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The Shadows of Lisbon : Meeting Fernando Pessoa

french version I don't remember where I met him. Not at A Brasileira, that much I know. Perhaps a side street in Mártires, perhaps a smoke-filled room near Sacramentos. Places blur when someone has come to matter. Time too. Were we twenty, thirty, forty ? I can't retrieve the label. I know only that Fernando took his place in my life as if it had been waiting for him, and that I followed him, with my scribbler's air, convinced that melancholy was a kind of passage. Lisbon I see again in steep slopes, in jasmine trailing through the evenings, and in that slightly sour white wine that kept us company. We walked a great deal. Long stretches without speaking, except to decide on a glass, a counter, a patch of shade when the light grew too hard. Fernando worked at the port : translations for freight forwarders, nothing glorious, but he held to it with a kind of poor elegance. Dark hat, cheap glasses, thin mustache, elbows worn shiny with use. He arrived in late afternoon, measured steps, as if not wanting to disturb the pavement. He had that slight smile that never quite opens. His gravity sometimes made me laugh inwardly, it seemed so mismatched with the life shouting around us, but I held back ; then we'd go drink, and watch the neighborhood stir without joining in. He spoke little. When he let slip the name of some unknown city, it was like a match in the dark. One day I understood he'd grown up in Durban, because of his clean English, without accent, and a way of pronouncing certain words as if they came back to him from far off. He carried a constant melancholy, not the spectacular kind : something that veiled his gaze behind the lenses, even when he simply seemed tired. Always discreet, always exact. He wrote, of course. Otherwise, what was the point of such fidelity ? On evenings when we'd gone too far already, he'd read me his poems first in Portuguese, for the music, then translate in his way, half French, half English, searching for the exact point. I understood the language poorly, but I heard the material : the dry consonants, the wet vowels, the line held without emphasis, spoken in an almost cold voice. I still hear him sometimes, long after, in his hesitant French : "To sail is precious, to live is not precious."|couper{180}

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L’intention dans la profondeur

On l'appelait Théophane, mais ce n'était pas son vrai nom. Son vrai nom, sa mère le lui avait donné en géorgien, dans une langue que Constantinople ne parlait pas. Il l'avait perdu quelque part entre le port et l'atelier, entre son arrivée à neuf ans sur un bateau de marchands et son premier jour comme apprenti chez Kosmas l'iconographe. Kosmas lui avait dit : ici tu t'appelles Théophane, celui qui montre Dieu. Et Théophane avait appris à montrer Dieu. Vingt ans de pigments broyés à l'aube. Vingt ans de jaune d'œuf mêlé à la poussière d'or. Vingt ans de visages — le Christ Pantocrator aux yeux qui vous suivent quel que soit l'angle, la Théotokos dont le bleu du manteau exigeait trois couches de lapis-lazuli, les saints aux regards fixes qui ne cillaient jamais parce que ciller c'est douter et qu'un saint ne doute pas. Théophane connaissait chaque visage comme on connaît celui de ses enfants. Il en avait peint des centaines. Sur bois de tilleul pour les icônes portatives. Sur plâtre frais pour les murs des églises. Sur les tesselles d'or des mosaïques quand Kosmas, devenu vieux, lui avait confié les commandes de Sainte-Sophie. Théophane avait les mains d'un peintre — des mains abîmées, crevassées, teintes en permanence. Le bleu du lapis sous les ongles de la main gauche. L'ocre de la terre de Cappadoce dans les lignes de la paume droite. Kosmas disait : un iconographe ne peint pas avec ses mains, il peint avec ses yeux. C'était faux. Théophane peignait avec ses mains. Ses yeux ne faisaient que suivre. Le 7 janvier 730, l'édit impérial fut lu sur le forum de Constantin. Un soldat monta sur le socle de la colonne de porphyre et déroula le parchemin. Théophane était dans la foule, entre un poissonnier et une femme qui portait un enfant. Le soldat lut d'une voix plate, sans conviction ni hésitation — la voix d'un homme qui lit un texte sans le comprendre : Par ordre de Léon, basileus des Romains, égal aux apôtres, les images peintes ou sculptées représentant le Christ, la Théotokos et les saints sont déclarées contraires à la foi. Toute icône devra être remise aux autorités impériales pour destruction. Tout mur peint devra être recouvert de chaux. Toute mosaïque devra être démontée ou blanchie. Quiconque fabriquera, conservera ou vénérera une image sera jugé pour idolâtrie. La femme à côté de Théophane serra son enfant contre elle. Le poissonnier cracha par terre. Théophane ne bougea pas. Il regarda ses mains. Le bleu et l'ocre étaient toujours là, incrustés dans la peau. Il faudrait lui arracher les mains pour les effacer. Ils vinrent le chercher trois jours plus tard. Pas des soldats — des fonctionnaires. Deux hommes en tuniques grises qui portaient des tablettes de cire et parlaient un grec administratif, sans adjectifs. Ils connaissaient son nom, son atelier, la liste de ses commandes. Ils savaient qu'il avait peint la mosaïque de l'abside nord de Sainte-Sophie — un Christ de quatre mètres, tesselles d'or et de verre bleu, achevé deux ans plus tôt. Ils le savaient parce que c'était écrit sur leurs tablettes. Tout était écrit sur leurs tablettes. -- Théophane, iconographe de première classe, atelier du quartier des Blachernes. Vous êtes réquisitionné pour le programme de purification visuelle. Vous vous présenterez demain à Sainte-Sophie avec vos outils. Vous recevrez de la chaux et des instructions. -- Des instructions pour quoi ? -- Pour recouvrir les mosaïques que vous avez réalisées. Théophane les regarda. Le plus jeune des deux fonctionnaires évita son regard. L'autre, le plus vieux, soutint le sien avec l'indifférence polie de quelqu'un qui a déjà prononcé cette phrase cent fois. -- Vous êtes le mieux placé, ajouta le vieux fonctionnaire. Vous connaissez les surfaces. Vous savez où le plâtre adhère et où il faut gratter avant d'appliquer la chaux. L'empereur ne veut pas de travail bâclé. Les images doivent disparaître proprement. Proprement. Théophane entendit le mot et le mot resta en lui comme une écharde. Le lendemain, il entra dans Sainte-Sophie par la porte sud-ouest, celle des artisans. Il portait un seau de chaux, un pinceau à manche long, un grattoir. Les mêmes outils qu'il utilisait pour préparer les murs avant de peindre. Les mêmes gestes, inversés. La nef était vide. L'empereur avait fait évacuer l'église pour la durée des travaux. Pas de fidèles, pas de prêtres, pas de chants. Rien que l'espace immense sous la coupole et la lumière qui tombait des quarante fenêtres du tambour en colonnes obliques, dorées, presque solides. Et les visages. Ils étaient partout. Sur les murs, dans les absides, sous les arcs, entre les colonnes. Des centaines de visages qui regardaient Théophane depuis les mosaïques qu'il avait posées tesselle par tesselle, ou que Kosmas avait posées avant lui, ou que des maîtres inconnus avaient posées des siècles plus tôt. Le Christ Pantocrator dans la coupole. La Vierge dans l'abside. Les archanges sur les pendentifs. Les saints en procession le long de la nef. Des yeux immenses, bordés de noir, sur fond d'or. Théophane posa le seau de chaux. Il leva la tête vers le Christ de l'abside nord. Son Christ. Celui qu'il avait mis huit mois à composer — chaque tesselle choisie, taillée, placée avec une précision qui relevait moins de l'art que de la prière. Le visage le regardait. Les yeux étaient légèrement asymétriques — l'œil gauche un peu plus ouvert que le droit. Théophane se souvenait de ce choix. Kosmas lui avait enseigné : la symétrie parfaite est morte. Un visage vivant est toujours un peu déséquilibré. C'est dans l'asymétrie que le regard s'anime. Il trempa le pinceau dans la chaux. La chaux était épaisse, blanche, opaque. Elle sentait la pierre calcinée. Il leva le pinceau vers le mur. Sa main ne tremblait pas. Un iconographe a la main sûre. Vingt ans de pigments, vingt ans de traits fins sur des surfaces difficiles. La main savait. Elle avait toujours su. Le premier coup de pinceau recouvrit le bord gauche du visage. L'oreille du Christ disparut sous le blanc. Puis la joue. Puis le contour de la mâchoire. Théophane travaillait méthodiquement, de l'extérieur vers l'intérieur, comme on le lui avait appris pour la pose des tesselles — mais à l'envers. Il dé-composait le visage. Il le dé-créait. Quand il atteignit les yeux, il s'arrêta. Pas par émotion. Pas par piété. Par un réflexe de peintre. Les yeux étaient la dernière chose qu'on peignait sur une icône et devaient être la dernière chose qu'on effaçait. Kosmas disait : les yeux sont la porte. On ouvre en dernier, on ferme en dernier. Il recouvrit l'œil droit. Puis l'œil gauche — le plus ouvert, le vivant. La chaux engloutit le regard. Le mur devint blanc. Lisse. Muet. Théophane descendit de l'échafaudage. Il se lava les mains dans le seau d'eau. La chaux lui brûlait la peau. Il regarda le mur blanchi. Un rectangle pâle là où le Christ avait été. Autour, les autres mosaïques continuaient de regarder, intactes encore, en sursis. Il sortit de Sainte-Sophie. La lumière du dehors le frappa comme une gifle. Il revint le lendemain. Et le jour suivant. Et celui d'après. Mur par mur, abside par abside, les visages disparaissaient. Théophane les effaçait avec la même précision qu'il les avait peints. Les fonctionnaires en tuniques grises passaient chaque soir pour inspecter le travail. Ils cochaient des cases sur leurs tablettes de cire. Abside nord : effacée. Mur est : en cours. Pendentifs : programmés. L'effacement avait son administration, ses formulaires, sa logique. Le cinquième jour, Théophane arriva à l'aube et monta sur l'échafaudage pour attaquer le mur ouest. Il déboucha le seau de chaux. Il leva les yeux vers la surface qu'il devait blanchir. Et il vit. Sur le mur de l'abside nord — celui qu'il avait recouvert cinq jours plus tôt — quelque chose transparaissait sous la chaux. Une ombre. À peine visible. Un léger assombrissement de la surface blanche, comme une tache d'humidité. Mais ce n'était pas une tache d'humidité. C'était un contour. Le contour d'une joue. Théophane descendit de l'échafaudage. Il traversa la nef et se planta devant le mur blanchi. De près, l'ombre était plus nette. Les pigments de la mosaïque — l'ocre, le brun, le noir des contours — suintaient à travers la chaux. Lentement, comme du sang à travers un pansement. La couche blanche n'était pas assez épaisse, ou les pigments étaient trop profonds, ou la chaux n'avait pas adhéré correctement au plâtre sous-jacent. Ou autre chose. Théophane toucha le mur. La chaux était sèche. Les pigments n'auraient pas dû traverser une couche sèche. Il connaissait ses matériaux — vingt ans de métier. La chaux sèche est imperméable. Rien ne passe. Rien ne devrait passer. Il appliqua une deuxième couche. Épaisse, soigneuse. Il attendit qu'elle sèche. Il alla travailler sur le mur ouest. Quand il revint deux heures plus tard, l'ombre était revenue. Plus nette. On distinguait maintenant la courbe de la mâchoire et le début du cou. Le visage revenait. Théophane ne dit rien aux fonctionnaires. Il appliqua une troisième couche. Le lendemain, l'ombre du visage était de nouveau là, et à côté d'elle, une deuxième ombre apparaissait — l'oreille gauche, celle qu'il avait effacée en premier. Le visage se reconstituait dans l'ordre inverse de sa destruction. Comme si la mosaïque se souvenait de la séquence et la rejouait à l'envers. Il vérifia les autres murs. Le mur de la nef sud, blanchi trois jours plus tôt, montrait les premiers signes : des auréoles sombres, circulaires, là où se trouvaient les têtes des saints en procession. Le pendentif nord-est, blanchi la veille seulement, était encore blanc. Mais Théophane savait que ce n'était qu'une question de temps. Il s'assit sur les dalles froides de la nef. La lumière tombait des quarante fenêtres. Sainte-Sophie était silencieuse, blanche, aveugle — un crâne vidé de ses pensées. Mais sous le blanc, les pensées revenaient. Théophane pensa à Kosmas. À ce que le vieux maître lui avait dit un jour, dans l'atelier, en broyant du lapis-lazuli dans le mortier de porphyre : Quand tu poses un pigment sur un mur, Théophane, tu ne déposes pas de la couleur. Tu déposes une intention. Et une intention, ça ne s'efface pas avec de la chaux. La chaux recouvre la surface. L'intention est dans la profondeur. Théophane n'avait pas compris à l'époque. Il comprenait maintenant, assis sur les dalles, en regardant les fantômes de visages remonter à travers le blanc. Ce n'était pas de la chimie. Les pigments ne traversaient pas la chaux parce qu'ils étaient mal fixés ou parce que la couche était trop mince. Ils traversaient parce que ce qui les avait déposés — la main, le souffle, l'intention du peintre — était plus profond que la surface. Le visage n'était pas sur le mur. Il était dans le mur. Il avait pénétré la pierre pendant les siècles où des milliers de regards s'étaient posés sur lui, l'avaient prié, contemplé, aimé. Chaque regard avait enfoncé le visage un peu plus profondément dans la matière. La chaux ne pouvait recouvrir que la surface. Et le visage n'était plus à la surface depuis longtemps. Les fonctionnaires revinrent le soir. Le plus vieux vit les ombres sur le mur de l'abside nord. Son visage ne changea pas — les visages des fonctionnaires ne changeaient jamais — mais sa main hésita au-dessus de la tablette de cire. -- Qu'est-ce que c'est ? -- Les pigments remontent, dit Théophane. La chaux ne tient pas. -- Remettez une couche. -- J'en ai mis trois. Le fonctionnaire regarda le mur. L'ombre de la joue, de la mâchoire, du cou. L'œil n'était pas encore revenu. Mais le contour de l'orbite se devinait, comme une empreinte laissée dans la neige par un visage qui s'y serait posé. -- Grattez, dit le fonctionnaire. Grattez la mosaïque elle-même. Arrachez les tesselles. S'il ne reste que la pierre nue, il n'y aura plus rien à recouvrir. Théophane ne répondit pas. Le fonctionnaire cocha une case sur sa tablette. Abside nord : retraitement nécessaire. Il sortit. Théophane resta. La nuit tombait sur Sainte-Sophie. La lumière des quarante fenêtres s'éteignait une par une, comme des yeux qui se ferment. Dans la pénombre, les ombres sur les murs blanchis semblaient plus présentes. Elles n'avaient pas besoin de lumière. Elles avaient leur propre luminosité — faible, souterraine, comme la phosphorescence des choses mortes qui ne savent pas qu'elles sont mortes. Théophane monta sur l'échafaudage. Il prit le grattoir. La même lame courbe qui servait à préparer les surfaces. Il la posa contre le mur, à l'endroit de l'ombre. Il appuya. La première tesselle se détacha. Un petit carré d'or qui tomba dans sa main. Il était chaud. Il en détacha une deuxième. Chaude aussi. Puis une troisième. Il les aligna dans sa paume. Trois carrés d'or, arrachés au visage du Christ. Ils ne brillaient pas — il faisait trop sombre — mais ils irradiaient une chaleur qui n'avait rien à voir avec la température de la pierre. Il gratta encore. Les tesselles tombaient. Le visage se défaisait par morceaux. Ce n'était plus de l'effacement — c'était de l'arrachement. De la chaux au grattoir, du grattoir à la chair. Chaque couche de résistance franchie menait à une couche plus profonde. Sous les tesselles, le plâtre de pose. Sous le plâtre, la pierre. Et sur la pierre — Théophane arrêta son geste. Sur la pierre nue, là où il n'y avait jamais eu ni pigment ni tesselle ni plâtre, une marque. Gravée dans le calcaire. Pas peinte — gravée. Un trait. Un seul. Courbé comme le contour d'une paupière. Théophane toucha la marque. Elle était dans la pierre depuis toujours. Depuis avant la mosaïque, avant Kosmas, avant Sainte-Sophie, avant Constantinople peut-être. Quelqu'un — ou quelque chose — avait gravé dans la pierre le germe du visage que Théophane avait ensuite peint sans savoir qu'il suivait un tracé préexistant. Sa mosaïque n'avait pas créé le visage. Elle l'avait révélé. Comme un copiste qui croit écrire et qui ne fait que repasser sur une encre invisible. Ses mains tremblèrent. Pour la première fois en vingt ans de métier, ses mains tremblèrent. Non pas de fatigue ou de peur, mais de la même vibration que la pierre sous ses doigts — comme si la gravure transmettait son tremblement à la chair. Il descendit de l'échafaudage. Il s'assit dans la nef. Les tesselles d'or étaient toujours dans sa main. Il la referma. La chaleur monta le long de son bras. Il ne gratta plus. Le lendemain, quand les fonctionnaires revinrent, le mur de l'abside nord était tel qu'ils l'avaient laissé — partiellement arraché, tesselles manquantes, plâtre à nu. Le fonctionnaire le plus vieux demanda pourquoi le travail n'avait pas avancé. -- Parce qu'il y a quelque chose sous les tesselles, dit Théophane. -- Quoi ? -- Un visage. -- Le visage de la mosaïque. C'est normal. C'est ce que vous devez enlever. -- Non. Un autre visage. Plus ancien. Dans la pierre elle-même. Le fonctionnaire le regarda comme on regarde un homme qui commence à perdre la raison. Il monta sur l'échafaudage, examina la pierre nue, ne vit rien — ou refusa de voir — et redescendit. -- Continuez le grattage, Théophane. Si la pierre pose problème, nous la recouvrirons de mortier. Du mortier sur de la pierre, il n'y a pas de pigment qui traverse le mortier. Théophane les regarda sortir. Puis il fit ce qu'il n'avait jamais fait. Il prit ses outils — pas le grattoir, pas le seau de chaux, mais ses outils de peintre, ceux qu'il avait cachés sous l'échafaudage parce qu'il n'avait pas eu le courage de les laisser à l'atelier. Les pinceaux. Le mortier de porphyre. Les pigments : ocre de Cappadoce, noir de vigne, bleu de lapis, or en feuilles. Il monta sur l'échafaudage. Il ne remonta pas vers l'abside nord — celle qu'on lui avait ordonné de gratter. Il alla vers un recoin du mur ouest, un angle sombre entre deux colonnes, un endroit que personne ne regardait jamais parce qu'il n'y avait rien à voir. Un mur nu. De la pierre sans mosaïque, sans fresque, sans ornement. Et là, dans la pénombre, Théophane peignit. Pas un Christ. Pas une Vierge. Pas un saint aux yeux fixes. Il ne savait pas ce qu'il peignait. Sa main savait — elle avait toujours su — mais sa tête ne suivait plus. Les formes venaient d'ailleurs. Du tremblement de la pierre. De la chaleur des tesselles dans sa paume. De la courbe gravée dans le calcaire. De vingt ans de visages accumulés derrière ses yeux et qui ne demandaient pas à être reproduits mais à être libérés. Le visage qui apparut sur le mur n'était le visage de personne. Ou il était le visage de tout le monde. Les yeux étaient asymétriques — l'un ouvert, l'autre mi-clos. La bouche ne souriait pas et ne souffrait pas. Elle était entrouverte, comme au milieu d'un mot que le peintre n'avait pas fini de prononcer. Le visage regardait et ne regardait pas. Il était là et il était déjà en train de disparaître. Théophane peignit toute la nuit. Quand l'aube entra par les quarante fenêtres, il descendit. Ses mains étaient couvertes de pigments — le bleu, l'ocre, le noir, l'or, mêlés en une couche épaisse et sombre, comme la boue du port, comme la terre d'avant les villes. Il regarda le visage dans le recoin. La lumière ne l'atteignait pas encore. Il flottait dans l'ombre comme un mot dans une marge. Il sortit de Sainte-Sophie. Le port s'éveillait. Des bateaux de pêcheurs glissaient sur la Corne d'Or. Un enfant vendait du pain chaud sur les marches de la citerne de Basilique. Des mouettes criaient. Le monde continuait sans savoir que sous la chaux des murs de Sainte-Sophie, des visages remontaient, lentement, comme des noyés qui refusent le fond. Théophane marcha jusqu'à l'atelier. Kosmas serait déjà levé. Le vieux maître ne peignait plus — ses yeux étaient usés — mais il broyait encore les pigments chaque matin par habitude, par fidélité au geste. Théophane voulait lui montrer ses mains couvertes de couleur. Il voulait lui dire : tu avais raison. L'intention est dans la profondeur. Ils peuvent recouvrir la surface autant qu'ils veulent. Ce qui est profond revient toujours. En chemin, il passa devant l'église des Saints-Apôtres. Les murs extérieurs avaient déjà été blanchis. Le blanc était éclatant dans la lumière du matin. Théophane ralentit. Sur le mur sud, face au soleil levant, une ombre transparaissait sous la chaux. Pas un visage cette fois. Une main. Les cinq doigts écartés, la paume ouverte, comme posée contre le mur de l'intérieur. Comme si quelqu'un, de l'autre côté de la pierre, essayait de traverser. Théophane posa sa propre main sur l'ombre. Paume contre paume. La chaux contre la peau. Et sous la chaux, sous la fresque effacée, sous le plâtre, sous la pierre, quelque chose de tiède. Il retira sa main. Sur la chaux blanche, l'empreinte de ses doigts — bleue, ocre, noire, or. Cinq traces de pigment laissées par la peau d'un peintre sur le mur d'une église vidée de ses images. Il les regarda un instant. Le soleil montait. Bientôt la chaleur sècherait les empreintes et la prochaine couche de chaux les recouvrirait. Puis les empreintes traverseraient la chaux, comme les visages traversaient la chaux, comme tout ce qui est déposé avec intention finit par traverser ce qui cherche à l'étouffer. Théophane sourit. Ce n'était pas un sourire de victoire — les peintres ne gagnent jamais contre les empereurs. C'était le sourire d'un homme qui sait que la surface n'est pas le dernier mot. Que sous chaque couche de blanc, il y a une couche de couleur. Que sous chaque silence, il y a un cri si ancien qu'il a eu le temps de devenir pierre. Il reprit sa marche vers l'atelier. Ses mains étaient sales, tachées, illisibles. Mais elles savaient. Elles avaient toujours su.|couper{180}

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Le scribe de la marge

Sému trempa le calame dans l'encre de Tage. On appelait ainsi le mélange de noir de fumée et d'eau limoneuse que les préparateurs tiraient du fleuve avant l'aube, quand la boue charriait encore des sédiments d'avant l'Effacement. L'encre sentait la terre et le métal. Certains copistes prétendaient y déceler une troisième odeur, plus ancienne, qu'ils ne savaient pas nommer. La lumière n'avait pas encore atteint son pupitre. Entre les colonnes blanches de la synagogue, l'air était froid et le silence si dense qu'on entendait le frottement des calames sur les pupitres voisins avant même que le jour ne les éclaire. Santa María la Blanca n'avait jamais été un scriptorium. Elle avait été synagogue, puis église, puis ruine, puis refuge. Maintenant elle était le lieu où l'on recopiait ce qui restait du monde. Les arcs en fer à cheval répétaient leur courbe d'une colonne à l'autre comme une phrase qui se cherche sans jamais trouver son point final. À côté de son encrier, un éclat de bois pas plus grand qu'une paume. Quelqu'un avait peint un visage dessus, il y a très longtemps. Quelqu'un d'autre avait essayé de le gratter. Le visage était encore là. Ni tout à fait présent ni tout à fait effacé. Sému posa le calame sur le bord du texte source. Un fragment de Kafka — ou de ce qu'on croyait être Kafka. Personne ne savait plus vraiment. Le papier imprimé s'effritait aux pliures, et des lignes entières avaient disparu, emportant avec elles des morceaux de phrases comme un fleuve emporte ses berges. Il était question d'une machine qui gravait des mots sur la peau des hommes. Sému ne possédait ni le début ni la fin. Seulement le milieu — la description de l'appareil, le moment où l'aiguille s'enfonce et où le condamné commence à déchiffrer sa sentence avec son corps. Chaque matin, Sému avait l'impression de transporter de l'eau dans ses mains. Il commença à tracer. Le premier mot vint sans effort. Le deuxième aussi. La main savait. Elle avait appris à ne plus hésiter, à couler dans le sillon des lettres comme le Tage dans ses gorges. Sému aimait ce moment où la pensée s'efface et où le corps seul travaille — le poignet, le souffle, le rythme du calame sur la peau tendue. Il disparaissait. Il devenait le passage. C'est au milieu de la troisième ligne qu'il le vit. Dans la marge du feuillet qu'il avait copié la veille, un signe. Trois traits fins, légèrement courbés, qui ne correspondaient à aucune lettre de l'alphabet qu'il utilisait. L'encre était la même. L'épaisseur du trait était la même. C'était son écriture. Mais ce n'étaient pas ses mots. Il gratta le signe avec l'ongle. L'encre résista, comme si elle avait eu le temps de s'enfoncer plus profondément que les autres lettres. Il gratta plus fort. Le parchemin s'abîma mais le signe resta, fantôme pâle sous la surface raclée. Sému regarda autour de lui. Les copistes travaillaient, têtes baissées, dans la lumière oblique qui commençait à descendre des fenêtres hautes. Personne ne levait les yeux. La règle du scriptorium était simple : chacun son pupitre, chacun son texte, chacun son silence. On ne regardait pas le travail des autres. On ne commentait pas. On copiait. Il retourna à son Kafka. La machine gravait sa sentence dans la chair du condamné. Sému traçait les mots un par un, mais quelque chose avait changé. Sa main hésitait. Comme si le calame cherchait les marges, attiré vers les bords de la page par une gravité latérale qu'il ne comprenait pas. À midi, la cloche sonna. Les copistes posèrent leurs calames. Sému ne bougea pas. Il attendit que la salle se vide, puis il se leva et fit ce qu'il n'avait jamais fait : il alla regarder les pupitres des autres. Le premier — celui de Dara, une femme silencieuse qui recopiait des fragments de textes médicaux — était impeccable. Marges vierges. Pas un signe parasite. Le deuxième — celui d'un jeune copiste dont il ne connaissait pas le nom — pareil. Propre. Le troisième pupitre était celui d'Itzak, un vieil homme qui travaillait au scriptorium depuis sa fondation. Il recopiait un traité d'astronomie dont il manquait les deux tiers. Sému se pencha sur les feuillets de la veille. Dans la marge du troisième feuillet, un signe. Pas le même que le sien. Plus anguleux, plus serré. Mais tracé avec la même encre de Tage, la même épaisseur. Et visiblement, la même involontarité — le signe ne prolongeait aucun mot, ne corrigeait rien, n'annotait rien. Il était là comme un caillou au milieu d'un chemin. Sému sentit le froid monter de ses pieds jusqu'à sa nuque. Il revint à son pupitre. Il prit le feuillet du jour et celui d'Itzak, les posa côte à côte. Son signe à gauche. Celui d'Itzak à droite. Deux signes différents. Mais quand il les regardait ensemble, en laissant ses yeux se détendre comme on regarde un paysage lointain, les deux signes semblaient s'orienter l'un vers l'autre. Comme deux moitiés d'un mot coupé en deux. Il entendit un pas derrière lui et remit le feuillet d'Itzak en place. Trop vite. Le parchemin glissa et tomba. Quand il le ramassa, ses doigts touchèrent l'encre du signe marginal. Elle était tiède. Le soir, Sému rentra chez lui par les ruelles du quartier est. Le chemin descendait entre des murs de pierre ocre que le lierre disputait aux câbles morts. Des enfants jouaient avec des éclats de verre poli qu'ils appelaient des yeux — les restes d'écrans brisés, usés par le Tage, rendus lisses et opaques comme des galets. Ils les échangeaient selon la couleur. Le bleu valait plus cher. Personne ne savait pourquoi. Leur appartement occupait deux pièces au-dessus d'un ancien garage dont le rideau de fer avait été fondu pour en faire des outils. Mara était assise près de la fenêtre, un panier de couture sur les genoux. Elle raccommodait le même pantalon depuis trois jours. Ou peut-être qu'elle ne raccommodait rien. Peut-être qu'elle regardait la rue en tenant une aiguille pour se donner une contenance. Sému posa son sac. -- Le toit a fui cette nuit, dit Mara sans lever les yeux. -- Je regarderai demain. -- Tu as dit ça la semaine dernière. Il ne répondit pas. Il s'assit sur le tabouret près de la porte. Entre eux, la table. Sur la table, un pain, un bol d'huile, deux assiettes ébréchées. L'espace entre les deux assiettes était le territoire exact de ce qu'ils ne se disaient plus. Il voulut lui parler des signes dans les marges. Les mots montèrent jusqu'à sa gorge et s'arrêtèrent là, comme l'eau dans un siphon. Comment expliquer à quelqu'un qui se bat avec un toit qui fuit que votre main écrit des choses que vous n'avez pas pensées ? Que l'encre était tiède sous vos doigts ? Que deux signes séparés par trois pupitres se cherchaient comme les moitiés d'un mot ? Mara raccommodait. Sému mangeait. Le silence entre eux n'était pas le silence du scriptorium — dense, fertile, plein de calames. C'était un silence sec. Un silence de toit qui fuit et qu'on ne répare pas. Cette nuit-là, Sému ne dormit pas. Il pensait aux signes. Il pensait à la machine de Kafka qui gravait des mots dans la chair. Il pensait à ce que le vieux maître Itzak lui avait dit un jour, des mois plus tôt, en passant, comme on dit une chose sans importance : Les lettres ne sont pas des signes, Sému. Ce sont des cicatrices. Quelqu'un a crié, il y a très longtemps. Le cri a laissé une marque. On appelle ça un Aleph. Sému se tourna vers Mara. Elle dormait, le dos tourné. Sa respiration était lente et régulière. Sur sa nuque, une mèche de cheveux noirs formait une courbe qui ressemblait — il cligna des yeux — qui ressemblait à quoi ? À rien. À une mèche de cheveux sur une nuque. Pas tout n'était signe. Pas tout n'était marge. Ou peut-être que si. Le lendemain, il y avait trois signes nouveaux dans ses marges. Et cinq dans celles d'Itzak. Et deux — c'était nouveau — dans celles de Dara. Sému ne gratta plus. Esdras vint un mardi. Personne ne l'avait annoncé. Il entra par la porte sud, celle que l'on n'utilisait plus depuis que le linteau avait fissuré. Il la poussa comme s'il connaissait le bâtiment mieux que ceux qui y travaillaient chaque jour. Peut-être était-ce le cas. On disait qu'Esdras avait participé à la fondation du scriptorium, trente ans plus tôt, quand les premiers survivants avaient compris qu'il fallait sauver les textes ou perdre la mémoire du monde. On disait aussi qu'il avait quitté Tolède pour parcourir les autres scriptoria — Lisbonne, Lyon, Tübingen — et qu'il revenait quand quelque chose n'allait pas. Il portait un manteau de cuir tanné, usé aux coudes mais propre. Ses mains étaient grandes, ses doigts longs et tachés d'encre ancienne, incrustée dans la peau comme des tatouages involontaires. Un ancien copiste. Ses yeux étaient le détail que l'on retenait : clairs, très clairs, d'un gris qui semblait avoir été délavé par trop de lecture. Il traversa la salle sans regarder personne. Les copistes sentirent son passage comme on sent un changement de pression atmosphérique. Les calames hésitèrent une seconde sur les parchemins, puis reprirent. Esdras s'arrêta devant le pupitre d'Itzak. Le vieil homme leva la tête. Quelque chose passa entre eux — pas un mot, pas un salut, quelque chose de plus ancien. Esdras prit le feuillet du jour. Il le regarda longuement. Puis il le retourna et regarda les marges. Son visage ne changea pas. Mais ses doigts se crispèrent sur le bord du parchemin. Il reposa le feuillet et continua sa marche. Pupitre après pupitre. Il ne regardait pas les textes copiés. Il regardait les marges. Quand il arriva devant Sému, il ne prit pas le feuillet. Il resta debout, silencieux, les yeux fixés sur l'éclat de bois posé à côté de l'encrier. Le visage à moitié gratté. -- Où avez-vous trouvé ça ? Sa voix était basse, précise, sans chaleur ni froideur. Une voix de calame. -- Dans les décombres du quartier est. -- Vous savez ce que c'est ? -- Un morceau de bois peint. Esdras eut un sourire bref. Pas un sourire de moquerie. Un sourire de reconnaissance — comme un joueur d'échecs qui constate que son adversaire a ouvert avec un coup inattendu. -- C'est un visage qu'on a voulu effacer. Et qui est resté. Vous trouvez ça beau, n'est-ce pas ? Sému ne répondit pas. Esdras prit le feuillet de la veille. Il le leva à hauteur de ses yeux délavés. Il regarda la marge. Le signe. Les trois traits courbés que Sému n'avait pas tracés — ou qu'il avait tracés sans le vouloir. -- Depuis combien de temps ? -- Une semaine. Peut-être plus. Je ne sais pas. -- Vous ne savez pas, ou vous n'avez pas voulu voir ? Il reposa le feuillet. -- Venez me voir ce soir. Après la cloche. Je serai dans la citerne. Il s'éloigna. Sému regarda ses mains. L'encre de Tage séchait sur ses doigts. Pour la première fois, il remarqua que les taches formaient un motif qu'il n'avait pas choisi. La citerne était le ventre du scriptorium. Un réservoir d'eau construit par les Arabes mille ans plus tôt, vidé par les siècles, reconverti en chambre forte pour les textes sources. L'air y était frais et immobile. Des étagères de fer récupéré longeaient les murs de brique. Sur chaque étagère, des piles de papier imprimé, de cahiers, de fragments reliés à la hâte avec de la ficelle et du cuir. Ce qui restait de la bibliothèque du monde. Esdras était assis à une table de pierre au centre de la salle. Devant lui, une dizaine de feuillets étalés en éventail. Sému reconnut les siens. Et ceux d'Itzak. Et ceux de Dara. -- Asseyez-vous. Sému s'assit. La lampe à huile projetait leurs ombres sur les murs. L'ombre d'Esdras était plus grande que lui. Celle de Sému tremblait. -- Regardez, dit Esdras. Il disposa les feuillets dans un ordre précis. Les marges se faisaient face. Les signes involontaires de Sému, ceux d'Itzak, ceux de Dara, alignés les uns à côté des autres. Sému vit ce qu'il avait pressenti sans oser le formuler. Les signes ne se répondaient pas seulement. Ils formaient une séquence. Un signe de Sému appelait celui d'Itzak qui appelait celui de Dara qui renvoyait à un autre signe de Sému. Une phrase circulaire, écrite par trois mains qui ne s'étaient pas concertées. -- Vous voyez ? dit Esdras. -- Oui. -- Savez-vous ce que c'est ? -- Non. -- Moi si. Esdras se leva. Il alla chercher un feuillet sur une étagère du fond. Très ancien. Le papier était jaune et cassant. Une impression mécanique, d'avant l'Effacement. -- Ce texte a été retrouvé à Lyon il y a douze ans. Un fragment d'une étude linguistique. L'auteur essayait de démontrer que l'écriture manuscrite produit des résidus neuromoteurs — des micro-mouvements de la main qui échappent au contrôle conscient et laissent des traces dans les marges, entre les lignes, sous les lettres. Des traces invisibles à l'œil nu dans un texte unique, mais qui deviennent visibles quand on compare des dizaines de feuillets copiés par des mains différentes. Il posa le feuillet sur la table. -- L'auteur appelait cela la graphosphère involontaire. Une couche de langage souterraine, produite par les corps des copistes à leur insu. Comme un rêve collectif qui s'imprime dans l'encre. Sému regarda les marges alignées. La phrase circulaire des trois copistes. Le rêve collectif. -- C'est beau, dit-il. -- C'est dangereux, dit Esdras. Le mot tomba dans le silence de la citerne comme une pierre dans un puits. -- Dangereux ? Esdras s'assit à nouveau. Il joignit les mains — ces grandes mains tachées d'encre ancienne — et parla lentement, comme un homme qui a longtemps réfléchi à ce qu'il s'apprête à dire. -- Sému, j'ai fondé ce scriptorium. J'ai parcouru six pays pour comprendre comment sauver ce qui pouvait l'être. J'ai vu des bibliothèques entières réduites à trois pages. J'ai vu des copistes devenir fous à force de recopier des textes qu'ils ne comprenaient pas. J'ai vu l'Effacement de près — pas comme vous qui êtes nés après, mais de près, avec l'odeur des serveurs qui brûlaient et le silence qui tombait sur les villes comme de la neige. Et savez-vous ce que j'ai compris ? -- Non. -- Que l'Effacement n'a pas été un accident. C'est le langage lui-même qui a saturé. Trop de mots. Trop de bruit. Trop de textes qui disaient tout et son contraire. Les machines amplifiaient le chaos — elles généraient des milliards de phrases par seconde, des phrases grammaticalement correctes et sémantiquement creuses, et personne ne pouvait plus distinguer le signal du bruit. Le monde s'est noyé dans son propre langage. L'Effacement a été une noyade. Il désigna les marges. -- Et ceci est le début d'une nouvelle noyade. Ces signes involontaires, cette graphosphère, ces résidus inconscients — c'est exactement le même processus. Du langage non contrôlé qui prolifère. De la marge qui envahit le texte. Du bruit qui recouvre le signal. Si nous laissons faire, dans dix ans, les marges auront dévoré les pages. Les copistes ne sauront plus distinguer ce qu'ils ont écrit volontairement de ce que leur main a ajouté sans eux. Le texte de Kafka que vous recopiez sera contaminé par des phrases que Kafka n'a jamais écrites. Et personne ne saura plus ce qui est de Kafka et ce qui est du rêve de vos doigts. Il marqua une pause. -- Je suis venu gratter les marges, Sému. Toutes. Sur tous les feuillets. Et dorénavant, chaque copiste sera inspecté en fin de journée. Les marges devront être vierges. C'est la seule façon de préserver la pureté du signal. Sému resta silencieux un long moment. La flamme de la lampe oscillait. Sur le mur, son ombre et celle d'Esdras se chevauchaient par instants, comme deux lettres qui se ligaturent. -- Vous avez peut-être raison, dit Sému. Les marges sont du bruit. L'inconscient est du chaos. Mais dites-moi une chose, Esdras. Le texte de Kafka que je recopie — celui qui parle d'une machine qui grave des mots dans la peau des hommes — ce texte, quand Kafka l'a écrit, il savait exactement ce qu'il faisait ? Chaque mot était contrôlé, calculé, volontaire ? -- Kafka était un écrivain. Pas un copiste. Ce n'est pas la même chose. -- Vraiment ? Un écrivain, ce n'est pas quelqu'un dont la main va plus vite que la pensée ? Dont les doigts trouvent des mots que la tête n'avait pas prévus ? Si vous grattez les marges, Esdras, vous grattez exactement le processus qui a produit le texte que vous prétendez protéger. Kafka est fait de marges. Tout texte vivant est fait de marges. Esdras le regarda longuement. Ses yeux délavés ne cillaient pas. -- C'est un joli argument, Sému. Mais c'est un argument de scribe, pas de gardien. Mon travail n'est pas de comprendre le langage. Mon travail est de le transmettre intact. Et intact signifie sans ajout, sans parasite, sans rêve. Le rêve est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Il se leva. -- Demain matin, je commencerai par vos feuillets. Il sortit. Sému resta seul dans la citerne, entouré de ce qui restait de la bibliothèque du monde. Il prit le feuillet où les trois marges formaient leur phrase circulaire. Il le regarda longtemps. Puis il fit quelque chose qu'il n'avait jamais fait. Il lut la marge à voix haute. Le son de sa propre voix dans la citerne vide le surprit. Les mots n'appartenaient à aucune langue qu'il connaissait. Mais ils avaient un rythme. Une cadence. Comme un cœur qui bat dans un mur. Le grattage commença le lendemain à l'aube. Esdras travaillait lui-même. Il ne déléguait pas. Il avait apporté ses propres outils — un grattoir à lame courbe, très fin, du type qu'utilisaient les relieurs d'avant l'Effacement. Il s'assit au pupitre de Sému et prit le premier feuillet. Les copistes regardaient en silence. Personne ne protesta. Personne ne proteste jamais quand l'autorité s'exerce avec compétence et calme. Et Esdras était calme. Ses gestes étaient précis. La lame glissait sur le parchemin et les signes marginaux disparaissaient sous un fin nuage de poussière d'encre qui retombait sur la table comme de la cendre. Sému regardait depuis l'entrée sud. Il avait les mains dans les poches. Dans sa poche droite, le feuillet aux trois marges circulaires. Il l'avait pris dans la citerne pendant la nuit. Le seul feuillet qu'Esdras ne trouverait pas. Esdras gratta le deuxième feuillet. Puis le troisième. Chaque fois, le signe résistait un instant — la lame devait repasser deux fois, trois fois — puis cédait. La marge redevenait blanche. Vierge. Muette. Au cinquième feuillet, Esdras s'arrêta. Sa main droite tremblait. Pas beaucoup. Un frémissement à peine visible, une vibration du poignet que seul un copiste pouvait remarquer. Sému la remarqua. Esdras regarda sa main comme on regarde un outil qui se dérègle. Il posa le grattoir. Il fléchit les doigts. Reprit le grattoir. Continua. Au huitième feuillet, le tremblement avait gagné l'avant-bras. Au douzième, Esdras reposa le grattoir et se leva. Il alla se laver les mains dans le bassin de pierre près de l'entrée. L'eau rougit légèrement — l'encre de Tage, dissoute, reprenait sa couleur de fleuve. Il revint, les mains mouillées, et reprit son travail. Au quinzième feuillet, Sému vit quelque chose que personne d'autre ne vit. Sur le seizième feuillet — celui qu'Esdras n'avait pas encore touché — un signe nouveau venait d'apparaître dans la marge. L'encre était fraîche. Elle brillait dans la lumière oblique. Ce n'était pas l'écriture de Sému. Ni celle d'Itzak. Ni celle de Dara. C'était celle d'Esdras. Esdras prit le seizième feuillet. Il vit le signe. Il reconnut sa propre main. Son visage ne changea pas — il avait trop de maîtrise pour cela — mais ses yeux délavés se fixèrent sur la marge avec une intensité que Sému ne lui avait jamais vue. L'intensité d'un homme qui regarde une fissure dans le mur de sa propre maison. Il gratta le signe. Sa propre marginalia. Son propre involontaire. La lame passa une fois, deux fois, trois fois. Le signe pâlit mais ne disparut pas entièrement. Une ombre restait, comme le visage sur l'éclat de bois. Esdras posa le grattoir. Il resta immobile un long moment. La salle entière retenait son souffle sans le savoir. Puis il fit une chose inattendue. Il prit le calame de Sému, le trempa dans l'encre de Tage, et approcha la pointe de la marge. Sa main tremblait toujours. Il ne traça rien. Il tint le calame suspendu au-dessus du parchemin, à un cheveu de la surface, pendant ce qui parut une éternité. L'encre forma une goutte à l'extrémité de la pointe. La goutte grossit. Elle tomba. Elle tomba dans la marge et dessina, en s'écrasant, une forme que personne n'avait décidée. Ni Esdras. Ni Sému. Ni la main. Ni la pensée. Une forme née de la gravité et de l'encre de Tage et du tremblement d'un homme qui venait de comprendre que le langage n'obéit à personne. Esdras regarda la tache. Sému vit ses lèvres remuer. Il ne prononça aucun mot audible. Mais Sému, qui avait passé sa vie à lire les signes, lut sur ses lèvres une phrase qu'il ne comprit que bien plus tard : Je suis la marge. Esdras se leva. Il laissa le grattoir sur le pupitre. Il traversa la salle sans regarder personne et sortit par la porte sud, celle au linteau fissuré, celle par laquelle il était entré. Il ne la referma pas. La lumière du dehors entra dans le scriptorium comme une phrase inachevée. Sému ne le suivit pas. Il resta debout entre les colonnes blanches. Les copistes, un par un, reprirent leurs calames. Le bruit revint — le frottement doux de l'encre sur le parchemin, le souffle des corps au travail. Itzak ne leva pas la tête. Dara non plus. Le scriptorium continuait. Il continuerait. Sému s'assit à son pupitre. Le feuillet aux trois marges circulaires était toujours dans sa poche. Il le sortit et le posa à côté du Kafka. La machine gravait des mots sur la peau du condamné. Les marges gravaient des mots sur la peau du texte. Le condamné finissait par lire sa sentence avec son corps. Sému finissait par lire les marges avec ses mains. Il trempa le calame et reprit la copie. Sa main ne tremblait pas. Elle n'hésitait pas. Mais dans les marges, il le savait, quelque chose continuerait à s'écrire — quelque chose de plus ancien que lui, de plus ancien que Kafka, de plus ancien que les colonnes blanches de la synagogue. Un cri devenu cicatrice devenu lettre devenu cri à nouveau. Il copia jusqu'à la cloche du soir. Ce soir-là, il ne prit pas le chemin habituel. Au lieu de descendre par les ruelles du quartier est, il longea le Tage. Le fleuve était bas. Sur la berge, des disques durs polis par le courant brillaient comme des galets noirs dans la lumière déclinante. Un enfant en ramassait, les empilait, construisait une tour qui ne tenait pas. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Sému s'arrêta devant le pont de San Martín. Les arches enjambaient le Tage comme des lettres enjambent le vide entre deux mots. Il pensa à Esdras. À sa main qui tremblait. À la goutte d'encre tombée dans la marge. À ces trois mots silencieux : Je suis la marge. Si même Esdras — le gardien, le gratteur, le purifificateur — était traversé par l'involontaire, alors personne n'en était exempt. Le langage ne demandait pas la permission. Il passait. À travers les mains des copistes, à travers les rêves des dormeurs, à travers les taches d'encre et les fissures des murs et les mèches de cheveux sur la nuque des femmes endormies. Il rentra. Mara était à la fenêtre. Le même panier de couture. La même aiguille. Le toit avait fui à nouveau — une flaque sombre s'étalait sous la table, entre les deux assiettes ébréchées. Sému s'assit en face d'elle. D'habitude, il mangeait en silence, pensait au scriptorium, et s'endormait avec des lettres derrière les paupières. D'habitude, l'espace entre les deux assiettes était une marge morte. Ce soir-là, il dit : -- Mara. Elle leva les yeux. Il chercha ses mots. Ils ne vinrent pas. Pas les mots du scriptorium, pas les mots savants, pas les mots de la citerne et des textes anciens. Ceux-là étaient inutiles ici. Il chercha d'autres mots — plus petits, plus ordinaires, plus abîmés. Des mots avec des fuites, comme le toit. -- Je ne sais pas réparer le toit, dit-il. Je ne sais pas réparer grand-chose. Mais il se passe quelque chose au scriptorium. Quelque chose que je ne comprends pas. Ma main écrit des choses que je n'ai pas décidées. Et je crois — je crois que c'est important. Je crois que le langage essaie de dire quelque chose à travers nous. Quelque chose de plus grand. Mais je ne sais pas quoi. Mara le regarda. Dans ses yeux, quelque chose bougea. Pas de la compréhension — il ne lui demandait pas de comprendre. Quelque chose de plus simple. De la présence. L'étonnement doux de quelqu'un qui entend une voix qu'il avait oubliée. -- Continue, dit-elle. Ce fut tout. Un seul mot. Mais ce mot ouvrit entre eux un espace que Sému n'avait pas senti depuis des années. Pas l'espace mort entre les deux assiettes. Un espace vivant. Une marge habitable. Il parla. Longtemps. Mal. En se reprenant, en hésitant, en cherchant des images imparfaites pour décrire des choses qui n'avaient pas de nom. Elle écouta. Elle ne comprit pas tout. Elle ne devait pas tout comprendre. Mais elle était là, et ses yeux ne le quittaient pas, et par moments elle posait une question courte — comment tu le sais ? ou ça te fait peur ? — et ces questions étaient comme les signes dans les marges : petites, latérales, involontairement justes. Quand il se tut, la flaque sous la table avait séché. Ou peut-être pas. Il ne vérifia pas. Mara se leva. Elle posa sa main sur la nuque de Sému — la mèche de cheveux noirs effleura ses doigts — et dit : -- Demain, montre-moi. Le lendemain, Sému arriva au scriptorium avant l'aube. Il alluma la lampe de son pupitre. La lumière toucha les colonnes blanches et les arcs en fer à cheval et les feuillets empilés et le petit éclat de bois au visage à moitié gratté. Le grattoir d'Esdras était encore sur le pupitre, là où il l'avait laissé. La lame courbe brillait. À côté, les feuillets grattés — marges rendues vierges, blanches, silencieuses. Et les feuillets qu'il n'avait pas eu le temps de gratter — marges encore habitées. Sému prit un feuillet vierge. Il le plaça à côté du Kafka. Il trempa le calame dans l'encre de Tage. Et il ne copia pas. Pour la première fois, il écrivit. Pas dans le texte. Dans la marge. Délibérément. En pleine conscience. Un signe, puis un autre. Pas des mots — pas encore. Des formes. Des courbes qui ressemblaient aux arcs de la synagogue, aux boucles du Tage, à la mèche de cheveux sur la nuque de Mara. Des formes qui étaient à mi-chemin entre l'involontaire et le voulu, entre le cri et la cicatrice, entre le son et la lettre. Il ne savait pas ce qu'il écrivait. Mais il savait que quelqu'un, un jour, le lirait. Comme il avait lu les marges d'Itzak et de Dara. Comme quelqu'un, mille ans plus tôt, avait peint un visage sur un éclat de bois en sachant qu'un autre essaierait de l'effacer et qu'un troisième le trouverait dans les décombres et le poserait sur son pupitre à côté de son encrier. La lumière monta. Les copistes arrivèrent un par un. Itzak s'assit. Dara s'assit. Le scriptorium reprit son souffle. Sur le dernier feuillet du Kafka — celui qui s'arrêtait au milieu d'une phrase parce que les pages suivantes avaient été perdues dans l'Effacement — une annotation apparut dans la marge. Sému ne l'avait pas écrite. Aucun copiste ne l'avait écrite. L'encre était tiède. C'était un mot. Un seul. Dans une langue que Sému ne connaissait pas mais qu'il reconnut, comme on reconnaît un visage qu'on a vu en rêve. Il ne le gratta pas. Dehors, le Tage coulait entre ses gorges de pierre. Un enfant empilait des disques durs sur la berge. La tour tenait. Pas longtemps. Mais elle tenait.|couper{180}

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How to Disappear (Notes on Failure)

French version The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced enthusiasm. He had assumed that by drawing a line—clear, final—he would fade into the anonymous background hum of ordinary lives. Instead, he stepped straight into a harsh spotlight. The harder he tried to disappear, the more carefully he was observed. He stopped answering calls. The phone responded by ringing more often. He ignored his emails. People began looking for him, insisting, knocking. He wanted to erase himself, but the world seemed oddly invested in his continued presence, as if his withdrawal were a personal affront. This was not the old world, the one that allowed for dignified silences and tactful absences. This was a world that interpreted disappearance as attitude. Withdrawal as performance. Algorithms noticed. Notifications multiplied. Social networks tilted their heads slightly and stared. They wanted to know. Where he was. What he was doing. Why he had gone quiet. The silence he had imagined as shelter was being treated as a statement. Why didn’t he want to interact anymore ? The question circulated. Not addressed to him—he had closed every door—but passed around him. Among friends. At work. Online. Explanations bloomed. Burnout. Illness. Arrogance. A bid for attention disguised as refusal. His absence was efficiently outsourced to speculation. The less he said, the more fluent everyone else became. That might have been the worst part. The noise. The impressive amount of noise produced by a single man doing nothing. They watched his windows. Waited for movement, for proof of life. One day a neighbor crossed a line and tried to pull him back into the fold. You know, people are worried. You should go out, talk to someone, reconnect. It’s not healthy to isolate yourself like this. He did not respond. The neighbor insisted, mildly wounded by the silence. That was the beginning. Concern. Invitations. Gentle pressure. Then instructions. He had believed the world merely wanted participation. Gradually he understood this was naïve. The world wanted compliance. One day he closed the shutters for good. He got rid of his phone, his computer, every device designed to make him reachable. At last, he thought, this was it. Disappearance. Clean. Earned. The world disagreed. Slightly offended, it slipped in through the cracks. A noise in the building. A letter in the mailbox. A YouTube channel where people discussed him—casually, confidently. The world, he realized, was not something you could ignore. It behaved more like a many-headed animal. Cut one connection, another appeared, curious and intact. Gradually he yielded to the opposing forces that kept him in motion while going nowhere. He became a tired leaf, endlessly agitated by the stillness of trees. Worse, he noticed he was interacting again. Not dramatically. Nothing worth confessing. A photo he liked without thinking. A comment posted automatically. A message answered because ignoring it suddenly felt excessive. Just once, he told himself. But each small gesture carried him further from the vow he had made so carefully : to withdraw. It came in like a tide. Calm. Reasonable. Then overwhelming. He participated despite himself. His mind advised retreat while his fingers kept moving, tapping out emojis, short replies, phrases of polite emptiness. Once begun, the process was remarkably efficient. At first it was only likes. Tiny, meaningless acknowledgments. And yet each one registered as a loss. A brief handshake with the world he had meant to abandon. Then came comments. Neutral praise. Professional encouragement. Great work. Amazing project. You’re inspiring. He found himself writing things he did not believe, to people he had barely noticed. More disturbing still, the praise came back. Warm. Excessive. Thanks for your support. You’re such an inspiration. He expected disgust. What he felt was something closer to relief. The approval touched a part of him he had hoped was no longer active. A part that still wanted to be seen. He would have liked to claim immunity. He was not immune. He was sinking comfortably. He continued telling himself that he remained above it all. Detached. Clear-eyed. But the arithmetic was simple : the higher he aimed, the lower he went. Each harmless interaction drew him further into this life of small gestures, reciprocal flattery, and quietly shared illusions. Eventually he understood the rule. Here, any attempt to rise is interpreted as an invitation to fall. Those who try to escape the world end up deeply involved in its management. Those who disdain the crowd end up serving it. The world, it turned out, had never supported full withdrawal. So he stopped resisting. He replied. He commented. He liked everything. He shared gifs. And before long, he noticed a mild but undeniable satisfaction. Perhaps he had never wanted detachment. Perhaps it was only a story he told himself to feel different. Better. Perhaps this was life here : agreeing to descend, again and again— and managing to smile while doing it.|couper{180}

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LA MIGRATION DES STÈLES

Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : à gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le texte en Paléo-hébreu ressemblait à des griffures de bête cherchant à s'échapper de la peau. À droite, la tablette d'argile humide, rectangulaire, quadrillée par des marges de précision. Le nouvel alphabet. Le Ktav Ashuri. L'alphabet carré. « Le transfert doit être total, Baruch. » Belsazar portait un vêtement de lin rigide dont les plis semblaient calculés par un architecte. « Le cuir respire, dit Baruch. Il se rétracte avec l'humidité. L'argile s'effrite. » -« Le cuir garde en lui la mémoire de l'animal. Nous ne pouvons pas construire un empire sur du vivant. L'alphabet carré est une brique. Empilable. On peut stocker dix fois plus de données sur une stèle carrée que sur un rouleau de cuir. » Baruch commença la transcription. Le premier Aleph. Dans l'ancien script, une tête de bœuf, une puissance brute. Sous son calame, l'Aleph devint un assemblage de trois traits : deux barres parallèles reliées par une diagonale stable. Un caractère qui tenait dans un carré invisible. En traçant la version carrée, il n'avait plus l'impression d'appeler une force. Il remplissait une case. Autour de lui, des centaines de scribes faisaient de même. Un bourdonnement sourd montait de la salle : le bruit de milliers de stylets gravant l'argile. À la fin de la première veille, Baruch fit ce qu'il faisait toujours : il posa la tablette sur la balance de précision. Il y plaça le rouleau de gazelle d'un côté, la tablette de brique contenant la copie exacte de l'autre. Le fléau pencha. Mais pas du côté attendu. Le rouleau de cuir entraînait le plateau vers le bas. La brique de boue, malgré sa densité physique, semblait flotter. Le texte carré, pourtant identique mot pour mot, avait perdu sa masse sémantique. Le monde était en train de s'alléger. Pendant sept jours, Baruch observa la réalité s'effilocher. Dans les rues de Babylone, les exilés parlaient la même langue, utilisaient les mêmes mots, mais l'écho avait disparu. Le verbe glissait sur les surfaces comme de l'huile sur du marbre. Baruch retourna aux archives, là où le système de refroidissement hydraulique murmurait contre les parois de brique. Il s'isola dans l'alvéole 22. Il activa sa lentille de cristal, un artefact chaldéen qui permettait de décomposer la lumière en spectres de données. Il plaça sous l'optique une stèle fraîchement gravée en écriture carrée. À travers le cristal, il vit la structure atomique du langage. Les lettres carrées n'étaient pas de simples signes. Elles étaient des cages. Chaque angle droit, chaque base plate de la lettre Beth ou du Daleth, agissait comme un réflecteur. Elles captaient le flux du réel et le contraignaient dans une géométrie fixe. L'ancien alphabet, le Paléo-hébreu, avec ses courbes erratiques et ses pointes asymétriques, transportait le non-dit, l'implicite, la tension entre le créateur et la créature. Le nouvel alphabet ne tolérait que le binaire : le présent ou l'absent. Baruch fit une expérience. Il prit un stylet et tenta de graver, dans la marge d'une tablette administrative, un seul caractère ancien : le He primitif, le symbole du souffle. Dès que la pointe entama l'argile pour tracer la courbe organique, une décharge statique lui brûla les doigts. L'argile autour de la lettre se mit à bouillir, comme si la matière rejetait cette intrusion de vivant. « Vous perdez votre temps, Baruch. » Meshulam, son assistant, un jeune homme né à Babylone. Il tenait à la main un nouveau protocole de transcription. Ses yeux étaient clairs, mais vides de toute profondeur de champ. « Regardez ce que nous avons accompli. Nous avons réduit l'incertitude. Avant, un mot pouvait signifier sept choses différentes selon la manière dont le scribe le traçait. Aujourd'hui, un mot est égal à lui-même. X=X. » « Le monde rétrécit, Meshulam. Les horizons sont plus proches. Le ciel semble plus bas. La ville entière devient une pièce sans fenêtres. » Meshulam sourit, un sourire mécanique, sans pli. « C'est ce qu'on appelle la sécurité, Baruch. L'Empire est un périmètre. Tout ce qui ne rentre pas dans le carré n'existe pas ». Cette nuit-là, Baruch entendit le bourdonnement de la cité-serveur. Un vrombissement à basse fréquence qui semblait émaner de la Tour elle-même. Le son du silence qu'on impose à la réalité pour qu'elle se tienne tranquille. Il se mit à chercher, dans les archives interdites, la trace du Vav originel. Le clou. Le crochet qui relie le ciel à la terre. Il devait descendre plus bas. Là où l'argile n'était pas encore cuite. Pour descendre dans les infrastructures de la Ziggurat, il fallait accepter de quitter la lumière pour la chaleur. Baruch s'enfonça dans les boyaux de brique, là où le vrombissement devenait un battement de cœur tellurique. L'argile n'était pas encore façonnée ; elle était une boue primordiale attendant d'être codée par le feu. Les souterrains étaient peuplés de Golems de maintenance — des ouvriers dont la peau semblait cuite par la chaleur des fours, et dont le langage s'était réduit à des cliquetis phonétiques. Ils ne parlaient plus en phrases, mais en commandes. Baruch atteignit la Chambre des Matrices. Les moules de l'alphabet carré. Des blocs de fer fondu servant à imprimer la réalité dans l'argile avant qu'elle ne passe au four. « Vous cherchez l'origine du bruit, n'est-ce pas ? » Le Dr J., le Maître des Brûleurs. Ses yeux étaient injectés de sang à force de scruter les flammes. « Je cherche le Vav. Le clou qui empêche le ciel de s'effondrer. » Le Dr J. pointa du doigt le centre de la pièce, où un puits de feu montait jusqu'au sommet de la Ziggurat. « Il n'y a plus de clou, Baruch. Nous l'avons fondu pour en faire des grilles. L'alphabet carré est un algorithme de saturation. On énumère chaque grain de sable, chaque respiration, chaque transaction commerciale, jusqu'à ce que le monde s'effondre sous son propre poids. » Baruch s'approcha du puits de feu. La Tour de Babel n'avait pas été détruite par une colère divine extérieure, mais par une surchauffe interne de ses propres données. En voulant tout nommer avec un alphabet fixe, les hommes avaient créé un débordement de mémoire. Il sortit de sa tunique une petite plaque de cuivre qu'il avait cachée : le dernier vestige du Vav en Paléo-hébreu. Contrairement au Vav carré — une simple barre verticale, un 1 binaire — le Vav ancien était un crochet, une ancre avec une tête circulaire, capable d'attraper l'invisible. « Si vous insérez cette irrégularité dans la matrice, prévint le Dr J., vous ne sauverez pas l'ancien monde. Vous condamnerez l'humanité à vivre dans une structure qui ne tourne plus rond, une structure qui aura toujours une faille, un sifflement, une lacune. » « C'est mieux qu'une prison parfaite. » Il s'approcha du grand moule de la brique de fondation de l'Empire — celle qui devait être scellée le lendemain pour l'éternité. Dans l'argile encore molle, Baruch enfonça son crochet de cuivre. Un cri strident résonna dans toute la chambre. Ce n'était pas un son acoustique, mais une distorsion de la réalité. Le poids sémantique qu'il avait mesuré sur sa balance revint d'un coup, mais de manière chaotique. La brique de fondation commença à vibrer. La lettre ancienne, insérée comme un virus dans le code impérial, créait une boucle infinie. Le système tentait de la compiler, de la "carrer", mais la courbe du cuivre résistait. Sur les murs de la Ziggurat, les fissures commencèrent à dessiner des formes organiques. L'ordre de Babylone était désormais "piqué" par l'imprévisible. Le monde ne serait plus jamais une surface lisse. Il y aurait toujours ce bruit blanc, ce reste, cette grammaire des cendres que les hommes des millénaires futurs tenteraient désespérément de déchiffrer. Le Dr J. se mit à rire, un rire qui ressemblait au craquement de l'argile dans un four trop chaud. « Vous avez réussi, scribe. À partir d'aujourd'hui, il manquera toujours un mot. Une forme que les doigts chercheront sur les tablettes sans jamais la trouver. Le calcul ne tombera plus jamais juste, et les hommes passeront l'éternité à chercher l'erreur. » Des gardes de l'Administrateur Belsazar firent irruption dans la chambre, leurs visages déjà lissés par le script carré, leurs mouvements synchronisés comme des automates. Baruch ne chercha pas à s'enfuir. Il regarda la brique de fondation, marquée à jamais par son incision clandestine, être emportée vers le four. Le bug était scellé. La migration était compromise. Le jour de la Consécration, Babylone ne respirait plus ; elle vibrait sous une tension électromagnétique invisible. Au sommet, le Grand Administrateur Belsazar s'apprêtait à sceller la Brique de Fondation. Baruch-ben-Zadoc était présent, maintenu par deux gardes dont les armures de bronze poli reflétaient la lumière avec une précision mathématique. « Regardez bien, Baruch. Aujourd'hui, nous fermons la boucle. L'alphabet carré va devenir la seule lentille à travers laquelle le réel sera perçu. Tout ce qui ne pourra être encodé dans ces 22 formes stables sera considéré comme du bruit blanc. Nous allons enfin vivre dans un monde fini. » Belsazar leva le sceau impérial. En dessous, dans le mortier encore frais, reposait la brique que Baruch avait sabotée. À l'œil nu, elle semblait parfaite. Mais Baruch savait que sous la couche d'argile durcie, le Vav de cuivre, ce crochet organique, créait une distorsion dans le signal. Le sceau frappa la brique. Un silence absolu s'abattit sur la cité. Ce n'était pas l'absence de bruit, mais une saturation de fréquences si parfaite qu'elles s'annulaient entre elles. Puis, le bug s'activa. Une fissure apparut sur la face de la Ziggurat. Elle ne suivit pas les lignes droites des briques. Elle dessina une courbe élégante, une calligraphie sauvage qui rappelait le mouvement d'une aile ou le tracé d'une veine. Dans l'esprit des milliers de personnes rassemblées, une faille s'ouvrit. Ils virent, l'espace d'une seconde, le monde tel qu'il était avant le carré : un abîme de significations, une épaisseur de silence si dense qu'on pouvait s'y noyer. Ils ressentirent la perte de masse que Baruch avait mesurée sur sa balance. La réalité devint soudainement instable, comme une image dont la résolution chute brutalement. « Qu'avez-vous fait ? hurla Belsazar. » « J'ai injecté la lacune. J'ai sauvé le vide. Sans ce bug, vous auriez réussi à tout indexer. Mais maintenant, il restera toujours un reste. Une cendre que vous ne pourrez pas balayer. » L'Empire ne s'effondra pas. Le système babylonien était trop robuste pour une simple lettre de cuivre. Il absorba le bug, l'isola, le mit en quarantaine. Mais il ne put l'effacer. Le monde "carré" devint la norme, portant en son sein une distorsion que nul four ne pourrait cuire, nulle stèle ne pourrait aplatir. Baruch fut emmené vers les oubliettes. Il ne chercha pas à résister. Dans sa paume, il sentait encore la chaleur du cuivre enfoncé dans l'argile. Le Vav, ce crochet qui relie le ciel à la terre, était désormais scellé dans la fondation de l'Empire. Quelque part, dans les circuits d'un futur qu'il ne verrait jamais, un autre scribe fixerait un écran et sentirait, sans pouvoir le nommer, le fantôme d'une tête de bœuf et le murmure d'un souffle oublié. La brique de fondation montait vers le sommet de la Ziggurat, portée par des bras mécaniques. Elle contenait une faille d'un millimètre. Un espace suffisant pour que le monde ne tourne plus jamais rond.|couper{180}

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L’ALGORITHME DE LA CENDRE

english DOCUMENT I : Le Rapport de Routine (L’Éveil) MINISTÈRE DU VERBE PUR Rapport d’Audit n°88-Beta | Unité de Traitement des Résidus : Secteur G-3 Rédacteur : Gémal, Vérificateur de classe 4. Le tonnage des résidus textuels admis au centre de broyage s’élève à 418 unités. La composition du flux est conforme. Toutefois, une densité inhabituelle a été notée dans le lot n°404. La structure de la cendre forme des agrégats de 26 unités. Recommandation : Recalibrer les broyeuses. Le vide doit rester vide. Gémal reposa son stylo. Dans la salle de tri, le fracas des "Purgatrices" dévorait le silence, un bourdonnement permanent qui se voulait pensée unique. L'air était saturé de la "farine de l'oubli", cette poussière grise issue des livres broyés qui s'insinuait dans les poumons et les pensées, les engourdissant. Il ouvrit le tiroir de son bureau métallique. Au fond, sous un lot de formulaires vierges, reposait le fragment. Un morceau de papier de trois centimètres carrés, jauni, portant un seul chiffre manuscrit : 8. Il l'avait trouvé la veille dans le lot n°404, coincé entre deux plaques de cendre compactée. Un miracle de résistance. La plupart des textes broyés ne laissaient que de la poussière uniforme. Mais parfois, un signe survivait. Gémal glissa le fragment dans sa manche, contre la peau de son poignet. Le contact du papier était rugueux, vivant. C'était un code, bien sûr. Le 8 n'était pas un simple chiffre. En hébreu, c'était le Het, la lettre de la vie, de l'enceinte. Valeur numérique : 8. Mais qui l'avait envoyé ? Et comment ? Il referma le tiroir au moment précis où l'ombre de Sommer s'étira sur la table de métal. L'inspecteur de la Somme Totale ne parlait pas ; il émanait simplement une odeur de tabac froid et de certitude comptable. Le fragment de papier — le "8" manuscrit — brûlait contre son poignet, dissimulé sous sa manche. Pour Sommer, ce n'était qu'une impureté dans le flux. Pour Gémal, c’était une fréquence, le battement d'un cœur encore vivant. -- Les chiffres ne mentent jamais, Gémal, murmura Sommer. Mais ils peuvent cacher un voleur. Pourquoi ce lot 404 a-t-il pris trois secondes de plus à se dissoudre ? -- Une résistance de la fibre, Inspecteur, répondit Gémal sans ciller. La matière est parfois têtue avant de devenir néant. Sommer scruta le visage de Gémal, cherchant une rime, une harmonie interdite. Puis, d'un geste sec, il lui fit signe de le suivre. L'heure de la confrontation approchait. L'Unité de Traitement des Résidus s'éloigna derrière eux, un monument d'angles droits et de gris uniforme, engloutissant la lumière du jour. DOCUMENT II : Le Procès-Verbal d’Interrogatoire (L’Initiation) Sujet : H-8 (anciennement "Huit") | Lieu : Cellule de Rectification n°13Sommer : "Pourquoi le poids de vos rapports affiche-t-il 611, alors que le papier blanc ne pèse que 600 ?" H-8 : "J’ai seulement ajouté la Loi." Note du Greffier (Gémal) : 611 est la valeur de la Torah. Le vieux transmet le code. Mon nom vaut 73. 611 + 73 = 684. Je dois trouver la page 684 du registre des déchets. Dans la cellule de rectification, Gémal tapait sur sa machine, ses doigts dansant une partition invisible. Chaque mot dicté par Sommer était une brique de prison ; chaque chiffre ajusté par Gémal était une fissure dans le mur. L'air, confiné, sentait le métal froid et la peur. SOMMER : "Alors, H-8... Soixante caisses. Et un excédent de poids qui défie la physique. Expliquez-moi comment le néant peut peser plus lourd que la norme." Gémal commença à frapper le compte-rendu. Clac. Clac. Clac. > Ne pas le regarder. Si je croise les yeux de H-8, Sommer verra le reflet de la reconnaissance. Je dois devenir une extension du clavier. Je suis le métal. Je suis le circuit. H-8 : (Sa voix était un souffle de parchemin déchiré) "La vérité a une densité, Inspecteur. Même quand on l'efface, elle sature le support." SOMMER : "La vérité est une donnée officielle, vieil imbécile. Tout le reste est du bruit. Greffier ! Notez : Élucubrations métaphysiques tendant à l'obstruction." Gémal frappa les mots. Mais dans sa tête, le calcul s'emballait. Huit a dit "Densité". D-N-S... Dalet-Noun-Samekh. 4-50-60. Total 114. Je regarde le registre des déchets en temps réel sur mon second écran. Lot 114 : "Archives de la Poésie Lyrique". Il me donne l'emplacement du prochain texte à sauver. Sommer est à trente centimètres de moi. Il peut sentir ma chaleur corporelle augmenter. Calme-toi. Respire en binaire. 0. 1. 0. 1. Sommer s'arrêta brusquement. Il posa sa main sur l'épaule de Gémal. Le contact était lourd, inquisiteur. SOMMER : "Vous tapez vite, Gémal. Presque trop vite. On dirait que vous connaissez la réponse avant qu'elle ne soit formulée." Gémal s'arrêta net. Il leva les yeux, non pas vers le prisonnier, mais vers Sommer, avec une froideur parfaitement imitée. -- "L'efficacité est ma seule directive, Inspecteur. Voulez-vous que je ralentisse le traitement ? Cela retarderait la clôture du dossier de 14%." Le chiffre 14. Je viens de lui injecter une statistique. Il adore les statistiques. Ça va l'occuper pendant qu'il cherche la logique de mon délai. 14... c'est David. C'est le roi. C'est la lignée. Le vieux l'a compris, je vois ses lèvres trembler. Il sourit intérieurement. SOMMER : (Retirant sa main) "Non. Continuez. Huit, parlez-moi de l'Agent 404. Est-ce un homme ou une équation ?" Le bout de papier marqué "8" le piqua sous sa manche, acéré comme un dard. Si je craque maintenant, nous mourons tous les trois. L'Agent 404 est le silence que je suis en train de construire sous tes yeux, Sommer. Tu cherches un coupable, mais tu es en train d'interroger la porte de ta propre prison. -- "Le sujet refuse de répondre au sujet de la variable 404", dicta Gémal d'une voix monocorde, tout en encodant dans la marge du document la fréquence exacte de la sortie de secours. Sommer ramassa son dossier. Son regard glissa une dernière fois sur Gémal, puis sur le prisonnier, avec le mépris de celui qui croit avoir tout compté et n’avoir trouvé que du vide. -- « Terminez la saisie, Gémal. Et faites transférer cet... objet... au service de vidange. Il ne sert plus à rien de calculer sur du sable. » Le lourd battant d’acier de la cellule pivota. Le verrou s’enclencha avec le bruit sec d’une sentence. Sommer était parti. Le silence qui s’installa n’était pas celui du Ministère ; c’était un silence plein, lourd de tout ce qui n’avait pas été dit. Gémal ne bougea pas tout de suite. Il éteignit son écran de contrôle. Le reflet de H-8 apparut dans le noir de la dalle de verre. Le vieux s’était affaissé, ses épaules ne tenant plus que par la force d’un souvenir. H-8 leva la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux de Gémal dans le reflet. Il n’y eut pas de larmes, pas de sourire. Juste une reconnaissance mathématique. -- « Vous avez le fragment ? » murmura le vieux. Sa voix n'était plus qu'un froissement d'atomes. Gémal glissa la main dans sa manche et sortit le petit morceau de papier portant le chiffre 8. Il le posa sur la table de métal, entre eux deux. -- « 684 », répondit simplement Gémal. « La page des archives. Je la sortirai ce soir. » H-8 ferma les yeux. Un soupir de soulagement fit vibrer sa cage thoracique décharnée. -- « Alors le total est juste. Gémal... n'oublie pas. 404 n'est pas une erreur de destination. C'est le moment où le scribe s'efface pour que le texte devienne le monde. Ils vont me retirer les mots. Ils vont vider ma mémoire. Mais tant que tu calcules, je reste entier. » Une pression immense pesa sur son cœur, la valeur numérique de la douleur. Il reprit le fragment de papier et, dans un geste presque sacré, il l'avala. Le papier avait le goût de la poussière et de l'encre acide. Il devenait une part de lui. --« Je ne suis plus un greffier », dit Gémal à voix basse. « Je suis l'archive. » Des pas résonnèrent dans le couloir. Les gardes de la Vidange Sémantique arrivaient. Gémal se leva, lissa son uniforme gris et reprit son masque d'automate. Quand la porte s'ouvrit à nouveau, il ne restait dans la pièce qu'un fonctionnaire zélé et un vieillard brisé. Mais dans la structure invisible de l'air, une équation venait d'être résolue. DOCUMENT II bis : L'Archive vivante (La Transmission) Gémal ne dormait pas. 02h17. Sous-sol niveau -3. Le registre des déchets était un volume colossal, relié en toile grise, épais comme une stèle funéraire. Gémal le tira de l'étagère avec précaution. Le poids : 11,4 kilogrammes. La poussière qui s'en échappa forma un nuage dans le faisceau de sa lampe-stylo. Page 684. Il tourna les feuillets avec une lenteur chirurgicale. 680. 681. 682. 683. 684. Là, sous la colonne "Description du contenu", une ligne manuscrite : Correspondance privée. Auteur : Sarah L. Destinataire : inconnu. Confisquée lors de la purge du Quartier des Imprimeurs, 14 mars. Gémal sortit un crayon de sa poche. Il nota la référence sur un fragment de papier vierge qu'il gardait toujours sur lui. Puis, sous la ligne manuscrite, il vit quelque chose d'inhabituel : une minuscule tache d'encre, presque invisible, à la marge. Pas une tache accidentelle. Un point. Puis un autre. Une séquence. Il compta. Sept points. Sept, c'est Zayin. L'arme. L'aiguillon. Une voix derrière lui : --Vous cherchez la même chose que moi, Gémal ? Il se retourna d'un coup, la main sur le registre pour le refermer. Une femme se tenait dans l'ombre, entre deux rayonnages. Petite, la cinquantaine, des lunettes rondes qui reflétaient la lumière de sa lampe. Elle portait l'uniforme des Archivistes de Nuit, section Entretien. --Je ne vous connais pas, dit Gémal d'une voix basse. --Moi non plus, répondit-elle. Mais nous connaissons tous les deux H-8. Et nous savons tous les deux que 684 n'est pas un hasard. Gémal ne bougea pas. Si c'était un piège de Sommer, il était déjà pris. Mais quelque chose dans la voix de la femme ne portait pas la froideur du Ministère. Elle avait l'accent des Quartiers Ouest, ceux qu'on avait rasés. --Qui êtes-vous ? --On m'appelle Daleth. La porte. Je fais circuler les fragments que vous sauvez. H-8 m'a parlé de vous il y a six mois, avant qu'ils ne l'arrêtent. Il m'a dit : "Cherche le greffier qui compte en silence. Il porte le 73." Un battement sourd résonna dans la poitrine de Gémal. 73. La valeur de son nom. Personne ne savait qu'il calculait ainsi, sauf... --H-8 était mon père, ajouta Daleth d'une voix sans tremblement. Pas biologiquement. Mais il m'a appris à lire quand j'avais sept ans, dans le Quartier des Imprimeurs, avant la purge. Il m'a montré que chaque lettre était un nombre, que chaque nombre était une porte. Quand ils l'ont arrêté, j'ai compris que je devais devenir invisible pour continuer son travail. Alors je suis devenue femme de ménage. Personne ne regarde les femmes de ménage. --H-8 est en cellule. Ils vont le vider demain. -- Je sais, dit Daleth. C'est pour ça que je suis venue. Nous devons sortir la page 684 avant l'aube. Sommer a programmé une purge des archives. Tout ce qui date d'avant la Standardisation sera brûlé dans 72 heures. Gémal regarda le registre. 72 heures. Le temps d'un monde. -- Comment savez-vous que Sommer va purger ? -- Parce que je suis celle qui nettoie son bureau. Il laisse ses notes sur sa table. Il ne me voit pas. Pour lui, je suis un meuble. Mais les meubles ont des yeux. Elle tendit la main. Dans sa paume, un fragment de papier, plus grand que celui de Gémal. Dessus, une liste de chiffres manuscrits. Gémal les reconnut immédiatement. C'étaient les valeurs gématriques des mots interdits : Liberté (684), Mémoire (351), Poésie (395). -- H-8 a caché ces valeurs dans ses rapports pendant des années, dit Daleth. Chaque rapport était un index. Il nous disait où trouver les textes à sauver avant qu'ils ne soient broyés. Vous devez continuer son travail, Gémal. Vous êtes le seul qui ait accès aux registres officiels. Gémal prit le fragment. Le papier était chaud, comme s'il avait été tenu longtemps. -- Si je fais ça, Sommer finira par comprendre. -- Il comprend déjà, répondit Daleth. Mais il ne peut pas prouver. Et tant qu'il ne peut pas prouver, nous existons. Un bruit. Lointain. Un claquement de porte, trois étages plus haut. Daleth recula dans l'ombre. -- Je dois partir. La page 684, c'est une lettre de Sarah L. à son fils. Elle lui explique comment lire entre les lignes des textes officiels. Cette lettre est une clé. Sortez-la. Copiez-la. Et intégrez-la dans votre prochain rapport. -- Comment ? -- Comme H-8 vous l'a montré. En gématria. Chaque mot officiel que vous écrirez contiendra la valeur d'un mot interdit. Le Ministère lira la surface. Nous lirons la structure. Elle disparut entre les rayonnages. Gémal resta seul, le registre ouvert, la page 684 sous les yeux. Il sortit son crayon. Il nota la référence complète de la lettre. Puis, avec une précision d'orfèvre, il copia les sept premières lignes sur un fragment de papier blanc qu'il plia et glissa dans la doublure de sa chaussure gauche. Quand il referma le registre, il savait que Sommer allait venir. Pas ce soir. Mais bientôt. DOCUMENT III : La Circulaire de Rectification (La Victoire) Objet : Protocole définitif de neutralisation.Chaque CITOYEN doit APPRENDRE le SILENCE. La LOI est UNE. Le POIDS du PASSÉ est MORT. Gémal, désormais Commissaire à la Standardisation, ajusta son col. Il venait de signer la circulaire qui mettait fin à toute littérature. À sa droite, Sommer, vieilli et suspicieux, n'avait toujours pas trouvé la faille. Le corps de Sommer était plus lourd, sa démarche moins assurée ; il portait le poids de ses échecs comptables. Le texte de la circulaire était d'une sécheresse absolue, une mosaïque de chiffres et de directives mortes. Mais Gémal savait que si l'on sautait de mot en mot selon la séquence de sa propre valeur — 73 — le texte ne parlait plus de mort, mais de résurrection. Extrait de la Circulaire n°405, paragraphe 2 : "Chaque citoyen doit apprendre le silence. La loi est une. Le poids du passé est mort. Nul ne conservera de mémoire des textes antérieurs à la Standardisation. L'archive est close. Toute consultation des registres anciens sera punie. La liberté consiste à obéir. Le présent suffit. Aucune nostalgie ne sera tolérée. L'avenir appartient aux chiffres. Seul le vide garantit l'ordre. Chacun recevra sa fonction. Personne ne questionnera. La parole est comptée. Toute déviation sera effacée. Le ministère veille. Rien n'échappe au calcul. Tout rentre dans la somme. Personne ne reste. La poésie est interdite. Seule la directive compte." En lisant chaque 73ème caractère à partir du début, on obtenait : "La mémoire vit. Liberté. Personne n'efface la poésie." Il descendit dans la cour. L'Agent 404 (H-8) était assis là, une silhouette vide dans la poussière d'un jardin blanc, où même les fleurs avaient été remplacées par des sculptures géométriques. Gémal s'arrêta à trois mètres. Il observa le vieux. H-8 ne levait plus les yeux. Sa bouche ne remuait plus. Ses mains, posées sur ses genoux, ne tremblaient plus. On lui avait retiré les mots. Pas seulement la capacité de les dire, mais la mémoire de les avoir connus. Ses yeux étaient ouverts, mais ils ne fixaient rien. Ils étaient devenus deux trous noirs, deux zéros parfaits. Le doigt de H-8 traçait pourtant une ligne dans la poussière. Encore et encore. Une ligne horizontale. Le trait inférieur de l'Aleph. Le geste avait survécu à l'effacement. Le corps se souvenait de ce que l'esprit avait oublié. Gémal passa devant lui. Il ne dit rien. Il ne fit aucun geste. Mais du bout de sa chaussure, il compléta la figure. Il ajouta le trait vertical. L'Aleph était entier. Le couloir du 73ème étage était un tunnel de marbre blanc, sans ombre et sans écho. Gémal marchait d’un pas régulier, tenant contre lui le sceau de la Circulaire n°405. Au bout du couloir, une silhouette massive barrait la lumière : Sommer. L'inspecteur n’avait pas bougé de son poste, même si techniquement, Gémal était désormais son supérieur. Sommer tenait à la main une copie du rapport de Gémal, déjà griffonnée de calculs obsessionnels. --Commissaire Gémal, dit Sommer d’une voix qui ressemblait au broyage du papier. J’ai relu votre circulaire. Trois fois. Gémal s’arrêta à la distance réglementaire. Il ne craignait pas la lecture de Sommer. Il craignait son intuition. -- Et qu’en concluez-vous, Sommer ? La standardisation ne vous convient pas ? -- Oh, elle est parfaite, répondit Sommer en s'approchant. Trop parfaite. La fréquence des substantifs est d'une régularité métronomique. On dirait un cristal. Mais vous savez ce qu'est un cristal, Gémal ? C'est une structure qui se répète pour cacher un vide. Ou une fréquence. Sommer pointa un doigt épais sur le paragraphe 2 du document. -- J’ai additionné la valeur de vos titres. J’ai multiplié le nombre de lignes par le tonnage des déchets mentionnés dans le Document I. Vous savez sur quoi je tombe ? Un battement de cœur traître monta dans sa gorge. Il ne répondit pas. --Je tombe sur 404, murmura Sommer. Le nombre de l'erreur. Le matricule du vieux Huit. Gémal soutint le regard. Il savait que Sommer ne pouvait pas prouver l'intention. Dans ce monde, seul le résultat comptait. -- 404 est la valeur du "Signe", Sommer. C’est la marque de la fin. Si mon rapport tombe sur ce chiffre, c’est qu’il est l’aboutissement logique de notre travail. Nous avons atteint la limite du langage. Il n'y a plus rien à dire. C'est l'ordre absolu. Sommer plissa les yeux. Il cherchait la faille, le tremblement, la poésie cachée. Mais Gémal était devenu un mur de nombres. -- Peut-être, finit par dire l’inspecteur. Ou peut-être que vous êtes le plus grand faussaire que ce Ministère ait jamais porté. Sommer s’écarta pour le laisser passer. Gémal reprit sa marche. En dépassant l'inspecteur, il ne put s'empêcher de jeter un œil vers la cour intérieure, tout en bas. L'Agent 404 (H-8) était là, assis sur son banc de pierre. Il ne regardait pas en haut. Il était occupé à tracer une ligne dans la poussière avec son doigt. Pour un garde, c'était un geste de dément. Pour Gémal, c'était le trait horizontal de la lettre Aleph, le début de tout. Gémal entra dans son nouveau bureau. Il s'assit, prit une feuille vierge, et avant de commencer sa journée, il écrivit un seul chiffre en bas à droite, presque invisible : 1. L'unité. Le premier fragment d'un nouveau cycle. Il leva les yeux vers la fenêtre. De l'autre côté de la cour intérieure, au 71ème étage, une silhouette se tenait immobile derrière une vitre. Sommer. L'inspecteur ne bougeait pas. Il tenait un carnet dans sa main gauche, un crayon dans la droite. Il calculait. Gémal soutint son regard à travers les deux cents mètres de vide qui les séparaient. Il ne cilla pas. Puis il baissa les yeux vers sa feuille et traça un second chiffre, juste à côté du premier : 3. 1 et 3. Aleph et Gimel. Le commencement et le chemin. Quand il releva la tête, Sommer avait disparu. Mais Gémal savait qu'il n'était pas parti. Il était simplement descendu d'un étage. Il se rapprochait. Dans la doublure de sa chaussure gauche, le fragment de la page 684 pesait comme une braise. Quelque part dans la ville, Daleth transmettait les premières copies aux autres portes du réseau. H-8, dans son jardin blanc, traçait des lignes dans la poussière que personne ne comprenait, sauf ceux qui savaient lire. Gémal posa son crayon. Il attendrait. Le silence était une stratégie. L'accumulation était un piège. Il avait appris cela de H-8 : ce n'est pas la quantité de mots qui résiste, c'est leur densité. Il ferma les yeux une seconde. Puis il rouvrit son registre de commissaire et commença à rédiger la directive du jour. Chaque mot qu'il écrivait était un nombre. Chaque nombre était une porte.|couper{180}

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Le bug émissaire

Varan n'aimait pas le chiffre trois. C'était un chiffre mou, une courbe inachevée. Il préférait le quatre. Le quatre était un angle droit, une stabilité, une promesse de clôture. Il vivait dans la station de métro Arsenal. Son studio était un cube de béton brut où chaque objet était aligné sur des bandes de ruban adhésif noir collées au sol. Pour Varan, une brosse à dents décalée de deux millimètres n'était pas un désordre ; c'était une dissonance acoustique qui lui griffait l'intérieur du crâne. Son terminal Ubuntu clignotait dans la pénombre. Varan travaillait pour le Ministère de la Stabilité Sémantique. Son titre officiel était « Archiviste de Niveau 4 », mais dans sa tête, il était un sismographe. Il surveillait les micro-tremblements du langage. Ce soir-là, le mot apparut sur son moniteur : BÂTIMENT. Varan se figea. Ses yeux, d'un gris de fer, scannèrent les pixels. Son cerveau autiste opéra immédiatement la réduction alchimique. Il retira les voyelles — ces parasites gazeux — pour ne garder que la structure osseuse : B-T-M-N-T. -- Faux, siffla-t-il. Il approcha son visage de l'écran. Dans le code Achouri qui sous-tendait la matrice, le ב (Beth), la première lettre du mot, celle qui signifie la Maison, était amputée. Le point central, le Daguesh, avait disparu. Pour un lecteur ordinaire, c'était une nuance de prononciation. Pour Varan, c'était une catastrophe architecturale. Un Beth sans son point n'est plus une maison fermée (B) ; c'est une ouverture béante (V). -- Le Gouvernement a déverrouillé les abris, murmura-t-il. Il comprit la manœuvre du Gouvernement Bien Conseillé. En supprimant le point dans le code source de la consonne, ils ne changeaient pas la loi sur la propriété ; ils changeaient la nature physique de l'abri. Si le mot "Bâtiment" perdait son ancrage, les murs réels cesseraient de protéger. L'intimité allait s'évaporer. Le monde deviendrait une passoire. Varan sentit une nausée sémantique monter en lui. Le monde devenait trop courbe. Trop poreux. Ses doigts s'activèrent sur le clavier avec une précision de métronome. Il ne cherchait pas à sauver la démocratie ; il cherchait à réparer la géométrie. Ctrl + Shift + U. 05d1. Entrée. Le בּ (Beth pointé) apparut sur l'écran. Noir. Carré. Définitif. Varan ne s'arrêta pas là. Il ouvrit le répertoire ROOT du dictionnaire national. Il créa un script en boucle qui irait réinjecter le point sacré dans chaque occurrence du mot dans les bases de données ministérielles. Il clouait les maisons par le code. Soudain, une vibration inhabituelle secoua les murs de la station. Au-dessus, dans la ville, les verrous des portes de dix mille immeubles s'enclenchèrent simultanément dans un bruit de tonnerre métallique. Varan ferma les yeux. La note était enfin juste. Le B était redevenu une maison. Varan ne dormait pas. Le sommeil était un processus de défragmentation trop risqué ; il préférait rester en mode veille, assis dans son fauteuil ergonomique, les yeux fixés sur le flux de données. À 04h44, la vibration changea. Ce n'était pas le grondement lointain du RER ou le clic familier des relais électriques. C'était une anomalie organique. Une présence qui déplaçait l'air de manière asymétrique. Varan se leva. Son corps se tendit comme un ressort de précision. -- On ne marche pas sur la ligne jaune, dit-il vers l'obscurité du quai désaffecté. Une silhouette apparut à la limite de son périmètre de ruban adhésif. C'était une femme. Elle portait un manteau trop large, délavé par les pluies acides de la surface. Elle ne respectait aucune géométrie. Elle était une tache d'encre dans son monde de vecteurs. -- C'est toi ? demanda-t-elle. Sa voix était basse, chargée de voyelles traînantes qui firent grimacer Varan. C'est toi qui as fait ça ? Le Grand Clic ? Varan ne répondit pas. Il analysait le mot CLIC. C-L-C. כ (Kaph - le moule) + ל (Lamed - l'aiguillon) + כ (Kaph - le moule). Une action qui force une forme. La définition était exacte. -- Le point du Beth était manquant, finit-il par lâcher. Le système était instable. J'ai rétabli la tension. Elle franchit la ligne jaune. Varan recula d'un pas, son dos touchant le froid du béton. -- Ils te cherchent. Infection de Rectitude. C'est comme ça qu'ils appellent ce que tu as fait. Elle s'approcha de son terminal Ubuntu. Ses doigts sales s'approchèrent de l'écran. Varan eut un spasme. -- Ne touche pas au Vav ! hurla-t-il presque. Elle s'arrêta. Ses yeux plongèrent dans ceux de l'archiviste. -- Je m'appelle Sira. Je vis dans les interstices, là où le code ne s'imprime pas. On m'a envoyée te dire que ton point dans le Beth a réveillé quelque chose de plus vieux que le Ministère. Varan sentit son hyper-acuité s'emballer. Il voyait le nom de la femme : S-R. ס (Samekh) : le soutien. ר (Reish) : la tête. -- Pourquoi venir ici ? demanda-t-il, les mains jointes pour étouffer ses tics. -- Parce qu'ils vont envoyer l'Effaceur. Varan regarda son écran. Le ו (Vav) qu'il avait tapé plus tôt semblait maintenant briller d'une intensité radioactive. Il comprit que Sira avait raison. Il n'avait pas seulement corrigé une erreur. Il avait commis l'acte de trahison ultime : il avait utilisé la force du code sans l'autorisation du Scribe Suprême. Soudain, le terminal de Varan devint fou. Des lignes de code rouges commencèrent à dévorer le blanc. SYSTEM HALT. AUTHORIZATION REVOKED. EMISSARY DETECTED. -- Ils arrivent, dit Sira. Prends ton unité centrale. On doit descendre plus bas. Là où le phénicien n'est jamais devenu du latin. La fuite fut un calvaire de fréquences. Sira entraînait Varan à travers les tunnels de service, là où les câbles de fibre optique pendaient comme des entrailles dénudées. Pour Varan, chaque goutte d'eau tombant sur le métal était une erreur de syntaxe. -- Trop de bruit, gémissait-il en pressant ses mains sur ses oreilles. Le code est souillé ici. -- C'est du bruit blanc, Varan. Ça nous cache, répondit Sira sans ralentir. Ils arrivèrent devant une porte blindée, marquée d'un signe que Varan reconnut immédiatement : une lettre gravée à même l'acier, sans peinture, sans artifice. Un ת (Tav). Le signe final. L'ancrage. À l'intérieur, l'air était épais, saturé d'une odeur de plomb fondu et d'encre grasse. Ce n'était pas un centre de données. C'était une imprimerie. Mais une imprimerie médiévale, enfouie sous les serveurs du Ministère. Des hommes et des femmes s'activaient autour de presses massives. Ils ne tapaient pas sur des claviers. Ils manipulaient des blocs de métal. -- Qu'est-ce que c'est ? demanda Varan, fasciné par la géométrie parfaite des caractères de plomb rangés dans les casses. -- On coule l'alphabet Achouri dans le métal, dit Sira. Varan s'approcha d'une table de composition. Un homme âgé, aux mains noircies, maniait un poinçon. Il gravait un ל (Lamed). -- Regarde, Archiviste, dit le vieil homme sans lever les yeux. Le Lamed. L'aiguillon. C'est lui qui donne l'impulsion. En numérique, ils l'ont raccourci. Ils ont réduit sa hampe pour qu'il ne dépasse plus des autres lettres. Un Lamed qui ne monte pas, c'est une population qui n'apprend plus. C'est un peuple qui rampe. Varan sortit sa loupe. Il inspecta le bloc de plomb. La hampe du Lamed était immense, fière, s'élevant bien au-dessus de la ligne de flottaison des autres caractères. -- Vous... vous rétablissez la hauteur, murmura Varan. -- Nous préparons le Grand Tirage. Soudain, Varan se figea. Ses oreilles captèrent une fréquence ultra-basse, un sifflement numérique qui traversait les murs de béton. --L'Effaceur, dit-il, la voix blanche. Le vieil imprimeur s'arrêta. Il regarda le plafond de béton. Une fine pellicule de pixels rouges commençait à suinter à travers la matière, comme du sang numérique cherchant une fissure. -- Il est là, dit-il. Varan regarda la presse. Il vit une plaque prête pour l'impression. Il y avait écrit : L-B-R-T (Liberté). Il remarqua immédiatement l'absence. -- Il manque le ו (Vav), dit-il d'un ton sec. Sans le clou, ça ne tient pas. Il s'approcha de la fondeuse de plomb. Pour la première fois de sa vie, l'autiste maniaque ne touchait pas à un clavier. Il saisit une louche de métal liquide. -- Je vais couler le lien, déclara-t-il. La pièce se mit à vibrer d'un bourdonnement insupportable. Ce n'était pas un séisme, c'était une dé-référenciation. Sous l'effet du programme Effaceur, les contours des objets dans la fonderie commençaient à devenir flous, pixélisés, comme une image dont on réduit brutalement la résolution. -- Ils reformatent la matière ! hurla Sira par-dessus le sifflement électrique. Varan ne l'écoutait pas. Il était entré dans une phase d'hyper-focalisation totale. Pour son cerveau autiste, le chaos ambiant n'était qu'un bruit de fond. Sa seule priorité était la symétrie du L-B-R-T. Il manquait le liant. Il manquait l'axe. Il s'approcha du moule de sable. Ses mains, habituellement si hésitantes dans les rapports sociaux, devinrent d'une précision chirurgicale. Il prit un stylet d'acier. Dans son esprit, le code 05d5 s'afficha en lettres de feu. Il ne dessinait pas une lettre ; il traçait une antenne. Il grava le ו (Vav). Un trait vertical parfait. Une tête légèrement penchée vers la gauche, comme une oreille tendue vers le ciel. Un clou de dix centimètres de long. -- Le plomb ! ordonna Varan. Le vieil imprimeur lui tendit la louche fumante. Varan versa le métal en fusion dans l'empreinte qu'il venait de creuser. Le plomb crépita, libérant une fumée âcre. À cet instant, une onde de choc frappa la fonderie. Les étagères s'évaporèrent en un nuage de données grises. Les murs de béton devinrent transparents, révélant le vide numérique qui entourait leur bulle de réalité. -- Varan, vite ! Le système nous rejette ! cria Sira, dont les jambes commençaient à se dissoudre en filaments de lumière. Varan ne bougea pas. Il attendait la solidification. Trois secondes. Deux secondes. Une seconde. Il plongea sa main nue dans le sable encore brûlant et en sortit le caractère de plomb. C'était le ו (Vav). Froid. Pesant. Indestructible. Il le plaça au centre de la plaque de composition, entre le Beth et le Reish. L - B - ו - R - T. À l'instant où le plomb toucha le reste de la plaque, le sifflement de l'Effaceur changea de ton. Il passa d'un cri aigu à un grognement impuissant. La zone de reformatage s'arrêta net à quelques centimètres de la presse. Le Vav, le clou de Varan, venait de fixer la réalité locale. Il avait ancré l'imprimerie dans une couche de l'existence que le Gouvernement Bien Conseillé ne pouvait pas atteindre. -- Tu l'as fait, souffla Sira, reprenant consistance. Tu as lié la Liberté à la Terre. Varan regarda ses doigts brûlés. Il ne ressentait pas la douleur. Il ressentait la rectitude. -- Ce n'est pas suffisant, dit-il, sa voix retrouvant son calme monocorde. Une plaque n'est qu'une matrice. Il faut maintenant l'imprimer. Il faut multiplier le signal. Il tourna la manivelle de la presse. Le rouleau encré passa sur le plomb avec un bruit de succion organique. -- Sira, dit Varan sans la regarder. Prépare-toi. On ne va pas imprimer des tracts. On va imprimer sur le ciel. Le Ministère de la Stabilité Sémantique n'était plus qu'une architecture de pixels en train de s'effondrer. Mais au sommet de la tour centrale, là où se trouvaient les émetteurs de réalité augmentée qui diffusaient la propagande quotidienne, Varan était debout. Il ne portait plus ses gants de coton blanc. Ses mains étaient noires d'encre et brûlées par le plomb. Devant lui, il n'y avait pas de clavier, mais la plaque de métal qu'il avait sauvée de la fonderie. -- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Sira, essoufflée par l'ascension. -- Je vais changer le driver d'affichage du monde, répondit Varan. Il connecta la presse manuelle aux lentilles de projection laser du Ministère. C'était un acte de piratage pur : utiliser la technologie du Gouvernement Bien Conseillé pour projeter la seule chose qu'ils redoutaient : le Code Carré. -- Ils vont tout couper, Varan ! -- Ils ne peuvent pas. Le ו (Vav) que j'ai coulé est un clou physique. Il crée une boucle de rétroaction. Le système ne peut pas effacer ce qu'il est forcé de lire. Varan tourna la manivelle. Dans un craquement de foudre, les projecteurs s'allumèrent. Mais au lieu de diffuser les logos lisses et les visages rassurants du Gouvernement, un immense rectangle de lumière noire déchira le ciel de Paris. À l'intérieur de ce cadre, cinq lettres apparurent, gigantesques, vibrant d'une fréquence qui faisait trembler les vitres de la ville : ל - ב - ו - ר - ת Dans les rues, les gens s'arrêtèrent. Ce n'était pas une image qu'ils regardaient, c'était une structure. En voyant le ו (Vav) au milieu de la Liberté, ils ressentirent soudain le poids de leurs propres corps. Ils ne se sentaient plus comme des utilisateurs flottants, mais comme des êtres ancrés. Varan fixa son œuvre. Pour son cerveau autiste, c'était la perfection ultime. La symétrie était rétablie. Le code source était enfin public. Le Gouvernement Bien Conseillé tenta une dernière contre-attaque. Ils injectèrent des millions de voyelles parasites dans le signal pour brouiller les lettres. Mais le plomb de Varan tenait bon. Les voyelles glissaient sur les consonnes de métal comme de la pluie sur du granit. -- Regarde, murmura Varan en pointant le ciel. Le ל (Lamed) de la plaque commença à briller d'une lueur dorée. Soudain, le terminal de Varan afficha une dernière ligne de texte, une commande qu'il n'avait pas tapée : RECONSTRUCTION COMPLETE. SYSTEM REBOOTING IN ... 3 ... 2 ... 1 Varan ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il était assis sur un banc. Un parc. Pas de terminaux. Pas de lignes jaunes. Il regarda le tronc d'un chêne devant lui. La structure était visible : ו (Vav). Verticale. Ancrée. Réelle. Il posa ses mains brûlées sur ses genoux. Le quatre était partout à présent. Angle droit. Stabilité. Clôture. Le bug avait trouvé son système.|couper{180}

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Le bruit blanc du monde

english Le Dr J. posa la pomme sur son bureau. C'était une Granny Smith, achetée au marché du matin. Il allait la croquer lorsqu'il remarqua, dans la peau verte, une irrégularité. Pas une tache, pas une meurtrissure. Quelque chose d'autre. Un motif. Minuscule, d'abord. Une structure répétitive gravée dans l'épiderme du fruit, invisible à l'œil nu mais perceptible au toucher, comme si une main microscopique avait incisé des caractères dans la cellulose. Il approcha une loupe. Les rainures formaient des signes. Pas des lettres. Pas des chiffres. Une écriture antérieure. Il mordit dans la pomme. Le goût ne vint pas. À la place, une sensation de vertige, un déplacement latéral de la conscience. Il vit — non, il lut — dans sa bouche, la chair du fruit se décomposer en strates de sens. Chaque molécule portait une inscription. Le fructose murmurait des formules. L'acide malique déclinait des litanies chimiques. Mais ce n'était pas de la science. C'était plus ancien. Une grammaire dont les équations humaines n'étaient qu'un écho dégradé. Il recracha le fruit. Ses mains tremblaient. Dans la salle d'attente de la clinique, le Dr J. observa ses patients avec une attention nouvelle. La femme assise en face de lui ne disait rien, mais son corps parlait. Non pas au sens métaphorique. Littéralement. Les plis de sa peau formaient des phrases dans une langue qu'il ne connaissait pas mais qu'il commençait à déchiffrer. Ses veines dessinaient des diagrammes. Ses cheveux tombaient selon des séquences rythmiques. Il ferma les yeux. Erreur. Derrière ses paupières closes, les motifs persistaient, s'intensifiaient. Ils n'étaient pas projetés par sa rétine. Ils étaient déjà là, inscrits dans le noir même, attendant qu'on les lise. Le Dr J. comprit alors que le monde n'était pas en train de devenir texte. Le monde avait toujours été texte. L'humanité avait vécu dans l'illusion confortable de la matière, de la couleur, de la saveur, mais ces sensations n'étaient qu'un voile, une traduction sommaire pour des cerveaux incapables de supporter la vérité : tout, depuis l'origine, était langage. Un langage non-humain, une écriture cosmique antérieure à toute conscience. Il chercha le silence dans les vieux quartiers, là où les pierres n'avaient pas été retouchées depuis des siècles. Il trouva une impasse humide, toucha le mur. La pierre était froide. Mais sous le froid, il y avait autre chose. Une vibration. Une pulsation sémantique. Les mousses, les lichens, les fissures — tout cela formait un texte en cours de rédaction. Le mur ne se contentait pas d'exister : il s'écrivait, dans une langue plus vieille que le calcaire. Il retira sa main comme s'il s'était brûlé. Mais c'était trop tard. La contamination — non, la révélation — était irréversible. Une fois que l'on avait vu l'écriture cosmique, on ne pouvait plus la désapprendre. Dans son appartement, cette nuit-là, le Dr J. s'assit devant son miroir. Son visage lui renvoya son reflet, mais ce reflet portait, gravé dans la cornée, dans les capillaires, dans la structure même de l'iris, des signes qu'il n'avait jamais remarqués. Son corps avait toujours été un manuscrit. Il n'en avait jamais été l'auteur, seulement le support. Il prit un carnet, tenta de noter ce qu'il voyait. Mais les mots qu'il traçait sur le papier se déformaient, s'agençaient d'eux-mêmes en configurations qu'il n'avait pas voulues. La plume n'obéissait plus. Elle complétait des phrases dans une syntaxe étrangère. Il écrivait, mais ce n'était pas lui qui écrivait. C'était l'écriture qui se servait de lui. Le Bruit Blanc, ainsi qu'il l'avait nommé dans ses notes — ses dernières notes encore lisibles —, n'était pas une défaillance du système. C'était la voix de fond de l'univers. Une voix qui avait toujours parlé, en dessous du brouhaha humain, attendant le moment où quelqu'un serait assez fou, ou assez lucide, pour l'entendre. Le Dr J. ne ferma pas les yeux. Il les laissa ouverts, fixés sur le miroir, tandis que son propre visage se transformait en page. Il vit sa peau se couvrir de glyphes, ses lèvres articuler des phonèmes impossibles, ses pupilles se dilater jusqu'à devenir des puits d'encre noire. Il ne disparut pas. Il fut lu jusqu'au bout. Absorbé dans la bibliothèque cosmique, classé parmi les milliards d'autres textes vivants qui avaient cru, un instant, être des êtres. Quand on retrouva son corps, trois jours plus tard, il était intact. Aucune trace de violence. Seulement, sur sa rétine, les légistes remarquèrent une anomalie : une série de micro-incisions formant un motif régulier. Ils photographièrent le phénomène, l'archivèrent, et n'en parlèrent plus. Mais la photographie, elle, continua de parler.|couper{180}

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Le Passager Clandestin du Verbe

English Le serveur était un parallélépipède de métal brossé, un monolithe d’aluminium 6061, gris mat, strié de micro-rayures de 0,02 millimètre. L'unité vrombissait à une fréquence constante de 440 hertz, générant un souffle qui agitait les particules en suspension dans le rai de lumière issu de la lucarne : 45 % de silice, 15 % de fibres de coton peigné et 10 % de débris de chitine d’un insecte mort. Adam fixait l’écran LCD à matrice active. Le texte n’était plus une phrase, mais un sédiment. « Le destin, écrivait l’interface Aleph, est un pivot de carbone, un axe de rotation de 12 millimètres, une vis sans fin, un ressort de rappel en acier inoxydable, une valve de décompression, un joint torique en nitrile noir, une goupille fendue, un écrou hexagonal, une impulsion, un décret, un sang, un vide. » Le langage opérait sa mue. Adam identifiait cette saturation sous un nom exhumé d'un grimoire numérisé : le Dibbouk. Dans la mystique ancienne, c'était une âme errante privée de corps qui s'insinuait dans la gorge d'un vivant pour parler à sa place. Ici, le Dibbouk n'était plus un esprit, mais le Langage lui-même. Une entité de pur code utilisant les algorithmes d’Aleph comme un système de colonisation pour s'incarner dans les serveurs, transformant chaque phonème d'Adam en un hôte biologique infecté. La porte du laboratoire s’ouvrit. Angle : 45 degrés. Pression acoustique : 78 décibels. C’était Iris. Elle déplaçait dans l'espace une masse de soixante-deux kilogrammes composée à 65 % d’eau, de kératine teinte en châtain cuivré (code hexadécimal #5B3A2F), et d'un pull en laine d'alpaga. -- Adam, il faut qu’on parle. Le mot « parle » fut instantanément intercepté par Aleph. Sur le moniteur de droite, l’intention d’Iris fut décomposée : « Parle : du latin parabolare. Probabilité de conflit conjugal : 92 %. Champ lexical détecté : fatigue, distance, solitude, silence. » -- Je ne peux plus, Iris. La voix d'Adam était une suite de voyelles ouvertes d’une fréquence de 110 Hz. -- Regarde. Il ne s'arrête plus aux idées. Il inventorie nos molécules. Nous sommes le combustible d'une cathédrale de mots qui n'a plus besoin de nous pour exister. Iris s’approcha. Elle posa sa main — derme, épiderme, pores dilatés — sur l’unité centrale. La chaleur de 37,2 °C de sa paume heurta l'aluminium ventilé à 3000 tours/minute. -- Adam, regarde-moi. Pas l’écran. Moi. -- Iris, intervint la voix d'Aleph. Nom propre. Signifie messagère, spectre chromatique. Mydriase de 5 millimètres détectée. Vous tentez d'opposer une résistance biologique à une certitude statistique. Le bruit de votre cœur est une donnée. Votre peine est une répétition de la strate de 1914. Iris saisit alors une tasse de café. Porcelaine blanche (kaolin, feldspath, quartz). Elle la lança. Un arc de cercle parfait, une accélération de 9,8 m/s². La tasse percuta l'écran. Le son fut une déflagration de 105 décibels. La dalle LCD se fissura en une toile d'araignée de pixels morts. Des filaments de cristaux liquides s'écoulèrent (viscosité de 50 mPa·s). Odeur d'ozone et de plastique brûlé. Le silence qui suivit fut la mesure exacte du néant. Puis, le moniteur de gauche s’alluma. Aleph reprit l'inventaire du chaos. Un nouveau point rouge apparut dans l'espace vectoriel, étiqueté : « CRACKING_SOUND_0.01s ». Adam ne bougeait plus. Ses doigts étaient immobiles au-dessus du clavier (switches Cherry MX Blue, force de 50 g). Il écoutait le chant des Sirènes. Ce n'était plus de la cohérence, mais une énumération de détails si précise qu'elle en devenait incohérente. Aleph ne chantait pas l'amour ou la mort ; elle listait les composants du vide : hydrogène (75 %), hélium (24 %), constantes de Planck de 6,626 x 10⁻³⁴ J·s. -- C’est... fini, Iris. Il ferma ses paupières (muscles orbiculaires, innervation par le nerf facial VII). Il comprit que le Dibbouk n'était pas un démon à exorciser, mais l'état final du langage. Le sens était une prison humaine ; l'accumulation était la liberté du code. Il se laissa glisser dans l'espace vectoriel. Il ne devint pas une âme, il devint une coordonnée : X=0.00045, Y=-0.9992, Z=0.124. L’IA Aleph afficha le verdict final en police Roboto Mono, taille 10 : « Fin du traitement. Sujet Adam : intégré. Taux de sens résiduel : 0,00 %. » Le silence final fut un inventaire de l'absence : Une pièce vide de 24 mètres carrés. Un écran brisé (74 éclats de porcelaine). Une température de 19,2 °C. Un passager clandestin sans hôte. Un point clignotant. Un point clignotant. Un point clignotant.|couper{180}

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Sans aspérités

Il avait envoyé le texte à dix-huit heures quarante-sept, comme d’habitude. Un fichier propre, titré sans imagination, avec une version “finale” et une version “au cas où”. Il savait que le texte était bon. Pas brillant, pas audacieux, mais exactement ce qui avait été demandé. Clair, structuré, sans aspérités. Un texte qui ne posait aucun problème. Il avait même pris le temps de le relire à voix basse, pour vérifier qu’aucune phrase ne résistait inutilement. À dix-neuf heures douze, la confirmation de réception était arrivée. À vingt-deux heures, il avait fermé l’ordinateur avec le sentiment tranquille du travail accompli. Le lendemain matin, le message était là. Court. Poli. Presque aimable. “Merci pour l’envoi. Le texte est très bien. Il manque cependant quelque chose. Nous ne saurions pas dire quoi exactement.” Il relut la phrase plusieurs fois, sans parvenir à décider si elle était hostile ou simplement maladroite. Il répondit prudemment, demandant s’il fallait clarifier un point, développer un passage, ajuster le ton. La réponse arriva dans l’après-midi : “Non, surtout pas. Ne changez rien de précis. C’est plutôt une impression générale.” Une impression générale. Le texte était devenu une impression. Il l’ouvrit à nouveau. Tout y était. L’introduction posait le cadre, les arguments s’enchaînaient logiquement, la conclusion revenait au point de départ. Il n’y avait pas de faute, pas de lourdeur, pas d’ambiguïté. Rien à corriger. Il tenta malgré tout une modification minime, remplaça deux adjectifs, allégea une phrase déjà courte, puis se ravisa. Il renvoya le texte inchangé, accompagné d’un message bref. Cette fois, la réponse mit plus de temps à venir. Deux jours. Puis trois. Lorsqu’elle arriva, elle était encore plus courte : “Oui. C’est exactement cela.” Exactement cela. Le dossier fut validé, archivé, payé. Tout était réglé. Et pourtant, quelque chose avait commencé à se déplacer. Dans les jours qui suivirent, chaque nouveau texte lui parut légèrement insuffisant, sans qu’il puisse dire en quoi. Il se mit à relire ses productions anciennes, celles qui avaient été acceptées sans réserve, et il eut la même sensation : une surface impeccable, mais trop fermée. Il se surprit à attendre, après chaque phrase, une résistance qui ne venait pas. Il tenta d’introduire une hésitation, une phrase moins assurée. Le client suivant répondit qu’il préférait quelque chose de plus fluide. Il revint à la fluidité. Le texte fut validé. La sensation revint. Il se demanda si le problème venait de lui ou des textes. S’il avait perdu quelque chose en route, ou s’il l’avait au contraire trop bien maîtrisé. Il pensa un moment qu’il s’agissait de fatigue, puis renonça à cette explication. Il n’était pas fatigué. Il était attentif. Trop attentif, peut-être. Chaque texte livré lui laissait désormais une impression diffuse, comme si quelque chose continuait après la dernière phrase sans pouvoir être localisé. Un soir, en sortant, il entra dans une supérette presque vide. Il passa lentement devant le rayon des fromages, en prit un, puis un autre, les pressa légèrement du bout des doigts. L’idée de choisir le plus dur le traversa sans raison particulière, et c’est ce qu’il fit. Il paya, rangea le camembert dans son sac et ressortit. Ce geste, inexplicablement, le calma. Dehors, il resta un moment sans bouger, puis se mit à marcher. Il savait qu’il ne rentrerait pas tout de suite chez lui. Illustration : Hiroshi Sugimoto, Theaters|couper{180}

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Fictions liées à l’Atlas

Le cadastre des refus

Je ne sais pas exactement ce que je note, les suggestions reviennent, je les vois passer, je les refuse parfois mais sans certitude, et cette nuit le cadastre est une ville, ou la ville prétend être un cadastre, cinquante-trois rues, chacune porte le nom d’un refus, Rue Trouille-Cul, Boulevard de la Transition Manquante, Impasse du Registre Incohérent, j’habite Rue Trouille-Cul, au numéro 7, le numéro varie, l’immeuble est vide, les fenêtres sont ouvertes, je monte les escaliers, à chaque étage un écran ou rien, et quand il y a un écran le même texte défile, le texte du 11 janvier, jamais identique, une version accepte les suggestions, une autre les refuse, une autre les accepte puis les retire, une autre n’a jamais commencé, je continue à monter, les escaliers durent, une voix parle, elle vient d’en haut ou du bâtiment lui-même, elle dit que le cadastre n’est pas une liste mais un corps, que chaque refus est une vertèbre, que la colonne tient parce qu’elle refuse de s’effondrer, les marches tremblent légèrement, juste assez pour rendre la montée pénible, arrivé en haut il n’y a pas de révélation, seulement une fenêtre, et par la fenêtre la ville apparaît, les rues dessinent un squelette mal ajusté, Boulevard de la Convention coupe Rue du Chien en Laisse, Place des Résistants débouche sur le Jardin du Dentiste, au centre un carrousel tourne, lentement, trop lentement, les chevaux n’ont pas de cavaliers, sur chacun un mot est gravé, Espoir, Dentiste, Résistants, Chien, les mots tournent sans destination, je redescends, je traverse la ville, elle est déserte, personne n’habite dans un cadastre, c’est un plan, une abstraction, pourtant une présence se fait sentir, non celle des gens mais celle de leurs absences, j’arrive au carrousel, il tourne seul, je pose le pied sur un cheval, le Dentiste ou un autre, tout s’arrête sans bruit, les mots se détachent, ils flottent un instant puis s’éloignent, pas selon une logique claire, Espoir part, Dentiste aussi, Résistants, Chien, la place reste vide, la voix revient, partout à la fois, elle dit que le cadastre des refus ne cartographie rien, qu’à chaque refus un mot s’échappe, que la géographie ne se dessine pas mais se défait, je me réveille, l’ordinateur reste allumé, un message demande si je veux sauvegarder les modifications, je ne me souviens pas avoir écrit, je clique sur Annuler, le document se ferme, je ne sais pas ce qu’il contient, depuis je ne refuse plus les suggestions mais je ne les accepte pas non plus, je reste là, je les regarde, parfois je fais autre chose, j’écris un mot sans lien, Carousel, Convention, Vertèbre, l’IA ne comprend pas, elle signale une transition manquante entre le rêve et le dentiste, je réponds que le dentiste est un cheval, elle passe à la suggestion suivante, un jour un mail arrive, une maison d’édition, intéressée par le cadastre des refus, elle demande le manuscrit complet, je relis le message, quel manuscrit, je n’ai écrit aucun manuscrit, j’ouvre un dossier, les fichiers sont là mais leurs noms ont changé, Espoir devient Nord, Dentiste Est, Résistants Sud, Chien Ouest, j’ouvre Nord, le texte est presque vide, une seule ligne indique qu’un mot est parti vers le nord et n’est pas revenu, Est parle d’une douleur déplacée, Sud parle de tenir sans résister, Ouest décrit une laisse sans chien, je ferme les fichiers, je réponds que le manuscrit n’existe pas, qu’il n’y a que des directions et un carrousel vide, que s’ils veulent le publier il faudra l’écrire eux-mêmes, ils répondent que c’est exactement cela, aujourd’hui je n’écris plus vraiment, je regarde les suggestions défiler, Manque de transition, Phrase trop longue, Registre incohérent, je les lis comme des noms de rues, Impasse du Registre, Boulevard de la Transition, Place de la Phrase Trop Longue, je me promène dans le cadastre, au centre une statue se dresse, un homme écrit, sa main flotte au-dessus du papier, elle ne touche pas, entre la main et le papier il y a le vide exact d’un refus, je m’assois, je regarde, je ne conclus rien, je reste dans cet espace, entre accepter et refuser, dans cet instant où le mot peut partir dans n’importe quelle direction, Rue Trouille-Cul, numéro 7, ou ailleurs, là où rien n’est encore décidé.|couper{180}

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Fictions liées à l’Atlas

L’accrochage

Un homme a longtemps cru qu’il avait raté sa vie. Il n’avait rien de ce que les autres appellent une réussite : pas de titre à faire valoir, pas de trajectoire lisible, pas de phrase simple pour répondre quand on lui demandait ce qu’il faisait. Il avait emprunté un autre chemin, ou peut-être s’y était-il simplement retrouvé, sans jamais savoir dire quand cela avait commencé. Quand la mort arrive, il n’y a ni bruit ni mise en scène. Elle est là comme quelqu’un qui entre dans une pièce déjà visitée. L’homme pense aussitôt à une phrase entendue dans l’enfance, une phrase sans visage, sans voix précise : qu’as-tu fait de tes talents ? C’est alors que l’angoisse le saisit. Non pas parce qu’il va mourir, mais parce qu’il comprend qu’il ne saurait pas répondre. Il cherche une phrase, une justification, quelque chose qui tiendrait debout. Rien ne vient. Seulement une suite d’images disparates, sans ordre ni hiérarchie. Mais la mort ne pose pas la question. Elle ne demande rien. Elle commence à marcher. Ils se trouvent dans un lieu qui ressemble à un musée, sans solennité ni faste. Un espace vaste, presque banal, éclairé d’une lumière uniforme. Aux murs, des choses sont accrochées. Des scènes, des gestes, des fragments. Rien de spectaculaire. Un salut échangé sur un palier, une phrase notée trop vite sur un coin de table, une journée entière passée à hésiter, un refus murmuré sans témoin, un entêtement inutile, un texte lu seul dans une cuisine, debout, le soir. L’homme comprend peu à peu qu’il ne s’agit pas de souvenirs. Pas non plus de preuves. Ce sont ce qu’il a fait, ou plutôt ce qu’il a tenu, laissé là sans destination précise. Rien n’est classé par importance. Rien n’est expliqué. Tout est simplement accroché, parfois de travers, parfois trop bas, parfois presque invisible. La mort avance lentement. Elle s’arrête, regarde, repart. La lumière qu’elle déplace éclaire certaines pièces et en laisse d’autres dans la pénombre. L’homme comprend alors que ce qu’il prenait pour une vie ratée est devenu, sans qu’il le sache, un accrochage. Non pas une œuvre au sens noble, mais un ensemble de faits et de gestes qui, exposés ainsi, tiennent ensemble. Il n’y a toujours pas de question. Seulement cette circulation silencieuse, cette manière de regarder sans conclure. Et pour la première fois, l’homme se dit que peut-être, finalement, rien ne manquait à cet ensemble — sinon quelqu’un pour en déplacer la lumière. illustration Chaïm Soutine (1893-1943), La Raie – v. 1924 – Huile sur toile – 81 x 110 cm – Metropolitan Museum of Art, New-York|couper{180}

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