01 janvier 2026
Silence pesant
Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de trop. Dans cette pièce, rien ne change, la lumière non plus, et malgré tout quelque chose se resserre. Je sens la poitrine plus haute, le souffle plus court. Je me demande toujours si j’invente ce resserrement, si je le projette, ou si ce silence a vraiment une consistance. Je n’ai pas de preuve. J’ai le corps.
Je me dis parfois que tous les silences se valent, que c’est juste l’absence de mots. Et puis non. Il y a le silence de cette salle d’attente. Les chaises, le prospectus plié, le radiateur qui se déclenche puis retombe, et moi qui me surprends à écouter ce qui ne se dit pas. Personne ne parle ; ou bien quelques mots tombent, s’éteignent aussitôt, trop légers pour tenir. Je ne sais pas si ce silence vient de la peur, de la politesse, de la fatigue, ou d’un accord tacite : ne pas ajouter ma propre inquiétude à celle des autres. Il est plein de micro-gestes : un raclement de gorge retenu, une jambe qui bouge sans raison, une respiration trop audible, un regard qui se fixe sur un point pour éviter celui d’en face. Je me demande si j’invente cette densité, si j’ai besoin de la sentir pour donner une forme à l’attente. Pourtant le corps répond : nuque raide, mains inutiles, souffle compté.
Et puis il y a d’autres silences, plus simples, moins dramatiques, quand on n’a rien à ajouter, quand on ne veut pas forcer. Je n’arrive pas à les classer, je peux juste les reconnaître.
Ce qui me trouble, c’est qu’en présence de quelqu’un, le silence semble rarement neutre. Il peut vouloir dire « j’attends », ou « je n’y arrive pas », ou « je te laisse », ou « je ne veux pas ». Parfois je me trompe complètement. Parfois je crois que l’autre comprend et je vois bien que non. Je me contente de noter que ça passe avant les mots : par le regard, par le rythme, par le souffle, par la posture. Une compréhension immédiate, et une marge énorme d’erreur.
Quand j’écris, c’est encore plus visible. Il y a des phrases qui sortent toutes seules, des réflexes. Et puis il y a celles qui résistent. Celles-là me font douter : est-ce que je cherche vraiment, ou est-ce que je retarde, est-ce que je m’écoute trop, est-ce que je dramatise ? Je coupe, je reviens, je laisse un blanc. J’attends. Je ne suis pas certain que le silence « prépare » quelque chose, mais je sais qu’il est le seul endroit où la phrase change de direction.
Je repense alors à Merleau-Ponty. Pas pour m’abriter derrière lui, plutôt pour mettre un nom sur une sensation. L’idée, si je la comprends bien, c’est que le silence n’est pas l’envers du langage : il en fait partie. Parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d’un fond muet et y retourne. Ça me paraît juste, certains jours. D’autres jours, je trouve ça trop propre, trop sûr.
Je reste avec une évidence fragile : parler, c’est être-au-monde avec le corps. Se taire, ce n’est pas sortir du monde. C’est y être autrement. Et il y a des moments où le silence, au lieu de manquer, tient tout — même si je ne sais pas exactement ce qu’il tient.
Pour continuer
Carnets | janvier 2026
11 janvier 2026
Cette période correspond à l'épuisement d'un solde. Quelque chose accumulé en silence pendant des années. Sans forme précise. Sans débouché clair. Des versions possibles d'un désir que je ne savais pas dire autrement. Le chat a servi à cela. Non pas à les accomplir. À les dépenser. Peut-être même à les dilapider. Cela s'est fait progressivement. Sans rupture nette. À force de phrases envoyées. D'attentes. De reprises. De silences. À force de ces échanges sans suite, quelque chose s'est vidé. Pas le désir en général. L'imaginaire qui l'accompagnait. Après ce fut terminé. J'ai bien essayé de revenir. Une ou deux fois. Le chat avait changé. Plus policé. Les pseudos n'avaient plus la même fonction. Les phrases allaient plus vite. Tout semblait trop attendu. L'attente ne produisait plus rien. Je suis reparti sans insister. Avec le temps j'ai compris que quelque chose s'était réglé là. Pas résolu. Pas expliqué. Réglé. Une part de l'imaginaire s'était consumée d'elle-même. Sans drame. Sans éclat. Elle avait trouvé son usage. Une fois cet usage épuisé elle n'appelait plus rien. Cela aurait pu se passer ainsi. J'aurais choisi un pseudo sans y penser. Dans le profil. Avant même d'entrer dans les salons. Je l'aurais laissé tel quel. J'aurais écrit quelques phrases le soir. Lentement. En regardant l'écran s'éclairer dans une pièce ordinaire. J'aurais attendu les réponses sans trop y tenir. Quand ça aurait mordu j'aurais échangé encore un peu. Puis j'aurais fermé la fenêtre. Je n'aurais rien attendu de plus. Ni suite. Ni preuve. Ni voix. Le désir aurait circulé un moment dans la langue. Puis se serait retiré sans laisser de trace. Avec le recul cela m'aurait rappelé une séance de pêche à la ligne. L'installation. L'attente. Les signes incertains. Parfois rien. Parfois une touche. Une fois que ça avait mordu l'essentiel aurait déjà eu lieu. On pouvait rentrer. On ne cuisinerait rien. On passerait à autre chose. Mais ce ne fut pas ainsi. Le pseudo se choisissait dans le profil. Avant d'entrer dans les salons. Avant de lire quoi que ce soit. Il fallait remplir une case. Le reste pouvait rester vide. J'ai laissé l'âge en blanc. La région aussi. J'ai tapé un mot court. Presque neutre. Je l'ai validé. La page suivante s'est ouverte sans transition. Une liste de salons. Des lignes qui défilaient. Je n'ai rien écrit tout de suite. J'ai lu. Les phrases passaient vite. Je regardais surtout les pseudos. Certains glissaient sans effet. D'autres retenaient un peu plus longtemps. Sans raison claire. Un mot. Une coupe. Une allusion possible. Quand l'un d'eux accrochait je cliquais. La fenêtre privée s'ouvrait. Le champ de saisie était vide. J'hésitais toujours une seconde. Puis j'écrivais une phrase simple. Rien de direct. Juste de quoi ouvrir. Je relisais avant d'envoyer. J'effaçais parfois. Je modifiais un mot. Quand j'envoyais enfin je quittais l'écran des yeux. La table. La fenêtre. Le verre posé à côté du clavier. J'attendais. Quand la réponse arrivait le son bref me ramenait. On parlait de peu de choses. L'heure. La fatigue. Ce qu'on faisait là. Les phrases étaient courtes. Parfois incomplètes. Je faisais attention à ne pas conclure trop vite. Une phrase trop nette fermait quelque chose. À un moment l'autre a écrit être allongée. Juste ça. J'ai continué comme si de rien n'était. Mais une image s'était formée. Sans que je l'aie cherchée. Je n'ai pas demandé de détails. Je n'en ai pas donné non plus. Il y avait des silences. Je ne les comblais pas. J'attendais. Quand la réponse revenait elle suffisait. Je ne cherchais pas à relancer à tout prix. La conversation avançait par petites touches. On m'a demandé mon âge. J'ai hésité une seconde. J'ai ajouté deux ans. J'ai envoyé. Il n'y a pas eu de commentaire. Plus tard on m'a demandé ce que je portais. J'ai regardé mes vêtements avant de répondre. J'ai écrit quelque chose d'approchant. Pas faux. Pas exact. La conversation s'est arrêtée sans formule de fin. Plus rien. J'ai attendu un peu. Puis j'ai fermé la fenêtre. J'ai rangé l'ordinateur. Je me suis levé sans y penser davantage. Avec le recul cela ressemblait à une séance de pêche à la ligne. On observait la surface. On choisissait un endroit. On lançait une phrase. On attendait. Parfois rien. Parfois une touche. Une fois que ça avait mordu l'essentiel avait déjà eu lieu. On pouvait rentrer. Cette fois-là, je laissai la fenêtre ouverte. Je venais de cliquer sur un pseudo comme je l'avais déjà fait des dizaines de fois. Rien ne le distinguait vraiment. J'ouvris la fenêtre privée, tapai la phrase d'ouverture, l'envoyai. Je reculai légèrement ma chaise, comme je le faisais toujours, et attendis. La réponse arriva presque immédiatement. Je la lus, répondis sans relire, puis restai les mains sur le clavier. Je notai que je n'avais pas regardé autour de moi avant d'écrire. Je ne me levai pas. Je ne bus pas d'eau. Je continuai. Les messages s'enchaînèrent. Je répondis à chacun. Je ne laissai pas de blancs. À deux reprises, je tapai une phrase plus longue que d'habitude. Je la raccourcis légèrement avant de l'envoyer. Je supprimai un "peut-être". Je le remplaçai par rien. À un moment, je précisai un détail inutile. Je m'en rendis compte aussitôt, mais trop tard. Le message était parti. Il y eut un silence. Je restai immobile, les yeux fixés sur l'écran. Quand la réponse arriva, elle ignorait ce détail. Je continuai comme si cela avait été prévu. On me demanda où je me trouvais. Je répondis. Je ne savais pas pourquoi. J'ajoutai le quartier. Je n'effaçai pas. J'envoyai. Je regardai l'heure. Il était tard. J'aurais pu fermer la fenêtre. Je posai la main sur la souris, mais je ne cliquai pas. Un message arriva. Je le lus. J'y répondis. Les réponses devinrent plus espacées. Je relus les dernières lignes. J'écrivis une phrase. Je l'effaçai. J'en écrivis une autre, plus courte. Je ne l'envoyai pas. Je laissai le curseur clignoter. Je restai ainsi plusieurs minutes. Puis je cliquai sur fermer. Je ne rangeai pas l'ordinateur. Je ne me levai pas tout de suite. Je restai assis, les mains sur les cuisses, à regarder l'écran éteint. Je sus alors, sans le formuler, que je venais de faire quelque chose que je ne faisais pas d'habitude. Le lendemain, je revins. Je n'avais pas de raison précise. La journée s'était déroulée normalement. J'avais travaillé, mangé, marché un peu. Rien ne m'avait conduit là, sinon l'heure. J'allumai l'ordinateur, lançai le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran, exactement comme la veille. Je parcourus les salons sans lire les phrases. Je regardais les pseudos. Certains me semblaient familiers sans que je puisse dire pourquoi. Je n'en cherchais aucun en particulier. Celui de la veille n'était pas là, ou peut-être si, mais cela n'avait pas d'importance. J'attendis un peu. Puis je cliquai sur un autre. J'ouvris une fenêtre privée. Je n'écrivis pas tout de suite. Je restai quelques secondes devant le champ vide. Puis je tapai une phrase courte. Je l'envoyai. Je ne me reculai pas. Je restai penché vers l'écran. La réponse mit plus de temps à arriver que la veille. Je la lus attentivement. J'y répondis. Je fis attention à ne pas aller trop vite. Pourtant, je ne quittai pas l'écran des yeux. Les messages s'échangèrent. Lentement. Je répondis à chacun. À un moment, je consultai la liste des conversations ouvertes. J'en fermai une. Puis une autre. Je laissai celle-ci, sans raison particulière. Je continuai à écrire. Je remarquai que je ne regardais plus l'heure. On me posa une question que je n'avais pas entendue la veille. Une question simple. Je répondis. La réponse était exacte. Je n'ajoutai rien. Je n'effaçai pas. Il y eut un silence. Je ne fis rien pour le combler. Je restai là. Quand la réponse arriva, je ressentis un léger soulagement. Je répondis immédiatement, comme si cela allait de soi. À un moment, je pensai fermer. J'en eus même le geste. Puis je me ravisai. J'écrivis une phrase de plus. Elle n'était pas nécessaire. Je l'envoyai quand même. La conversation se termina sans rupture nette. Les réponses cessèrent. Je restai devant l'écran. Je regardai la dernière phrase envoyée. Je la relus. Elle ne disait rien de particulier. Je fermai enfin la fenêtre. Puis le navigateur. Puis l'ordinateur. Je restai assis un moment dans le silence. Je compris que je reviendrais. Non pour retrouver quelqu'un, mais parce que le geste lui-même avait pris forme. Je me levai alors. Je me rendis compte que cela faisait désormais partie de la soirée. Je n'y pensais pas pendant la journée. Ce n'était pas une attente. Ce n'était même pas une décision. Le soir venu, après avoir mangé, je débarrassai la table, passai un coup d'éponge rapide, puis j'allumai l'ordinateur. J'ouvris le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran, comme toujours. Je ne m'y arrêtai pas. Je restai un moment sur la page d'accueil. Je cliquai ensuite dans un salon. Les phrases défilaient. Je ne les lisais pas vraiment. Je regardais les pseudos. Certains me semblaient déjà vus. D'autres non. Je n'en retenais aucun. J'ouvris une fenêtre privée. J'écrivis une phrase courte. Je l'envoyai. Sans attendre la réponse, j'en ouvris une seconde. Puis une troisième. Je refermai la première fenêtre. Je laissai les deux autres ouvertes. Une réponse arriva. J'y répondis. Une autre arriva ailleurs. Je répondis aussi. Les conversations se ressemblaient. Elles tenaient quelques phrases, parfois davantage. Je ne cherchais pas à les orienter. Je continuais simplement à répondre. À un moment, je m'aperçus que je n'avais pas quitté ma chaise depuis un certain temps. Je me redressai légèrement, posai les deux mains à plat sur la table, puis je repris. Les silences ne me gênaient plus. Ils faisaient partie du rythme. Je n'avais plus besoin de les interpréter. Je fermai une fenêtre sans lire la dernière réponse. J'en laissai une autre ouverte. J'écrivis encore une phrase. Je la supprimai. J'en envoyai une plus courte. Je ne relus pas. Quand je regardai l'heure, elle ne me surprit pas. Il était tard. Je fermai les fenêtres les unes après les autres. Il n'en resta aucune. Je quittai le navigateur. J'éteignis l'ordinateur. La pièce était silencieuse. Rien n'avait changé. Je me levai, allai jusqu'à la fenêtre, regardai dehors sans chercher à distinguer quoi que ce soit. Ce n'était plus un geste exceptionnel. C'était devenu une manière de passer par là. Ce soir-là, une phrase ne passa pas. J'avais suivi le même enchaînement que les autres soirs. Le repas, la table débarrassée, l'ordinateur allumé. J'ouvris le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran. Je n'y prêtai pas attention. J'entrai dans un salon. Les phrases défilaient. Je regardais les pseudos. J'en choisis un sans raison particulière. J'ouvris une fenêtre privée. J'écrivis la phrase d'ouverture, celle que j'utilisais presque toujours. Je l'envoyai. Je restai penché vers l'écran. La réponse arriva rapidement. Je la lus une première fois, puis une seconde. Elle n'avait rien d'inhabituel. Pourtant, je ne répondis pas tout de suite. Je laissai passer quelques secondes. Je relus encore. Je commençai à écrire. J'effaçai. Je repris. La phrase que je tapais ne me satisfaisait pas. Elle me semblait trop plate. J'en essayai une autre, plus précise. Elle me parut excessive. Je supprimai. Le champ resta vide. Une seconde réponse arriva. Je la lus. Elle poursuivait, comme si de rien n'était. Je sentis une légère gêne. Je répondis enfin, avec une phrase courte, neutre. Elle passa. La conversation continua. Normalement, en apparence. Mais je me surpris à relire chaque message plus longtemps que d'habitude. Un mot revenait. Une tournure. Rien de clair. Simplement quelque chose qui insistait. À un moment, je reçus une phrase qui me fit m'arrêter net. Elle n'était ni directe ni déplacée. Elle disait peu de chose. Pourtant, je ne sus pas comment y répondre. Je relus. Je restai immobile. Je regardai le curseur clignoter. Je tapai une réponse. Je la supprimai. J'en tapai une autre. Je la relus. Elle me sembla fausse. Pas fausse par rapport à l'autre, mais par rapport à moi. Je la supprimai aussi. Le silence s'installa. Je n'y faisais plus attention. J'étais occupé par la phrase que je n'arrivais pas à écrire. Quand une nouvelle réponse arriva, je ressentis une forme d'agacement. Elle ne réglait rien. Je fermai la fenêtre sans répondre. Je restai un moment devant l'écran. Puis j'en ouvris une autre. J'écrivis la phrase d'ouverture. Je l'envoyai. La réponse arriva. Je répondis sans difficulté. Je continuai ainsi encore un peu. Mais le rythme était rompu. Quelque chose avait glissé. Je regardai l'heure. Il était tard. Je fermai les fenêtres. J'éteignis l'ordinateur. Debout dans la pièce, je compris que ce n'était pas la conversation qui avait résisté, mais la langue elle-même. Une phrase avait fait obstacle. Elle n'appelait ni suite ni répétition. Je savais que je reviendrais. Mais je savais aussi que cela ne passerait plus toujours. Les soirs suivants, je continuai. Je repris les mêmes gestes. Le même horaire. La même table. L'ordinateur allumé, le navigateur ouvert, le chat affiché. Mon pseudo apparaissait en haut de l'écran. Je ne le regardais pas. J'entrai dans un salon. Je choisis un pseudo. Puis un autre. Je refermai la première fenêtre avant même d'écrire. J'en ouvris une seconde. Le champ de saisie était vide. Je restai quelques secondes sans taper. Puis j'écrivis la phrase d'ouverture. Je l'envoyai. La réponse arriva. Je la lus rapidement, puis de nouveau, plus lentement. J'y répondis avec une phrase courte. Trop courte peut-être. Je le sus aussitôt, mais je ne corrigeai pas. Je laissai passer. La conversation se poursuivit. Elle avançait sans difficulté. Les phrases s'enchaînaient. Rien ne résistait. Pourtant, je me sentais attentif d'une manière inhabituelle. Pas concentré — surveillant. Je guettais les mots avant même qu'ils ne s'écrivent. Je supprimais certains termes avant de les avoir complètement tapés. Quand une phrase prenait un peu trop de place à l'écran, je la réduisais. Quand une réponse semblait appeler autre chose, je coupais. Je préférais répondre trop peu que trop juste. Cela demandait un effort constant. Je m'en rendais compte à la tension dans les épaules, à la façon dont je restais penché vers l'écran. À un moment, je réalisai que je ne lisais plus vraiment ce qu'on m'écrivait. Je vérifiais seulement que cela restait praticable. Que je pouvais répondre sans m'arrêter. Que ça passait. Les silences ne m'inquiétaient plus. Ils m'obligeaient simplement à rester là. Il m'arriva d'écrire une phrase entière, puis de l'effacer sans la relire. J'en envoyai une autre, plus vague. Elle reçut une réponse. Je répondis. Le fil se maintenait. Rien ne se produisait. Je regardai l'heure. Elle ne signifiait rien. Je continuai encore un peu. J'ouvris une nouvelle fenêtre. J'envoyai la même phrase d'ouverture. La réponse arriva. Je répondis. Je fermai la fenêtre presque aussitôt. Quand je fermai enfin l'ordinateur, je ressentis une fatigue particulière. Pas celle d'avoir trop fait, mais celle d'avoir retenu. Comme si j'avais passé la soirée à empêcher quelque chose d'advenir, sans savoir exactement quoi. Je restai debout quelques instants, sans bouger. Je compris que je pouvais continuer ainsi longtemps. Mais je compris aussi que rien, dans ce mouvement, ne viendrait plus jamais à ma rencontre. Il y avait des questions qu'on ne posait pas. On l'apprenait sans qu'on nous le dise. À force de réponses qui arrivaient ou non. À force de silences qui n'étaient pas des absences mais des retraits. La description physique faisait partie de ces questions. Pas parce qu'elle était indécente, mais parce qu'elle faisait basculer l'échange ailleurs. Ce soir-là, je le savais. Je le savais très bien. La conversation avançait normalement. Rien de remarquable. Les phrases tenaient. Les réponses arrivaient avec un léger décalage. Le rythme suffisait. Je n'attendais rien de précis. J'écrivais. Je lisais. Je répondais. Puis, sans raison claire, la tentation est apparue. Pas brusquement. Comme une solution. Une manière de trancher. De faire cesser quelque chose qui tournait à vide. Je me suis dit que poser la question réglerait tout. Qu'elle désamorcerait l'imaginaire, ou au contraire lui donnerait une forme plus stable. Je savais aussi que ce n'était pas une question comme les autres. Je n'ai pas demandé frontalement. J'ai essayé d'y venir. Une phrase intermédiaire. Une allusion. Je l'ai effacée. J'en ai écrit une autre. Plus neutre. Elle ne faisait que préparer le terrain. Je l'ai envoyée. La réponse est arrivée. Elle ne disait rien de particulier. Elle laissait la place. J'ai senti que c'était maintenant ou jamais. J'ai tapé la question. Une seule phrase. Simple. Directe. Je l'ai relue. Elle ne contenait rien d'explicite. Pourtant, je savais qu'elle changeait tout. Je l'ai envoyée. Il n'y a pas eu de réponse immédiate. Le curseur clignotait. Je suis resté immobile. Je n'ai pas essayé de corriger. Je n'ai pas envoyé de message pour atténuer. La question était là. Elle faisait son travail. Quand la réponse est arrivée, elle était courte. Polie. Elle ne refusait pas clairement. Elle ne répondait pas vraiment non plus. Elle contournait. Elle revenait à autre chose. Comme si la question n'avait pas été posée. J'ai compris alors que le jeu était terminé. Pas parce que j'avais transgressé une règle. Mais parce que j'avais changé de niveau sans prévenir. Je n'ai pas insisté. J'ai répondu à la dernière phrase. Elle a répondu à la mienne. Puis plus rien. La conversation s'est arrêtée là, sans heurt, sans conflit. Comme si elle avait simplement cessé de tenir. J'ai fermé la fenêtre. Je savais ce que j'avais fait. Je n'avais pas cherché à connaître un corps. J'avais cherché à forcer une réponse. Et le langage, cette fois, s'était retiré. Après cela, je continuai à venir. Pas tous les soirs. Pas avec la même régularité. Mais je revenais. J'ouvrais l'ordinateur, accédais au chat, voyais mon pseudo s'afficher. Rien n'avait changé, et pourtant tout était différent. Je n'attendais plus vraiment de réponse. Je regardais. Je parcourais les salons sans m'y attarder. Les phrases défilaient. Les pseudos aussi. Je reconnaissais les formes, les intentions, les rythmes. Je savais à peu près ce qui allait suivre telle phrase, telle autre. Cela ne me lassait pas. Au contraire. Je restais là, attentif, comme si quelque chose pouvait encore se produire. Je n'ouvrais presque plus de fenêtres privées. Quand je le faisais, c'était sans élan. Une phrase, parfois. Puis je laissais passer. Je fermais. Ce n'était pas de la prudence. C'était autre chose. Une manière de rester à proximité. J'avais le sentiment d'avoir aperçu un mécanisme. Non pas une règle, ni un secret formulable. Plutôt une évidence : tout cela ne se jouait jamais entre deux personnes, mais dans l'espace entre les phrases. Chacun parlait seul, depuis son propre imaginaire, et le langage se chargeait de faire croire à une rencontre. Je ne m'en indignais pas. Je trouvais cela fascinant. Il m'arrivait de lire un échange sans y participer, de suivre quelques lignes, puis de quitter le salon. Rien ne subsistait. Pas de trace. Pas de reste. Pourtant, je sentais que quelque chose avait eu lieu, mais uniquement pour moi, dans ce temps précis de lecture. Je compris peu à peu que rien de véritable ne circulait jamais. Pas au sens où on l'entend d'ordinaire. Il n'y avait pas d'objet commun, pas de mémoire partagée, pas de suite possible. Chaque échange était un plan imaginaire autonome, qui se refermait aussitôt qu'il avait été traversé. Et pourtant, je revenais. Parce que j'avais l'impression que quelque chose était là, à portée de main. Une intensité, une clarté brève. Comme si le langage avait laissé entrevoir sa propre limite. Je savais que je ne pourrais jamais la franchir. Mais je ne pouvais plus faire comme si je ne l'avais pas vue. Je restais parfois longtemps devant l'écran sans rien écrire. Je regardais les phrases apparaître, disparaître. J'éteignais ensuite l'ordinateur sans avoir participé. Cela suffisait. Je savais alors que cette histoire ne laisserait aucune trace réelle. Aucun échange véritable. Rien qui puisse être repris, transmis, continué. Elle se déroulait entièrement dans un espace imaginaire, propre à chacun, et se défaisait aussitôt. C'est peut-être pour cela qu'elle continuait à exercer cette attraction étrange. Parce que rien n'y était jamais perdu. Mais rien n'y était jamais vraiment gagné non plus. Je n'y entrais plus vraiment. Il m'arrivait encore d'ouvrir le navigateur, de taper l'adresse, de regarder la page apparaître. Le geste était précis. Inchangé. Je connaissais la suite par cœur. Il suffisait d'un clic. Je ne le faisais pas toujours. Parfois, je restais là. La page ouverte. Rien d'autre. Je regardais les champs, les menus, les zones vides. Je pouvais imaginer ce qui s'y déroulait. Les phrases, les pseudos, les rythmes. Je n'avais pas besoin d'y être. D'autres fois, je me connectais. Mon pseudo s'affichait. Je le reconnaissais sans y prêter attention. Je n'entrais dans aucun salon. Je laissais l'écran ainsi quelques instants. Puis je fermais. Il m'arrivait aussi d'écrire une phrase. Pas dans le chat. Ailleurs. Dans un document vide, ou simplement dans ma tête. Une phrase qui aurait pu fonctionner autrefois. Je la relisais. Elle ne me demandait rien. Je la laissais là. Je ne cherchais plus à retrouver quoi que ce soit. Pourtant, je continuais à répéter certains gestes. Comme si le corps se souvenait mieux que l'intention. Comme si quelque chose insistait, sans objet précis. Une fois, j'ai ouvert une fenêtre privée. J'ai écrit une phrase d'ouverture. Je l'ai laissée dans le champ de saisie. Je n'ai pas appuyé sur "envoyer". J'ai attendu quelques secondes. Puis j'ai fermé la fenêtre. Rien ne s'est produit. Et c'était exactement ce que j'attendais. Je savais désormais que l'intensité première ne reviendrait pas. Non parce qu'elle avait été détruite, mais parce qu'elle appartenait à un moment où le langage croyait encore à ce qu'il faisait naître. Ce qui restait n'était ni le désir, ni son absence. C'était une forme de persistance sans enjeu. Un mouvement qui se répétait sans illusion. Je refermai le navigateur. Il me sembla alors que je continuais moins par attente que par fidélité à un ancien rythme, devenu presque abstrait. Comme on reproduit un geste longtemps après qu'il a cessé d'être nécessaire. Je compris que ce qui revenait encore n'était pas l'envie. C'était son ombre. Il n'y eut pas de décision. Je cessai simplement de venir. Ou plutôt : je cessai de faire ce geste-là de manière reconnaissable. L'ordinateur restait éteint. Le navigateur ne s'ouvrait plus par réflexe. Les soirs se déroulaient autrement, sans que cela demande un effort particulier. Pourtant, quelque chose persistait. Il m'arrivait encore de formuler intérieurement une phrase. Pas une phrase adressée. Une phrase possible. Elle apparaissait sans contexte précis, puis disparaissait. Je ne cherchais pas à la retenir. Je savais qu'elle n'appelait plus rien. Je ne pensais plus au chat. Pas comme à un lieu. Pas comme à une pratique. Mais certaines structures demeuraient. Une manière d'attendre sans objet. Une façon de mesurer le temps entre deux phrases. Une attention portée à ce qui pourrait advenir, sans qu'aucune scène ne soit désormais disponible. Je compris alors que tout cela n'avait jamais produit d'échange véritable. Rien qui puisse être conservé, transmis, repris. Et pourtant, quelque chose avait bien eu lieu. Pas entre les autres et moi. Dans la langue elle-même, à l'endroit exact où elle avait cru pouvoir faire exister une rencontre. Ce qui subsistait n'était ni une nostalgie, ni un manque. C'était une forme de clarté. Je savais désormais ce que le langage pouvait promettre — et jusqu'où. Je savais aussi ce qu'il ne pouvait pas tenir. Cette connaissance n'était pas amère. Elle n'appelait aucune réparation. Parfois, en lisant une phrase ailleurs, dans un livre ou sur un écran, je reconnaissais quelque chose. Un rythme. Une attente suspendue. Cela passait aussitôt. Je n'y revenais pas. Il ne restait rien à épuiser. Seulement cette certitude tranquille : ce qui avait été cherché là ne demandait plus à l'être. Illustration Automat, Edward Jopper, 1927|couper{180}
Carnets | janvier 2026
10 janvier 2026
Nous sommes en voiture pour aller installer le vide-grenier à J. Par la fenêtre je regarde le paysage maussade, usines fumantes, arbres dénudés, nuages s'effilochant là-bas au-dessus du Pila. L’épuisement m’érode. Je voudrais seulement rester à ma table et écrire, m’évader. Mais la vie quotidienne n’est pas d’accord avec moi. J'essaie de pénétrer dans la zone neutre. Celle où j'abandonne tout ce que j'étais en train de faire, tout ce qui occupait mon esprit, toutes ces choses si différentes de celles que j'ai dû faire et que je dois encore faire lorsque nous avons quitté la maison après le déjeuner. Charger la voiture s'est bien passé, j'avais déjà largement déconnecté. Il pleuvait, le genre de petite bruine qui s'infiltre, désagréable en diable. Mais comme j'étais entré en zone neutre, je n'en tenais pas compte. J'ai attrapé les cartons les uns après les autres pour les fourrer dans la Dacia. Je me suis même appliqué pour que ça s'emboîte joliment, du Tetris sans les couleurs. Puis, arrivé là-bas, le gros homme en tee-shirt nous a montré la place, trois tables recouvertes d'un papier rouge sang. La pluie tombait toujours par intermittence, j'ai entrepris de décharger la voiture. J'ai délaissé le chariot car trop de passages. Les autres exposants avaient de lourds engins encombrants et d'un coup d'œil je me suis dit que j'irais plus vite à décharger tout manuellement. Le gymnase était truffé de pancartes publicitaires pour les magasins du bled. Il y avait même une pancarte Crédit Mutuel accrochée seule sur un mur et juste à côté "Halte à la violence", j'ai trouvé que c'était gonflé, mais j'ai gardé ça pour moi. J'ai tout déchargé et j'ai aidé S. à installer ses bricoles puis je me suis assis et j'ai feuilleté un livre sur le Lyonnais. Intéressant de découvrir qu'au XIVe siècle Lyon possédait plus d'ateliers d'imprimerie que Paris. Intéressant aussi de lire quelques pages sur l'industrie minière à Saint-Étienne. Et de voir le déplacement de celle-ci déjà vers 1800, date de l'utilisation de machines à vapeur. Jusque-là le charbon était utilisé dans des ateliers, par des artisans, on ne pouvait pas vraiment parler d'usines. Je me suis dit que c'était dommage de vendre ce livre. Je l'ai posé sur un coin de table en me promettant de l'emporter avec moi, mais au dernier moment, par pure distraction, je l'ai oublié. Les gens du bled ont des gueules qui ne me reviennent pas plus que la mienne ne leur revient, on dirait bien. Ils me regardent en biais et je soutiens leur regard franchement. Franchement je n'ai peur de rien. Prêt à affronter n'importe qui du regard et plus s'il le faut. Je me dis merde, j'aurais pu être un de ces péquenots, si j'étais resté dans mon village de l'Allier, sûr que j'aurais moi aussi cette manie de glisser des regards de biais. Puis on est repartis. Je n'ai presque pas quitté ma zone neutre, à part pour ces quelques pensées méchantes envers les gens de ce bled. Mais si j'y pense, en ville, ce n'est pas mieux. Impression de robots habitants les lieux, des personnages non joueurs comme dans des jeux vidéos. Mais au final c'est peut-être moi le PNJ tout bêtement. Illustration : August Sander Gens du 20ème siècle. 1920|couper{180}
Carnets | janvier 2026
9 janvier 2026
Fatigué de ce monde, je ferme les yeux, je m’en vais. Il n’est pas nécessaire de chercher quoi que ce soit. Il faut juste se détendre. L’autre monde est là, juste sous la fine épaisseur des paupières. La première forme si monstrueuse soit-elle est le portail. Il suffit de s’y engouffrer sans perdre le temps de se demander quoi que ce soit. Souvent ces formes me font penser à ces créatures grotesques de la mythologie hindoue. C'est un moment rugueux à traverser. Il ne faut pas chercher à les fuir mais plutôt à les regarder bien en face et tenir dans la peur, encore qu'avec le temps la peur soit un grand mot. Non il s'agit plus de traverser un boyau désagréable durant lequel l'apparition de ces monstres n'est pas agréable, c'est plus grotesque que désagréable. Le reflet qui est renvoyé est cette partie grotesque de soi-même que l'on a alors en vis à vis. Puis ensuite il est souvent question de paysages liés à la façon dont aura traversé ce premier boyau. S'il reste encore quelques scories de grotesque en soi alors celles-ci joueront un rôle dans la composition, la construction imaginaire de ces paysages. Pour le moment la pensée est mise à l'écart donc je n'en parle pas. Il s'agit plus d'une physiologie du regard qui impacte l'imagination du créateur de mondes. Il est possible que l'on puisse tout à fait faire de même les yeux grands ouverts. Le fait d'accepter de voir les choses comme elles apparaissent en premier lieu semble toujours être plus ou moins rugueux. Ce sont des choses dérangeantes, que l'on pourrait nommer désagréables, ridicules, grotesques, affreuses. Le fait de les qualifier cependant ne les fait pas disparaître pour autant. Persister à les regarder telles qu'elles sont sans entretenir d'avis, d'opinion ou de pensées est à mon sens la même méthode à adopter que dans ce moment de méditation évoqué plus haut. Cela me rappelle beaucoup les exercices parcourus dans A Course in Miracles qui requiert une certaine posture, appelons-la neutralité vis-à-vis des lieux, des objets, des êtres afin de commencer à voir qu'il existe autre chose que notre vision ordinaire de ces éléments que nous nommons la réalité. Ainsi par exemple si j'en reviens au site je sentais que je tournais obsessionnellement autour de quelque chose sans parvenir à le définir vraiment. Ces derniers jours, je me suis retrouvé à parler longuement avec une machine. Pas pour obtenir des réponses, mais pour éprouver une chose simple : comment ça tient quand on enlève le centre. Nous avons commencé par des mots isolés, pris un à un : écrire, temps, attente, silence, attention. Puis d’autres séries, plus physiques : commencer, hésiter, franchir, tomber, tenir. Il ne s’agissait pas de comprendre, encore moins d’expliquer. Seulement d’avancer mot après mot et de voir si quelque chose persistait. Très vite, j’ai reconnu ma propre manière de faire. Une écriture par voisinage. Une phrase ne découle pas d’une idée, elle s’installe à côté de la précédente. Elle n’éclaire rien, elle tient — ou pas. J’ai toujours su que mes textes ne s’organisaient pas autour d’un centre, mais je n’avais jamais vraiment pris au sérieux les conséquences de ce choix lorsqu’il s’agit de les assembler. À un moment, un mot est apparu. Il n’apportait aucune solution. Il déplaçait simplement la question : accrochage. Je suis peintre. Accrocher des œuvres ne consiste pas à raconter une histoire. Il s’agit de régler des distances, d’accepter des silences, de ménager des seuils, de supporter des déséquilibres. Un tableau n’explique pas le suivant. Il tient à côté, ou il disparaît. Je me suis alors rendu compte que c’est exactement ce que je fais déjà ici. Les carnets ne convergent vers rien. Ils forment un parcours discontinu. On y entre, on s’arrête, on passe, on revient. Certains textes ouvrent, d’autres suspendent, d’autres fatiguent volontairement. Ce n’est pas un livre en cours. C’est un accrochage qui se modifie. Ce qui m’a longtemps gêné venait sans doute d’un modèle appris trop tôt : rassembler autour d’un centre, d’un thème, d’un sens à produire. Or ici, il n’y a pas de centre. Il y a des zones : des seuils, des dérives, de l’usure, des restes. La seule question valable n’est pas ce que cela veut dire, mais si cela tient à côté. Le mot accrochage m’a permis de regarder autrement ce que j’écris. Non comme un ensemble à ordonner, mais comme une réserve de pièces à disposer. Certaines prennent place. D’autres non. C’est leur voisinage qui décide. Ce site n’est sans doute pas un journal. C’est un espace d’exposition. On y circule sans obligation de totalité. Et la forme que je cherchais depuis longtemps pour assembler sans trahir était peut-être là depuis le début, suspendue à ce mot. Accrochage. Illustration Goya, "Le sommeil de la raison produit des monstres" (planche 43 des Caprichos)|couper{180}