## construire #07 | stupéfaction
Exercice d’écriture lié à un ouvrage de Peter Handke : l’Heure ou nous ne savions rien l’un de l’autre— un texte constitué essentiellement de didascalies, pas de dialogue. L’effet étrange que la lecture m’inspire. Une sorte de stupéfaction. Ce qui rappelle une autre histoire : un homme qui n’a jamais existé, convoqué pour éprouver ce qui est antérieur à lui. La stupéfaction comme seul mode d’accès à l’impensable — pas la compréhension, pas la description, juste l’état. Je crois que c’est une fiction créer par Rachi connu aussi sous plusieurs noms dont rabbi Rachi, Salomon de Troyes (1040-1105)
Je n’ai pas pu trouver le texte de Handke mais dans ma bibliothèque j’ai cherché un autre ouvrage : L’absence. Dans un paragraphe le narrateur s’efface au profit de son regard.
C’est un dimanche en fin d’après-midi, aux ombres déjà longues sur les places du centre, aux rues de banlieue vides où l’asphalte bombé a un reflet de bronze. Seul le ronflement d’un ventilateur qui claquette par intervalles sort d’un café. Comme s’il y avait quelqu’un à son pied, un regard monte dans le branchage d’un platane, contemple les innombrables boules de semence au balancement incessant, les feuilles lippues à longue tige, par à-coups prises d’un même mouvement, pilote aux bras multiples, les couvées de soleil d’un jaune profond qui oscillent ; à la fourche du large tronc tigré il y a un creux comme pour un animal. Un autre regard descend vers un fleuve au cours rapide que le soleil, vu de la rive, traverse jusqu’au fond : là se tient un long poisson, gris clair comme les graviers qui roulent, en dessous de lui, dans le courant. C’est l’heure aussi où les rayons du soleil arrivent jusqu’au mur d’une pièce en sous-sol ; ils remplissent toute la surface nue et y font apparaître le granulé du chaulage. La pièce n’est ni abandonnée ni habitée, à hauteur des yeux la peuplent les contours d’oiseaux qui tournent et ceux des passants, des cyclistes pour la plupart. À hauteur des yeux aussi, à l’horizon, éclairée encore par les derniers rayons du soleil, une montagne à l’extrême-orient. L’image se rapproche et révèle nettement, en haut sur l’arrondi, le sommet rocheux escarpé, lequel avec ses créneaux, ses cheminées, ses corniches et ses glacis vitreux rappelle un château fort imprenable, inaccessible même. Le soleil s’est couché ; çà et là, une lumière dans les maisons ; sur le mur vide de la pièce en sous-sol, le reflet du ciel jaune, traversé de formes devenues indistinctes. Le mur est si parfaitement vide qu’un petit calendrier à feuilles détachables entre dans l’image avec un gros chiffre rouge. (extrait de l’Abscence—DIE ABWESENHEIT 1987 traduction Georges-Arthur Goldschmidt )
J’écoute la vidéo de F.B, j’essaie de me faire une idée. En même temps j’essaie de me souvenir de mes impressions de lecture de Peter Handke.
Ce qui lie ces différents textes on pourrait penser que c’est le mot pause mais c’est plus la stupéfaction de ne trouver que des didascalies qui n’ont pas de relation entre elles.
j’ai déjà un peu testé l’exercice dans une note du carnet autofictif
j’essaie de nouveau :
La femme qui passe là-bas regarde sa montre et presse le pas. trop rapide. La manche est soulevée par la main opposée à celle du poignet enserré par la montre. La peau est à découvert, pâle. L’attache est fine. C’est une peau de rousse.
pause
C’est la couleur de la peau qui indique qu’elle est rousse plus que la chevelure.
pause.
petite stupéfaction du mouvement contre l’immobilité du cliché.
Pause.
quelque chose attire le regard.
Pause.
vue d’ici la montre est une kelton bon marché, bracelet sombre.
Pause.
le talon arrière d’une des bottines est usé plus que l’autre.
pause.
Elle passe dans l’ombre de grands arbres.
Pause.
Elle disparaît dans l’ombre des platanes.
Pause.
L’ombre est agitée, il y a une houle de l’ombre, la femme se noie dans la houle de l’ombre.
Pause
Il flotte dans l’air une odeur de marrons chauds grillés.
Est-ce que les odeurs peuvent intervenir dans le décor ? Les sons ?
En plus de l’odeur de marron grillé, les narines hument le fond de l’air et détecte cette odeur si caractéristique des villes lorsqu’on y vit depuis longtemps. Ce mélange de gaz d’échappements, de vieux salpêtres, de ciments neufs et de fritures. Dans ce quartier particulièrement ce qui domine est l’odeur de décomposition. L’espace vert oppose une odeur de feuilles mortes, peut-être de champignons de pisse et de mauvais alcool à l’odeur devenue indifférenciée des diverses fragrances de la ville.
pause
La sirène d’une voiture de police ou d’une ambulance rompt la monotonie habituelle des bruits des véhicules qui passent sur le boulevard.
pause
Ce qui frappe, au bout de cet exercice, c’est que plus le détail devient précis — l’usure d’un talon, l’acidité d’une odeur de pisse, le hurlement d’une sirène — plus le "Moi" semble s’évaporer. C’est le paradoxe de L’Absence de Handke : il faut que le narrateur disparaisse pour que le monde, enfin, apparaisse dans sa stupéfiante étrangeté.
On en revient à cette fiction de Rachi : être convoqué pour éprouver ce qui est antérieur à nous. Regarder la ville, non pas comme un décor à notre disposition, mais comme un texte ancien, déjà là, dont les odeurs de décomposition et les reflets sur l’asphalte sont les lettres d’un abécédaire qui ne nous appartient pas, qui ne nous a jamais appartenu.
En refermant ce carnet, il reste cette odeur de marrons chauds. Elle ne raconte rien, elle ne fait pas avancer l’histoire. Elle est juste la preuve, infime et monumentale, que quelqu’un était là , un dimanche, à l’heure où les ombres s’allongent.
