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7 avril 2026 — Le dibbouk

7 avril 2026

Toute une partie de la journée à traduire (essayer de traduire) The Pedersen Kid de William Gass. Puis, parvenu à la moitié du texte, le sentiment d’être à côté de la plaque s’est fait sentir progressivement en raison de plusieurs indices. La traduction des expressions crues notamment était bien trop sage. J’ai senti que Gass s’amusait à les rendre complexes, non sans une bonne raison, cette bonne raison étant liée à la langue anglaise elle-même. Ce qui m’amena vers un peu plus de modestie, parce que jusqu’à cette intuition j’avais trouvé que c’était faisable, je ne me posais pas ces questions. Lancé comme une locomotive à vapeur, je traçais paragraphe après paragraphe, dialogue après dialogue. Et soudain, donc, le blizzard. Je n’avais plus de cheval. Je n’étais même plus Jorge. J’étais ce môme mort allongé sur la table, le cul dans la pâte et le whisky. Je me suis vu tel quel, oh le putain de traducteur de mes deux. Et là je me suis dit que ça suffisait pour aujourd’hui.

Au moins j’aurais travaillé le texte original, je l’aurais approché – c’est déjà une bonne approche, me suis-je dit, parce qu’il fallait quand même une petite, une mince récompense pour le boulot accompli.

Je traverse le grand Nord au printemps. Cette impression. Je suis bien emmitouflé grâce à la quantité de textes que j’écris. J’arrive quand même à faire autre chose ces derniers jours. J’ai passé le karcher dans la cour pour accueillir d’éventuels visiteurs pour la maison. J’ai continué à descendre du bois et du plastique de l’étage au-dessus de l’atelier : toute une collection de vieux cadres, de vieilles toiles, parmi lesquelles les tableaux de ma mère. Je me suis insulté de les avoir laissés se couvrir de poussière. Puis nous avons décidé d’aller marcher. S. était vraiment fatiguée, et quand elle est fatiguée ainsi, je prends le rôle de punching-ball. Ensuite j’ai dit qu’il faisait beau, qu’on aurait le temps de se plaindre quand il fera mauvais dans la maison, mais que là il fallait sortir, aller marcher un peu. Et on s’est retrouvé à Saint-Pierre-de-Bœuf à nouveau, comme l’année passée. Nous avons marché le long de la rivière artificielle. Il n’y avait pas grand monde sur l’eau, mais beaucoup de camping-cars, beaucoup de touristes de l’autre côté du sentier ; certains avaient déjà sorti les hamacs et les barbecues. C’est vrai, j’ai pensé tout haut, ce sont les vacances de printemps.

Il me restait un billet au fond de la poche et on a été boire des sodas au petit établissement qui surplombe la rivière. Huit euros pour un Orangina et un Schweppes, c’est hors de prix, j’ai dit en ramenant le plateau. La serveuse avait placé des glaçons dans les verres sans que je ne le lui demande. À peine j’avais dit ça que je me suis retrouvé honteux. Plus je vieillis, plus je trouve que tout est horriblement cher, j’ai dit à S. ; avant, je n’étais pas comme ça. Puis j’ai bu mon Schweppes et c’était bon, c’était glacé, c’est vrai. J’ai essayé d’oublier le prix et à la fin je crois que j’y suis arrivé.