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12 avril 2026 — Le dibbouk

Le gamin des Pedersen, William Gass

William Gass (1924-2017) est un de ces écrivains américains qu’on lit peu en France. The Pedersen Kid — écrit en 1951, publié en 1961 — n’a jamais été traduit en français. Une novella, un blizzard, un gosse à moitié mort trouvé dans la neige, un narrateur adolescent qui s’appelle Jorge et qui raconte comme il respire. Voix orale, syntaxe heurtée, violence sourde. J’ai essayé de ne rien lisser.
Work in progress.

1

Big Hans gueulait, alors je suis sorti. La grange était sombre, mais le soleil brûlait sur la neige. Hans portait quelque chose qui vient du cellier. Je gueule, mais Big Hans n’entend pas. Il est déjà dans la maison avec ce qu’il a avant que j’aie atteint les marches.
C’est le gosse des Pedersen. Hans pose le gamin sur la table de la cuisine comme on pose un jambon et met la bouilloire à chauffer. Il ne dit rien. Je suppose qu’il estime qu’un seul cri depuis le cellier c’est assez. Ma tripatouillait les vêtements du gosse qui était raide de glace. Elle faisait du bruit genre ouf à chaque respiration. La bouilloire a sifflé et Hans a dit :
Va chercher de la neige et appelle ton père.

Pourquoi ?

Va chercher de la neige.

Je prends le grand seau sous l’évier et la pelle près du poêle. J’essaie de ralentir, personne ne dit rien. Il y a une congère au bord du porche, j’en pellète un peu. Quand je rapporte le seau, Hans dit :

Y a d’la poussière de charbon là-d’dans. Va en chercher d’autre.

Un peu de charbon ça fait pas de mal, je dis.

Va en chercher d’autre.

Le charbon ça réchauffe.

C’est pas assez. Ferme ta gueule et va chercher ton père.

Ma avait étalé de la pâte sur la table où Hans avait largué le gosse des Pedersen comme une garniture. La plupart des vêtements du gosse étaient par terre où ils allaient faire une flaque. Hans s’est mis à frotter de la neige sur le visage du gosse. Ma a arrêté d’essayer de lui ôter ses affaires, elle est restée debout près de la table, les mains écartées du corps comme si elles étaient mouillées en regardant tour à tour Big Hans et le gamin.

Vas-y.

Pourquoi ?

Je te l’ai dit.

C’est pour Pa je veux dire —

Je sais ce que tu veux dire. Vas-y.

J’ai trouvé une boîte en carton qui avait contenu du lait condensé et je l’ai remplie de neige à la pelle. Trop petite, comme je m’y attendais. J’en trouve une autre avec des chiffons et une vieille éponge que je jette. Campbell’s Soup. Je la remplis aussi avec ce qui reste de la congère. La neige va passer à travers le carton mais m’est égal. Le gamin est à poil maintenant.

Je suis content que la mienne soit plus grande.

— On dirait un marcassin crevé.

— Ferme-la et va chercher ton père.

— Il roupille.

— Ouais.

— Il aime pas qu’on le réveille.

— Je sais ça. Je le sais pas aussi bien que toi ? Va le chercher.

— Ça servira à quoi ?

— On va avoir besoin de son whisky.

— Pour ça il est bon, ouais. Il est doué pour soigner son putain de gosier. Si y en a pas déjà plus.

La bouilloire ne s’arrêtait pas de siffler.

— Qu’est-ce qu’on fait avec ça, a dit Ma.

— Attends, Hed. Maintenant je veux que tu y ailles. J’en ai marre de causer. Vas-y, t’entends ?

— Qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Ils sont tout mouillés, a dit Ma.

Je suis allé réveiller le vieux. Il aimait pas être tiré du lit. C’était trop loin et trop dur à remonter, le sommeil où il était. Il s’en foutait du gosse des Pedersen, pas plus que moi. Le gosse des Pedersen c’était juste un gosse. Il pesait pas lourd. Pas comme moi. Et le vieux allait être en rogne, incapable de voir, arraché comme ça de là où il dormait. J’ai décidé que je haïssais Big Hans, même si c’était pas vraiment nouveau pour moi. Je haïssais Big Hans à ce moment-là parce que je pensais à comment les yeux de Pa allaient ciller sur moi — comme si j’étais le soleil sur la neige et que je cherchais à l’aveugler. Ses yeux étaient vieux et avaient jamais bien vu, mais arrosés de whisky ils allaient fixer mon vacarme, rougir et faire monter sa rage. J’ai décidé que je haïssais aussi le gosse des Pedersen, qui crevait dans notre cuisine pendant que j’étais ailleurs sans pouvoir regarder, qui crevait juste pour faire plaisir à Hans et m’obligeait à monter des marches qui craquaient et traverser un couloir plein de courants d’air, Pa entassé sous les couvertures au bout comme de la merde sous la neige, ronflant et sifflant. Oh il s’en foutrait du gosse des Pedersen. Il s’en foutrait d’être réveillé pour sacrifier de sa gnôle à cette espèce de môme et peut-être perdre une de ses cachettes par-dessus le marché. Ça l’aurait mis en rage même à jeun. J’essayais de pas me presser même s’il faisait froid et que le gosse des Pedersen était dans la cuisine.
Il était roulé en boule comme je pensais. Je l’ai poussé à l’épaule en appelant son nom. Je crois qu’il a entendu son nom. Son nom a arrêté les ronflements, mais il a pas bougé sauf pour rouler un peu quand je l’ai poussé. Les couvertures ont glissé sur son cou maigre et j’ai vu sa tête, duveteuse comme un pissenlit en graine, mais son visage était tourné vers le mur — il y avait l’ombre pâle de son nez sur le plâtre — et j’ai pensé : eh bien t’as plus vraiment l’air d’une brute soûle comme un cochon maintenant. Je pouvais pas savoir s’il dormait encore vraiment. C’était un sacré fils de pute, retors. Il avait entendu son nom. Je l’ai secoué un peu plus fort et j’ai fait du bruit. Pap-pap-pap-hé, je dis.

Je me penchais trop, je le savais. Il dormait toujours contre le mur pour que t’aies à me pencher pour l’atteindre. Oh il était malin, ça te déséquilibrait. Je le savais mais je pensais au gosse des Pedersen à poil dans toute cette pâte. Quand son bras est monté je me suis écarté mais il m’a eu sur le côté du cou, les yeux qui me piquaient, et je me suis reculé pour tousser. Pa était sur le côté, à me regarder, les yeux qui clignaient, la main qui m’avait frappé en poing dans l’oreiller.

— Fous le camp d’ici.

Je disais rien — ma gorge était pas dégagée — mais je le regardais. Il était comme un cheval vicieux qu’on aborde par derrière. C’était mieux quand même, qu’il m’ait frappé. Il était mauvais quand il ratait.

— Fous le camp d’ici.

— C’est Big Hans qui m’envoie. Il m’a dit de te réveiller.

— Big Hans peut aller se faire foutre. Fous le camp.

— Il a trouvé le gosse des Pedersen près de l’étable.

— Fous le camp.

Pa tirait sur les couvertures. Il se mordait la langue pour presser un reste d’alcool.

— Le gamin est gelé comme une pompe. Hans le frotte avec de la neige. Il l’a mis dans la cuisine.

— Pedersen ?

— Non, Pa. C’est le gosse des Pedersen. Le gosse.

— Y a rien à voler près de l’étable.

— C’est pas du vol, Pa. Il était juste là allongé. Hans l’a trouvé gelé. C’est là qu’il était quand Hans l’a trouvé.
Pa a ri.

— J’ai rien planqué dans l’étable.

— Tu comprends pas, Pa. Le gosse des Pedersen. Le gosse —

— Je comprends foutrement bien.

Pa avait relevé la tête, l’œil mauvais, les dents mordillant l’endroit où il avait eu une moustache autrefois.

— Je comprends foutrement bien. Tu sais que je veux pas voir Pedersen. Ce con. Pourquoi je le verrais ? Ce pédé de fermier. Qu’est-ce qu’il vient faire là, hein ? Bon dieu, fous le camp. Et reviens pas. Trouve donc quelque chose à foutre. T’es un idiot. Toi et Hans. Pedersen. Ce con. Ce pédé de fermier. Reviens pas. Dehors. Merde. Dehors. Dehors dehors.

Il criait et respirait fort et serrait le poing sur l’oreiller. Il avait de longs poils noirs sur le poignet. Ils s’enroulaient autour du poignet de sa chemise de nuit.

— C’est Big Hans qui m’a forcé à venir. Big Hans a dit —

— Big Hans peut aller se faire foutre. Il est encore plus con que toi. Gros con, hein ? Je t’apprendrai, bordel, comme je lui ai appris. Dehors. Tu veux que je te flanque mon pot ?
Il était sur le point de se lever alors je suis sorti en claquant la porte. Il commençait à voir qu’il était trop en rage pour se rendormir. Alors il a lancé des trucs. Une fois il avait couru après Hans et renversé son pot par-dessus la rampe. Pa avait vidé ses tripes dans ce pot. Hans était allé chercher une hache. Il s’était même pas donné la peine de s’essuyer et il avait commencé à tailler la porte de Pa avant de s’arrêter. Il serait peut-être pas allé aussi loin si Pa avait pas été enfermé à rire à en faire trembler la maison. Ce pot avait mis Pa dans une humeur de tonnerre — chaque fois qu’il y repensait. J’avais toujours l’impression que cette pensée était présente en eux deux, qui cognait dans leur poitrine comme un rire ou un grognement, aussi impatiente qu’un animal d’en sortir.
J’entendais Pa jurer depuis le bas de l’escalier.
Hans avait posé des serviettes fumantes sur la poitrine et le ventre du gosse. Il frottait de la neige sur ses jambes et ses pieds. L’eau de la neige et l’eau des serviettes avaient coulé du gosse jusqu’à la table où était la pâte, et la pâte tiède devenait molle et collante, qui collait au dos et aux fesses du gamin.

— Il va se réveiller ?

— Et ton père ?

— Il était réveillé quand je suis parti.

— Il a dit quoi ? T’as eu le whisky ?

— Il a dit que Big Hans peut aller se faire foutre.

— Fais pas le con. Tu lui as demandé pour le whisky ?

— Ouais.

— Et alors ?
— Il a dit que Big Hans peut aller se faire foutre.

— Fais pas le con. Qu’est-ce qu’il va faire ?

— Se rendormir j’imagine.

— T’as intérêt à aller chercher ce whisky.

— Vas-y toi. Prends la hache. Pa les haches ça lui fout la trouille.

— Écoute-moi, Jorge, j’en ai assez de tes conneries. Ce gosse est foutrement gelé. Si je lui fais pas avaler du whisky il va peut-être mourir. Tu veux que le gosse meure ? Hein ? Alors va chercher ton père et ramène ce whisky.

— Pa s’en fout du gosse.

— Jorge.

— Ben il s’en fout. Il s’en fout complètement, et j’ai pas envie de me faire fendre le crâne non plus. Il s’en fout, et j’ai pas envie qu’il me flanque sa merde dessus. Il s’en fout de tout le monde. Tout ce qui l’intéresse c’est son whisky, s’en ficher plein la lampe — c’est tout ce qu’il veut. Il s’en fout de tout.

— Je vais chercher le whisky, a dit Ma.

Je l’avais bien remonté, Big Hans. J’étais prêt à sauter mais quand Ma a dit qu’elle allait chercher le whisky ça l’a surpris comme ça m’a surpris, et il a lâché. Ma s’approchait jamais du vieux quand il cuvait. Plus maintenant. Plus depuis des années. Chaque matin en se lavant le visage elle voyait la cicatrice sur son menton là où il l’avait entaillée avec un coup de botte, et peut-être qu’elle le revoyait la lancer, la chaussette sale qui sortait en voltigeant. Ça aurait dû être presque aussi facile pour elle de s’en souvenir que pour Big Hans de se souvenir d’être allé chercher la hache pendant qu’il était encore couvert des boyaux jaunes et aigres de Pa.

— Non tu vas pas, a dit Big Hans.

— Si, Hans, si c’est nécessaire, a dit Ma.

Hans a secoué la tête mais aucun de nous deux a essayé de l’arrêter. Si on l’avait fait, l’un de nous aurait dû y aller à sa place. Hans frottait le gosse avec de la neige... frottait... frottait.

— Je vais chercher de la neige, je dis.

J’ai pris le seau et la pelle et je suis sorti sur le porche. Je sais pas où Ma est allée. Je pensais qu’elle était montée et je m’attendais à l’entendre. Elle avait surpris Hans comme elle m’avait surpris quand elle avait dit qu’elle irait, et puis elle l’a surpris encore en revenant aussi vite qu’elle a dû le faire, parce que quand je suis rentré avec la neige elle était là avec une bouteille portant trois plumes blanches sur l’étiquette et Hans la tenait par le goulot, furieux. Oh il faisait des manières, retors et prudent, il fouinait dans le tiroir et tenait la bouteille comme un serpent à bout de bras. Il était foutrement en colère parce qu’il avait cru que Ma allait faire quelque chose de grand, quelque chose d’héroïque même, surtout pour elle — je le connais... je le connais... on ressentait pareil parfois — alors que Ma pensait pas à ça du tout, pas à quoi que ce soit de ce genre. Y avait pas moyen de récupérer ça. C’était pas comme se faire arnaquer à la foire. Ils essayaient tout le temps, alors on s’y attend. Là Hans avait donné à Ma quelque chose qui venait de lui — on avait tous les deux fait pareil quand on avait cru qu’elle allait droit chez Pa — un bout de quelque chose de bien, un morceau de sentiment meilleur ; mais comme elle savait pas qu’on le lui avait donné, y avait pas moyen de le reprendre facilement.
Hans a fini par couper le papier d’aluminium et dévissé le bouchon. Il était contrarié aussi parce qu’il y avait qu’une façon de comprendre ce qu’elle avait fait. Ma avait trouvé une des cachettes de Pa. Elle en avait trouvé une et elle avait rien dit pendant que Big Hans et moi on avait cherché et cherché comme on faisait toujours tout l’hiver, chaque hiver depuis le printemps où Hans était arrivé et où j’avais regardé dans les chiottes et trouvé la première. Pa il avait le don pour planquer. Il savait qu’on cherchait et ça l’amusait. Mais maintenant Ma. Elle l’avait trouvée par chance sûrement mais elle avait rien dit et on savait pas depuis combien de temps ni combien d’autres elle en avait trouvé, sans jamais rien dire. Pa allait forcément le savoir. Des fois il semblait pas s’en apercevoir parce qu’il les cachait si bien qu’il pouvait plus les retrouver lui-même ou parce qu’il cherchait et trouvait rien et se disait qu’il en avait pas caché après tout ou qu’il l’avait bue. Mais pour celle-là il allait le savoir parce qu’on s’en servait. Un idiot pouvait voir ce qui se passait. S’il apprenait que c’est Ma qui l’avait trouvée — ça serait mauvais. Il était fier de ses cachettes. C’était tout ce qui lui restait comme fierté. Je suppose que rouler Hans et moi ça demandait du talent. Mais il comptait pas sur Ma pour grand-chose. Il la comptait pas du tout. Et s’il apprenait — qu’une femme l’avait fait — ça serait mauvais.

Hans a versé du whisky dans un verre.

— Tu vas remettre des serviettes ?

— Non.

— Pourquoi ? C’est ce qu’il lui faut, quelque chose de chaud contre la peau, non ?

— Pas là où c’est bien gelé. La chaleur c’est mauvais pour les gelures. C’est pour ça que j’ai mis les serviettes que sur sa poitrine et son ventre. Il faut qu’il dégèle lentement. Tu devrais savoir ça.
Les couleurs des serviettes avaient déteint.
Ma poussait du bout du pied les vêtements du gosse.

— Qu’est-ce qu’on va faire avec ça ?

Big Hans a commencé à verser du whisky dans la bouche du gosse mais la bouche se remplissait sans que rien passe dans la gorge et au bout d’une seconde ça lui coulait du menton.

— Aide-moi à le redresser. Faut que je lui tienne la bouche ouverte.

J’avais pas envie de le toucher et j’espérais que Ma le ferait mais elle continuait à regarder les vêtements du gosse entassés par terre et la flaque d’eau à côté et faisait pas un geste.

— Allez, Jorge.

— D’accord.

— Soulève, soulève pas comme ça... soulève.

— Ouais je soulève.

Je l’ai pris par les épaules. Sa tête a basculé en arrière. Sa bouche s’est ouverte. La peau de son cou était tendue. Il était bien froid c’est sûr.

— Tiens-lui la tête. Il va s’étouffer.

— Sa bouche est ouverte.

— Sa gorge est bloquée. Il va s’étouffer.

— Il va s’étouffer de toute façon.

— Tiens-lui la tête.

— Je peux pas.

— Le tiens pas comme ça. Mets les bras autour de lui.

— Putain.

Il était bien froid c’est sûr. J’ai mis mon bras prudemment autour de lui. Hans avait les doigts dans la bouche du gosse.

— Maintenant il va s’étouffer c’est sûr.

— La ferme. Tiens-le comme je t’ai dit.

Il était bien froid c’est sûr, et mouillé. J’avais le bras dans son dos. Il faisait mort de chez mort, c’est sûr.

— Incline-lui un peu la tête en arrière... pas trop.

Il était froid et visqueux. Il était mort c’est sûr. On avait un cadavre dans notre cuisine. Depuis le début il était mort. Quand Hans l’avait ramené, il était mort. Je le voyais pas respirer. Il était affreusement maigre, creux entre les côtes. On le préparait à cuire. Hans l’arrosait. J’avais le bras autour de lui, je le tenais. Il était mort et je le tenais. Je sentais mes muscles sauter.

— Putain mais merde.

— Il est mort. Il est mort.

— Tu l’as lâché.

— Mort ? a dit Ma.

— Il est mort. Je sentais. Il est mort.

— Mort ?

— T’as pas de bon sens ? Tu lui as laissé la tête cogner la table.

— Il est mort ? Il est mort ? a dit Ma.

— Ben merde non, pas encore, pas encore il est pas mort. Regarde ce que t’as fait, Jorge, t’as mis du whisky partout.

— Il est mort. Il est mort.

— Là maintenant il est pas mort. Pas encore. Arrête de gueuler et tiens-le.

— Il respire pas.

— Si il respire, il respire. Tiens-le.

— Non. Non je tiens pas un cadavre. Tu peux le tenir si tu veux. Tu peux lui dégouliner du whisky dessus tant que tu veux. Tu peux faire ce que tu veux. Moi non. Non je tiens pas un cadavre.

— S’il est mort, a dit Ma, qu’est-ce qu’on va faire avec ça ?

— Jorge, bon dieu, reviens ici —

Je suis allé jusqu’à l’étable où Big Hans l’avait trouvé. Il y avait encore un creux dans la neige et des empreintes que le vent avait pas eu le temps de recouvrir. Le gosse devait marcher dans le vide tellement elles zigzaguaient. Je pouvais voir où il était rentré en plein dans une congère puis avait reculé et titubé jusqu’au bord de l’étable, peut-être en la heurtant avant de tomber, puis était resté immobile si longtemps que la neige avait eu le temps de se lover autour de lui, s’entassant jusqu’à ce qu’en un rien de temps elle l’aurait complètement recouvert. Qui sait, je pensais, avec la neige qu’il a fait, on l’aurait peut-être pas trouvé avant le printemps. Même s’il était mort dans notre cuisine, j’étais content que Big Hans l’ait trouvé. Je me voyais sortir de la maison un matin avec le soleil haut et fort et les gouttières qui dégoulinent, la neige piquetée de gouttes et la glace du ruisseau qui commence à fondre ; sortir et descendre vers l’étable sur la croûte des congères... sortir pour jouer à mon jeu avec les congères... et je me voyais perdre, enfoncer la grande congère qui dormait toujours contre l’étable et planter le pied droit dedans, droit dans le gosse des Pedersen recroquevillé, qui ramollissait.

Ça aurait été pire que de tenir son corps dans la cuisine. Ça aurait été plus brutal, et pire, arriver en plein milieu d’un jeu. Il y aurait eu aucun avertissement, aucune façon de s’y préparer, de savoir ce sur quoi j’avais mis le pied avant de me pencher, même si le vieux Pedersen serait sûrement venu entre deux neiges chercher le gosse et que tout le monde aurait pensé que le gosse était allongé quelque part sous la neige ; qu’après un grand vent peut-être quelqu’un le trouverait un jour couché comme une pierre noire découverte dans un champ ; mais que c’est probablement au printemps que quelqu’un le trouverait dans un pré du fond en train de dégeler avec la boue et devrait le ramener et l’apporter chez les Pedersen et le présenter à Madame Pedersen. Même ainsi, même avec tout le monde sachant ça, et espérant qu’un des Pedersen le trouverait en premier pour pas avoir à le décoller de la boue ou le sortir d’un fourré et le ramener et le donner à Madame Pedersen dans des vêtements détrempés qui avaient fait toute la saison — même alors, qui s’attendrait à planter soudain le pied à travers la croûte en perdant au jeu des congères et marcher sur le gosse des Pedersen recroquevillé là, juste contre votre propre étable ? C’était une bonne chose que Hans soit descendu ce matin et l’ait trouvé, même s’il était mort dans notre cuisine et que je l’avais tenu.

Quand Pedersen viendrait demander des nouvelles de son gosse, espérant peut-être que le gosse avait bien réussi à arriver chez nous et était resté, à attendre que le blizzard se calme avant de rentrer, Pa le recevrait et l’amènerait prendre un verre et lui dirait que c’était de sa faute à lui d’avoir mis tous ses foutus pare-neige. Si je connaissais Pa, il dirait à Pedersen d’aller chercher sous les congères que ses pare-neige avaient faites, et Pedersen se mettrait tellement en colère qu’il sauterait sur Pa et sortirait en trombe en appelant la vengeance de Dieu comme il en avait l’habitude. Maintenant pourtant, puisque Big Hans l’avait trouvé, et qu’il était mort dans notre cuisine, Pa dirait peut-être pas grand-chose quand Pedersen viendrait. Il offrirait peut-être juste un verre à Pedersen et la fermerait sur ces pare-neige. Pedersen pourrait encore venir ce matin. Ce serait mieux parce que Pa dormirait encore. Si Pa dormait quand Pedersen viendrait il aurait pas l’occasion de parler de ces pare-neige, ou d’offrir un verre à Pedersen, ou de traiter Pedersen de bite tordue ou de machine à merde ou de pédé de fermier. Pedersen aurait pas à refuser le verre alors, cracher sa chique dans la neige ou invoquer Dieu, et pourrait prendre son gosse et rentrer chez lui. J’espérais que Pedersen viendrait sûrement bientôt. J’espérais qu’il viendrait et emporterait ce corps froid et humide hors de notre cuisine. Dans l’état où j’étais je pensais pas être capable de manger aujourd’hui. Je savais qu’à chaque bouchée je verrais le gosse des Pedersen dans la cuisine en train d’être préparé pour la table.

Le vent était tombé. Le soleil brûlait sur la neige. J’avais froid quand même. Je voulais pas rentrer mais je sentais le froid ramper sur moi comme ça avait dû ramper sur lui pendant qu’il venait. Ça avait glissé sur lui comme un drap, glacé d’abord, surtout aux pieds, et il avait sûrement tortillé les orteils dans ses bottes et voulu enrouler les jambes l’une autour de l’autre comme on fait quand on se met au lit pour la première fois. Mais alors les choses commenceraient à se réchauffer un peu, le drap paraissant de plus en plus chaud jusqu’à ce qu’il soit bien douillet et qu’on s’endorme. Seulement quand le gosse s’était endormi près de notre étable c’était pas comme s’endormir dans un lit parce que le drap s’était jamais vraiment réchauffé et lui non plus. Maintenant il était aussi froid dans notre cuisine avec la bouilloire qui sifflait et Ma qui se préparait à faire sa pâte que moi dehors près de l’étable à trépigner dans notre neige. Il fallait que je rentre. Je regardais mais je voyais personne qui essayait de descendre là où était la route. Tout ce que je voyais c’était une rangée d’empreintes à moitié effacées qui zigzaguaient comme des folles dans la neige jusqu’à ce qu’elles disparaissent sous une congère. Il y avait rien alentour. Il y avait rien : pas un arbre ni un bout de bois ni un rocher mis à nu par le vent ni un buisson enlacé de neige qui dépasse pour marquer l’endroit où ces empreintes sortaient de la congère comme si quelqu’un était sorti de sous terre.

Je me suis décidé à passer par devant même si j’étais pas censé traverser le salon avec mes bottes. La neige m’arrivait aux cuisses, mais je pensais au gosse allongé sur la table de cuisine dans toute cette pâte, pâteuse de whisky et d’eau, comme si le printemps était arrivé d’un coup dans notre cuisine, et nous sans savoir depuis tout ce temps qu’il était là, avait fondu le dessus de sa tombe et nous l’avait laissé à trouver, allongé froid et raide et nu ; et qui c’est qui allait devoir l’emmener chez les Pedersen et le donner à Madame Pedersen, tout nu, avec de la farine sur son cul nu ?