Si j’avais le temps
Cet homme si détestable, cette femme si laide, si j’avais le temps je pourrais les aimer. Je me dis souvent cela et puis, bien sûr, j’oublie. J’ai besoin de cet oubli pour vivre ma vie telle que je l’imagine. Il n’y a que lorsque je suis là, face au vide, et que j’en partage l’information pour que sa lumière éclaire un peu les pans obscurs de cet oubli, que je puisse en extraire le nécessaire à la journée. Le minimum vital. Cette excuse que je me donne de ne pas avoir le temps provient surtout de mon incompréhension du mot. Car, en fin de compte, je ne sais du temps que ce que l’on m’en dit. C’est-à-dire des dates, des propositions pour l’employer qui me viennent autant de l’extérieur que de l’intérieur en reflet. Mais le temps m’échappe aussitôt que j’essaie de m’en rapprocher autrement qu’ainsi. Cette notion collective, apprise du temps, m’échappe car, à ces moments-là où je suis seul et que je traque son essence, plus rien de valable, d’utile, d’efficace ne tient. Je me tiens face à cette énigme et c’est seulement lorsque je disparais soudain dans le fracas de la sérénité qu’elle s’ouvre afin de me montrer son infini comme sa proximité. Cette sérénité, j’ai appris qu’il ne sert à rien de la chercher ; il faut juste parvenir à ce moment de justesse qui nous rend disponible à l’ouverture. J’ai essayé tout un tas de techniques, j’ai lu un tas d’ouvrages, j’ai erré dans de multiples voyages en quête de la formule. J’ai cherché des maîtres. Je n’ai jamais rien trouvé qui puisse me permettre d’élaborer une décision qui puisse se répéter pour en extraire le même profit. Parce que justement ce qui me barrait la route était le profit à en tirer. Je me disais toujours : je n’ai pas le temps d’attendre que la récolte mûrisse, j’étais si pressé… pressé d’arriver à un but que je ne parvenais jamais à définir. Si j’avais le temps, je recommencerais tout mais j’ai bien peur que je ne fasse exactement les mêmes erreurs. Tout simplement parce qu’il est impossible d’avoir quelque chose que l’on est déjà. Je suis le temps, je suis aussi cette énigme, comme j’en suis la clef. Cependant, qu’il faille tout oublier à chaque fois, s’effacer chaque jour un peu plus, d’un pas de plus, pour laisser être celui qui se cache toujours derrière tous ces « je ». Car cet homme détestable, cette femme laide, je les connais profondément, évidemment, depuis toujours. J’ai seulement oublié à quel point je les aime, et voilà tout.