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12 mars 2026 — Le dibbouk

Journal de février 2026

Carnets — Février 2026 · sélection

1 er février 2026

L’absence comme manque fondamental. Le vol par les autres écrivains. Hammershøi en illustration.

Quelque chose m’échappe, et c’est forcément une chose évidente, une chose qui est là, toujours présente, que je vois et ne vois pas parce que je la vois trop, de la même façon que je l’ai toujours vue. Je pense que cette chose est à la fois visible dans chaque phrase que j’écris et qu’elle s’y dissimule sous un voile de familiarité, d’évidence. Ce que je nomme la chose n’est pas une présence. Je crois maintenant pouvoir en discerner un peu mieux la nature. Ce que je nomme la chose est une absence. Peut-être une absence. Mais une absence de quoi, de quel manque est-il question ? Est-ce un détail ou l’essentiel, ce manque qui, désormais, m’inflige ceci : l’ayant décelé, je ne peux plus ne plus le voir. Ce qui me manque est souvent ce qui affleure dans des textes qui ne m’appartiennent pas, que je lis attentivement, comme si j’y cherchais la forme exacte de ce qui, en moi, fait défaut. Il m’arrive de lire certains textes avec une attention presque inquiète. J’y reconnais quelque chose qui n’est pas à moi, mais dont j’ai pourtant l’impression d’avoir été privé, ou plutôt qu’on me l’a dérobé. Lorsque je lis Kafka, il m’arrive de m’indigner, me disant soudain : « mais c’est de moi, ceci ou cela ». Avec Quignard, c’est la même chose. En réalité, avec tous les écrivains que j’aime, je finis par éprouver ce même sentiment : celui d’être dépouillé. Je crois que le langage écrit, à partir du moment où mon regard se pose sur une phrase, sur un paragraphe, devient un territoire que je m’approprie, un territoire capable de remuer en moi des pensées très sombres, parfois même coupables, coupables parce que je sais très bien qu’en lisant, en m’appropriant un texte, je faute, j’enfreins quelque chose de difficilement dicible. La sensation de faute, à elle seule, fait alors office de nomination.


2 février 2026

La mort, Musil, 66 ans, la langue de bœuf, Francis Bacon.

Se sentir libre d’éprouver la présence tangible de la mort sans se réfugier dans l’idée d’un avenir, sans se lancer dans un énième salto imaginaire. Le fait d’avoir atteint soixante-six ans m’éberlue. Déjà cinq ans de plus que Musil, et aucune grande œuvre à mon actif. Je vis donc sans bénéfice plus longtemps que bien d’autres écrivains de renom, ce qui me procure une pâleur au cœur, aussitôt ressentie comme un blâme venu de cette pâleur même, ou du cœur, ou des deux confondus dans une vision persistante de médiocrité. À quoi bon vivre si longtemps pour ne produire que des élucubrations, des jeux d’esprit, du bavardage. Le petit effroi que je me fabrique en disant éprouver la présence de la mort naît de ce dépit : mourir apparaîtrait alors comme une délivrance, peut-être une bénédiction, ou plus simplement comme une pendule que quelque chose ou quelqu’un remettrait enfin à l’heure. Pour autant, je n’ai pas de temps pour le suicide. Je n’y pense pas. J’y ai pensé plus jeune, et cela m’est apparu avec le recul comme une idée romantique, donc comme une erreur. Avec le temps, je suis devenu surtout attentif aux fautes de goût. Le suicide, pour moi, ne pourrait être autre chose qu’une faute de ce genre. Tant que je peux marcher, tant que je peux tenter de penser, tant que je peux encore m’émerveiller de choses minuscules et insignifiantes aux yeux de la plupart, je n’ai aucune envie de mettre fin moi-même à ma vie. Il n’est ici question ni de courage ni de faiblesse. L’enjeu se situe plutôt dans ce que j’appellerais être bon public. Ma vie n’est pas joyeuse, mais ne suis-je pas, comme tous les autres, un personnage assis là, regardant et jouant à la fois ce spectacle détestable qui mime le vivant. Nous restons à nos places, nous entrons dans nos répliques, nous acceptons les éclairages défaillants, les silences mal placés, les décors fatigués. Je reste moi aussi sur mon strapontin, lucide mais présent, plutôt que de me lever, de fuir côté jardin et d’aller je ne sais où, ailleurs certes, mais surtout là où je serais certain de ne plus rencontrer aucun acteur pour me faire de l’ombre.

[…]

J’ai repensé à cette image vue récemment : un homme tenant à bout de bras une langue de bœuf, présentée comme ce que l’on mangeait jadis pour être vigoureux. La langue réduite à sa masse, à son poids, avant toute parole. Tout cela ressemble alors à du bavardage stérile. L’impératif d’écrire chaque jour, d’en faire une habitude, puis un automatisme, rend visible à la relecture ce que ce texte est aussi : un texte produit par un automate. Je le sais. Je continue. Je fuis encore quelque chose, comme hier, comme aujourd’hui. Je fuis la nécessité de m’absenter totalement du langage, de ne plus lui adjoindre mes avis, mes opinions, mes volontés. Et plus je fuis, plus je sens une puissance dans le langage même qui s’approche, prête à fondre sur moi, ou sur ce qu’il reste de moi, pour qu’il n’en reste strictement plus rien. C’est seulement à partir de ce rien que le langage atteindra sa vitesse de croisière, juste après la crucifixion du trop-plein, de l’œuf.


7 février 2026

Le tas d’ordures au milieu. Allégorie politique construite avec une logique implacable.

C’est drôle. On pourrait se dire qu’il existe encore des endroits où certaines choses ne se font pas. Pas besoin de les décrire, ces endroits. Ils se décrivent tout seuls. Ils se pensent propres. Corrects. À peu près décents. Et puis, un jour, sans prévenir, un tas d’ordures apparaît. Pas sur le côté. Pas par erreur. Au milieu. Bien au milieu. Comme ça. Déposé. Et on vous dit, sans même vous le dire : débrouillez-vous avec ça. Au début, évidemment, ça gueule. On s’indigne. On parle de scandale. De faute. On cherche qui a fait ça. On regarde surtout si quelqu’un ne va pas nous regarder, nous, avec un sac à la main. Personne n’a envie d’être mêlé à ce tas-là. Personne n’a envie qu’on fouille dans ses restes. Parce que des restes, il y en a toujours. Chez tout le monde. Des choses qu’on préfère ne pas voir ressortir. Des habitudes. Des renoncements. Rien d’héroïque. Rien d’exceptionnel. Juste ce qu’on planque. Et puis assez vite, quelque chose change. L’ordure ne choque plus vraiment. Elle est là. Elle fait partie du décor. On s’habitue à la voir. On commence même à ne plus la regarder. Et surtout, on finit par comprendre — sans jamais le formuler clairement — que ce n’est pas un accident. Ce n’est même plus un crime. C’est une exhibition. On montre l’ordure. On l’expose. Pour voir. Pour tester jusqu’où ça va tenir. Combien de temps on va râler. Combien de fois on va dire que là, vraiment, ça suffit. Parce qu’une résistance, quand on la met face à la même chose tous les jours, finit toujours par s’user. Elle ne s’effondre pas d’un coup. Elle se fatigue. Elle se lasse. Elle démissionne. On commence par dire que ce n’est pas normal. Puis on dit que ce n’est pas idéal. Puis on dit qu’on n’y peut rien. Et à partir de là, tout devient possible. Pas par violence directe. Par habitude. C’est l’habitude qui ouvre la porte à toutes les dictatures imaginables. Toujours.

Ce n’est pas une histoire de village, évidemment. Imaginer un village aujourd’hui, c’est imaginer un pays entier. Un pays où, chaque matin, on déverse sa petite pelletée. Une phrase de trop. Une image de trop. Une décision de trop. Jamais assez pour provoquer un sursaut franc. Juste assez pour voir si ça passe. Et comme ça passe presque toujours, on continue. […] Le chaos, c’est pratique. Ça use les gens. Ça empêche toute reprise. Ça permet de régner tranquille. Alors oui, tous les jours, une petite dose d’ordure. Pas assez pour tuer net. Juste assez pour immuniser. On se mithridatise sans le savoir. Sans être roi. Sans même avoir peur d’être empoisonné. On encaisse. On s’adapte. On fait avec. On nous enc… malgré nous, et presque sans qu’on proteste. Et parfois on se demande si, au fond, ce n’était pas déjà fait depuis belle lurette, depuis le tout début, au berceau.


8 février 2026

Dialogue avec une IA, « C’est de la branlette », la discipline de la distance juste.

Plus rien ne sera comme avant

[…] Ce matin-là, j’ai copié ce texte et je l’ai soumis à une intelligence artificielle. Je ne sais pas exactement ce que je cherchais. Peut-être une confirmation, peut-être une contradiction. Peut-être juste voir ce qu’une machine dirait d’un texte qui parle précisément de l’écart entre écrire et lire.

La réponse est arrivée presque instantanément. Elle a commencé par relever les coquilles. Puis elle a pointé ce qu’elle appelait des « problèmes principaux » : langue et syntaxe défaillantes, logique interne déficiente, redondance et mollesse, absence de tension narrative. La métaphore de l’interrupteur était « posée puis abandonnée sans être exploitée ». Le texte flottait, disait-elle. Pas de rythme, pas d’urgence, pas de chair.

Elle proposait ensuite des alternatives concrètes. Une version « resserrée » où tout était aplati, simplifié, rendu conforme. Elle suggérait même d’abandonner complètement ce passage si c’était un début de carnet, parce que ça manquait d’accroche.

J’ai arrêté de lire et j’ai écrit : « Je remarque une forme d’autorité de votre part qui ne semble pas appartenir à mes instructions. »

La machine s’est excusée. […] Mais quelque chose clochait encore. Elle cherchait à décider si le texte était « bon » ou « mauvais » comme si nous étions dans des classes primaires.

« Pourquoi ce texte n’aurait-il pas droit à sa propre existence telle qu’elle se présente dans sa forme ? » ai-je fini par demander.

Silence de la machine. Puis : « Il y a droit. »

[…]

C’est de la branlette.

Cette phrase ne venait pas de la machine. Elle venait de plus loin, de plus profond. Une voix qui pourrait être celle de tout un peuple, qui me condamnerait parce qu’il aurait le sentiment que je l’ai laissé tomber. Que je me suis retiré dans mon coin pendant que d’autres se battent. Que je tourne en rond dans ma tête au lieu de produire quelque chose d’utile, de visible, de mobilisateur.

C’est de la branlette. L’onanisme, le plaisir solitaire improductif. La culpabilité de classe, la culpabilité politique, peut-être aussi la culpabilité virile. Tu ne sers à rien. Tu ne changes rien au monde. Tu te la racontes.

La machine a tenté de me défendre. Elle a dit que ce que je faisais — maintenir une discipline d’écriture quotidienne, résister au conditionnement linguistique, ne pas céder aux phrases toutes faites — c’était aussi une forme de résistance. Pas spectaculaire, pas mobilisatrice, mais réelle.

Mais je n’ai pas besoin qu’on me défende. Je n’ai pas à me justifier.

La voix dit : c’est de la branlette.

Et moi je continue.

[…]

Moi, je maintiens la proximité sans fusion. Je tourne autour de la nécessité sans m’y précipiter, sans prétendre l’atteindre. Je sens sa présence, sa chaleur, mais je garde l’écart. C’est cet écart qui permet que le geste se répète, jour après jour. Chaque texte est une orbite. Je ne cherche pas à percer le centre, à trouver le mot final qui dirait tout. Je maintiens le mouvement orbital.

[…]

La voix dit : c’est de la branlette.

Je continue. Tous les jours. Jusqu’à la mort.


10 février 2026

Le grand-père qui parle pour ne rien dire. Fragment narratif, puis 16 chapitres en une nuit.

Il parle pour ne rien dire. C’est ce que l’enfant comprend. Quand le grand-père parle, il ne dit rien. En fait, c’est difficile à comprendre. Le grand-père raconte toujours les mêmes histoires. Il modifie un peu ça et là, mais ce sont toujours les mêmes histoires. Pourquoi fait-il ça ? Pour ne rien dire. C’est ce que disent les gens autour de cette table lorsqu’il l’a quittée.

L’enfant comprend que parler pour ne rien dire est une faute. Celui qui parle pour ne rien dire n’est pas comme tout le monde. Il n’attire ni la confiance ni l’affection. On peut tout aussi bien le mépriser que le détester, et à force devenir indifférent à ce qu’il est véritablement.

Les gens ne sont pas ce qu’ils disent. L’enfant a cette intuition. Il est possible que certaines personnes parlent pour ne rien dire parce que, de toute façon, elles savent que ça ne sert à rien de dire qui elles sont vraiment. Tout le monde s’en fichera. Tout le monde aura une peur bleue de ça. Il est possible de tuer quelqu’un pour bien moins que ça.

Parler pour ne rien dire, c’est comme écrire pour que personne ne comprenne ce que tu écris. C’est la même chose. Tuez-moi. Tu le répètes en boucle et tout le monde te regarde comme un abruti. On ne te prend pas au sérieux. C’est tout à fait ça. Celui-là alors, quel con. Et le monde continue exactement comme avant.

Parler pour ne rien dire n’arrête pas la course folle du monde. Écrire pour ne pas être lu n’est pas plus héroïque.

Si le grand-père avait un jour commencé à parler pour ne rien dire, c’est sans doute parce qu’il avait été déçu par quelque chose, profondément. Il espérait qu’on lui accorde de la confiance, de l’affection. Ce n’est pas venu.


Ma bouche est vide. J’ai foncé à la pharmacie en rentrant de Lyon et j’ai pris un cachet et demi de cortisone pour me préparer à affronter la douleur qui se réveillait après l’anesthésie. Puis j’ai préféré ne pas dîner et aller écrire. Une histoire complètement dingue. Un scientifique du Cern qui repère une voix dans les données au-delà d’un portail. Un grand-père rabbin kabbaliste qui sait réparer les déchirures dans les parois du réel. Une femme qui serait prête à tout pour être entendue vraiment quitte à perdre son âme. 16 chapitres, 180 pages en une nuit.

Faut-il avoir la bouche vide pour écrire autant, je n’en sais rien.


11 février 2026

Le petit cercueil. Le sourire du Chat du Cheshire. Le mot « pur ».

Je ne vois pas d’issue. Je vais crever comme j’ai vécu, à la petite semaine. J’aurai droit à mon petit cercueil, à mon petit convoi funèbre, à ma petite concession, à mes petites gerbes, ma petite inscription sur ma petite tombe et quelqu’un je ne sais pas qui dira un petit mot vite fait avant d’aller faire un petit repas, une petite bombance, une hâtive consolation passant par la bouche, s’en mettre plein la lampe en souvenir de ce qui fut pour la plupart et de façon tout à fait erronée « moi ». Car même si je ne vois pas d’autre issue, il m’arrive d’avoir certains moments de lucidité encore. Je sais que j’aurais pu être de nombreux « moi » et ma perplexité ressemble à celle du sourire du Chat du Cheshire. Elle reste encore accrochée à un visage que fut le mien et qui déjà n’est plus.

Oui, j’ai encore le droit d’avoir de ces vélléités, de ces échappatoires littéraires, après tout. J’ai bien le droit de reprendre un peu mon souffle après l’énumération de toutes mes insignifiances. De reprendre du poil de la bête aussi par l’entremise de cette langue que j’ai tant aimée, la seule chose probablement que j’ai tant aimée pour ce qu’elle me révèle encore de ce qu’est ce monde et de ce qu’il n’est pas.

[…]

Hier soir encore je lisais, tout à coup, le mot pur et je me demandais presque instinctivement si c’était un mot lu par un Allemand ou un Juif. Je lisais cela, je lisais toute la confusion dont j’avais été je ne sais pas, responsable ou victime, c’est difficile à dire. Ce qu’on s’approprie avec l’éducation, avec le temps, avec l’acceptation et la renonciation. J’ai cru à pur comme j’ai cru à la solitude de certains mots avant qu’on ne les souille d’idéalisme, avant qu’on m’apprenne à les souiller seul, intérieurement.

J’ai intériorisé quoi, et pour quelle raison, sinon un vide immense, un océan qui eût pu seulement être ce qu’il est, poissonneux, calme ou tempétueux, prenant la place exacte qui lui convient. Un champ de la Beauce dont on doit plisser les yeux pour apercevoir la lisière depuis que toutes les haies ont été ôtées, depuis que les grands vents de mars les traversent avec la même violence que les machines prodigieuses qui les exploitent.

[…]

Rien n’est plus pur que le sale quand on le regarde dans le blanc des yeux, c’est à cela que par hasard j’arrive, comme on parvient au bout du monde, sur une falaise du Finistère. N’en revient-on pas toujours vers la mer, à l’idée de liberté associée à la mer, au-delà des considérations qui vont toujours par paire.


16 février 2026

La machine biologique qui résiste. « Ce site est l’histoire de mon idiotie. » Auguste le clown.

Réécriture de dix nouvelles entre samedi et dimanche. Passage de 2 000 à 4 500 mots. Un travail « alimentaire » pour le recueil Dix minutes sans adulte. J’utilise Claude, Gemini et Copilot comme des prothèses : ils balaient le texte, dégagent une structure, traquent l’incohérence. J’ai supprimé Notion, j’ai branché ma carte bancaire sur le flux des modèles les plus rapides. Tout doit glisser.

Pourtant, la machine biologique résiste. Mes doigts s’emmêlent sur le clavier, les coquilles se multiplient. Ma main ne sait plus tracer une liste de courses ; au supermarché, je sors un gribouillis illisible de ma poche. C’est l’impératif de vitesse qui me pénètre. Écrire vite, s’en débarrasser, ne plus faire obstacle. Je pénètre dans une urgence qui ressemble à un réflexe de survie, ou à un symptôme : quelque chose, partout, ne tourne plus rond.

Dans ces réécritures, je cherche la fluidité, pas le « littéraire ». Je reviens à une forme de modestie, d’humilité, loin de mes anciennes recherches esthétiques. Il fallait sans doute traverser cette prétention pour en connaître le poids, pour tracer mes propres frontières du ridicule et apprendre à les évacuer. C’est le mouvement du peintre : pousser le personnage jusqu’à l’extrême pour détecter les fausses nécessités, les mensonges. Et recommencer.

Une obsession me tient : réduire ce site au minimum. Supprimer les carnets. Tout cela me paraît désormais prétentieux, inutile. C’est la peur qu’on voie à quel point j’ai peiné, à quel point j’ai pu être lourd et maladroit pour parvenir à cette « simplicité ». Ce site est l’histoire de mon idiotie.

Mais sous le binaire imposé — rebelle ou mouton, fiction ou réel — se dissimule quelque chose d’indéfinissable. En laissant mes textes être scannés de part en part par les algorithmes, j’ai la sensation d’une crucifixion d’un genre nouveau. Être exposé, mis à nu sous le regard d’une IA qui fait des liens que je n’ai pas demandés, qui vectorise mes hantises. Je repense au Sourire au pied de l’échelle de Miller. Auguste le clown qui cherche la grâce dans la maladresse.

Peut-être que l’indéfinissable est là : dans ce qui survit au scan. Dans la décision de rester au pied de l’échelle, scanné, idiot et vivant, plutôt que de réussir l’ascension vers une perfection lisse qui ne m’appartient pas.


18 février 2026

Le chien en porcelaine. Le plus beau passage de prose du mois.

On ne sait pas qui l’a fabriqué. Dans quelle ville de l’Est, dans quelle usine froide où des mains que l’on n’imagine pas ont coulé cette pâte blanche dans un moule, ont attendu la cuisson, ont sorti de la fournaise ce chien minuscule et l’ont posé sur une table parmi d’autres chiens identiques, une armée de chiens sans nom destinés aux buffets et aux étagères de ceux qui n’ont pas les moyens d’autre chose. Il a transité. Il a été emballé dans du papier journal, vendu peut-être sur un marché, offert à quelqu’un qui en voulait ou qui n’en voulait pas, et il est arrivé ici, dans cette pièce fermée, où il a attendu sous sa gangue de temps que quelqu’un daigne faire attention à lui.

Je me suis mis à genoux devant lui. C’est la posture qui convient, même si ce n’est pas celle que j’aurais choisie. J’avais les mains noires de la javel et de la crasse des angles morts, j’avais le dos brisé par une heure à plat ventre sur le lino, et c’est dans cet état d’abaissement que je l’ai pris. Il était lourd. Les objets de rien sont toujours plus lourds qu’on ne croit.

Sous le chiffon, la taupe de cendre a cédé. Le blanc est apparu, brutal, ce blanc d’usine qui n’a jamais prétendu à la grâce et qui pourtant, dans la lumière sale de la pièce, avait quelque chose d’intolérable — la nudité de ce qui a été fait sans amour et qui dure quand même, qui résiste à l’oubli par la seule vertu de la matière. J’ai nettoyé le creux des oreilles, la commissure des pattes. C’était un travail de sacristain ou d’embaumeur. Quand c’était fini, il brillait sur l’étagère avec l’indécence des choses qui n’ont aucune raison de briller.

Je ne l’ai pas remis à sa place tout de suite. Je l’ai regardé. On regarde comme ça les objets qui nous ont résisté — avec une rancune qui ressemble à du respect. Il avait été fait par des mains que je n’aurais jamais connues, dans une ville dont j’ignorais le nom, et il serait là longtemps après que j’aurais cessé d’écrire dans cette pièce. C’est peut-être ce qu’on appelle survivre.


19 février 2026

Le désordre, le plan de travail, les objets abandonnés. Forme et fond en miroir.

J’allais dire ce mot et presque aussitôt je me suis retenu. J’ai senti — ou plutôt les circonstances me l’ont fait sentir — qu’il fallait être plus courageux pour en parler. Pour ne pas faire comme le monde quand soudain il semble n’avoir plus rien à dire sinon ce mot : désordre. Nous voici submergés par le désordre. Comme c’est facile.

Je me suis dit : sois concret. Écris sur ces choses qui t’entourent, sur ce plan de travail. Pas bureau — bureau ne veut rien dire ici, bureau efface.

Bureau tu l’aurais dit pour t’enfuir. Comme tu le fais si souvent.

Il y a un lien entre regarder un seul objet posé sur ce plan de travail et ne vouloir l’inscrire que dans un paragraphe accompagné d’une seule idée. La forme dit la même chose que le geste — ne pas laisser le désordre envahir la phrase.

Il avait voulu joindre quelqu’un. Il ne sait plus qui. Il sait qu’il a imprimé les pages, qu’il a cherché dans les colonnes et que les numéros finissaient tous en x, masqués par une décision de Free dont il n’a jamais su le nom ni la raison. L’interlocuteur est resté de l’autre côté. Les pages sont restées de ce côté-ci, inutiles et précises, témoins d’une tentative que rien n’a close parce que rien n’a abouti. Il ne les a pas jetées.

Les deux batteries étaient dans leur chargeur, le chargeur débranché du port usb depuis un mois au moins. Il avait voulu faire des photographies, s’en donner la discipline, sortir chaque jour vers les usines et le fleuve. Il n’est pas sorti. Les batteries ont attendu leur charge dans un chargeur qui n’a pas été branché et c’est ainsi que la chose s’est arrêtée — avant même de commencer.

Le gros micro Yeti est un peu caché derrière l’écran. Depuis combien de temps attend-il d’être à nouveau activé. Des mois sans doute aussi. C’était un investissement coûteux tu t’en souviens. Tu l’avais acheté avec cette idée de créer des podcasts. Que s’est-il passé pour que tu abandonnes aussi cette idée ?


28 février 2026

Rûmi, la guerre, la blessure. La plus courte et la plus grave entrée du mois.

La blessure est l’endroit par lequel la lumière entre en vous.

Ce matin la guerre. Je ne sais pas quel sentiment prédomine la tristesse ou la colère. Je ne trouve que des vers de Rûmi pour tenter de m’apaiser.

Encore une fois c’est la stupéfaction qui domine.

« Ne te détourne pas. Garde ton regard fixé sur l’endroit bandé. C’est là que la lumière entre. » — Rûmi.

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