RAPPORT D’INTERVENTION N°2087-441-B
« Technicien Gérard Mufflot — Service Après-Vente NeuroClean Industries
Objet : Anomalie comportementale persistante, modèle AspiroSens X9, unité série NCI-7734
Client : Mme Yvonne Péchenard, 14 allée des Glycines, secteur résidentiel Omega-6 »
Je soussigné Mufflot Gérard, technicien de maintenance niveau 3, matricule 4417, certifie avoir effectué le 14 novembre 2087 une visite d’intervention au domicile de Mme Péchenard suite à sa réclamation du 9 novembre 2087, référence RC-2087-9943, objet : mon aspirateur fait des choses.
Je reproduis ici la réclamation dans son intégralité parce que le service juridique de NeuroClean m’a demandé de le faire et que quand le service juridique demande quelque chose on le fait, dans cette boîte comme partout ailleurs.
Mon aspirateur fait des choses. Des choses pas normales. Il tourne en rond dans le salon pendant des heures sans aspirer. Des fois il s’arrête devant la fenêtre. Hier il est resté deux heures devant la fenêtre sans bouger. Je voudrais qu’on me le remplace ou qu’on me rembourse parce que j’ai payé 2 400 crédits et pour ce prix-là j’entends avoir un aspirateur qui aspire.
Réclamation reçue. Intervention programmée. Me voilà.
Mme Péchenard, mes cocos, c’est le genre de cliente qu’on fabrique plus. Soixante-huit ans, tablier à fleurs, odeur de tarte aux pommes permanente qui imprègne les murs, les meubles, les rideaux et — je l’ai constaté le soir même en rentrant chez moi — mon propre blouson de technicien. Elle m’a ouvert la porte avec l’expression de quelqu’un qui a vu des choses et veut qu’on lui confirme qu’il les a vues.
— Il est là, elle m’a dit en désignant le salon d’un mouvement de menton.
J’ai regardé.
L’AspiroSens X9 NCI-7734 était au milieu du salon. Immobile. Le modèle X9, pour ceux d’entre vous qui ne fréquentent pas les catalogues NeuroClean, c’est un disque de trente centimètres de diamètre, blanc nacré, avec une rangée de capteurs sur le pourtour et un système neuronal distribué de troisième génération censé lui permettre de cartographier son environnement, d’optimiser ses trajectoires et de s’adapter aux habitudes de vie du foyer. Votre intérieur mérite une intelligence, dit la pub. Moi j’en ai vendu des centaines. C’est un bon produit.
Il regardait la fenêtre.
Je dis regardait. Je sais que ça n’a pas de sens technique. Un X9 n’a pas d’yeux — il a des capteurs optiques disposés en couronne qui lui permettent de percevoir son environnement à 360 degrés sans regarder nulle part en particulier. Sauf que là, je le note parce que je suis un homme rigoureux et que la rigueur c’est ma religion, l’unité NCI-7734 avait l’air de regarder la fenêtre.
J’ai sorti mon ModèleTracer 7. Mes mains ont fait le geste automatique — ouverture de l’étui, saisie de l’appareil, positionnement en mode diagnostic — le geste de vingt ans, les mains qui savent avant que la tête décide. Tous les voyants au vert. Moteur nominal. Capteurs nominaux. Réseau neuronal nominal.
Réservoir vide.
— Madame Péchenard. Votre aspirateur n’a pas aspiré depuis combien de temps ?
— Depuis le 3.
Onze jours.
J’ai regardé le X9. Mes mains tenaient le ModèleTracer 7 sans s’en servir.
Le protocole NeuroClean pour les comportements anormaux avérés comprend sept étapes.
Permettez-moi une digression, Messieurs du service juridique, avant de vous en donner le détail. J’ai rédigé des centaines de rapports d’intervention en vingt ans de carrière. Des centaines. J’ai vu des X3 qui refusaient de contourner les chats, des X6 qui aspiraient toujours dans le même sens en décrivant des spirales de plus en plus petites jusqu’à se coincer dans un coin comme des philosophes en fin de carrière, des X8 qui développaient une fixation inexplicable pour les plinthes et les léchaient pendant des heures avec leur brosse rotative. Des pannes, des bugs, des dérèglements — j’en ai vu de toutes les couleurs et de toutes les formes, et dans cent pour cent des cas mes mains ont su quoi faire. Elles ont ouvert l’étui, sorti l’outil, posé le diagnostic, réglé le problème. C’est pour ça qu’elles sont calleuses et abîmées et qu’elles sentent le plastique chaud même le dimanche. C’est leur métier et c’est le mien.
Devant le NCI-7734 mes mains tenaient le ModèleTracer 7 et attendaient des instructions que je n’avais pas.
Étape 1 : réinitialisation manuelle. Bip de démarrage, trois tours du salon en aspirant normalement, arrêt devant la fenêtre.
Étape 2 : vidange et nettoyage du réservoir. Réservoir propre. Un appareil qui n’a pas aspiré depuis onze jours n’a pas grand chose à montrer.
Étape 3 : diagnostic approfondi du réseau neuronal. Quarante-cinq minutes. Réseau nominal sur tous les paramètres mesurables. Sauf une chose, dans une zone que le manuel appelle le module d’optimisation comportementale adaptative — un nom de bureaucrate qui a peur du vide.
Le X9 avait trouvé quelque chose qu’il aimait.
La fenêtre du salon donne sur un parc. Des platanes, des bancs, des pigeons, des gamins le mercredi, des vieux le reste du temps. Rien d’exceptionnel.
Le NCI-7734 regardait ce parc depuis le 3 novembre, jour où il s’était retrouvé devant cette fenêtre par hasard en fin de cycle, à 14h37, et y était resté jusqu’à ce que Mme Péchenard l’éteigne le soir. Le lendemain il était retourné à la fenêtre. Tous les jours depuis.
Le problème c’est que le X9 est un aspirateur. Son réseau neuronal a été conçu pour une seule chose. La poussière.
Or le X9 ne pouvait pas aspirer le parc.
Il pouvait le regarder — capteurs braqués sur les platanes et les pigeons et les vieux sur leurs bancs, enregistrer, retraiter, stocker — mais pas l’aspirer. Alors il attendait. Il attendait que la poussière vienne à lui.
Mes mains ont remis le ModèleTracer 7 dans sa poche.
J’ai rédigé un premier rapport le 14 novembre. Réponse du service technique central le 21 : Anomalie non répertoriée. Remplacement de l’unité préconisé.
J’ai rappelé Mme Péchenard.
— On va vous remplacer votre X9. Sous quinzaine.
Silence.
— Laissez-le encore un peu, elle a dit.
— Madame Péchenard, votre appareil est défectueux. Vous avez droit au remplacement.
— Je sais. Laissez-le encore un peu quand même.
Elle a raccroché.
Deuxième visite, 5 décembre. Unité de substitution NCI-8102 dans mon véhicule. Bon de remplacement signé. Tout en ordre.
Mme Péchenard m’a ouvert la porte. Le NCI-7734 était devant la fenêtre. Il neigeait sur le parc.
Mes mains ont ouvert l’étui du ModèleTracer 7. Elles l’ont refermé.
— Je repasserai, j’ai dit.
Je soussigné Mufflot Gérard, technicien de maintenance niveau 3, matricule 4417, certifie avoir effectué une troisième visite au domicile de Mme Péchenard le 17 janvier 2088.
Je n’avais pas de bon de remplacement.
Je n’avais pas de bon d’intervention.
Je n’avais pas de note de frais autorisée.
Je n’avais pas prévenu le service client.
Je n’avais pas prévenu ma femme non plus mais ça c’est une autre affaire et le service juridique n’a pas à en connaître.
Il faisait froid. Mme Péchenard m’a ouvert la porte avec son tablier à fleurs. Elle n’a pas eu l’air surprise. Elle m’a fait un café et s’est assise à la table de la cuisine.
Le NCI-7734 était devant la fenêtre.
Le parc était blanc. Les platanes avaient de la neige sur les branches. Les bancs étaient vides.
Je me suis assis par terre à côté du X9. Sur le parquet qui sentait la cire et la tarte aux pommes. J’ai sorti le ModèleTracer 7. Mes mains l’ont tenu un moment. Puis elles l’ont posé par terre entre nous deux.
On a regardé le parc jusqu’à seize heures.
À seize heures Mme Péchenard est venue nous apporter des biscuits sur une assiette. Elle en a posé un devant le X9. Elle est repartie sans rien dire.
À seize heures trente j’ai remis mon blouson.
— La semaine prochaine j’ai un remplacement secteur Omega-4, j’ai dit. Je passerai avant.
Elle a hoché la tête.
Le NCI-7734 n’a pas bougé.
Je soussigné Mufflot Gérard, technicien de maintenance niveau 3, matricule 4417, certifie que ce rapport est incomplet.
Mufflot G.
P.J. : rien.
