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De l’autre côté

Chapitre 4 — Recherches

Nathan passa le week-end à éviter la question. Le samedi, il fit ce qu'il faisait toujours quand son esprit tournait en boucle : il courut. Dix kilomètres le long du lac Léman, sous un ciel bas de février qui menaçait la neige sans la donner. Le froid mordait les poumons, les jambes brûlaient, et pendant une heure il ne pensa à rien d'autre qu'à la cadence de sa respiration et au bruit régulier de ses pas sur le gravier du chemin. Mais dès qu'il s'arrêta, dès qu'il reprit son souffle en regardant les voiliers amarrés qui se balançaient doucement dans le port de Genève, le signal revint — cette oscillation dans les données, cette cadence qui ressemblait à une voix. Le dimanche, il essaya de lire. Un roman qu'on lui avait recommandé, quelque chose sur une famille dysfonctionnelle dans le Midwest américain. Il lut vingt pages sans en retenir un mot, le regard glissant sur les lignes pendant que son esprit rejouait en boucle la sonification d'Élena. Il finit par refermer le livre et resta assis à sa fenêtre, regardant l'immeuble d'en face, les volets fermés, le balcon avec son vélo rouillé. Le SMS de son grand-père restait sur son téléphone, non lu mais pas supprimé. Chaque fois que Nathan ouvrait l'écran, il le voyait, et chaque fois il le refermait sans y répondre. Ce n'était pas de la cruauté. C'était de la lâcheté. Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas comment expliquer à un homme de quatre-vingt-neuf ans qui avait passé sa vie dans les textes anciens que son petit-fils, armé de la plus puissante machine jamais construite, venait peut-être de trouver quelque chose qu'il ne comprenait pas. Ou peut-être rien du tout. Peut-être juste du bruit et de la fatigue. Le dimanche soir, alors que la nuit tombait sur Saint-Genis-Pouilly et que les lampadaires s'allumaient un par un dans la rue, Nathan ouvrit son ordinateur. Il ne savait pas vraiment ce qu'il cherchait. Ou plutôt, il le savait mais refusait de se l'avouer. Il tapa d'abord des mots prudents, techniques, distants : « pattern recognition audio data physics ». Les résultats l'emmenèrent vers des articles universitaires sur la sonification en astronomie, en sismologie, en analyse de données complexes. Rien qu'il ne connaisse déjà. Il affina : « sonification particle physics linguistic structures ». Moins de résultats. Quelques articles sur des tentatives d'utiliser la reconnaissance vocale pour analyser des signaux cosmiques — le genre de projet marginal publié dans des revues mineures, à la frontière entre science et curiosité. Rien de concluant. Rien qui ressemble à ce qu'Élena avait trouvé. Il hésita, les doigts au-dessus du clavier. Puis il tapa : « Hebrew Kabbalah information theory ». Les résultats changèrent de nature. Il quitta le territoire des articles scientifiques pour celui des blogs ésotériques, des forums de discussion, des sites aux designs douteux promettant de révéler les "codes secrets de l'univers". Nathan grimaça. C'était exactement le genre de dérive qu'il voulait éviter. Mais il continua à cliquer, presque malgré lui, avec le sentiment coupable de l'homme qui traverse la rue pour entrer dans une librairie qu'il a toujours méprisée. Entre les articles franchement délirants (« Les extraterrestres ont transmis l'alphabet hébraïque aux Atlantes »), il trouva quelques références plus sérieuses. Un article d'un physicien israélien, publié en 1987 dans une revue de philosophie des sciences, qui comparait les structures combinatoires du Sefer Yetzirah — le Livre de la Formation, un texte kabbalistique très ancien — aux groupes de symétrie en physique des particules. Nathan ouvrit le PDF. L'article était court, dense, presque timide dans ses conclusions. L'auteur, un certain Professeur David Katz de l'Université Hébraïque de Jérusalem, notait que le Sefer Yetzirah décrivait la création du monde par combinaison de 22 lettres hébraïques et 10 nombres (les Sefirot). Ces 32 éléments formaient, selon le texte, les « chemins de sagesse » par lesquels tout l'univers était construit. Katz soulignait que cette approche — un petit nombre d'éléments fondamentaux se combinant selon des règles précises pour générer la diversité du réel — ressemblait structurellement aux théories modernes de la physique des particules. Les quarks et les leptons, les quatre forces fondamentales, les symétries de jauge. Un système combinatoire minimal générant la complexité maximale. « Il serait évidemment absurde », écrivait Katz avec une prudence académique palpable, « de suggérer que les auteurs du Sefer Yetzirah possédaient une connaissance anticipée de la physique quantique. Mais il n'est peut-être pas absurde de suggérer qu'ils ont intuitivement saisi quelque chose de profond sur la nature combinatoire de la réalité — une intuition que la science moderne a formalisée avec d'autres outils. » Nathan relut le passage trois fois. Ce n'était pas de la mystique de bazar. C'était un argument prudent, mesuré, formulé par quelqu'un qui connaissait visiblement autant la physique que les textes anciens. Et l'idée sous-jacente était troublante : et si les kabbalistes avaient tâtonné vers une vérité mathématique qu'ils ne pouvaient pas formaliser avec les outils de leur époque ? Il chercha d'autres travaux de Katz. Il n'y en avait pas. Ou plutôt, il y en avait, mais dans des domaines complètement différents — physique des plasmas, fusion thermonucléaire. L'article de 1987 semblait être une parenthèse unique, une curiosité intellectuelle que Katz avait explorée puis abandonnée. Nathan ferma le PDF et se frotta les yeux. Il était presque minuit. Dehors, Saint-Genis-Pouilly dormait. Il devrait dormir aussi. Il devrait fermer l'ordinateur, aller se coucher, et demain matin retourner au CERN avec l'esprit clair pour continuer les vérifications. Au lieu de cela, il tapa : « Sefer Yetzirah English translation ». Le Sefer Yetzirah était un texte étrange. Court — une vingtaine de pages seulement dans la traduction anglaise que Nathan avait trouvée — et d'une densité presque opaque. Il avait été écrit en hébreu, probablement entre le IIIe et le VIe siècle, bien que personne ne soit sûr ni de la date ni de l'auteur. Certains l'attribuaient à Abraham lui-même. D'autres à des rabbins de l'époque talmudique. D'autres encore à des communautés gnostiques qui mêlaient judaïsme et philosophie grecque. Le texte commençait ainsi : « Par trente-deux sentiers merveilleux de sagesse, Yah, l'Éternel des armées, le Dieu d'Israël, le Dieu vivant et Roi de l'univers, le Dieu tout-puissant, miséricordieux et compatissant, élevé et sublime, habitant l'éternité, saint soit Son Nom, a tracé et créé Son univers sous trois formes : dans l'écriture, le nombre et la parole. » Trente-deux sentiers : 22 lettres de l'alphabet hébraïque plus 10 Sefirot (nombres primordiaux). Et ces trente-deux éléments suffisaient, selon le texte, pour construire toute la création. Nathan continua à lire, fasciné malgré lui par l'étrangeté du langage. Le texte décrivait les lettres comme des forces actives, des agents créateurs. Il les classait en trois groupes : les « lettres mères » (Aleph, Mem, Shin), les « lettres doubles » (sept lettres qui avaient deux prononciations), et les « lettres simples » (les douze restantes). Chaque groupe correspondait à des éléments cosmiques : les saisons, les planètes, les directions de l'espace. « Il grava les vingt-deux lettres fondamentales : Il les fixa sur une roue comme un mur avec 231 portes, et Il fit tourner la roue en avant et en arrière. » 231 portes. Nathan s'arrêta sur ce nombre. Il prit un papier et un stylo et calcula. 22 lettres prises deux à deux sans répétition : 22 × 21 / 2 = 231. C'était exact. Le Sefer Yetzirah décrivait toutes les combinaisons possibles de paires de lettres — un système combinatoire complet. Comme un code, pensa Nathan. Comme un alphabet génétique. Il secoua la tête. Non. C'était exactement le genre de pensée analogique hasardeuse qu'il devait éviter. On pouvait faire dire n'importe quoi aux vieux textes si on les forçait assez, si on projetait dessus des concepts modernes. C'était de la paréidolie intellectuelle. Et pourtant. Il relança son logiciel d'analyse et ouvrit les données du collisionneur. Les événements de l'excès — ceux où l'énergie manquante était maximale. Il les avait regardés cent fois déjà sous tous les angles possibles : distributions d'énergie, de momentum, d'angle. Mais il ne les avait jamais regardés sous l'angle combinatoire. Il écrivit un script rapide — quelques lignes de Python — pour extraire les patterns de dépôt d'énergie dans le calorimètre et les coder comme des séquences discrètes. Chaque cellule du détecteur avec un dépôt d'énergie au-dessus d'un certain seuil devenait un symbole. Un alphabet artificiel. Il lança le script. Les données défilèrent. Des séquences apparurent — des chaînes de symboles correspondant aux collisions. Il les regarda sans vraiment savoir ce qu'il cherchait. Puis, presque par jeu, il écrivit un second script pour compter les paires de symboles. Les combinaisons deux à deux. Combien de fois le symbole A apparaissait suivi du symbole B. Combien de fois C suivi de D. Le programme tourna pendant quelques secondes, puis afficha un histogramme. Nathan se pencha vers l'écran. La distribution n'était pas uniforme. Ce n'était pas du bruit aléatoire. Certaines paires de symboles apparaissaient beaucoup plus fréquemment que d'autres. Il y avait une structure — faible, brumeuse, mais là. Il sentit sa bouche devenir sèche. Il modifia le script pour compter non pas toutes les paires possibles, mais seulement les paires distinctes — c'est-à-dire sans compter plusieurs fois la même combinaison si elle se répétait. Il voulait savoir combien de paires différentes apparaissaient dans les données. Le chiffre s'afficha : 227. Pas 231. Mais proche. Troublant proche. Nathan resta immobile, les yeux fixés sur l'écran. C'était probablement une coïncidence. Le nombre de paires possibles dépendait de la façon dont il avait défini son alphabet de symboles, du seuil d'énergie qu'il avait choisi, du découpage du détecteur. En jouant avec les paramètres, on pouvait probablement faire apparaître n'importe quel nombre. Mais 227 était très proche de 231. Il se leva, fit quelques pas dans l'appartement, revint devant l'ordinateur. Ses mains tremblaient légèrement. Il avait envie d'un café mais savait que s'il en prenait un maintenant, il ne dormirait pas de la nuit. Il se rassit et fixa l'écran. Ce n'est rien, se dit-il. C'est du cherry-picking. C'est exactement le genre de pensée magique contre laquelle on nous met en garde depuis la première année de fac. Tu cherches un pattern, donc tu en trouves un. Le cerveau humain est câblé pour ça. Mais. Il pensa au Sefer Yetzirah. Aux 231 portes. Aux lettres comme éléments combinatoires fondamentaux. À l'idée folle, impossible, que peut-être — peut-être — les kabbalistes médiévaux avaient décrit quelque chose de réel sans savoir ce qu'ils décrivaient. Il pensa au signal à 4,1 sigma. À l'énergie manquante. Aux patterns dans la sonification. Il pensa à son grand-père, assis dans son bureau de la rue Kageneck, entouré de volumes poussiéreux qui parlaient de mondes cachés et de portes entre les réalités. Il ferma l'ordinateur d'un geste brusque. Tu dérailes, pensa-t-il. Tu es fatigué, stressé, sous pression. Tu es en train de fabriquer des connexions qui n'existent pas. Il alla se coucher. Resta allongé dans le noir, les yeux ouverts, à regarder les ombres au plafond projetées par les lampadaires de la rue. Il s'endormit finalement vers trois heures du matin, et rêva de lettres qui tombaient comme de la neige dans un ciel noir, s'assemblant en combinaisons qu'il ne pouvait pas lire mais qui semblaient vouloir dire quelque chose, quelque chose d'urgent, quelque chose qu'il devait comprendre avant qu'il ne soit trop tard. Le lundi matin, il arriva au CERN avec deux heures d'avance sur son shift. Marco n'était pas encore là. La salle de contrôle était vide, baignée dans la lumière froide des écrans en veille. Nathan s'installa à son poste et ouvrit sa session. Il ne savait pas exactement ce qu'il allait faire. Il voulait juste voir les données encore une fois. Vérifier. S'assurer qu'il n'avait pas rêvé les 227 paires. Il relança son script d'analyse combinatoire. Les chiffres réapparurent. 227. Toujours là. Il essaya de modifier les paramètres — le seuil d'énergie, la taille des cellules du détecteur. Les nombres changeaient, bien sûr. Mais dans une certaine fenêtre de paramètres — des paramètres qui étaient d'ailleurs physiquement raisonnables —, le nombre de paires distinctes oscillait entre 225 et 231. Ce n'était pas une preuve. Ce n'était même pas un argument. Mais c'était troublant. Il entendit la porte de la salle s'ouvrir. Il se retourna, s'attendant à voir Marco. C'était Élena. Elle portait le même pull noir que mercredi dernier. Ses yeux étaient cernés, ses cheveux attachés en un chignon rapide. Elle avait l'air de quelqu'un qui n'avait pas dormi. -- Nathan, dit-elle. Il faut qu'on parle. Elle s'assit à côté de lui sans attendre d'invitation, tira une chaise, et posa son ordinateur portable sur le bureau. -- J'ai continué à analyser le signal, dit-elle. Et j'ai trouvé autre chose. Elle ouvrit un fichier. Nathan reconnut immédiatement le format — c'était une analyse spectrale, mais plus sophistiquée que celle qu'elle lui avait montrée mercredi. Elle avait appliqué des filtres de décomposition en ondelettes, des transformées de Fourier à fenêtre glissante. -- Regardez les harmoniques, dit-elle en pointant l'écran. Elles ne sont pas aléatoires. Il y a des rapports de fréquences précis. Des intervalles. Nathan se pencha. Il voyait ce qu'elle voulait dire. Les pics dans le spectrogramme n'étaient pas distribués au hasard — certaines fréquences apparaissaient dans des rapports simples : 2:1, 3:2, 4:3. -- Des rapports harmoniques, dit-il. Comme en musique. -- Exactement comme en musique. Ou comme dans une langue tonale. Certaines langues utilisent la hauteur des sons pour distinguer les mots. Le mandarin, le vietnamien, le... Elle s'interrompit. -- L'hébreu ancien, termina Nathan malgré lui. Élena le regarda. -- Vous avez fait des recherches, dit-elle. Ce n'était pas une question. -- Oui. -- Et ? Nathan hésita. Puis il pivota son écran vers elle et lui montra son analyse combinatoire. Les 227 paires. Le Sefer Yetzirah. Les 231 portes. Élena lut en silence. Son visage ne trahissait rien. Quand elle eut fini, elle resta immobile un long moment, les yeux fixés sur l'écran. -- Votre grand-père, dit-elle enfin. C'est bien Rav Shlomo Goldstein ? Le kabbaliste de Strasbourg ? Nathan sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine. -- Comment vous savez ça ? -- J'ai lu ses articles. Il a publié dans des revues d'études juives. Des analyses du Zohar, du Etz Haïm. C'est un spécialiste reconnu de la Kabbale lourianique. Nathan ne dit rien. -- Il faut que vous lui parliez, dit Élena. -- Non. -- Nathan... -- Non. On ne va pas transformer un projet de physique expérimentale en consultation mystique. Ce serait ridicule. -- Plus ridicule que de trouver 227 paires dans des données de collisions de particules quand un texte vieux de quinze siècles en prédit 231 ? -- C'est une coïncidence. Ou un artefact de mon analyse. Ou... -- Ou quoi ? Nathan se tut. Il n'avait pas de réponse. Élena se leva, alla à la fenêtre, regarda dehors. Le soleil se levait sur les Alpes, teignant les sommets de rose et d'or. Le CERN s'éveillait — des voitures commençaient à arriver sur le parking, des chercheurs avec leur badge autour du cou, des tasses de café à la main. -- J'ai passé le week-end à réfléchir, dit-elle sans se retourner. À ce qu'on a trouvé. Et à ce que ça signifie si c'est réel. -- On ne sait pas si c'est réel. -- Mais si ça l'est. Si les dimensions supplémentaires existent. Si on a détecté une fuite d'énergie vers ces dimensions. Si les patterns qu'on observe correspondent à des structures décrites dans des textes anciens... Elle se retourna vers lui. -- Alors on est en train de regarder quelque chose qui relie la physique et la métaphysique. Quelque chose qui suggère que l'univers a une structure profonde qui transcende la distinction entre science et spiritualité. -- Ou on est en train de voir des connexions qui n'existent pas parce qu'on cherche trop fort. -- Peut-être. Mais Nathan... et si on ne cherchait pas assez fort ? Et si on laissait passer la plus grande découverte de l'histoire de l'humanité parce qu'on avait peur de paraître ridicules ? Elle revint vers lui, s'accroupit à côté de sa chaise pour être à sa hauteur. -- Parlez à votre grand-père. Pas pour valider quoi que ce soit. Juste pour comprendre ce que disent les textes. Vous êtes physicien, vous savez lire les données. Mais vous ne savez pas lire le Sefer Yetzirah. Lui, oui. Utilisez-le comme vous utiliseriez n'importe quel expert dans un domaine que vous ne maîtrisez pas. Nathan la regarda. Ses yeux gris étaient d'une intensité troublante, comme s'ils voyaient quelque chose en lui qu'il ne voulait pas voir lui-même. -- Je vais y réfléchir, dit-il. Ce n'était pas un oui. Mais ce n'était pas non plus un non. Élena hocha la tête, se releva, et prit son ordinateur. -- Les données du run de cette nuit seront prêtes vers midi, dit-elle. On se retrouve ici à treize heures pour les analyser ? -- D'accord. Elle partit. Nathan resta seul dans la salle de contrôle, regardant son écran où les 227 paires clignotaient doucement comme une question sans réponse. Il prit son téléphone. Ouvrit les messages. Regarda le SMS de son grand-père. « NATHAN. APPELLE-MOI S'IL TE PLAÎT. TON GRAND-PÈRE QUI T'AIME. » Ses doigts se déplacèrent au-dessus du clavier. Il commença à taper une réponse, s'arrêta, effaça, recommença. Finalement, il écrivit : « Grand-père. Je peux venir te voir ce week-end ? Nathan. » Il appuya sur Envoyer avant de pouvoir changer d'avis. La réponse arriva moins d'une minute plus tard, en majuscules maladroites : « OUI. QUAND TU VEUX. JE T'ATTENDS. » Nathan posa le téléphone et ferma les yeux. Il ne savait pas ce qu'il venait de décider. Mais il savait que quelque chose venait de changer — une porte s'était entrouverte, qu'il le veuille ou non.|couper{180}

novella S.F

De l’autre côté

Chapitre 3 — Strasbourg

Rav Shlomo Goldstein n'avait pas dormi depuis trois nuits. Ce n'était pas l'insomnie ordinaire de la vieillesse — ce compagnon familier qui s'installait vers deux heures du matin et le tenait éveillé jusqu'à l'aube, l'esprit flottant entre les prières et les souvenirs, le corps raide dans des draps qui sentaient la lavande et le vieux papier. Cette insomnie-là, il la connaissait depuis vingt ans. Il avait appris à l'habiter, à en faire une veille productive — il se levait, allumait la lampe de son bureau, ouvrait un volume du Zohar ou du Talmud, et étudiait dans le silence épais de la nuit strasbourgeoise. Non. Ce qui l'empêchait de dormir depuis trois nuits était différent. Un malaise qu'il n'arrivait pas à nommer. Pas un bruit, pas une vision, pas un signe que l'on pouvait montrer du doigt. Quelque chose de plus subtil — comme un déplacement dans l'équilibre des choses, une note fausse dans une mélodie par ailleurs familière. Il était assis dans son bureau, au premier étage de la maison de la rue Kageneck — une maison à colombages du XVIIe siècle, étroite et profonde, dont il occupait seul les trois niveaux depuis la mort de Miriam, sa femme, quinze ans plus tôt. Le bureau était une pièce encombrée dont les murs disparaissaient derrière des étagères surchargées de livres. Des volumes reliés de cuir, des éditions jaunies du Talmud de Babylone, des commentaires de Rashi empilés à côté de traités de Kabbale lourianique, des manuscrits sous verre, des cahiers couverts d'une écriture fine et penchée — la sienne, soixante ans de notes, de réflexions, de correspondances avec d'autres érudits dispersés entre Jérusalem, New York et Safed. L'air sentait le papier ancien, la cire de bougie et le tabac froid — il avait arrêté de fumer la pipe dix ans auparavant, mais l'odeur avait imprégné les murs et les livres si profondément qu'elle semblait faire partie de l'architecture. Rav Shlomo avait quatre-vingt-neuf ans. Son corps le trahissait méthodiquement depuis une décennie — les yeux d'abord, une dégénérescence maculaire qui avait réduit sa vision centrale à une tache floue, de sorte qu'il voyait le monde comme à travers un verre dépoli. Puis les mains, une arthrose qui rendait l'écriture douloureuse et la page du Talmud difficile à tourner. Puis les jambes, raides le matin, incertaines le soir. Mais l'esprit restait. L'esprit restait avec une clarté qui le surprenait parfois lui-même, comme si, à mesure que les sens du corps se retiraient, ceux de l'âme prenaient leur place. Et depuis trois nuits, quelque chose dans ce qu'il percevait avait changé. Il l'avait senti pour la première fois mardi, pendant la prière du soir. La Amidah — les dix-huit bénédictions récitées debout, face à Jérusalem. Il connaissait ces mots depuis l'enfance, les avait prononcés des dizaines de milliers de fois. Mais ce mardi soir, à la sixième bénédiction — Selah lanou, Avinou, ki hatanou — « Pardonne-nous, notre Père, car nous avons fauté » — les mots avaient semblé résister. C'était la seule façon de le décrire. Comme si la prière, au lieu de monter naturellement, avait rencontré un obstacle. Il avait rouvert les yeux, troublé. Sa petite synagogue personnelle — un coin du salon aménagé avec une armoire à Torah miniature, un pupitre de lecture, et un rideau de velours bleu brodé d'étoiles dorées que Miriam avait cousu quarante ans plus tôt — était inchangée. La flamme de la veilleuse brûlait, régulière. Mais quelque chose était différent. Peut-être rien. Peut-être juste la fatigue, l'âge, le poids de quatre-vingt-neuf ans de vie qui finissait par déformer même les perceptions les plus fines. Rav Shlomo connaissait les pièges de l'esprit vieillissant — la tendance à voir des signes partout, à projeter ses angoisses sur le monde, à confondre l'intérieur et l'extérieur. Et pourtant. Le mercredi, il avait passé la journée dans ses livres. Le Zohar d'abord — les passages sur le Sitra Achra, l'Autre Côté, ce domaine d'écorces vides et de formes creuses qui existe en miroir inversé du monde de sainteté. Puis le Etz Haïm — l'Arbre de Vie de Rabbi Isaac Louria, qui avait décrit au XVIe siècle la structure de la création avec une précision qui tenait à la fois de la cartographie et de la vision mystique. Louria enseignait que lors de la création, la lumière divine avait été émise dans des Kelim — des vases — destinés à la contenir. Mais la lumière était trop puissante. Les vases s'étaient brisés. C'était la Shevirat HaKelim — la brisure des vases — l'événement cosmique fondateur dont toute la création portait encore les cicatrices. Les fragments des vases brisés étaient tombés dans les mondes inférieurs, emportant avec eux des étincelles de lumière divine emprisonnées dans la matière. Et les coquilles vides — les Klipot — étaient devenues le domaine du Sitra Achra, des forces qui cherchent perpétuellement à aspirer la lumière qui leur manque. Mais le plus important, ce que Louria et ses disciples avaient décrit avec insistance, c'était la barrière. Les Mehitzot — les cloisons, les membranes — séparant les mondes de sainteté du Sitra Achra. Ces barrières n'étaient pas physiques au sens ordinaire. Elles étaient maintenues par l'équilibre même de la création — par la Torah, par les prières, par les actes justes. Rav Shlomo avait relu ces passages plusieurs fois, cherchant quelque chose qu'il ne trouvait pas. Ou plutôt, cherchant à comprendre pourquoi ces textes qu'il connaissait par cœur résonnaient soudain différemment. Ce soir-là, tard, alors qu'il étudiait le Sifra diTzni'uta — le Livre de la Modestie Cachée, l'un des textes les plus anciens et les plus ésotériques du Zohar — sa loupe glissa de ses doigts arthritiques et tomba sur la page. Il se pencha pour la récupérer et relut le passage sur lequel elle était tombée. Un commentaire de Rabbi Haïm Vital sur la nature des Klipot. Un passage qu'il avait lu cent fois. Mais ce soir, une phrase lui sauta aux yeux — pas nouvelle, pas modifiée, simplement là, comme si elle avait toujours été là mais qu'il ne l'avait jamais vraiment vue : « L'homme qui ouvre la porte sans savoir ce qui se tient de l'Autre Côté — qu'il prenne garde, car l'ignorance n'est pas une protection. » Rav Shlomo resta immobile un long moment, la loupe serrée dans sa main. Il relut la phrase trois fois. Les mots étaient ceux du Zohar, authentiques, documentés. Mais leur sens semblait pulser, comme s'ils ne décrivaient pas seulement une vérité théologique abstraite, mais quelque chose d'immédiat. Il prit son cahier de notes et recopie la phrase, lentement, soigneusement. Puis il referma le livre. Peut-être devenait-il sénile. Peut-être que quatre-vingt-neuf ans d'étude intensive avaient fini par brouiller la frontière entre le texte et la vie, entre la métaphore et le réel. Peut-être qu'il voyait des connexions qui n'existaient que dans sa tête fatiguée. Ou peut-être pas. Le jeudi matin, il appela Jérusalem. Rabbi Yaakov Peretz, quatre-vingt-trois ans, vivait dans le quartier de Mea Shearim. Ils se connaissaient depuis cinquante ans — ils avaient étudié ensemble, s'étaient retrouvés sur le chemin de la Kabbale, guidés par des maîtres différents mais convergents. -- Yaakov, dit-il sans préambule. Tu sens quelque chose ? Un silence. Puis la voix de Peretz, rauque, prudente : -- Depuis quand ? -- Trois jours. Mardi soir. -- Mardi soir, répéta Peretz. Un autre silence. Au téléphone, Rav Shlomo entendait le bruit de fond de Mea Shearim — des voix, un klaxon, le chant lointain d'une étude talmudique. -- Je ne sais pas, dit Peretz lentement. Peut-être. Ou peut-être que nous devenons de vieux hommes qui voient des ombres. -- Tu le sens ou non ? -- Je sens... quelque chose. Comme une tension. Mais Shlomo, à notre âge, la moitié de ce qu'on sent vient de l'intérieur. Les articulations qui craquent, le cœur qui bat irrégulier. Comment savoir si ce qu'on perçoit est dans le monde ou dans nos vieux corps ? C'était exactement la question qui tourmentait Rav Shlomo. -- Tu as une idée de ce que ça pourrait être ? demanda-t-il. Si c'était réel. Peretz hésita. -- Si c'était réel... on dirait que quelque chose pousse. Pas de l'intérieur de la Kedousha. De l'extérieur. Ou quelqu'un de notre côté qui tire. Mais je ne sais pas, Shlomo. Je ne sais pas. -- Mon petit-fils travaille au CERN, dit Shlomo après un long silence. -- Le physicien. -- Le physicien. Il travaille sur un projet qui cherche à détecter des dimensions cachées. Des dimensions supplémentaires, c'est le terme qu'ils utilisent. Ils font des expériences avec des énergies... j'ai lu un article dans Le Monde. Des énergies colossales. Ils disent qu'ils cherchent des parties de l'univers qu'on ne voit pas. Un silence plus long cette fois. -- Les Olamot cachés, murmura Peretz. Ils cherchent les Olamot cachés. -- Ou c'est moi qui fais des connexions absurdes parce que je m'inquiète pour Nathan. Parce qu'il ne me parle plus et que je cherche des raisons de croire qu'il a besoin de moi. -- Peut-être, dit Peretz doucement. Ou peut-être que les physiciens ont trouvé avec leurs machines ce que nos ancêtres ont trouvé avec leurs prières. Et qu'ils ne savent pas ce qu'ils touchent. -- Tu crois vraiment ça ? -- Je ne sais pas ce que je crois. Mais Shlomo... si tu as le moindre doute, parle à ton petit-fils. -- Il ne me parle plus. Pas depuis la mort de Sarah. La voix de Peretz s'adoucit. -- Alors peut-être que c'est le moment d'essayer encore. C'est ainsi que Rav Shlomo Goldstein, à quatre-vingt-neuf ans, presque aveugle, les mains tremblantes, prit son téléphone et tapa, lettre par lettre en majuscules maladroites : « NATHAN. APPELLE-MOI S'IL TE PLAÎT. TON GRAND-PÈRE QUI T'AIME. » Il relut le message trois fois avant de l'envoyer. Pas de mention d'urgence. Pas de drame. Juste une demande simple. Peut-être que Nathan la lirait et penserait que c'était juste un vieil homme seul qui voulait parler. Peut-être qu'il ne répondrait pas. Mais au moins il aurait essayé. Il posa le téléphone sur son bureau et attendit. La réponse ne vint pas. Ni le vendredi, ni pendant le Shabbat — pendant lequel il n'aurait de toute façon pas consulté son téléphone — ni le dimanche. Le lundi matin, quand il ralluma l'appareil, l'écran était vide. Le silence de Nathan. Ce silence qu'il connaissait si bien, épais et douloureux comme un mur de verre à travers lequel on voit sans pouvoir toucher. Mais Rav Shlomo était un homme qui avait passé sa vie à écouter des silences. Et celui-ci lui disait quelque chose. Nathan n'avait pas répondu — mais il n'avait pas non plus supprimé le message, ni bloqué le numéro. Le silence de Nathan n'était pas un refus. C'était une hésitation. Et une hésitation est une porte entrouverte. Les jours passèrent. Le malaise ne s'atténuait pas. Chaque soir, pendant la prière, Rav Shlomo sentait cette même résistance, comme si les mots devaient traverser une épaisseur qui n'existait pas avant. Ou peut-être que c'était son imagination. Ou peut-être que c'était l'âge. Il ne savait plus. Le mardi — exactement une semaine après le premier malaise — il était assis dans son bureau, tard le soir, le volume du Zohar ouvert devant lui. Il lisait avec sa loupe, lentement, péniblement. Ses yeux le faisaient souffrir. Il ferma le livre, retira ses lunettes, se massa les paupières. Quand il rouvrit les yeux, son regard tomba sur le tiroir inférieur de son bureau — celui qu'il n'ouvrait presque jamais, fermé par une petite clé en laiton qu'il portait autour du cou. Il resta immobile un long moment, la main sur la clé. Puis il secoua la tête et se leva. Pas encore. Il n'en était pas là. Peut-être que tout cela n'était qu'une angoisse de vieil homme. Peut-être que Nathan allait rappeler et lui expliquer que tout allait bien, que son projet avançait normalement, qu'il n'y avait rien d'inquiétant. Peut-être. Il éteignit la lampe et resta assis dans l'obscurité de son bureau, entouré par l'odeur des vieux livres et le poids des siècles. Au-dehors, Strasbourg dormait. Les flèches de la cathédrale se découpaient contre un ciel sans lune. L'Ill coulait en silence sous les ponts couverts. Et quelque part — dans le monde ou dans son esprit, il ne savait plus — quelque chose tremblait.|couper{180}

novella S.F

De l’autre côté

Chapitre 2 — Vérifications

Nathan passa les deux jours suivants à tenter de tuer le signal. C'était la discipline que la physique expérimentale imposait à ses praticiens — cette règle non écrite, presque monastique : avant de crier à la découverte, il faut épuiser toutes les manières dont on pourrait se tromper. Les erreurs instrumentales, les biais de sélection, les artefacts de reconstruction, les contaminations du bruit de fond. Un physicien qui annonce un résultat sans avoir essayé de le détruire n'est pas un physicien, c'est un croyant. Nathan reprit les données brutes, collision par collision. Il les fit passer à travers ses propres algorithmes de reconstruction, indépendants de ceux utilisés par l'équipe officielle. Il vérifia la calibration de chaque sous-détecteur — le trajectographe silicium, les calorimètres électromagnétique et hadronique, le spectromètre à muons. Il chercha des corrélations entre l'excès et des défaillances instrumentales connues : un cristal dont la réponse dériverait avec la température, un photomultiplicateur fatigué, un câble mal blindé captant des parasites électromagnétiques. Le signal refusait de mourir. Non seulement il résistait, mais il grandissait. À mesure que les données s'accumulaient — le collisionneur fonctionnait vingt-deux heures sur vingt-quatre, ne s'arrêtant que pour de brèves fenêtres de maintenance — l'excès se confirmait. 3,2 sigma le lundi. 3,5 sigma le mardi. Le mercredi soir, quatre jours après la première observation, il atteignit 3,9 sigma. Marco et Nathan travaillaient en silence, échangeant parfois un regard par-dessus leurs écrans. Ils n'avaient prévenu personne d'autre. Pas encore. C'était un accord tacite entre eux, la superstition du chercheur : en parlant d'un signal trop tôt, on risquait de le faire disparaître, comme si l'univers punissait l'impatience. Mais le mercredi, quand Nathan arriva pour son shift de nuit, quelqu'un d'autre était déjà dans la salle de contrôle. Élena Voss était assise au poste central, celui qui restait habituellement éteint, réservé au coordinateur du projet pour les runs spéciaux. Elle portait un pull noir à col roulé, les cheveux tirés en arrière. Ses yeux étaient fixés sur l'écran avec une intensité que Nathan reconnaissait — cette concentration qui semblait courber l'espace autour d'elle. -- Bonsoir, Nathan, dit-elle sans se retourner. -- Dr. Voss. Je ne savais pas que vous seriez là cette nuit. -- Élena. On est en shift de nuit, on peut abandonner les formalités. Elle pivota sur sa chaise pour lui faire face. Il y avait quelque chose de différent dans son expression — une tension dans les muscles du visage, une lueur dans les yeux qui n'était pas de l'excitation scientifique habituelle. Quelque chose de plus personnel. -- J'ai regardé vos logs, dit-elle. Nathan sentit son estomac se contracter. -- Comment vous... -- Le système trace toutes les analyses lancées sur le cluster. J'ai vu que vous refaisiez tourner des reconstructions complètes en dehors du programme officiel. Avec des filtres non standard. À trois heures du matin, pendant quatre nuits consécutives. Elle croisa les jambes et l'observa, attendant. Nathan comprit qu'il était inutile de nier. -- On a un excès, dit-il simplement. Énergie transverse haute. Énergie manquante associée. 3,9 sigma au dernier comptage. -- 4,1, corrigea-t-elle. J'ai ajouté les données d'aujourd'hui. Un silence. Marco, qui venait d'entrer avec deux gobelets de café, s'arrêta sur le seuil en voyant Élena. -- Marco, asseyez-vous, dit-elle. Fermez la porte. Il obéit, lançant un regard interrogatif à Nathan, qui haussa imperceptiblement les épaules. Marco lui tendit son café et prit place à son poste. Élena se tourna vers l'écran central et afficha un graphique que Nathan reconnut immédiatement — la distribution d'énergie manquante, avec l'excès clairement visible dans la queue de distribution. -- Messieurs, dit-elle, ce que vous regardez est peut-être la première signature directe d'une fuite d'énergie vers des dimensions supplémentaires. Si cela se confirme, c'est la plus grande découverte en physique fondamentale depuis le boson de Higgs. -- Si cela se confirme, souligna Nathan. On n'est qu'à quatre sigma. Il en faut cinq. -- Je sais compter, Nathan. Mais je ne suis pas venue ici pour la statistique. Je suis venue parce qu'il y a autre chose dans vos données. Elle tapa quelques commandes et un nouveau graphique apparut. Nathan fronça les sourcils. Ce n'était pas une distribution d'énergie standard — c'était un spectrogramme, une représentation en fréquences. Les axes étaient inhabituels. -- Qu'est-ce que c'est ? demanda Marco. -- Les événements de l'excès, répondit Élena. Mais représentés autrement. J'ai converti les données du calorimètre en signaux acoustiques — chaque dépôt d'énergie devient une fréquence, chaque collision devient un son. C'est une technique de sonification. On l'utilise parfois pour détecter des structures que l'œil ne voit pas dans les graphiques. Nathan connaissait la technique. Le projet LHCsound l'avait utilisée pour rendre les collisions du LHC "audibles", transformer des données en musique. C'était un outil pédagogique, parfois un outil d'analyse quand on cherchait des patterns temporels subtils. -- Et ? dit-il. -- Et écoutez. Elle cliqua. Les haut-parleurs de la salle de contrôle émirent un son. Au début, c'était du bruit — un grésillement granulaire, chaotique, comme de la friture radio. Le bruit de fond standard, la rumeur sourde des millions de collisions ordinaires. Nathan connaissait ce son. Chaque physicien expérimental le connaissait. Puis quelque chose changea. Dans le bruit, une structure émergea. Subtile d'abord — un motif récurrent, une oscillation qui se dégageait lentement du chaos. Nathan pencha la tête, concentré. Le son avait une qualité étrange. Pas mécanique. Pas tout à fait aléatoire non plus. Il y avait une cadence, quelque chose qui montait et descendait selon des intervalles qui ne semblaient pas arbitraires. -- Vous entendez ? dit Élena. Nathan entendait. Le motif se répétait avec des variations, comme une phrase musicale qui se transforme. Marco s'était rapproché, les yeux plissés. -- On dirait... commença Marco, puis il s'arrêta. -- Dites, encouragea Élena. -- On dirait une voix. Le silence qui suivit fut d'une qualité particulière — le genre de silence qui ne naît pas de l'absence de son, mais de la présence de quelque chose qu'on ne s'attendait pas à trouver. -- C'est une paréidolie auditive, dit Nathan. Le cerveau humain est câblé pour reconnaître des voix partout. On entend des mots dans le bruit des vagues, dans le vent. C'est un biais cognitif. -- Probablement, dit Élena. Mais regardez le spectrogramme. Elle pointa l'écran. Le graphique montrait des bandes de fréquence qui se répétaient, se croisaient, formaient des motifs. Nathan se pencha. Il y avait effectivement une structure — pas chaotique, pas aléatoire. Des récurrences. -- Ça pourrait être n'importe quoi, dit-il. Une résonance mécanique dans le détecteur. Un signal radio externe capté par l'électronique. Une fréquence parasite du réseau électrique. -- J'ai vérifié, dit Élena. Aucune corrélation avec les sources connues. Et le signal n'apparaît que dans les événements de l'excès. Si c'était une interférence externe, elle serait présente dans tous les événements. C'était un argument solide. Nathan le détesta pour cette raison. -- Je veux voir le code source de la sonification, dit-il. Ligne par ligne. -- Il est sur le serveur partagé. Dossier Voss_personal, sous-dossier Sonification_v3. Vérifiez tout. Je veux que vous trouviez l'erreur. Elle le regarda droit dans les yeux. -- Parce qu'il doit y avoir une erreur. Mais Nathan perçut dans sa voix quelque chose qui contredisait ses mots — non pas un doute, mais une anticipation, comme si elle savait déjà qu'il n'y avait pas d'erreur, et qu'elle attendait qu'il arrive à cette conclusion par lui-même. Il passa le reste de la nuit à éplucher le code. Marco s'endormit vers trois heures, la tête posée sur ses bras croisés. Élena était partie vers une heure, après avoir laissé Nathan avec une clé USB contenant l'intégralité des données brutes et un post-it griffonné : « Suivez les données. Pas vos attentes. » Le code était propre. Nathan le vérifia méthodiquement — les routines de lecture des données, la conversion énergie-fréquence, le fenêtrage temporel, la normalisation spectrale. Tout était standard, documenté, sans astuce ni biais caché. Il relança la sonification depuis zéro, avec ses propres paramètres. Le résultat fut identique. Le motif était là — cette oscillation, cette cadence qui évoquait une langue. À quatre heures du matin, dans un geste qu'il n'aurait pas su expliquer, il enfila ses écouteurs et réécouta le signal au casque, les yeux fermés, le volume poussé. Dans l'intimité du casque, le son prit une autre dimension. Les harmoniques étaient plus distinctes. Le motif se détachait du bruit de fond comme un visage émerge d'une foule. Et cette fois, Nathan entendit autre chose. Pas des mots. Mais une direction dans le son. Comme si le signal ne se contentait pas d'exister, mais cherchait à atteindre quelque chose. Il retira brusquement les écouteurs. Son cœur battait trop vite. Ses mains étaient moites. Il regarda autour de lui — la salle de contrôle, les écrans, Marco endormi, le bourdonnement familier des ventilateurs — et tout lui sembla soudain légèrement décalé, comme un tableau accroché un degré de travers. Il se leva, alla se passer de l'eau sur le visage aux toilettes. Le miroir lui renvoya son reflet — vingt-huit ans, des cheveux noirs en désordre, les yeux marron de sa mère, un début de barbe. Un physicien en manque de sommeil. Rien d'autre. Il retourna dans la salle de contrôle, réveilla Marco d'une tape sur l'épaule. -- Je n'ai pas trouvé d'erreur, dit-il. Marco cligna des yeux, désorienté. -- Quoi ? Dans le code ? -- Dans le code, dans les données, dans la calibration, dans la sonification. J'ai tout vérifié. Il n'y a pas d'erreur technique évidente. Marco se redressa lentement, passa une main sur son visage. -- Donc le signal est réel. -- Le signal est réel. La sonification est correcte. Les patterns existent. -- Une voix dans un collisionneur de particules. -- Je n'ai pas dit que c'était une voix. J'ai dit qu'il y a des structures rythmiques dans les données sonifiées. Le cerveau humain y entend des patterns vocaux. Ça ne veut pas dire qu'il y a une voix. -- C'est la même chose, Nathan. -- Non. Ce n'est pas la même chose. Mais en prononçant ces mots, Nathan sentit qu'il se défendait contre quelque chose qu'il ne voulait pas nommer. Marco le regarda longuement. -- Tu sais ce qui va se passer si on annonce ça. Le signal à quatre sigma, c'est déjà énorme. Mais ça plus les patterns sonores... Les médias vont devenir fous. On va avoir tous les ésotéristes de la planète qui vont dire qu'on a contacté Dieu ou des aliens ou je ne sais quoi. -- Raison de plus pour être rigoureux. On continue à accumuler de la statistique. On cherche d'autres explications. Et on ne communique rien tant qu'on n'est pas sûrs. -- Sûrs de quoi ? Qu'on a trouvé des dimensions supplémentaires ou qu'on a trouvé une voix ? Nathan ne répondit pas. Le jeudi matin, Nathan rentra chez lui par le chemin habituel. La frontière franco-suisse se franchissait sans y penser — un panneau, un ralentisseur. Il aimait cette fluidité, cette indifférence des frontières. Les lignes que les hommes tracent sur les cartes n'existent pas pour les protons, ni pour la lumière. Mais ce matin, en passant la frontière, il eut l'impression fugitive de traverser autre chose — une membrane, un seuil — et sa peau se couvrit de chair de poule pendant trois secondes exactement. Chez lui, il ne dormit pas. Il s'assit à son bureau, ouvrit son ordinateur, et, après une longue hésitation, lança une recherche. Il tapa : « sonification données physique — reconnaissance patterns ». Les résultats l'emmenèrent vers des articles universitaires — l'utilisation de la sonification en astronomie pour détecter des pulsars, en sismologie pour identifier des séquences pré-sismiques, en physique des particules pour le projet LHCsound. Rien de nouveau. Il modifia la recherche : « patterns linguistiques bruit ». Des articles sur la paréidolie auditive. Sur les EVP — Electronic Voice Phenomena — ces voix que certains prétendent entendre dans le bruit blanc et qui ne sont que des illusions auditives. Sur les biais de confirmation, la façon dont le cerveau humain projette du sens là où il n'y en a pas. Nathan se frotta les yeux. C'était exactement ce qui se passait. Élena, Marco, lui-même — ils écoutaient du bruit structuré et y entendaient une voix parce que c'était ce que les cerveaux humains faisaient. Rien de mystérieux. Rien d'anormal. Sauf que. Il relança la sonification sur son ordinateur portable, avec les données qu'Élena lui avait données. Écouta de nouveau, les yeux fermés, en essayant de faire abstraction de toute interprétation. Juste le son. Juste les fréquences. Et il entendit de nouveau cette direction. Ce n'était pas une voix au sens où quelqu'un parlerait. C'était plus subtil. Comme une intention dans le son. Comme si les fréquences ne se contentaient pas d'osciller, mais cherchaient quelque chose. Il ferma l'ordinateur d'un geste brusque. Tu dérailles, se dit-il. C'est le manque de sommeil. C'est la suggestion. Tu écoutes du bruit après avoir passé une semaine sous pression, et ton cerveau fabrique du sens là où il n'y en a pas. Il prit une douche, se força à manger un bol de céréales, et se coucha. Le sommeil vint vite, lourd. Juste avant le réveil, il rêva. Pas l'arbre inversé cette fois. Quelque chose de plus simple, de plus quotidien. Il était dans le bureau de son grand-père à Strasbourg, enfant, peut-être dix ans. Rav Shlomo lui montrait un livre — un vieux volume relié de cuir, avec des caractères hébraïques sur la couverture. -- Un jour, disait son grand-père, tu devras lire ces pages. -- Pourquoi ? demandait Nathan-enfant. -- Pour te souvenir. -- Me souvenir de quoi ? Mais son grand-père ne répondait pas. Il posait juste la main sur le livre, et Nathan voyait les lettres hébraïques gravées sur la couverture commencer à bouger, lentement, comme des insectes. Il se réveilla en sursaut. Son téléphone vibrait sur la table de nuit. Un SMS. De son grand-père. En majuscules maladroites. « NATHAN. APPELLE-MOI. TON GRAND-PÈRE QUI T'AIME. » Nathan fixa l'écran pendant une longue minute, assis dans son lit, dans la lumière grise de l'après-midi. Puis il posa le téléphone, face retournée, sur la table de nuit. Il ne rappela pas. Pas encore.|couper{180}

novella S.F

De l’autre côté

Acte I- La fissure -chapitre 1- Nathan au Cern

Le badge magnétique émit un bip aigu et la porte vitrée coulissa avec un soupir pneumatique. Nathan Goldstein s'engouffra dans le couloir du bâtiment 40, un gobelet de café tiède dans une main, son ordinateur portable coincé sous l'autre bras. Il était vingt-deux heures passées et les néons du couloir principal baignaient le linoléum gris dans une lumière sans ombre. Au CERN, il faisait toujours le même jour — un jour sans aube ni crépuscule, suspendu dans un présent éternel qui sentait le plastique et le café réchauffé. Il aimait venir à cette heure. Le jour, le laboratoire ressemblait à une ruche polyglotte — des physiciens de quarante nationalités s'interpellant en anglais approximatif, des groupes d'étudiants agglutinés devant des tableaux blancs couverts d'équations, le brouhaha permanent de la cafétéria où l'on pouvait surprendre, entre deux bouchées de sandwich, une conversation sur la supersymétrie ou les derniers résultats du détecteur ATLAS. Mais la nuit, le CERN devenait un monastère. Les couloirs se vidaient. Les écrans continuaient de clignoter dans les salles de contrôle, surveillés par une poignée de chercheurs aux yeux rougis. Et dans ce silence, Nathan avait l'impression d'entendre le pouls de la machine, quelque part sous ses pieds, à cent mètres sous terre — le Grand Collisionneur, vingt-sept kilomètres de tunnel dessinant un cercle parfait sous la frontière franco-suisse. Il poussa la porte de la salle de contrôle du projet Gateway et trouva, sans surprise, Marco Bellini déjà installé devant son triple écran. -- Tu dors ici maintenant ? lança Nathan en posant son café. Marco leva les yeux. Italien, la quarantaine, une barbe de trois jours perpétuelle et des cernes qui semblaient gravés dans la peau, il était ingénieur en instrumentation et le partenaire de nuit le plus fiable que Nathan ait jamais eu. Ils partageaient le shift de 22 heures à 6 heures du matin depuis le début du projet, six mois plus tôt. -- Ma femme dit que je sens le tunnel, répondit Marco avec un sourire fatigué. Que je ramène l'odeur de la machine à la maison. Tu crois que c'est possible ? -- Le collisionneur est sous vide. Il n'a pas d'odeur. -- C'est ce que je lui ai dit. Elle m'a répondu que c'est justement ça que je ramène. L'odeur du vide. Nathan sourit malgré lui et s'installa à son poste. Trois écrans, lui aussi. À gauche, le flux de données brutes du détecteur. Au centre, les modèles de simulation. À droite, la messagerie interne et les logs du système. Il ouvrit sa session, lança les protocoles de vérification, et attendit que les chiffres commencent à couler sur l'écran. Le projet Gateway. Officiellement : Extra-Dimensional Detection Experiment — EDDE, un acronyme que personne n'utilisait. Le nom Gateway avait été inventé par un post-doctorant australien lors d'une soirée arrosée à la cafétéria, et il était resté. Parce que c'était exactement ce qu'ils cherchaient : une porte. La théorie des cordes, dans certaines de ses formulations, prédisait l'existence de dimensions supplémentaires — six, sept, peut-être davantage — enroulées sur elles-mêmes à des échelles si infimes qu'aucun instrument ne pouvait les détecter directement. Mais on pouvait, peut-être, en observer les effets indirects. Si l'on parvenait à produire des collisions de particules à des niveaux d'énergie suffisants, certaines particules pourraient fuir dans ces dimensions cachées, emportant avec elles de l'énergie et de l'impulsion. On observerait alors un déficit — une énergie manquante, une signature dans le vide. C'est ce que Gateway cherchait. Et c'est la Dr. Élena Voss qui avait convaincu la direction du CERN de financer le projet. Nathan se souvenait de sa première rencontre avec elle, lors d'un séminaire à Genève, un an plus tôt. Il était encore en deuxième année de doctorat, incertain de sa direction, noyé dans des calculs de section efficace qui ne menaient nulle part. Elle avait donné une conférence sur les signatures gravitationnelles des dimensions supplémentaires. Après, il était allé la voir. -- Vous travaillez sur quoi ? avait-elle demandé. -- Les corrections radiatives dans le modèle standard. Troisième ordre. -- C'est utile. Mais ce n'est pas ce qui vous passionne. Ce n'était pas une question. Nathan n'avait pas eu le temps de répondre qu'elle enchaînait déjà : -- Je monte un projet. J'ai besoin de quelqu'un qui sait lire les données sans préjugés théoriques. Quelqu'un qui regarde les chiffres avant les modèles. Vous êtes comme ça, je crois. Les gens qui font des corrections radiatives au troisième ordre sont soit des perfectionnistes névrosés, soit des gens qui veulent voir ce que les autres négligent. Vous êtes lequel ? -- Probablement les deux, avait répondu Nathan. Elle avait souri — un sourire bref — et lui avait tendu sa carte. Six mois plus tard, il était dans cette salle, à regarder des données couler dans la nuit. Le collisionneur tournait. Quelque part sous la plaine de Genève, sous les champs, les vignes, les villages endormis, des paquets de protons lancés à 99,9999991 % de la vitesse de la lumière parcouraient le tunnel circulaire onze mille fois par seconde, guidés par des aimants supraconducteurs refroidis à moins 271 degrés. Et à des points de croisement précis, ces paquets se percutaient dans des gerbes d'énergie pure, recréant pendant une fraction de seconde infinitésimale les conditions qui régnaient un milliardième de seconde après le Big Bang. Nathan y pensait parfois. Sous les pieds des Genevois qui dormaient, sous les berceaux des enfants et les caves à vin, des petits univers naissaient et mouraient des millions de fois par seconde. Son grand-père aurait détesté cette idée. Ou peut-être l'aurait-il trouvée fascinante. Il repoussa cette pensée. Rav Shlomo Goldstein appartenait à un compartiment de sa mémoire qu'il gardait soigneusement fermé — rangé quelque part entre l'odeur du tabac à pipe et le souvenir d'une main osseuse posée sur une page couverte de caractères hébraïques, dans une maison de Strasbourg où le temps semblait s'être arrêté en 1850. Il n'avait pas vu son grand-père depuis quatre ans. Pas depuis l'enterrement de sa mère. -- Nathan, regarde ça. La voix de Marco le tira de ses pensées. L'Italien s'était redressé sur sa chaise, les yeux fixés sur l'écran central. Nathan fit rouler son fauteuil jusqu'à lui. -- Qu'est-ce que tu as ? -- Le run de 21 heures. Les données du calorimètre hadronique. Regarde le spectre d'énergie transverse. Nathan regarda. Le graphique montrait la distribution habituelle — une courbe descendante, prévisible, conforme aux modèles du modèle standard. Mais dans la queue de distribution, là où les événements devenaient rares et les énergies extrêmes, il y avait quelque chose. Un excès. Une bosse dans la courbe. Le genre de chose que la plupart des analystes auraient attribuée à une fluctuation statistique, un caprice du hasard, un artefact du détecteur. -- Tu as vérifié la calibration ? demanda Nathan. -- Deux fois. Tout est nominal. -- Le bruit de fond ? -- Modélisé. Ce n'est pas du bruit, Nathan. Regarde la significance. Trois sigma. Trois sigma. Cela signifiait qu'il y avait moins de 0,3 % de chances que ce signal soit dû au hasard. Pas suffisant pour crier à la découverte — en physique des particules, on exigeait cinq sigma, soit une chance sur 3,5 millions — mais suffisant pour que le cœur de Nathan accélère d'un demi-battement. -- Et ce n'est pas tout, continua Marco en faisant défiler les données. Regarde l'énergie manquante. Le graphique suivant montrait l'énergie totale mesurée par le détecteur pour chaque collision. En principe, elle devait être conservée — tout ce qui entrait devait ressortir, sous une forme ou une autre. Mais pour les événements de l'excès, il manquait de l'énergie. Pas beaucoup. Quelques gigaélectronvolts. Mais de manière systématique, comme si, à chaque collision dans cette gamme d'énergie, quelque chose partait ailleurs. -- C'est exactement la signature, dit Marco. Énergie manquante dans les événements à haute énergie transverse. C'est ce que Voss prédit pour la fuite dimensionnelle. Ils se regardèrent. Les écrans continuaient leur flux imperturbable de données. Nathan sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Non pas de l'excitation — pas encore. Plutôt un malaise, diffus, qu'il n'arrivait pas à nommer. Comme si, en regardant ces données, il avait aperçu non pas une porte, mais l'ombre de quelqu'un derrière. -- J'envoie ça à Voss, dit-il. Marco le regarda, surpris. -- Maintenant ? On n'a qu'un run. On devrait attendre d'avoir plus de statistique. -- Si c'est réel, elle doit le savoir. -- Et si ça disparaît demain ? -- Alors on aura l'air de deux idiots. Mais si ça ne disparaît pas... Nathan n'acheva pas sa phrase. Il ouvrit sa messagerie, attacha les graphiques, et tapa un court message : Dr. Voss. Run 21h, calorimètre hadronique. Regardez la queue de distribution. N.G. Il cliqua sur Envoyer avant de pouvoir changer d'avis. Marco soupira. -- Tu sais ce qui va se passer si c'est réel, dit-il. Le projet va exploser. Les médias, les conférences, toute la machine. Plus de nuits tranquilles. -- Je sais. -- Alors pourquoi tu as l'air inquiet au lieu d'être content ? Nathan ne répondit pas. Il retourna à son poste et se remit à écrire du code. Les chiffres défilaient. La nuit s'étirait. Au-dessus d'eux, Genève dormait, paisible et ignorante, sous un ciel d'hiver sans étoiles. Nathan quitta le CERN à six heures du matin. Le froid de février le saisit dès qu'il franchit la porte du bâtiment — un froid alpin, tranchant, qui sentait la neige et le lac. Le ciel était encore sombre, mais une lueur pâle commençait à ourler les sommets du Jura, à l'ouest. Il traversa le parking presque vide, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, et rejoignit sa voiture — une Peugeot 208 grise dont le chauffage mettait vingt minutes à fonctionner. Il s'assit, démarra, et resta un moment immobile, les mains sur le volant, le souffle formant de petits nuages dans l'habitacle glacé. Trois sigma. Ce n'était probablement rien. Les fluctuations statistiques à trois sigma apparaissaient régulièrement dans les données du collisionneur et disparaissaient avec davantage de statistique, comme des mirages dans le désert des grands nombres. Tout physicien expérimental le savait. Et pourtant. Il y avait quelque chose dans la forme de cet excès, dans la régularité de l'énergie manquante, qui ne ressemblait pas à du bruit. Nathan avait passé trois ans à regarder des données de physique des particules, et il avait développé ce que les vieux expérimentateurs appelaient un « œil » — une intuition non verbalisable, un sens de la donnée qui allait au-delà de la statistique formelle. Son œil lui disait que ce signal était réel. Il mit la première et sortit du parking. Son appartement se trouvait à Saint-Genis-Pouilly, une petite ville française à quelques minutes du CERN, de l'autre côté de la frontière. Un deux-pièces fonctionnel au troisième étage d'un immeuble sans charme, avec vue sur un autre immeuble sans charme. Les murs étaient blancs, les meubles d'occasion. Sur le bureau s'empilaient des articles imprimés, des cahiers de calcul, une tasse oubliée avec un fond de café solidifié. La seule touche personnelle était une photo punaisée au-dessus du bureau — une femme brune, souriante, les yeux plissés par le soleil, assise sur un muret quelque part en Provence. Sarah Goldstein, née Lévy. Sa mère. Nathan posa son sac, retira son manteau, et s'assit sur le bord du lit sans allumer la lumière. L'aube filtrait à travers les volets, découpant des lames pâles sur le mur. Il pensait à son grand-père. Rav Shlomo Goldstein. Kabbaliste, érudit, figure respectée de la communauté juive de Strasbourg. Quand Nathan avait annoncé, à seize ans, qu'il voulait étudier la physique, son grand-père n'avait rien dit. Il s'était contenté de le regarder longuement, puis avait posé la main sur un vieux volume et avait murmuré : -- La physique te montrera comment le monde fonctionne. Mais pas pourquoi il existe. Nathan avait haussé les épaules avec l'arrogance magnifique de ses seize ans. Les années avaient passé. Les visites s'étaient espacées. Le fossé entre le monde du vieux rabbin — un monde de textes anciens et de prières murmurées — et celui de Nathan — un monde d'équations et de preuves reproductibles — s'était creusé jusqu'à devenir un silence. La mort de Sarah les avait achevés. À l'enterrement, Rav Shlomo avait récité le Kaddish d'une voix brisée, et Nathan était resté debout à côté de lui, la mâchoire serrée, muet. Après, son grand-père l'avait pris par le bras et lui avait dit : -- Ta colère, je la comprends. Mais ne laisse pas la colère devenir ta Torah. Nathan avait retiré son bras et était parti. Quatre ans. Pas un appel, pas une visite. Des messages de son grand-père, parfois — de courts SMS écrits en lettres majuscules maladroites : « NATHAN. J'ESPÈRE QUE TU VAS BIEN. TON GRAND-PÈRE QUI T'AIME. » Nathan les lisait et ne répondait pas. Il s'allongea sur le lit, ferma les yeux. Quelque part dans les données, entre les lignes de chiffres, quelque chose palpitait — quelque chose qui n'avait pas de nom dans le modèle standard, pas de masse, pas de charge, pas de spin, mais qui était là, indéniablement. Il s'endormit juste avant que le soleil ne franchisse la ligne des toits. Quand son réveil sonna, à quatorze heures, ses mains tremblaient.|couper{180}

novella S.F