20 mars 2026
Une main glisse. Il y a peu, elle tenait quelque chose fermement, une autre main sans doute. Entre ce moment où les deux mains se sont tenues et ce moment où la main glisse, un monde, une vie. Le banal parcours solitaire de chacun. Est-ce qu’on tient jamais rien. On croit tenir. L’invention d’une prise. Mur d’escalade à gravir, sommets à atteindre, on ne sait pas. Ceux qui savent d’avance, leur main s’agrippe-t-elle plus fort, leur prise pour eux est-elle plus réelle. Peut-être. La main glisse doucement et elle effectue une sorte de mouvement la paume se retourne vers le plafond, légèrement en coupe, cela se serait passé au-dehors on aurait dit la main s’ouvre vers le ciel. Qu’importe, plafond, ciel, on voit bien. Et puis elle atterrit dans une poche. On la voit, on ne la voit plus. Une silhouette traverse la pièce, ouvre une porte, referme la porte derrière elle. On la voit on ne la voit plus.
Cette fugacité des choses. Qu’en penser. Faut-il d’ailleurs en penser quoi que ce soit. On ne sait pas. Perte de temps. Peur. Vite autre chose. Manger, boire, dormir. Dormir oui c’est bien. S’oublier dans un somme. La somme de tout dans le tourbillon des images hypnagogiques qui nous emportent.
Ça ne m’étonnerait pas que, de plus en plus, des hommes se lèvent après une sieste et qu’ils disent j’ai tué un homme. Avec le même ton qu’ils diraient je suis allé acheter du bifteck, j’ai croisé Untel, Unetelle. Je ne sais plus où j’ai posé mes clefs. Il faudrait refaire la pression des pneus. Ça ne m’étonnerait pas. C’est ce qui est grave. Très grave. D’autres diraient tu te trompes plus rien ne l’est, la gravité est une ancienne foutaise. Nous baignons dans l’absurde, c’est autre chose que le banal.
Il a fait un temps magnifique aujourd’hui, temps idéal pour partir à la déchetterie avec une cargaison de vieilles poutres, de bois de rebut. Ce bâtiment que j’ai commencé par déglinguer en arrivant dans cette maison. Avec cette ritournelle au fond du crâne, je ne jette rien, on ne sait jamais. C’est vrai une bonne ponceuse et le boulot est fait on se retrouve avec du bois presque d’un air neuf. Mais non ce n’est pas ça, pas complètement de l’économie, pas seulement cette forme insidieuse de médiocrité qui se larve dans la lumière d’un espoir que ça peut toujours servir. Rien ne sert que les domestiques, les valets, et il faut voir avec quelle méchanceté. Ils savent tout de nous, de notre noirceur, et ils la toisent avec ce flegme constitué de mépris. Comme nous-même toisons d’autres que nous pensons servir, alors que nous ne servons à strictement rien sauf d’avoir l’air.
Ce qui est étonnant : deux points de vue sur la solitude, les deux probablement faux. On se sent seul avec d’autres. Seul, on imagine un monde. On ne peut pas la connaître. Elle n’est pas en dehors de soi.
J’ai conservé ma prothèse toute la journée, impression de ne plus la sentir ce soir. Le fait de se faire à quelque chose. On râle, on lutte, on tape du pied, pire. Puis on accepte et on passe à autre chose. Le théâtre de guerre tout autour n’est pas si différent. On finit par s’y habituer comme un sans-dent à son dentier.
