fictions
Fictions courtes, microfictions et feuilletons : des récits brefs où réalisme et fantastique se frôlent. Autofiction, mythes réécrits, visions urbaines et rêves lucides — à lire vite, à relire lentement.
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"Oser être soi"
— Bienvenue à tous dans cette nouvelle formation, namasté, hello, salut, good morning, bom dia, etc. Le temps que Catherine achève de préparer le café, le thé, je vais juste vérifier avec vous que vous avez bien tous réglé. Par exemple, Simone, je vois que tu n’as pas envoyé de chèque avec ton formulaire d’inscription, et toi, Louis, tu as oublié de signer le tien. Il se lève. C’est un grand type d’une cinquantaine d’années aux tempes argentées, doté d’une barbe de trois jours. — Pas de soucis pour ceux qui ont choisi de payer en plusieurs fois sur internet, le premier versement ne sera effectif que la première semaine du mois prochain, comme convenu. Avec cette période bizarre, je sais que beaucoup d’entre vous traversent de grandes difficultés, notamment sur le plan financier. C’est pourquoi l’association a décidé cette année de faire un effort conséquent, vous l’avez certainement remarqué. — Voilà, Simone, merci pour ta gentillesse. Tu peux venir t’asseoir avec nous… Le petit-déjeuner est prêt, et ces petits tracas administratifs étant réglés, passons tout de suite au plan de cette nouvelle formation. Il s’approche d’un paperboard et tourne la première page pour laisser apparaître le fameux plan. — Tout d’abord, parlons des horaires. Nous commençons à 9h et prendrons une pause de 12h à 13h, puis nous enchaînerons l’après-midi jusqu’à 17h. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que la ponctualité est nécessaire, évidemment. Nous ne sommes plus à l’école, nous sommes tous responsables de nos actes, n’est-ce pas ? — Qu’est-ce que la timidité ? Vous le savez tous bien sûr, puisque vous êtes là. Il sourit en découvrant une dentition impeccable. Petite vague d’ébaubissement doublée de connivence dans la salle. Certaines semblent se détendre tandis que d’autres n’hésitent pas à se tripoter le menton, à se fourrer un doigt dans une oreille ou une narine. — Qu’est-ce que la timidité ? martèle le type, attendant visiblement qu’un participant lève le doigt pour répondre. — C’est mon problème principal dans la vie, dit une jeune femme au fond de la salle. — Non, attends… Brigitte, c’est ça ? Ce n’est pas la bonne façon d’intervenir. Je te le dis à toi, mais c’est valable pour tous. Si vous voulez intervenir, vous effectuez un petit signe de la main et vous vous levez ensuite quand c’est à vous de parler. Vous ne restez pas assis sur votre chaise. La jeune femme, cramoisie, se confond en excuses. — Oui, bien sûr, Philippe, excusez… excuse-moi… Elle se rassoit et lève la main. Sur quoi le Philippe en question enchaîne, sans plus la regarder : — La timidité est donc un problème, c’est ainsi que vous désirez la vivre, n’est-ce pas ? Comme un problème. Il affiche une sorte de petit sourire entendu. — Mais le saviez-vous… votre timidité n’est rien d’autre que votre orgueil, cet orgueil que vous n’osez pas assumer vis-à-vis des autres. Je crois que c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à décrocher. Dès le premier jour, dès la première heure. Encore une fois, je me suis retrouvé comme un con, avec de nombreux regrets sur ma façon d’effectuer des choix. C’est vrai que la timidité était une sacrée gêne dans ma vie de tous les jours, mais de là à m’avilir à un tel point, à payer tous ces charlatans pour imaginer trouver une solution, un remède… le ridicule venait tout juste de me sauter aux yeux. Dans le fond, j’aurais dû choisir l’autre stage, celui intitulé Ce que vous devriez savoir pour être moins con. Du coup, je m’apercevais clairement du cynisme dans lequel toutes ces formations avaient été conçues. Et, évidemment, en bon timide que j’étais, la colère commença à me monter au nez. Je levai donc le doigt, et lorsque le regard de Philippe se posa enfin sur moi, je me levai comme un diable surgissant d’une boîte. J’étais écumant de rage et je balbutiai : — La timidité, c’est ne pas oser dire à un connard qui vient de nous baiser qu’il est un connard doublé d’un enfoiré. Mais merci, Philippe, parce que grâce à toi, grâce aussi à ces 800 euros que j’ai désormais autour du cou jusqu’à Noël prochain, je crois que je touche du doigt la réalité comme jamais. Sur quoi, je pris mon blouson, l’enfilai, puis me dirigeai jusqu’à la table où étaient posées les tasses et le pot de café. Je m’en servis une que j’avalai tranquillement, en tournant le dos à l’assemblée. Enfin, j’effectuai une volte-face pour toiser à nouveau tout ce beau monde. On aurait dit une photographie en noir et blanc extraite directement d’un film de Charlie Chaplin. Ils étaient tous en arrêt, les yeux exorbités, même le Philippe en question était figé, le bras levé dans l’axe de son paperboard. Il était blanc comme un linge, et je remarquai que ses lèvres avaient pris la couleur du vieux rose. Puis, sans plus attendre, je me dirigeai vers la sortie. Dehors, les nuages avaient disparu, laissant la place à un immense et profond ciel bleu.|couper{180}
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Procès.
C'est une chance que l'on ne puisse pas filmer les procès. Une chance pour moi car je viens de trouver un job. Un canard local avait besoin d'un dessinateur pour illustrer l'affaire qui a fait grand bruit dans la petite localité ; il y a de ça un an ou deux je ne sais plus. Un homme d'une quarantaine d'années a tué sa maitresse de 40 coups de couteaux et on le juge ce matin. C'est une chance qu'on ne filme que très rarement les procès par ce que si on le faisait la monstruosité deviendrait d'un pathétisme qui flirte avec la banalité la plus crasse. Cela n'ajouterait rien à la stupidité de l'être humain, cela ne relèverait pas plus sa grandeur. L'aspect purement documentaire nous laisserait au bord du gouffre dans une totale incompréhension tellement nous avons l'habitude d'accoler l'image en mouvement à la réalité. J'ai préparé mon matériel, quelques tubes d'aquarelles, ma palette de voyage, deux pinceaux et ma planche à dessin ainsi qu'un paquet de feuilles. Me voici installé désormais un peu en retrait au premier rang. J'observe cet homme dans le box des accusés. C'est un homme ordinaire, il pourrait tout à fait être moi. Crâne dégarni, bouche sensuelle, de petits yeux qui ont du mal à s'ouvrir en grand sur le monde. L'avocat général énonce les faits d'une voix pompeuse, celle de la République j'imagine. Et je le croque rapidement en pensant à mon collègue Daumier. Puis vient le tour de l'avocat de la défense, une femme blonde qui en faisant de grands gestes, propulse des effluves de Chanel N°5. Je la croque sur le même ton. L'accusation et la défense me semblent n'être que des personnages du Théâtre de Guignol chers à la ville où se déroule le procès. Accusé levez-vous, avez vous quelque chose à dire ? demande le Juge, un petit homme sec comme un coup de trique. — Je ne pouvais pas vivre sans elle. Léger brouhaha dans la salle. 40 coups de couteau pour cette raison doit sembler absolument insupportable à l'assistance. Personnellement je ne suis pas loin de trouver cela risible. Totalement ridicule. S'il n'y avait pas un cadavre, ce serait totalement ridicule. Ridicule, le mot fait divaguer mon crayon vers la caricature soudain, j'exagère. Heureusement la peinture permet ensuite de rétablir les choses, d'apporter cette touche réaliste qui plait aux lecteurs. Je me demande si moi je pourrais commettre un tel acte ? D'ailleurs en y réfléchissant ne l'ai je pas déjà commis. Virtuellement s'entend. Lorsque j'avais l'âge de ce type et que l'idée de perdre la femme que j'aime me hantait nuit et jour. Ce qui n'est plus le cas désormais. 20 ans après on en sait un peu plus sur les raisons de son désespoir, sur ce que l'on appelle l'amour aussi. Cependant qu'on ne tue pas les gens ainsi par amour, une fois passée la quarantaine ... Sans doute parce que l'on a compris que ce n'était pas de l'amour. Que l'on se sent foireux parfaitement et qu'on a juste plus qu'une envie c'est de rentrer sous terre, de la boucler tellement on a été con. L'orgueil et la vanité ce sont tous les faux amours que l'on se découvre qui les corrodent aussi surement qu'un acide. — Georges ? c'est toi ? une femme m'agrippe par la manche dans l'escalier. Je reconnais cette voix soudain et me retourne et je vois une vieille femme qui me sourit. — Ah c'est toi je dis comme on rend les armes lors d'une défaite, la queue entre les jambes. — ça fait combien de temps ? 20 ans au moins ... elle dit. — 20 ans, oui je réponds d'une façon que j'essaie de rendre le plus évasive possible. Et je pense à toutes ces années comme autant de coups de couteau que j'aurais moi aussi plantés dans quelque chose, sans doute une partie de moi que je considérais autrefois comme sacrée. — Je suis pressé je dis soudain, malgré moi. Il faut que j'y aille. Et je suis parti comme ça sans me retourner en serrant les dents à me les faire péter.|couper{180}
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40 coups de couteau
C’est une chance que l’on ne puisse pas filmer les procès. Une chance pour moi car je viens de trouver un job. Un canard local avait besoin d’un dessinateur pour illustrer l’affaire qui a fait grand bruit dans la petite localité ; il y a de ça un an ou deux je ne sais plus. Un homme d’une quarantaine d’années a tué sa maîtresse de 40 coups de couteaux et on le juge ce matin. C’est une chance qu’on ne filme que très rarement les procès par ce que si on le faisait la monstruosité deviendrait d’un pathétisme qui flirte avec la banalité la plus crasse. Cela n’ajouterait rien à la stupidité de l’être humain, cela ne relèverait pas plus sa grandeur. L’aspect purement documentaire nous laisserait au bord du gouffre dans une totale incompréhension tellement nous avons l’habitude d’accoler l’image en mouvement à la réalité. J’ai préparé mon matériel, quelques tubes d’aquarelles, ma palette de voyage, deux pinceaux et ma planche à dessin ainsi qu’un paquet de feuilles. Me voici installé désormais un peu en retrait au premier rang. J’observe cet homme dans le box des accusés. C’est un homme ordinaire, il pourrait tout à fait être moi. Crâne dégarni, bouche sensuelle, de petits yeux qui ont du mal à s’ouvrir en grand sur le monde. L’avocat général énonce les faits d’une voix pompeuse, celle de la République, j’imagine. Et je le croque rapidement en pensant à mon collègue Daumier. Puis vient le tour de l’avocat de la défense, une femme blonde qui en faisant de grands gestes, propulse des effluves de Chanel N°5. Je la croque sur le même ton. L’accusation et la défense me semblent n’être que des personnages du Théâtre de Guignol chers à la ville où se déroule le procès. Accusé, levez-vous, avez vous quelque chose à dire ? demande le Juge, un petit homme sec comme un coup de trique. — Je ne pouvais pas vivre sans elle. Léger brouhaha dans la salle. 40 coups de couteau pour cette raison doit sembler absolument insupportable à l’assistance. Personnellement je ne suis pas loin de trouver cela risible. Totalement ridicule. S’il n’y avait pas un cadavre, ce serait totalement ridicule. Ridicule, le mot fait divaguer mon crayon vers la caricature soudain, j’exagère. Heureusement la peinture permet ensuite de rétablir les choses, d’apporter cette touche réaliste qui plait aux lecteurs. Je me demande si moi je pourrais commettre un tel acte ? D’ailleurs en y réfléchissant ne l’ai je pas déjà commis. Virtuellement s’entend. Lorsque j’avais l’âge de ce type et que l’idée de perdre la femme que j’aime me hantait nuit et jour. Ce qui n’est plus le cas désormais. 20 ans après on en sait un peu plus sur les raisons de son désespoir, sur ce que l’on appelle l’amour aussi. Cependant qu’on ne tue pas les gens ainsi par amour, une fois passée la quarantaine … Sans doute parce que l’on a compris que ce n’était pas de l’amour. Que l’on se sent foireux parfaitement et qu’on a juste plus qu’une envie c’est de rentrer sous terre, de la boucler tellement on a été con. L’orgueil et la vanité ce sont tous les faux amours que l’on se découvre qui les corrodent aussi surement qu’un acide. — Georges ? c’est toi ? une femme m’agrippe par la manche dans l’escalier. Je reconnais cette voix soudain et me retourne et je vois une vieille femme qui me sourit. — Ah c’est toi je dis comme on rend les armes lors d’une défaite, la queue entre les jambes. — ça fait combien de temps ? 20 ans au moins … elle dit. — 20 ans, oui, je réponds d’une façon que j’essaie de rendre le plus évasive possible. Et je pense à toutes ces années comme autant de coups de couteau que j’aurais moi aussi plantés dans quelque chose, sans doute une partie de moi que je considérais autrefois comme sacrée. — Je suis pressé je dis soudain, malgré moi. Il faut que j’y aille. Et je suis parti comme ça , sans me retourner, en serrant les dents à me les faire péter.|couper{180}
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La signature du silure.
La signature du silure Mao a quinze ans. Cela fait un an qu’il écrit à Floriane. Chaque jour. Aujourd’hui, il va la revoir. Il marche depuis la gare. Personne ne l’attend. Quatre kilomètres. Plein soleil. Il transpire, mais n’y pense pas. L’excitation est intacte, un peu trop forte. Il craint qu’elle explose. Chaque jour à la pension, il a redouté que rien n’arrive. Puis le recteur entrait. Une enveloppe. Tout s’arrêtait. Il la rangeait dans sa poche. Ne pas lire devant les autres. Trop intime. Il attendait d’être seul, au bord de la rivière. Il ne sait pas ce que c’est, l’amour. Trop de versions contradictoires. Il ne veut pas y penser. Ce qu’il ressent, c’est l’attente. L’impatience. Il retourne au hameau. Même routine. Même décor. Floriane fait un stage. Ils ne se verront pas tous les jours. Elle lui a écrit. Il n’a pas répondu. Il s’en veut, un peu. Il pense à son vieux Solex. Aux virées pour pêcher. Aux gardons de l’Aumance. Il se distrait. Le soleil tape. Il approche de la ferme du vieux con. C’est son grand-père qui l’appelle ainsi. D’habitude, il ne dit jamais de mal des gens. Plus loin, le hameau. Les toits. La cour. Il la voit. Elle. Une moto. Un homme. Ils s’embrassent. Il comprend. Pas d’un coup. Lentement. Comme un voile qu’on soulève. Elle se tourne. Dit quelque chose. Le type aussi. Il s’approche. Fait semblant. Sourit. Parle. Ment. Floriane le regarde. Triste. Souriante. Il part. Il pêche seul. Il tend la ligne. L’esprit ailleurs. Il ne veut rien attraper. Il veut juste qu’on le laisse tranquille. La paix. La berge. Le bruit de l’eau. Et puis le scion plie. Un à-coup. La canne vrille. Il lâche. Elle file, tirée vers le lit de la rivière. Disparaît. Un silure, sans doute. Enorme. Incontrôlable. Il regarde l’eau. Longtemps. Comme si quelque chose s’était arraché. Pas seulement la canne. Quelque chose d’enfoui. Il se dit que c’est fini. Que c’est très bien comme ça. Dans le train, il pense à elle. Aux lettres. Elle lui a rendu les siennes, liées par un ruban bleu. Elle a dit : « Dommage que tu n’aies pas répondu. » Il y pense encore. Il pense au silure. À la canne arrachée. À ce qu’il a perdu. Il pense à son grand-père. À son silence. Ce silence qu’il commence à comprendre. Le train entre en gare. Il se lève. Il se dit qu’il parlera moins. Ou autrement. Peut-être qu’il écrira. The Catfish’s Signature The Catfish's Signature Mao is fifteen. He's been writing to Floriane for a year. Every day. Today he'll see her again. He's walking from the station. Nobody came. Four kilometers. Full sun. He's sweating, but doesn't think about it. The excitement is intact, a little too strong. He's afraid it might burst. Every day at boarding school, he dreaded nothing would come. Then the headmaster would enter. An envelope. Everything stopped. He'd slip it in his pocket. Not to be read in front of the others. Too intimate. He'd wait until he was alone, by the river. He doesn't know what love is. Too many conflicting versions. He doesn't want to think about it. What he feels is the waiting. The impatience. He's going back to the hamlet. Same routine. Same scenery. Floriane has an internship. They won't see each other every day. She wrote to him. He didn't answer. He feels a little bad about it. He thinks about his old Solex. About riding out to fish. About the roach in the Aumance. He distracts himself. The sun beats down. He's getting close to the old bastard's farm. That's what his grandfather calls it. Usually he never speaks ill of anyone. Further on, the hamlet. The roofs. The yard. He sees her. Her. A motorcycle. A man. They're kissing. He understands. Not all at once. Slowly. Like lifting a veil. She turns. Says something. The guy too. He walks up. Pretends. Smiles. Talks. Lies. Floriane looks at him. Sad. Smiling. He leaves. He fishes alone. Casts the line. His mind elsewhere. He doesn't want to catch anything. He just wants to be left alone. Peace. The bank. The sound of water. Then the rod tip bends. A jolt. The rod twists. He lets go. It shoots off, pulled toward the riverbed. Disappears. A catfish, probably. Huge. Uncontrollable. He stares at the water. A long time. As if something had been torn away. Not just the rod. Something buried. He tells himself it's over. That it's fine this way. On the train, he thinks about her. About the letters. She gave his back, tied with a blue ribbon. She said : "Too bad you didn't answer." He's still thinking about it. He thinks about the catfish. About the rod torn away. About what he lost. He thinks about his grandfather. About his silence. That silence he's beginning to understand. The train pulls into the station. He stands. He tells himself he'll speak less. Or differently. Maybe he'll write.|couper{180}
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Les ombres de Lisbonne : Rencontre avec Fernando Pessoa
english version Je ne sais plus où je l’ai rencontré. Pas à « A Brasileira », ça non. Peut-être une ruelle de Mártires, peut-être une salle enfumée du côté de Sacramentos. Les lieux se recouvrent quand quelqu’un s’est mis à compter pour de bon. Le temps aussi. Avions-nous vingt ans, trente, quarante ? Je ne retrouve pas l’étiquette. Je sais seulement que Fernando a pris sa place dans ma vie comme si elle l’attendait, et que je l’ai suivi, moi, avec mon air d’écrivaillon en partance, persuadé que la mélancolie était un viatique. Lisbonne, je la revois en pentes raides, en jasmin qui traîne dans les soirs, et en ce vin blanc un peu aigre qui nous tenait compagnie. Nous marchions beaucoup. Longtemps sans parler, sauf pour décider d’un verre, d’un comptoir, d’une ombre où se poser quand la lumière devenait trop dure. Fernando travaillait au port : traductions pour des transitaires, rien de glorieux, mais il s’y tenait avec une sorte d’élégance pauvre. Chapeau sombre, lunettes bon marché, moustache fine, coudes lustrés par l’usage. Il arrivait en fin d’après-midi, à pas mesurés, comme s’il ne voulait pas déranger le trottoir. Il avait ce mince sourire qui ne s’ouvre pas tout à fait. Sa gravité me faisait parfois rire intérieurement, tant elle semblait décalée avec la vie qui braillait autour de nous, mais je me retenais ; alors on allait boire, et regarder le quartier s’agiter sans s’y mêler. Il parlait peu. Quand il lâchait le nom d’une ville inconnue, c’était comme une allumette dans le noir. Un jour j’ai compris qu’il avait grandi à Durban, à cause de son anglais net, sans accent, et d’une façon de prononcer certains mots comme s’ils lui revenaient de loin. Il portait une mélancolie constante, non pas spectaculaire : quelque chose qui voilait le regard derrière les verres, même quand il paraissait simplement fatigué. Toujours discret, toujours exact. Il écrivait, bien sûr. Sinon, à quoi bon cette fidélité ? Les soirs où nous étions déjà trop avancés, il me lisait ses poèmes d’abord en portugais, pour la musique, puis il traduisait à sa manière, moitié français, moitié anglais, en cherchant le point juste. Je comprenais mal la langue, mais j’entendais la matière : les consonnes sèches, les voyelles humides, la phrase tenue sans emphase, dite d’une voix presque froide. Il m’arrive encore de l’entendre, longtemps après, dans son français hésitant : « Naviguer est précieux, vivre n’est pas précieux. » illustration Photographie noir et blanc de Fernando Pessoa|couper{180}
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L’art difficile de disparaître
English version À partir du moment où il décida de ne plus vouloir interagir avec le monde, le monde se rua sur lui. Ce fut immédiat. Presque violent. Lui, qui avait cru qu’en tirant un trait, un grand, un vrai, il se fondrait dans la masse indistincte de tous les anonymes, se retrouva au contraire happé par une lumière crue. Plus il tentait de disparaître, plus on le remarquait. Il ne répondit plus aux appels. Le téléphone sonna deux fois plus souvent. Il cessa d’ouvrir ses mails. On se mit à le chercher, à insister, à frapper à sa porte. Il voulait s’effacer, mais le monde s’acharnait à le rappeler à lui, comme si une force obscure ne supportait pas qu’un individu ose lui échapper. Ce n’était pas le monde d’autrefois, celui des silences respectueux et des absences polies. C’était un monde qui ne tolérait plus les disparitions. Un monde où chaque retrait était perçu comme une provocation. Les algorithmes, les notifications, les regards inquisiteurs des réseaux sociaux ne lui laissaient aucun répit. On voulait savoir. Où il était. Ce qu’il faisait. Pourquoi il se taisait. Son silence, qu’il espérait comme un refuge, devint un cri. Pourquoi ne voulait-il plus interagir ? On posa la question. Pas à lui directement, bien sûr : il avait verrouillé tous les accès. Mais les discussions commencèrent à fleurir autour de lui, sans lui. Dans des cercles d’amis, dans des bureaux, sur des écrans. Chacun y allait de sa théorie. "Un burn-out ?" "Une maladie ?" "Il se croit supérieur ?" "Il joue au martyr ?" Tous se mirent à combler son absence par des hypothèses. Plus il se taisait, plus on parlait pour lui. Le pire, c’était peut-être ça. Le bruit. Ce bruit insupportable qui naissait de son silence. On l’attendait à la fenêtre. On le surveillait, on guettait le moindre mouvement de rideau. Un jour, un voisin fit un pas de trop et tenta de le forcer à "revenir". "Tu sais, on s’inquiète. Tu devrais sortir, parler, te reconnecter. Ce n’est pas bon de s’isoler comme ça." Il n’écouta pas. Le voisin insista, presque vexé de ne pas obtenir de réponse. Ce fut le début d’une cascade de tentatives. Des appels à la solidarité. Des invitations bienveillantes. Puis, des injonctions. Le monde, croyait-il, voulait juste qu’il participe. Mais il comprit peu à peu qu’il ne s’agissait pas de cela. Le monde voulait qu’il se conforme. Un jour, il ferma les volets pour de bon. Il se débarrassa de son téléphone, de son ordinateur, de tout ce qui pouvait servir de passerelle entre lui et ce monde envahissant. Enfin, il crut toucher ce qu’il cherchait depuis le début : l’effacement. Mais le monde, blessé de son indifférence, ne le laissa pas en paix. Il fit irruption par tous les interstices possibles. Un bruit dans l’immeuble. Une lettre oubliée dans la boîte aux lettres. Une chaîne Youtube où l’on parlait de lui. Le monde, c’était une bête qu’on ne pouvait ignorer. Une hydre dont une ou pluieurs têtes revenait la charge, toujours. Peu à peu il cèda à la force centrifuge et centripète, il devint feuille fatiguée d'être agitée par l'immobilité des chènes. Pire encore, il s’aperçut qu’il échangeait avec les autres. Oh, pas tout de suite, bien sûr. Cela avait commencé discrètement, insidieusement. Une photo partagée qu’il avait likée sans réfléchir. Un commentaire posté, presque machinalement. Puis, un message reçu, auquel il avait répondu, en se disant que c’était "juste une fois". Rien de grave, pensait-il. Mais à chaque interaction, il s’éloignait un peu plus de son serment initial : se retirer du monde. C’était comme une marée. Les échanges venaient à lui, tranquilles, inoffensifs, puis grossissaient, l’engloutissaient. Et il y participait, malgré lui. Tout en lui criait de s’en éloigner, mais sa main continuait de tapoter, d’envoyer des émojis, de répondre par des phrases courtes et banales. Une fois lancé, il ne pouvait plus s’arrêter. Au début, ce n’étaient que des "like". Des petits clics inoffensifs, presque des réflexes. Et pourtant, chaque like était une défaite. Un moment où il tendait la main vers le monde qu’il avait voulu fuir. Puis vinrent les commentaires. Des phrases anodines, des compliments creux. "Très belle photo !" "Génial, ton projet !" "Tu es incroyable !" Il se surprit à écrire des mots qu’il ne pensait même pas, pour des gens qu’il n’avait jamais vraiment regardés. Mais ce n’était pas tout. Il découvrit avec effroi qu’il recevait aussi des commentaires dithyrambiques en retour. Des vagues d’éloges, des "Merci pour ton soutien", des "Tu es une inspiration !" Cela aurait dû le gêner, l’écœurer. Mais non. Cela flattait une part de lui qu’il aurait voulu ignorer. Une part qui cherchait encore, malgré tout, l’attention, l’approbation. Il aurait voulu dire qu’il n’avait pas besoin de cela, qu’il était au-dessus de tout ça. Mais il ne l’était pas. Il s’y noyait. Il se persuadait qu’il restait fidèle à son objectif : s’élever au-dessus de la mêlée. Ne plus être comme les autres. Mais il lui fallait bien l’admettre : plus il voulait s’élever, plus il descendait. Chacune de ses interactions, si anodine qu’elle paraisse, le ramenait un peu plus profondément dans cette vie d’ici-bas, faite de gestes vides, de flatteries réciproques, de faux-semblants. Il réalisa que c’était là la dure loi de la vie ici-bas : tout effort pour s’élever était un pas vers la chute. Ceux qui voulaient trop fuir le monde s’y retrouvaient prisonniers. Ceux qui méprisaient la foule en devenaient les serviteurs. Il fallait l’accepter. Le monde n’avait jamais permis à personne de s’en retirer complètement. Alors, il cessa de lutter. Il se mit à répondre aux messages sans rechigner, à commenter les posts des autres avec une assiduité polie. Il likait tout ce qu’il voyait. Il partageait des gifs. Et bientôt, il s’aperçut qu’il en tirait même une certaine satisfaction. Peut-être qu’en fait, il ne voulait pas s’élever. Peut-être que cette idée de détachement était une illusion, un mensonge qu’il s’était raconté pour se sentir supérieur. Peut-être que c’était ça, la vie ici-bas : accepter de descendre, encore et encore... et en souriant si possible.|couper{180}
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19 décembre 2018
Cela commença par un frisson, dû sans doute aux nuits d'insomnie, à ces mots jetés sur le papier comme on remplit des sacs poubelles. Puis le tremblement gagna tout mon corps, avec cette sensation de froid glacial. Nous étions en août. Les voix des grands Zaïrois montaient de la rue des Poissonniers, mêlées aux cris des martinets. Même fenêtre fermée, je les entendais. Des odeurs de chevreau grillé les accompagnaient - cette viande brûlée m'était insupportable. En me levant pour boire, je constatai qu'il ne me restait presque plus de tabac. En fouillant mes poches, un billet de 50 francs tomba comme une manne. Providence de mon désordre. Je descendis, évitant la concierge absente, et m'engouffrai dans la chaleur du soir. Traversant à grandes enjambées la cohue de Chateau-Rouge, ses odeurs de piment et de sueur, j'atteignis enfin la rue Custine. Peu à peu, je ralentis, la rage retombant. Les platanes formaient une haie d'honneur vers Jules Joffrin. Ce fut dans ce café que je m'arrêtai. Après une bière, en sortant des toilettes, je la vis - une femme sans âge, mal fagotée, ivre. Nous nous accrochâmes l'un à l'autre sans détour. « On va chez toi ? » Je me souviens encore, des années après, de son humiliation : « Vas-y bon Dieu, baise-moi ! Plus fort ! » Mais je restais d'une mollesse insultante. Au quatrième « Qu'est-ce tu fous, connard ? », je me levai, me rhabillai et la flanquai dehors. « Et tu crois que c'est gratuit ? » Je lui tendis le billet de 50 francs. Elle partit sans demander son reste. Assis sur mon lit, une migraine me terrassant, je mis la bouilloire en route. Et je me mis à rire. D'abord léger, puis tonitruant, jusqu'à l'hystérie - vidant mes poumons de l'air vicié de ces dernières heures. J'ouvris la fenêtre sur la nuit qui enveloppait les façades de craie. Une cigarette, une respiration lente. Le calme revint. Dans le couloir, la folle rentrait chez elle. Ses hurlements étouffés, ses grattements aux murs, puis plus rien. Je crois que c'est à partir de ce jour que j'ai décidé de ne plus écrire une seule ligne. Nous fabriquons des objets dans l'instant, mus par des intentions multiples, tant la confusion de vivre se mêle dans l'être et l'avoir. Pour retrouver la clarté, il faut bien plus biffer qu'ajouter. Mais comment se séparer du trop-plein ? Comment retrouver la faim, la soif naturelles ? Dans la régularité, peu à peu, le chaos - cent fois, mille fois revisité par la mémoire mensongère - laisse l'eau troublée malgré tous les efforts. Sans doute parce que ces efforts ne servent qu'à conclure que notre lucidité n'est rien d'autre que la dernière de nos illusions.|couper{180}