20 février 2026
préambule, échauffement :
D’un certain point de vue, tout peut être ridicule : l’agitation des uns, le stoïcisme des autres, l’idée de cheminer seul ou avec n’importe quelle compagnie. De ce même point de vue, tout se vaut et doit être ramené au ridicule, sous peine de sombrer dans je ne sais quelle nouvelle folie qu’on n’aura pas encore explorée.
Mais ce point de vue paraît si évident qu’on ne le questionne même plus. Et pourtant, il y aurait fort à en dire puisque c’est ton point de vue, et celui de bon nombre ; enfin, c’est le point de vue de tout un chacun. Celui du petit ego voulant par-dessus tout devenir grand.
Insignifiante grenouille désirant se tailler la part du lion en imitant quoi, sinon un être déchu, humilié mais gros — car ce qui compte, c’est la taille, l’espace que l’on remplit. On n’a jamais fini d’étudier la poliorcétique des andouilles.
Il faudrait sans doute perdre encore un peu de temps, si ce n’est déjà fait, pour retrouver la loupe tout au fond d’un tiroir et à nouveau examiner cette curiosité qui consiste à dire le plus quand on a le moins à dire, tout comme remplir de vide un espace l’étant déjà par définition.
Peut-être en découlerait-il des sciences nouvelles ? Et pourquoi pas, enfin, la fameuse découverte : l’énergie du vide qui éclairerait l’humanité sur son idiotie atavique. Découverte occasionnant à nouveau des guerres, évidemment. Les guerres engendrant des histoires, toujours des histoires, encore des histoires. Des histoires pour se les raconter entre deux guerres, évidemment.
Ici, peut-être, enfoui, le cœur d’un texte.
Et, sortant de là, la corne d’abondance des collines entières d’oliviers, des pinèdes, des vergers. (P. Michon, L’Iliade)
Oui. Même impression, une fois toute avanie bue jusqu’à la lie dans les espiègleries éhontées de ma race : j’enjambai le détroit de Messine et me retrouvai chez moi. En cette terre si violée par tous les pendards qu’elle s’en est peinte sur le front la patience et la fureur des volcans. Pour être allé trois fois en Sicile et m’y reconnaissant à chaque fois de plus en plus sicilien — si ce n’est pas de la folie, ça, il faudra me donner la définition.
Ce que j’ai vu ici, c’est une lumière grecque qui persiste encore et qui, des années plus tard, semble vouloir ranimer l’exultation lorsque je m’en souviens. Je ne m’en souviens pas tous les jours. Il faut que j’atteigne le fin fond de la turpitude et que le café que je tiens en main soit fort et amer pour que la mémoire me revienne.
Une route sinueuse dans les montagnes hérissées gentiment d’oliveraies, l’obscurité des sous-bois tendus de filets, l’odeur des essences entêtantes relevées par la chaleur du mois d’août... j’allais dire exaucées par le soleil. Un retour. L’impression très nette que le mythe, enfin, trouvera sa graine.
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Pour continuer
Carnets | février 2026
19 février 2026
J'allais dire ce mot et presque aussitôt je me suis retenu. J'ai senti — ou plutôt les circonstances me l'ont fait sentir — qu'il fallait être plus courageux pour en parler. Pour ne pas faire comme le monde quand soudain il semble n'avoir plus rien à dire sinon ce mot : désordre. Nous voici submergés par le désordre. Comme c'est facile. Je me suis dit : sois concret. Écris sur ces choses qui t'entourent, sur ce plan de travail. Pas bureau — bureau ne veut rien dire ici, bureau efface. Bureau tu l'aurais dit pour t'enfuir. Comme tu le fais si souvent. Il y a un lien entre regarder un seul objet posé sur ce plan de travail et ne vouloir l'inscrire que dans un paragraphe accompagné d'une seule idée. La forme dit la même chose que le geste — ne pas laisser le désordre envahir la phrase. Il avait voulu joindre quelqu'un. Il ne sait plus qui. Il sait qu'il a imprimé les pages, qu'il a cherché dans les colonnes et que les numéros finissaient tous en x, masqués par une décision de Free dont il n'a jamais su le nom ni la raison. L'interlocuteur est resté de l'autre côté. Les pages sont restées de ce côté-ci, inutiles et précises, témoins d'une tentative que rien n'a close parce que rien n'a abouti. Il ne les a pas jetées. Les deux batteries étaient dans leur chargeur, le chargeur débranché du port usb depuis un mois au moins. Il avait voulu faire des photographies, s'en donner la discipline, sortir chaque jour vers les usines et le fleuve. Il n'est pas sorti. Les batteries ont attendu leur charge dans un chargeur qui n'a pas été branché et c'est ainsi que la chose s'est arrêtée — avant même de commencer. Le gros micro Yeti est un peu caché derrière l'écran. Depuis combien de temps attend-il d'être à nouveau activé. Des mois sans doute aussi. C'était un investissement coûteux tu t'en souviens. Tu l'avais acheté avec cette idée de créer des podcasts. Que s'est-il passé pour que tu abandonnes aussi cette idée ? Il y a aussi ce tome 2 traitant des genres, un ouvrage édité chez Bordas intitulé Approches littéraires. Tu as beau chercher tu ne te souviens pas d'avoir jamais acquis le tome 1. Tu l'as remonté de la bibliothèque il y a une semaine, et tu ne l'as même pas encore ouvert. C'est un exemple de ton expression favorite : on ne sait jamais.|couper{180}
Carnets | février 2026
18 février 2026
On ne sait pas qui l'a fabriqué. Dans quelle ville de l'Est, dans quelle usine froide où des mains que l'on n'imagine pas ont coulé cette pâte blanche dans un moule, ont attendu la cuisson, ont sorti de la fournaise ce chien minuscule et l'ont posé sur une table parmi d'autres chiens identiques, une armée de chiens sans nom destinés aux buffets et aux étagères de ceux qui n'ont pas les moyens d'autre chose. Il a transité. Il a été emballé dans du papier journal, vendu peut-être sur un marché, offert à quelqu'un qui en voulait ou qui n'en voulait pas, et il est arrivé ici, dans cette pièce fermée, où il a attendu sous sa gangue de temps que quelqu'un daigne faire attention à lui. Je me suis mis à genoux devant lui. C'est la posture qui convient, même si ce n'est pas celle que j'aurais choisie. J'avais les mains noires de la javel et de la crasse des angles morts, j'avais le dos brisé par une heure à plat ventre sur le lino, et c'est dans cet état d'abaissement que je l'ai pris. Il était lourd. Les objets de rien sont toujours plus lourds qu'on ne croit. Sous le chiffon, la taupe de cendre a cédé. Le blanc est apparu, brutal, ce blanc d'usine qui n'a jamais prétendu à la grâce et qui pourtant, dans la lumière sale de la pièce, avait quelque chose d'intolérable — la nudité de ce qui a été fait sans amour et qui dure quand même, qui résiste à l'oubli par la seule vertu de la matière. J'ai nettoyé le creux des oreilles, la commissure des pattes. C'était un travail de sacristain ou d'embaumeur. Quand c'était fini, il brillait sur l'étagère avec l'indécence des choses qui n'ont aucune raison de briller. Je ne l'ai pas remis à sa place tout de suite. Je l'ai regardé. On regarde comme ça les objets qui nous ont résisté — avec une rancune qui ressemble à du respect. Il avait été fait par des mains que je n'aurais jamais connues, dans une ville dont j'ignorais le nom, et il serait là longtemps après que j'aurais cessé d'écrire dans cette pièce. C'est peut-être ce qu'on appelle survivre. Ceci pour dire que parfois. Pourquoi d'ailleurs le dire. Et au bout du compte y renoncer. Ce matin j'ai pensé qu'il faudrait trouver un moyen pour tracer la courbe de mes espoirs et de mes désespérances. Un électrocardiogramme de mes envies et dégoûts. Notamment celui de devoir partager tous les jours un texte sur les réseaux pour tenter d'exister ou plutôt de faire exister ce site. Cela demanderait un code journalier, une note associée à une échelle comme dans les sondages. Et vous diriez que vous avez de vous mêmes une trés bonne opinion bonne opinion moyenne pas terrible franchement pas terrible du tout nsp Désolé que des réponses fermées. Ensuite à quoi cela me servirait-il d'avoir ma feuille de température devant le nez. Bonne question. Probablement à ne pas succomber à je ne sais quelle panique et à vouloir étudier les rythmes, essayer de saisir s'il n'y a pas là un phénomène proche de celui des marées. produit d'une collision de plusieurs mots : le caractère avec les humeurs et celles-ci à la lune certainement. Des falaises s'écroulent, des maisons juchées au somment de celles-ci itou. Vision d'inondation à perte de vue qui rappelle je ne sais quelle catastrophe ancienne au Bangladesh voire même encore plus ancienne La Conférence mondiale sur la réduction des catastrophes qui s’est tenue en janvier 2005 a reconnu que les sinistres occasionnés par les catastrophes sont en augmentation, avec de graves conséquences sur les conditions de survie, la dignité et la subsistance des populations, particulièrement les plus défavorisées ». Ils remettent ainsi en question les acquis des politiques de développement. L’intérêt général est plus que jamais menacé par le risque de catastrophe si l’on considère que ses conséquences et les actions menées dans une région peuvent avoir des répercussions dans les autres. Il a aussi été admis que le changement climatique est l’un des facteurs clés favorisant les catastrophes naturelles dans le monde. Lorsque celles-ci se produisent dans des environnements physiquement, socialement et économiquement vulnérables, les risques de sinistre et leurs conséquences peuvent être sévères [Nations unies, 2005]. Les populations défavorisées ont été, et seront toujours, les premières victimes des conséquences néfastes du changement climatique. ( lu ici Devenir confidentiel comme un pli sous la rainure d'une porte. Je ne saurais dire pourquoi j'ai lu la première page de "ces choses-là" et aussitôt l'agacement est remonté comme une acidité. Je ne voyais pas du tout ce que l'escalier de Bénouville avait comme fonction dès la toute première phrase sinon poser déjà une sorte de guichet d'entrée. Tu connais Proust ou pas ?. Non, t'as rien à faire là, dégage. En gros. --Cette haine, contre quoi précisément saurais-tu le dire ? --contre toute une époque révolue, contre celle à présent, contre tout ce qui peut encore advenir. Le constat d'une manipulation permanente —politique, et qui s'insinue dans ce que l'on t'aura proposé de lire de ne pas lire, de choisir de lire ou de ne pas. Et ton fameux libre-arbitre n'est rien d'autre que de la rigolade. Plus que de la haine c'est un sentiment de misère. La haine tente de s'en extraire, en vain. Et, bien sur il ne faut pas oublier la jalousie commune à tous et qui parfois est salutaire. Le lien entre la jalousie et la mémoire chez Proust qui en parle ? Quant au temps d'aujourd'hui je ne peux pas dire qu'il fasse beau je ne peux pas dire qu'il fasse mauvais temps non plus. Bien se tenir entre tout ce qu'on ne peut pas dire aide t'il à dire ce qu'on veut dire, aucune certitude.|couper{180}
Carnets | février 2026
17 février 2026
Malgré ce que je disais il y a peu sur tel auteur, je ne peux m'empêcher de le relire. Je vois son mail dans la liste, je clique. Il s'agit évidemment toujours du même conflit, celui qu'on tente d'apaiser d'un côté et qui au moment même où l'on s'apaise revient par la bande et agace à nouveau. Il semble que l'épicentre de ce conflit se situe dans l'espace entre fiction et non fiction. Je dis "espace" et non "frontière". Je le dis ainsi parce que cela me semble bien être un espace entre deux frontières, un no man's land. Le sujet est donc cet embarras que j'éprouve face à la confusion entre deux territoires que j'imagine clairement marqués, mais en quoi sont-ils si marqués que je veux si facilement l'imaginer ? Si j'essaie de lister tout ce qui me paraît être du côté de la non fiction, c'est ce dont je cherche à m'extraire surtout. C'est le territoire où je ne suis qu'un étranger, un intrus. Je ne cesse d'entendre des voix qui me reprochent ma présence dans ce territoire comme si je venais pour profiter ou voler quelque chose qui ne m'appartiendrait pas. Ces premières sensations désagréables s'accompagnent de critiques généralement associées à mon ignorance du sujet. Comment, tu veux écrire de la non fiction alors que tu n'as, semble t'il aucune connaissance de ce que c'est vraiment ? Tu n'as pas le niveau requis, tu nous emmerdes, dégage ! De l'autre côté je ne me sens pas mieux accueilli. Tu veux écrire des fictions et tu n'as aucune connaissance des structures narratives, tu nous fais bien rire. Au bout du compte ni l'un ni l'autre est ma tendance. Puisque l'on me tourne le dos j'en fais de même. Je m'engage dans le no man's land avec les moyens du bord. Ce matin j'ai passé un bon moment à recalibrer Claude en listant tous les patterns que je ne supporte plus et en lui fournissant des solutions de remplacement : **1. La correctio** — _pas X, pas Y — c'est Z_ Remplacement : le détail concret seul, sans commentaire. Laisser le lecteur trouver Z. **2. La triplication clausulaire** — _juste X, juste Y, juste Z_ Remplacement : un seul élément, le plus fort. Couper les deux autres. **3. La métaphore explicative** — _comme si_, _on aurait dit_ Remplacement : la sensation directe sans comparaison. Pas _comme si elle avait peur_ — _ses mains_. **4. La phrase-bilan** — la dernière phrase qui résume ce que le paragraphe vient de montrer Remplacement : couper cette phrase systématiquement. Le paragraphe se termine sur le dernier détail, pas sur sa signification. **5. La nominalisation de l'émotion** — _une sensation d'angoisse_, _quelque chose qui ressemble à de la peur_ Remplacement : le symptôme physique. Pas l'émotion nommée — ce qu'elle fait dans le corps. **6. L'adverbe intensificateur** — _précisément_, _exactement_, _vraiment_ Remplacement : rien. Le supprimer presque toujours. **7. La question rhétorique finale** — _mais qu'est-ce que cela signifiait ?_ Remplacement : silence. Ou le geste suivant. C'est un pansement sur la blessure cruelle reçue au réveil. En analysant tout ce que j'ai écrit durant ce week-end je me suis rendu compte des répétitions, de la lassitude surtout à me relire moi-même. J'ai tenté de réorganiser l'ordre des nouvelles du recueil en cours, de supprimer trois nouvelles qui me paraissaient l'alourdir inutilement. Je suis revenu à l'os. C'est à partir de là que j'ai pu voir que j'utilisais toujours le même ou à peu de chose près un os semblable à un autre os. Et en réfléchissant rien d'étonnant à cela quand on travaille en s'assistant de l'IA. Ce n'est évidemment pas la première fois que je me sens démoralisé après avoir fourni un travail excessif. Excessif car orienté vers la même chose toujours, l'urgence de publier, l'urgence d'exister, la tentation d'exister comme disait Cioran. Attraper un tout petit fil de réel et tirer. Donc L'IA veut tout expliquer tout justifier tout rationaliser c'est sa mission mais elle veut le faire suivant des codes que l'on peut questionner. C'est donc un travail intéressant de laisser faire au départ puis de remettre chaque phrase, chaque mot en question. D'autant plus qu'on se considère le cul entre deux chaises, entre fiction et non fiction.|couper{180}