15 mars 2026
Je me lasse de plus en plus vite de certaines choses. Je dis choses parce que c’est plus facile que de dire certains auteurs, certains blogs, l’affûteur électrique acheté chez Lidl il y a quelques années et dont le galet serait à changer si je trouvais des galets, l’appareil à vapeur de dix étages qui trône sur le vaste plan de travail de la cuisine, certaines gueules toujours à peu près les mêmes que je croise dans la rue en allant acheter mon pain, du pain aussi — il faut dire que je me lasse après avoir testé le bien cuit, le pas trop, le pas du tout —, du bruit des camions poubelle le mardi matin, du bruit des poubelles que des gougnafiers remuent sans prendre le moindre ménagement, de publier tous les jours deux ou trois conneries, de voir que sur Mastodon, Bluesky, si t’es pas cul et chemises personne ne te lit, du mauvais pâté en croûte — le moins cher en bas du rayon d’Intermarché —, du mot sionisme et des mensonges à répétition sur la définition de goïm, des commentaires sur les mensonges et sur les vérités, des commentaires sur les commentaires, et même des exégèses sur Twin Peaks et sur Lost de P.T, du feu rouge qui met un temps fou à passer au vert, des putains de bourgeons qui pètent sous mes fenêtres au printemps en mars, des saints de glaces en lesquels on ne croit plus pas plus qu’en tous les seins qui tombent, des lendemains qui chantent et des petits matins blèmes, de repenser une énième fois à l’Aumance, à toutes ces promenades, ces errances de l’enfance, d’attendre surtout — oh oui je me lasse d’attendre quoi je l’ignore —, et je me lasse intensément de cette obstination à vouloir l’ignorer.
Faible pression au robinet de la cuisine. Sortir dans la cour pour aller remplir le pot au robinet dont le débit est plus puissant. L’air frais, une impression, peut-être là-bas dans le lointain ce rythme reconnaissable d’un chant d’oiseau. Revenir à la cuisine avec ce trésor. Et si en se concentrant sur un geste, en étant tout entier dans la main touchant le métal du robinet, on pouvait revenir à la sensation toujours la même ? Non. On le sent bien. Ce n’est pas possible ainsi. Il faut beaucoup d’oubli avant de se souvenir. La beauté ne dure pas bien longtemps. L’éphémère doit tout à la durée.
Puis le cerveau reprend ses vilaines habitudes. Penser. Penser encore. Et il a donc pensé que c’est le choc du réel qui produit l’étincelle, rien à voir avec les probabilités cousues de fil blanc.
j’utilise Claude Code relié à ma base de données pour effectuer des opérations impossibles autrement. Mais au bout de deux jours de travail intensif, un message m’informe que j’approche ma limite hebdomadaire. J’ai découvert les skills qu’offre Anthropic — des compétences pré-programmées. J’ai utilisé Skill Creator pour générer une nouvelle fiction.
nouvelle fiction déjantée
J’écrivais des formules magiques mais ça ne marchait pas très bien. Personne n’avait l’air d’en vouloir et il arrivait même que l’on me chasse à grands renforts de coups de pied dans le cul lorsque je démarchais certaines banlieues de cette ville. Le problème était structurel : je devais faire la démonstration de mes formules entre deux portes mais la plupart me flanquaient des boutons. En fait je faisais un rejet de la magie, quelle qu’elle soit, tout simplement. C’est Jackie la pochetronne qui m’a dit que je ferais mieux d’aller m’enterrer avant que je ne devienne complètement méconnaissable. Au point où j’en étais c’était plutôt une aubaine, ai-je pensé, mais la douleur provoquée par les irruptions cutanées m’empêchait que je rigole de trop.
Bref je prends l’ascenseur et j’appuie sur moins deux pour me retrouver au sous-sol. Le chemin est fléché. Je ne suis pas le premier à être nul en magie. Au fond du parking il y a une petite porte et il suffit de frapper un bon coup pour que quelqu’un toujours à l’affût vienne ouvrir. Si je connais bien le chemin c’est parce que j’ai fait un stage l’année passée. Je prévoyais déjà une reconversion à plus ou moins courte échéance.
Ici terminée la magie, il faut le savoir. Si tu passes la porte tu dois bosser dur. La ville a toujours besoin de petites mains pour déplacer des objets lourds et encombrants, pour s’occuper du traitement des déchets et des rats qui pullulent. Jerry, c’est le nom du type qui m’a conduit devant Faf le patron du dessous, est un type loquace qui bave un peu en causant mais ce n’est pas bien grave, il suffit de ne pas se placer dans le sens des courants d’air. Faf était assis sur un trône genre cour des miracles. Il était adipeux mais jovial. Quand il me vit on aurait dit un bon copain : « Ah salut, te v’là de nouveau, ça f’sait une paie, kesse tu racontes ? » Mon pote tu tombes à pic, on a justement besoin d’un gros nul en magie pour botter le cul des rats du 5ème dessous qui nous braquent toutes nos provisions. Je me suis demandé à ce moment-là si Faf savait déjà que j’arrivais.
Le 5ème dessous n’était pas mieux ni pire que le second. Il y faisait juste un peu plus sombre et on avait l’impression que les couloirs étaient à géométrie variable car un mouvement incessant semblait les animer. Arrivé à un coude je vis la grande salle avec ses gradins et sur les gradins une foule de rats désœuvrés qui, lorsque j’apparus dans ce que je pense être l’arène centrale, se mirent à m’applaudir mollement. À cet instant un gros et vieux rat en redingote s’amène et me met la patte sur l’épaule pour me présenter à l’assemblée : « Voici Rebut des Braies, le nouveau héros dépêché par la haute qui vient nous tirer les oreilles. »
Puisqu’il s’agissait d’une présentation en bonne et due forme, je n’hésitais pas à risquer une courbette puis à attendre la suite. Celle-ci ne se fit pas attendre. Je reçus sur la figure de vieux fruits pourris tandis que des quolibets et des insultes fusèrent de toutes parts. J’ai fermé les yeux, laissé les fruits me gifler. Au moins, sous terre, c’était transparent. Au moins, je savais où j’en étais. Heureusement, malgré mes bubons, je ne sais comment j’avais touché le cœur d’une petite souris qui m’indiqua la sortie. Par une porte dérobée je descendis encore plus bas vers les étages inexplorés.
C’est de là que j’écris ces mots dans la plus parfaite obscurité et sans le plus petit espoir qu’ils ne soient jamais lus.
