16 mars 2026
Je ne suis pas allé voter. Comme 68% des communes désormais, le village n’a qu’une seule liste. La tronche de la tête de liste — bien que se revendiquant de gauche ne me revient pas. Je n’ai pas besoin de développer plus que ça. Ou, comme certains, me lancer dans je ne sais quelle justification sur ce qu’est devenu la démocratie. Aucune envie. D’ailleurs, le fait de s’appuyer sur ce constat : aucune envie, aplanit bien des questions qui pourraient encore valoir comme relief, donner l’impression de briser ça et là , la platitude inouïe de ces derniers jours. La vérité est que je m’emmerde à cent sous de l’heure pour reprendre une expression de feu ma grand-mère. Je me sens comme emporté par une vague de désintérêt plus puissante que toutes celles que j’ai essuyées jusque ici. Ce n’est pas que je m’en plains ni le regrette, je le constate simplement. Je suis trop vieux pour toutes ces conneries disait feu mon père et à l’époque c’était le genre de phrase qui m’agaçait, contre quoi je luttais machinalement d’un mais non, il faudrait juste que tu sortes de chez toi, que tu vois un peu de monde. Je mesure à quel point cet argument est faible désormais que je me retrouve dans son cas. Je n’ai envie de voir personne. En fait je n’ai pas envie de jouer la comédie, j’ai juste envie de rester chez moi et d’écrire. Écrire quoi je n’en sais rien, j’ai l’impression que ce n’est pas le plus important. Par contre écrire comment c’est une autre affaire. Une affaire sérieuse, la seule affaire qui mérite de s’y attacher le plus sérieusement du monde.
Je fais un rêve étrange au moment où S. qui a veillé tard vient me rejoindre dans le lit. Il y avait une quantité de femmes dans ce rêve, peut-être d’ailleurs est-ce cette quantité qui indiquait que c’était un rêve. En tous cas comme d’habitude j’essayais de ménager la chèvre et le chou, tentant de ne blesser personne et à la fin blessant tout le monde. Ce qui en y repensant désormais que je suis bien réveillé en train d’écrire ces lignes rejoint ce que je dis dans ce début de texte ou l’explique ou va dans le même sens. Non seulement je m’emmerde tout seul mais je m’emmerde encore plus quand je ne suis pas seul. Il est tout à fait possible que la cause principale de tout ça ne soit que cette attention excessive que je porte au monde et aux gens, même à ceux que je ne connais qu’à peine, voire pas du tout. J’ai le même rapport au monde qu’un ogre qui avalerait tout sur son passage et qui, à terme, n’en pouvant plus, découvrirait qu’il est envahi par tout ce qu’il a ingurgité. Alors il faut que tout ressorte, refaire de la place. Pourvu que ça ne soit pas pour refaire la même ineptie. Ravaler le monde pour pouvoir le régurgiter, quelle drôle de vie. Donc je disais que dans ce rêve j’étais envahi par les femmes. C’était une vaste demeure bourgeoise constituée de nombreuses pièces sur je crois deux étages et il en arrivait de toute part. Certaines avenantes, d’autres beaucoup moins, celles l’étant beaucoup moins ayant probablement commencé par l’être puis le vent avait tourné brusquement. J’observais tout cela avec tristesse, mais je n’étais pas triste me concernant j’étais triste envers ces femmes surtout et tout le cinéma qu’elles devaient déployer pour se donner l’impression d’exister dans ce rêve et qui, en retour, ce cinéma, leur cinéma, me renvoyait probablement à mon propre cinéma, ce qui constituait l’avantage de me permettre de voir à quel point tout était du cinéma. Mais ce n’était pas comique, c’était triste, la tristesse étant une sorte de sentier à suivre, une tristesse comme n’importe quelle tristesse, peu engageante, mais qui pouvait—selon certaines pensées du moment, étranges pensées — m’aider à retrouver je ne sais quoi, peut-être une forme de dignité. Et donc il fallait bien s’accommoder de cette clef pour ouvrir cette boite, tout ce qui avait été ma vie, en gros, n’était qu’une quête souvent imbécile afin de retrouver une forme de dignité que je ne suis même pas certain d’avoir réellement possédé un jour. Et c’était si absurde que c’était plausible comme jamais rien ne m’était apparut aussi plausible.
Il est aussi possible que m’étant endormi avec le bouquin de Jim Thompson, l’Assassin qui est en moi, la lecture intensive ait continué son travail souterrain.
Il faudrait que je me décide un jour de savoir si je suis un ogre ou un buvard, j’imagine que ça pourrait changer ma vie de renoncer à l’un ou à l’autre. Mais je peux aussi poursuivre ainsi sans m’en faire plus que ça car il y a de grandes chances pour que les renoncements ne valent pas mieux que les choix au final. C’est juste danser d’un pied sur l’autre qui modifie le barycentre du corps tout entier.