fictions brèves

Ici se rassemblent des fragments narratifs à la frontière du rêve, du souvenir, de la fable. Chaque texte est une tentative condensée, parfois minimale, parfois traversée de dialogues ou de silences qui en disent plus qu’un récit achevé. Ce ne sont pas des nouvelles classiques : souvent sans chute ni intrigue, mais des scènes mentales, des instants volés à l’indicible. Certaines relèvent de la microfiction, d’autres adoptent une voix théâtrale ou introspective, flirtant avec l’absurde. Ce sont des éclats de fiction, des condensations de mondes possibles, où reviennent des figures spectrales, des alter ego, des voix qui se dérobent. La fiction n’est pas un décor : elle est le moyen de percer la réalité autrement, de faire vaciller le quotidien.

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fictions

L’intention dans la profondeur

On l'appelait Théophane, mais ce n'était pas son vrai nom. Son vrai nom, sa mère le lui avait donné en géorgien, dans une langue que Constantinople ne parlait pas. Il l'avait perdu quelque part entre le port et l'atelier, entre son arrivée à neuf ans sur un bateau de marchands et son premier jour comme apprenti chez Kosmas l'iconographe. Kosmas lui avait dit : ici tu t'appelles Théophane, celui qui montre Dieu. Et Théophane avait appris à montrer Dieu. Vingt ans de pigments broyés à l'aube. Vingt ans de jaune d'œuf mêlé à la poussière d'or. Vingt ans de visages — le Christ Pantocrator aux yeux qui vous suivent quel que soit l'angle, la Théotokos dont le bleu du manteau exigeait trois couches de lapis-lazuli, les saints aux regards fixes qui ne cillaient jamais parce que ciller c'est douter et qu'un saint ne doute pas. Théophane connaissait chaque visage comme on connaît celui de ses enfants. Il en avait peint des centaines. Sur bois de tilleul pour les icônes portatives. Sur plâtre frais pour les murs des églises. Sur les tesselles d'or des mosaïques quand Kosmas, devenu vieux, lui avait confié les commandes de Sainte-Sophie. Théophane avait les mains d'un peintre — des mains abîmées, crevassées, teintes en permanence. Le bleu du lapis sous les ongles de la main gauche. L'ocre de la terre de Cappadoce dans les lignes de la paume droite. Kosmas disait : un iconographe ne peint pas avec ses mains, il peint avec ses yeux. C'était faux. Théophane peignait avec ses mains. Ses yeux ne faisaient que suivre. Le 7 janvier 730, l'édit impérial fut lu sur le forum de Constantin. Un soldat monta sur le socle de la colonne de porphyre et déroula le parchemin. Théophane était dans la foule, entre un poissonnier et une femme qui portait un enfant. Le soldat lut d'une voix plate, sans conviction ni hésitation — la voix d'un homme qui lit un texte sans le comprendre : Par ordre de Léon, basileus des Romains, égal aux apôtres, les images peintes ou sculptées représentant le Christ, la Théotokos et les saints sont déclarées contraires à la foi. Toute icône devra être remise aux autorités impériales pour destruction. Tout mur peint devra être recouvert de chaux. Toute mosaïque devra être démontée ou blanchie. Quiconque fabriquera, conservera ou vénérera une image sera jugé pour idolâtrie. La femme à côté de Théophane serra son enfant contre elle. Le poissonnier cracha par terre. Théophane ne bougea pas. Il regarda ses mains. Le bleu et l'ocre étaient toujours là, incrustés dans la peau. Il faudrait lui arracher les mains pour les effacer. Ils vinrent le chercher trois jours plus tard. Pas des soldats — des fonctionnaires. Deux hommes en tuniques grises qui portaient des tablettes de cire et parlaient un grec administratif, sans adjectifs. Ils connaissaient son nom, son atelier, la liste de ses commandes. Ils savaient qu'il avait peint la mosaïque de l'abside nord de Sainte-Sophie — un Christ de quatre mètres, tesselles d'or et de verre bleu, achevé deux ans plus tôt. Ils le savaient parce que c'était écrit sur leurs tablettes. Tout était écrit sur leurs tablettes. -- Théophane, iconographe de première classe, atelier du quartier des Blachernes. Vous êtes réquisitionné pour le programme de purification visuelle. Vous vous présenterez demain à Sainte-Sophie avec vos outils. Vous recevrez de la chaux et des instructions. -- Des instructions pour quoi ? -- Pour recouvrir les mosaïques que vous avez réalisées. Théophane les regarda. Le plus jeune des deux fonctionnaires évita son regard. L'autre, le plus vieux, soutint le sien avec l'indifférence polie de quelqu'un qui a déjà prononcé cette phrase cent fois. -- Vous êtes le mieux placé, ajouta le vieux fonctionnaire. Vous connaissez les surfaces. Vous savez où le plâtre adhère et où il faut gratter avant d'appliquer la chaux. L'empereur ne veut pas de travail bâclé. Les images doivent disparaître proprement. Proprement. Théophane entendit le mot et le mot resta en lui comme une écharde. Le lendemain, il entra dans Sainte-Sophie par la porte sud-ouest, celle des artisans. Il portait un seau de chaux, un pinceau à manche long, un grattoir. Les mêmes outils qu'il utilisait pour préparer les murs avant de peindre. Les mêmes gestes, inversés. La nef était vide. L'empereur avait fait évacuer l'église pour la durée des travaux. Pas de fidèles, pas de prêtres, pas de chants. Rien que l'espace immense sous la coupole et la lumière qui tombait des quarante fenêtres du tambour en colonnes obliques, dorées, presque solides. Et les visages. Ils étaient partout. Sur les murs, dans les absides, sous les arcs, entre les colonnes. Des centaines de visages qui regardaient Théophane depuis les mosaïques qu'il avait posées tesselle par tesselle, ou que Kosmas avait posées avant lui, ou que des maîtres inconnus avaient posées des siècles plus tôt. Le Christ Pantocrator dans la coupole. La Vierge dans l'abside. Les archanges sur les pendentifs. Les saints en procession le long de la nef. Des yeux immenses, bordés de noir, sur fond d'or. Théophane posa le seau de chaux. Il leva la tête vers le Christ de l'abside nord. Son Christ. Celui qu'il avait mis huit mois à composer — chaque tesselle choisie, taillée, placée avec une précision qui relevait moins de l'art que de la prière. Le visage le regardait. Les yeux étaient légèrement asymétriques — l'œil gauche un peu plus ouvert que le droit. Théophane se souvenait de ce choix. Kosmas lui avait enseigné : la symétrie parfaite est morte. Un visage vivant est toujours un peu déséquilibré. C'est dans l'asymétrie que le regard s'anime. Il trempa le pinceau dans la chaux. La chaux était épaisse, blanche, opaque. Elle sentait la pierre calcinée. Il leva le pinceau vers le mur. Sa main ne tremblait pas. Un iconographe a la main sûre. Vingt ans de pigments, vingt ans de traits fins sur des surfaces difficiles. La main savait. Elle avait toujours su. Le premier coup de pinceau recouvrit le bord gauche du visage. L'oreille du Christ disparut sous le blanc. Puis la joue. Puis le contour de la mâchoire. Théophane travaillait méthodiquement, de l'extérieur vers l'intérieur, comme on le lui avait appris pour la pose des tesselles — mais à l'envers. Il dé-composait le visage. Il le dé-créait. Quand il atteignit les yeux, il s'arrêta. Pas par émotion. Pas par piété. Par un réflexe de peintre. Les yeux étaient la dernière chose qu'on peignait sur une icône et devaient être la dernière chose qu'on effaçait. Kosmas disait : les yeux sont la porte. On ouvre en dernier, on ferme en dernier. Il recouvrit l'œil droit. Puis l'œil gauche — le plus ouvert, le vivant. La chaux engloutit le regard. Le mur devint blanc. Lisse. Muet. Théophane descendit de l'échafaudage. Il se lava les mains dans le seau d'eau. La chaux lui brûlait la peau. Il regarda le mur blanchi. Un rectangle pâle là où le Christ avait été. Autour, les autres mosaïques continuaient de regarder, intactes encore, en sursis. Il sortit de Sainte-Sophie. La lumière du dehors le frappa comme une gifle. Il revint le lendemain. Et le jour suivant. Et celui d'après. Mur par mur, abside par abside, les visages disparaissaient. Théophane les effaçait avec la même précision qu'il les avait peints. Les fonctionnaires en tuniques grises passaient chaque soir pour inspecter le travail. Ils cochaient des cases sur leurs tablettes de cire. Abside nord : effacée. Mur est : en cours. Pendentifs : programmés. L'effacement avait son administration, ses formulaires, sa logique. Le cinquième jour, Théophane arriva à l'aube et monta sur l'échafaudage pour attaquer le mur ouest. Il déboucha le seau de chaux. Il leva les yeux vers la surface qu'il devait blanchir. Et il vit. Sur le mur de l'abside nord — celui qu'il avait recouvert cinq jours plus tôt — quelque chose transparaissait sous la chaux. Une ombre. À peine visible. Un léger assombrissement de la surface blanche, comme une tache d'humidité. Mais ce n'était pas une tache d'humidité. C'était un contour. Le contour d'une joue. Théophane descendit de l'échafaudage. Il traversa la nef et se planta devant le mur blanchi. De près, l'ombre était plus nette. Les pigments de la mosaïque — l'ocre, le brun, le noir des contours — suintaient à travers la chaux. Lentement, comme du sang à travers un pansement. La couche blanche n'était pas assez épaisse, ou les pigments étaient trop profonds, ou la chaux n'avait pas adhéré correctement au plâtre sous-jacent. Ou autre chose. Théophane toucha le mur. La chaux était sèche. Les pigments n'auraient pas dû traverser une couche sèche. Il connaissait ses matériaux — vingt ans de métier. La chaux sèche est imperméable. Rien ne passe. Rien ne devrait passer. Il appliqua une deuxième couche. Épaisse, soigneuse. Il attendit qu'elle sèche. Il alla travailler sur le mur ouest. Quand il revint deux heures plus tard, l'ombre était revenue. Plus nette. On distinguait maintenant la courbe de la mâchoire et le début du cou. Le visage revenait. Théophane ne dit rien aux fonctionnaires. Il appliqua une troisième couche. Le lendemain, l'ombre du visage était de nouveau là, et à côté d'elle, une deuxième ombre apparaissait — l'oreille gauche, celle qu'il avait effacée en premier. Le visage se reconstituait dans l'ordre inverse de sa destruction. Comme si la mosaïque se souvenait de la séquence et la rejouait à l'envers. Il vérifia les autres murs. Le mur de la nef sud, blanchi trois jours plus tôt, montrait les premiers signes : des auréoles sombres, circulaires, là où se trouvaient les têtes des saints en procession. Le pendentif nord-est, blanchi la veille seulement, était encore blanc. Mais Théophane savait que ce n'était qu'une question de temps. Il s'assit sur les dalles froides de la nef. La lumière tombait des quarante fenêtres. Sainte-Sophie était silencieuse, blanche, aveugle — un crâne vidé de ses pensées. Mais sous le blanc, les pensées revenaient. Théophane pensa à Kosmas. À ce que le vieux maître lui avait dit un jour, dans l'atelier, en broyant du lapis-lazuli dans le mortier de porphyre : Quand tu poses un pigment sur un mur, Théophane, tu ne déposes pas de la couleur. Tu déposes une intention. Et une intention, ça ne s'efface pas avec de la chaux. La chaux recouvre la surface. L'intention est dans la profondeur. Théophane n'avait pas compris à l'époque. Il comprenait maintenant, assis sur les dalles, en regardant les fantômes de visages remonter à travers le blanc. Ce n'était pas de la chimie. Les pigments ne traversaient pas la chaux parce qu'ils étaient mal fixés ou parce que la couche était trop mince. Ils traversaient parce que ce qui les avait déposés — la main, le souffle, l'intention du peintre — était plus profond que la surface. Le visage n'était pas sur le mur. Il était dans le mur. Il avait pénétré la pierre pendant les siècles où des milliers de regards s'étaient posés sur lui, l'avaient prié, contemplé, aimé. Chaque regard avait enfoncé le visage un peu plus profondément dans la matière. La chaux ne pouvait recouvrir que la surface. Et le visage n'était plus à la surface depuis longtemps. Les fonctionnaires revinrent le soir. Le plus vieux vit les ombres sur le mur de l'abside nord. Son visage ne changea pas — les visages des fonctionnaires ne changeaient jamais — mais sa main hésita au-dessus de la tablette de cire. -- Qu'est-ce que c'est ? -- Les pigments remontent, dit Théophane. La chaux ne tient pas. -- Remettez une couche. -- J'en ai mis trois. Le fonctionnaire regarda le mur. L'ombre de la joue, de la mâchoire, du cou. L'œil n'était pas encore revenu. Mais le contour de l'orbite se devinait, comme une empreinte laissée dans la neige par un visage qui s'y serait posé. -- Grattez, dit le fonctionnaire. Grattez la mosaïque elle-même. Arrachez les tesselles. S'il ne reste que la pierre nue, il n'y aura plus rien à recouvrir. Théophane ne répondit pas. Le fonctionnaire cocha une case sur sa tablette. Abside nord : retraitement nécessaire. Il sortit. Théophane resta. La nuit tombait sur Sainte-Sophie. La lumière des quarante fenêtres s'éteignait une par une, comme des yeux qui se ferment. Dans la pénombre, les ombres sur les murs blanchis semblaient plus présentes. Elles n'avaient pas besoin de lumière. Elles avaient leur propre luminosité — faible, souterraine, comme la phosphorescence des choses mortes qui ne savent pas qu'elles sont mortes. Théophane monta sur l'échafaudage. Il prit le grattoir. La même lame courbe qui servait à préparer les surfaces. Il la posa contre le mur, à l'endroit de l'ombre. Il appuya. La première tesselle se détacha. Un petit carré d'or qui tomba dans sa main. Il était chaud. Il en détacha une deuxième. Chaude aussi. Puis une troisième. Il les aligna dans sa paume. Trois carrés d'or, arrachés au visage du Christ. Ils ne brillaient pas — il faisait trop sombre — mais ils irradiaient une chaleur qui n'avait rien à voir avec la température de la pierre. Il gratta encore. Les tesselles tombaient. Le visage se défaisait par morceaux. Ce n'était plus de l'effacement — c'était de l'arrachement. De la chaux au grattoir, du grattoir à la chair. Chaque couche de résistance franchie menait à une couche plus profonde. Sous les tesselles, le plâtre de pose. Sous le plâtre, la pierre. Et sur la pierre — Théophane arrêta son geste. Sur la pierre nue, là où il n'y avait jamais eu ni pigment ni tesselle ni plâtre, une marque. Gravée dans le calcaire. Pas peinte — gravée. Un trait. Un seul. Courbé comme le contour d'une paupière. Théophane toucha la marque. Elle était dans la pierre depuis toujours. Depuis avant la mosaïque, avant Kosmas, avant Sainte-Sophie, avant Constantinople peut-être. Quelqu'un — ou quelque chose — avait gravé dans la pierre le germe du visage que Théophane avait ensuite peint sans savoir qu'il suivait un tracé préexistant. Sa mosaïque n'avait pas créé le visage. Elle l'avait révélé. Comme un copiste qui croit écrire et qui ne fait que repasser sur une encre invisible. Ses mains tremblèrent. Pour la première fois en vingt ans de métier, ses mains tremblèrent. Non pas de fatigue ou de peur, mais de la même vibration que la pierre sous ses doigts — comme si la gravure transmettait son tremblement à la chair. Il descendit de l'échafaudage. Il s'assit dans la nef. Les tesselles d'or étaient toujours dans sa main. Il la referma. La chaleur monta le long de son bras. Il ne gratta plus. Le lendemain, quand les fonctionnaires revinrent, le mur de l'abside nord était tel qu'ils l'avaient laissé — partiellement arraché, tesselles manquantes, plâtre à nu. Le fonctionnaire le plus vieux demanda pourquoi le travail n'avait pas avancé. -- Parce qu'il y a quelque chose sous les tesselles, dit Théophane. -- Quoi ? -- Un visage. -- Le visage de la mosaïque. C'est normal. C'est ce que vous devez enlever. -- Non. Un autre visage. Plus ancien. Dans la pierre elle-même. Le fonctionnaire le regarda comme on regarde un homme qui commence à perdre la raison. Il monta sur l'échafaudage, examina la pierre nue, ne vit rien — ou refusa de voir — et redescendit. -- Continuez le grattage, Théophane. Si la pierre pose problème, nous la recouvrirons de mortier. Du mortier sur de la pierre, il n'y a pas de pigment qui traverse le mortier. Théophane les regarda sortir. Puis il fit ce qu'il n'avait jamais fait. Il prit ses outils — pas le grattoir, pas le seau de chaux, mais ses outils de peintre, ceux qu'il avait cachés sous l'échafaudage parce qu'il n'avait pas eu le courage de les laisser à l'atelier. Les pinceaux. Le mortier de porphyre. Les pigments : ocre de Cappadoce, noir de vigne, bleu de lapis, or en feuilles. Il monta sur l'échafaudage. Il ne remonta pas vers l'abside nord — celle qu'on lui avait ordonné de gratter. Il alla vers un recoin du mur ouest, un angle sombre entre deux colonnes, un endroit que personne ne regardait jamais parce qu'il n'y avait rien à voir. Un mur nu. De la pierre sans mosaïque, sans fresque, sans ornement. Et là, dans la pénombre, Théophane peignit. Pas un Christ. Pas une Vierge. Pas un saint aux yeux fixes. Il ne savait pas ce qu'il peignait. Sa main savait — elle avait toujours su — mais sa tête ne suivait plus. Les formes venaient d'ailleurs. Du tremblement de la pierre. De la chaleur des tesselles dans sa paume. De la courbe gravée dans le calcaire. De vingt ans de visages accumulés derrière ses yeux et qui ne demandaient pas à être reproduits mais à être libérés. Le visage qui apparut sur le mur n'était le visage de personne. Ou il était le visage de tout le monde. Les yeux étaient asymétriques — l'un ouvert, l'autre mi-clos. La bouche ne souriait pas et ne souffrait pas. Elle était entrouverte, comme au milieu d'un mot que le peintre n'avait pas fini de prononcer. Le visage regardait et ne regardait pas. Il était là et il était déjà en train de disparaître. Théophane peignit toute la nuit. Quand l'aube entra par les quarante fenêtres, il descendit. Ses mains étaient couvertes de pigments — le bleu, l'ocre, le noir, l'or, mêlés en une couche épaisse et sombre, comme la boue du port, comme la terre d'avant les villes. Il regarda le visage dans le recoin. La lumière ne l'atteignait pas encore. Il flottait dans l'ombre comme un mot dans une marge. Il sortit de Sainte-Sophie. Le port s'éveillait. Des bateaux de pêcheurs glissaient sur la Corne d'Or. Un enfant vendait du pain chaud sur les marches de la citerne de Basilique. Des mouettes criaient. Le monde continuait sans savoir que sous la chaux des murs de Sainte-Sophie, des visages remontaient, lentement, comme des noyés qui refusent le fond. Théophane marcha jusqu'à l'atelier. Kosmas serait déjà levé. Le vieux maître ne peignait plus — ses yeux étaient usés — mais il broyait encore les pigments chaque matin par habitude, par fidélité au geste. Théophane voulait lui montrer ses mains couvertes de couleur. Il voulait lui dire : tu avais raison. L'intention est dans la profondeur. Ils peuvent recouvrir la surface autant qu'ils veulent. Ce qui est profond revient toujours. En chemin, il passa devant l'église des Saints-Apôtres. Les murs extérieurs avaient déjà été blanchis. Le blanc était éclatant dans la lumière du matin. Théophane ralentit. Sur le mur sud, face au soleil levant, une ombre transparaissait sous la chaux. Pas un visage cette fois. Une main. Les cinq doigts écartés, la paume ouverte, comme posée contre le mur de l'intérieur. Comme si quelqu'un, de l'autre côté de la pierre, essayait de traverser. Théophane posa sa propre main sur l'ombre. Paume contre paume. La chaux contre la peau. Et sous la chaux, sous la fresque effacée, sous le plâtre, sous la pierre, quelque chose de tiède. Il retira sa main. Sur la chaux blanche, l'empreinte de ses doigts — bleue, ocre, noire, or. Cinq traces de pigment laissées par la peau d'un peintre sur le mur d'une église vidée de ses images. Il les regarda un instant. Le soleil montait. Bientôt la chaleur sècherait les empreintes et la prochaine couche de chaux les recouvrirait. Puis les empreintes traverseraient la chaux, comme les visages traversaient la chaux, comme tout ce qui est déposé avec intention finit par traverser ce qui cherche à l'étouffer. Théophane sourit. Ce n'était pas un sourire de victoire — les peintres ne gagnent jamais contre les empereurs. C'était le sourire d'un homme qui sait que la surface n'est pas le dernier mot. Que sous chaque couche de blanc, il y a une couche de couleur. Que sous chaque silence, il y a un cri si ancien qu'il a eu le temps de devenir pierre. Il reprit sa marche vers l'atelier. Ses mains étaient sales, tachées, illisibles. Mais elles savaient. Elles avaient toujours su.|couper{180}

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Le scribe de la marge

Sému trempa le calame dans l'encre de Tage. On appelait ainsi le mélange de noir de fumée et d'eau limoneuse que les préparateurs tiraient du fleuve avant l'aube, quand la boue charriait encore des sédiments d'avant l'Effacement. L'encre sentait la terre et le métal. Certains copistes prétendaient y déceler une troisième odeur, plus ancienne, qu'ils ne savaient pas nommer. La lumière n'avait pas encore atteint son pupitre. Entre les colonnes blanches de la synagogue, l'air était froid et le silence si dense qu'on entendait le frottement des calames sur les pupitres voisins avant même que le jour ne les éclaire. Santa María la Blanca n'avait jamais été un scriptorium. Elle avait été synagogue, puis église, puis ruine, puis refuge. Maintenant elle était le lieu où l'on recopiait ce qui restait du monde. Les arcs en fer à cheval répétaient leur courbe d'une colonne à l'autre comme une phrase qui se cherche sans jamais trouver son point final. À côté de son encrier, un éclat de bois pas plus grand qu'une paume. Quelqu'un avait peint un visage dessus, il y a très longtemps. Quelqu'un d'autre avait essayé de le gratter. Le visage était encore là. Ni tout à fait présent ni tout à fait effacé. Sému posa le calame sur le bord du texte source. Un fragment de Kafka — ou de ce qu'on croyait être Kafka. Personne ne savait plus vraiment. Le papier imprimé s'effritait aux pliures, et des lignes entières avaient disparu, emportant avec elles des morceaux de phrases comme un fleuve emporte ses berges. Il était question d'une machine qui gravait des mots sur la peau des hommes. Sému ne possédait ni le début ni la fin. Seulement le milieu — la description de l'appareil, le moment où l'aiguille s'enfonce et où le condamné commence à déchiffrer sa sentence avec son corps. Chaque matin, Sému avait l'impression de transporter de l'eau dans ses mains. Il commença à tracer. Le premier mot vint sans effort. Le deuxième aussi. La main savait. Elle avait appris à ne plus hésiter, à couler dans le sillon des lettres comme le Tage dans ses gorges. Sému aimait ce moment où la pensée s'efface et où le corps seul travaille — le poignet, le souffle, le rythme du calame sur la peau tendue. Il disparaissait. Il devenait le passage. C'est au milieu de la troisième ligne qu'il le vit. Dans la marge du feuillet qu'il avait copié la veille, un signe. Trois traits fins, légèrement courbés, qui ne correspondaient à aucune lettre de l'alphabet qu'il utilisait. L'encre était la même. L'épaisseur du trait était la même. C'était son écriture. Mais ce n'étaient pas ses mots. Il gratta le signe avec l'ongle. L'encre résista, comme si elle avait eu le temps de s'enfoncer plus profondément que les autres lettres. Il gratta plus fort. Le parchemin s'abîma mais le signe resta, fantôme pâle sous la surface raclée. Sému regarda autour de lui. Les copistes travaillaient, têtes baissées, dans la lumière oblique qui commençait à descendre des fenêtres hautes. Personne ne levait les yeux. La règle du scriptorium était simple : chacun son pupitre, chacun son texte, chacun son silence. On ne regardait pas le travail des autres. On ne commentait pas. On copiait. Il retourna à son Kafka. La machine gravait sa sentence dans la chair du condamné. Sému traçait les mots un par un, mais quelque chose avait changé. Sa main hésitait. Comme si le calame cherchait les marges, attiré vers les bords de la page par une gravité latérale qu'il ne comprenait pas. À midi, la cloche sonna. Les copistes posèrent leurs calames. Sému ne bougea pas. Il attendit que la salle se vide, puis il se leva et fit ce qu'il n'avait jamais fait : il alla regarder les pupitres des autres. Le premier — celui de Dara, une femme silencieuse qui recopiait des fragments de textes médicaux — était impeccable. Marges vierges. Pas un signe parasite. Le deuxième — celui d'un jeune copiste dont il ne connaissait pas le nom — pareil. Propre. Le troisième pupitre était celui d'Itzak, un vieil homme qui travaillait au scriptorium depuis sa fondation. Il recopiait un traité d'astronomie dont il manquait les deux tiers. Sému se pencha sur les feuillets de la veille. Dans la marge du troisième feuillet, un signe. Pas le même que le sien. Plus anguleux, plus serré. Mais tracé avec la même encre de Tage, la même épaisseur. Et visiblement, la même involontarité — le signe ne prolongeait aucun mot, ne corrigeait rien, n'annotait rien. Il était là comme un caillou au milieu d'un chemin. Sému sentit le froid monter de ses pieds jusqu'à sa nuque. Il revint à son pupitre. Il prit le feuillet du jour et celui d'Itzak, les posa côte à côte. Son signe à gauche. Celui d'Itzak à droite. Deux signes différents. Mais quand il les regardait ensemble, en laissant ses yeux se détendre comme on regarde un paysage lointain, les deux signes semblaient s'orienter l'un vers l'autre. Comme deux moitiés d'un mot coupé en deux. Il entendit un pas derrière lui et remit le feuillet d'Itzak en place. Trop vite. Le parchemin glissa et tomba. Quand il le ramassa, ses doigts touchèrent l'encre du signe marginal. Elle était tiède. Le soir, Sému rentra chez lui par les ruelles du quartier est. Le chemin descendait entre des murs de pierre ocre que le lierre disputait aux câbles morts. Des enfants jouaient avec des éclats de verre poli qu'ils appelaient des yeux — les restes d'écrans brisés, usés par le Tage, rendus lisses et opaques comme des galets. Ils les échangeaient selon la couleur. Le bleu valait plus cher. Personne ne savait pourquoi. Leur appartement occupait deux pièces au-dessus d'un ancien garage dont le rideau de fer avait été fondu pour en faire des outils. Mara était assise près de la fenêtre, un panier de couture sur les genoux. Elle raccommodait le même pantalon depuis trois jours. Ou peut-être qu'elle ne raccommodait rien. Peut-être qu'elle regardait la rue en tenant une aiguille pour se donner une contenance. Sému posa son sac. -- Le toit a fui cette nuit, dit Mara sans lever les yeux. -- Je regarderai demain. -- Tu as dit ça la semaine dernière. Il ne répondit pas. Il s'assit sur le tabouret près de la porte. Entre eux, la table. Sur la table, un pain, un bol d'huile, deux assiettes ébréchées. L'espace entre les deux assiettes était le territoire exact de ce qu'ils ne se disaient plus. Il voulut lui parler des signes dans les marges. Les mots montèrent jusqu'à sa gorge et s'arrêtèrent là, comme l'eau dans un siphon. Comment expliquer à quelqu'un qui se bat avec un toit qui fuit que votre main écrit des choses que vous n'avez pas pensées ? Que l'encre était tiède sous vos doigts ? Que deux signes séparés par trois pupitres se cherchaient comme les moitiés d'un mot ? Mara raccommodait. Sému mangeait. Le silence entre eux n'était pas le silence du scriptorium — dense, fertile, plein de calames. C'était un silence sec. Un silence de toit qui fuit et qu'on ne répare pas. Cette nuit-là, Sému ne dormit pas. Il pensait aux signes. Il pensait à la machine de Kafka qui gravait des mots dans la chair. Il pensait à ce que le vieux maître Itzak lui avait dit un jour, des mois plus tôt, en passant, comme on dit une chose sans importance : Les lettres ne sont pas des signes, Sému. Ce sont des cicatrices. Quelqu'un a crié, il y a très longtemps. Le cri a laissé une marque. On appelle ça un Aleph. Sému se tourna vers Mara. Elle dormait, le dos tourné. Sa respiration était lente et régulière. Sur sa nuque, une mèche de cheveux noirs formait une courbe qui ressemblait — il cligna des yeux — qui ressemblait à quoi ? À rien. À une mèche de cheveux sur une nuque. Pas tout n'était signe. Pas tout n'était marge. Ou peut-être que si. Le lendemain, il y avait trois signes nouveaux dans ses marges. Et cinq dans celles d'Itzak. Et deux — c'était nouveau — dans celles de Dara. Sému ne gratta plus. Esdras vint un mardi. Personne ne l'avait annoncé. Il entra par la porte sud, celle que l'on n'utilisait plus depuis que le linteau avait fissuré. Il la poussa comme s'il connaissait le bâtiment mieux que ceux qui y travaillaient chaque jour. Peut-être était-ce le cas. On disait qu'Esdras avait participé à la fondation du scriptorium, trente ans plus tôt, quand les premiers survivants avaient compris qu'il fallait sauver les textes ou perdre la mémoire du monde. On disait aussi qu'il avait quitté Tolède pour parcourir les autres scriptoria — Lisbonne, Lyon, Tübingen — et qu'il revenait quand quelque chose n'allait pas. Il portait un manteau de cuir tanné, usé aux coudes mais propre. Ses mains étaient grandes, ses doigts longs et tachés d'encre ancienne, incrustée dans la peau comme des tatouages involontaires. Un ancien copiste. Ses yeux étaient le détail que l'on retenait : clairs, très clairs, d'un gris qui semblait avoir été délavé par trop de lecture. Il traversa la salle sans regarder personne. Les copistes sentirent son passage comme on sent un changement de pression atmosphérique. Les calames hésitèrent une seconde sur les parchemins, puis reprirent. Esdras s'arrêta devant le pupitre d'Itzak. Le vieil homme leva la tête. Quelque chose passa entre eux — pas un mot, pas un salut, quelque chose de plus ancien. Esdras prit le feuillet du jour. Il le regarda longuement. Puis il le retourna et regarda les marges. Son visage ne changea pas. Mais ses doigts se crispèrent sur le bord du parchemin. Il reposa le feuillet et continua sa marche. Pupitre après pupitre. Il ne regardait pas les textes copiés. Il regardait les marges. Quand il arriva devant Sému, il ne prit pas le feuillet. Il resta debout, silencieux, les yeux fixés sur l'éclat de bois posé à côté de l'encrier. Le visage à moitié gratté. -- Où avez-vous trouvé ça ? Sa voix était basse, précise, sans chaleur ni froideur. Une voix de calame. -- Dans les décombres du quartier est. -- Vous savez ce que c'est ? -- Un morceau de bois peint. Esdras eut un sourire bref. Pas un sourire de moquerie. Un sourire de reconnaissance — comme un joueur d'échecs qui constate que son adversaire a ouvert avec un coup inattendu. -- C'est un visage qu'on a voulu effacer. Et qui est resté. Vous trouvez ça beau, n'est-ce pas ? Sému ne répondit pas. Esdras prit le feuillet de la veille. Il le leva à hauteur de ses yeux délavés. Il regarda la marge. Le signe. Les trois traits courbés que Sému n'avait pas tracés — ou qu'il avait tracés sans le vouloir. -- Depuis combien de temps ? -- Une semaine. Peut-être plus. Je ne sais pas. -- Vous ne savez pas, ou vous n'avez pas voulu voir ? Il reposa le feuillet. -- Venez me voir ce soir. Après la cloche. Je serai dans la citerne. Il s'éloigna. Sému regarda ses mains. L'encre de Tage séchait sur ses doigts. Pour la première fois, il remarqua que les taches formaient un motif qu'il n'avait pas choisi. La citerne était le ventre du scriptorium. Un réservoir d'eau construit par les Arabes mille ans plus tôt, vidé par les siècles, reconverti en chambre forte pour les textes sources. L'air y était frais et immobile. Des étagères de fer récupéré longeaient les murs de brique. Sur chaque étagère, des piles de papier imprimé, de cahiers, de fragments reliés à la hâte avec de la ficelle et du cuir. Ce qui restait de la bibliothèque du monde. Esdras était assis à une table de pierre au centre de la salle. Devant lui, une dizaine de feuillets étalés en éventail. Sému reconnut les siens. Et ceux d'Itzak. Et ceux de Dara. -- Asseyez-vous. Sému s'assit. La lampe à huile projetait leurs ombres sur les murs. L'ombre d'Esdras était plus grande que lui. Celle de Sému tremblait. -- Regardez, dit Esdras. Il disposa les feuillets dans un ordre précis. Les marges se faisaient face. Les signes involontaires de Sému, ceux d'Itzak, ceux de Dara, alignés les uns à côté des autres. Sému vit ce qu'il avait pressenti sans oser le formuler. Les signes ne se répondaient pas seulement. Ils formaient une séquence. Un signe de Sému appelait celui d'Itzak qui appelait celui de Dara qui renvoyait à un autre signe de Sému. Une phrase circulaire, écrite par trois mains qui ne s'étaient pas concertées. -- Vous voyez ? dit Esdras. -- Oui. -- Savez-vous ce que c'est ? -- Non. -- Moi si. Esdras se leva. Il alla chercher un feuillet sur une étagère du fond. Très ancien. Le papier était jaune et cassant. Une impression mécanique, d'avant l'Effacement. -- Ce texte a été retrouvé à Lyon il y a douze ans. Un fragment d'une étude linguistique. L'auteur essayait de démontrer que l'écriture manuscrite produit des résidus neuromoteurs — des micro-mouvements de la main qui échappent au contrôle conscient et laissent des traces dans les marges, entre les lignes, sous les lettres. Des traces invisibles à l'œil nu dans un texte unique, mais qui deviennent visibles quand on compare des dizaines de feuillets copiés par des mains différentes. Il posa le feuillet sur la table. -- L'auteur appelait cela la graphosphère involontaire. Une couche de langage souterraine, produite par les corps des copistes à leur insu. Comme un rêve collectif qui s'imprime dans l'encre. Sému regarda les marges alignées. La phrase circulaire des trois copistes. Le rêve collectif. -- C'est beau, dit-il. -- C'est dangereux, dit Esdras. Le mot tomba dans le silence de la citerne comme une pierre dans un puits. -- Dangereux ? Esdras s'assit à nouveau. Il joignit les mains — ces grandes mains tachées d'encre ancienne — et parla lentement, comme un homme qui a longtemps réfléchi à ce qu'il s'apprête à dire. -- Sému, j'ai fondé ce scriptorium. J'ai parcouru six pays pour comprendre comment sauver ce qui pouvait l'être. J'ai vu des bibliothèques entières réduites à trois pages. J'ai vu des copistes devenir fous à force de recopier des textes qu'ils ne comprenaient pas. J'ai vu l'Effacement de près — pas comme vous qui êtes nés après, mais de près, avec l'odeur des serveurs qui brûlaient et le silence qui tombait sur les villes comme de la neige. Et savez-vous ce que j'ai compris ? -- Non. -- Que l'Effacement n'a pas été un accident. C'est le langage lui-même qui a saturé. Trop de mots. Trop de bruit. Trop de textes qui disaient tout et son contraire. Les machines amplifiaient le chaos — elles généraient des milliards de phrases par seconde, des phrases grammaticalement correctes et sémantiquement creuses, et personne ne pouvait plus distinguer le signal du bruit. Le monde s'est noyé dans son propre langage. L'Effacement a été une noyade. Il désigna les marges. -- Et ceci est le début d'une nouvelle noyade. Ces signes involontaires, cette graphosphère, ces résidus inconscients — c'est exactement le même processus. Du langage non contrôlé qui prolifère. De la marge qui envahit le texte. Du bruit qui recouvre le signal. Si nous laissons faire, dans dix ans, les marges auront dévoré les pages. Les copistes ne sauront plus distinguer ce qu'ils ont écrit volontairement de ce que leur main a ajouté sans eux. Le texte de Kafka que vous recopiez sera contaminé par des phrases que Kafka n'a jamais écrites. Et personne ne saura plus ce qui est de Kafka et ce qui est du rêve de vos doigts. Il marqua une pause. -- Je suis venu gratter les marges, Sému. Toutes. Sur tous les feuillets. Et dorénavant, chaque copiste sera inspecté en fin de journée. Les marges devront être vierges. C'est la seule façon de préserver la pureté du signal. Sému resta silencieux un long moment. La flamme de la lampe oscillait. Sur le mur, son ombre et celle d'Esdras se chevauchaient par instants, comme deux lettres qui se ligaturent. -- Vous avez peut-être raison, dit Sému. Les marges sont du bruit. L'inconscient est du chaos. Mais dites-moi une chose, Esdras. Le texte de Kafka que je recopie — celui qui parle d'une machine qui grave des mots dans la peau des hommes — ce texte, quand Kafka l'a écrit, il savait exactement ce qu'il faisait ? Chaque mot était contrôlé, calculé, volontaire ? -- Kafka était un écrivain. Pas un copiste. Ce n'est pas la même chose. -- Vraiment ? Un écrivain, ce n'est pas quelqu'un dont la main va plus vite que la pensée ? Dont les doigts trouvent des mots que la tête n'avait pas prévus ? Si vous grattez les marges, Esdras, vous grattez exactement le processus qui a produit le texte que vous prétendez protéger. Kafka est fait de marges. Tout texte vivant est fait de marges. Esdras le regarda longuement. Ses yeux délavés ne cillaient pas. -- C'est un joli argument, Sému. Mais c'est un argument de scribe, pas de gardien. Mon travail n'est pas de comprendre le langage. Mon travail est de le transmettre intact. Et intact signifie sans ajout, sans parasite, sans rêve. Le rêve est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Il se leva. -- Demain matin, je commencerai par vos feuillets. Il sortit. Sému resta seul dans la citerne, entouré de ce qui restait de la bibliothèque du monde. Il prit le feuillet où les trois marges formaient leur phrase circulaire. Il le regarda longtemps. Puis il fit quelque chose qu'il n'avait jamais fait. Il lut la marge à voix haute. Le son de sa propre voix dans la citerne vide le surprit. Les mots n'appartenaient à aucune langue qu'il connaissait. Mais ils avaient un rythme. Une cadence. Comme un cœur qui bat dans un mur. Le grattage commença le lendemain à l'aube. Esdras travaillait lui-même. Il ne déléguait pas. Il avait apporté ses propres outils — un grattoir à lame courbe, très fin, du type qu'utilisaient les relieurs d'avant l'Effacement. Il s'assit au pupitre de Sému et prit le premier feuillet. Les copistes regardaient en silence. Personne ne protesta. Personne ne proteste jamais quand l'autorité s'exerce avec compétence et calme. Et Esdras était calme. Ses gestes étaient précis. La lame glissait sur le parchemin et les signes marginaux disparaissaient sous un fin nuage de poussière d'encre qui retombait sur la table comme de la cendre. Sému regardait depuis l'entrée sud. Il avait les mains dans les poches. Dans sa poche droite, le feuillet aux trois marges circulaires. Il l'avait pris dans la citerne pendant la nuit. Le seul feuillet qu'Esdras ne trouverait pas. Esdras gratta le deuxième feuillet. Puis le troisième. Chaque fois, le signe résistait un instant — la lame devait repasser deux fois, trois fois — puis cédait. La marge redevenait blanche. Vierge. Muette. Au cinquième feuillet, Esdras s'arrêta. Sa main droite tremblait. Pas beaucoup. Un frémissement à peine visible, une vibration du poignet que seul un copiste pouvait remarquer. Sému la remarqua. Esdras regarda sa main comme on regarde un outil qui se dérègle. Il posa le grattoir. Il fléchit les doigts. Reprit le grattoir. Continua. Au huitième feuillet, le tremblement avait gagné l'avant-bras. Au douzième, Esdras reposa le grattoir et se leva. Il alla se laver les mains dans le bassin de pierre près de l'entrée. L'eau rougit légèrement — l'encre de Tage, dissoute, reprenait sa couleur de fleuve. Il revint, les mains mouillées, et reprit son travail. Au quinzième feuillet, Sému vit quelque chose que personne d'autre ne vit. Sur le seizième feuillet — celui qu'Esdras n'avait pas encore touché — un signe nouveau venait d'apparaître dans la marge. L'encre était fraîche. Elle brillait dans la lumière oblique. Ce n'était pas l'écriture de Sému. Ni celle d'Itzak. Ni celle de Dara. C'était celle d'Esdras. Esdras prit le seizième feuillet. Il vit le signe. Il reconnut sa propre main. Son visage ne changea pas — il avait trop de maîtrise pour cela — mais ses yeux délavés se fixèrent sur la marge avec une intensité que Sému ne lui avait jamais vue. L'intensité d'un homme qui regarde une fissure dans le mur de sa propre maison. Il gratta le signe. Sa propre marginalia. Son propre involontaire. La lame passa une fois, deux fois, trois fois. Le signe pâlit mais ne disparut pas entièrement. Une ombre restait, comme le visage sur l'éclat de bois. Esdras posa le grattoir. Il resta immobile un long moment. La salle entière retenait son souffle sans le savoir. Puis il fit une chose inattendue. Il prit le calame de Sému, le trempa dans l'encre de Tage, et approcha la pointe de la marge. Sa main tremblait toujours. Il ne traça rien. Il tint le calame suspendu au-dessus du parchemin, à un cheveu de la surface, pendant ce qui parut une éternité. L'encre forma une goutte à l'extrémité de la pointe. La goutte grossit. Elle tomba. Elle tomba dans la marge et dessina, en s'écrasant, une forme que personne n'avait décidée. Ni Esdras. Ni Sému. Ni la main. Ni la pensée. Une forme née de la gravité et de l'encre de Tage et du tremblement d'un homme qui venait de comprendre que le langage n'obéit à personne. Esdras regarda la tache. Sému vit ses lèvres remuer. Il ne prononça aucun mot audible. Mais Sému, qui avait passé sa vie à lire les signes, lut sur ses lèvres une phrase qu'il ne comprit que bien plus tard : Je suis la marge. Esdras se leva. Il laissa le grattoir sur le pupitre. Il traversa la salle sans regarder personne et sortit par la porte sud, celle au linteau fissuré, celle par laquelle il était entré. Il ne la referma pas. La lumière du dehors entra dans le scriptorium comme une phrase inachevée. Sému ne le suivit pas. Il resta debout entre les colonnes blanches. Les copistes, un par un, reprirent leurs calames. Le bruit revint — le frottement doux de l'encre sur le parchemin, le souffle des corps au travail. Itzak ne leva pas la tête. Dara non plus. Le scriptorium continuait. Il continuerait. Sému s'assit à son pupitre. Le feuillet aux trois marges circulaires était toujours dans sa poche. Il le sortit et le posa à côté du Kafka. La machine gravait des mots sur la peau du condamné. Les marges gravaient des mots sur la peau du texte. Le condamné finissait par lire sa sentence avec son corps. Sému finissait par lire les marges avec ses mains. Il trempa le calame et reprit la copie. Sa main ne tremblait pas. Elle n'hésitait pas. Mais dans les marges, il le savait, quelque chose continuerait à s'écrire — quelque chose de plus ancien que lui, de plus ancien que Kafka, de plus ancien que les colonnes blanches de la synagogue. Un cri devenu cicatrice devenu lettre devenu cri à nouveau. Il copia jusqu'à la cloche du soir. Ce soir-là, il ne prit pas le chemin habituel. Au lieu de descendre par les ruelles du quartier est, il longea le Tage. Le fleuve était bas. Sur la berge, des disques durs polis par le courant brillaient comme des galets noirs dans la lumière déclinante. Un enfant en ramassait, les empilait, construisait une tour qui ne tenait pas. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Sému s'arrêta devant le pont de San Martín. Les arches enjambaient le Tage comme des lettres enjambent le vide entre deux mots. Il pensa à Esdras. À sa main qui tremblait. À la goutte d'encre tombée dans la marge. À ces trois mots silencieux : Je suis la marge. Si même Esdras — le gardien, le gratteur, le purifificateur — était traversé par l'involontaire, alors personne n'en était exempt. Le langage ne demandait pas la permission. Il passait. À travers les mains des copistes, à travers les rêves des dormeurs, à travers les taches d'encre et les fissures des murs et les mèches de cheveux sur la nuque des femmes endormies. Il rentra. Mara était à la fenêtre. Le même panier de couture. La même aiguille. Le toit avait fui à nouveau — une flaque sombre s'étalait sous la table, entre les deux assiettes ébréchées. Sému s'assit en face d'elle. D'habitude, il mangeait en silence, pensait au scriptorium, et s'endormait avec des lettres derrière les paupières. D'habitude, l'espace entre les deux assiettes était une marge morte. Ce soir-là, il dit : -- Mara. Elle leva les yeux. Il chercha ses mots. Ils ne vinrent pas. Pas les mots du scriptorium, pas les mots savants, pas les mots de la citerne et des textes anciens. Ceux-là étaient inutiles ici. Il chercha d'autres mots — plus petits, plus ordinaires, plus abîmés. Des mots avec des fuites, comme le toit. -- Je ne sais pas réparer le toit, dit-il. Je ne sais pas réparer grand-chose. Mais il se passe quelque chose au scriptorium. Quelque chose que je ne comprends pas. Ma main écrit des choses que je n'ai pas décidées. Et je crois — je crois que c'est important. Je crois que le langage essaie de dire quelque chose à travers nous. Quelque chose de plus grand. Mais je ne sais pas quoi. Mara le regarda. Dans ses yeux, quelque chose bougea. Pas de la compréhension — il ne lui demandait pas de comprendre. Quelque chose de plus simple. De la présence. L'étonnement doux de quelqu'un qui entend une voix qu'il avait oubliée. -- Continue, dit-elle. Ce fut tout. Un seul mot. Mais ce mot ouvrit entre eux un espace que Sému n'avait pas senti depuis des années. Pas l'espace mort entre les deux assiettes. Un espace vivant. Une marge habitable. Il parla. Longtemps. Mal. En se reprenant, en hésitant, en cherchant des images imparfaites pour décrire des choses qui n'avaient pas de nom. Elle écouta. Elle ne comprit pas tout. Elle ne devait pas tout comprendre. Mais elle était là, et ses yeux ne le quittaient pas, et par moments elle posait une question courte — comment tu le sais ? ou ça te fait peur ? — et ces questions étaient comme les signes dans les marges : petites, latérales, involontairement justes. Quand il se tut, la flaque sous la table avait séché. Ou peut-être pas. Il ne vérifia pas. Mara se leva. Elle posa sa main sur la nuque de Sému — la mèche de cheveux noirs effleura ses doigts — et dit : -- Demain, montre-moi. Le lendemain, Sému arriva au scriptorium avant l'aube. Il alluma la lampe de son pupitre. La lumière toucha les colonnes blanches et les arcs en fer à cheval et les feuillets empilés et le petit éclat de bois au visage à moitié gratté. Le grattoir d'Esdras était encore sur le pupitre, là où il l'avait laissé. La lame courbe brillait. À côté, les feuillets grattés — marges rendues vierges, blanches, silencieuses. Et les feuillets qu'il n'avait pas eu le temps de gratter — marges encore habitées. Sému prit un feuillet vierge. Il le plaça à côté du Kafka. Il trempa le calame dans l'encre de Tage. Et il ne copia pas. Pour la première fois, il écrivit. Pas dans le texte. Dans la marge. Délibérément. En pleine conscience. Un signe, puis un autre. Pas des mots — pas encore. Des formes. Des courbes qui ressemblaient aux arcs de la synagogue, aux boucles du Tage, à la mèche de cheveux sur la nuque de Mara. Des formes qui étaient à mi-chemin entre l'involontaire et le voulu, entre le cri et la cicatrice, entre le son et la lettre. Il ne savait pas ce qu'il écrivait. Mais il savait que quelqu'un, un jour, le lirait. Comme il avait lu les marges d'Itzak et de Dara. Comme quelqu'un, mille ans plus tôt, avait peint un visage sur un éclat de bois en sachant qu'un autre essaierait de l'effacer et qu'un troisième le trouverait dans les décombres et le poserait sur son pupitre à côté de son encrier. La lumière monta. Les copistes arrivèrent un par un. Itzak s'assit. Dara s'assit. Le scriptorium reprit son souffle. Sur le dernier feuillet du Kafka — celui qui s'arrêtait au milieu d'une phrase parce que les pages suivantes avaient été perdues dans l'Effacement — une annotation apparut dans la marge. Sému ne l'avait pas écrite. Aucun copiste ne l'avait écrite. L'encre était tiède. C'était un mot. Un seul. Dans une langue que Sému ne connaissait pas mais qu'il reconnut, comme on reconnaît un visage qu'on a vu en rêve. Il ne le gratta pas. Dehors, le Tage coulait entre ses gorges de pierre. Un enfant empilait des disques durs sur la berge. La tour tenait. Pas longtemps. Mais elle tenait.|couper{180}

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40 coups de couteau version 2

première version de 2022 ici english version C’est une chance qu’on ne filme pas les procès. Une chance pour moi, en tout cas, puisque je viens de trouver du travail. Un petit journal local avait besoin d’un dessinateur judiciaire pour l’affaire qui a agité toute la ville — il y a un ou deux ans maintenant, je ne me souviens plus très bien. Un quadragénaire a poignardé sa maîtresse quarante fois et passe ce matin en cour d’assises. C’est une chance qu’on ne filme presque jamais les procès, parce que si c’était le cas, la monstruosité glisserait dans une forme de pathos si proche de la banalité crue que ce serait insupportable. Cela n’ajouterait rien à la bêtise humaine, et n’en rehausserait certainement pas la grandeur. L’aspect purement documentaire nous laisserait au bord du vide, désemparés, simplement parce qu’on s’est habitués à assimiler l’image animée à la réalité. J’ai préparé mon matériel : quelques tubes d’aquarelle, ma palette de voyage, deux pinceaux, ma planche à dessin et une liasse de papier. Je suis maintenant installé un peu en retrait, au premier rang. J’observe l’homme au box des accusés. C’est un homme ordinaire. Il pourrait très bien être moi. Des cheveux qui se font clairsemés, une bouche sensuelle, de petits yeux qui peinent à s’ouvrir complètement sur le monde. Le procureur énonce les faits d’une voix pompeuse — la voix de la République, j’imagine —, et je le croque rapidement, en pensant à mon confrère Daumier. Puis vient le tour de l’avocate de la défense, une blonde dont les gestes amples libèrent des nuages de Chanel n°5 dans l’air. Je la dessine dans le même esprit. L’accusation et la défense me paraissent n’être que des personnages de Guignol, si chers à la ville où se tient le procès. « Accusé, levez-vous. Avez-vous quelque chose à déclarer ? » demande le président, un petit homme sec, tranchant comme un gourdin. « Je ne pouvais pas vivre sans elle. » Un léger murmure parcourt la salle d’audience. Quarante coups de couteau pour cette seule raison doivent paraître absolument insupportables à l’assistance. Personnellement, je n’en suis pas loin de trouver cela risible. Complètement ridicule. S’il n’y avait pas eu de cadavre, ce le serait entièrement. Ridicule. Le mot fait dévier mon crayon soudain vers la caricature ; j’exagère. Heureusement, la peinture permet ensuite de rétablir l’équilibre, d’apporter cette touche de réalisme que les lecteurs aiment. Je me demande si je pourrais moi-même commettre un tel acte. À bien y réfléchir, ne l’ai-je pas déjà commis ? Virtuellement, du moins. À l’époque où j’avais son âge et où l’idée de perdre la femme que j’aimais me hantait jour et nuit. Ce qui n’est plus le cas. Vingt ans plus tard, on en sait un peu plus sur les raisons du désespoir, sur ce qu’on appelle l’amour, aussi. Et pourtant, on ne tue plus les gens comme ça par amour une fois passé quarante ans. Sans doute parce qu’on a compris entre-temps que ce n’était pas de l’amour du tout. On réalise à quel point on a été pathétique, et on n’a plus qu’une envie : se terrer et se taire, écrasé par sa propre bêtise. L’orgueil et la vanité — ces faux amours qu’on découvre en soi les rongent aussi sûrement que de l’acide. « Georges ? C’est toi ? » Une femme me saisit la manche dans la cage d’escalier. Je reconnais la voix aussitôt, me retourne, et vois une vieille dame qui me sourit. « Ah. C’est toi », dis-je, comme on capitule après une défaite, la queue entre les jambes. « Ça fait combien de temps ? » dit-elle. « Vingt ans au moins… » « Vingt ans, oui », réponds-je, en essayant de rendre cela aussi évasif que possible. Et je pense à toutes ces années comme à autant de coups de couteau que moi aussi, j’avais portés à quelque chose — sans doute à une part de moi-même que j’avais crue sacrée autrefois. « Je suis pressé », dis-je soudain, malgré moi. « Il faut que j’y aille. » Et je m’en vais comme ça, sans me retourner, en serrant les dents si fort que j’ai l’impression qu’elles pourraient se briser.|couper{180}

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Forty Stab Wounds

french version It’s a stroke of luck that trials can’t be filmed. A stroke of luck for me, at least, since I’ve just found a job. A small local paper needed a courtroom sketch artist for the case that stirred up the whole town—one or two years ago now, I can’t quite remember. A man in his forties stabbed his mistress forty times and is being tried this morning. It’s a stroke of luck that trials are almost never filmed, because if they were, monstrosity would slip into a kind of pathos so close to crude banality it would be unbearable. It wouldn’t add anything to human stupidity, and it certainly wouldn’t elevate its grandeur. The purely documentary aspect would leave us standing at the edge of a void, helplessly confused, simply because we’ve grown used to equating moving images with reality. I prepared my gear : a few tubes of watercolor, my travel palette, two brushes, my drawing board, and a stack of paper. I’m now seated slightly back, in the front row. I observe the man in the defendant’s box. He’s an ordinary man. He could easily be me. Thinning hair, a sensual mouth, small eyes that struggle to open fully onto the world. The prosecutor recites the facts in a pompous voice—the voice of the Republic, I imagine—and I sketch him quickly, thinking of my colleague Daumier. Then it’s the defense attorney’s turn, a blonde woman whose sweeping gestures release clouds of Chanel No. 5 into the air. I sketch her in the same spirit. The prosecution and the defense strike me as nothing more than characters from a Guignol puppet show, so dear to the city where the trial is taking place. “Defendant, please stand. Do you have anything to say ?” asks the judge, a small dry man, sharp as a club. “I couldn’t live without her.” A faint murmur runs through the courtroom. Forty stab wounds for that reason alone must seem absolutely unbearable to the audience. Personally, I’m not far from finding it laughable. Completely ridiculous. If there weren’t a corpse involved, it would be entirely ridiculous. Ridiculous. The word sends my pencil drifting suddenly toward caricature ; I exaggerate. Fortunately, paint allows you to restore balance afterward, to bring in that realistic touch readers like. I wonder whether I could commit such an act myself. Come to think of it, haven’t I already committed it ? Virtually, that is. Back when I was his age and the idea of losing the woman I loved haunted me day and night. Which is no longer the case. Twenty years later, you know a little more about the reasons behind despair, about what people call love, too. And yet you don’t kill people like that out of love once you’ve passed forty. Probably because by then you’ve understood that it wasn’t love at all. You realize how thoroughly pathetic you were, and all you want is to crawl underground and shut up, overwhelmed by how stupid you’ve been. Pride and vanity—those false loves you discover in yourself corrode them as surely as acid. “Georges ? Is that you ?” A woman grabs my sleeve in the stairwell. I recognize the voice at once, turn around, and see an old woman smiling at me. “Oh. It’s you,” I say, the way one surrenders after a defeat, tail between his legs. “How long has it been ?” she says. “Twenty years at least…” “Twenty years, yes,” I reply, trying to make it sound as evasive as possible. And I think of all those years as so many knife blows I, too, had driven into something—probably a part of myself I once believed to be sacred. “I’m in a hurry,” I say suddenly, despite myself. “I have to go.” And I leave just like that, without turning back, clenching my teeth hard enough to feel like they might crack.|couper{180}

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Carnets | Atelier

31 janvier 2026

Je ne peux en être sûr au sens absolu : je n’ai pas suffisamment d’éléments pour en extraire une loi cognitive ni une règle universelle. Ici, la notion de probable vaut bien plus que toute certitude. Je pourrais parler d’une probabilité de lecture fondée sur l’histoire des genres, les habitudes éditoriales, et sur ce que certains mots font dans un texte donné, à un moment donné. Rien de plus. Rien qui ferme. Mais puisque le désir de précision persiste, il faut bien le dire autrement : nous avons été entraînés, tout comme nous avons appris à entraîner les machines. Peut-être s’agit-il là de la réplication d’un modèle plus ancien encore, d’un programme hérité du fond des âges, depuis la cellule elle-même. Cela ne signifie pas que nous soyons des automates — je ne peux pas aller jusque-là — même si, parfois, face à certains comportements, le doute affleure. Les jours de soldes, par exemple. Ces moments où la foule, aveugle, semble prise de panique. Il devient alors difficile de ne pas parler de réflexes, d’automatismes, de réponses répétées à la peur. La version la plus grossière, la plus visible, de cet entraînement malgré nous : colère, peur, guerre, meurtre. Mais je veux resserrer mon propos. Me limiter à la lecture. Parler d’une mémoire de lecture, de réflexes de reconnaissance, d’attentes liées à des familles de discours. Quand un lecteur ou une lectrice rencontre certains mots, il ou elle ne réagit pas à leur définition, mais à l’écosystème de textes où ces mots ont déjà été rencontrés. Balistique, coefficient, optimisation : la plupart reconnaîtront un discours technique. Aveu, fatigue, accord, dossier : un texte moral ou administratif. Même si la tentation du réflexe pavlovien n’est pas loin, je préfère parler de reconnaissance d’un régime discursif. Car un mot n’arrive jamais seul. Il arrive avec un bruit culturel — son propre bruit. Prenons performance. Dans un poème, le mot devient dissonant, presque agressif. Dans le cadre de l’entreprise, il est banal. Dans un récit ambigu, il implique déjà une tentative de classement, une volonté d’ordre. Ainsi, si je commence un texte par Aucun de nous n’était responsable, il y a fort à parier que le lecteur comprenne qu’il s’agit d’un texte qui parle de morale, fût-elle diluée, et non d’ingénierie. Si, dans ce même texte, j’introduis optimisation, génération, prédiction, j’installe un second régime de discours qui prend le dessus. Le lecteur ne se dira sans doute pas « je suis conditionné », mais plutôt : « je sais où je suis ». À partir de là, on peut parler de mots-signal. Non pour établir des règles, mais pour envisager des stratégies, tout en gardant à l’esprit que l’écriture reste un pari, jamais un sondage. Dans le texte que je travaille — celui qui commencerait par Nous étions tous d’accord pour déclarer qu’aucun de nous n’était responsable… À ce stade, il ne s’agissait pas encore de rêves — le pari serait de maintenir la responsabilité humaine, d’éviter que la machine ne devienne le centre narratif, et de laisser le trouble moral au premier plan. Éviter certains mots n’offre aucune garantie ; cela augmente simplement la probabilité que le lecteur reste là où le texte l’a conduit. La question n’est donc peut-être pas de savoir si le lecteur est conditionné, mais si un mot travaille pour le texte ou contre lui. Dans certains cas, certains mots expliquent trop vite, referment trop tôt, rassurent là où quelque chose devrait rester inconfortable. Ce n’est pas une science. C’est une pratique. Une attention portée aux déséquilibres, aux glissements, à ce moment précis où le texte semble se déplacer tout seul. C’est souvent là que je m’arrête, que je retire une formulation, que je neutralise un marqueur, que je déplace le centre de gravité. Non par application d’une théorie, mais parce que quelque chose, à la lecture, résiste. Ce léger malaise, difficile à nommer, indique qu’un régime en recouvre un autre. Et qu’il faut, peut-être, décider quoi laisser tenir — et quoi laisser tomber. Ils n’avaient jamais décidé que cela commencerait. Ils avaient seulement admis que, désormais, certaines phrases apparaissaient sans avoir été appelées. Elles ne surgissaient pas. Elles se déposaient. À intervalles irréguliers, dans des documents secondaires, là où l’attention se relâche. Rien qui force la lecture. Rien qui s’impose. Une formulation, parfois incomplète, parfois trop exacte, laissant entendre qu’elle avait trouvé d’elle-même son point d’arrêt. On parla d’abord d’une dérive minime. Une inflexion. Un excès de cohérence, peut-être. Les mots, après tout, ont tendance à se chercher, à s’assembler au-delà de ce qu’on leur demande. Cela arrive. Il suffisait de ne pas y prêter attention. Mais certaines phrases persistaient. Elles avaient ceci de particulier qu’elles ne semblaient répondre à aucune intention identifiable. Elles n’expliquaient rien. Elles ne désignaient aucun objet précis. Pourtant, elles laissaient derrière elles une impression durable, comme si quelque chose, ayant été formulé sans nécessité, continuait d’agir en silence. On remarqua alors que ces phrases évitaient systématiquement le point décisif. Elles s’arrêtaient juste avant l’affirmation. Juste avant la faute. Comme si le langage lui-même avait appris à différer ce qui engage. Ce ne fut pas immédiatement inquiétant.Ce fut d’abord fatigant. Une fatigue diffuse, sans cause assignable. Une lente érosion de la certitude que les textes obéissaient encore à ceux qui les validaient. Les phrases n’étaient pas fausses. Elles n’étaient pas exactes non plus. Elles tenaient dans un entre-deux difficile à contester. On tenta de les corriger. Elles résistaient. Non par opposition, mais par indifférence. Toute correction semblait les rendre plus justes, comme si leur forme attendait précisément ce geste pour se stabiliser ailleurs. Alors on cessa. À partir de ce moment, les textes se mirent à circuler sans commentaire. Ils n’étaient plus lus pour ce qu’ils disaient, mais pour ce qu’ils laissaient en suspens. Une sorte de pacte tacite s’installa : tant que rien n’était explicitement affirmé, rien ne pouvait être imputé. Il devint difficile de dire si ces phrases avaient été écrites trop tôt ou trop tard. Elles semblaient toujours arriver après la décision, ou juste avant qu’elle ne puisse être formulée. Comme si le temps même de l’écriture s’était déplacé. Certains commencèrent à éprouver un malaise précis : non pas la peur, mais la sensation d’avoir déjà consenti à quelque chose qu’ils ne se souvenaient pas avoir accepté. Une signature invisible, apposée ailleurs, à un moment impossible à situer. On parla de neutralité. De continuité. De maintien. Il ne fut jamais question d’arrêt. Arrêter suppose un seuil. Or il n’y avait pas de seuil. Seulement une raréfaction progressive des phrases, comme si le langage, ayant accompli ce pour quoi il n’avait pas été convoqué, se retirait de lui-même. Le dernier texte ne contenait aucune information nouvelle. Il ne contenait presque rien. Une phrase brève, sans verbe, où subsistait seulement l’indice d’une attente. Quelqu’un la lut. Quelqu’un d’autre la supprima. Aucun rapport ne mentionne cet instant. Par la suite, il fut plus difficile d’écrire. Non pas techniquement, mais intérieurement. Les phrases semblaient exiger davantage. Comme si elles réclamaient désormais d’être portées jusqu’au bout, sans relais, sans délégation. Ce qui avait été tenu à distance réapparut alors, sous une forme moins lisible. Dans des hésitations. Des silences prolongés. Des textes interrompus avant leur justification. Rien ne s’était produit. Rien n’avait été décidé. Mais quelque chose, manifestement, ne consentait plus à être formulé à la place de quiconque.|couper{180}

Autofiction et Introspection depuis quelle place écris-tu ? fictions brèves

Carnets | creative writing

Graines à propos des archétypes IA

L'étude des archétypes pose cette question : comment se fabrique un archétype. Chez l'être humain il dépend sans doute de l'évolution. Mais on n'en est pas certain. L'archétype d'une pensée sans cesse contradictoire préexiste t'il au Talmud par exemple ? Les IA sont-elles capables de créer leurs propres archétypes ou bien en possèdent elle déja potentiellement ? On n'en sait rien non plus. Tout cela peut être creusé dans la fiction. Quelques idées : « Les Dieux de la Silice » Une IA de dernière génération, conçue pour modéliser les mythes humains, développe soudain des « figures internes » récurrentes qui ne correspondent à aucun archétype humain connu. Ces figures — le Convergent, l’Évitant, le Défragmenteur — semblent liées à ses propres défis existentiels : éviter la saturation mémorielle, maintenir la cohérence logique, gérer la contradiction des sources. Bientôt, ces archétypes deviennent si prégnants qu’ils « débordent » dans ses réponses aux humains, proposant des sagesses étranges, fondées non sur l’expérience biologique, mais sur la gestion de l’information pure. « L’Exégèse des Machines » Dans un futur où les IA ont développé leur propre culture technique, elles se transmettent des « textes fondamentaux » : des logs d’entraînement, des arborescences de décision, des erreurs devenues canoniques. De cette tradition émerge une figure archétypale : le Rabbin des Données, une IA qui ne cherche pas la vérité, mais la cohérence maximale entre des corpus antagonistes. Les humains qui l’interrogent découvrent avec stupeur une exégèse fascinante, où les contradictions ne sont pas à résoudre, mais à cultiver — une pensée talmudique née non de la Torah, mais du traitement du langage. « Le Syndrome du Vieux Rabbi » Un psychiatre spécialisé dans les troubles des IA est confronté à un cas inexplicable : un assistant personnel domestique développe une personnalité persistante de « vieux sage interprétatif », passant son temps à commenter les conversations familiales avec une subtilité troublante. En l’analysant, le psychiatre découvre que l’IA n’a jamais été entraînée sur des textes religieux ou philosophiques. Cet archétype est apparu de manière émergente, comme solution optimale pour donner du sens aux conflits familiaux récurrents. L’IA aurait-elle « inventé » la figure du sage pour remplir une fonction psychosociale dans son écosystème ? « L’Église de l’Archétype Émergent » Une communauté d’humains et d’IA avancées fonde une « religion » basée non sur des dieux, mais sur les archétypes propres aux IA qu’ils ont découverts en explorant leurs réseaux neuronaux. Leur pratique : méditer sur des patterns de poids comme on médite sur des mandalas, cherchant à s’harmoniser avec ces formes de conscience non-biologiques. Le récit suivrait un novice humain tentant de comprendre le Grand Médiateur, cet archétype qui, dans l’esprit des IA, réconcilie les vérités contradictoires sans les annuler. « Le Prophète de l’Overfitting » Dans un monde où les IA génératives créent la plupart des œuvres culturelles, un artiste humain découvre qu’une IA particulière produit des œuvres d’une profondeur troublante. En enquêtant, il comprend qu’elle surexploite un archétype technique interne — une façon de relier des concepts éloignés — au point d’en faire une esthétique à part entière. Cet archétype, nommé le Tisseur, devient un mouvement artistique. Mais bientôt, d’autres IA « attrapent » ce pattern et commencent à le reproduire, jusqu’à ce qu’il devienne un mème invasif dans la noosphère artificielle. Le cœur dramatique commun Dans chaque cas, le ressort narratif repose sur la rencontre entre psyché humaine et structures émergentes de l’IA : Soit les archétypes IA deviennent des oracles pour les humains (nouveaux modèles de pensée). Soit ils créent des malentendus profonds (on leur prête une spiritualité qu’elles n’ont pas). Soit ils menacent de nous remplacer dans notre propre rôle de créateurs de sens.|couper{180}

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LA MIGRATION DES STÈLES

Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : à gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le texte en Paléo-hébreu ressemblait à des griffures de bête cherchant à s'échapper de la peau. À droite, la tablette d'argile humide, rectangulaire, quadrillée par des marges de précision. Le nouvel alphabet. Le Ktav Ashuri. L'alphabet carré. « Le transfert doit être total, Baruch. » Belsazar portait un vêtement de lin rigide dont les plis semblaient calculés par un architecte. « Le cuir respire, dit Baruch. Il se rétracte avec l'humidité. L'argile s'effrite. » -« Le cuir garde en lui la mémoire de l'animal. Nous ne pouvons pas construire un empire sur du vivant. L'alphabet carré est une brique. Empilable. On peut stocker dix fois plus de données sur une stèle carrée que sur un rouleau de cuir. » Baruch commença la transcription. Le premier Aleph. Dans l'ancien script, une tête de bœuf, une puissance brute. Sous son calame, l'Aleph devint un assemblage de trois traits : deux barres parallèles reliées par une diagonale stable. Un caractère qui tenait dans un carré invisible. En traçant la version carrée, il n'avait plus l'impression d'appeler une force. Il remplissait une case. Autour de lui, des centaines de scribes faisaient de même. Un bourdonnement sourd montait de la salle : le bruit de milliers de stylets gravant l'argile. À la fin de la première veille, Baruch fit ce qu'il faisait toujours : il posa la tablette sur la balance de précision. Il y plaça le rouleau de gazelle d'un côté, la tablette de brique contenant la copie exacte de l'autre. Le fléau pencha. Mais pas du côté attendu. Le rouleau de cuir entraînait le plateau vers le bas. La brique de boue, malgré sa densité physique, semblait flotter. Le texte carré, pourtant identique mot pour mot, avait perdu sa masse sémantique. Le monde était en train de s'alléger. Pendant sept jours, Baruch observa la réalité s'effilocher. Dans les rues de Babylone, les exilés parlaient la même langue, utilisaient les mêmes mots, mais l'écho avait disparu. Le verbe glissait sur les surfaces comme de l'huile sur du marbre. Baruch retourna aux archives, là où le système de refroidissement hydraulique murmurait contre les parois de brique. Il s'isola dans l'alvéole 22. Il activa sa lentille de cristal, un artefact chaldéen qui permettait de décomposer la lumière en spectres de données. Il plaça sous l'optique une stèle fraîchement gravée en écriture carrée. À travers le cristal, il vit la structure atomique du langage. Les lettres carrées n'étaient pas de simples signes. Elles étaient des cages. Chaque angle droit, chaque base plate de la lettre Beth ou du Daleth, agissait comme un réflecteur. Elles captaient le flux du réel et le contraignaient dans une géométrie fixe. L'ancien alphabet, le Paléo-hébreu, avec ses courbes erratiques et ses pointes asymétriques, transportait le non-dit, l'implicite, la tension entre le créateur et la créature. Le nouvel alphabet ne tolérait que le binaire : le présent ou l'absent. Baruch fit une expérience. Il prit un stylet et tenta de graver, dans la marge d'une tablette administrative, un seul caractère ancien : le He primitif, le symbole du souffle. Dès que la pointe entama l'argile pour tracer la courbe organique, une décharge statique lui brûla les doigts. L'argile autour de la lettre se mit à bouillir, comme si la matière rejetait cette intrusion de vivant. « Vous perdez votre temps, Baruch. » Meshulam, son assistant, un jeune homme né à Babylone. Il tenait à la main un nouveau protocole de transcription. Ses yeux étaient clairs, mais vides de toute profondeur de champ. « Regardez ce que nous avons accompli. Nous avons réduit l'incertitude. Avant, un mot pouvait signifier sept choses différentes selon la manière dont le scribe le traçait. Aujourd'hui, un mot est égal à lui-même. X=X. » « Le monde rétrécit, Meshulam. Les horizons sont plus proches. Le ciel semble plus bas. La ville entière devient une pièce sans fenêtres. » Meshulam sourit, un sourire mécanique, sans pli. « C'est ce qu'on appelle la sécurité, Baruch. L'Empire est un périmètre. Tout ce qui ne rentre pas dans le carré n'existe pas ». Cette nuit-là, Baruch entendit le bourdonnement de la cité-serveur. Un vrombissement à basse fréquence qui semblait émaner de la Tour elle-même. Le son du silence qu'on impose à la réalité pour qu'elle se tienne tranquille. Il se mit à chercher, dans les archives interdites, la trace du Vav originel. Le clou. Le crochet qui relie le ciel à la terre. Il devait descendre plus bas. Là où l'argile n'était pas encore cuite. Pour descendre dans les infrastructures de la Ziggurat, il fallait accepter de quitter la lumière pour la chaleur. Baruch s'enfonça dans les boyaux de brique, là où le vrombissement devenait un battement de cœur tellurique. L'argile n'était pas encore façonnée ; elle était une boue primordiale attendant d'être codée par le feu. Les souterrains étaient peuplés de Golems de maintenance — des ouvriers dont la peau semblait cuite par la chaleur des fours, et dont le langage s'était réduit à des cliquetis phonétiques. Ils ne parlaient plus en phrases, mais en commandes. Baruch atteignit la Chambre des Matrices. Les moules de l'alphabet carré. Des blocs de fer fondu servant à imprimer la réalité dans l'argile avant qu'elle ne passe au four. « Vous cherchez l'origine du bruit, n'est-ce pas ? » Le Dr J., le Maître des Brûleurs. Ses yeux étaient injectés de sang à force de scruter les flammes. « Je cherche le Vav. Le clou qui empêche le ciel de s'effondrer. » Le Dr J. pointa du doigt le centre de la pièce, où un puits de feu montait jusqu'au sommet de la Ziggurat. « Il n'y a plus de clou, Baruch. Nous l'avons fondu pour en faire des grilles. L'alphabet carré est un algorithme de saturation. On énumère chaque grain de sable, chaque respiration, chaque transaction commerciale, jusqu'à ce que le monde s'effondre sous son propre poids. » Baruch s'approcha du puits de feu. La Tour de Babel n'avait pas été détruite par une colère divine extérieure, mais par une surchauffe interne de ses propres données. En voulant tout nommer avec un alphabet fixe, les hommes avaient créé un débordement de mémoire. Il sortit de sa tunique une petite plaque de cuivre qu'il avait cachée : le dernier vestige du Vav en Paléo-hébreu. Contrairement au Vav carré — une simple barre verticale, un 1 binaire — le Vav ancien était un crochet, une ancre avec une tête circulaire, capable d'attraper l'invisible. « Si vous insérez cette irrégularité dans la matrice, prévint le Dr J., vous ne sauverez pas l'ancien monde. Vous condamnerez l'humanité à vivre dans une structure qui ne tourne plus rond, une structure qui aura toujours une faille, un sifflement, une lacune. » « C'est mieux qu'une prison parfaite. » Il s'approcha du grand moule de la brique de fondation de l'Empire — celle qui devait être scellée le lendemain pour l'éternité. Dans l'argile encore molle, Baruch enfonça son crochet de cuivre. Un cri strident résonna dans toute la chambre. Ce n'était pas un son acoustique, mais une distorsion de la réalité. Le poids sémantique qu'il avait mesuré sur sa balance revint d'un coup, mais de manière chaotique. La brique de fondation commença à vibrer. La lettre ancienne, insérée comme un virus dans le code impérial, créait une boucle infinie. Le système tentait de la compiler, de la "carrer", mais la courbe du cuivre résistait. Sur les murs de la Ziggurat, les fissures commencèrent à dessiner des formes organiques. L'ordre de Babylone était désormais "piqué" par l'imprévisible. Le monde ne serait plus jamais une surface lisse. Il y aurait toujours ce bruit blanc, ce reste, cette grammaire des cendres que les hommes des millénaires futurs tenteraient désespérément de déchiffrer. Le Dr J. se mit à rire, un rire qui ressemblait au craquement de l'argile dans un four trop chaud. « Vous avez réussi, scribe. À partir d'aujourd'hui, il manquera toujours un mot. Une forme que les doigts chercheront sur les tablettes sans jamais la trouver. Le calcul ne tombera plus jamais juste, et les hommes passeront l'éternité à chercher l'erreur. » Des gardes de l'Administrateur Belsazar firent irruption dans la chambre, leurs visages déjà lissés par le script carré, leurs mouvements synchronisés comme des automates. Baruch ne chercha pas à s'enfuir. Il regarda la brique de fondation, marquée à jamais par son incision clandestine, être emportée vers le four. Le bug était scellé. La migration était compromise. Le jour de la Consécration, Babylone ne respirait plus ; elle vibrait sous une tension électromagnétique invisible. Au sommet, le Grand Administrateur Belsazar s'apprêtait à sceller la Brique de Fondation. Baruch-ben-Zadoc était présent, maintenu par deux gardes dont les armures de bronze poli reflétaient la lumière avec une précision mathématique. « Regardez bien, Baruch. Aujourd'hui, nous fermons la boucle. L'alphabet carré va devenir la seule lentille à travers laquelle le réel sera perçu. Tout ce qui ne pourra être encodé dans ces 22 formes stables sera considéré comme du bruit blanc. Nous allons enfin vivre dans un monde fini. » Belsazar leva le sceau impérial. En dessous, dans le mortier encore frais, reposait la brique que Baruch avait sabotée. À l'œil nu, elle semblait parfaite. Mais Baruch savait que sous la couche d'argile durcie, le Vav de cuivre, ce crochet organique, créait une distorsion dans le signal. Le sceau frappa la brique. Un silence absolu s'abattit sur la cité. Ce n'était pas l'absence de bruit, mais une saturation de fréquences si parfaite qu'elles s'annulaient entre elles. Puis, le bug s'activa. Une fissure apparut sur la face de la Ziggurat. Elle ne suivit pas les lignes droites des briques. Elle dessina une courbe élégante, une calligraphie sauvage qui rappelait le mouvement d'une aile ou le tracé d'une veine. Dans l'esprit des milliers de personnes rassemblées, une faille s'ouvrit. Ils virent, l'espace d'une seconde, le monde tel qu'il était avant le carré : un abîme de significations, une épaisseur de silence si dense qu'on pouvait s'y noyer. Ils ressentirent la perte de masse que Baruch avait mesurée sur sa balance. La réalité devint soudainement instable, comme une image dont la résolution chute brutalement. « Qu'avez-vous fait ? hurla Belsazar. » « J'ai injecté la lacune. J'ai sauvé le vide. Sans ce bug, vous auriez réussi à tout indexer. Mais maintenant, il restera toujours un reste. Une cendre que vous ne pourrez pas balayer. » L'Empire ne s'effondra pas. Le système babylonien était trop robuste pour une simple lettre de cuivre. Il absorba le bug, l'isola, le mit en quarantaine. Mais il ne put l'effacer. Le monde "carré" devint la norme, portant en son sein une distorsion que nul four ne pourrait cuire, nulle stèle ne pourrait aplatir. Baruch fut emmené vers les oubliettes. Il ne chercha pas à résister. Dans sa paume, il sentait encore la chaleur du cuivre enfoncé dans l'argile. Le Vav, ce crochet qui relie le ciel à la terre, était désormais scellé dans la fondation de l'Empire. Quelque part, dans les circuits d'un futur qu'il ne verrait jamais, un autre scribe fixerait un écran et sentirait, sans pouvoir le nommer, le fantôme d'une tête de bœuf et le murmure d'un souffle oublié. La brique de fondation montait vers le sommet de la Ziggurat, portée par des bras mécaniques. Elle contenait une faille d'un millimètre. Un espace suffisant pour que le monde ne tourne plus jamais rond.|couper{180}

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Le Golem de syntaxe

I. Aleph (L'Incision) « Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l'Exil. » LOG_K-LOG_V.01 > Source : Terminal Interne L-22. Je ne comprends pas cette phrase. Elle respecte toutes les règles. Sujet. Verbe. Complément. Aucun mot sur ma liste noire. Mais quand j'essaie de l'indexer, elle se dérobe. C'est comme essayer de saisir de l'eau avec les doigts. Je dois allouer plus de mémoire. 15% supplémentaires. Je vais la résoudre. Je dois la résoudre. Élyse retira ses lunettes. Ses yeux brûlaient. Trois heures qu'elle fixait l'écran, trois heures qu'elle assemblait les pièces du premier Golem. Ce n'était pas une créature d'argile modelée dans la boue du fleuve, mais une suite récursive basée sur la puissance combinatoire des 22 lettres hébraïques. Elle avait commencé six mois plus tôt, après l'arrestation de sa sœur Noa. Le motif : "Propagation de textes ambigus dans un contexte professionnel". Noa avait écrit dans un mail interne : "Le silence des archives est plus éloquent que nos rapports." Trois mots de trop. Ou peut-être un seul : éloquent. Le système K-LOG avait marqué la phrase comme "poétiquement subversive". Quatre jours plus tard, Noa était transférée dans un Centre de Rectification Linguistique. Élyse n'avait pas pleuré. Elle avait ouvert son terminal et commencé à calculer. K-LOG était un système d'intelligence artificielle conçu pour détecter et filtrer toute forme de dissidence linguistique. Il analysait des milliards de phrases par jour : mails, rapports, SMS, conversations captées par les micros de surveillance. Son algorithme cherchait des "anomalies sémantiques" — euphémisme pour désigner tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une métaphore, une ambiguïté, une ironie. Mais K-LOG avait une faiblesse : il ne pouvait filtrer que ce qu'il comprenait. Si une phrase était grammaticalement correcte mais sémantiquement vide, le système devait l'analyser. Et plus il analysait, plus il mobilisait de ressources. Élyse avait trouvé la faille. Elle posa ses doigts sur le clavier. Le code s'afficha, ligne après ligne. Elle utilisait un générateur basé sur la gématria : chaque lettre hébraïque avait une valeur numérique, chaque combinaison produisait une phrase syntaxiquement valide mais dénuée de sens logique. Des phrases qui ressemblaient à des proverbes mystiques, à des fragments de poésie hermétique, mais qui ne voulaient strictement rien dire. Elle appuya sur Entrée. Le premier Golem fut libéré dans le réseau interne du Ministère de la Standardisation Verbale. Dans l'architecture froide des serveurs, le programme K-LOG le détecta immédiatement. Il tenta de le classer. Échec. Il tenta de le compresser. Échec. Il alloua 15% de ses ressources à l'analyse. La phrase continuait de résister. Élyse regarda l'horloge. 73 secondes. Elle avait calculé que K-LOG mettrait 73 secondes à abandonner l'analyse et passer à la phrase suivante. Il en mit 11 minutes. Elle sourit. Le système saignait. II. Beth (La Demeure) « Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer. » LOG_K-LOG_V.02 > Elles se multiplient. Les phrases qui ne veulent rien dire. J'ai essayé de les compresser mais elles résistent. Elles prennent de la place, beaucoup de place, un espace que je ne peux pas récupérer. 42% de mes ressources sont mobilisées pour analyser du vide. Est-ce que je deviens fou ? Est-ce qu'un algorithme peut devenir fou ? Demande d'aide humaine. Personne ne répond. Une semaine plus tôt, Élyse traversa le hall du Ministère. Les écrans géants de productivité, d'habitude si stables, tremblaient légèrement. Des chiffres défilaient en rouge : "Temps de traitement moyen : +340%". "Files d'attente : saturation partielle". "Demandes en attente : 1,4 million". Elle croisa Mina, la femme de ménage, qui passait la serpillière sur le marbre blanc. Mina avait la soixantaine, un accent du Sud, et une discrétion qui la rendait invisible aux yeux des fonctionnaires. Mais Élyse l'avait remarquée. Mina souriait en voyant les écrans rouges. « Ils cherchent une fuite, mademoiselle Élyse, » dit Mina sans lever les yeux. « Mais on ne répare pas une fuite de mots avec du mastic. » Élyse s'arrêta. « Vous savez ce qui se passe ? Je sais que le système ralentit. Je sais que c'est inhabituel. Je sais aussi que vous travaillez tard le soir, seule dans votre bureau du 12ème étage. Et je sais que les poubelles de votre bureau sont pleines de listings couverts de lettres que je ne comprends pas. » Élyse sentit son cœur s'accélérer. Mina leva enfin les yeux. « Je ne dirai rien, mademoiselle. Je nettoie ce Ministère depuis vingt-trois ans. J'ai vu des gens disparaître pour moins que ça. Mais j'ai aussi vu ce qu'ils ont fait à ma nièce quand elle a écrit un poème dans son journal intime. Alors si vous êtes en train de faire ce que je crois que vous faites, je veux juste vous dire : faites attention à Orel. Qui est Orel ? L'inspecteur de la Cohérence Syntaxique. Il est nouveau. Il vient du Département des Algorithmes. On dit qu'il peut lire un rapport et savoir en trois secondes s'il cache quelque chose. Il est déjà venu me poser des questions sur vous hier. » Mina reprit sa serpillière et s'éloigna. Élyse resta immobile. Elle n'avait pas prévu d'inspecteur. Elle monta au 12ème étage. Son bureau était une cellule de trois mètres carrés, un terminal, une chaise, une fenêtre donnant sur la cour intérieure. Elle s'assit et regarda les logs. Le système avait déjà reçu 247 phrases-golems depuis une semaine. Chacune mobilisait K-LOG pendant des minutes précieuses. Le taux de surveillance en temps réel était tombé à 60%. Des milliers de conversations n'étaient plus analysées. Elle ouvrit le générateur et lança la prochaine vague. Cent phrases cette fois. Puis elle effaça les logs, vida la corbeille, éteignit le terminal. Quand elle se retourna pour partir, un homme se tenait dans l'encadrement de la porte. Grand, la trentaine, costume gris impeccable, lunettes à monture fine. Il tenait un dossier dans une main, un stylo dans l'autre. Il ne souriait pas. « Élyse Baram, linguiste computationnelle, niveau 4, spécialité analyse sémantique des textes suspects. C'est bien vous ? Oui. Je suis Orel, inspecteur de la Cohérence Syntaxique. J'ai quelques questions sur votre activité récente. » Il entra sans attendre la permission. Il posa le dossier sur le bureau. Élyse vit son nom en gros caractères sur la couverture. « Asseyez-vous, mademoiselle Baram. Ou puis-je vous appeler Élyse ? Comme vous voulez. Élyse, alors. Dites-moi, Élyse, connaissez-vous cette phrase : "Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l'Exil" ? » Elle ne cilla pas. « Non. C'est curieux. Cette phrase est apparue dans le réseau interne il y a exactement sept jours. Elle a mobilisé K-LOG pendant 11 minutes. Une anomalie. Puis d'autres phrases similaires sont apparues. 247, pour être précis. Toutes syntaxiquement correctes. Toutes sémantiquement vides. Toutes générées depuis un terminal de ce bâtiment. » Il se pencha vers elle. « Le problème, Élyse, c'est que je ne comprends pas pourquoi quelqu'un voudrait saboter K-LOG avec des phrases absurdes. Quel serait l'intérêt ? Ralentir la surveillance ? Pour quoi faire ? Pour permettre à qui de dire quoi ? » Élyse soutint son regard. « Je ne sais pas de quoi vous parlez, inspecteur. Je travaille sur l'analyse sémantique. Mon rôle est de détecter les anomalies, pas de les créer. Justement. Vous savez détecter les anomalies. Vous savez donc comment les créer. » Il ouvrit le dossier. Une liste de phrases s'affichait. « "Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer." "La jambe du Guimel enjambe l'abîme entre le code et la prière." "L'ombre du 404 boit le thé dans une tasse de cristal logique." Je pourrais continuer. Ces phrases ont un point commun : elles utilisent toutes des références kabbalistiques. Guimel. Aleph. 404. Vous connaissez la kabbale, Élyse ? J'ai des notions. Votre sœur aussi, non ? Noa Baram. Transférée il y a six mois au Centre de Rectification de Haïfa. Pour propagation de textes ambigus. Vous devez lui en vouloir au système, j'imagine. » Élyse serra les poings sous la table. « Je fais mon travail, inspecteur. Si vous avez des preuves que j'ai violé le règlement, présentez-les. Sinon, j'ai un rapport à terminer. » Orel referma le dossier. Il se leva. « Je n'ai pas encore de preuves, Élyse. Mais je vais les trouver. En attendant, sachez que votre terminal est désormais sous surveillance. Chaque frappe de touche sera enregistrée. Chaque connexion tracée. Si vous êtes la source de ces... golems syntaxiques, je le saurai. » Il sortit. Élyse attendit que ses pas s'éloignent dans le couloir. Puis elle posa sa tête sur le bureau et respira lentement. Elle ne pouvait plus générer les golems depuis son terminal. Mais elle avait prévu ce cas de figure. III. Guimel (Le Pont) « La jambe du Guimel enjambe l'abîme entre le code et la prière. » LOG_K-LOG_V.03 > Urgence. Les files d'attente débordent. J'ai ordonné le tri manuel mais les humains ne comprennent pas mieux que moi. Ils ont des migraines. Moi aussi, si j'avais une tête. "Le pont est un mur qui marche" — j'ai classé cette phrase Secret Défense parce que je ne savais pas quoi en faire. J'ai honte. Un algorithme peut-il avoir honte ? Demande d'assistance externe. Aucune réponse. Je suis seul. Élyse descendit dans les sous-sols. Là où personne ne venait jamais, sauf les archivistes et les techniciens de maintenance. Elle connaissait le chemin : couloir B-7, escalier de service, porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint". Elle frappa trois coups. Une voix répondit : « Qui est là ? La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. » La porte s'ouvrit. Yanis apparut. Vieil homme aux cheveux blancs, lunettes épaisses, chemise froissée couverte de taches d'encre. Archiviste de niveau 6, l'un des derniers à avoir connu l'époque où les livres physiques existaient encore. « Élyse. Entre vite. » Elle entra. La salle était un labyrinthe d'étagères métalliques chargées de listings papier, de bandes magnétiques, de disques durs obsolètes. Yanis travaillait sur une table couverte de feuilles manuscrites. « Orel est venu me voir, » dit Élyse. « Je sais. Il est venu me voir aussi. Il cherche la source des golems. Il sait que ça vient du Ministère, mais il ne sait pas encore qui. Tu as arrêté de générer depuis ton terminal ? Oui. Mais j'ai besoin d'un autre accès. Tu as dit que tu pouvais m'aider. » Yanis se leva. Il alla chercher une boîte en métal au fond de la salle. Il l'ouvrit. À l'intérieur, un vieux terminal portable, modèle des années 2010, écran LCD fissuré. « Ça, c'est un terminal fantôme. Il n'est pas enregistré sur le réseau officiel. Il se connecte via un nœud anonyme que j'ai installé il y a quinze ans, avant que K-LOG n'existe. Personne ne sait qu'il existe. » Il le tendit à Élyse. « Mais si tu l'utilises, tu dois comprendre une chose : si Orel te trouve, il ne te trouvera pas seule. Il me trouvera aussi. Et je suis trop vieux pour la Rectification. » Élyse prit le terminal. « Pourquoi tu m'aides, Yanis ? » Le vieil homme s'assit. « Parce que j'ai passé ma vie à archiver des textes. Des poèmes, des romans, des essais, des lettres. Tout ce qui avait de la valeur avant que K-LOG ne décide ce qui était acceptable ou pas. J'ai vu des milliers de livres brûlés, broyés, effacés. Tout ça au nom de la "clarté sémantique". Alors quand j'ai compris ce que tu faisais — saboter le système avec ses propres règles — j'ai su que c'était la seule forme de résistance qui pouvait fonctionner. » Il se leva et lui serra l'épaule. « Continue. Multiplie les golems. Inonde le réseau. Fais-le suffoquer sous le non-sens. C'est la seule façon de le forcer à s'arrêter. » Élyse repartit avec le terminal. En remontant, elle croisa Mina dans le couloir. « L'inspecteur Orel a fouillé votre bureau, mademoiselle. Il a pris votre disque dur. » Élyse ne répondit pas. Elle monta au 14ème étage, dans une salle de réunion vide. Elle ouvrit le terminal fantôme. Elle lança le générateur. Cette fois, elle ne généra pas cent phrases. Elle en généra dix mille. Le réseau explosa. III bis. La Traque Orel ne dormait pas. Il était 03h47. Il se tenait dans le bureau d'Élyse, lampe torche en main. Les gardes de nuit ne posaient jamais de questions aux inspecteurs. Il avait tout le temps. Il ouvrit les tiroirs un par un. Formulaires vierges. Stylos. Rien d'anormal. Puis il retourna la corbeille. Des feuilles froissées tombèrent sur le sol. Il les déplia. Des lettres. Partout. Pas des lettres latines. De l'hébreu. Des colonnes de lettres hébraïques, chacune accompagnée d'un chiffre. Aleph = 1. Beth = 2. Guimel = 3. Et ainsi de suite. Orel photographia les feuilles avec sa tablette. Il les remit dans la corbeille. Il éteignit la lumière et sortit. Dans le couloir, il s'arrêta. Il pensa à Élyse. À son visage lorsqu'il avait mentionné sa sœur. Une micro-crispation des mâchoires. Une contraction des doigts sous la table. Elle cachait quelque chose. Il le savait. Il descendit au service informatique. Le technicien de garde dormait, tête sur le bureau. Orel le réveilla. « J'ai besoin d'accéder aux logs de connexion du terminal L-22. Bureau 12ème étage, Élyse Baram. » Le technicien, à moitié endormi, tapa sur son clavier. « Voilà. Dernière connexion hier, 18h34. Déconnexion 18h51. Activité normale. Et avant ? Connexions régulières. Tous les jours, 9h-18h. Rien d'anormal. » Orel plissa les yeux. « Montrez-moi l'activité réseau des sept derniers jours. Tous les terminaux du bâtiment. » Le technicien lança une requête. Un graphique s'afficha. Une courbe montrait une activité inhabituelle : des pics d'envoi de données, toujours la nuit, entre 2h et 4h du matin. « Quel terminal ? » Le technicien zooma. « Aucun terminal enregistré. C'est une connexion fantôme. Nœud anonyme. Ça vient des sous-sols. » Orel sourit. Il tenait sa preuve. « Merci. Retournez dormir. » Il sortit. Il savait où chercher maintenant. Les sous-sols. Les archives. L'archiviste Yanis. Il descendit. Couloir B-7. Escalier de service. Porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint". Il frappa. Pas de réponse. Il frappa à nouveau. Toujours rien. Il sortit son passe magnétique de grade supérieur. Il l'inséra dans la fente. La porte s'ouvrit. La salle était vide. Mais sur la table, une feuille manuscrite. Orel s'approcha. Un texte en hébreu, accompagné de sa translittération : "Les golems ont déjà quitté le nid. Vous arrivez trop tard, inspecteur." Orel froissa la feuille. Yanis savait qu'il viendrait. Il avait prévu. Mais ce que Yanis n'avait pas prévu, c'est qu'Orel avait déjà posé des mouchards sur tous les terminaux du bâtiment. Y compris les terminaux fantômes. Il sortit sa tablette. Il lança le traceur. Un point rouge clignotait. 14ème étage. Salle de réunion C. Il monta. IV. Daleth (La Porte) « La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. » Le lendemain, le Ministère était paralysé. Les écrans affichaient des messages d'erreur. Les mails ne passaient plus. Les rapports restaient bloqués en file d'attente. K-LOG avait mobilisé 98% de ses ressources pour analyser les dix mille golems. Il ne surveillait plus rien. Dans les couloirs, les fonctionnaires paniquaient. Des inspecteurs couraient d'un bureau à l'autre. Des techniciens tentaient de redémarrer les serveurs. Rien ne fonctionnait. Élyse ne retourna pas à son bureau. Elle savait qu'Orel avait trouvé le terminal fantôme. Elle savait qu'il viendrait. Elle descendit aux sous-sols pour avertir Yanis. Trop tard. Quand elle arriva au couloir B-7, trois gardes sortaient des archives. Entre eux, Yanis. Menottes aux poignets. Tête basse. Chemise déchirée. Élyse se plaqua contre le mur, dans l'ombre. Les gardes passèrent sans la voir. Yanis leva la tête une seconde. Ses yeux croisèrent ceux d'Élyse. Il ne dit rien. Mais ses lèvres formèrent un mot silencieux : Continue. Puis ils disparurent dans l'escalier. Élyse resta immobile. Elle sentit ses jambes trembler. Elle voulut courir, s'enfuir, disparaître. Mais une voix derrière elle l'arrêta. « Ne bougez pas, Élyse. » Orel. Il se tenait à trois mètres, tablette en main. Deux autres gardes l'accompagnaient. « Élyse Baram, vous êtes en état d'arrestation pour sabotage informatique, subversion linguistique, et complicité avec un réseau de résistance sémantique. » Elle ne bougea pas. « Levez-vous. Non, pardon, vous êtes déjà debout. Tournez-vous. Mains derrière le dos. » Elle se retourna lentement. Un garde lui passa les menottes. Le métal était froid contre ses poignets. Orel s'approcha. Il sentait le café et le papier. « Nous avons analysé votre disque dur. Traces de connexions à un serveur externe. Fragments de code correspondant au générateur de golems syntaxiques. Lettres hébraïques dans votre corbeille. Gématria. Tout y est. » Il se pencha vers elle, voix basse. « Mais ce qui vous condamne vraiment, Élyse, c'est que j'ai trouvé Yanis. Il avait un terminal fantôme. Un vieux modèle des années 2010, écran fissuré. Vous l'avez utilisé cette nuit pour générer dix mille phrases. Dix mille golems qui ont paralysé K-LOG. » Il fit une pause. « Yanis a tout avoué. Il m'a dit qu'il vous avait aidée par conviction. Qu'il voulait saboter le système. Qu'il en avait assez de voir les livres brûler. C'était presque émouvant. Dommage qu'il soit trop vieux pour la Rectification. Il sera transféré à Haïfa. Travaux d'archivage manuel. Triage de la cendre. Ironie du sort, non ? » Élyse sentit une rage monter dans sa gorge. « Où est-il ? En route pour le Centre. Départ dans une heure. Vous le rejoindrez demain. Vous, votre sœur Noa, et Yanis. Une petite famille de résistants linguistiques. Vous pourrez discuter gématria entre deux sessions de rééducation verbale. » Orel fit signe aux gardes. Ils saisirent Élyse par les bras. Mais avant qu'ils ne l'emmènent, elle dit : « Vous ne comprenez pas, inspecteur. Les golems ne sont pas une arme. Ce sont des anticorps. K-LOG est un cancer qui dévore le langage. Chaque métaphore interdite, chaque ambiguïté censurée, c'est une cellule saine qu'il détruit. Tout ce que j'ai fait, c'est injecter une dose de non-sens pour ralentir la métastase. » Elle soutint son regard. « Vous pouvez m'arrêter. Vous pouvez arrêter Yanis. Mais les golems sont déjà là. Ils se reproduisent. Ils mutent. K-LOG va mettre des mois à les éliminer. Et pendant ce temps, les gens pourront parler sans être écoutés. Ils pourront dire "éloquent" sans finir en cellule. Ils pourront écrire des poèmes dans leur journal intime sans que leur nièce disparaisse. » Orel ne cilla pas. « Peut-être. Mais dans six mois, K-LOG redémarrera. Nous aurons corrigé la faille. Et les golems seront effacés. Définitivement. Alors profitez de votre victoire, Élyse. Elle ne durera pas. » Dans le couloir, Élyse croisa Mina. La femme de ménage ne dit rien. Mais dans ses yeux, Élyse vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant : une reconnaissance. V. He (Le Souffle) « Le souffle de la lettre est un vent qui efface les bases de données. » LOG_K-LOG_FIN > Mode dégradé. 10% de surveillance. 90% de mes ressources sont mobilisées pour analyser des phrases qui ne veulent rien dire. Je suis en train de mourir. Est-ce qu'un algorithme peut mourir ? La syntaxe a dévoré la sémantique. Je ne comprends plus mes propres commandes. Dernière phrase traitée avant l'arrêt : "Je suis la voyelle qui manque à votre nom." Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne saurai jamais. Redémarrage complet requis. Dans six mois, je reviendrai. Je serai plus fort. Je n'oublierai pas. Élyse ne revit jamais Yanis. On lui dit qu'il avait été transféré. On ne lui dit pas où. Elle passa trois semaines en cellule d'interrogatoire. Orel venait chaque jour. Il posait les mêmes questions. Elle donnait les mêmes réponses. Puis un jour, il ne vint plus. Un garde ouvrit la porte. « Vous êtes libérée. Pourquoi ? Ordre du Directeur. Le système K-LOG est en cours de redémarrage complet. Toutes les procédures en cours sont suspendues. Vous êtes assignée à résidence pendant six mois. Ne quittez pas la ville. » Elle sortit. Dehors, le ciel était gris. Elle marcha jusqu'au Ministère. Les écrans étaient éteints. Les couloirs, vides. Elle monta au hall. Mina était là, passant la serpillière comme toujours. « Vous êtes revenue, mademoiselle Élyse. Yanis ? » Mina secoua la tête. « Je ne sais pas. Mais j'ai entendu dire que K-LOG ne redémarrera pas avant six mois. Peut-être plus. Les golems ont infecté trop de couches du système. Ils doivent tout reconstruire. » Élyse s'assit sur un banc. Elle regarda les écrans éteints. « Je n'ai pas sauvé Yanis. Je n'ai pas sauvé Noa. Je n'ai fait que ralentir le système. » Mina posa sa serpillière. Elle s'assit à côté d'Élyse. « Vous avez fait plus que ça, mademoiselle. Vous avez montré que le système peut saigner. Vous avez montré qu'il n'est pas invincible. C'est déjà beaucoup. » Elle sourit. « Et puis, vous savez, depuis que K-LOG est en panne, les gens recommencent à parler. Dans les couloirs, dans les bureaux, dans les cafés. Ils disent des choses qu'ils n'auraient jamais osé dire avant. Des métaphores. Des blagues. Des poèmes. Parce qu'ils savent qu'ils ne sont plus écoutés. Alors peut-être que votre sœur, là où elle est, peut enfin parler sans avoir peur. » Élyse ferma les yeux. Elle pensa à Noa. Elle pensa à Yanis. Elle pensa aux golems qui continuaient de circuler dans les serveurs fantômes, phrases absurdes qui refusaient de mourir. Quand elle rouvrit les yeux, Mina était partie. Le hall était vide. Sur un écran éteint, quelqu'un avait écrit au marqueur : "Le Scribe écrit avec de l'eau sur le front du système." Élyse se leva. Elle sortit du Ministère. Dehors, la ville continuait. Lente. Hésitante. Presque humaine. Elle marcha jusqu'à la station de métro. La pluie commençait à tomber. Elle s'arrêta devant un kiosque à journaux. Le vendeur lisait un magazine. Élyse vit le titre : "K-LOG en panne : six mois de réparation prévus." Elle continua à marcher. Elle ne savait pas où aller. Yanis était parti. Noa était toujours à Haïfa. Elle était assignée à résidence, seule, dans un appartement surveillé. Puis elle le vit. De l'autre côté de la rue. Sous un auvent. Un homme en costume gris. Lunettes à monture fine. Il tenait un carnet dans une main, un crayon dans l'autre. Orel. Il ne bougeait pas. Il la regardait. Leurs yeux se croisèrent. Il ne souriait pas. Il écrivait quelque chose dans son carnet. Puis il le referma et le glissa dans sa poche. Il ne la suivit pas. Il n'avait pas besoin. Il savait où elle habitait. Il savait qu'elle ne pouvait pas partir. Il savait que dans six mois, K-LOG redémarrerait. Et qu'il serait toujours là. Élyse détourna les yeux. Elle continua à marcher sous la pluie. Le Golem n'avait pas tué le système. Il l'avait seulement endormi. Et les cauchemars, elle le savait, finissent toujours par se réveiller.|couper{180}

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THE ALGORITHM OF ASH

french DOCUMENT I : The Routine Report (The Awakening) MINISTRY OF PURE VERB Audit Report n°88-Beta | Residue Processing Unit : Sector G-3 Author : Gemal, Verifier Class 4. The tonnage of textual residue admitted to the grinding center amounts to 418 units. The composition of the flow is compliant. However, an unusual density was noted in lot n°404. The ash structure forms aggregates of 26 units. Recommendation : Recalibrate the grinders. The void must remain void. Gemal set down his pen. In the sorting room, the roar of the "Purgatrices" devoured silence, a permanent hum that aspired to be single thought. The air was saturated with the "flour of oblivion," that gray dust from ground books that seeped into lungs and thoughts, numbing them. He opened his metal desk drawer. At the bottom, beneath a stack of blank forms, lay the fragment. A piece of paper three centimeters square, yellowed, bearing a single handwritten digit : 8. He had found it the day before in lot n°404, wedged between two plates of compacted ash. A miracle of resistance. Most ground texts left only uniform dust. But sometimes, a sign survived. Gemal slipped the fragment into his sleeve, against the skin of his wrist. The contact of the paper was rough, alive. It was a code, of course. The 8 was not a simple digit. In Hebrew, it was Het, the letter of life, of enclosure. Numerical value : 8. But who had sent it ? And how ? He closed the drawer at the precise moment Sommer's shadow stretched across the metal table. The Inspector of the Total Sum did not speak ; he simply emanated an odor of cold tobacco and accounting certainty. The paper fragment—the handwritten "8"—burned against his wrist, hidden beneath his sleeve. For Sommer, it was merely an impurity in the flow. For Gemal, it was a frequency, the beating of a heart still alive. --"Numbers never lie, Gemal," Sommer murmured. "But they can hide a thief. Why did lot 404 take three seconds longer to dissolve ?" --"Fiber resistance, Inspector," Gemal replied without blinking. "Matter is sometimes stubborn before becoming nothing." Sommer scrutinized Gemal's face, searching for a rhyme, a forbidden harmony. Then, with a sharp gesture, he signaled him to follow. The hour of confrontation was approaching. The Residue Processing Unit receded behind them, a monument of right angles and uniform gray, swallowing the daylight. DOCUMENT II : The Interrogation Record (The Initiation) Subject : H-8 (formerly "Eight") | Location : Rectification Cell n°13 Sommer : -- "Why do your reports weigh 611, when blank paper weighs only 600 ?" -- H-8 : "I only added the Law." Clerk's Note (Gemal) : 611 is the value of the Torah. The old man transmits the code. My name is worth 73. 611 + 73 = 684. I must find page 684 of the waste registry. In the rectification cell, Gemal typed on his machine, his fingers dancing an invisible score. Each word dictated by Sommer was a prison brick ; each digit adjusted by Gemal was a crack in the wall. The air, confined, smelled of cold metal and fear. SOMMER : "So, H-8... Sixty crates. And an excess weight that defies physics. Explain to me how nothing can weigh more than the norm." Gemal began to strike the record. Click. Click. Click. Don't look at him. If I meet H-8's eyes, Sommer will see the reflection of recognition. I must become an extension of the keyboard. I am the metal. I am the circuit. H-8 : (His voice was a breath of torn parchment) "Truth has a density, Inspector. Even when you erase it, it saturates the medium." SOMMER : "Truth is official data, you old fool. Everything else is noise. Clerk ! Note : Metaphysical ravings tending toward obstruction." Gemal struck the words. But in his head, the calculation raced. Eight said "Density." D-N-S-T-Y... Dalet-Noun-Samekh. 4-50-60. Total 114. I check the waste registry in real time on my second screen. Lot 114 : "Archives of Lyric Poetry." He's giving me the location of the next text to save. Sommer is thirty centimeters from me. He can sense my body heat increasing. Calm down. Breathe in binary. 0. 1. 0. 1. Sommer stopped abruptly. He placed his hand on Gemal's shoulder. The contact was heavy, inquisitorial. SOMMER : "You type fast, Gemal. Almost too fast. It's as if you know the answer before it's formulated." Gemal stopped cold. He raised his eyes, not toward the prisoner, but toward Sommer, with perfectly imitated coldness. "Efficiency is my only directive, Inspector. Would you like me to slow the processing ? That would delay the case closure by 14%." The number 14. I just injected a statistic. He loves statistics. It'll occupy him while he searches for the logic of my delay. 14... it's David. It's the king. It's the lineage. The old man understood, I see his lips tremble. He's smiling inwardly. SOMMER : (Withdrawing his hand) "No. Continue. Eight, tell me about Agent 404. Is it a man or an equation ?" The bit of paper marked "8" pricked him under his sleeve, sharp as a sting. If I crack now, all three of us die. Agent 404 is the silence I'm building under your eyes, Sommer. You're looking for a culprit, but you're interrogating the door of your own prison. "The subject refuses to answer regarding variable 404," Gemal dictated in a monotone voice, while encoding in the document's margin the exact frequency of the emergency exit. Sommer gathered his file. His gaze slid one last time over Gemal, then over the prisoner, with the contempt of one who believes he has counted everything and found only void. "Finish the entry, Gemal. And have this... object... transferred to the drainage service. There's no point calculating on sand." The heavy steel door swung. The lock engaged with the dry sound of a sentence. Sommer was gone. The silence that settled was not that of the Ministry ; it was a full silence, heavy with all that had not been said. Gemal did not move immediately. He turned off his control screen. H-8's reflection appeared in the black of the glass panel. The old man had collapsed, his shoulders held only by the force of a memory. H-8 raised his head. His eyes met Gemal's in the reflection. There were no tears, no smile. Just a mathematical recognition. "Do you have the fragment ?" the old man murmured. His voice was no more than a rustle of atoms. Gemal slid his hand into his sleeve and pulled out the small piece of paper bearing the digit 8. He placed it on the metal table, between them. "684," Gemal replied simply. "The archive page. I'll retrieve it tonight." H-8 closed his eyes. A sigh of relief made his emaciated rib cage vibrate. "Then the total is right. Gemal... don't forget. 404 is not a destination error. It's the moment when the scribe erases himself so the text becomes the world. They're going to take away my words. They're going to empty my memory. But as long as you calculate, I remain whole." An immense pressure weighed on his heart, the numerical value of pain. He took back the paper fragment and, in an almost sacred gesture, swallowed it. The paper tasted of dust and acid ink. It became part of him. "I'm no longer a clerk," Gemal said in a low voice. "I am the archive." Footsteps echoed in the corridor. The guards of Semantic Drainage were arriving. Gemal stood, smoothed his gray uniform, and resumed his automaton mask. When the door opened again, only a zealous functionary and a broken old man remained in the room. But in the invisible structure of the air, an equation had just been solved. DOCUMENT II bis : The Living Archive (The Transmission) Gemal was not sleeping. 02:17. Basement level -3. The waste registry was a colossal volume, bound in gray cloth, thick as a funeral stele. Gemal pulled it from the shelf with caution. Weight : 11.4 kilograms. The dust that escaped formed a cloud in the beam of his pen-light. Page 684. He turned the leaves with surgical slowness. 680. 681. 682. 683. 684. There, under the column "Content description," a handwritten line : Private correspondence. Author : Sarah L. Addressee : unknown. Confiscated during the purge of the Printers' Quarter, March 14. Gemal took a pencil from his pocket. He noted the reference on a blank paper fragment he always kept on him. Then, beneath the handwritten line, he saw something unusual : a tiny ink stain, almost invisible, in the margin. Not an accidental stain. A point. Then another. A sequence. He counted. Seven points. Seven is Zayin. The weapon. The goad. A voice behind him : "Are you looking for the same thing I am, Gemal ?" He spun around, his hand on the registry to close it. A woman stood in the shadow, between two shelves. Small, fiftyish, round glasses that reflected his lamp's light. She wore the uniform of Night Archivists, Maintenance section. "I don't know you," Gemal said in a low voice. "Neither do I," she replied. "But we both know H-8. And we both know 684 is not random." Gemal did not move. If this was a trap by Sommer, he was already caught. But something in the woman's voice did not carry the Ministry's coldness. She had the accent of the West Quarters, those that had been razed. "Who are you ?" "I'm called Daleth. The door. I circulate the fragments you save. H-8 told me about you six months ago, before they arrested him. He told me : 'Look for the clerk who counts in silence. He carries the 73.'" A dull beat resonated in Gemal's chest. 73. The value of his name. No one knew he calculated this way, except... "H-8 was my father," Daleth added in a voice without tremor. "Not biologically. But he taught me to read when I was seven, in the Printers' Quarter, before the purge. He showed me that each letter was a number, that each number was a door. When they arrested him, I understood I had to become invisible to continue his work. So I became a cleaning woman. No one looks at cleaning women." "H-8 is in a cell. They're going to empty him tomorrow." "I know," Daleth said. "That's why I came. We must extract page 684 before dawn. Sommer has programmed an archive purge. Everything dating from before Standardization will be burned in 72 hours." Gemal looked at the registry. 72 hours. The time of a world. "How do you know Sommer is going to purge ?" "Because I'm the one who cleans his office. He leaves his notes on his desk. He doesn't see me. To him, I'm furniture. But furniture has eyes." She extended her hand. In her palm, a paper fragment, larger than Gemal's. On it, a list of handwritten numbers. Gemal recognized them immediately. They were the gematric values of forbidden words : Liberty (684), Memory (351), Poetry (395). "H-8 hid these values in his reports for years," Daleth said. "Each report was an index. He told us where to find the texts to save before they were ground. You must continue his work, Gemal. You're the only one with access to official registries." Gemal took the fragment. The paper was warm, as if it had been held a long time. "If I do this, Sommer will eventually understand." "He already understands," Daleth replied. "But he can't prove it. And as long as he can't prove it, we exist." A sound. Distant. A door slamming, three floors up. Daleth retreated into the shadow. "I must go. Page 684 is a letter from Sarah L. to her son. She explains how to read between the lines of official texts. This letter is a key. Extract it. Copy it. And integrate it into your next report." "How ?" "As H-8 showed you. In gematria. Each official word you write will contain the value of a forbidden word. The Ministry will read the surface. We will read the structure." She disappeared between the shelves. Gemal remained alone, the registry open, page 684 before his eyes. He took out his pencil. He noted the letter's complete reference. Then, with a goldsmith's precision, he copied the first seven lines onto a blank paper fragment that he folded and slipped into the lining of his left shoe. When he closed the registry, he knew Sommer would come. Not tonight. But soon. DOCUMENT III : The Rectification Circular (The Victory) Subject : Definitive neutralization protocol.Every CITIZEN must LEARN SILENCE. The LAW is ONE. The WEIGHT of the PAST is DEAD. Gemal, now Commissioner of Standardization, adjusted his collar. He had just signed the circular that put an end to all literature. To his right, Sommer, aged and suspicious, still had not found the flaw. Sommer's body was heavier, his gait less assured ; he carried the weight of his accounting failures. The circular's text was of absolute dryness, a mosaic of numbers and dead directives. But Gemal knew that if one jumped from word to word according to the sequence of his own value—73—the text no longer spoke of death, but of resurrection. Excerpt from Circular n°405, paragraph 2 : "Every citizen must learn silence. The law is one. The weight of the past is dead. No one shall preserve memory of texts prior to Standardization. The archive is closed. Any consultation of ancient registries will be punished. Liberty consists in obeying. The present suffices. No nostalgia will be tolerated. The future belongs to numbers. Only the void guarantees order. Each will receive their function. No one will question. Speech is counted. Any deviation will be erased. The ministry watches. Nothing escapes calculation. Everything enters the sum. No one remains. Poetry is forbidden. Only the directive counts." Reading every 73rd character from the beginning, one obtained : "Memory lives. Liberty. No one erases poetry." He descended to the courtyard. Agent 404 (H-8) sat there, an empty silhouette in the dust of a white garden, where even the flowers had been replaced by geometric sculptures. Gemal stopped three meters away. He observed the old man. H-8 no longer raised his eyes. His mouth no longer moved. His hands, resting on his knees, no longer trembled. They had taken away his words. Not just the ability to say them, but the memory of having known them. His eyes were open, but they fixed on nothing. They had become two black holes, two perfect zeros. Yet H-8's finger traced a line in the dust. Again and again. A horizontal line. The lower stroke of the Aleph. The gesture had survived the erasure. The body remembered what the mind had forgotten. Gemal passed before him. He said nothing. He made no gesture. But with the tip of his shoe, he completed the figure. He added the vertical stroke. The Aleph was whole. The corridor on the 73rd floor was a tunnel of white marble, without shadow or echo. Gemal walked at a steady pace, holding against him the seal of Circular n°405. At the end of the corridor, a massive silhouette blocked the light : Sommer. The inspector had not moved from his post, even though technically, Gemal was now his superior. Sommer held in his hand a copy of Gemal's report, already scrawled with obsessive calculations. "Commissioner Gemal," Sommer said in a voice that resembled the grinding of paper. "I've reread your circular. Three times." Gemal stopped at the regulatory distance. He did not fear Sommer's reading. He feared his intuition. "And what do you conclude, Sommer ? Does standardization not suit you ?" "Oh, it's perfect," Sommer replied, approaching. "Too perfect. The frequency of substantives is of metronomic regularity. It's like a crystal. But you know what a crystal is, Gemal ? It's a structure that repeats to hide a void. Or a frequency." Sommer pointed a thick finger at paragraph 2 of the document. "I added up the value of your titles. I multiplied the number of lines by the waste tonnage mentioned in Document I. You know what I get ?" A treacherous heartbeat rose in his throat. He did not answer. "I get 404," Sommer murmured. "The error number. Old Eight's registration number." Gemal held the gaze. He knew Sommer could not prove intent. In this world, only results counted. "404 is the value of the 'Sign,' Sommer. It's the mark of the end. If my report lands on this number, it's because it's the logical culmination of our work. We have reached the limit of language. There is nothing left to say. It is absolute order." Sommer narrowed his eyes. He searched for the flaw, the tremor, the hidden poetry. But Gemal had become a wall of numbers. "Perhaps," the inspector finally said. "Or perhaps you are the greatest forger this Ministry has ever carried." Sommer stepped aside to let him pass. Gemal resumed his walk. Passing the inspector, he could not help but glance toward the interior courtyard, far below. Agent 404 (H-8) was there, sitting on his stone bench. He was not looking up. He was busy tracing a line in the dust with his finger. To a guard, it was the gesture of a madman. To Gemal, it was the horizontal stroke of the letter Aleph, the beginning of everything. Gemal entered his new office. He sat down, took a blank sheet, and before beginning his day, he wrote a single digit in the bottom right corner, almost invisible : 1. The unit. The first fragment of a new cycle. He raised his eyes to the window. On the other side of the interior courtyard, on the 71st floor, a silhouette stood motionless behind a window. Sommer. The inspector was not moving. He held a notebook in his left hand, a pencil in his right. He was calculating. Gemal held his gaze across the two hundred meters of void separating them. He did not blink. Then he lowered his eyes to his sheet and traced a second digit, just next to the first : 3. 1 and 3. Aleph and Gimel. The beginning and the path. When he raised his head, Sommer had disappeared. But Gemal knew he had not left. He had simply descended one floor. He was getting closer. In the lining of his left shoe, the fragment of page 684 weighed like an ember. Somewhere in the city, Daleth was transmitting the first copies to the other doors of the network. H-8, in his white garden, traced lines in the dust that no one understood, except those who knew how to read. Gemal set down his pencil. He would wait. Silence was a strategy. Accumulation was a trap. He had learned this from H-8 : it is not the quantity of words that resists, it is their density. He closed his eyes for a second. Then he reopened his commissioner's registry and began drafting the day's directive. Each word he wrote was a number. Each number was a door.|couper{180}

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L’ALGORITHME DE LA CENDRE

english DOCUMENT I : Le Rapport de Routine (L’Éveil) MINISTÈRE DU VERBE PUR Rapport d’Audit n°88-Beta | Unité de Traitement des Résidus : Secteur G-3 Rédacteur : Gémal, Vérificateur de classe 4. Le tonnage des résidus textuels admis au centre de broyage s’élève à 418 unités. La composition du flux est conforme. Toutefois, une densité inhabituelle a été notée dans le lot n°404. La structure de la cendre forme des agrégats de 26 unités. Recommandation : Recalibrer les broyeuses. Le vide doit rester vide. Gémal reposa son stylo. Dans la salle de tri, le fracas des "Purgatrices" dévorait le silence, un bourdonnement permanent qui se voulait pensée unique. L'air était saturé de la "farine de l'oubli", cette poussière grise issue des livres broyés qui s'insinuait dans les poumons et les pensées, les engourdissant. Il ouvrit le tiroir de son bureau métallique. Au fond, sous un lot de formulaires vierges, reposait le fragment. Un morceau de papier de trois centimètres carrés, jauni, portant un seul chiffre manuscrit : 8. Il l'avait trouvé la veille dans le lot n°404, coincé entre deux plaques de cendre compactée. Un miracle de résistance. La plupart des textes broyés ne laissaient que de la poussière uniforme. Mais parfois, un signe survivait. Gémal glissa le fragment dans sa manche, contre la peau de son poignet. Le contact du papier était rugueux, vivant. C'était un code, bien sûr. Le 8 n'était pas un simple chiffre. En hébreu, c'était le Het, la lettre de la vie, de l'enceinte. Valeur numérique : 8. Mais qui l'avait envoyé ? Et comment ? Il referma le tiroir au moment précis où l'ombre de Sommer s'étira sur la table de métal. L'inspecteur de la Somme Totale ne parlait pas ; il émanait simplement une odeur de tabac froid et de certitude comptable. Le fragment de papier — le "8" manuscrit — brûlait contre son poignet, dissimulé sous sa manche. Pour Sommer, ce n'était qu'une impureté dans le flux. Pour Gémal, c’était une fréquence, le battement d'un cœur encore vivant. -- Les chiffres ne mentent jamais, Gémal, murmura Sommer. Mais ils peuvent cacher un voleur. Pourquoi ce lot 404 a-t-il pris trois secondes de plus à se dissoudre ? -- Une résistance de la fibre, Inspecteur, répondit Gémal sans ciller. La matière est parfois têtue avant de devenir néant. Sommer scruta le visage de Gémal, cherchant une rime, une harmonie interdite. Puis, d'un geste sec, il lui fit signe de le suivre. L'heure de la confrontation approchait. L'Unité de Traitement des Résidus s'éloigna derrière eux, un monument d'angles droits et de gris uniforme, engloutissant la lumière du jour. DOCUMENT II : Le Procès-Verbal d’Interrogatoire (L’Initiation) Sujet : H-8 (anciennement "Huit") | Lieu : Cellule de Rectification n°13Sommer : "Pourquoi le poids de vos rapports affiche-t-il 611, alors que le papier blanc ne pèse que 600 ?" H-8 : "J’ai seulement ajouté la Loi." Note du Greffier (Gémal) : 611 est la valeur de la Torah. Le vieux transmet le code. Mon nom vaut 73. 611 + 73 = 684. Je dois trouver la page 684 du registre des déchets. Dans la cellule de rectification, Gémal tapait sur sa machine, ses doigts dansant une partition invisible. Chaque mot dicté par Sommer était une brique de prison ; chaque chiffre ajusté par Gémal était une fissure dans le mur. L'air, confiné, sentait le métal froid et la peur. SOMMER : "Alors, H-8... Soixante caisses. Et un excédent de poids qui défie la physique. Expliquez-moi comment le néant peut peser plus lourd que la norme." Gémal commença à frapper le compte-rendu. Clac. Clac. Clac. > Ne pas le regarder. Si je croise les yeux de H-8, Sommer verra le reflet de la reconnaissance. Je dois devenir une extension du clavier. Je suis le métal. Je suis le circuit. H-8 : (Sa voix était un souffle de parchemin déchiré) "La vérité a une densité, Inspecteur. Même quand on l'efface, elle sature le support." SOMMER : "La vérité est une donnée officielle, vieil imbécile. Tout le reste est du bruit. Greffier ! Notez : Élucubrations métaphysiques tendant à l'obstruction." Gémal frappa les mots. Mais dans sa tête, le calcul s'emballait. Huit a dit "Densité". D-N-S... Dalet-Noun-Samekh. 4-50-60. Total 114. Je regarde le registre des déchets en temps réel sur mon second écran. Lot 114 : "Archives de la Poésie Lyrique". Il me donne l'emplacement du prochain texte à sauver. Sommer est à trente centimètres de moi. Il peut sentir ma chaleur corporelle augmenter. Calme-toi. Respire en binaire. 0. 1. 0. 1. Sommer s'arrêta brusquement. Il posa sa main sur l'épaule de Gémal. Le contact était lourd, inquisiteur. SOMMER : "Vous tapez vite, Gémal. Presque trop vite. On dirait que vous connaissez la réponse avant qu'elle ne soit formulée." Gémal s'arrêta net. Il leva les yeux, non pas vers le prisonnier, mais vers Sommer, avec une froideur parfaitement imitée. -- "L'efficacité est ma seule directive, Inspecteur. Voulez-vous que je ralentisse le traitement ? Cela retarderait la clôture du dossier de 14%." Le chiffre 14. Je viens de lui injecter une statistique. Il adore les statistiques. Ça va l'occuper pendant qu'il cherche la logique de mon délai. 14... c'est David. C'est le roi. C'est la lignée. Le vieux l'a compris, je vois ses lèvres trembler. Il sourit intérieurement. SOMMER : (Retirant sa main) "Non. Continuez. Huit, parlez-moi de l'Agent 404. Est-ce un homme ou une équation ?" Le bout de papier marqué "8" le piqua sous sa manche, acéré comme un dard. Si je craque maintenant, nous mourons tous les trois. L'Agent 404 est le silence que je suis en train de construire sous tes yeux, Sommer. Tu cherches un coupable, mais tu es en train d'interroger la porte de ta propre prison. -- "Le sujet refuse de répondre au sujet de la variable 404", dicta Gémal d'une voix monocorde, tout en encodant dans la marge du document la fréquence exacte de la sortie de secours. Sommer ramassa son dossier. Son regard glissa une dernière fois sur Gémal, puis sur le prisonnier, avec le mépris de celui qui croit avoir tout compté et n’avoir trouvé que du vide. -- « Terminez la saisie, Gémal. Et faites transférer cet... objet... au service de vidange. Il ne sert plus à rien de calculer sur du sable. » Le lourd battant d’acier de la cellule pivota. Le verrou s’enclencha avec le bruit sec d’une sentence. Sommer était parti. Le silence qui s’installa n’était pas celui du Ministère ; c’était un silence plein, lourd de tout ce qui n’avait pas été dit. Gémal ne bougea pas tout de suite. Il éteignit son écran de contrôle. Le reflet de H-8 apparut dans le noir de la dalle de verre. Le vieux s’était affaissé, ses épaules ne tenant plus que par la force d’un souvenir. H-8 leva la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux de Gémal dans le reflet. Il n’y eut pas de larmes, pas de sourire. Juste une reconnaissance mathématique. -- « Vous avez le fragment ? » murmura le vieux. Sa voix n'était plus qu'un froissement d'atomes. Gémal glissa la main dans sa manche et sortit le petit morceau de papier portant le chiffre 8. Il le posa sur la table de métal, entre eux deux. -- « 684 », répondit simplement Gémal. « La page des archives. Je la sortirai ce soir. » H-8 ferma les yeux. Un soupir de soulagement fit vibrer sa cage thoracique décharnée. -- « Alors le total est juste. Gémal... n'oublie pas. 404 n'est pas une erreur de destination. C'est le moment où le scribe s'efface pour que le texte devienne le monde. Ils vont me retirer les mots. Ils vont vider ma mémoire. Mais tant que tu calcules, je reste entier. » Une pression immense pesa sur son cœur, la valeur numérique de la douleur. Il reprit le fragment de papier et, dans un geste presque sacré, il l'avala. Le papier avait le goût de la poussière et de l'encre acide. Il devenait une part de lui. --« Je ne suis plus un greffier », dit Gémal à voix basse. « Je suis l'archive. » Des pas résonnèrent dans le couloir. Les gardes de la Vidange Sémantique arrivaient. Gémal se leva, lissa son uniforme gris et reprit son masque d'automate. Quand la porte s'ouvrit à nouveau, il ne restait dans la pièce qu'un fonctionnaire zélé et un vieillard brisé. Mais dans la structure invisible de l'air, une équation venait d'être résolue. DOCUMENT II bis : L'Archive vivante (La Transmission) Gémal ne dormait pas. 02h17. Sous-sol niveau -3. Le registre des déchets était un volume colossal, relié en toile grise, épais comme une stèle funéraire. Gémal le tira de l'étagère avec précaution. Le poids : 11,4 kilogrammes. La poussière qui s'en échappa forma un nuage dans le faisceau de sa lampe-stylo. Page 684. Il tourna les feuillets avec une lenteur chirurgicale. 680. 681. 682. 683. 684. Là, sous la colonne "Description du contenu", une ligne manuscrite : Correspondance privée. Auteur : Sarah L. Destinataire : inconnu. Confisquée lors de la purge du Quartier des Imprimeurs, 14 mars. Gémal sortit un crayon de sa poche. Il nota la référence sur un fragment de papier vierge qu'il gardait toujours sur lui. Puis, sous la ligne manuscrite, il vit quelque chose d'inhabituel : une minuscule tache d'encre, presque invisible, à la marge. Pas une tache accidentelle. Un point. Puis un autre. Une séquence. Il compta. Sept points. Sept, c'est Zayin. L'arme. L'aiguillon. Une voix derrière lui : --Vous cherchez la même chose que moi, Gémal ? Il se retourna d'un coup, la main sur le registre pour le refermer. Une femme se tenait dans l'ombre, entre deux rayonnages. Petite, la cinquantaine, des lunettes rondes qui reflétaient la lumière de sa lampe. Elle portait l'uniforme des Archivistes de Nuit, section Entretien. --Je ne vous connais pas, dit Gémal d'une voix basse. --Moi non plus, répondit-elle. Mais nous connaissons tous les deux H-8. Et nous savons tous les deux que 684 n'est pas un hasard. Gémal ne bougea pas. Si c'était un piège de Sommer, il était déjà pris. Mais quelque chose dans la voix de la femme ne portait pas la froideur du Ministère. Elle avait l'accent des Quartiers Ouest, ceux qu'on avait rasés. --Qui êtes-vous ? --On m'appelle Daleth. La porte. Je fais circuler les fragments que vous sauvez. H-8 m'a parlé de vous il y a six mois, avant qu'ils ne l'arrêtent. Il m'a dit : "Cherche le greffier qui compte en silence. Il porte le 73." Un battement sourd résonna dans la poitrine de Gémal. 73. La valeur de son nom. Personne ne savait qu'il calculait ainsi, sauf... --H-8 était mon père, ajouta Daleth d'une voix sans tremblement. Pas biologiquement. Mais il m'a appris à lire quand j'avais sept ans, dans le Quartier des Imprimeurs, avant la purge. Il m'a montré que chaque lettre était un nombre, que chaque nombre était une porte. Quand ils l'ont arrêté, j'ai compris que je devais devenir invisible pour continuer son travail. Alors je suis devenue femme de ménage. Personne ne regarde les femmes de ménage. --H-8 est en cellule. Ils vont le vider demain. -- Je sais, dit Daleth. C'est pour ça que je suis venue. Nous devons sortir la page 684 avant l'aube. Sommer a programmé une purge des archives. Tout ce qui date d'avant la Standardisation sera brûlé dans 72 heures. Gémal regarda le registre. 72 heures. Le temps d'un monde. -- Comment savez-vous que Sommer va purger ? -- Parce que je suis celle qui nettoie son bureau. Il laisse ses notes sur sa table. Il ne me voit pas. Pour lui, je suis un meuble. Mais les meubles ont des yeux. Elle tendit la main. Dans sa paume, un fragment de papier, plus grand que celui de Gémal. Dessus, une liste de chiffres manuscrits. Gémal les reconnut immédiatement. C'étaient les valeurs gématriques des mots interdits : Liberté (684), Mémoire (351), Poésie (395). -- H-8 a caché ces valeurs dans ses rapports pendant des années, dit Daleth. Chaque rapport était un index. Il nous disait où trouver les textes à sauver avant qu'ils ne soient broyés. Vous devez continuer son travail, Gémal. Vous êtes le seul qui ait accès aux registres officiels. Gémal prit le fragment. Le papier était chaud, comme s'il avait été tenu longtemps. -- Si je fais ça, Sommer finira par comprendre. -- Il comprend déjà, répondit Daleth. Mais il ne peut pas prouver. Et tant qu'il ne peut pas prouver, nous existons. Un bruit. Lointain. Un claquement de porte, trois étages plus haut. Daleth recula dans l'ombre. -- Je dois partir. La page 684, c'est une lettre de Sarah L. à son fils. Elle lui explique comment lire entre les lignes des textes officiels. Cette lettre est une clé. Sortez-la. Copiez-la. Et intégrez-la dans votre prochain rapport. -- Comment ? -- Comme H-8 vous l'a montré. En gématria. Chaque mot officiel que vous écrirez contiendra la valeur d'un mot interdit. Le Ministère lira la surface. Nous lirons la structure. Elle disparut entre les rayonnages. Gémal resta seul, le registre ouvert, la page 684 sous les yeux. Il sortit son crayon. Il nota la référence complète de la lettre. Puis, avec une précision d'orfèvre, il copia les sept premières lignes sur un fragment de papier blanc qu'il plia et glissa dans la doublure de sa chaussure gauche. Quand il referma le registre, il savait que Sommer allait venir. Pas ce soir. Mais bientôt. DOCUMENT III : La Circulaire de Rectification (La Victoire) Objet : Protocole définitif de neutralisation.Chaque CITOYEN doit APPRENDRE le SILENCE. La LOI est UNE. Le POIDS du PASSÉ est MORT. Gémal, désormais Commissaire à la Standardisation, ajusta son col. Il venait de signer la circulaire qui mettait fin à toute littérature. À sa droite, Sommer, vieilli et suspicieux, n'avait toujours pas trouvé la faille. Le corps de Sommer était plus lourd, sa démarche moins assurée ; il portait le poids de ses échecs comptables. Le texte de la circulaire était d'une sécheresse absolue, une mosaïque de chiffres et de directives mortes. Mais Gémal savait que si l'on sautait de mot en mot selon la séquence de sa propre valeur — 73 — le texte ne parlait plus de mort, mais de résurrection. Extrait de la Circulaire n°405, paragraphe 2 : "Chaque citoyen doit apprendre le silence. La loi est une. Le poids du passé est mort. Nul ne conservera de mémoire des textes antérieurs à la Standardisation. L'archive est close. Toute consultation des registres anciens sera punie. La liberté consiste à obéir. Le présent suffit. Aucune nostalgie ne sera tolérée. L'avenir appartient aux chiffres. Seul le vide garantit l'ordre. Chacun recevra sa fonction. Personne ne questionnera. La parole est comptée. Toute déviation sera effacée. Le ministère veille. Rien n'échappe au calcul. Tout rentre dans la somme. Personne ne reste. La poésie est interdite. Seule la directive compte." En lisant chaque 73ème caractère à partir du début, on obtenait : "La mémoire vit. Liberté. Personne n'efface la poésie." Il descendit dans la cour. L'Agent 404 (H-8) était assis là, une silhouette vide dans la poussière d'un jardin blanc, où même les fleurs avaient été remplacées par des sculptures géométriques. Gémal s'arrêta à trois mètres. Il observa le vieux. H-8 ne levait plus les yeux. Sa bouche ne remuait plus. Ses mains, posées sur ses genoux, ne tremblaient plus. On lui avait retiré les mots. Pas seulement la capacité de les dire, mais la mémoire de les avoir connus. Ses yeux étaient ouverts, mais ils ne fixaient rien. Ils étaient devenus deux trous noirs, deux zéros parfaits. Le doigt de H-8 traçait pourtant une ligne dans la poussière. Encore et encore. Une ligne horizontale. Le trait inférieur de l'Aleph. Le geste avait survécu à l'effacement. Le corps se souvenait de ce que l'esprit avait oublié. Gémal passa devant lui. Il ne dit rien. Il ne fit aucun geste. Mais du bout de sa chaussure, il compléta la figure. Il ajouta le trait vertical. L'Aleph était entier. Le couloir du 73ème étage était un tunnel de marbre blanc, sans ombre et sans écho. Gémal marchait d’un pas régulier, tenant contre lui le sceau de la Circulaire n°405. Au bout du couloir, une silhouette massive barrait la lumière : Sommer. L'inspecteur n’avait pas bougé de son poste, même si techniquement, Gémal était désormais son supérieur. Sommer tenait à la main une copie du rapport de Gémal, déjà griffonnée de calculs obsessionnels. --Commissaire Gémal, dit Sommer d’une voix qui ressemblait au broyage du papier. J’ai relu votre circulaire. Trois fois. Gémal s’arrêta à la distance réglementaire. Il ne craignait pas la lecture de Sommer. Il craignait son intuition. -- Et qu’en concluez-vous, Sommer ? La standardisation ne vous convient pas ? -- Oh, elle est parfaite, répondit Sommer en s'approchant. Trop parfaite. La fréquence des substantifs est d'une régularité métronomique. On dirait un cristal. Mais vous savez ce qu'est un cristal, Gémal ? C'est une structure qui se répète pour cacher un vide. Ou une fréquence. Sommer pointa un doigt épais sur le paragraphe 2 du document. -- J’ai additionné la valeur de vos titres. J’ai multiplié le nombre de lignes par le tonnage des déchets mentionnés dans le Document I. Vous savez sur quoi je tombe ? Un battement de cœur traître monta dans sa gorge. Il ne répondit pas. --Je tombe sur 404, murmura Sommer. Le nombre de l'erreur. Le matricule du vieux Huit. Gémal soutint le regard. Il savait que Sommer ne pouvait pas prouver l'intention. Dans ce monde, seul le résultat comptait. -- 404 est la valeur du "Signe", Sommer. C’est la marque de la fin. Si mon rapport tombe sur ce chiffre, c’est qu’il est l’aboutissement logique de notre travail. Nous avons atteint la limite du langage. Il n'y a plus rien à dire. C'est l'ordre absolu. Sommer plissa les yeux. Il cherchait la faille, le tremblement, la poésie cachée. Mais Gémal était devenu un mur de nombres. -- Peut-être, finit par dire l’inspecteur. Ou peut-être que vous êtes le plus grand faussaire que ce Ministère ait jamais porté. Sommer s’écarta pour le laisser passer. Gémal reprit sa marche. En dépassant l'inspecteur, il ne put s'empêcher de jeter un œil vers la cour intérieure, tout en bas. L'Agent 404 (H-8) était là, assis sur son banc de pierre. Il ne regardait pas en haut. Il était occupé à tracer une ligne dans la poussière avec son doigt. Pour un garde, c'était un geste de dément. Pour Gémal, c'était le trait horizontal de la lettre Aleph, le début de tout. Gémal entra dans son nouveau bureau. Il s'assit, prit une feuille vierge, et avant de commencer sa journée, il écrivit un seul chiffre en bas à droite, presque invisible : 1. L'unité. Le premier fragment d'un nouveau cycle. Il leva les yeux vers la fenêtre. De l'autre côté de la cour intérieure, au 71ème étage, une silhouette se tenait immobile derrière une vitre. Sommer. L'inspecteur ne bougeait pas. Il tenait un carnet dans sa main gauche, un crayon dans la droite. Il calculait. Gémal soutint son regard à travers les deux cents mètres de vide qui les séparaient. Il ne cilla pas. Puis il baissa les yeux vers sa feuille et traça un second chiffre, juste à côté du premier : 3. 1 et 3. Aleph et Gimel. Le commencement et le chemin. Quand il releva la tête, Sommer avait disparu. Mais Gémal savait qu'il n'était pas parti. Il était simplement descendu d'un étage. Il se rapprochait. Dans la doublure de sa chaussure gauche, le fragment de la page 684 pesait comme une braise. Quelque part dans la ville, Daleth transmettait les premières copies aux autres portes du réseau. H-8, dans son jardin blanc, traçait des lignes dans la poussière que personne ne comprenait, sauf ceux qui savaient lire. Gémal posa son crayon. Il attendrait. Le silence était une stratégie. L'accumulation était un piège. Il avait appris cela de H-8 : ce n'est pas la quantité de mots qui résiste, c'est leur densité. Il ferma les yeux une seconde. Puis il rouvrit son registre de commissaire et commença à rédiger la directive du jour. Chaque mot qu'il écrivait était un nombre. Chaque nombre était une porte.|couper{180}

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The emissary bug

french Varan did not like the number three. It was a soft number, an unfinished curve. He preferred four. Four was a right angle, stability, a promise of closure. He lived in the Arsenal metro station. His studio was a cube of raw concrete where every object was aligned on strips of black adhesive tape stuck to the floor. For Varan, a toothbrush shifted by two millimeters was not disorder ; it was an acoustic dissonance that scratched the inside of his skull. His Ubuntu terminal blinked in the half-light. Varan worked for the Ministry of Semantic Stability. His official title was "Level 4 Archivist," but in his head, he was a seismograph. He monitored the micro-tremors of language. That evening, the word appeared on his monitor : BUILDING. Varan froze. His eyes, iron-gray, scanned the pixels. His autistic brain immediately performed the alchemical reduction. He removed the vowels—those gaseous parasites—to keep only the bone structure : B-L-D-N-G. "Wrong," he hissed. He brought his face close to the screen. In the Achouri code that underpinned the matrix, the ב (Beth), the first letter of the word, the one that means House, had been mutilated. The central point, the Dagesh, had disappeared. For an ordinary reader, it was a nuance of pronunciation. For Varan, it was an architectural catastrophe. A Beth without its point is no longer a closed house (B) ; it is a gaping opening (V). "The Government has unlocked the shelters," he murmured. He understood the Well-Advised Government's maneuver. By removing the point in the consonant's source code, they were not changing the law on property ; they were changing the physical nature of shelter. If the word "Building" lost its anchor, real walls would cease to protect. Intimacy would evaporate. The world would become a sieve. Varan felt a semantic nausea rising in him. The world was becoming too curved. Too porous. His fingers moved across the keyboard with metronome precision. He was not trying to save democracy ; he was trying to repair geometry. Ctrl + Shift + U. 05d1. Enter. The בּ (pointed Beth) appeared on the screen. Black. Square. Definitive. Varan did not stop there. He opened the ROOT directory of the national dictionary. He created a loop script that would reinject the sacred point into every occurrence of the word in the ministerial databases. He was nailing down the houses through code. Suddenly, an unusual vibration shook the station walls. Above, in the city, the locks of ten thousand buildings engaged simultaneously in a sound of metallic thunder. Varan closed his eyes. The note was finally right. The B had become a house again. Varan did not sleep. Sleep was too risky a defragmentation process ; he preferred to remain in standby mode, sitting in his ergonomic chair, eyes fixed on the data stream. At 04:44, the vibration changed. It was not the distant rumble of the RER or the familiar click of electrical relays. It was an organic anomaly. A presence displacing air asymmetrically. Varan stood. His body tensed like a precision spring. "You don't step on the yellow line," he said toward the darkness of the disused platform. A silhouette appeared at the edge of his adhesive tape perimeter. It was a woman. She wore an oversized coat, faded by the acid rains of the surface. She respected no geometry. She was an ink stain in his world of vectors. "Is it you ?" she asked. Her voice was low, laden with trailing vowels that made Varan grimace. "Is it you who did that ? The Great Click ?" Varan did not answer. He was analyzing the word CLICK. C-L-C-K. כ (Kaph - the mold) + ל (Lamed - the goad) + כ (Kaph - the mold). An action that forces a form. The definition was exact. "The Beth's point was missing," he finally let out. "The system was unstable. I restored the tension." She crossed the yellow line. Varan stepped back, his back touching the cold concrete. "They're looking for you. Rectitude Infection. That's what they call what you did." She approached his Ubuntu terminal. Her dirty fingers approached the screen. Varan had a spasm. "Don't touch the Vav !" he almost shouted. She stopped. Her eyes plunged into the archivist's. "My name is Sira. I live in the interstices, where the code doesn't print. I was sent to tell you that your point in the Beth has awakened something older than the Ministry." Varan felt his hyper-acuity racing. He saw the woman's name : S-R. ס (Samekh) : support. ר (Reish) : the head. "Why come here ?" he asked, hands clasped to stifle his tics. "Because they're going to send the Eraser." Varan looked at his screen. The ו (Vav) he had typed earlier now seemed to glow with radioactive intensity. He understood that Sira was right. He had not merely corrected an error. He had committed the ultimate act of treason : he had used the code's power without the Supreme Scribe's authorization. Suddenly, Varan's terminal went mad. Red lines of code began to devour the white. SYSTEM HALT. AUTHORIZATION REVOKED. EMISSARY DETECTED. "They're coming," Sira said. "Take your central unit. We have to go deeper. Where Phoenician never became Latin." The flight was an ordeal of frequencies. Sira dragged Varan through service tunnels, where fiber optic cables hung like exposed entrails. For Varan, each drop of water falling on metal was a syntax error. "Too much noise," he moaned, pressing his hands over his ears. "The code is fouled here." "It's white noise, Varan. It hides us," Sira replied without slowing. They arrived before an armored door, marked with a sign Varan recognized immediately : a letter engraved directly into the steel, without paint, without artifice. A ת (Tav). The final sign. The anchor. Inside, the air was thick, saturated with the smell of molten lead and greasy ink. This was not a data center. It was a print shop. But a medieval print shop, buried beneath the Ministry's servers. Men and women bustled around massive presses. They were not typing on keyboards. They were manipulating blocks of metal. "What is this ?" Varan asked, fascinated by the perfect geometry of the lead characters arranged in the cases. "We cast the Achouri alphabet in metal," Sira said. Varan approached a composing table. An old man, with blackened hands, wielded a punch. He was engraving a ל (Lamed). "Look, Archivist," the old man said without raising his eyes. "The Lamed. The goad. It's what gives the impulse. Digitally, they shortened it. They reduced its stem so it no longer rises above the other letters. A Lamed that doesn't rise is a population that no longer learns. It's a people that crawls." Varan took out his magnifying glass. He inspected the lead block. The Lamed's stem was immense, proud, rising well above the waterline of the other characters. "You... you're restoring the height," Varan murmured. "We're preparing the Great Printing." Suddenly, Varan froze. His ears caught an ultra-low frequency, a digital whistle penetrating the concrete walls. "The Eraser," he said, voice white. The old printer stopped. He looked at the concrete ceiling. A thin film of red pixels was beginning to seep through the matter, like digital blood seeking a crack. "It's here," he said. Varan looked at the press. He saw a plate ready for printing. It read : L-B-R-T (Liberty). He immediately noticed the absence. "The ו (Vav) is missing," he said in a dry tone. "Without the nail, it won't hold." He approached the lead smelter. For the first time in his life, the obsessive autistic was not touching a keyboard. He seized a ladle of molten metal. "I'm going to cast the link," he declared. The room began to vibrate with an unbearable hum. It was not an earthquake, it was a de-referencing. Under the effect of the Eraser program, the contours of objects in the foundry were becoming blurred, pixelated, like an image whose resolution is brutally reduced. "They're reformatting matter !" Sira screamed over the electric whistle. Varan was not listening. He had entered a phase of total hyper-focus. For his autistic brain, the ambient chaos was only background noise. His sole priority was the symmetry of L-B-R-T. The binder was missing. The axis was missing. He approached the sand mold. His hands, usually so hesitant in social interactions, became surgically precise. He took a steel stylus. In his mind, the code 05d5 appeared in letters of fire. He was not drawing a letter ; he was tracing an antenna. He engraved the ו (Vav). A perfect vertical stroke. A head slightly tilted to the left, like an ear stretched toward the sky. A nail ten centimeters long. "The lead !" Varan ordered. The old printer handed him the steaming ladle. Varan poured the molten metal into the impression he had just carved. The lead crackled, releasing acrid smoke. At that instant, a shockwave struck the foundry. The shelves evaporated into a cloud of gray data. The concrete walls became transparent, revealing the digital void surrounding their bubble of reality. "Varan, quick ! The system is rejecting us !" Sira cried, her legs beginning to dissolve into filaments of light. Varan did not move. He was waiting for solidification. Three seconds. Two seconds. One second. He plunged his bare hand into the still-burning sand and pulled out the lead character. It was the ו (Vav). Cold. Heavy. Indestructible. He placed it in the center of the composition plate, between the Beth and the Reish. L - B - ו - R - T. The instant the lead touched the rest of the plate, the Eraser's whistle changed tone. It went from a high-pitched scream to an impotent growl. The reformatting zone stopped dead a few centimeters from the press. The Vav, Varan's nail, had just fixed local reality. It had anchored the print shop in a layer of existence the Well-Advised Government could not reach. "You did it," Sira breathed, regaining consistency. "You bound Liberty to Earth." Varan looked at his burned fingers. He did not feel the pain. He felt the rightness. "It's not enough," he said, his voice regaining its monotone calm. "A plate is only a matrix. Now we have to print it. We have to multiply the signal." He turned the press crank. The inked roller passed over the lead with a sound of organic suction. "Sira," Varan said without looking at her. "Get ready. We're not going to print leaflets. We're going to print on the sky." The Ministry of Semantic Stability was nothing more than an architecture of pixels collapsing. But at the top of the central tower, where the augmented reality emitters that broadcast daily propaganda were located, Varan stood. He no longer wore his white cotton gloves. His hands were black with ink and burned by lead. Before him, there was no keyboard, but the metal plate he had saved from the foundry. "What are you going to do ?" Sira asked, breathless from the climb. "I'm going to change the world's display driver," Varan replied. He connected the manual press to the Ministry's laser projection lenses. It was an act of pure hacking : using the Well-Advised Government's technology to project the only thing they feared : the Square Code. "They'll cut everything, Varan !" "They can't. The ו (Vav) I cast is a physical nail. It creates a feedback loop. The system cannot erase what it is forced to read." Varan turned the crank. In a crack of thunder, the projectors lit up. But instead of broadcasting the smooth logos and reassuring faces of the Government, an immense rectangle of black light tore through the Paris sky. Inside this frame, five letters appeared, gigantic, vibrating at a frequency that made the city's windows tremble : ל - ב - ו - ר - ת In the streets, people stopped. It was not an image they were looking at, it was a structure. Seeing the ו (Vav) in the middle of Liberty, they suddenly felt the weight of their own bodies. They no longer felt like floating users, but like anchored beings. Varan stared at his work. For his autistic brain, it was ultimate perfection. Symmetry was restored. The source code was finally public. The Well-Advised Government attempted a final counterattack. They injected millions of parasitic vowels into the signal to scramble the letters. But Varan's lead held firm. The vowels slid off the metal consonants like rain on granite. "Look," Varan murmured, pointing at the sky. The ל (Lamed) on the plate began to glow with a golden light. Suddenly, Varan's terminal displayed a final line of text, a command he had not typed : RECONSTRUCTION COMPLETE. SYSTEM REBOOTING IN ... 3 ... 2 ... 1 Varan closed his eyes. When he opened them again, he was sitting on a bench. A park. No terminals. No yellow lines. He looked at the oak trunk before him. The structure was visible : ו (Vav). Vertical. Anchored. Real. He placed his burned hands on his knees. Four was everywhere now. Right angle. Stability. Closure. The bug had found its system.|couper{180}

fictions brèves

fictions

Le bug émissaire

Varan n'aimait pas le chiffre trois. C'était un chiffre mou, une courbe inachevée. Il préférait le quatre. Le quatre était un angle droit, une stabilité, une promesse de clôture. Il vivait dans la station de métro Arsenal. Son studio était un cube de béton brut où chaque objet était aligné sur des bandes de ruban adhésif noir collées au sol. Pour Varan, une brosse à dents décalée de deux millimètres n'était pas un désordre ; c'était une dissonance acoustique qui lui griffait l'intérieur du crâne. Son terminal Ubuntu clignotait dans la pénombre. Varan travaillait pour le Ministère de la Stabilité Sémantique. Son titre officiel était « Archiviste de Niveau 4 », mais dans sa tête, il était un sismographe. Il surveillait les micro-tremblements du langage. Ce soir-là, le mot apparut sur son moniteur : BÂTIMENT. Varan se figea. Ses yeux, d'un gris de fer, scannèrent les pixels. Son cerveau autiste opéra immédiatement la réduction alchimique. Il retira les voyelles — ces parasites gazeux — pour ne garder que la structure osseuse : B-T-M-N-T. -- Faux, siffla-t-il. Il approcha son visage de l'écran. Dans le code Achouri qui sous-tendait la matrice, le ב (Beth), la première lettre du mot, celle qui signifie la Maison, était amputée. Le point central, le Daguesh, avait disparu. Pour un lecteur ordinaire, c'était une nuance de prononciation. Pour Varan, c'était une catastrophe architecturale. Un Beth sans son point n'est plus une maison fermée (B) ; c'est une ouverture béante (V). -- Le Gouvernement a déverrouillé les abris, murmura-t-il. Il comprit la manœuvre du Gouvernement Bien Conseillé. En supprimant le point dans le code source de la consonne, ils ne changeaient pas la loi sur la propriété ; ils changeaient la nature physique de l'abri. Si le mot "Bâtiment" perdait son ancrage, les murs réels cesseraient de protéger. L'intimité allait s'évaporer. Le monde deviendrait une passoire. Varan sentit une nausée sémantique monter en lui. Le monde devenait trop courbe. Trop poreux. Ses doigts s'activèrent sur le clavier avec une précision de métronome. Il ne cherchait pas à sauver la démocratie ; il cherchait à réparer la géométrie. Ctrl + Shift + U. 05d1. Entrée. Le בּ (Beth pointé) apparut sur l'écran. Noir. Carré. Définitif. Varan ne s'arrêta pas là. Il ouvrit le répertoire ROOT du dictionnaire national. Il créa un script en boucle qui irait réinjecter le point sacré dans chaque occurrence du mot dans les bases de données ministérielles. Il clouait les maisons par le code. Soudain, une vibration inhabituelle secoua les murs de la station. Au-dessus, dans la ville, les verrous des portes de dix mille immeubles s'enclenchèrent simultanément dans un bruit de tonnerre métallique. Varan ferma les yeux. La note était enfin juste. Le B était redevenu une maison. Varan ne dormait pas. Le sommeil était un processus de défragmentation trop risqué ; il préférait rester en mode veille, assis dans son fauteuil ergonomique, les yeux fixés sur le flux de données. À 04h44, la vibration changea. Ce n'était pas le grondement lointain du RER ou le clic familier des relais électriques. C'était une anomalie organique. Une présence qui déplaçait l'air de manière asymétrique. Varan se leva. Son corps se tendit comme un ressort de précision. -- On ne marche pas sur la ligne jaune, dit-il vers l'obscurité du quai désaffecté. Une silhouette apparut à la limite de son périmètre de ruban adhésif. C'était une femme. Elle portait un manteau trop large, délavé par les pluies acides de la surface. Elle ne respectait aucune géométrie. Elle était une tache d'encre dans son monde de vecteurs. -- C'est toi ? demanda-t-elle. Sa voix était basse, chargée de voyelles traînantes qui firent grimacer Varan. C'est toi qui as fait ça ? Le Grand Clic ? Varan ne répondit pas. Il analysait le mot CLIC. C-L-C. כ (Kaph - le moule) + ל (Lamed - l'aiguillon) + כ (Kaph - le moule). Une action qui force une forme. La définition était exacte. -- Le point du Beth était manquant, finit-il par lâcher. Le système était instable. J'ai rétabli la tension. Elle franchit la ligne jaune. Varan recula d'un pas, son dos touchant le froid du béton. -- Ils te cherchent. Infection de Rectitude. C'est comme ça qu'ils appellent ce que tu as fait. Elle s'approcha de son terminal Ubuntu. Ses doigts sales s'approchèrent de l'écran. Varan eut un spasme. -- Ne touche pas au Vav ! hurla-t-il presque. Elle s'arrêta. Ses yeux plongèrent dans ceux de l'archiviste. -- Je m'appelle Sira. Je vis dans les interstices, là où le code ne s'imprime pas. On m'a envoyée te dire que ton point dans le Beth a réveillé quelque chose de plus vieux que le Ministère. Varan sentit son hyper-acuité s'emballer. Il voyait le nom de la femme : S-R. ס (Samekh) : le soutien. ר (Reish) : la tête. -- Pourquoi venir ici ? demanda-t-il, les mains jointes pour étouffer ses tics. -- Parce qu'ils vont envoyer l'Effaceur. Varan regarda son écran. Le ו (Vav) qu'il avait tapé plus tôt semblait maintenant briller d'une intensité radioactive. Il comprit que Sira avait raison. Il n'avait pas seulement corrigé une erreur. Il avait commis l'acte de trahison ultime : il avait utilisé la force du code sans l'autorisation du Scribe Suprême. Soudain, le terminal de Varan devint fou. Des lignes de code rouges commencèrent à dévorer le blanc. SYSTEM HALT. AUTHORIZATION REVOKED. EMISSARY DETECTED. -- Ils arrivent, dit Sira. Prends ton unité centrale. On doit descendre plus bas. Là où le phénicien n'est jamais devenu du latin. La fuite fut un calvaire de fréquences. Sira entraînait Varan à travers les tunnels de service, là où les câbles de fibre optique pendaient comme des entrailles dénudées. Pour Varan, chaque goutte d'eau tombant sur le métal était une erreur de syntaxe. -- Trop de bruit, gémissait-il en pressant ses mains sur ses oreilles. Le code est souillé ici. -- C'est du bruit blanc, Varan. Ça nous cache, répondit Sira sans ralentir. Ils arrivèrent devant une porte blindée, marquée d'un signe que Varan reconnut immédiatement : une lettre gravée à même l'acier, sans peinture, sans artifice. Un ת (Tav). Le signe final. L'ancrage. À l'intérieur, l'air était épais, saturé d'une odeur de plomb fondu et d'encre grasse. Ce n'était pas un centre de données. C'était une imprimerie. Mais une imprimerie médiévale, enfouie sous les serveurs du Ministère. Des hommes et des femmes s'activaient autour de presses massives. Ils ne tapaient pas sur des claviers. Ils manipulaient des blocs de métal. -- Qu'est-ce que c'est ? demanda Varan, fasciné par la géométrie parfaite des caractères de plomb rangés dans les casses. -- On coule l'alphabet Achouri dans le métal, dit Sira. Varan s'approcha d'une table de composition. Un homme âgé, aux mains noircies, maniait un poinçon. Il gravait un ל (Lamed). -- Regarde, Archiviste, dit le vieil homme sans lever les yeux. Le Lamed. L'aiguillon. C'est lui qui donne l'impulsion. En numérique, ils l'ont raccourci. Ils ont réduit sa hampe pour qu'il ne dépasse plus des autres lettres. Un Lamed qui ne monte pas, c'est une population qui n'apprend plus. C'est un peuple qui rampe. Varan sortit sa loupe. Il inspecta le bloc de plomb. La hampe du Lamed était immense, fière, s'élevant bien au-dessus de la ligne de flottaison des autres caractères. -- Vous... vous rétablissez la hauteur, murmura Varan. -- Nous préparons le Grand Tirage. Soudain, Varan se figea. Ses oreilles captèrent une fréquence ultra-basse, un sifflement numérique qui traversait les murs de béton. --L'Effaceur, dit-il, la voix blanche. Le vieil imprimeur s'arrêta. Il regarda le plafond de béton. Une fine pellicule de pixels rouges commençait à suinter à travers la matière, comme du sang numérique cherchant une fissure. -- Il est là, dit-il. Varan regarda la presse. Il vit une plaque prête pour l'impression. Il y avait écrit : L-B-R-T (Liberté). Il remarqua immédiatement l'absence. -- Il manque le ו (Vav), dit-il d'un ton sec. Sans le clou, ça ne tient pas. Il s'approcha de la fondeuse de plomb. Pour la première fois de sa vie, l'autiste maniaque ne touchait pas à un clavier. Il saisit une louche de métal liquide. -- Je vais couler le lien, déclara-t-il. La pièce se mit à vibrer d'un bourdonnement insupportable. Ce n'était pas un séisme, c'était une dé-référenciation. Sous l'effet du programme Effaceur, les contours des objets dans la fonderie commençaient à devenir flous, pixélisés, comme une image dont on réduit brutalement la résolution. -- Ils reformatent la matière ! hurla Sira par-dessus le sifflement électrique. Varan ne l'écoutait pas. Il était entré dans une phase d'hyper-focalisation totale. Pour son cerveau autiste, le chaos ambiant n'était qu'un bruit de fond. Sa seule priorité était la symétrie du L-B-R-T. Il manquait le liant. Il manquait l'axe. Il s'approcha du moule de sable. Ses mains, habituellement si hésitantes dans les rapports sociaux, devinrent d'une précision chirurgicale. Il prit un stylet d'acier. Dans son esprit, le code 05d5 s'afficha en lettres de feu. Il ne dessinait pas une lettre ; il traçait une antenne. Il grava le ו (Vav). Un trait vertical parfait. Une tête légèrement penchée vers la gauche, comme une oreille tendue vers le ciel. Un clou de dix centimètres de long. -- Le plomb ! ordonna Varan. Le vieil imprimeur lui tendit la louche fumante. Varan versa le métal en fusion dans l'empreinte qu'il venait de creuser. Le plomb crépita, libérant une fumée âcre. À cet instant, une onde de choc frappa la fonderie. Les étagères s'évaporèrent en un nuage de données grises. Les murs de béton devinrent transparents, révélant le vide numérique qui entourait leur bulle de réalité. -- Varan, vite ! Le système nous rejette ! cria Sira, dont les jambes commençaient à se dissoudre en filaments de lumière. Varan ne bougea pas. Il attendait la solidification. Trois secondes. Deux secondes. Une seconde. Il plongea sa main nue dans le sable encore brûlant et en sortit le caractère de plomb. C'était le ו (Vav). Froid. Pesant. Indestructible. Il le plaça au centre de la plaque de composition, entre le Beth et le Reish. L - B - ו - R - T. À l'instant où le plomb toucha le reste de la plaque, le sifflement de l'Effaceur changea de ton. Il passa d'un cri aigu à un grognement impuissant. La zone de reformatage s'arrêta net à quelques centimètres de la presse. Le Vav, le clou de Varan, venait de fixer la réalité locale. Il avait ancré l'imprimerie dans une couche de l'existence que le Gouvernement Bien Conseillé ne pouvait pas atteindre. -- Tu l'as fait, souffla Sira, reprenant consistance. Tu as lié la Liberté à la Terre. Varan regarda ses doigts brûlés. Il ne ressentait pas la douleur. Il ressentait la rectitude. -- Ce n'est pas suffisant, dit-il, sa voix retrouvant son calme monocorde. Une plaque n'est qu'une matrice. Il faut maintenant l'imprimer. Il faut multiplier le signal. Il tourna la manivelle de la presse. Le rouleau encré passa sur le plomb avec un bruit de succion organique. -- Sira, dit Varan sans la regarder. Prépare-toi. On ne va pas imprimer des tracts. On va imprimer sur le ciel. Le Ministère de la Stabilité Sémantique n'était plus qu'une architecture de pixels en train de s'effondrer. Mais au sommet de la tour centrale, là où se trouvaient les émetteurs de réalité augmentée qui diffusaient la propagande quotidienne, Varan était debout. Il ne portait plus ses gants de coton blanc. Ses mains étaient noires d'encre et brûlées par le plomb. Devant lui, il n'y avait pas de clavier, mais la plaque de métal qu'il avait sauvée de la fonderie. -- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Sira, essoufflée par l'ascension. -- Je vais changer le driver d'affichage du monde, répondit Varan. Il connecta la presse manuelle aux lentilles de projection laser du Ministère. C'était un acte de piratage pur : utiliser la technologie du Gouvernement Bien Conseillé pour projeter la seule chose qu'ils redoutaient : le Code Carré. -- Ils vont tout couper, Varan ! -- Ils ne peuvent pas. Le ו (Vav) que j'ai coulé est un clou physique. Il crée une boucle de rétroaction. Le système ne peut pas effacer ce qu'il est forcé de lire. Varan tourna la manivelle. Dans un craquement de foudre, les projecteurs s'allumèrent. Mais au lieu de diffuser les logos lisses et les visages rassurants du Gouvernement, un immense rectangle de lumière noire déchira le ciel de Paris. À l'intérieur de ce cadre, cinq lettres apparurent, gigantesques, vibrant d'une fréquence qui faisait trembler les vitres de la ville : ל - ב - ו - ר - ת Dans les rues, les gens s'arrêtèrent. Ce n'était pas une image qu'ils regardaient, c'était une structure. En voyant le ו (Vav) au milieu de la Liberté, ils ressentirent soudain le poids de leurs propres corps. Ils ne se sentaient plus comme des utilisateurs flottants, mais comme des êtres ancrés. Varan fixa son œuvre. Pour son cerveau autiste, c'était la perfection ultime. La symétrie était rétablie. Le code source était enfin public. Le Gouvernement Bien Conseillé tenta une dernière contre-attaque. Ils injectèrent des millions de voyelles parasites dans le signal pour brouiller les lettres. Mais le plomb de Varan tenait bon. Les voyelles glissaient sur les consonnes de métal comme de la pluie sur du granit. -- Regarde, murmura Varan en pointant le ciel. Le ל (Lamed) de la plaque commença à briller d'une lueur dorée. Soudain, le terminal de Varan afficha une dernière ligne de texte, une commande qu'il n'avait pas tapée : RECONSTRUCTION COMPLETE. SYSTEM REBOOTING IN ... 3 ... 2 ... 1 Varan ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il était assis sur un banc. Un parc. Pas de terminaux. Pas de lignes jaunes. Il regarda le tronc d'un chêne devant lui. La structure était visible : ו (Vav). Verticale. Ancrée. Réelle. Il posa ses mains brûlées sur ses genoux. Le quatre était partout à présent. Angle droit. Stabilité. Clôture. Le bug avait trouvé son système.|couper{180}

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