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24 novembre 2021 — Le dibbouk

Pas de répit pour les vieux cons

Une sacrée suée, mercredi en 8 (pourquoi pas en 7, je me le demande à chaque fois), lorsque la petite pisseuse de 10 ans à peine me toise en m’adressant un : « Monsieur, connaissez-vous Éric-Emmanuel Schmitt ? », tout en relevant une mèche de cheveux rebelle tombée sur son front faussement ingénu. Ce n’est pas la première fois qu’elle me cherche et, bien sûr, en général j’élude, je m’en tire par une pirouette, un sourire à la Lewis Carroll, un silence qui en dit long. Mais là, j’avais dû manger trop riche et la digestion mobilisait une grande partie de mon capital énergétique. J’allais dire un truc grossier comme : « Fais pas chier et dessine. » Heureusement, au dernier moment, j’ai eu cette présence d’esprit de lui faire répéter sa question, le temps de retrouver mon aplomb. Qui ça, je dis ? en montrant mon oreille gauche. J’entends pas. Éric-Emmanuel Schmitt, Monsieur, vous l’avez lu… ? À vrai dire je m’interrogeais… Est-ce que j’avais pris le temps de lire les élucubrations d’un type d’origine lyonnaise (ou à peu près, Sainte-Foy-lès-Lyon) qui devient administrateur d’une société anonyme qui porte le nom d’Antigone à Bruxelles. Pas du tout. Je m’en tamponnais royalement le coquillard. D’autant que, né la même année que moi et bien plus célèbre, je n’aurais pas manqué d’entretenir encore des valises de ressentiment, de jalousie à son égard en ouvrant le moindre de ses bouquins. Je l’ai aperçu de temps à autre dans les journaux, à la télé, rien de plus, dis-je, jamais lu Éric-Emmanuel Schmitt et, vois-tu, petite, je n’en suis pas mort. Et André Comte-Sponville, Monsieur, vous connaissez ? J’avais quelques vagues souvenirs d’un transfuge lâchant l’église pour le PC, un complexe dû au bégaiement qui l’avait conduit à prétendre à la littérature puis à la philosophie… une sorte de touche-à-tout voulant absolument, coûte que coûte, entrer dans la postérité. Mais allais-je déballer tout ça à une gamine de 10 ans qui lâchait de grands mots pour attirer l’attention d’un professeur sur elle ? Bien sûr que non. J’allais refaire comme d’hab’ mon petit couplet sur la concentration. C’est bien la concentration, c’est indémodable. On ne peut pas faire deux choses à la fois, petite : soit tu dessines, soit tu discutes sur le sens de la vie et tout, et en l’occurrence, puisque nous sommes là pour dessiner, la première option est bien entendu la meilleure. Elle me fusille du regard puis elle dit : « En fait, à part le dessin et la peinture, vous ne savez rien d’autre. » J’ai dit : « Oui, tu as tout à fait raison : à un moment donné il faut faire des choix dans la vie, parce qu’on n’a pas tout notre temps, parce que sinon on se disperse et on ne fait rien de valable. » Elle me regarde avec des yeux ronds puis elle s’exclame : « Monsieur, je comprends tellement ce que vous dites, on dirait aussi que vous racontez votre vie, là. » Du coup, à ce moment-là précisément, j’ai trouvé que le silence s’imposait ; j’ai tourné les talons et j’ai été voir l’avancée des autres travaux d’élèves.