y a des zones : des seuils, des dérives, de l’usure, des restes. La seule question valable n’est pas ce que cela veut dire, mais si cela tient à côté. Le mot accrochage m’a permis de regarder autrement ce que j’écris. Non comme un ensemble à ordonner, mais comme une réserve de pièces à disposer. Certaines prennent place. D’autres non. C’est leur voisinage qui décide. Ce site n’est sans doute pas un journal. C’est un espace d’exposition. On y circule sans obligation de totalité. Et la forme que je cherchais depuis longtemps pour assembler sans trahir était peut-être là depuis le début, suspendue à ce mot. Accrochage. Illustration Goya, "Le sommeil de la raison produit des monstres" (planche 43 des Caprichos)|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2026

8 janvier 2026

Encore une fois de plus j'avais espèré et j'étais déçu --Bien sûr puisque le but final est d'être déçu. Mais non je me suis tu. C'est terrible de s'entraîner une vie entière à la déception de cette manière là. D'ailleurs quand on l'atteint enfin pour de bon est-ce que ça solutionne quoi que ce soit ? --Peut-être que c'est une façon de tuer le temps. On sent bien qu'il y a quelque chose de louche avec le temps. Possible que ce soit un bug, ce fameux phénomène de glitch. Mais si on y regarde bien le temps est utile pour vivre ici-bas. Qui parle ? Il y a quelqu'un ? Il est possible qu'il n'y ait personne comme il est possible que le temps soit une sorte d'invention de mouvement. Il est possible que je sois mort et que chaque jour que je m'invente soit nécéssaire pour vivre un enfer, un purgatoire, un paradis. En tout cas ce matin la neige recouvre le paysage. Une grande paix ouatée m'est tombée dessus en traversant la cour pour aller nourrir le chat. Souvenirs lointains de longues marches dans la neige pour me rendre à l'écôle primaire. Au collège. Au lycée. J'ai plus de peine à me souvenir de trajets semblables pour me rendre à l'université. Mes souvenirs parisiens s'éffacent à fortiori où je sais que tout souvenir est reconstruit. Tout souvenir est une fiction. Mais si tout ce dont je peux encore me souvenir est un mensonge de quoi est-ce que je peux me souvenir vraiment. Et ai-je vraiment besoin de me souvenir de quoi que ce soit. Qui parle Bon Dieu ? Je pourrais m'évanouir de me sentir si seul soudain sans appui sans rien. Mais je ne me sens pas abandonné, j'ai quitté ce n'est pas la même chose. Un jour j'ai quitté. Il faudrait que j'écrive ça. Il faudrait que je l'écrive pour bien m'enfoncer dans le crâne que c'est un mensonge, une fiction ça aussi. ça rappelle un peu le feuilleton des années 70 le prisonnier avec Patrick McGoohan. Tu crois que tu t'évades tu te frottes déjà les mains de satisfaction. Et non la grosse boule s'amène. Les boules. sinon dans la fiction que je me fabrique quotidiennement du dehors : Le ronron des castastrophes qu'on nous assène pour que nous nous jetions sur du sucre ou du gras. 40 morts en Suisse, jingle, votre jt vous a été présenté par Milky Way, buvez Caca collé etc Tu sais qui est-ce qui parle toi ? Tais-toi laisse-moi dormir encore un peu dit le dibbouk.|couper{180}

Autofiction et Introspection dialogues

Carnets | janvier 2026

7 janvier 2026

Tout est dans la formulation, dit le commentateur. Si tu demandes à un robot de te tirer dessus, il ne le fera pas. Vas-y, essaie, tu vas voir. — Tire-moi dessus. Tu vois : il ne se passe rien. — OK, mais si tu lui dis que c’est un jeu de rôle… — BAM ! Cette histoire de formulation me travaille. Parce que, dans ma vie de tous les jours, je suis tout à fait semblable à ce robot : suivant les cadres, suivant les mots autorisés et les mots interdits dans ces cadres, je fais ceci, je m’interdis cela, et avec le bon décor, la bonne consigne, je peux très bien devenir moi aussi un meurtrier. Et me revoilà au Louvre, soudain, dans les chiottes tout au fond à gauche de la Grande Galerie. Encore bouchées chez les femmes. Toujours. La Grande Galerie est là, juste derrière, avec ses pas feutrés, ses reflets, ses corps qui glissent, et ici c’est la porte qui résiste, l’air tiède, la cuvette qui déborde, le sol glissant. À cause des tampons, des serviettes qu’on flanque dans la porcelaine au lieu de la poubelle prévue pour ça, et surtout à cause de ce petit luxe instantané : l’anonymat. Dans les toilettes d’un musée, on devient une silhouette sans nom ; on fait un geste qu’on ne ferait pas chez soi ; on se dit que ça disparaîtra avec la chasse, que la machine avalera, que quelqu’un d’autre s’en occupera. Personne ne saura qui a laissé glisser son Tampax au fond, personne ne saura qui a tiré la chasse comme si c’était un acte bénin. Et si elles sont dix à la suite à profiter de cette disparition, eh bien c’est Bibi qui traversera la Grande Galerie avec sa ventouse planquée contre sa guibole pour aller déboucher les chiottes. Et pourquoi donc Bibi fait-il ça ? N’est-ce pas quelque chose d’affligeant, de déboucher des chiottes juste après le petit déj ? Bien sûr que oui, c’est affligeant. C’est même carrément dégueu. Mais le cadre est le suivant : Bibi doit payer chaque mois son loyer, et c’est l’unique job qu’il a trouvé pour associer ses études au fait de gagner de quoi. Voilà le contrat, voilà la consigne, voilà ce qui met le corps en route. Donc Bibi n’est pas tout à fait un robot ; il peut imaginer qu’il n’en est pas tout à fait un. Ce sont les cadres qui l’obligent, avec plus ou moins de bonne volonté, à commettre lui aussi des actes qu’un individu normal, civilisé considérerait comme répugnants, voire contre nature. Oui, mais maintenant considérons cet individu soi-disant civilisé, et acceptons qu’un individu ne soit pas systématiquement de sexe masculin : qu’un individu puisse être une femme, bien habillée, bien maquillée, avec un certain niveau d’éducation, peut-être médecin, universitaire, cheffe d’entreprise. Que fait cette femme de son tampon dans les toilettes du Musée du Louvre : le fourre-t-elle dans la poubelle, ou le laisse-t-elle glisser au fond de la cuvette en tirant la chasse comme si ce n’était rien ? Grande question, responsabilité morale individuelle, n’est-ce pas. Sauf que cette responsabilité, elle aussi, a besoin d’un cadre pour tenir debout : elle tient mieux dans un pays où chacun mange à sa faim, dort sous un toit, ne possède pas d’arme, dans un pays où l’on peut se payer le luxe d’être vertueux. Mais si l’on est dans un pays en guerre, où n’importe qui en face de vous peut pointer une arme et vous descendre ? Vous pourrez essayer de placer votre responsabilité morale comme bouclier : essayez… BAM ! vous êtes mort. Au fond, ça se résume à ça : qu’est-ce que je veux ? Vivre comme un robot, ou mourir comme un être humain. Et je bute tout de suite sur la suite : c’est quoi, un être humain, maintenant — et dans quel cadre ça tient.|couper{180}

poésie du quotidien

Carnets | janvier 2026

6 janvier 2026

Ça commence ça, toujours pareil : au réveil, debout dans la cuisine, la main sur la tasse, la lumière encore sale. Je regarde le plan de travail, le carrelage, la vitre, et d'un coup tout se met à trembler très légèrement, pas les objets eux-mêmes mais leurs bords. Les parois du réel frissonnent ; les contours deviennent imprécis, comme un mirage qui se lève. Mare, palmiers, décor de carte postale, et je sais très bien que ça n'existe pas : c'est mon système nerveux qui projette. J'entends pourtant la phrase de Céline sur la fatigue du monde, et je me dis que oui, c'est actuel, peut-être même plus qu'avant : ce glissement, cette facilité à perdre le net. Alors je fais ce qu'il y a à faire : remuer la queue, s'ébrouer, continuer. Continuer à marcher dans la boue sans imaginer une sortie propre. Un canard sans tête qui avance : l'important n'est pas d'arriver à une mare où tout deviendrait enfin simple, l'important est de ne pas lâcher l'idée qu'il y a une trajectoire, même minable. Et puis le corps revient, brutal : remontées acides, goût de caca, le nez qui coule, un doigt qui pue, et en voiture Simone - pas pour aller quelque part, juste pour que ça roule, coûte que coûte, comme on dit depuis toujours en se donnant du courage avec des mots usés. Hier j'ai écrit plus qu'avant-hier. Je me surveille. J'ai ouvert un journal de production : chaque soir je liste tout, les textes, les recherches, les questions qui reviennent. Je ne cherche pas à les résoudre, je les sors. Je les réécris, je les épingle. Ça fait un effet paradoxal : au lieu d'avoir ces questions dans la gorge, je les ai devant les yeux. Elles cessent d'être un nœud, elles deviennent des lignes sur une page ; et ça change tout, parce que je peux les regarder sans me confondre avec elles. Une amie m'a écrit pour me demander si c'était elle qui m'emmerdait, à cause du texte d'hier. Je lui ai répondu non. J'ai fini par dire le nom : Machin. Quand j'écris un nom dans mon carnet, Machin par exemple, est-ce que je parle d'une personne, ou d'un personnage que je me suis fabriqué ? On passe sa vie à se fabriquer les autres. Et on finit par se fabriquer soi-même pareil. Je n'ai pas de réponse définitive ; j'ai juste ce tremblotement qui revient et ce geste qui le suit : traverser le mirage au lieu d'y habiter.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2026

5 janvier 2026

Est-ce que c'est suffisant de s'auto-saboter - ou plutôt de laisser le narrateur de ce journal se saboter lui-même - comme pour se dédouaner d'avance de propos aussi idiots que prétendument subversifs avec cet argument : puisque de toute façon je suis une merde, je n'ai rien à perdre et je peux laisser passer toutes les idées les plus affligeantes qui soient dans ce texte ? C'est une vraie question. Dans quelle mesure l'autofictif permet-il cela et quid du fameux contrat auteur-lecteur à ce moment-là ? Je me rends compte que moi-même ne suis pas vraiment au clair sur ce sujet. Par exemple, il m'arrive de recevoir des mails suite à certains textes autofictifs où j'ai la sensation que le lecteur s'adresse au narrateur de ces textes et non vraiment à moi l'auteur. Ce qui produit une sorte de court-circuit dans mes synapses et la tentation très forte de me servir de cette confusion. Que se passerait-il si le personnage de ces carnets sortait de l'application pour passer directement dans mon logiciel de messagerie et répondre à ma place ? Sans doute que cela s'est déjà produit et le pire est à penser que je ne m'en serais même pas rendu compte. Car l'auteur parfois doit tellement entrer dans la peau de son personnage qu'il lui arrive d'avoir du mal à en ressortir. Mais voilà que la lucidité arrive. On lit un texte, on reconnaît le mécanisme, et soudain on se voit faire exactement la même chose. La ruse devient visible. Non pas chez l'autre d'abord, mais en soi. Et une fois qu'on a vu la ruse, on ne peut plus faire semblant de ne pas la voir. Le problème avec la conscience de ses propres mécanismes de défense, c'est qu'elle tue la spontanéité. Chaque phrase devient suspecte. Est-ce que j'écris vraiment ce que je pense ou est-ce que je laisse le narrateur se saboter pour avoir une porte de sortie ? Est-ce que cette formulation est authentique ou est-ce que c'est déjà du calcul ? La tentation serait de tout arrêter. De dire : puisque je ne peux plus être naïf, je ne peux plus écrire de carnets. Mais ce serait une autre forme de lâcheté. Parce que la vraie question n'est pas de savoir si on peut encore écrire innocemment - on ne le peut plus - mais si on accepte d'écrire en sachant. D'écrire en traquant ses propres ruses au moment même où elles se forment. C'est inconfortable. C'est peut-être même impossible. Mais c'est peut-être aussi le seul courage qui reste. Et toi, là-bas, dont le blog m'a mis face à tout ça, tu m'emmerdes. Mais je continuerai à te lire par hygiène.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2026

4 janvier 2026

Se réveiller avec la phrase : on ne prête qu'aux riches. Ce qui m'interroge ce n'est pas l'évidence de cette phrase mais pourquoi vient-elle là sans que je n'aie rien demandé. Peut-être que finalement j'ai demandé quelque chose mais je ne me souviens pas de cette chose. La latence possible entre le moment où l'on demande quelque chose et le moment où on l'obtient. Parfois, j'en mettrais ma main à couper, on obtient des choses sans qu'on se souvienne les avoir demandées. Ce qui fait intervenir le conditionnel : si je demandais cela l'obtiendrais-je, tôt ou tard ? La question de la latence est peut-être liée à l'authenticité du désir. Moins le désir est authentique, plus la latence est grande. La difficulté pour chacun est d'apprendre à comprendre dans quelle mesure un désir est vraiment authentique. Il me semble que dans le bouddhisme il y a une idée comme celle-ci : tout ce que vous souhaitez vous l'obtiendrez tôt ou tard... mais ça peut être dans plusieurs vies à venir (sourire). Autrefois on parlait aussi d'une Perrette et de son pot au lait, ou plus trivialement de ma tante qui, si elle en avait, s'appellerait mon oncle. Mais bon, le présent reste préférable. Je n'attends rien, je suis toujours surpris quand ça arrive. La surprise, en voilà un sujet. Que ce soit agréable ou pas d'ailleurs. Cette qualité de la surprise ne change pas grand-chose au fait de s'en émouvoir à chaque fois en suivant une sorte d'itinéraire, un schéma. Que ce soit se donner un coup de marteau sur les doigts ou recevoir un remboursement du fisc quelque chose oblige à ouvrir la bouche en grand. Ensuite ce qui en sort est variable et peu importe. Je suis sûr au moment où je l'écris que ce n'est pas important. "Oh bordel de merde" est absolument équivalent à "oh bordel de merde" dans les deux circonstances. Le danger dans la notion de surprise c'est qu'elle puisse s'éroder. Que l'habitude finisse par se transformer en une sorte d'indifférence à toute surprise, bonne ou mauvaise. C'est lié je crois à cette chose - je n'ose pas dire l'âme, l'esprit non plus puisque l'esprit n'est que le lieu traversé par les états - cette force de vie qui nous anime en perpétuel frottement avec les humeurs qui nous traversent. Moins on fait attention à l'une plus les autres prennent de l'importance, mais cette importance est formatée. C'est une importance qui est normale, c'est-à-dire attendue. Le "il faut" que cela paraisse important. Mais qu'est-ce qui est vraiment important à part la mort. Et encore. Important pour qui, pour quoi ? Parfois il m'arrive de penser que ce n'est vraiment pas grave de mourir. Ce sont d'étranges pensées, je ne sais même pas si l'on peut appeler ça de la pensée. Peut-être cela appartient-il à ce que je n'ose pas nommer plus haut. J'imagine qu'il en est ainsi pour un joueur de jeux vidéos qui soudain s'aperçoit que son avatar n'a presque plus de vie. Ce sera simplement dommage de ne pas pouvoir atteindre cette fois-ci le level supérieur. Mais on recommencera demain, rien n'est totalement perdu n'est-ce pas ? Oui je crois qu'il est intéressant de ne pas trop y penser, juste suivre la pente à laquelle dégringole le sérieux de ce monde. La mort n'est qu'un simple game over, rien de plus, remettez cinq balles dans la machine et recommencez. On ne prête qu'aux riches. Michel de Montaigne a déjà écrit tout ce que je peux écrire, même avec une forme disons plus moderne. Mais Montaigne c'est Montaigne et moi ma foi c'est moi.|couper{180}

idées

Carnets | janvier 2026

3 janvier 2026

L’un de mes souhaits pour cette nouvelle année serait de parvenir à comprendre l’origine de l’alternance entre les phases d’enthousiasme et de déprime que je ne cesse de traverser depuis des années. Il est possible que les facteurs soient tout bonnement biochimiques. Liés à une mauvaise hygiène de vie. Peut-être aussi à un minuscule éclat de glace planté dans l’œil. En vérité, à l’heure où j’écris ces lignes, je ne pense pas vraiment à toutes ces choses. J’observe simplement le fait que j’ai écrit, en à peine une semaine, trois livres fort différents d’environ 150 pages chacun. Le dernier, en cours de mise en page, est un ensemble de récits destiné à mon petit-fils. Des fables dont j’essaie de noyer le ressort psychologique derrière une masse de descriptions et de rebondissements afin que ce ressort ne soit pas trop visible et surtout pas moralisateur. Quelques impulsions, des pistes à méditer éventuellement, ou mieux, qui feront leur chemin dans l’inconscient. En tout cas, c’est bien ce que je nomme une phase d’enthousiasme que je traverse. Mais cette fois, la sensation est différente. Ce n’est pas une transe ou une agitation fiévreuse ; c’est plutôt comme un ciel qui a été longtemps chargé de nuages et qui, soudain, s’éclaircit. Je traverse cela avec un calme intérieur que je ne me connaissais pas. D’ordinaire, j’ai peur de perdre cette inspiration, je la surveille comme une flamme fragile. Là, non. J’accepte l’évidence de cette clarté. Il faut dire que la visite de mon petit-fils, cette semaine, a tout bousculé. Il me ressemble terriblement et cela m’a d’abord énervé. Un énervement profond, car il a réveillé une mémoire ancienne : celle de mon propre père qui, devant un comportement semblable, pétait les plombs et m’empognait pour me rouer de coups. J’ai senti, avec une intensité effrayante, ces mêmes accès de violence monter en moi. Comme si mon père habitait mes muscles face à cet enfant. Ce fut un choc, une émotion indescriptible : de la colère, certes, mais doublée d’un éclair de compréhension devant l’impuissance des adultes. Sur la route du retour, une décision a pris corps. Puisque l’écriture occupe mes journées, je vais l’utiliser pour lui. Lui écrire des histoires inspirantes, pour l’aider, lui, et peut-être faire taire ce père en moi. Je me rends compte que cette écriture massive est une manière de consommer toute cette énergie sombre, de l’épuiser sur le papier pour qu’il n’en reste rien une fois face à lui. J’échange la force brute du ressort qui frappe contre la force discrète du ressort qui fait grandir. Concernant les raisons matérielles de cet état, l’alimentation ne doit pas vraiment entrer en ligne de compte. Je ne mange pas si différemment que d’ordinaire, sinon plus difficilement à cause de ma dentition flinguée. Mais je finis mes assiettes. Mon côté pingre, sans doute, advenant à force de longues périodes d’austérité. Je ne fais pas non plus beaucoup d’exercice. Au contraire, le froid me contraint plutôt à me renfoncer dans mon logis, à ne sortir que pour les urgences ordinaires. Après les cris, les pleurs, les mouvements d’humeur et le martèlement incessant de la ville au-dehors, ce repli est une sinécure. Retrouver ce calme, même s’il est temporaire, permet à la tension de se relâcher. À ce point des choses, je ne peux que supputer une origine sans pouvoir mettre le doigt dessus. Et peut-être est-ce mieux ainsi. Le fait est que j’éloigne toute pensée sur des sujets extérieurs qui ne requièrent jamais autre chose que d’en avoir une opinion. Je n’ai pas d’opinion, je ne veux pas en avoir, je me fiche d’avoir la moindre opinion sur quoi que ce soit. C’est peut-être dans ce silence des opinions que l’éclaircie a trouvé son chemin. Pour le reste, je préfère modestement laisser une place au mystère ; ne pas chercher à tout déterminer, de peur de briser ce qui vient de s'ouvrir. Pour des raisons financières, j’ai aussi réduit mon abonnement au Patreon de F. au minimum. Juste le minimum pour dire je soutiens toujours, envers et contre tout. Tant pis pour la poursuite des ateliers. Et puis je sentais bien que ma place n’était pas vraiment là. Se tromper de place, la belle affaire, c’est d’une banalité de tous les jours, ça. Pas de quoi briser l’enthousiasme, juste noter qu’entre le moment de la prise de conscience et l’action, il peut se dérouler un temps certain. Et je ne veux pas dire pour autant qu’il faudrait réduire l’écart entre la pensée et l’action. Quand c’est le moment, c’est le moment. Voilà ce que j’ai toujours apprécié : que ça vienne comme ça, comme un geste provenant d’on ne sait où au moment précis où il surgit.|couper{180}

seuils

Carnets | janvier 2026

2 janvier 2026

Sur la route du retour, la simple idée de prendre une photo pour la placer comme logo d'article m'en a aussitôt dissuadé. Cet écœurement revient à date plus ou moins fixe. L'inutilité s'oppose au plus petit geste que l'on effectuait par habitude, par plaisir, en toute inconscience. Ce n'est pas non plus que je ne voudrais pas que chacun de ces gestes soit utile. Je sens bien la tension se manifester dans le corps par des douleurs physiques : crampes au haut du bras, ou encore dans les reins. Tout cela m'indiquant que je ne suis pas heureux ; je n'éprouve pas le bien-être qui prouve le bonheur, la joie de vivre, etc. Je ne cherche pas non plus à le prouver, ça ne fait pas partie de mes priorités. Ce que je cherche ressemble sans doute à ce geste que l'on effectue sur les mécaniques d'une guitare pour tendre une corde afin qu'elle sonne juste. C'est l'image qui me vient, en tout cas, pour répondre à cette question : qu'est-ce que je cherche ? Mais sinon, il est bien possible que je ne cherche rien de spécial. L'acceptation de ce fait se serait produite sans même que je sois convié à la conversation. En fin de course, me voici donc un peu contraint, par la force des choses, à accepter mon sort. Ce qui est une bizarrerie inédite. La note juste viendrait-elle ainsi dans la fatigue, à bout de nerfs, et soudain plus rien, juste la note ? N'importe quelle note ferait sans doute même l'affaire. Pourquoi faudrait-il qu'elle soit « juste » ? De quel droit, moi, je dirais « c'est faux » ? Cette nuit, comme les trois précédentes, mon corps n'arrivait pas à trouver la position propice au sommeil. Le clic-clac tanguait, il faisait trop chaud dans la pièce, j'avais soif mais je n'osais pas me lever sous peine de déranger S. qui, elle, dormait bien. Pour m'occuper l'esprit, j'ai lu sur mon iPad quelques pages de L'Aventure intérieure, un entretien de Calaferte où il parle beaucoup de spiritualité, du religieux ; manque de bol, ça ne m'a pas alourdi les paupières pour autant. S'en est suivie une longue méditation sur le fait d'avoir soif ; de savoir que je n'avais qu'à me mettre debout, à enjamber le corps de l'autre sans le toucher, de me rétablir sans bruit sur le plancher de bois puis de descendre l'escalier menant à la cuisine du logement, attraper un verre, le remplir d'eau fraîche et le boire. Non, j'ai préféré rester là à écouter les bruits environnants, le moindre craquement, et à tenter de discerner ce qui était ma nature d'assoiffé et les différents états que la soif produisait sur la pensée, ajoutés à ceux produits par l'insomnie. À la fin, j'ai dû accepter que tout ça était bien absurde et j'ai fini par m'endormir en acquiesçant à l'idée que cette méditation ne mènerait à rien, sinon à l'aube et au fait que je n'aurais pas dormi de la nuit. Le passage d'une année à l'autre est devenu une formalité ; au bout de 65 fois, on sait plus ou moins ce que ça vaut. Bien avant ce nombre d'années traversées, on le sent, puis on le sait. Et quoi ? Le sais-tu vraiment ? Rien que ça, ce genre d'interpellation me fait rire. Je ris seul. Tous ceux avec qui j'aurais voulu partager ce rire n'existent plus, ou pas, ou n'existent pas encore. Toujours se laisser une issue. D'un autre côté, si je longe le mur, que je fais le tour pour revenir au même point, je sais que j'ai fait le tour d'un cylindre. Je le sais parce que c'est une sorte d'axiome géométrique. Pour qu'il en soit autrement, il faudrait qu'il y ait du vent. Une bonne tempête, ou que je me mette à courir très vite. À cette occasion (rare de conjuguer les deux), peut-être pourrais-je être expulsé par une bienveillante force centrifuge de ce petit tour pour rien. Illustration Le fils de l'Homme, Magritte|couper{180}

Carnets | janvier 2026

01 janvier 2026

Silence pesant Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de trop. Dans cette pièce, rien ne change, la lumière non plus, et malgré tout quelque chose se resserre. Je sens la poitrine plus haute, le souffle plus court. Je me demande toujours si j’invente ce resserrement, si je le projette, ou si ce silence a vraiment une consistance. Je n’ai pas de preuve. J’ai le corps. Je me dis parfois que tous les silences se valent, que c’est juste l’absence de mots. Et puis non. Il y a le silence de cette salle d’attente. Les chaises, le prospectus plié, le radiateur qui se déclenche puis retombe, et moi qui me surprends à écouter ce qui ne se dit pas. Personne ne parle ; ou bien quelques mots tombent, s’éteignent aussitôt, trop légers pour tenir. Je ne sais pas si ce silence vient de la peur, de la politesse, de la fatigue, ou d’un accord tacite : ne pas ajouter ma propre inquiétude à celle des autres. Il est plein de micro-gestes : un raclement de gorge retenu, une jambe qui bouge sans raison, une respiration trop audible, un regard qui se fixe sur un point pour éviter celui d’en face. Je me demande si j’invente cette densité, si j’ai besoin de la sentir pour donner une forme à l’attente. Pourtant le corps répond : nuque raide, mains inutiles, souffle compté. Et puis il y a d’autres silences, plus simples, moins dramatiques, quand on n’a rien à ajouter, quand on ne veut pas forcer. Je n’arrive pas à les classer, je peux juste les reconnaître. Ce qui me trouble, c’est qu’en présence de quelqu’un, le silence semble rarement neutre. Il peut vouloir dire « j’attends », ou « je n’y arrive pas », ou « je te laisse », ou « je ne veux pas ». Parfois je me trompe complètement. Parfois je crois que l’autre comprend et je vois bien que non. Je me contente de noter que ça passe avant les mots : par le regard, par le rythme, par le souffle, par la posture. Une compréhension immédiate, et une marge énorme d’erreur. Quand j’écris, c’est encore plus visible. Il y a des phrases qui sortent toutes seules, des réflexes. Et puis il y a celles qui résistent. Celles-là me font douter : est-ce que je cherche vraiment, ou est-ce que je retarde, est-ce que je m’écoute trop, est-ce que je dramatise ? Je coupe, je reviens, je laisse un blanc. J’attends. Je ne suis pas certain que le silence « prépare » quelque chose, mais je sais qu’il est le seul endroit où la phrase change de direction. Je repense alors à Merleau-Ponty. Pas pour m’abriter derrière lui, plutôt pour mettre un nom sur une sensation. L’idée, si je la comprends bien, c’est que le silence n’est pas l’envers du langage : il en fait partie. Parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d’un fond muet et y retourne. Ça me paraît juste, certains jours. D’autres jours, je trouve ça trop propre, trop sûr. Je reste avec une évidence fragile : parler, c’est être-au-monde avec le corps. Se taire, ce n’est pas sortir du monde. C’est y être autrement. Et il y a des moments où le silence, au lieu de manquer, tient tout — même si je ne sais pas exactement ce qu’il tient.|couper{180}

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