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25 février 2026 — Le dibbouk

Sans commentaire

Enfant. La route est une grande ligne droite qui s’étend entre deux hameaux. Le soleil est bas et projette des dards rougeoyants sur le paysage constitué de collines douces, de bosquets, de haies, de champs. Le regard voit loin, d’autant plus qu’il est dans cette sorte de fatalité de l’immobile, du point fixe.
Le pot au lait au bout du bras. La grand route face au soleil couchant avec un pot en fer blanc au bout du bras.
Le bruit d’un tracteur, un meuglement, une odeur de foin et le rose tendre du pis.

À la sortie du métro Château-Rouge, le marché. Les étalages débordent de fruits et légumes exotiques. Mangues, ananas, patates douces, piments, kakis. Des reflets bleus sur le bitume mouillé. Une femme vêtue de couleurs vives, bigarrées, porte une coiffure en apparence désordonnée, un amas de chiffons. Sur son dos emmailloté un nouveau-né dort. Elle parle aux autres femmes. Sa voix est à la fois forte et chantante. Une rixe éclate entre un homme très maigre et une grosse femme. Des oiseaux s’envolent. Une affiche sur la vitrine du magasin ED propose des poulets pak bon marché.

De l’endroit où l’œil s’ouvre ce n’est jamais tout à fait le même entrepôt. Les murs lépreux. Le sol de ciment. Les différentes machines. Une presse à disque dans l’éclairage chiche des néons. Le rythme syncopé de la mâchoire au centre de quoi on place une boule de résine. Toutes les mille, deux mille pièces suivant la commande il faudra changer la matrice. Les mains se sont habituées dans la pénombre. Dans cet autre entrepôt d’autres machines encore. Des presses rotatives. Des monstres de ferraille qu’il faut nourrir d’encre poisseuse. Zoom sur la plaque au cul que l’on installe après que le peintre en lettres a terminé d’écrire selon la police exigée le nom du film, ceux des acteurs, l’adresse du cinéma et les horaires. Le corps ploie d’un côté pour aller chercher le seau d’eau et la grosse éponge. La main plonge dans le seau et en ressort armée de l’éponge. Les conducteurs là-haut enverront les premiers tirages — les macules — on dirait d’immenses paysages chinois. Encore d’autres entrepôts, des docks de déchargement. Bobigny ou Pantin. Un hiver glacial. Des racks où sont répertoriés des milliers de références. Étiquettes. La crainte de l’erreur. D’autres entrepôts. Images qui défilent, ralentissent, accélèrent. Depuis Paris vers la banlieue, le RER. Des machines-outils japonaises. Le livre que la main au matin fourre dans la poche. Parfois au retour la bouche baille. Les pieds ne disent rien. Ils restent posés sur le sol. Ils n’osent plus remuer avant le terminus.

L’oreille écoute les pas. Le bruit du tourniquet. Le grésillement des lampadaires. Une chatte en chaleur. Les mâles qui répondent d’un jardinet à l’autre. Vent léger dans la rue. Une vague fragrance — peut-être du jasmin. Cliquetis d’un moteur. Envol soudain d’un oiseau. De vagues remugles de cuisine mélangés à ceux des poubelles. Odeur de bois mort. De décomposition des sols. Une porte.

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