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25 mars 2026 — Le dibbouk

25 mars 2026

À trop voir certaines personnes, on ne peut plus les voir — même en peinture. Ça me revient maintenant. Maintenant, ça me revient. R. s’était senti blessé à mort lorsqu’il avait appris que X. avait soi-disant dit à son propos : « R., il est bien gentil, mais il faut le voir à petite dose. »

Je me souviens qu’à cette époque j’avais compatis ; encore que ce ne dût être qu’une simagrée, car je n’étais pas du genre compatissant. J’étais bien plus une petite frappe qui faisait semblant de ne pas l’être. Ce qui, dans le fond, explique en partie le fait que R. et moi nous étions rapprochés. Je crois que j’ai déjà écrit quelque part comment les ordures, les déchets, finissent par s’agglutiner par nombre et par genre. Encore que le genre de R. reste incertain, si je me mets à y réfléchir vraiment.

À commencer par cette voix asexuée qu’il disait avoir héritée d’un cancer des cordes vocales. Était-ce bien cela ? Puis-je en être aujourd’hui certain, quarante-cinq ans après les faits ? Je n’en suis pas certain non plus. L’âge rend les certitudes d’autrefois de plus en plus vagues. Ce qui reste sur l’estomac le plus longtemps — accessoirement le plus sûrement — ce sont nos méfaits, nos manquements.

Ainsi, je ne peux pas ne pas voir une certaine cocasserie du sort entre la bibliothèque qu’était censé me léguer R. et celle qui moisit au-dessus de ma tête, dans le grenier : celle du père. Rompre avec R., c’était rompre avec un héritage dont je ne savais que faire à l’époque, puisque j’étais un rustre. Des années plus tard, après m’être bien illusionné sur des qualités de gentilhomme que j’aurais acquises à force d’imaginer qu’on puisse les acquérir ainsi, j’observe le même dédain pour cet amoncellement de livres que quelqu’un qui n’est pas moi m’obligerait à endosser. Comme si, ne méritant pas ce legs — ou plutôt m’étant persuadé que je ne pouvais le mériter — la seule issue était de le mépriser, d’une manière inconsciente bien sûr, n’étant pas assez intelligent pour en comprendre immédiatement les tenants et aboutissants. Tenants et aboutissants pouvant se résumer dans la haine féroce que je porte envers tout ce beau monde qui m’aura pris pour un jambon alors que je faisais de toute manière de même. Une histoire de cochon, somme toute.

Car parallèlement à cela, j’adore me rendre à Beaubourg et me perdre dans la lecture hétéroclite, restant de l’hiver de longues heures affalé sur la moquette, adossé à un tuyau d’eau chaude. J’adore aussi courir les « fonds » en certaines occasions — à Censier notamment, où j’avais passé pas loin de six mois à étudier les clowns, l’Auguste surtout. La relation au livre tient sans doute plus de la conquête que d’attendre que le poulet tombe rôti des cieux.

Ceci expliquerait-il mon dédain profond, de plus en plus profond, pour une espèce qui, ayant hérité d’un fond culturel — que je nomme plutôt un vernis culturel — s’en fait des gorges chaudes ? Elle pousse des cris d’orfraie quand elle aperçoit un gueux cultivé aux mains sanglantes de tant de meurtres pour y parvenir.

Peut-être que j’exagère. Je me suis lavé les mains depuis. Elles ne sont tachées que par la peinture à l’huile, ou à l’acrylique. Peut-être — et pourquoi non ? — aurais-je tout inventé et que soudain, dans les parages de la fin du monde et de moi (surtout moi), me mettrais-je à endosser un personnage de petit comptable mesquin pour régler mes comptes rubis sur ongle noir avec quoi ? Va savoir. Le monde ? Moi-même ? Mais si je me souviens soudain que ni l’un ni l’autre n’existent en réalité, que le monde et moi sont de pures inventions également... mais de qui, bon Dieu, mais de qui ?

C’est arrivé à ce point de saturation métaphysique que j’ai envie de prendre mes jambes à mon cou. Ce qui, tout à coup, me pète à la gueule et me donne une furieuse envie de me dissoudre dans une absence irrévocable — irrévocablement.

D’ailleurs, toute la métaphysique, la vraie, ne vient-elle pas de là précisément ? De ce dégoût de comprendre ce que l’on est derrière tout le paraître, lettres et parlottes et ne pouvant plus l’accepter. Oh oui, voici le point gris de Paul Klee, petit : celui par-dessus quoi il te faudrait allègrement sauter une fois la soixantaine passée. Ne pas le faire serait navrant. À moins que d’être navrant soit devenu une habitude dont on ne puisse plus se détacher.

C’est le plus souvent parvenu à ce point de rupture qu’on s’imagine pallier quoi que ce soit par des ersatz extra-ordinaires : brûlure de la chair, alcool fort, musique à tue-tête, corde pour se pendre, lecture de Baudelaire — liste non exhaustive. On dira que ce sont des fuites, des faiblesses, des lâchetés, parce que ces faiblesses dessinent en creux une force débile nommée courage, flegme ou contrôle de soi.

Mais pourquoi s’acharner à ce contrôle de soi par soi-même alors que tout converge désormais pour que ce contrôle soit effectué par des machines, des algorithmes, des censeurs sans queue ni tête, des eunuques ? Je me le demande.

Autant laisser la bride sur le cou à la bête. Autant laisser le dégoût déborder. Si la machine veut contrôler, qu’elle contrôle un vide, une absence, ou un incendie. Pas ce petit comptable appliqué qui s’épuise à rester digne face à qui ou quoi d’ailleurs sinon son propre miroir. Mais qu’y voit-il hein, sinon un sale petit moraliste et puis c’est tout.