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17 mars 2026 — Le dibbouk

17 mars 2026

Si l’on retire le poids que représente les avis, opinions, critiques, jugements, qui ne cessent de tourner en boucle dans une caboche et dans une seule journée, on a largement la place pour penser à autre chose.
Par exemple ce texte que je suis en train d’écrire en ce moment après avoir créé une skill Jim Thompson pour Claude. Je n’avance pas vite. Chaque phrase, voire chaque mot, est pesé, c’est éreintant. J’ai encore passé la nuit à écrire à peine deux pages. C’est cette énergie qui compte. Dans ce récit fictif je joue avec l’autofiction comme d’habitude. Je décris les mêmes lieux, les noms, et ce à un tel point qu’il m’arrive parfois de m’y perdre.
Ou si j’écris les choses différemment, j’ai l’impression qu’il faut passer d’abord par l’écriture d’une vérité — celle qui sera toujours erronée mais à laquelle on s’accroche — pour que la fiction s’installe. C’est surtout quand je reviens sur le texte comme un meurtrier sur les lieux de son crime que ça me saute aux yeux.
Je fais des efforts pour conserver l’appareil dentaire le plus longtemps possible durant ces journées. J’ai fini par accepter le fait que ce sont des dents provisoires et déplacé l’espoir d’un meilleur confort dans trois ou quatre semaines, quand j’aurai l’appareil définitif. Gros impact sur le moral ces dernières semaines — encore que si je relativise, il y a plus grave comme problème. C’est peut-être un défaut de ne jamais cesser de relativiser, de toujours dire : bon, d’accord, il y a plus grave comme problème. Oui, c’est assurément un défaut. J’ai des défauts. Comme tout le monde.
Écrire sur des sujets aussi peu vendeurs semble m’apporter une satisfaction inédite, issue de cette gêne même que je parviendrais ainsi à dépasser en l’écrivant noir sur blanc. J’imagine que dans ces carnets je ne fais pas tant de la littérature qu’une auto-analyse. Encore que la frontière, si l’on y pense, est certainement confuse entre les deux. Confuse pour moi surtout. D’un autre côté, ça ne me gène absolument pas d’imaginer écrire des livres qui se vendent. Je ne place pas le snobisme à ce point de ne vouloir écrire que des textes imbitables.
Je veux dire que, quelque soit la valeur accordée à la poésie, elle est souvent très au-dessus des moyens de ceux ou celles qui l’écrivent et — les rencontre-t-on dans la rue — on peine à croire que les uns s’occupent vraiment de celle-ci. Mais il en va de même de tant de choses. Il y a toujours ce grand écart entre l’image perçue et l’origine sordide de celle-ci.
Pour résumer, la poésie n’est pas une solution, mais elle ne l’est pas car elle n’est pas non plus un problème.
Ce qui est un problème, c’est de vivre. C’est tout.
Ce qui me fait du bien : la découverte que le besoin d’enjoliver ne me manque pas du tout. Ainsi cette volonté de me diriger vers le noir correspond bien à une quête plus profonde que la littérature elle-même. Ou bien je me trompe, c’est la littérature qui me conduit à me modifier peu à peu par ses impératifs, qui deviennent de plus en plus exigeants. C’est aussi confortable par ailleurs d’en finir avec le choix, de se dire : je n’ai plus le choix. Mon véritable caractère étant tout à fait proche d’un meurtrier que de qui que ce soit d’autre que j’ai pu imaginer. Ce n’est pas agréable, mais c’est confortable, paradoxalement. Ça me retire une épine du pied.
Se situer dans des profondeurs abyssales de conneries rejoint plus souvent qu’on le pense l’altitude où plane le génie. Ce qui est dans une certaine mesure — qui est même la mesure même — à partir de quoi rien ne peut vraiment t’impressionner.
Donc, comme je le disais, on ne peut pas plaire à tout le monde, et c’est tant mieux, parce que tout le monde n’existe pas et que plaire est un terme d’opticien ou de dentiste.

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