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21 mars 2026 — Le dibbouk

21 mars 2026

Le Jeu, ébauche de nouvelle

Je reviens du Portugal. Six mois dans une maison sans confort, sans argent, avec l’obligation d’écrire. C’est fini et je n’ai rien écrit. Je dors chez une amie par charité. Je lis Calaferte à Beaubourg pour avoir chaud.

C’est là que je tombe sur R., rue Quincampoix, en bas de chez lui.

R. avait soixante-dix ans. Il avait fait de la figuration au cinéma muet à seize ans, gamin qu’on recrutait dans les cafés du matin, et une fois entre deux prises il s’était retrouvé à côté d’Artaud. Il ne m’a jamais dit ce qu’Artaud avait dit. Il m’a dit ses mains — comment elles se tenaient, immobiles, dans l’attente de quelque chose qui ne viendrait pas dans ce film-là ni dans aucun autre. Il avait posé pour des réclames aussi, des objets hétéroclites dont il ne se souvenait plus, et il savait sourire de toutes ses dents pour que ça fasse vrai sur la pellicule. Je l’avais cru à moitié quand il m’avait montré ça. La vie m’a prouvé depuis que oui, tout était hélas possible. Il connaissait la chanson à texte comme d’autres connaissent les Écritures — par cœur, dans l’ordre, avec les variantes et les fautes des copyistes. C’est comme ça qu’il m’avait abordé des années plus tôt sur le parvis de Beaubourg où je chantais la Ballade des places de Paris — j’avais trahi les mots d’un couplet, lui le savait, il me l’avait dit. Il était l’ami de Mac Orlan. Il avait été marié brièvement — une photographie restait sur le buffet, retournée, et je n’ai jamais su le nom de cette femme. Une fois l’an, à date fixe, il emmenait les filles de la rue des Lombards en pèlerinage à Saint-Germain-l’Auxerrois, pour honorer la divinité tutélaire des prostituées de Paris. Il disait ça sans sourire. Je ne savais pas si cette divinité existait. Ça n’avait aucune importance — R. y croyait avec une conviction qui rendait la question inutile, et les filles y allaient, et quelque chose se passait là-bas dans cette église.

Il tirait les cartes maintenant. Quand j’étais plus jeune j’arrivais souvent au moment où il tirait les cartes pour une des filles de la rue des Lombards, souvent la grosse Coucou qui me donnait du mon chéri avec un accent de Marseille. On riait. Le vin était mauvais et les boudoirs trempés dans le vin étaient bons. La vie était bizarre et on tenait.

Ses mains tremblaient un peu quand il m’a reconnu. Son visage était creusé. Je n’ai pas su refuser de monter.


Z. est arrivée en fin d’après-midi. Elle s’est mue dans l’appartement comme si elle y avait ses droits, et R. l’a présentée avec les mots qu’on dit quand on ne veut pas dire les mots qu’il faudrait. Je n’ai pas retenu ce qu’elle disait parce que je regardais ses mains.

Elle avait les ongles vernis du même rouge sombre que les filles de la rue des Lombards. Ce rouge que je connaissais depuis des années — sur les mains de la grosse Coucou, sur les mains des femmes que R. emmenait à Saint-Germain-l’Auxerrois. Un rouge presque noir dans la lumière basse de l’appartement. Elle posait ses mains sur les choses et les retirait. Elle a posé sa main sur le dos d’un La Rochefoucauld et l’a retirée. Ses mains bougeaient trop.

R. me regardait. Il savait. Peut-être qu’il avait même arrangé ça.

La vérité est simple. Je voulais la baiser. C’est tout. Et pour la baiser il faudrait un jeu — être patient, être celui qui comprend, être le bon type. Je connaissais ce rôle. Je savais sourire de toutes mes dents pour que ça fasse vrai.

Ses mains tremblaient quand elle a accepté un verre de vin.


R. m’avait glissé quelques billets un soir sans un mot, comme on laisse de quoi manger à quelqu’un qui n’oserait pas le dire. Je ne lui ai jamais rendu. Avec cet argent-là j’ai payé les cafés debout au zinc où j’attendais Z. On marchait. On s’asseyait sur des bancs. Les endroits qui ne coûtent rien. Elle me parlait de ses peurs sans les nommer — des allusions, des regards vers la porte, une phrase qu’elle laissait traîner : parfois j’ai l’impression qu’on me cherche. Je lui disais qu’elle était en sécurité. Je lui disais que j’étais là.

Je lui touchais la main. Elle sursautait. Puis elle ne la retirait pas.

Chaque fois il y avait un moment où ça aurait pu se passer. Et chaque fois une pensée traversait son visage, un bruit dehors, et elle se reculait. Je rentrais chez mon amie, chez qui je dormais, et je pensais à Z., à ces ongles vernis qui posaient et retiraient. Je devais revenir. Pas parce que je l’aimais. Parce qu’elle était la seule chose dans cet automne vide qui me prouvait que j’existais.

Elle me disait des choses. Que quelque chose s’était mal terminé autrefois. Qu’elle voudrait être quelqu’un d’autre. Je lui disais que c’était possible. C’était des mensonges. Ce que je croyais c’est que j’allais la baiser. Tout le reste était du jeu.


L’été est arrivé et on marchait toujours — les berges, les jardins publics, les bancs. Chaque fois c’était plus ignoble parce que je commençais à voir chaque geste — l’écouter, être là — comme une dette que je lui faisais contracter, sou par sou, avec la patience d’un usurier qui sourit. Je me disais que j’étais un salaud. Cette pensée m’excitait encore plus.

Elle a commencé à m’éviter. Et chaque fois qu’elle m’échappait un peu plus je me rapprochais — je lui demandais si tout allait bien, je lui proposais de l’aider, je lui disais que je savais ce qui la terrifiait. Je n’étais pas là pour la protéger. J’étais là pour la posséder. Et la seule façon de la posséder était de me rendre indispensable à sa survie.

Elle voyait ma faim.


Je suis assis dans un café. Je l’attends. Elle m’envoie un message — elle ne peut pas, elle a besoin d’être seule. Dehors Paris fait son bruit ordinaire. Je regarde mon téléphone, les messages que j’ai envoyés depuis des semaines, leur fréquence, leur douceur calculée. Le garçon vient me demander si je veux autre chose. Je dis non.

Je pense à R. À ce qu’il faisait une fois l’an avec ces femmes-là — les emmener, pas les posséder. Honorer. R. qui avait vu les mains d’Artaud immobiles sur un plateau de cinéma muet et qui n’avait jamais oublié.

Je me lève. Je paie. Je pars.

Pas vers elle. Je quitte Paris. Je quitte R. et Z. et la rue Quincampoix et la rue des Lombards et le pèlerinage annuel à Saint-Germain-l’Auxerrois — ce rite que j’avais traversé comme un voleur traverse une église, en calculant ce qu’on pourrait prendre.

R. est mort depuis. La grosse Coucou est morte ou ailleurs. La divinité tutélaire des prostituées de Paris n’a plus personne pour l’honorer dans cette église-là. Et Z. — je ne sais pas. Si elle vit quelque part, ses mains posées sur une table, ses ongles vernis dans la lumière. Si quelqu’un la regarde sans faim.

Ce départ est la seule chose honnête que j’ai faite pour elle.

Peut-être. Ou peut-être que même ça c’est du jeu — une dernière façon de se tenir bien dans le récit qu’on fait de soi. Je ne tranche pas. Ce que je sais c’est que la faim ne disparaît pas. On l’oublie pour un moment. Et puis on croise quelqu’un rue Quincampoix et on sent qu’elle est encore là, intacte, patiente, et qu’elle attend.


Belle journée. J’ai encore vidé une grande partie des choses inutiles encombrant l’étage au-dessus de l’atelier. Un grand ménage au rez-de-chaussée également. Puis j’ai eu cette pensée bizarre : qu’une fois que j’aurai tout désencombré je n’aurais plus tant envie de partir.


En fin de journée lecture de Barthes, la préparation du roman. J’ai demandé à Claude de m’extraire les principaux thèmes du bouquin en lui partageant l’Epub. Un tableau que j’ai collé dans une fiche Obsidian. Claude a même ajouté des thèmes que n’aborde pas Barthes mais qui lui ont semblé pertinents dans mon travail :

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