LE QUATRIÈME MUR
J’ai trouvé l’entrée par accident.
Je cherchais de la pierre pour les fondations du nouveau temple — le Pharaon voulait que les fondations atteignent le roc ancien, le roc d’avant, celui qui n’a pas de nom dans notre langue parce que personne n’a jamais creusé assez profond pour le toucher. Mes ouvriers creusaient depuis sept jours. Le huitième jour, au lever du soleil, le sol a cédé sous les pieds du plus jeune — un garçon de quatorze ans nommé Kha qui a disparu dans le trou avant qu’on puisse le retenir.
Il a crié une fois.
Puis silence.
Puis sa voix qui remontait du noir — il était vivant, il était debout, il était dans une pièce.
J’ai descendu une torche au bout d’une corde avant de descendre moi-même.
La pièce était propre. Pas de poussière, pas d’insectes, pas d’humidité. L’air était différent — plus dense, plus lourd dans la poitrine, comme l’air des matins avant l’orage mais sans l’orage. Kha se tenait au centre, les bras le long du corps, et regardait les murs.
Quatre murs. Trois couverts d’inscriptions. Un vide.
Les inscriptions n’étaient pas dans notre langue. Pas dans la langue des peuples du nord ni dans celle des peuples du désert que je connais par les marchands. Une langue que je n’avais jamais vue — des signes anguleux, précis, gravés avec un outil que je n’aurais pas su nommer, dans une pierre plus dure que tout ce qu’on utilise pour construire.
J’ai renvoyé Kha à la surface.
J’ai dit aux ouvriers de ne pas descendre.
Je suis resté.
Je suis scribe. J’ai appris à lire avant d’apprendre à marcher, c’est ce que dit ma mère — elle exagère, les mères exagèrent toujours, mais il est vrai que je lisais à trois ans et que je marchais mal jusqu’à cinq. Je lis dix-sept langues et j’en écris neuf. J’ai passé quatre ans à Memphis à copier des textes que personne ne lisait pour des prêtres qui ne savaient pas ce qu’ils contenaient.
Je ne lisais pas cette langue.
Je suis resté dans la chambre jusqu’à ce que la torche menace de s’éteindre. Je suis remonté. J’ai mangé. J’ai dormi trois heures. Je suis redescendu avec deux torches fraîches et du papyrus.
J’ai recopié les inscriptions pendant cinq jours.
Il m’a fallu trois mois pour commencer à comprendre.
Je ne dirai pas comment — la méthode est longue et ne concerne que les scribes. Ce que je dirai : la langue de la chambre est la mère de toutes les langues que je connais. Elle les précède. Elle les contient en germe. Trouver la clé de cette langue c’est comme retrouver l’endroit exact où un fleuve naît — on remonte, on remonte, et soudain il n’y a plus de fleuve, il y a une source, et la source est plus petite qu’on ne l’imaginait et plus froide.
Le premier mur — appelons-le le mur de ceux qui savaient — raconte ce qu’une civilisation avait appris sur la façon dont les hommes pensent ensemble. Pas séparément. Ensemble. La façon dont une décision traverse une foule avant que la foule sache qu’elle a décidé. La façon dont une croyance s’installe dans dix mille têtes simultanément sans que personne ne l’ait choisie. Ces gens-là avaient compris le mécanisme. Ils l’avaient documenté avec une précision qui me coupe le souffle encore maintenant que j’écris ces mots.
Le deuxième mur raconte ce qu’ils ont fait de cette connaissance pendant deux générations.
Je ne peux pas transcrire ce que le deuxième mur dit.
Pas parce que les mots me manquent.
Parce que transcrire c’est transmettre et transmettre c’est recommencer.
Le troisième mur — deux mains, deux voix.
La première voix voulait détruire. Brûler les murs, effondrer la chambre, disperser les pierres. Elle disait que l’enfouissement ne suffisait pas, que quelqu’un trouverait, que trouver c’est rouvrir ce qu’on a fermé. Elle disait — et c’est la phrase qui m’a arrêté le plus longtemps, que j’ai recopiée vingt fois pour être sûr de ne pas me tromper — un oubli qu’on peut retrouver n’est pas un oubli.
La seconde voix répondait colonne par colonne. Elle disait que détruire c’est décider pour tous ceux qui viendraient. Que les hommes qui viendraient après auraient le droit de choisir eux-mêmes. Qu’on n’avait pas le droit d’effacer ce que d’autres avaient mis une vie à comprendre.
La seconde voix s’arrête au milieu d’une phrase.
Je suis entré dans la chambre pour la première fois il y a un an.
Depuis, j’y descends chaque soir après que les ouvriers sont partis. J’ai fait sceller l’entrée par le bas — une pierre plate que je peux déplacer seul, que personne d’autre ne sait trouver. Les ouvriers ont creusé ailleurs pour les fondations. Le nouveau temple monte. Le Pharaon est content.
J’ai lu les trois murs cent fois. Je connais chaque signe, chaque lacune, chaque endroit où la première voix a répondu à la seconde et où la seconde ne répond plus.
Ce soir j’apporte mon outil.
Le quatrième mur est vide.
La seconde voix avait raison.
Je l’écris parce que celui qui lira — et quelqu’un lira, dans cent ans ou dans mille ou dans dix mille, peu importe — celui qui lira doit savoir qu’il n’est pas le premier à avoir tenu ce choix dans ses mains. Que quelqu’un avant lui a lu les trois murs et a choisi de ne pas détruire. Que ce choix a été fait une fois déjà et qu’il peut être fait encore.
Je n’écris pas ce que les murs disent. Ce n’est pas mon rôle.
Mon rôle est d’écrire ce que la seconde voix n’a pas eu le temps d’écrire.
La première voix avait peur. La peur n’est pas un argument — c’est une émotion, et les émotions ne décident pas à la place des vivants.
La seconde voix faisait confiance. À qui — je ne sais pas. Aux hommes qui viendraient, peut-être. À leur capacité de tenir ce que nous avons tenu. À leur droit de choisir.
Moi aussi je leur fais confiance.
Mon outil est froid dans ma main.
Il fait nuit au-dessus — je l’entends dans le silence de la chambre, ce silence particulier des nuits sans vent sur le plateau, les deux gardiens debout dans le noir de chaque côté de ce que je suis en train d’écrire.
Je grave lentement.
Je veux que ce soit lisible dans dix mille ans.
La première voix avait tort. La seconde avait raison. Mais la seconde était seule.
Je m’arrête.
Il reste de la place sur le mur.
Je ne sais pas si j’ai le droit d’écrire autre chose.
Je réfléchis.
La torche brûle.
