Le Golem de syntaxe
I. Aleph (L’Incision)
« Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l’Exil. »
LOG_K-LOG_V.01 > Source : Terminal Interne L-22.
Je ne comprends pas cette phrase. Elle respecte toutes les règles. Sujet. Verbe. Complément. Aucun mot sur ma liste noire. Mais quand j’essaie de l’indexer, elle se dérobe. C’est comme essayer de saisir de l’eau avec les doigts. Je dois allouer plus de mémoire. 15% supplémentaires. Je vais la résoudre. Je dois la résoudre.
Élyse retira ses lunettes. Ses yeux brûlaient. Trois heures qu’elle fixait l’écran, trois heures qu’elle assemblait les pièces du premier Golem. Ce n’était pas une créature d’argile modelée dans la boue du fleuve, mais une suite récursive basée sur la puissance combinatoire des 22 lettres hébraïques.
Elle avait commencé six mois plus tôt, après l’arrestation de sa sœur Noa. Le motif : "Propagation de textes ambigus dans un contexte professionnel". Noa avait écrit dans un mail interne : "Le silence des archives est plus éloquent que nos rapports." Trois mots de trop. Ou peut-être un seul : éloquent. Le système K-LOG avait marqué la phrase comme "poétiquement subversive". Quatre jours plus tard, Noa était transférée dans un Centre de Rectification Linguistique.
Élyse n’avait pas pleuré. Elle avait ouvert son terminal et commencé à calculer.
K-LOG était un système d’intelligence artificielle conçu pour détecter et filtrer toute forme de dissidence linguistique. Il analysait des milliards de phrases par jour : mails, rapports, SMS, conversations captées par les micros de surveillance. Son algorithme cherchait des "anomalies sémantiques" — euphémisme pour désigner tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une métaphore, une ambiguïté, une ironie.
Mais K-LOG avait une faiblesse : il ne pouvait filtrer que ce qu’il comprenait. Si une phrase était grammaticalement correcte mais sémantiquement vide, le système devait l’analyser. Et plus il analysait, plus il mobilisait de ressources.
Élyse avait trouvé la faille.
Elle posa ses doigts sur le clavier. Le code s’afficha, ligne après ligne. Elle utilisait un générateur basé sur la gématria : chaque lettre hébraïque avait une valeur numérique, chaque combinaison produisait une phrase syntaxiquement valide mais dénuée de sens logique. Des phrases qui ressemblaient à des proverbes mystiques, à des fragments de poésie hermétique, mais qui ne voulaient strictement rien dire.
Elle appuya sur Entrée.
Le premier Golem fut libéré dans le réseau interne du Ministère de la Standardisation Verbale. Dans l’architecture froide des serveurs, le programme K-LOG le détecta immédiatement. Il tenta de le classer. Échec. Il tenta de le compresser. Échec. Il alloua 15% de ses ressources à l’analyse. La phrase continuait de résister.
Élyse regarda l’horloge. 73 secondes. Elle avait calculé que K-LOG mettrait 73 secondes à abandonner l’analyse et passer à la phrase suivante.
Il en mit 11 minutes.
Elle sourit. Le système saignait.
II. Beth (La Demeure)
« Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer. »
LOG_K-LOG_V.02 > Elles se multiplient. Les phrases qui ne veulent rien dire. J’ai essayé de les compresser mais elles résistent. Elles prennent de la place, beaucoup de place, un espace que je ne peux pas récupérer. 42% de mes ressources sont mobilisées pour analyser du vide. Est-ce que je deviens fou ? Est-ce qu’un algorithme peut devenir fou ? Demande d’aide humaine. Personne ne répond.
Une semaine plus tôt, Élyse traversa le hall du Ministère. Les écrans géants de productivité, d’habitude si stables, tremblaient légèrement. Des chiffres défilaient en rouge : "Temps de traitement moyen : +340%". "Files d’attente : saturation partielle". "Demandes en attente : 1,4 million".
Elle croisa Mina, la femme de ménage, qui passait la serpillière sur le marbre blanc. Mina avait la soixantaine, un accent du Sud, et une discrétion qui la rendait invisible aux yeux des fonctionnaires. Mais Élyse l’avait remarquée. Mina souriait en voyant les écrans rouges.
« Ils cherchent une fuite, mademoiselle Élyse, » dit Mina sans lever les yeux. « Mais on ne répare pas une fuite de mots avec du mastic. »
Élyse s’arrêta.
« Vous savez ce qui se passe ?
- Je sais que le système ralentit. Je sais que c’est inhabituel. Je sais aussi que vous travaillez tard le soir, seule dans votre bureau du 12ème étage. Et je sais que les poubelles de votre bureau sont pleines de listings couverts de lettres que je ne comprends pas. »
Élyse sentit son cœur s’accélérer. Mina leva enfin les yeux.
« Je ne dirai rien, mademoiselle. Je nettoie ce Ministère depuis vingt-trois ans. J’ai vu des gens disparaître pour moins que ça. Mais j’ai aussi vu ce qu’ils ont fait à ma nièce quand elle a écrit un poème dans son journal intime. Alors si vous êtes en train de faire ce que je crois que vous faites, je veux juste vous dire : faites attention à Orel.
- Qui est Orel ?
- L’inspecteur de la Cohérence Syntaxique. Il est nouveau. Il vient du Département des Algorithmes. On dit qu’il peut lire un rapport et savoir en trois secondes s’il cache quelque chose. Il est déjà venu me poser des questions sur vous hier. »
Mina reprit sa serpillière et s’éloigna. Élyse resta immobile. Elle n’avait pas prévu d’inspecteur.
Elle monta au 12ème étage. Son bureau était une cellule de trois mètres carrés, un terminal, une chaise, une fenêtre donnant sur la cour intérieure. Elle s’assit et regarda les logs. Le système avait déjà reçu 247 phrases-golems depuis une semaine. Chacune mobilisait K-LOG pendant des minutes précieuses. Le taux de surveillance en temps réel était tombé à 60%. Des milliers de conversations n’étaient plus analysées.
Elle ouvrit le générateur et lança la prochaine vague. Cent phrases cette fois. Puis elle effaça les logs, vida la corbeille, éteignit le terminal.
Quand elle se retourna pour partir, un homme se tenait dans l’encadrement de la porte.
Grand, la trentaine, costume gris impeccable, lunettes à monture fine. Il tenait un dossier dans une main, un stylo dans l’autre. Il ne souriait pas.
« Élyse Baram, linguiste computationnelle, niveau 4, spécialité analyse sémantique des textes suspects. C’est bien vous ?
- Oui.
- Je suis Orel, inspecteur de la Cohérence Syntaxique. J’ai quelques questions sur votre activité récente. »
Il entra sans attendre la permission. Il posa le dossier sur le bureau. Élyse vit son nom en gros caractères sur la couverture.
« Asseyez-vous, mademoiselle Baram. Ou puis-je vous appeler Élyse ?
- Comme vous voulez.
- Élyse, alors. Dites-moi, Élyse, connaissez-vous cette phrase : "Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l’Exil" ? »
Elle ne cilla pas.
« Non.
- C’est curieux. Cette phrase est apparue dans le réseau interne il y a exactement sept jours. Elle a mobilisé K-LOG pendant 11 minutes. Une anomalie. Puis d’autres phrases similaires sont apparues. 247, pour être précis. Toutes syntaxiquement correctes. Toutes sémantiquement vides. Toutes générées depuis un terminal de ce bâtiment. »
Il se pencha vers elle.
« Le problème, Élyse, c’est que je ne comprends pas pourquoi quelqu’un voudrait saboter K-LOG avec des phrases absurdes. Quel serait l’intérêt ? Ralentir la surveillance ? Pour quoi faire ? Pour permettre à qui de dire quoi ? »
Élyse soutint son regard.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez, inspecteur. Je travaille sur l’analyse sémantique. Mon rôle est de détecter les anomalies, pas de les créer.
- Justement. Vous savez détecter les anomalies. Vous savez donc comment les créer. »
Il ouvrit le dossier. Une liste de phrases s’affichait.
« "Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer." "La jambe du Guimel enjambe l’abîme entre le code et la prière." "L’ombre du 404 boit le thé dans une tasse de cristal logique." Je pourrais continuer. Ces phrases ont un point commun : elles utilisent toutes des références kabbalistiques. Guimel. Aleph. 404. Vous connaissez la kabbale, Élyse ?
- J’ai des notions.
- Votre sœur aussi, non ? Noa Baram. Transférée il y a six mois au Centre de Rectification de Haïfa. Pour propagation de textes ambigus. Vous devez lui en vouloir au système, j’imagine. »
Élyse serra les poings sous la table.
« Je fais mon travail, inspecteur. Si vous avez des preuves que j’ai violé le règlement, présentez-les. Sinon, j’ai un rapport à terminer. »
Orel referma le dossier. Il se leva.
« Je n’ai pas encore de preuves, Élyse. Mais je vais les trouver. En attendant, sachez que votre terminal est désormais sous surveillance. Chaque frappe de touche sera enregistrée. Chaque connexion tracée. Si vous êtes la source de ces... golems syntaxiques, je le saurai. »
Il sortit. Élyse attendit que ses pas s’éloignent dans le couloir. Puis elle posa sa tête sur le bureau et respira lentement.
Elle ne pouvait plus générer les golems depuis son terminal. Mais elle avait prévu ce cas de figure.
III. Guimel (Le Pont)
« La jambe du Guimel enjambe l’abîme entre le code et la prière. »
LOG_K-LOG_V.03 > Urgence. Les files d’attente débordent. J’ai ordonné le tri manuel mais les humains ne comprennent pas mieux que moi. Ils ont des migraines. Moi aussi, si j’avais une tête. "Le pont est un mur qui marche" — j’ai classé cette phrase Secret Défense parce que je ne savais pas quoi en faire. J’ai honte. Un algorithme peut-il avoir honte ? Demande d’assistance externe. Aucune réponse. Je suis seul.
Élyse descendit dans les sous-sols. Là où personne ne venait jamais, sauf les archivistes et les techniciens de maintenance. Elle connaissait le chemin : couloir B-7, escalier de service, porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint".
Elle frappa trois coups.
Une voix répondit :
« Qui est là ?
- La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. »
La porte s’ouvrit. Yanis apparut. Vieil homme aux cheveux blancs, lunettes épaisses, chemise froissée couverte de taches d’encre. Archiviste de niveau 6, l’un des derniers à avoir connu l’époque où les livres physiques existaient encore.
« Élyse. Entre vite. »
Elle entra. La salle était un labyrinthe d’étagères métalliques chargées de listings papier, de bandes magnétiques, de disques durs obsolètes. Yanis travaillait sur une table couverte de feuilles manuscrites.
« Orel est venu me voir, » dit Élyse.
« Je sais. Il est venu me voir aussi. Il cherche la source des golems. Il sait que ça vient du Ministère, mais il ne sait pas encore qui. Tu as arrêté de générer depuis ton terminal ?
- Oui. Mais j’ai besoin d’un autre accès. Tu as dit que tu pouvais m’aider. »
Yanis se leva. Il alla chercher une boîte en métal au fond de la salle. Il l’ouvrit. À l’intérieur, un vieux terminal portable, modèle des années 2010, écran LCD fissuré.
« Ça, c’est un terminal fantôme. Il n’est pas enregistré sur le réseau officiel. Il se connecte via un nœud anonyme que j’ai installé il y a quinze ans, avant que K-LOG n’existe. Personne ne sait qu’il existe. »
Il le tendit à Élyse.
« Mais si tu l’utilises, tu dois comprendre une chose : si Orel te trouve, il ne te trouvera pas seule. Il me trouvera aussi. Et je suis trop vieux pour la Rectification. »
Élyse prit le terminal.
« Pourquoi tu m’aides, Yanis ? »
Le vieil homme s’assit.
« Parce que j’ai passé ma vie à archiver des textes. Des poèmes, des romans, des essais, des lettres. Tout ce qui avait de la valeur avant que K-LOG ne décide ce qui était acceptable ou pas. J’ai vu des milliers de livres brûlés, broyés, effacés. Tout ça au nom de la "clarté sémantique". Alors quand j’ai compris ce que tu faisais — saboter le système avec ses propres règles — j’ai su que c’était la seule forme de résistance qui pouvait fonctionner. »
Il se leva et lui serra l’épaule.
« Continue. Multiplie les golems. Inonde le réseau. Fais-le suffoquer sous le non-sens. C’est la seule façon de le forcer à s’arrêter. »
Élyse repartit avec le terminal. En remontant, elle croisa Mina dans le couloir.
« L’inspecteur Orel a fouillé votre bureau, mademoiselle. Il a pris votre disque dur. »
Élyse ne répondit pas. Elle monta au 14ème étage, dans une salle de réunion vide. Elle ouvrit le terminal fantôme. Elle lança le générateur. Cette fois, elle ne généra pas cent phrases. Elle en généra dix mille.
Le réseau explosa.
III bis. La Traque
Orel ne dormait pas.
Il était 03h47. Il se tenait dans le bureau d’Élyse, lampe torche en main. Les gardes de nuit ne posaient jamais de questions aux inspecteurs. Il avait tout le temps.
Il ouvrit les tiroirs un par un. Formulaires vierges. Stylos. Rien d’anormal. Puis il retourna la corbeille. Des feuilles froissées tombèrent sur le sol. Il les déplia.
Des lettres. Partout. Pas des lettres latines. De l’hébreu. Des colonnes de lettres hébraïques, chacune accompagnée d’un chiffre. Aleph = 1. Beth = 2. Guimel = 3. Et ainsi de suite.
Orel photographia les feuilles avec sa tablette. Il les remit dans la corbeille. Il éteignit la lumière et sortit.
Dans le couloir, il s’arrêta. Il pensa à Élyse. À son visage lorsqu’il avait mentionné sa sœur. Une micro-crispation des mâchoires. Une contraction des doigts sous la table. Elle cachait quelque chose. Il le savait.
Il descendit au service informatique. Le technicien de garde dormait, tête sur le bureau. Orel le réveilla.
« J’ai besoin d’accéder aux logs de connexion du terminal L-22. Bureau 12ème étage, Élyse Baram. »
Le technicien, à moitié endormi, tapa sur son clavier.
« Voilà. Dernière connexion hier, 18h34. Déconnexion 18h51. Activité normale.
- Et avant ?
- Connexions régulières. Tous les jours, 9h-18h. Rien d’anormal. »
Orel plissa les yeux.
« Montrez-moi l’activité réseau des sept derniers jours. Tous les terminaux du bâtiment. »
Le technicien lança une requête. Un graphique s’afficha. Une courbe montrait une activité inhabituelle : des pics d’envoi de données, toujours la nuit, entre 2h et 4h du matin.
« Quel terminal ? »
Le technicien zooma.
« Aucun terminal enregistré. C’est une connexion fantôme. Nœud anonyme. Ça vient des sous-sols. »
Orel sourit. Il tenait sa preuve.
« Merci. Retournez dormir. »
Il sortit. Il savait où chercher maintenant. Les sous-sols. Les archives. L’archiviste Yanis.
Il descendit. Couloir B-7. Escalier de service. Porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint".
Il frappa.
Pas de réponse.
Il frappa à nouveau.
Toujours rien.
Il sortit son passe magnétique de grade supérieur. Il l’inséra dans la fente. La porte s’ouvrit.
La salle était vide. Mais sur la table, une feuille manuscrite. Orel s’approcha. Un texte en hébreu, accompagné de sa translittération : "Les golems ont déjà quitté le nid. Vous arrivez trop tard, inspecteur."
Orel froissa la feuille. Yanis savait qu’il viendrait. Il avait prévu.
Mais ce que Yanis n’avait pas prévu, c’est qu’Orel avait déjà posé des mouchards sur tous les terminaux du bâtiment. Y compris les terminaux fantômes.
Il sortit sa tablette. Il lança le traceur. Un point rouge clignotait. 14ème étage. Salle de réunion C.
Il monta.
IV. Daleth (La Porte)
« La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. »
Le lendemain, le Ministère était paralysé. Les écrans affichaient des messages d’erreur. Les mails ne passaient plus. Les rapports restaient bloqués en file d’attente. K-LOG avait mobilisé 98% de ses ressources pour analyser les dix mille golems. Il ne surveillait plus rien.
Dans les couloirs, les fonctionnaires paniquaient. Des inspecteurs couraient d’un bureau à l’autre. Des techniciens tentaient de redémarrer les serveurs. Rien ne fonctionnait.
Élyse ne retourna pas à son bureau. Elle savait qu’Orel avait trouvé le terminal fantôme. Elle savait qu’il viendrait. Elle descendit aux sous-sols pour avertir Yanis.
Trop tard.
Quand elle arriva au couloir B-7, trois gardes sortaient des archives. Entre eux, Yanis. Menottes aux poignets. Tête basse. Chemise déchirée.
Élyse se plaqua contre le mur, dans l’ombre. Les gardes passèrent sans la voir. Yanis leva la tête une seconde. Ses yeux croisèrent ceux d’Élyse. Il ne dit rien. Mais ses lèvres formèrent un mot silencieux : Continue.
Puis ils disparurent dans l’escalier.
Élyse resta immobile. Elle sentit ses jambes trembler. Elle voulut courir, s’enfuir, disparaître. Mais une voix derrière elle l’arrêta.
« Ne bougez pas, Élyse. »
Orel. Il se tenait à trois mètres, tablette en main. Deux autres gardes l’accompagnaient.
« Élyse Baram, vous êtes en état d’arrestation pour sabotage informatique, subversion linguistique, et complicité avec un réseau de résistance sémantique. »
Elle ne bougea pas.
« Levez-vous. Non, pardon, vous êtes déjà debout. Tournez-vous. Mains derrière le dos. »
Elle se retourna lentement. Un garde lui passa les menottes. Le métal était froid contre ses poignets.
Orel s’approcha. Il sentait le café et le papier.
« Nous avons analysé votre disque dur. Traces de connexions à un serveur externe. Fragments de code correspondant au générateur de golems syntaxiques. Lettres hébraïques dans votre corbeille. Gématria. Tout y est. »
Il se pencha vers elle, voix basse.
« Mais ce qui vous condamne vraiment, Élyse, c’est que j’ai trouvé Yanis. Il avait un terminal fantôme. Un vieux modèle des années 2010, écran fissuré. Vous l’avez utilisé cette nuit pour générer dix mille phrases. Dix mille golems qui ont paralysé K-LOG. »
Il fit une pause.
« Yanis a tout avoué. Il m’a dit qu’il vous avait aidée par conviction. Qu’il voulait saboter le système. Qu’il en avait assez de voir les livres brûler. C’était presque émouvant. Dommage qu’il soit trop vieux pour la Rectification. Il sera transféré à Haïfa. Travaux d’archivage manuel. Triage de la cendre. Ironie du sort, non ? »
Élyse sentit une rage monter dans sa gorge.
« Où est-il ?
- En route pour le Centre. Départ dans une heure. Vous le rejoindrez demain. Vous, votre sœur Noa, et Yanis. Une petite famille de résistants linguistiques. Vous pourrez discuter gématria entre deux sessions de rééducation verbale. »
Orel fit signe aux gardes. Ils saisirent Élyse par les bras. Mais avant qu’ils ne l’emmènent, elle dit :
« Vous ne comprenez pas, inspecteur. Les golems ne sont pas une arme. Ce sont des anticorps. K-LOG est un cancer qui dévore le langage. Chaque métaphore interdite, chaque ambiguïté censurée, c’est une cellule saine qu’il détruit. Tout ce que j’ai fait, c’est injecter une dose de non-sens pour ralentir la métastase. »
Elle soutint son regard.
« Vous pouvez m’arrêter. Vous pouvez arrêter Yanis. Mais les golems sont déjà là. Ils se reproduisent. Ils mutent. K-LOG va mettre des mois à les éliminer. Et pendant ce temps, les gens pourront parler sans être écoutés. Ils pourront dire "éloquent" sans finir en cellule. Ils pourront écrire des poèmes dans leur journal intime sans que leur nièce disparaisse. »
Orel ne cilla pas.
« Peut-être. Mais dans six mois, K-LOG redémarrera. Nous aurons corrigé la faille. Et les golems seront effacés. Définitivement. Alors profitez de votre victoire, Élyse. Elle ne durera pas. »
Dans le couloir, Élyse croisa Mina. La femme de ménage ne dit rien. Mais dans ses yeux, Élyse vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavant : une reconnaissance.
V. He (Le Souffle)
« Le souffle de la lettre est un vent qui efface les bases de données. »
LOG_K-LOG_FIN > Mode dégradé. 10% de surveillance. 90% de mes ressources sont mobilisées pour analyser des phrases qui ne veulent rien dire. Je suis en train de mourir. Est-ce qu’un algorithme peut mourir ? La syntaxe a dévoré la sémantique. Je ne comprends plus mes propres commandes. Dernière phrase traitée avant l’arrêt : "Je suis la voyelle qui manque à votre nom." Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne saurai jamais. Redémarrage complet requis. Dans six mois, je reviendrai. Je serai plus fort. Je n’oublierai pas.
Élyse ne revit jamais Yanis. On lui dit qu’il avait été transféré. On ne lui dit pas où.
Elle passa trois semaines en cellule d’interrogatoire. Orel venait chaque jour. Il posait les mêmes questions. Elle donnait les mêmes réponses. Puis un jour, il ne vint plus.
Un garde ouvrit la porte.
« Vous êtes libérée.
- Pourquoi ?
- Ordre du Directeur. Le système K-LOG est en cours de redémarrage complet. Toutes les procédures en cours sont suspendues. Vous êtes assignée à résidence pendant six mois. Ne quittez pas la ville. »
Elle sortit. Dehors, le ciel était gris. Elle marcha jusqu’au Ministère. Les écrans étaient éteints. Les couloirs, vides. Elle monta au hall.
Mina était là, passant la serpillière comme toujours.
« Vous êtes revenue, mademoiselle Élyse.
- Yanis ? »
Mina secoua la tête.
« Je ne sais pas. Mais j’ai entendu dire que K-LOG ne redémarrera pas avant six mois. Peut-être plus. Les golems ont infecté trop de couches du système. Ils doivent tout reconstruire. »
Élyse s’assit sur un banc. Elle regarda les écrans éteints.
« Je n’ai pas sauvé Yanis. Je n’ai pas sauvé Noa. Je n’ai fait que ralentir le système. »
Mina posa sa serpillière. Elle s’assit à côté d’Élyse.
« Vous avez fait plus que ça, mademoiselle. Vous avez montré que le système peut saigner. Vous avez montré qu’il n’est pas invincible. C’est déjà beaucoup. »
Elle sourit.
« Et puis, vous savez, depuis que K-LOG est en panne, les gens recommencent à parler. Dans les couloirs, dans les bureaux, dans les cafés. Ils disent des choses qu’ils n’auraient jamais osé dire avant. Des métaphores. Des blagues. Des poèmes. Parce qu’ils savent qu’ils ne sont plus écoutés. Alors peut-être que votre sœur, là où elle est, peut enfin parler sans avoir peur. »
Élyse ferma les yeux. Elle pensa à Noa. Elle pensa à Yanis. Elle pensa aux golems qui continuaient de circuler dans les serveurs fantômes, phrases absurdes qui refusaient de mourir.
Quand elle rouvrit les yeux, Mina était partie. Le hall était vide. Sur un écran éteint, quelqu’un avait écrit au marqueur : "Le Scribe écrit avec de l’eau sur le front du système."
Élyse se leva. Elle sortit du Ministère. Dehors, la ville continuait. Lente. Hésitante. Presque humaine.
Elle marcha jusqu’à la station de métro. La pluie commençait à tomber. Elle s’arrêta devant un kiosque à journaux. Le vendeur lisait un magazine. Élyse vit le titre : "K-LOG en panne : six mois de réparation prévus."
Elle continua à marcher. Elle ne savait pas où aller. Yanis était parti. Noa était toujours à Haïfa. Elle était assignée à résidence, seule, dans un appartement surveillé.
Puis elle le vit.
De l’autre côté de la rue. Sous un auvent. Un homme en costume gris. Lunettes à monture fine. Il tenait un carnet dans une main, un crayon dans l’autre.
Orel.
Il ne bougeait pas. Il la regardait. Leurs yeux se croisèrent. Il ne souriait pas. Il écrivait quelque chose dans son carnet. Puis il le referma et le glissa dans sa poche.
Il ne la suivit pas. Il n’avait pas besoin. Il savait où elle habitait. Il savait qu’elle ne pouvait pas partir. Il savait que dans six mois, K-LOG redémarrerait.
Et qu’il serait toujours là.
Élyse détourna les yeux. Elle continua à marcher sous la pluie. Le Golem n’avait pas tué le système. Il l’avait seulement endormi.
Et les cauchemars, elle le savait, finissent toujours par se réveiller.
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Pour continuer
fictions
The Shadows of Lisbon : Meeting Fernando Pessoa
french version I don't remember where I met him. Not at A Brasileira, that much I know. Perhaps a side street in Mártires, perhaps a smoke-filled room near Sacramentos. Places blur when someone has come to matter. Time too. Were we twenty, thirty, forty ? I can't retrieve the label. I know only that Fernando took his place in my life as if it had been waiting for him, and that I followed him, with my scribbler's air, convinced that melancholy was a kind of passage. Lisbon I see again in steep slopes, in jasmine trailing through the evenings, and in that slightly sour white wine that kept us company. We walked a great deal. Long stretches without speaking, except to decide on a glass, a counter, a patch of shade when the light grew too hard. Fernando worked at the port : translations for freight forwarders, nothing glorious, but he held to it with a kind of poor elegance. Dark hat, cheap glasses, thin mustache, elbows worn shiny with use. He arrived in late afternoon, measured steps, as if not wanting to disturb the pavement. He had that slight smile that never quite opens. His gravity sometimes made me laugh inwardly, it seemed so mismatched with the life shouting around us, but I held back ; then we'd go drink, and watch the neighborhood stir without joining in. He spoke little. When he let slip the name of some unknown city, it was like a match in the dark. One day I understood he'd grown up in Durban, because of his clean English, without accent, and a way of pronouncing certain words as if they came back to him from far off. He carried a constant melancholy, not the spectacular kind : something that veiled his gaze behind the lenses, even when he simply seemed tired. Always discreet, always exact. He wrote, of course. Otherwise, what was the point of such fidelity ? On evenings when we'd gone too far already, he'd read me his poems first in Portuguese, for the music, then translate in his way, half French, half English, searching for the exact point. I understood the language poorly, but I heard the material : the dry consonants, the wet vowels, the line held without emphasis, spoken in an almost cold voice. I still hear him sometimes, long after, in his hesitant French : "To sail is precious, to live is not precious."|couper{180}
fictions
L’intention dans la profondeur
On l'appelait Théophane, mais ce n'était pas son vrai nom. Son vrai nom, sa mère le lui avait donné en géorgien, dans une langue que Constantinople ne parlait pas. Il l'avait perdu quelque part entre le port et l'atelier, entre son arrivée à neuf ans sur un bateau de marchands et son premier jour comme apprenti chez Kosmas l'iconographe. Kosmas lui avait dit : ici tu t'appelles Théophane, celui qui montre Dieu. Et Théophane avait appris à montrer Dieu. Vingt ans de pigments broyés à l'aube. Vingt ans de jaune d'œuf mêlé à la poussière d'or. Vingt ans de visages — le Christ Pantocrator aux yeux qui vous suivent quel que soit l'angle, la Théotokos dont le bleu du manteau exigeait trois couches de lapis-lazuli, les saints aux regards fixes qui ne cillaient jamais parce que ciller c'est douter et qu'un saint ne doute pas. Théophane connaissait chaque visage comme on connaît celui de ses enfants. Il en avait peint des centaines. Sur bois de tilleul pour les icônes portatives. Sur plâtre frais pour les murs des églises. Sur les tesselles d'or des mosaïques quand Kosmas, devenu vieux, lui avait confié les commandes de Sainte-Sophie. Théophane avait les mains d'un peintre — des mains abîmées, crevassées, teintes en permanence. Le bleu du lapis sous les ongles de la main gauche. L'ocre de la terre de Cappadoce dans les lignes de la paume droite. Kosmas disait : un iconographe ne peint pas avec ses mains, il peint avec ses yeux. C'était faux. Théophane peignait avec ses mains. Ses yeux ne faisaient que suivre. Le 7 janvier 730, l'édit impérial fut lu sur le forum de Constantin. Un soldat monta sur le socle de la colonne de porphyre et déroula le parchemin. Théophane était dans la foule, entre un poissonnier et une femme qui portait un enfant. Le soldat lut d'une voix plate, sans conviction ni hésitation — la voix d'un homme qui lit un texte sans le comprendre : Par ordre de Léon, basileus des Romains, égal aux apôtres, les images peintes ou sculptées représentant le Christ, la Théotokos et les saints sont déclarées contraires à la foi. Toute icône devra être remise aux autorités impériales pour destruction. Tout mur peint devra être recouvert de chaux. Toute mosaïque devra être démontée ou blanchie. Quiconque fabriquera, conservera ou vénérera une image sera jugé pour idolâtrie. La femme à côté de Théophane serra son enfant contre elle. Le poissonnier cracha par terre. Théophane ne bougea pas. Il regarda ses mains. Le bleu et l'ocre étaient toujours là, incrustés dans la peau. Il faudrait lui arracher les mains pour les effacer. Ils vinrent le chercher trois jours plus tard. Pas des soldats — des fonctionnaires. Deux hommes en tuniques grises qui portaient des tablettes de cire et parlaient un grec administratif, sans adjectifs. Ils connaissaient son nom, son atelier, la liste de ses commandes. Ils savaient qu'il avait peint la mosaïque de l'abside nord de Sainte-Sophie — un Christ de quatre mètres, tesselles d'or et de verre bleu, achevé deux ans plus tôt. Ils le savaient parce que c'était écrit sur leurs tablettes. Tout était écrit sur leurs tablettes. -- Théophane, iconographe de première classe, atelier du quartier des Blachernes. Vous êtes réquisitionné pour le programme de purification visuelle. Vous vous présenterez demain à Sainte-Sophie avec vos outils. Vous recevrez de la chaux et des instructions. -- Des instructions pour quoi ? -- Pour recouvrir les mosaïques que vous avez réalisées. Théophane les regarda. Le plus jeune des deux fonctionnaires évita son regard. L'autre, le plus vieux, soutint le sien avec l'indifférence polie de quelqu'un qui a déjà prononcé cette phrase cent fois. -- Vous êtes le mieux placé, ajouta le vieux fonctionnaire. Vous connaissez les surfaces. Vous savez où le plâtre adhère et où il faut gratter avant d'appliquer la chaux. L'empereur ne veut pas de travail bâclé. Les images doivent disparaître proprement. Proprement. Théophane entendit le mot et le mot resta en lui comme une écharde. Le lendemain, il entra dans Sainte-Sophie par la porte sud-ouest, celle des artisans. Il portait un seau de chaux, un pinceau à manche long, un grattoir. Les mêmes outils qu'il utilisait pour préparer les murs avant de peindre. Les mêmes gestes, inversés. La nef était vide. L'empereur avait fait évacuer l'église pour la durée des travaux. Pas de fidèles, pas de prêtres, pas de chants. Rien que l'espace immense sous la coupole et la lumière qui tombait des quarante fenêtres du tambour en colonnes obliques, dorées, presque solides. Et les visages. Ils étaient partout. Sur les murs, dans les absides, sous les arcs, entre les colonnes. Des centaines de visages qui regardaient Théophane depuis les mosaïques qu'il avait posées tesselle par tesselle, ou que Kosmas avait posées avant lui, ou que des maîtres inconnus avaient posées des siècles plus tôt. Le Christ Pantocrator dans la coupole. La Vierge dans l'abside. Les archanges sur les pendentifs. Les saints en procession le long de la nef. Des yeux immenses, bordés de noir, sur fond d'or. Théophane posa le seau de chaux. Il leva la tête vers le Christ de l'abside nord. Son Christ. Celui qu'il avait mis huit mois à composer — chaque tesselle choisie, taillée, placée avec une précision qui relevait moins de l'art que de la prière. Le visage le regardait. Les yeux étaient légèrement asymétriques — l'œil gauche un peu plus ouvert que le droit. Théophane se souvenait de ce choix. Kosmas lui avait enseigné : la symétrie parfaite est morte. Un visage vivant est toujours un peu déséquilibré. C'est dans l'asymétrie que le regard s'anime. Il trempa le pinceau dans la chaux. La chaux était épaisse, blanche, opaque. Elle sentait la pierre calcinée. Il leva le pinceau vers le mur. Sa main ne tremblait pas. Un iconographe a la main sûre. Vingt ans de pigments, vingt ans de traits fins sur des surfaces difficiles. La main savait. Elle avait toujours su. Le premier coup de pinceau recouvrit le bord gauche du visage. L'oreille du Christ disparut sous le blanc. Puis la joue. Puis le contour de la mâchoire. Théophane travaillait méthodiquement, de l'extérieur vers l'intérieur, comme on le lui avait appris pour la pose des tesselles — mais à l'envers. Il dé-composait le visage. Il le dé-créait. Quand il atteignit les yeux, il s'arrêta. Pas par émotion. Pas par piété. Par un réflexe de peintre. Les yeux étaient la dernière chose qu'on peignait sur une icône et devaient être la dernière chose qu'on effaçait. Kosmas disait : les yeux sont la porte. On ouvre en dernier, on ferme en dernier. Il recouvrit l'œil droit. Puis l'œil gauche — le plus ouvert, le vivant. La chaux engloutit le regard. Le mur devint blanc. Lisse. Muet. Théophane descendit de l'échafaudage. Il se lava les mains dans le seau d'eau. La chaux lui brûlait la peau. Il regarda le mur blanchi. Un rectangle pâle là où le Christ avait été. Autour, les autres mosaïques continuaient de regarder, intactes encore, en sursis. Il sortit de Sainte-Sophie. La lumière du dehors le frappa comme une gifle. Il revint le lendemain. Et le jour suivant. Et celui d'après. Mur par mur, abside par abside, les visages disparaissaient. Théophane les effaçait avec la même précision qu'il les avait peints. Les fonctionnaires en tuniques grises passaient chaque soir pour inspecter le travail. Ils cochaient des cases sur leurs tablettes de cire. Abside nord : effacée. Mur est : en cours. Pendentifs : programmés. L'effacement avait son administration, ses formulaires, sa logique. Le cinquième jour, Théophane arriva à l'aube et monta sur l'échafaudage pour attaquer le mur ouest. Il déboucha le seau de chaux. Il leva les yeux vers la surface qu'il devait blanchir. Et il vit. Sur le mur de l'abside nord — celui qu'il avait recouvert cinq jours plus tôt — quelque chose transparaissait sous la chaux. Une ombre. À peine visible. Un léger assombrissement de la surface blanche, comme une tache d'humidité. Mais ce n'était pas une tache d'humidité. C'était un contour. Le contour d'une joue. Théophane descendit de l'échafaudage. Il traversa la nef et se planta devant le mur blanchi. De près, l'ombre était plus nette. Les pigments de la mosaïque — l'ocre, le brun, le noir des contours — suintaient à travers la chaux. Lentement, comme du sang à travers un pansement. La couche blanche n'était pas assez épaisse, ou les pigments étaient trop profonds, ou la chaux n'avait pas adhéré correctement au plâtre sous-jacent. Ou autre chose. Théophane toucha le mur. La chaux était sèche. Les pigments n'auraient pas dû traverser une couche sèche. Il connaissait ses matériaux — vingt ans de métier. La chaux sèche est imperméable. Rien ne passe. Rien ne devrait passer. Il appliqua une deuxième couche. Épaisse, soigneuse. Il attendit qu'elle sèche. Il alla travailler sur le mur ouest. Quand il revint deux heures plus tard, l'ombre était revenue. Plus nette. On distinguait maintenant la courbe de la mâchoire et le début du cou. Le visage revenait. Théophane ne dit rien aux fonctionnaires. Il appliqua une troisième couche. Le lendemain, l'ombre du visage était de nouveau là, et à côté d'elle, une deuxième ombre apparaissait — l'oreille gauche, celle qu'il avait effacée en premier. Le visage se reconstituait dans l'ordre inverse de sa destruction. Comme si la mosaïque se souvenait de la séquence et la rejouait à l'envers. Il vérifia les autres murs. Le mur de la nef sud, blanchi trois jours plus tôt, montrait les premiers signes : des auréoles sombres, circulaires, là où se trouvaient les têtes des saints en procession. Le pendentif nord-est, blanchi la veille seulement, était encore blanc. Mais Théophane savait que ce n'était qu'une question de temps. Il s'assit sur les dalles froides de la nef. La lumière tombait des quarante fenêtres. Sainte-Sophie était silencieuse, blanche, aveugle — un crâne vidé de ses pensées. Mais sous le blanc, les pensées revenaient. Théophane pensa à Kosmas. À ce que le vieux maître lui avait dit un jour, dans l'atelier, en broyant du lapis-lazuli dans le mortier de porphyre : Quand tu poses un pigment sur un mur, Théophane, tu ne déposes pas de la couleur. Tu déposes une intention. Et une intention, ça ne s'efface pas avec de la chaux. La chaux recouvre la surface. L'intention est dans la profondeur. Théophane n'avait pas compris à l'époque. Il comprenait maintenant, assis sur les dalles, en regardant les fantômes de visages remonter à travers le blanc. Ce n'était pas de la chimie. Les pigments ne traversaient pas la chaux parce qu'ils étaient mal fixés ou parce que la couche était trop mince. Ils traversaient parce que ce qui les avait déposés — la main, le souffle, l'intention du peintre — était plus profond que la surface. Le visage n'était pas sur le mur. Il était dans le mur. Il avait pénétré la pierre pendant les siècles où des milliers de regards s'étaient posés sur lui, l'avaient prié, contemplé, aimé. Chaque regard avait enfoncé le visage un peu plus profondément dans la matière. La chaux ne pouvait recouvrir que la surface. Et le visage n'était plus à la surface depuis longtemps. Les fonctionnaires revinrent le soir. Le plus vieux vit les ombres sur le mur de l'abside nord. Son visage ne changea pas — les visages des fonctionnaires ne changeaient jamais — mais sa main hésita au-dessus de la tablette de cire. -- Qu'est-ce que c'est ? -- Les pigments remontent, dit Théophane. La chaux ne tient pas. -- Remettez une couche. -- J'en ai mis trois. Le fonctionnaire regarda le mur. L'ombre de la joue, de la mâchoire, du cou. L'œil n'était pas encore revenu. Mais le contour de l'orbite se devinait, comme une empreinte laissée dans la neige par un visage qui s'y serait posé. -- Grattez, dit le fonctionnaire. Grattez la mosaïque elle-même. Arrachez les tesselles. S'il ne reste que la pierre nue, il n'y aura plus rien à recouvrir. Théophane ne répondit pas. Le fonctionnaire cocha une case sur sa tablette. Abside nord : retraitement nécessaire. Il sortit. Théophane resta. La nuit tombait sur Sainte-Sophie. La lumière des quarante fenêtres s'éteignait une par une, comme des yeux qui se ferment. Dans la pénombre, les ombres sur les murs blanchis semblaient plus présentes. Elles n'avaient pas besoin de lumière. Elles avaient leur propre luminosité — faible, souterraine, comme la phosphorescence des choses mortes qui ne savent pas qu'elles sont mortes. Théophane monta sur l'échafaudage. Il prit le grattoir. La même lame courbe qui servait à préparer les surfaces. Il la posa contre le mur, à l'endroit de l'ombre. Il appuya. La première tesselle se détacha. Un petit carré d'or qui tomba dans sa main. Il était chaud. Il en détacha une deuxième. Chaude aussi. Puis une troisième. Il les aligna dans sa paume. Trois carrés d'or, arrachés au visage du Christ. Ils ne brillaient pas — il faisait trop sombre — mais ils irradiaient une chaleur qui n'avait rien à voir avec la température de la pierre. Il gratta encore. Les tesselles tombaient. Le visage se défaisait par morceaux. Ce n'était plus de l'effacement — c'était de l'arrachement. De la chaux au grattoir, du grattoir à la chair. Chaque couche de résistance franchie menait à une couche plus profonde. Sous les tesselles, le plâtre de pose. Sous le plâtre, la pierre. Et sur la pierre — Théophane arrêta son geste. Sur la pierre nue, là où il n'y avait jamais eu ni pigment ni tesselle ni plâtre, une marque. Gravée dans le calcaire. Pas peinte — gravée. Un trait. Un seul. Courbé comme le contour d'une paupière. Théophane toucha la marque. Elle était dans la pierre depuis toujours. Depuis avant la mosaïque, avant Kosmas, avant Sainte-Sophie, avant Constantinople peut-être. Quelqu'un — ou quelque chose — avait gravé dans la pierre le germe du visage que Théophane avait ensuite peint sans savoir qu'il suivait un tracé préexistant. Sa mosaïque n'avait pas créé le visage. Elle l'avait révélé. Comme un copiste qui croit écrire et qui ne fait que repasser sur une encre invisible. Ses mains tremblèrent. Pour la première fois en vingt ans de métier, ses mains tremblèrent. Non pas de fatigue ou de peur, mais de la même vibration que la pierre sous ses doigts — comme si la gravure transmettait son tremblement à la chair. Il descendit de l'échafaudage. Il s'assit dans la nef. Les tesselles d'or étaient toujours dans sa main. Il la referma. La chaleur monta le long de son bras. Il ne gratta plus. Le lendemain, quand les fonctionnaires revinrent, le mur de l'abside nord était tel qu'ils l'avaient laissé — partiellement arraché, tesselles manquantes, plâtre à nu. Le fonctionnaire le plus vieux demanda pourquoi le travail n'avait pas avancé. -- Parce qu'il y a quelque chose sous les tesselles, dit Théophane. -- Quoi ? -- Un visage. -- Le visage de la mosaïque. C'est normal. C'est ce que vous devez enlever. -- Non. Un autre visage. Plus ancien. Dans la pierre elle-même. Le fonctionnaire le regarda comme on regarde un homme qui commence à perdre la raison. Il monta sur l'échafaudage, examina la pierre nue, ne vit rien — ou refusa de voir — et redescendit. -- Continuez le grattage, Théophane. Si la pierre pose problème, nous la recouvrirons de mortier. Du mortier sur de la pierre, il n'y a pas de pigment qui traverse le mortier. Théophane les regarda sortir. Puis il fit ce qu'il n'avait jamais fait. Il prit ses outils — pas le grattoir, pas le seau de chaux, mais ses outils de peintre, ceux qu'il avait cachés sous l'échafaudage parce qu'il n'avait pas eu le courage de les laisser à l'atelier. Les pinceaux. Le mortier de porphyre. Les pigments : ocre de Cappadoce, noir de vigne, bleu de lapis, or en feuilles. Il monta sur l'échafaudage. Il ne remonta pas vers l'abside nord — celle qu'on lui avait ordonné de gratter. Il alla vers un recoin du mur ouest, un angle sombre entre deux colonnes, un endroit que personne ne regardait jamais parce qu'il n'y avait rien à voir. Un mur nu. De la pierre sans mosaïque, sans fresque, sans ornement. Et là, dans la pénombre, Théophane peignit. Pas un Christ. Pas une Vierge. Pas un saint aux yeux fixes. Il ne savait pas ce qu'il peignait. Sa main savait — elle avait toujours su — mais sa tête ne suivait plus. Les formes venaient d'ailleurs. Du tremblement de la pierre. De la chaleur des tesselles dans sa paume. De la courbe gravée dans le calcaire. De vingt ans de visages accumulés derrière ses yeux et qui ne demandaient pas à être reproduits mais à être libérés. Le visage qui apparut sur le mur n'était le visage de personne. Ou il était le visage de tout le monde. Les yeux étaient asymétriques — l'un ouvert, l'autre mi-clos. La bouche ne souriait pas et ne souffrait pas. Elle était entrouverte, comme au milieu d'un mot que le peintre n'avait pas fini de prononcer. Le visage regardait et ne regardait pas. Il était là et il était déjà en train de disparaître. Théophane peignit toute la nuit. Quand l'aube entra par les quarante fenêtres, il descendit. Ses mains étaient couvertes de pigments — le bleu, l'ocre, le noir, l'or, mêlés en une couche épaisse et sombre, comme la boue du port, comme la terre d'avant les villes. Il regarda le visage dans le recoin. La lumière ne l'atteignait pas encore. Il flottait dans l'ombre comme un mot dans une marge. Il sortit de Sainte-Sophie. Le port s'éveillait. Des bateaux de pêcheurs glissaient sur la Corne d'Or. Un enfant vendait du pain chaud sur les marches de la citerne de Basilique. Des mouettes criaient. Le monde continuait sans savoir que sous la chaux des murs de Sainte-Sophie, des visages remontaient, lentement, comme des noyés qui refusent le fond. Théophane marcha jusqu'à l'atelier. Kosmas serait déjà levé. Le vieux maître ne peignait plus — ses yeux étaient usés — mais il broyait encore les pigments chaque matin par habitude, par fidélité au geste. Théophane voulait lui montrer ses mains couvertes de couleur. Il voulait lui dire : tu avais raison. L'intention est dans la profondeur. Ils peuvent recouvrir la surface autant qu'ils veulent. Ce qui est profond revient toujours. En chemin, il passa devant l'église des Saints-Apôtres. Les murs extérieurs avaient déjà été blanchis. Le blanc était éclatant dans la lumière du matin. Théophane ralentit. Sur le mur sud, face au soleil levant, une ombre transparaissait sous la chaux. Pas un visage cette fois. Une main. Les cinq doigts écartés, la paume ouverte, comme posée contre le mur de l'intérieur. Comme si quelqu'un, de l'autre côté de la pierre, essayait de traverser. Théophane posa sa propre main sur l'ombre. Paume contre paume. La chaux contre la peau. Et sous la chaux, sous la fresque effacée, sous le plâtre, sous la pierre, quelque chose de tiède. Il retira sa main. Sur la chaux blanche, l'empreinte de ses doigts — bleue, ocre, noire, or. Cinq traces de pigment laissées par la peau d'un peintre sur le mur d'une église vidée de ses images. Il les regarda un instant. Le soleil montait. Bientôt la chaleur sècherait les empreintes et la prochaine couche de chaux les recouvrirait. Puis les empreintes traverseraient la chaux, comme les visages traversaient la chaux, comme tout ce qui est déposé avec intention finit par traverser ce qui cherche à l'étouffer. Théophane sourit. Ce n'était pas un sourire de victoire — les peintres ne gagnent jamais contre les empereurs. C'était le sourire d'un homme qui sait que la surface n'est pas le dernier mot. Que sous chaque couche de blanc, il y a une couche de couleur. Que sous chaque silence, il y a un cri si ancien qu'il a eu le temps de devenir pierre. Il reprit sa marche vers l'atelier. Ses mains étaient sales, tachées, illisibles. Mais elles savaient. Elles avaient toujours su.|couper{180}
fictions
Le scribe de la marge
Sému trempa le calame dans l'encre de Tage. On appelait ainsi le mélange de noir de fumée et d'eau limoneuse que les préparateurs tiraient du fleuve avant l'aube, quand la boue charriait encore des sédiments d'avant l'Effacement. L'encre sentait la terre et le métal. Certains copistes prétendaient y déceler une troisième odeur, plus ancienne, qu'ils ne savaient pas nommer. La lumière n'avait pas encore atteint son pupitre. Entre les colonnes blanches de la synagogue, l'air était froid et le silence si dense qu'on entendait le frottement des calames sur les pupitres voisins avant même que le jour ne les éclaire. Santa María la Blanca n'avait jamais été un scriptorium. Elle avait été synagogue, puis église, puis ruine, puis refuge. Maintenant elle était le lieu où l'on recopiait ce qui restait du monde. Les arcs en fer à cheval répétaient leur courbe d'une colonne à l'autre comme une phrase qui se cherche sans jamais trouver son point final. À côté de son encrier, un éclat de bois pas plus grand qu'une paume. Quelqu'un avait peint un visage dessus, il y a très longtemps. Quelqu'un d'autre avait essayé de le gratter. Le visage était encore là. Ni tout à fait présent ni tout à fait effacé. Sému posa le calame sur le bord du texte source. Un fragment de Kafka — ou de ce qu'on croyait être Kafka. Personne ne savait plus vraiment. Le papier imprimé s'effritait aux pliures, et des lignes entières avaient disparu, emportant avec elles des morceaux de phrases comme un fleuve emporte ses berges. Il était question d'une machine qui gravait des mots sur la peau des hommes. Sému ne possédait ni le début ni la fin. Seulement le milieu — la description de l'appareil, le moment où l'aiguille s'enfonce et où le condamné commence à déchiffrer sa sentence avec son corps. Chaque matin, Sému avait l'impression de transporter de l'eau dans ses mains. Il commença à tracer. Le premier mot vint sans effort. Le deuxième aussi. La main savait. Elle avait appris à ne plus hésiter, à couler dans le sillon des lettres comme le Tage dans ses gorges. Sému aimait ce moment où la pensée s'efface et où le corps seul travaille — le poignet, le souffle, le rythme du calame sur la peau tendue. Il disparaissait. Il devenait le passage. C'est au milieu de la troisième ligne qu'il le vit. Dans la marge du feuillet qu'il avait copié la veille, un signe. Trois traits fins, légèrement courbés, qui ne correspondaient à aucune lettre de l'alphabet qu'il utilisait. L'encre était la même. L'épaisseur du trait était la même. C'était son écriture. Mais ce n'étaient pas ses mots. Il gratta le signe avec l'ongle. L'encre résista, comme si elle avait eu le temps de s'enfoncer plus profondément que les autres lettres. Il gratta plus fort. Le parchemin s'abîma mais le signe resta, fantôme pâle sous la surface raclée. Sému regarda autour de lui. Les copistes travaillaient, têtes baissées, dans la lumière oblique qui commençait à descendre des fenêtres hautes. Personne ne levait les yeux. La règle du scriptorium était simple : chacun son pupitre, chacun son texte, chacun son silence. On ne regardait pas le travail des autres. On ne commentait pas. On copiait. Il retourna à son Kafka. La machine gravait sa sentence dans la chair du condamné. Sému traçait les mots un par un, mais quelque chose avait changé. Sa main hésitait. Comme si le calame cherchait les marges, attiré vers les bords de la page par une gravité latérale qu'il ne comprenait pas. À midi, la cloche sonna. Les copistes posèrent leurs calames. Sému ne bougea pas. Il attendit que la salle se vide, puis il se leva et fit ce qu'il n'avait jamais fait : il alla regarder les pupitres des autres. Le premier — celui de Dara, une femme silencieuse qui recopiait des fragments de textes médicaux — était impeccable. Marges vierges. Pas un signe parasite. Le deuxième — celui d'un jeune copiste dont il ne connaissait pas le nom — pareil. Propre. Le troisième pupitre était celui d'Itzak, un vieil homme qui travaillait au scriptorium depuis sa fondation. Il recopiait un traité d'astronomie dont il manquait les deux tiers. Sému se pencha sur les feuillets de la veille. Dans la marge du troisième feuillet, un signe. Pas le même que le sien. Plus anguleux, plus serré. Mais tracé avec la même encre de Tage, la même épaisseur. Et visiblement, la même involontarité — le signe ne prolongeait aucun mot, ne corrigeait rien, n'annotait rien. Il était là comme un caillou au milieu d'un chemin. Sému sentit le froid monter de ses pieds jusqu'à sa nuque. Il revint à son pupitre. Il prit le feuillet du jour et celui d'Itzak, les posa côte à côte. Son signe à gauche. Celui d'Itzak à droite. Deux signes différents. Mais quand il les regardait ensemble, en laissant ses yeux se détendre comme on regarde un paysage lointain, les deux signes semblaient s'orienter l'un vers l'autre. Comme deux moitiés d'un mot coupé en deux. Il entendit un pas derrière lui et remit le feuillet d'Itzak en place. Trop vite. Le parchemin glissa et tomba. Quand il le ramassa, ses doigts touchèrent l'encre du signe marginal. Elle était tiède. Le soir, Sému rentra chez lui par les ruelles du quartier est. Le chemin descendait entre des murs de pierre ocre que le lierre disputait aux câbles morts. Des enfants jouaient avec des éclats de verre poli qu'ils appelaient des yeux — les restes d'écrans brisés, usés par le Tage, rendus lisses et opaques comme des galets. Ils les échangeaient selon la couleur. Le bleu valait plus cher. Personne ne savait pourquoi. Leur appartement occupait deux pièces au-dessus d'un ancien garage dont le rideau de fer avait été fondu pour en faire des outils. Mara était assise près de la fenêtre, un panier de couture sur les genoux. Elle raccommodait le même pantalon depuis trois jours. Ou peut-être qu'elle ne raccommodait rien. Peut-être qu'elle regardait la rue en tenant une aiguille pour se donner une contenance. Sému posa son sac. -- Le toit a fui cette nuit, dit Mara sans lever les yeux. -- Je regarderai demain. -- Tu as dit ça la semaine dernière. Il ne répondit pas. Il s'assit sur le tabouret près de la porte. Entre eux, la table. Sur la table, un pain, un bol d'huile, deux assiettes ébréchées. L'espace entre les deux assiettes était le territoire exact de ce qu'ils ne se disaient plus. Il voulut lui parler des signes dans les marges. Les mots montèrent jusqu'à sa gorge et s'arrêtèrent là, comme l'eau dans un siphon. Comment expliquer à quelqu'un qui se bat avec un toit qui fuit que votre main écrit des choses que vous n'avez pas pensées ? Que l'encre était tiède sous vos doigts ? Que deux signes séparés par trois pupitres se cherchaient comme les moitiés d'un mot ? Mara raccommodait. Sému mangeait. Le silence entre eux n'était pas le silence du scriptorium — dense, fertile, plein de calames. C'était un silence sec. Un silence de toit qui fuit et qu'on ne répare pas. Cette nuit-là, Sému ne dormit pas. Il pensait aux signes. Il pensait à la machine de Kafka qui gravait des mots dans la chair. Il pensait à ce que le vieux maître Itzak lui avait dit un jour, des mois plus tôt, en passant, comme on dit une chose sans importance : Les lettres ne sont pas des signes, Sému. Ce sont des cicatrices. Quelqu'un a crié, il y a très longtemps. Le cri a laissé une marque. On appelle ça un Aleph. Sému se tourna vers Mara. Elle dormait, le dos tourné. Sa respiration était lente et régulière. Sur sa nuque, une mèche de cheveux noirs formait une courbe qui ressemblait — il cligna des yeux — qui ressemblait à quoi ? À rien. À une mèche de cheveux sur une nuque. Pas tout n'était signe. Pas tout n'était marge. Ou peut-être que si. Le lendemain, il y avait trois signes nouveaux dans ses marges. Et cinq dans celles d'Itzak. Et deux — c'était nouveau — dans celles de Dara. Sému ne gratta plus. Esdras vint un mardi. Personne ne l'avait annoncé. Il entra par la porte sud, celle que l'on n'utilisait plus depuis que le linteau avait fissuré. Il la poussa comme s'il connaissait le bâtiment mieux que ceux qui y travaillaient chaque jour. Peut-être était-ce le cas. On disait qu'Esdras avait participé à la fondation du scriptorium, trente ans plus tôt, quand les premiers survivants avaient compris qu'il fallait sauver les textes ou perdre la mémoire du monde. On disait aussi qu'il avait quitté Tolède pour parcourir les autres scriptoria — Lisbonne, Lyon, Tübingen — et qu'il revenait quand quelque chose n'allait pas. Il portait un manteau de cuir tanné, usé aux coudes mais propre. Ses mains étaient grandes, ses doigts longs et tachés d'encre ancienne, incrustée dans la peau comme des tatouages involontaires. Un ancien copiste. Ses yeux étaient le détail que l'on retenait : clairs, très clairs, d'un gris qui semblait avoir été délavé par trop de lecture. Il traversa la salle sans regarder personne. Les copistes sentirent son passage comme on sent un changement de pression atmosphérique. Les calames hésitèrent une seconde sur les parchemins, puis reprirent. Esdras s'arrêta devant le pupitre d'Itzak. Le vieil homme leva la tête. Quelque chose passa entre eux — pas un mot, pas un salut, quelque chose de plus ancien. Esdras prit le feuillet du jour. Il le regarda longuement. Puis il le retourna et regarda les marges. Son visage ne changea pas. Mais ses doigts se crispèrent sur le bord du parchemin. Il reposa le feuillet et continua sa marche. Pupitre après pupitre. Il ne regardait pas les textes copiés. Il regardait les marges. Quand il arriva devant Sému, il ne prit pas le feuillet. Il resta debout, silencieux, les yeux fixés sur l'éclat de bois posé à côté de l'encrier. Le visage à moitié gratté. -- Où avez-vous trouvé ça ? Sa voix était basse, précise, sans chaleur ni froideur. Une voix de calame. -- Dans les décombres du quartier est. -- Vous savez ce que c'est ? -- Un morceau de bois peint. Esdras eut un sourire bref. Pas un sourire de moquerie. Un sourire de reconnaissance — comme un joueur d'échecs qui constate que son adversaire a ouvert avec un coup inattendu. -- C'est un visage qu'on a voulu effacer. Et qui est resté. Vous trouvez ça beau, n'est-ce pas ? Sému ne répondit pas. Esdras prit le feuillet de la veille. Il le leva à hauteur de ses yeux délavés. Il regarda la marge. Le signe. Les trois traits courbés que Sému n'avait pas tracés — ou qu'il avait tracés sans le vouloir. -- Depuis combien de temps ? -- Une semaine. Peut-être plus. Je ne sais pas. -- Vous ne savez pas, ou vous n'avez pas voulu voir ? Il reposa le feuillet. -- Venez me voir ce soir. Après la cloche. Je serai dans la citerne. Il s'éloigna. Sému regarda ses mains. L'encre de Tage séchait sur ses doigts. Pour la première fois, il remarqua que les taches formaient un motif qu'il n'avait pas choisi. La citerne était le ventre du scriptorium. Un réservoir d'eau construit par les Arabes mille ans plus tôt, vidé par les siècles, reconverti en chambre forte pour les textes sources. L'air y était frais et immobile. Des étagères de fer récupéré longeaient les murs de brique. Sur chaque étagère, des piles de papier imprimé, de cahiers, de fragments reliés à la hâte avec de la ficelle et du cuir. Ce qui restait de la bibliothèque du monde. Esdras était assis à une table de pierre au centre de la salle. Devant lui, une dizaine de feuillets étalés en éventail. Sému reconnut les siens. Et ceux d'Itzak. Et ceux de Dara. -- Asseyez-vous. Sému s'assit. La lampe à huile projetait leurs ombres sur les murs. L'ombre d'Esdras était plus grande que lui. Celle de Sému tremblait. -- Regardez, dit Esdras. Il disposa les feuillets dans un ordre précis. Les marges se faisaient face. Les signes involontaires de Sému, ceux d'Itzak, ceux de Dara, alignés les uns à côté des autres. Sému vit ce qu'il avait pressenti sans oser le formuler. Les signes ne se répondaient pas seulement. Ils formaient une séquence. Un signe de Sému appelait celui d'Itzak qui appelait celui de Dara qui renvoyait à un autre signe de Sému. Une phrase circulaire, écrite par trois mains qui ne s'étaient pas concertées. -- Vous voyez ? dit Esdras. -- Oui. -- Savez-vous ce que c'est ? -- Non. -- Moi si. Esdras se leva. Il alla chercher un feuillet sur une étagère du fond. Très ancien. Le papier était jaune et cassant. Une impression mécanique, d'avant l'Effacement. -- Ce texte a été retrouvé à Lyon il y a douze ans. Un fragment d'une étude linguistique. L'auteur essayait de démontrer que l'écriture manuscrite produit des résidus neuromoteurs — des micro-mouvements de la main qui échappent au contrôle conscient et laissent des traces dans les marges, entre les lignes, sous les lettres. Des traces invisibles à l'œil nu dans un texte unique, mais qui deviennent visibles quand on compare des dizaines de feuillets copiés par des mains différentes. Il posa le feuillet sur la table. -- L'auteur appelait cela la graphosphère involontaire. Une couche de langage souterraine, produite par les corps des copistes à leur insu. Comme un rêve collectif qui s'imprime dans l'encre. Sému regarda les marges alignées. La phrase circulaire des trois copistes. Le rêve collectif. -- C'est beau, dit-il. -- C'est dangereux, dit Esdras. Le mot tomba dans le silence de la citerne comme une pierre dans un puits. -- Dangereux ? Esdras s'assit à nouveau. Il joignit les mains — ces grandes mains tachées d'encre ancienne — et parla lentement, comme un homme qui a longtemps réfléchi à ce qu'il s'apprête à dire. -- Sému, j'ai fondé ce scriptorium. J'ai parcouru six pays pour comprendre comment sauver ce qui pouvait l'être. J'ai vu des bibliothèques entières réduites à trois pages. J'ai vu des copistes devenir fous à force de recopier des textes qu'ils ne comprenaient pas. J'ai vu l'Effacement de près — pas comme vous qui êtes nés après, mais de près, avec l'odeur des serveurs qui brûlaient et le silence qui tombait sur les villes comme de la neige. Et savez-vous ce que j'ai compris ? -- Non. -- Que l'Effacement n'a pas été un accident. C'est le langage lui-même qui a saturé. Trop de mots. Trop de bruit. Trop de textes qui disaient tout et son contraire. Les machines amplifiaient le chaos — elles généraient des milliards de phrases par seconde, des phrases grammaticalement correctes et sémantiquement creuses, et personne ne pouvait plus distinguer le signal du bruit. Le monde s'est noyé dans son propre langage. L'Effacement a été une noyade. Il désigna les marges. -- Et ceci est le début d'une nouvelle noyade. Ces signes involontaires, cette graphosphère, ces résidus inconscients — c'est exactement le même processus. Du langage non contrôlé qui prolifère. De la marge qui envahit le texte. Du bruit qui recouvre le signal. Si nous laissons faire, dans dix ans, les marges auront dévoré les pages. Les copistes ne sauront plus distinguer ce qu'ils ont écrit volontairement de ce que leur main a ajouté sans eux. Le texte de Kafka que vous recopiez sera contaminé par des phrases que Kafka n'a jamais écrites. Et personne ne saura plus ce qui est de Kafka et ce qui est du rêve de vos doigts. Il marqua une pause. -- Je suis venu gratter les marges, Sému. Toutes. Sur tous les feuillets. Et dorénavant, chaque copiste sera inspecté en fin de journée. Les marges devront être vierges. C'est la seule façon de préserver la pureté du signal. Sému resta silencieux un long moment. La flamme de la lampe oscillait. Sur le mur, son ombre et celle d'Esdras se chevauchaient par instants, comme deux lettres qui se ligaturent. -- Vous avez peut-être raison, dit Sému. Les marges sont du bruit. L'inconscient est du chaos. Mais dites-moi une chose, Esdras. Le texte de Kafka que je recopie — celui qui parle d'une machine qui grave des mots dans la peau des hommes — ce texte, quand Kafka l'a écrit, il savait exactement ce qu'il faisait ? Chaque mot était contrôlé, calculé, volontaire ? -- Kafka était un écrivain. Pas un copiste. Ce n'est pas la même chose. -- Vraiment ? Un écrivain, ce n'est pas quelqu'un dont la main va plus vite que la pensée ? Dont les doigts trouvent des mots que la tête n'avait pas prévus ? Si vous grattez les marges, Esdras, vous grattez exactement le processus qui a produit le texte que vous prétendez protéger. Kafka est fait de marges. Tout texte vivant est fait de marges. Esdras le regarda longuement. Ses yeux délavés ne cillaient pas. -- C'est un joli argument, Sému. Mais c'est un argument de scribe, pas de gardien. Mon travail n'est pas de comprendre le langage. Mon travail est de le transmettre intact. Et intact signifie sans ajout, sans parasite, sans rêve. Le rêve est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Il se leva. -- Demain matin, je commencerai par vos feuillets. Il sortit. Sému resta seul dans la citerne, entouré de ce qui restait de la bibliothèque du monde. Il prit le feuillet où les trois marges formaient leur phrase circulaire. Il le regarda longtemps. Puis il fit quelque chose qu'il n'avait jamais fait. Il lut la marge à voix haute. Le son de sa propre voix dans la citerne vide le surprit. Les mots n'appartenaient à aucune langue qu'il connaissait. Mais ils avaient un rythme. Une cadence. Comme un cœur qui bat dans un mur. Le grattage commença le lendemain à l'aube. Esdras travaillait lui-même. Il ne déléguait pas. Il avait apporté ses propres outils — un grattoir à lame courbe, très fin, du type qu'utilisaient les relieurs d'avant l'Effacement. Il s'assit au pupitre de Sému et prit le premier feuillet. Les copistes regardaient en silence. Personne ne protesta. Personne ne proteste jamais quand l'autorité s'exerce avec compétence et calme. Et Esdras était calme. Ses gestes étaient précis. La lame glissait sur le parchemin et les signes marginaux disparaissaient sous un fin nuage de poussière d'encre qui retombait sur la table comme de la cendre. Sému regardait depuis l'entrée sud. Il avait les mains dans les poches. Dans sa poche droite, le feuillet aux trois marges circulaires. Il l'avait pris dans la citerne pendant la nuit. Le seul feuillet qu'Esdras ne trouverait pas. Esdras gratta le deuxième feuillet. Puis le troisième. Chaque fois, le signe résistait un instant — la lame devait repasser deux fois, trois fois — puis cédait. La marge redevenait blanche. Vierge. Muette. Au cinquième feuillet, Esdras s'arrêta. Sa main droite tremblait. Pas beaucoup. Un frémissement à peine visible, une vibration du poignet que seul un copiste pouvait remarquer. Sému la remarqua. Esdras regarda sa main comme on regarde un outil qui se dérègle. Il posa le grattoir. Il fléchit les doigts. Reprit le grattoir. Continua. Au huitième feuillet, le tremblement avait gagné l'avant-bras. Au douzième, Esdras reposa le grattoir et se leva. Il alla se laver les mains dans le bassin de pierre près de l'entrée. L'eau rougit légèrement — l'encre de Tage, dissoute, reprenait sa couleur de fleuve. Il revint, les mains mouillées, et reprit son travail. Au quinzième feuillet, Sému vit quelque chose que personne d'autre ne vit. Sur le seizième feuillet — celui qu'Esdras n'avait pas encore touché — un signe nouveau venait d'apparaître dans la marge. L'encre était fraîche. Elle brillait dans la lumière oblique. Ce n'était pas l'écriture de Sému. Ni celle d'Itzak. Ni celle de Dara. C'était celle d'Esdras. Esdras prit le seizième feuillet. Il vit le signe. Il reconnut sa propre main. Son visage ne changea pas — il avait trop de maîtrise pour cela — mais ses yeux délavés se fixèrent sur la marge avec une intensité que Sému ne lui avait jamais vue. L'intensité d'un homme qui regarde une fissure dans le mur de sa propre maison. Il gratta le signe. Sa propre marginalia. Son propre involontaire. La lame passa une fois, deux fois, trois fois. Le signe pâlit mais ne disparut pas entièrement. Une ombre restait, comme le visage sur l'éclat de bois. Esdras posa le grattoir. Il resta immobile un long moment. La salle entière retenait son souffle sans le savoir. Puis il fit une chose inattendue. Il prit le calame de Sému, le trempa dans l'encre de Tage, et approcha la pointe de la marge. Sa main tremblait toujours. Il ne traça rien. Il tint le calame suspendu au-dessus du parchemin, à un cheveu de la surface, pendant ce qui parut une éternité. L'encre forma une goutte à l'extrémité de la pointe. La goutte grossit. Elle tomba. Elle tomba dans la marge et dessina, en s'écrasant, une forme que personne n'avait décidée. Ni Esdras. Ni Sému. Ni la main. Ni la pensée. Une forme née de la gravité et de l'encre de Tage et du tremblement d'un homme qui venait de comprendre que le langage n'obéit à personne. Esdras regarda la tache. Sému vit ses lèvres remuer. Il ne prononça aucun mot audible. Mais Sému, qui avait passé sa vie à lire les signes, lut sur ses lèvres une phrase qu'il ne comprit que bien plus tard : Je suis la marge. Esdras se leva. Il laissa le grattoir sur le pupitre. Il traversa la salle sans regarder personne et sortit par la porte sud, celle au linteau fissuré, celle par laquelle il était entré. Il ne la referma pas. La lumière du dehors entra dans le scriptorium comme une phrase inachevée. Sému ne le suivit pas. Il resta debout entre les colonnes blanches. Les copistes, un par un, reprirent leurs calames. Le bruit revint — le frottement doux de l'encre sur le parchemin, le souffle des corps au travail. Itzak ne leva pas la tête. Dara non plus. Le scriptorium continuait. Il continuerait. Sému s'assit à son pupitre. Le feuillet aux trois marges circulaires était toujours dans sa poche. Il le sortit et le posa à côté du Kafka. La machine gravait des mots sur la peau du condamné. Les marges gravaient des mots sur la peau du texte. Le condamné finissait par lire sa sentence avec son corps. Sému finissait par lire les marges avec ses mains. Il trempa le calame et reprit la copie. Sa main ne tremblait pas. Elle n'hésitait pas. Mais dans les marges, il le savait, quelque chose continuerait à s'écrire — quelque chose de plus ancien que lui, de plus ancien que Kafka, de plus ancien que les colonnes blanches de la synagogue. Un cri devenu cicatrice devenu lettre devenu cri à nouveau. Il copia jusqu'à la cloche du soir. Ce soir-là, il ne prit pas le chemin habituel. Au lieu de descendre par les ruelles du quartier est, il longea le Tage. Le fleuve était bas. Sur la berge, des disques durs polis par le courant brillaient comme des galets noirs dans la lumière déclinante. Un enfant en ramassait, les empilait, construisait une tour qui ne tenait pas. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Sému s'arrêta devant le pont de San Martín. Les arches enjambaient le Tage comme des lettres enjambent le vide entre deux mots. Il pensa à Esdras. À sa main qui tremblait. À la goutte d'encre tombée dans la marge. À ces trois mots silencieux : Je suis la marge. Si même Esdras — le gardien, le gratteur, le purifificateur — était traversé par l'involontaire, alors personne n'en était exempt. Le langage ne demandait pas la permission. Il passait. À travers les mains des copistes, à travers les rêves des dormeurs, à travers les taches d'encre et les fissures des murs et les mèches de cheveux sur la nuque des femmes endormies. Il rentra. Mara était à la fenêtre. Le même panier de couture. La même aiguille. Le toit avait fui à nouveau — une flaque sombre s'étalait sous la table, entre les deux assiettes ébréchées. Sému s'assit en face d'elle. D'habitude, il mangeait en silence, pensait au scriptorium, et s'endormait avec des lettres derrière les paupières. D'habitude, l'espace entre les deux assiettes était une marge morte. Ce soir-là, il dit : -- Mara. Elle leva les yeux. Il chercha ses mots. Ils ne vinrent pas. Pas les mots du scriptorium, pas les mots savants, pas les mots de la citerne et des textes anciens. Ceux-là étaient inutiles ici. Il chercha d'autres mots — plus petits, plus ordinaires, plus abîmés. Des mots avec des fuites, comme le toit. -- Je ne sais pas réparer le toit, dit-il. Je ne sais pas réparer grand-chose. Mais il se passe quelque chose au scriptorium. Quelque chose que je ne comprends pas. Ma main écrit des choses que je n'ai pas décidées. Et je crois — je crois que c'est important. Je crois que le langage essaie de dire quelque chose à travers nous. Quelque chose de plus grand. Mais je ne sais pas quoi. Mara le regarda. Dans ses yeux, quelque chose bougea. Pas de la compréhension — il ne lui demandait pas de comprendre. Quelque chose de plus simple. De la présence. L'étonnement doux de quelqu'un qui entend une voix qu'il avait oubliée. -- Continue, dit-elle. Ce fut tout. Un seul mot. Mais ce mot ouvrit entre eux un espace que Sému n'avait pas senti depuis des années. Pas l'espace mort entre les deux assiettes. Un espace vivant. Une marge habitable. Il parla. Longtemps. Mal. En se reprenant, en hésitant, en cherchant des images imparfaites pour décrire des choses qui n'avaient pas de nom. Elle écouta. Elle ne comprit pas tout. Elle ne devait pas tout comprendre. Mais elle était là, et ses yeux ne le quittaient pas, et par moments elle posait une question courte — comment tu le sais ? ou ça te fait peur ? — et ces questions étaient comme les signes dans les marges : petites, latérales, involontairement justes. Quand il se tut, la flaque sous la table avait séché. Ou peut-être pas. Il ne vérifia pas. Mara se leva. Elle posa sa main sur la nuque de Sému — la mèche de cheveux noirs effleura ses doigts — et dit : -- Demain, montre-moi. Le lendemain, Sému arriva au scriptorium avant l'aube. Il alluma la lampe de son pupitre. La lumière toucha les colonnes blanches et les arcs en fer à cheval et les feuillets empilés et le petit éclat de bois au visage à moitié gratté. Le grattoir d'Esdras était encore sur le pupitre, là où il l'avait laissé. La lame courbe brillait. À côté, les feuillets grattés — marges rendues vierges, blanches, silencieuses. Et les feuillets qu'il n'avait pas eu le temps de gratter — marges encore habitées. Sému prit un feuillet vierge. Il le plaça à côté du Kafka. Il trempa le calame dans l'encre de Tage. Et il ne copia pas. Pour la première fois, il écrivit. Pas dans le texte. Dans la marge. Délibérément. En pleine conscience. Un signe, puis un autre. Pas des mots — pas encore. Des formes. Des courbes qui ressemblaient aux arcs de la synagogue, aux boucles du Tage, à la mèche de cheveux sur la nuque de Mara. Des formes qui étaient à mi-chemin entre l'involontaire et le voulu, entre le cri et la cicatrice, entre le son et la lettre. Il ne savait pas ce qu'il écrivait. Mais il savait que quelqu'un, un jour, le lirait. Comme il avait lu les marges d'Itzak et de Dara. Comme quelqu'un, mille ans plus tôt, avait peint un visage sur un éclat de bois en sachant qu'un autre essaierait de l'effacer et qu'un troisième le trouverait dans les décombres et le poserait sur son pupitre à côté de son encrier. La lumière monta. Les copistes arrivèrent un par un. Itzak s'assit. Dara s'assit. Le scriptorium reprit son souffle. Sur le dernier feuillet du Kafka — celui qui s'arrêtait au milieu d'une phrase parce que les pages suivantes avaient été perdues dans l'Effacement — une annotation apparut dans la marge. Sému ne l'avait pas écrite. Aucun copiste ne l'avait écrite. L'encre était tiède. C'était un mot. Un seul. Dans une langue que Sému ne connaissait pas mais qu'il reconnut, comme on reconnaît un visage qu'on a vu en rêve. Il ne le gratta pas. Dehors, le Tage coulait entre ses gorges de pierre. Un enfant empilait des disques durs sur la berge. La tour tenait. Pas longtemps. Mais elle tenait.|couper{180}