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8 avril 2026 — Le dibbouk

8 avril 2026

Je me souviens, la toute première fois où j’ai entendu parler de la taille, de la gabelle, c’était probablement à l’école primaire, oui, il suffit de retrouver cette sensation d’ennui et cette odeur de craie et d’encre, ça devait être à l’école de V. J’étais petit et gros, empoté, timide, plus que ça, timoré. Tout me faisait déjà horreur dans cette cambrousse. Les visages rougeauds, le vernis à ongle écaillé sur les mains des petites filles, les rires, les cris, toute cette violence qu’ils mettaient tous à vivre ou à jouer. On ne savait pas la différence. Peut-être qu’ils avaient raison et moi archi tort. Peut-être que j’étais délicat à un point pas permis, et aussi violent sans oser le montrer vraiment, empoté, coincé du cul. Peut-être que tout cela venait simplement de moi, d’un manque de chance, en tout cas il y avait un merle sur la branche, depuis ma place je le voyais, il revenait entre deux récréations. Il se posait là et on aurait dit qu’il me regardait comme un oiseau en cage depuis le platane de la cour. C’était moi l’en cage. Lui il avait l’air de dire pauvre gars comme tu es tombé bien bas déjà. Et là entre deux récréations j’ai entendu cette histoire de taille et de gabelle, et là ce fut je ne sais quelle goutte d’eau. Tout était à la fois devenu boueux et limpide en même temps, mais le limpide galopait plus vite que le boueux, tout s’éclaircissait. Les seigneurs décrétaient des lois avec les curés, la taille et la gabelle, et sans doute bien d’autres absurdités effroyables, et tout le monde devait obéir sinon on vous flanquait en prison ou je ne sais quoi, peut-être qu’on vous prenait tout avant de vous tuer purement et simplement comme des gorets. La taille et la gabelle ça a l’air drôle quand on le dit à voix haute mais quand on y pense c’est autre chose. Est-ce que les choses avaient changé, je me suis demandé à l’école déjà, moi l’empoté, le timoré, pour pouvoir parler avec les autres il fallait avoir des habits qui convenaient, des chaussures pareilles, et surtout il fallait parler avec cet horrible accent — ça m’revient maintenant, oh p’tit gars, fi de garce, ça m’revient — si tu causais le pointu du parisien tête de chien t’étais pas fait pour nous, et les filles se moquaient et elles se peignaient les lèvres et découvraient leurs dents blanches en te pointant du doigt parigot tête de veau, et c’est comme ça je crois que j’ai commencé à faire des rêves où je rêvais de cheval, exactement comme ça.

Je comprends Nietzsche des fois, quand il redescend de sa montagne. Je n’ai qu’à me souvenir ce que ça fait de grimper sur un cheval et de voir le monde de là. La domination du monde en chevauchant, voilà sans doute comment viennent les idées. La taille, la gabelle n’en sont qu’une infime partie, et le droit de cuissage, et la notion de vassalité, de fidélité, et d’entrechoquer les coupes à la bonne franquette pour se surveiller, dans le blanc de l’œil, des fois qu’il n’y aurait pas du poison dans le pinard, que l’autre ne voudrait pas nous estourbir.

Mais du haut d’un cheval t’es grand, t’es puissant, t’es Gengis Khan. Tu mets ta main en coupe devant tes yeux tu vois loin, plus loin que l’horizon. Te voici fixé sur ce but. Plus loin que le loin. C’est ça. Et en bas continue de courir la valetaille, la gueuserie, tout ce qui rampe et grouille. De temps en temps tu soulèves un peu les fesses de la selle, tu pètes et là te viennent les meilleures idées, la fatigue des vieilles ritournelles. C’est là assurément que l’idée de leur offrir la Révolution est venue au bout d’un très long pet sonore qui t’a réveillé les neurones. Un goût de sang et de fer dans la bouche tu as créé une cour et des critiques de cour en un même claquement d’étrier. (ébrouement, hennissement, talonnade) La Révolution française, p’tit gars, fi de garce, on allait bien s’amuser, c’était certain, avec un peu de chance on inventerait de nouveaux visages de la terreur, tiens on les décapiterait mécaniquement, oh oui, si seulement, si ça se pouvait.

Illustration : Le Livre de richesse : seigneur percevant l’impôt, extrait des Traités théologiques, vers 1490.