24 mars 2026
En déclarant que l’homme est « naturellement bon », celui-là s’est trompé d’une lettre. Cet autre ne vaut pas mieux qui dit que l’homme est « un loup pour l’homme ». On n’a qu’à jeter un œil par la fenêtre pour voir : plus de troupeaux que de meutes.
Il reste cet autre qui a parlé de « page blanche », parce qu’il ne savait pas si c’était du lard ou du cochon. Ce bon vieux Locke nous sauve-t-il de Saint-Augustin pour autant ? Si, sur cette page blanche, on se répand comme à confesse, on se lamente sur notre chute adamique et notre attrait pour les pommes de tout acabit, ce n’est pas certain. Rien ne sauve de rien puisque, logiquement, il n’y a rien. Et s’il n’y a rien, à quoi bon s’en faire, disait l’ours dans la jungle en briguant le petit cul de ce gamin paumé fumant des lianes dans les fantasmes d’une cervelle déglinguée — celle d’un conteur colonial ou d’un industriel du rêve , pédérastes et fiers de l’être.
La conclusion logique de la tabula rasa, c’est l’augmentation du nombre d’armureries et du prix du pruneau. Quant au prix du gaz, de l’essence, du gasoil... je te les foutrais à pédaler les trois-huit dans des caves, des sous-sols, des zones industrielles, toutes ces enflures grotesques, ces enfoirés, ces pignoufs ! Je leur rendrais œil pour œil, dent pour dent, quitte à leur créer une fente en élargissant ce qui leur sert de bouche pour y déverser toutes les pièces de deux cents du monde affreux dans lequel on vit. Histoire de leur rendre la petite monnaie de leur pièce de théâtre sordide. Toutes les pièces jaunes, tiens ! Ah mais !
Une fois réveillé, l’homme est naturellement « conscient d’être pris pour un jambon ». N’est-ce pas plutôt ça, la vérité vraie ? Je me demande. Encore que parler de porc, par les temps qui courent, soit devenu périlleux : on risque l’invective, si ce n’est le tribunal ou les foudres d’une « meilleure amibe » — jeu de mots très fin que la surdité naturelle empêchera de goûter, songeai-je en l’écrivant. Mais bon, c’est fait, tant pis.
Ce que je me dis aussi, c’est : qu’est-ce qu’on va devenir ? Ce matin, en écoutant percoler mon café, la peur de l’avenir est revenue comme Mathilde dans la chanson de Brel. C’est là qu’on voit que je ne suis plus vraiment de ce monde : parler encore de Brel en 2026, autant susurrer du sumérien à des gorets.
Pas sûr que j’eusse pu faire bouillir la marmite à l’époque où l’astiquage du pamphlet l’eût permis. Mais c’est le prix à payer pour cultiver cet art contemporain de la médiocrité en tout. J’ai l’impression de revoir les notes en rouge dans la marge, jetées par mes maîtresses révoltées : « Élève moyen, peut mieux faire. » Encore eût-il phallus qu’on le suce, pendant qu’on y est ! Et puis quoi ? Le petit doigt sur la couture du short aussi ? Opiner du chef sans arrêt devant le mur des exactions ? Mais oui, on y a cru à tout cela, et pas qu’un peu. Eins, zwei, drei, en rang par deux, bien gentiment.
Ce que je veux dire, c’est qu’à partir de là, tout est possible et rien n’est impossible. Car rien ne m’étonnerait désormais : voir surgir un vaisseau extraterrestre au-dessus de la mairie de mon village ou me trouver nez à nez avec Raquel Welch en tutu me tendant, via du papier timbré d’huissier, un commandement de payer.
Payer... comme si on n’était bon qu’à ça, Bocassa ! Et le service public dans tout ça ? À la Poste, près de chez moi, il n’y a plus qu’une seule employée derrière son comptoir. Pour lui faire croire qu’elle allait être soulagée, on lui a flanqué une machine à timbrer dans son local propret. Sauf que la bécane ne marche qu’un jour sur cinq — et durant les jours fériés. Résultat de l’affaire : la dame s’entraîne à la « joie de vivre » pour ne pas péter un câble. On me dira que c’est une affaire de Karma, qu’elle a choisi ses épreuves avant même ses parents pour en arriver là... C’est tout de même fort de chicorée.
Je m’énerve, je m’énerve — et puis quoi ? Au bout du compte je ne sais pas à qui lancer la première pierre. Le brouillard est partout. On ne sait plus qui est qui, on ne voit plus rien, on soupçonne juste l’entourloupe, quelque chose qui se trame derrière un rideau de brume. C’est tout.
Si je peux émettre une suggestion, un tout petit peu avant la fin de ce monde, ce serait d’arrêter de se foutre des contribuables, là-haut, si possible. Que ce soit Zeus, Jéhovah, Allah ou une Intelligence Artificielle qui ponde de telles inepties, moi je dis : « Pouce ! Ça suffit, basta, stop ! »
Je retire tous mes vêtements et je regrimpe sur mon arbre. Avec un peu de chance, j’apercevrai de là-haut un horizon. Faute de quoi j’étudierai la prosodie des corbeaux.
