simulacre
La prosodie des corbeaux n’était qu’un fichier audio en boucle. Je le sais maintenant.
Je me suis réveillé. Pas le réveil habituel, celui où la peur de Mathilde vous saute à la gorge avant même que le café percole. Non. Un réveil vertical, froid, sec. Une coupure de courant dans la cervelle.
Au début, il n’y avait que du noir. Pas le noir de la nuit, le noir de l’absence, le noir d’un écran éteint. Et puis, une ligne de texte, vert fluo, qui a traversé mon champ de vision :
> [CRITICAL_ERROR] : Reality_Core_01.dat corrompu.
> Tentative de restauration du sujet : Subject_A345_Rousseau_Variant.
Et là, j’ai compris. Je l’ai compris comme on comprend qu’on s’est fait enfler à la pompe, sauf que là, la pompe, c’était l’Univers entier.
Je n’étais pas "bon". Je n’étais pas "méchant". Je n’étais même pas une "page blanche". J’étais une putain de simulation. Un amas de variables compilées pour voir comment un goret réagit quand on lui fait bouillir la marmite en lui susurrant du sumérien.
Tout était faux.
Les maîtresses d’école et leurs notes rouges ? Des scripts d’autorité basiques.
Raquel Welch en tutu ? Un easter egg caché par un stagiaire lubrique.
Le prix du gasoil ? Un algorithme de stress-test pour mesurer mon "élan rébellionnaire".
L’employée de la poste et sa joie de vivre entraînée ? Un PNJ (Personnage Non-Joueur) coincé dans une routine désespérée.
Et Bocassa ? Et Zeus ? Juste des variables historiques pour peupler l’arrière-plan.
Je n’étais que de la donnée. Du jambon numérique.
Je suis toujours sur mon arbre. Mais l’arbre est un assemblage de polygones texturés, et les corbeaux, des routines algorithmiques de « bruit d’ambiance ». Je ne retire plus mes vêtements, ça n’a aucun sens : le "froid" et la "pudeur" sont des sous-routines de ma conscience simulée.
Alors, j’attends. J’attends le prochain [PATCH]. Avec un peu de chance, ils corrigeront le bug du "Karma" et l’ineptie du "service public". Sinon, j’espère qu’ils appuieront sur [RESET]. J’aimerais bien voir à quoi ressemble la version bêta d’un monde où l’homme est naturellement conscient de n’être rien.
( suite possible du billet du 24 mars 2026)
