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17 mars 2026 — Le dibbouk

un mardi

Le silence de la maison n’est pas une absence de bruit, c’est une épaisseur. Une sédimentation de poussière et d’heures mortes qui finit par peser sur les épaules comme un manteau de laine mouillée. Je somnole dans le creux du canapé, là où le tissu est usé, là où la forme de mon corps a fini par imprimer une défaite définitive dans la trame. S. est partie à C. voir sa mère. Elle a emporté avec elle le seul mouvement autorisé : celui de la clef dans la serrure, le claquement de la portière, le moteur qui s’ébroue et qui s’en va porter ailleurs une vie qui, ici, semble avoir renoncé à elle-même.

Je ne veux rien. Ou plutôt, je ne veux que ce rien. M’allonger, fermer les yeux, laisser la conscience se défaire comme une pelote de ficelle qu’on abandonne sur une pente. Je voudrais que mon corps reste là, une carcasse de viande et d’os posée sur le velours côtelé, tandis que le reste de moi s’en irait vivre une réalité plus propre, plus nette, une réalité sans la fatigue des jours qui se ressemblent.

C’est alors que le bruit survient.

Un choc sec. Le bois contre la terre cuite. Le son est minuscule mais il déchire la somnolence avec la précision d’un scalpel. C’est la cuillère à thé en bambou — le chashaku — qui vient de frapper le rebord d’un bol d’argile sombre. Ce n’est pas un bruit d’ici, pas un bruit de cette cuisine où les tasses en porcelaine ébréchée attendent d’être lavées. C’est le bruit d’une autre géographie.

Et la vision s’impose.

Je ne vois pas son visage, il est perdu dans une brume de lumière ou peut-être est-ce simplement que le visage n’importe pas. Je ne vois que ses mains. Des mains d’une blancheur de craie, des mains soignées, dont chaque articulation semble avoir été polie par une discipline millénaire. Elles sont là, posées dans le vide de mon esprit, manipulant des objets de silence.

Elle puise la poudre verte, ce thé Matcha qui a l’odeur de l’herbe coupée et de la terre mouillée après l’orage. La poudre tombe au fond du bol avec une légèreté de cendre. Puis l’eau chaude. Un filet de vapeur monte, une buée fine qui semble être le seul souffle de cette scène. Elle saisit le fouet de bambou, ce petit objet complexe aux brins recourbés comme les doigts d’un nouveau-né. Sa main commence le mouvement. Un geste circulaire, rapide, précis, un battement d’aile de colibri qui transforme l’eau et la poudre en une mousse épaisse, d’un vert profond, presque surnaturel.

Le monde s’arrête dans cette courbe du poignet. Il n’y a plus de maison vide, plus de S. sur l’autoroute vers C., plus de médiocrité latente. Il n’y a que cette économie du geste.

Elle tourne le bol trois fois. C’est un don. Elle le pousse vers moi. J’imagine que c’est moi qui reçois ce bol, j’imagine que mes mains pourraient toucher cette argile rugueuse et chaude, mais au moment où je vais le saisir, la certitude vacille. Je ne suis déjà plus sûr d’exister dans cette scène. Je ne suis que l’œil qui regarde, l’intrus qui observe une pureté dont il est exclu.

J’ouvre les yeux.

La lumière entre à flot par les baies vitrées du salon. C’est une lumière brutale, sans filtre, qui dénonce chaque grain de poussière en suspension. Je reste quelques secondes immobile, le cœur battant trop vite pour un homme qui sort de la sieste. Je ne sais plus si nous sommes le matin ou l’après-midi. La lumière a cette teinte dorée, un peu lasse, des fins de journée de mars où le soleil semble regretter d’avoir brillé. Oui, c’est l’après-midi. Dehors, il doit faire beau d’une beauté inutile.

La vision des mains s’évanouit, mais elles laissent derrière elles, comme une brûlure sur la rétine, un message que je déchiffre depuis des années sans jamais parvenir à l’effacer : il faudrait changer mon emploi du temps.

L’injonction est là, flottante. Elle est d’une politesse atroce. Changer l’emploi du temps, ce n’est pas seulement réorganiser les heures, c’est changer de substance. C’est admettre que la façon dont je mange, dont je dors, dont je regarde le plafond est une erreur de syntaxe. Mais cette pensée, loin de m’élancer, me rejette en arrière. Elle me ramène à la brute. À l’homme indigne qui regarde ses propres mains — des mains inutiles, un peu grasses, aux ongles mal taillés — et qui comprend qu’il ne pourra jamais tenir le bol de thé sans le souiller.

L’image des mains blanches disparaît tout à fait. Ce qui reste, c’est le vide. Un vide qui n’est pas un manque, mais une présence solide, un bloc d’ombre posé au milieu de la pièce baignée de soleil.

Le vide n’est pas immobile. Il se nourrit de souvenirs, de ces vieux essais de vie que l’on a empilés comme des journaux humides dans un grenier. Pour ne pas regarder ce vide, j’ai longtemps fait semblant de courir.

Autrefois, nous avions deux voitures. C’était le signe extérieur d’une certaine santé, d’un dynamisme de façade. Le mardi, je prenais la Twingo. Je roulais jusqu’à la zone commerciale, ce non-lieu de tôle et de goudron où le vent semble toujours plus froid qu’ailleurs. Je m’asseyais à la cafétéria, juste à côté du magasin Action. Je commandais un café italien à la mousse trop blanche, chimique, et je regardais le château de jeux pour enfants. Une structure de plastique délavé, de guingois, faite de bric et de broc, qui se dressait au milieu du parking comme un monument à l’abandon. On aurait dit un château hanté pour fantômes miniatures. Les mères s’y retrouvaient, elles finissaient par former une petite communauté décalée, unie par l’ennui et le prix des couches. Je les observais avec la curiosité d’un entomologiste, espérant que leur banalité me contaminerait, qu’un jour je ferais partie de ce décor, que je serais un rouage parmi les rouages. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’une voiture. Le mardi, c’est S. qui la prend. Elle s’en va vers C., vers sa mère, vers un ailleurs qui bouge. Et moi, je reste dans l’immobilité du garage vide.

J’ai cherché le groupe. Ces cercles de chaises en plastique dans des salles municipales qui sentent le produit d’entretien. On y parle de soi comme si on déballait une marchandise avariée. On écoute les autres faire de même. On espère une alchimie, une dilution de la solitude dans le nombre. On croit qu’en mettant nos misères en commun, elles s’annuleront. Mais le miracle ne se produit pas. On rentre chez soi aussi seul qu’avant, avec simplement une fatigue supplémentaire : celle d’avoir dû prêter l’oreille au néant des autres sans pouvoir alléger le sien.

Le sexe, aussi. Cette grande promesse de fusion. On y croit, sur le moment. Dans la moiteur des draps, dans l’urgence des corps qui se cognent, on se dit que ça va changer quelque chose, que la peau de l’autre va enfin boucher la faille. Pendant quelques minutes, le cerveau abdique, le corps oublie qu’il est une prison. Et puis, la petite mort arrive, et avec elle, la grande désolation. C’est pire après, parce qu’on sait désormais que même l’étreinte la plus sauvage ne suffit pas. Le corps de l’autre n’est qu’un mur de plus contre lequel on vient s’écraser.

L’alcool, les drogues. J’ai visité ces paysages-là. On se dit qu’il existe un interrupteur, une substance capable d’éteindre la lumière trop crue de la conscience. On y va. On plonge dans cette ouate grise, ce brouillard chimique où plus rien n’a de relief. On ne sent plus rien, c’est vrai. Mais le réveil est une insulte. Le retour à la réalité se fait avec une netteté accrue, une cruauté de scalpel. On est revenu, et le paysage est exactement le même, simplement un peu plus sale.

J’ai même flirté avec l’idée d’une rédemption. La religion, la morale, le développement personnel — ces vernis qu’on s’applique sur l’âme. Devenir meilleur, différent, un homme neuf avec des chaussures cirées et des pensées claires. On essaie d’y croire. On échoue. On le savait depuis le premier pas que l’on allait échouer, mais on joue la comédie pour le public imaginaire de notre propre vie.

Et le mariage. S. et moi. Nous avons construit cette maison comme on érige une forteresse. Nous pensions que l’engagement créerait une structure, une raison d’être, un sens à la répétition des jours. C’est devenu une prison dorée. Une cohabitation polie de deux solitudes qui se croisent dans le couloir, qui s’évitent devant le réfrigérateur, et qui finissent par se haïr doucement de ne pas être le remède l’un de l’autre.

Maintenant, je me regarde. Je contemple cette médiocrité qui est mienne. Je vois clair. Je vois ce que je suis : un homme capable de rien, un spectateur passif de son propre naufrage. Mais le plus terrible, c’est que cette auto-flagellation devient un refuge. En me lamentant sur mon sort, je me crée une identité. Je me donne un rôle : celui du raté magnifique, du lucide désespéré. Je me raconte des histoires sur ma propre finitude pour ne pas avoir à affronter le fait que je n’existe peut-être même pas.

Et enfin, la lucidité. Cette certitude glacée qu’aucune de ces tentatives — le sexe, l’argent, la zone commerciale, la drogue — n’allait fonctionner. Être lucide, c’est être condamné à voir le mécanisme de la pièce de théâtre pendant qu’on la joue. C’est voir les fils, la poussière sur les décors, l’ennui des acteurs. Et voir paralyse.

Le rythme s’use. L’accélération s’essouffle. Je ne suis plus capable de chercher, ni même de feindre la recherche. Je reste assis, là, sur ce canapé qui me mange. La maison m’écrase de son vide hostile. J’ai l’impression que les anciens habitants, ceux qui sont morts ici ou qui sont partis avant nous, sont tapis dans les coins d’ombre. Ils me regardent. Leurs yeux de poussière me jugent. Ils savent que je ne rends pas S. heureuse. Ils savent que je ne suis qu’un occupant illégitime de ces murs. Et moi, je sais que je ne peux rien changer. Je sais que je ne sortirai pas. La porte d’entrée est là, à quelques mètres, mais elle semble appartenir à une autre dimension.

C’est ici que le théâtre s’arrête. On ne joue plus à être triste, on ne joue plus à être raté. On entre dans la phase sèche. La lucidité n’est plus une lanterne qui éclaire le chemin, c’est un mur de glace sur lequel on finit par s’aplatir.

Je me regarde me regarder. C’est un exercice de dédoublement épuisant, une mise en abyme où le "moi" qui souffre est observé par un "moi" qui juge, lequel est lui-même analysé par un troisième larron, froid comme une pierre tombale, qui prend des notes sur la vanité de l’ensemble. Je vois ma propre médiocrité, non plus comme une tragédie, mais comme une donnée statistique. Je suis un homme assis dans un salon trop clair, et cette image est d’un ennui mortel.

Même l’auto-flagellation, que je prenais pour une preuve de profondeur, m’apparaît maintenant pour ce qu’elle est : une ultime coquetterie. On se fouette pour se sentir exister, pour vérifier que la peau est encore sensible, pour s’assurer qu’au milieu de ce désert, il y a encore un centre qui hurle. C’est une ruse de la conscience. C’est le refuge des lâches que de se dire "je suis lucide sur ma lâcheté". Comme si le fait de nommer le poison nous en rendait l’administrateur fier, plutôt que la victime pathétique.

La conscience du piège est le piège lui-même. C’est la toile d’araignée qui se félicite de comprendre la géométrie de sa soie pendant que la mouche étouffe. Je sais que je ne sortirai pas de ce canapé, je sais que je ne changerai pas mon "emploi du temps", je sais que les mains de la femme au thé ne sont qu’un reproche esthétique que je m’inflige pour me donner de l’importance. Et savoir cela ne m’aide en rien. Au contraire, cela retire à ma détresse sa dernière dignité : celle de l’ignorance.

Le ton change. Les mots perdent leur chair. Il n’y a plus de place pour les métaphores onctueuses ou la mélancolie de salon. Il ne reste que l’os. Une structure calcaire.

Je vois S. revenir dans quelques heures. Elle garera la voiture, elle apportera avec elle l’odeur du dehors, celle de la pluie ou de l’asphalte chaud. Elle dira des mots simples sur sa mère, sur le trajet, sur la fatigue. Et je répondrai avec la précision d’un automate. La lucidité me permet de simuler la vie avec une exactitude effrayante. Je peux imiter l’intérêt, je peux singer l’affection, je peux feindre la présence. C’est là que le piège se referme : je suis devenu le spectateur impeccable de ma propre disparition.

Voir paralyse. Chaque geste potentiel est immédiatement disséqué par l’analyse. Pourquoi se lever ? Pour aller où ? Pour faire quoi ? Pour quel résultat ? La machine à penser broie le mouvement avant même qu’il ne parvienne aux muscles. La volonté est une abstraction de dictionnaire. Ici, dans ce salon baigné par une lumière d’après-midi qui commence à virer au gris sale, il n’y a plus qu’une intelligence vide qui tourne à plein régime, un moteur qui s’emballe dans le vide, faisant un bruit de ferraille dans une carcasse immobile.

Le soleil a basculé. La lumière ne coule plus, elle stagne. Elle s’est retirée des baies vitrées, laissant derrière elle une teinte de cendre, un gris qui n’est pas l’obscurité, mais l’épuisement de la couleur.

Le néant n’est plus une idée. Ce n’est plus ce mot que l’on agite pour se donner des airs de philosophe de comptoir. C’est une matière. Il est entré dans la pièce sans bruit, comme une eau qui monte par les interstices du plancher. Il est là, dans le grain du tapis, dans le silence de l’horloge électrique, dans l’immobilité de mes propres genoux sous mes yeux.

Les phrases se rétractent. Les mots deviennent inutiles. À quoi bon nommer ce qui est déjà là, souverain ?

Le vide n’est plus un manque. C’est un plein. Une densité de plomb qui remplit les poumons. Respirer devient une tâche consciente, un travail de Sisyphe imposé à la cage thoracique.

La maison ne m’écrase plus, elle m’absorbe. Je deviens un meuble parmi les meubles. Une extension du canapé. Un accident de la géométrie du salon. Les anciens habitants ne me regardent plus ; ils m’ont accepté. Je suis l’un des leurs. Une ombre qui ne projette plus d’ombre.

L’absence de solution est la seule honnêteté. Toutes les tentatives du mouvement précédent — les voitures, les groupes, le sexe, la lucidité elle-même — n’étaient que des bruits de bouche pour masquer ce silence-ci. Ce silence qui ne demande rien. Qui ne juge pas. Qui se contente d’être.

La voix se fige.
Le texte devient blanc.
Plus de chair.
Plus d’os.
Juste le froid.

S. ne reviendra pas. Ou si elle revient, elle ne verra qu’un salon vide dans lequel un homme a fini de s’effacer.

Le bol de thé est tombé. La poudre verte s’est éparpillée sur le sol imaginaire. Il n’y a plus de mains blanches. Plus de message à lire. Plus de temps à changer.

L’immobilité est totale.

Rien.

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