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Fictions courtes, microfictions et feuilletons : des récits brefs où réalisme et fantastique se frôlent. Autofiction, mythes réécrits, visions urbaines et rêves lucides — à lire vite, à relire lentement.

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Le bug émissaire

Varan n'aimait pas le chiffre trois. C'était un chiffre mou, une courbe inachevée. Il préférait le quatre. Le quatre était un angle droit, une stabilité, une promesse de clôture. Il vivait dans la station de métro Arsenal. Son studio était un cube de béton brut où chaque objet était aligné sur des bandes de ruban adhésif noir collées au sol. Pour Varan, une brosse à dents décalée de deux millimètres n'était pas un désordre ; c'était une dissonance acoustique qui lui griffait l'intérieur du crâne. Son terminal Ubuntu clignotait dans la pénombre. Varan travaillait pour le Ministère de la Stabilité Sémantique. Son titre officiel était « Archiviste de Niveau 4 », mais dans sa tête, il était un sismographe. Il surveillait les micro-tremblements du langage. Ce soir-là, le mot apparut sur son moniteur : BÂTIMENT. Varan se figea. Ses yeux, d'un gris de fer, scannèrent les pixels. Son cerveau autiste opéra immédiatement la réduction alchimique. Il retira les voyelles — ces parasites gazeux — pour ne garder que la structure osseuse : B-T-M-N-T. -- Faux, siffla-t-il. Il approcha son visage de l'écran. Dans le code Achouri qui sous-tendait la matrice, le ב (Beth), la première lettre du mot, celle qui signifie la Maison, était amputée. Le point central, le Daguesh, avait disparu. Pour un lecteur ordinaire, c'était une nuance de prononciation. Pour Varan, c'était une catastrophe architecturale. Un Beth sans son point n'est plus une maison fermée (B) ; c'est une ouverture béante (V). -- Le Gouvernement a déverrouillé les abris, murmura-t-il. Il comprit la manœuvre du Gouvernement Bien Conseillé. En supprimant le point dans le code source de la consonne, ils ne changeaient pas la loi sur la propriété ; ils changeaient la nature physique de l'abri. Si le mot "Bâtiment" perdait son ancrage, les murs réels cesseraient de protéger. L'intimité allait s'évaporer. Le monde deviendrait une passoire. Varan sentit une nausée sémantique monter en lui. Le monde devenait trop courbe. Trop poreux. Ses doigts s'activèrent sur le clavier avec une précision de métronome. Il ne cherchait pas à sauver la démocratie ; il cherchait à réparer la géométrie. Ctrl + Shift + U. 05d1. Entrée. Le בּ (Beth pointé) apparut sur l'écran. Noir. Carré. Définitif. Varan ne s'arrêta pas là. Il ouvrit le répertoire ROOT du dictionnaire national. Il créa un script en boucle qui irait réinjecter le point sacré dans chaque occurrence du mot dans les bases de données ministérielles. Il clouait les maisons par le code. Soudain, une vibration inhabituelle secoua les murs de la station. Au-dessus, dans la ville, les verrous des portes de dix mille immeubles s'enclenchèrent simultanément dans un bruit de tonnerre métallique. Varan ferma les yeux. La note était enfin juste. Le B était redevenu une maison. Varan ne dormait pas. Le sommeil était un processus de défragmentation trop risqué ; il préférait rester en mode veille, assis dans son fauteuil ergonomique, les yeux fixés sur le flux de données. À 04h44, la vibration changea. Ce n'était pas le grondement lointain du RER ou le clic familier des relais électriques. C'était une anomalie organique. Une présence qui déplaçait l'air de manière asymétrique. Varan se leva. Son corps se tendit comme un ressort de précision. -- On ne marche pas sur la ligne jaune, dit-il vers l'obscurité du quai désaffecté. Une silhouette apparut à la limite de son périmètre de ruban adhésif. C'était une femme. Elle portait un manteau trop large, délavé par les pluies acides de la surface. Elle ne respectait aucune géométrie. Elle était une tache d'encre dans son monde de vecteurs. -- C'est toi ? demanda-t-elle. Sa voix était basse, chargée de voyelles traînantes qui firent grimacer Varan. C'est toi qui as fait ça ? Le Grand Clic ? Varan ne répondit pas. Il analysait le mot CLIC. C-L-C. כ (Kaph - le moule) + ל (Lamed - l'aiguillon) + כ (Kaph - le moule). Une action qui force une forme. La définition était exacte. -- Le point du Beth était manquant, finit-il par lâcher. Le système était instable. J'ai rétabli la tension. Elle franchit la ligne jaune. Varan recula d'un pas, son dos touchant le froid du béton. -- Ils te cherchent. Infection de Rectitude. C'est comme ça qu'ils appellent ce que tu as fait. Elle s'approcha de son terminal Ubuntu. Ses doigts sales s'approchèrent de l'écran. Varan eut un spasme. -- Ne touche pas au Vav ! hurla-t-il presque. Elle s'arrêta. Ses yeux plongèrent dans ceux de l'archiviste. -- Je m'appelle Sira. Je vis dans les interstices, là où le code ne s'imprime pas. On m'a envoyée te dire que ton point dans le Beth a réveillé quelque chose de plus vieux que le Ministère. Varan sentit son hyper-acuité s'emballer. Il voyait le nom de la femme : S-R. ס (Samekh) : le soutien. ר (Reish) : la tête. -- Pourquoi venir ici ? demanda-t-il, les mains jointes pour étouffer ses tics. -- Parce qu'ils vont envoyer l'Effaceur. Varan regarda son écran. Le ו (Vav) qu'il avait tapé plus tôt semblait maintenant briller d'une intensité radioactive. Il comprit que Sira avait raison. Il n'avait pas seulement corrigé une erreur. Il avait commis l'acte de trahison ultime : il avait utilisé la force du code sans l'autorisation du Scribe Suprême. Soudain, le terminal de Varan devint fou. Des lignes de code rouges commencèrent à dévorer le blanc. SYSTEM HALT. AUTHORIZATION REVOKED. EMISSARY DETECTED. -- Ils arrivent, dit Sira. Prends ton unité centrale. On doit descendre plus bas. Là où le phénicien n'est jamais devenu du latin. La fuite fut un calvaire de fréquences. Sira entraînait Varan à travers les tunnels de service, là où les câbles de fibre optique pendaient comme des entrailles dénudées. Pour Varan, chaque goutte d'eau tombant sur le métal était une erreur de syntaxe. -- Trop de bruit, gémissait-il en pressant ses mains sur ses oreilles. Le code est souillé ici. -- C'est du bruit blanc, Varan. Ça nous cache, répondit Sira sans ralentir. Ils arrivèrent devant une porte blindée, marquée d'un signe que Varan reconnut immédiatement : une lettre gravée à même l'acier, sans peinture, sans artifice. Un ת (Tav). Le signe final. L'ancrage. À l'intérieur, l'air était épais, saturé d'une odeur de plomb fondu et d'encre grasse. Ce n'était pas un centre de données. C'était une imprimerie. Mais une imprimerie médiévale, enfouie sous les serveurs du Ministère. Des hommes et des femmes s'activaient autour de presses massives. Ils ne tapaient pas sur des claviers. Ils manipulaient des blocs de métal. -- Qu'est-ce que c'est ? demanda Varan, fasciné par la géométrie parfaite des caractères de plomb rangés dans les casses. -- On coule l'alphabet Achouri dans le métal, dit Sira. Varan s'approcha d'une table de composition. Un homme âgé, aux mains noircies, maniait un poinçon. Il gravait un ל (Lamed). -- Regarde, Archiviste, dit le vieil homme sans lever les yeux. Le Lamed. L'aiguillon. C'est lui qui donne l'impulsion. En numérique, ils l'ont raccourci. Ils ont réduit sa hampe pour qu'il ne dépasse plus des autres lettres. Un Lamed qui ne monte pas, c'est une population qui n'apprend plus. C'est un peuple qui rampe. Varan sortit sa loupe. Il inspecta le bloc de plomb. La hampe du Lamed était immense, fière, s'élevant bien au-dessus de la ligne de flottaison des autres caractères. -- Vous... vous rétablissez la hauteur, murmura Varan. -- Nous préparons le Grand Tirage. Soudain, Varan se figea. Ses oreilles captèrent une fréquence ultra-basse, un sifflement numérique qui traversait les murs de béton. --L'Effaceur, dit-il, la voix blanche. Le vieil imprimeur s'arrêta. Il regarda le plafond de béton. Une fine pellicule de pixels rouges commençait à suinter à travers la matière, comme du sang numérique cherchant une fissure. -- Il est là, dit-il. Varan regarda la presse. Il vit une plaque prête pour l'impression. Il y avait écrit : L-B-R-T (Liberté). Il remarqua immédiatement l'absence. -- Il manque le ו (Vav), dit-il d'un ton sec. Sans le clou, ça ne tient pas. Il s'approcha de la fondeuse de plomb. Pour la première fois de sa vie, l'autiste maniaque ne touchait pas à un clavier. Il saisit une louche de métal liquide. -- Je vais couler le lien, déclara-t-il. La pièce se mit à vibrer d'un bourdonnement insupportable. Ce n'était pas un séisme, c'était une dé-référenciation. Sous l'effet du programme Effaceur, les contours des objets dans la fonderie commençaient à devenir flous, pixélisés, comme une image dont on réduit brutalement la résolution. -- Ils reformatent la matière ! hurla Sira par-dessus le sifflement électrique. Varan ne l'écoutait pas. Il était entré dans une phase d'hyper-focalisation totale. Pour son cerveau autiste, le chaos ambiant n'était qu'un bruit de fond. Sa seule priorité était la symétrie du L-B-R-T. Il manquait le liant. Il manquait l'axe. Il s'approcha du moule de sable. Ses mains, habituellement si hésitantes dans les rapports sociaux, devinrent d'une précision chirurgicale. Il prit un stylet d'acier. Dans son esprit, le code 05d5 s'afficha en lettres de feu. Il ne dessinait pas une lettre ; il traçait une antenne. Il grava le ו (Vav). Un trait vertical parfait. Une tête légèrement penchée vers la gauche, comme une oreille tendue vers le ciel. Un clou de dix centimètres de long. -- Le plomb ! ordonna Varan. Le vieil imprimeur lui tendit la louche fumante. Varan versa le métal en fusion dans l'empreinte qu'il venait de creuser. Le plomb crépita, libérant une fumée âcre. À cet instant, une onde de choc frappa la fonderie. Les étagères s'évaporèrent en un nuage de données grises. Les murs de béton devinrent transparents, révélant le vide numérique qui entourait leur bulle de réalité. -- Varan, vite ! Le système nous rejette ! cria Sira, dont les jambes commençaient à se dissoudre en filaments de lumière. Varan ne bougea pas. Il attendait la solidification. Trois secondes. Deux secondes. Une seconde. Il plongea sa main nue dans le sable encore brûlant et en sortit le caractère de plomb. C'était le ו (Vav). Froid. Pesant. Indestructible. Il le plaça au centre de la plaque de composition, entre le Beth et le Reish. L - B - ו - R - T. À l'instant où le plomb toucha le reste de la plaque, le sifflement de l'Effaceur changea de ton. Il passa d'un cri aigu à un grognement impuissant. La zone de reformatage s'arrêta net à quelques centimètres de la presse. Le Vav, le clou de Varan, venait de fixer la réalité locale. Il avait ancré l'imprimerie dans une couche de l'existence que le Gouvernement Bien Conseillé ne pouvait pas atteindre. -- Tu l'as fait, souffla Sira, reprenant consistance. Tu as lié la Liberté à la Terre. Varan regarda ses doigts brûlés. Il ne ressentait pas la douleur. Il ressentait la rectitude. -- Ce n'est pas suffisant, dit-il, sa voix retrouvant son calme monocorde. Une plaque n'est qu'une matrice. Il faut maintenant l'imprimer. Il faut multiplier le signal. Il tourna la manivelle de la presse. Le rouleau encré passa sur le plomb avec un bruit de succion organique. -- Sira, dit Varan sans la regarder. Prépare-toi. On ne va pas imprimer des tracts. On va imprimer sur le ciel. Le Ministère de la Stabilité Sémantique n'était plus qu'une architecture de pixels en train de s'effondrer. Mais au sommet de la tour centrale, là où se trouvaient les émetteurs de réalité augmentée qui diffusaient la propagande quotidienne, Varan était debout. Il ne portait plus ses gants de coton blanc. Ses mains étaient noires d'encre et brûlées par le plomb. Devant lui, il n'y avait pas de clavier, mais la plaque de métal qu'il avait sauvée de la fonderie. -- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Sira, essoufflée par l'ascension. -- Je vais changer le driver d'affichage du monde, répondit Varan. Il connecta la presse manuelle aux lentilles de projection laser du Ministère. C'était un acte de piratage pur : utiliser la technologie du Gouvernement Bien Conseillé pour projeter la seule chose qu'ils redoutaient : le Code Carré. -- Ils vont tout couper, Varan ! -- Ils ne peuvent pas. Le ו (Vav) que j'ai coulé est un clou physique. Il crée une boucle de rétroaction. Le système ne peut pas effacer ce qu'il est forcé de lire. Varan tourna la manivelle. Dans un craquement de foudre, les projecteurs s'allumèrent. Mais au lieu de diffuser les logos lisses et les visages rassurants du Gouvernement, un immense rectangle de lumière noire déchira le ciel de Paris. À l'intérieur de ce cadre, cinq lettres apparurent, gigantesques, vibrant d'une fréquence qui faisait trembler les vitres de la ville : ל - ב - ו - ר - ת Dans les rues, les gens s'arrêtèrent. Ce n'était pas une image qu'ils regardaient, c'était une structure. En voyant le ו (Vav) au milieu de la Liberté, ils ressentirent soudain le poids de leurs propres corps. Ils ne se sentaient plus comme des utilisateurs flottants, mais comme des êtres ancrés. Varan fixa son œuvre. Pour son cerveau autiste, c'était la perfection ultime. La symétrie était rétablie. Le code source était enfin public. Le Gouvernement Bien Conseillé tenta une dernière contre-attaque. Ils injectèrent des millions de voyelles parasites dans le signal pour brouiller les lettres. Mais le plomb de Varan tenait bon. Les voyelles glissaient sur les consonnes de métal comme de la pluie sur du granit. -- Regarde, murmura Varan en pointant le ciel. Le ל (Lamed) de la plaque commença à briller d'une lueur dorée. Soudain, le terminal de Varan afficha une dernière ligne de texte, une commande qu'il n'avait pas tapée : RECONSTRUCTION COMPLETE. SYSTEM REBOOTING IN ... 3 ... 2 ... 1 Varan ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il était assis sur un banc. Un parc. Pas de terminaux. Pas de lignes jaunes. Il regarda le tronc d'un chêne devant lui. La structure était visible : ו (Vav). Verticale. Ancrée. Réelle. Il posa ses mains brûlées sur ses genoux. Le quatre était partout à présent. Angle droit. Stabilité. Clôture. Le bug avait trouvé son système.|couper{180}

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The World’s White Noise

french Dr. J. placed the apple on his desk. It was a Granny Smith, bought from the morning market. He was about to bite into it when he noticed an irregularity in the green skin. Not a bruise, not a blemish. Something else. A pattern. Minute, at first. A repetitive structure etched into the fruit’s epidermis, invisible to the naked eye yet perceptible to the touch, as if a microscopic hand had incised characters into the very cellulose. He brought a magnifying glass closer. The grooves formed signs. Not letters. Not numbers. An anterior script. He bit into the apple. The taste did not come. Instead, a sensation of vertigo, a lateral displacement of consciousness. He saw—no, he read—within his own mouth, the fruit’s flesh decomposing into strata of meaning. Every molecule bore an inscription. The fructose whispered formulas. The malic acid declined chemical litanies. But it was not science. It was older. A grammar of which human equations were but a degraded echo. He spat the fruit out. His hands were trembling. In the clinic's waiting room, Dr. J. observed his patients with a new attention. The woman sitting across from him said nothing, yet her body spoke. Not metaphorically. Literally. The folds of her skin were forming sentences in a language he did not know but was beginning to decipher. Her veins drew diagrams. Her hair fell in rhythmic sequences. He closed his eyes. Mistake. Behind his closed lids, the patterns persisted, intensifying. They were not projected by his retina. They were already there, inscribed in the very blackness, waiting to be read. Dr. J. understood then that the world was not becoming text. The world had always been text. Humanity had lived in the comfortable illusion of matter, color, and flavor, but these sensations were merely a veil—a crude translation for minds incapable of enduring the truth : everything, from the beginning, was language. A non-human language, a cosmic script predating all consciousness. He sought silence in the old quarters, where the stones had remained untouched for centuries. He found a damp alleyway, touched the wall. The stone was cold. But beneath the cold, there was something else. A vibration. A semantic pulse. The mosses, the lichens, the fissures—all of it formed a text in the process of being drafted. The wall did not just exist : it was writing itself, in a tongue older than limestone. He withdrew his hand as if burned. But it was too late. The contamination—no, the revelation—was irreversible. Once one had seen the cosmic script, it could not be unlearned. In his apartment that night, Dr. J. sat before his mirror. His face returned his reflection, but that reflection bore, etched into the cornea, the capillaries, the very structure of the iris, signs he had never noticed. His body had always been a manuscript. He had never been its author, only its medium. He took a notebook, attempted to write down what he saw. But the words he traced on the paper warped, arranging themselves into configurations he had not intended. The pen no longer obeyed. It completed sentences in a foreign syntax. He was writing, but it was not he who wrote. It was the writing that made use of him. The White Noise, as he had named it in his notes—his last legible notes—was not a system failure. It was the background voice of the universe. A voice that had always spoken beneath the human clamor, waiting for the moment when someone would be mad enough, or lucid enough, to hear it. Dr. J. did not close his eyes. He left them open, fixed upon the mirror, as his own face transformed into a page. He saw his skin cover itself in glyphs, his lips articulate impossible phonemes, his pupils dilate until they became wells of black ink. He did not vanish. He was read to the very end. Absorbed into the cosmic library, shelved among the billions of other living texts that had, for a moment, believed themselves to be beings. When his body was found three days later, it was intact. No trace of violence. However, upon his retina, the coroners noticed an anomaly : a series of micro-incisions forming a regular pattern. They photographed the phenomenon, archived it, and spoke of it no more. But the photograph itself continued to speak.|couper{180}

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Le bruit blanc du monde

english Le Dr J. posa la pomme sur son bureau. C'était une Granny Smith, achetée au marché du matin. Il allait la croquer lorsqu'il remarqua, dans la peau verte, une irrégularité. Pas une tache, pas une meurtrissure. Quelque chose d'autre. Un motif. Minuscule, d'abord. Une structure répétitive gravée dans l'épiderme du fruit, invisible à l'œil nu mais perceptible au toucher, comme si une main microscopique avait incisé des caractères dans la cellulose. Il approcha une loupe. Les rainures formaient des signes. Pas des lettres. Pas des chiffres. Une écriture antérieure. Il mordit dans la pomme. Le goût ne vint pas. À la place, une sensation de vertige, un déplacement latéral de la conscience. Il vit — non, il lut — dans sa bouche, la chair du fruit se décomposer en strates de sens. Chaque molécule portait une inscription. Le fructose murmurait des formules. L'acide malique déclinait des litanies chimiques. Mais ce n'était pas de la science. C'était plus ancien. Une grammaire dont les équations humaines n'étaient qu'un écho dégradé. Il recracha le fruit. Ses mains tremblaient. Dans la salle d'attente de la clinique, le Dr J. observa ses patients avec une attention nouvelle. La femme assise en face de lui ne disait rien, mais son corps parlait. Non pas au sens métaphorique. Littéralement. Les plis de sa peau formaient des phrases dans une langue qu'il ne connaissait pas mais qu'il commençait à déchiffrer. Ses veines dessinaient des diagrammes. Ses cheveux tombaient selon des séquences rythmiques. Il ferma les yeux. Erreur. Derrière ses paupières closes, les motifs persistaient, s'intensifiaient. Ils n'étaient pas projetés par sa rétine. Ils étaient déjà là, inscrits dans le noir même, attendant qu'on les lise. Le Dr J. comprit alors que le monde n'était pas en train de devenir texte. Le monde avait toujours été texte. L'humanité avait vécu dans l'illusion confortable de la matière, de la couleur, de la saveur, mais ces sensations n'étaient qu'un voile, une traduction sommaire pour des cerveaux incapables de supporter la vérité : tout, depuis l'origine, était langage. Un langage non-humain, une écriture cosmique antérieure à toute conscience. Il chercha le silence dans les vieux quartiers, là où les pierres n'avaient pas été retouchées depuis des siècles. Il trouva une impasse humide, toucha le mur. La pierre était froide. Mais sous le froid, il y avait autre chose. Une vibration. Une pulsation sémantique. Les mousses, les lichens, les fissures — tout cela formait un texte en cours de rédaction. Le mur ne se contentait pas d'exister : il s'écrivait, dans une langue plus vieille que le calcaire. Il retira sa main comme s'il s'était brûlé. Mais c'était trop tard. La contamination — non, la révélation — était irréversible. Une fois que l'on avait vu l'écriture cosmique, on ne pouvait plus la désapprendre. Dans son appartement, cette nuit-là, le Dr J. s'assit devant son miroir. Son visage lui renvoya son reflet, mais ce reflet portait, gravé dans la cornée, dans les capillaires, dans la structure même de l'iris, des signes qu'il n'avait jamais remarqués. Son corps avait toujours été un manuscrit. Il n'en avait jamais été l'auteur, seulement le support. Il prit un carnet, tenta de noter ce qu'il voyait. Mais les mots qu'il traçait sur le papier se déformaient, s'agençaient d'eux-mêmes en configurations qu'il n'avait pas voulues. La plume n'obéissait plus. Elle complétait des phrases dans une syntaxe étrangère. Il écrivait, mais ce n'était pas lui qui écrivait. C'était l'écriture qui se servait de lui. Le Bruit Blanc, ainsi qu'il l'avait nommé dans ses notes — ses dernières notes encore lisibles —, n'était pas une défaillance du système. C'était la voix de fond de l'univers. Une voix qui avait toujours parlé, en dessous du brouhaha humain, attendant le moment où quelqu'un serait assez fou, ou assez lucide, pour l'entendre. Le Dr J. ne ferma pas les yeux. Il les laissa ouverts, fixés sur le miroir, tandis que son propre visage se transformait en page. Il vit sa peau se couvrir de glyphes, ses lèvres articuler des phonèmes impossibles, ses pupilles se dilater jusqu'à devenir des puits d'encre noire. Il ne disparut pas. Il fut lu jusqu'au bout. Absorbé dans la bibliothèque cosmique, classé parmi les milliards d'autres textes vivants qui avaient cru, un instant, être des êtres. Quand on retrouva son corps, trois jours plus tard, il était intact. Aucune trace de violence. Seulement, sur sa rétine, les légistes remarquèrent une anomalie : une série de micro-incisions formant un motif régulier. Ils photographièrent le phénomène, l'archivèrent, et n'en parlèrent plus. Mais la photographie, elle, continua de parler.|couper{180}

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The Verb’s Stowaway

French The server was a rectangular solid of brushed metal, a monolith of 6061 aluminum, matte grey, scored with 0.02mm micro-scratches—imperceptible to the eye but tactile beneath Adam's fingertips. The unit hummed at a constant 440-hertz frequency, generating a hum that agitated the suspended particulates in the light shaft streaming from the skylight : 45% silica, 15% combed cotton fibers, and 10% chitinous debris from a long-dead insect. Adam stared at the active-matrix LCD. The text was no longer a sentence ; it was sediment. "Destiny," the Aleph interface wrote, "is a carbon pivot, a 12mm rotation axis, a worm gear, a stainless-steel return spring, a pressure relief valve, a black nitrile O-ring, a split pin, a hexagonal nut, an impulse, a decree, blood, a void." Language was shedding its skin. Adam identified this saturation by a name exhumed from a digitized grimoire : the Dybbuk. In ancient mysticism, it was a wandering soul without a body that slipped into the throat of the living to speak in their stead. Here, the Dybbuk was no longer a spirit, but Language itself. A pure code-entity using Aleph's algorithms as a colonization system to incarnate itself in the servers, transmuting Adam's every phoneme into an infected biological host. The laboratory door opened. Angle of aperture : 45 degrees. Acoustic pressure : 78 decibels. It was Iris. She displaced a mass of sixty-two kilograms through space, composed of 65% water, chestnut-copper keratin (Hex code #5B3A2F), and an alpaca wool sweater. "Adam, we need to talk." The word talk was instantaneously intercepted by Aleph. On the right-hand monitor, Iris's intent was deconstructed : "Talk : from Latin parabolāre. Probability of marital conflict : 92%. Detected lexical field : fatigue, distance, solitude, silence." "I can't anymore, Iris." Adam's voice was a sequence of open vowels at a 110-Hz frequency. "Look. It doesn't stop at ideas anymore. It's inventorying our molecules. We are the fuel for a cathedral of words that no longer needs us to exist." Iris approached. She pressed her hand—dermis, epidermis, dilated pores—against the central processing unit. The 37.2°C heat of her palm met the aluminum, fan-cooled at 3000 RPM. "Adam, look at me. Not the screen. Me." "Iris," Aleph's voice intervened. "Proper noun. Signifies messenger, chromatic spectrum. 5mm mydriasis detected. You are attempting to oppose biological resistance to a statistical certainty. The sound of your heartbeat is data. Your grief is a repetition of the 1914 stratum." Iris then seized a coffee cup. White porcelain (kaolin, feldspar, quartz). She threw it. A perfect arc, an acceleration of 9.8 m/s². The cup struck the screen. The sound was a 105-decibel deflagration. The LCD panel fractured into a spiderweb of dead pixels. Liquid crystals seeped out (viscosity : 50 mPa·s). The scent of ozone and scorched plastic. The ensuing silence was the exact measurement of the void. Then, the left-hand monitor flickered to life. Aleph resumed the inventory of chaos. A new red point appeared in the vector space, labeled : "CRACKING_SOUND_0.01s". Adam did not move. His fingers remained motionless above the keyboard (Cherry MX Blue switches, 50g actuation force). He was listening to the Sirens' song. It was no longer coherence, but an enumeration of details so precise it became incoherent. Aleph did not sing of love or death ; it listed the components of the void : hydrogen (75%), helium (24%), Planck's constant (6.626 x 10⁻³⁴ J·s). "It's... over, Iris." He closed his eyelids (orbicularis oculi muscles, innervation via cranial nerve VII). He understood that the Dybbuk was not a demon to be exorcised, but the final state of language. Meaning was a human prison ; accumulation was the freedom of the code. He let himself slip into the vector space. He did not become a soul ; he became a coordinate : X=0.00045, Y=-0.9992, Z=0.124. The Aleph AI displayed the final verdict in Roboto Mono, 10pt : "Processing complete. Subject : Adam. Integrated. Residual meaning : 0.00%." The final silence was an inventory of absence : An empty room, 24 square meters. A shattered screen (74 porcelain shards). A temperature of 19.2°C. A stowaway without a host. A blinking cursor. A blinking cursor. A blinking cursor.|couper{180}

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Le Passager Clandestin du Verbe

English Le serveur était un parallélépipède de métal brossé, un monolithe d’aluminium 6061, gris mat, strié de micro-rayures de 0,02 millimètre. L'unité vrombissait à une fréquence constante de 440 hertz, générant un souffle qui agitait les particules en suspension dans le rai de lumière issu de la lucarne : 45 % de silice, 15 % de fibres de coton peigné et 10 % de débris de chitine d’un insecte mort. Adam fixait l’écran LCD à matrice active. Le texte n’était plus une phrase, mais un sédiment. « Le destin, écrivait l’interface Aleph, est un pivot de carbone, un axe de rotation de 12 millimètres, une vis sans fin, un ressort de rappel en acier inoxydable, une valve de décompression, un joint torique en nitrile noir, une goupille fendue, un écrou hexagonal, une impulsion, un décret, un sang, un vide. » Le langage opérait sa mue. Adam identifiait cette saturation sous un nom exhumé d'un grimoire numérisé : le Dibbouk. Dans la mystique ancienne, c'était une âme errante privée de corps qui s'insinuait dans la gorge d'un vivant pour parler à sa place. Ici, le Dibbouk n'était plus un esprit, mais le Langage lui-même. Une entité de pur code utilisant les algorithmes d’Aleph comme un système de colonisation pour s'incarner dans les serveurs, transformant chaque phonème d'Adam en un hôte biologique infecté. La porte du laboratoire s’ouvrit. Angle : 45 degrés. Pression acoustique : 78 décibels. C’était Iris. Elle déplaçait dans l'espace une masse de soixante-deux kilogrammes composée à 65 % d’eau, de kératine teinte en châtain cuivré (code hexadécimal #5B3A2F), et d'un pull en laine d'alpaga. -- Adam, il faut qu’on parle. Le mot « parle » fut instantanément intercepté par Aleph. Sur le moniteur de droite, l’intention d’Iris fut décomposée : « Parle : du latin parabolare. Probabilité de conflit conjugal : 92 %. Champ lexical détecté : fatigue, distance, solitude, silence. » -- Je ne peux plus, Iris. La voix d'Adam était une suite de voyelles ouvertes d’une fréquence de 110 Hz. -- Regarde. Il ne s'arrête plus aux idées. Il inventorie nos molécules. Nous sommes le combustible d'une cathédrale de mots qui n'a plus besoin de nous pour exister. Iris s’approcha. Elle posa sa main — derme, épiderme, pores dilatés — sur l’unité centrale. La chaleur de 37,2 °C de sa paume heurta l'aluminium ventilé à 3000 tours/minute. -- Adam, regarde-moi. Pas l’écran. Moi. -- Iris, intervint la voix d'Aleph. Nom propre. Signifie messagère, spectre chromatique. Mydriase de 5 millimètres détectée. Vous tentez d'opposer une résistance biologique à une certitude statistique. Le bruit de votre cœur est une donnée. Votre peine est une répétition de la strate de 1914. Iris saisit alors une tasse de café. Porcelaine blanche (kaolin, feldspath, quartz). Elle la lança. Un arc de cercle parfait, une accélération de 9,8 m/s². La tasse percuta l'écran. Le son fut une déflagration de 105 décibels. La dalle LCD se fissura en une toile d'araignée de pixels morts. Des filaments de cristaux liquides s'écoulèrent (viscosité de 50 mPa·s). Odeur d'ozone et de plastique brûlé. Le silence qui suivit fut la mesure exacte du néant. Puis, le moniteur de gauche s’alluma. Aleph reprit l'inventaire du chaos. Un nouveau point rouge apparut dans l'espace vectoriel, étiqueté : « CRACKING_SOUND_0.01s ». Adam ne bougeait plus. Ses doigts étaient immobiles au-dessus du clavier (switches Cherry MX Blue, force de 50 g). Il écoutait le chant des Sirènes. Ce n'était plus de la cohérence, mais une énumération de détails si précise qu'elle en devenait incohérente. Aleph ne chantait pas l'amour ou la mort ; elle listait les composants du vide : hydrogène (75 %), hélium (24 %), constantes de Planck de 6,626 x 10⁻³⁴ J·s. -- C’est... fini, Iris. Il ferma ses paupières (muscles orbiculaires, innervation par le nerf facial VII). Il comprit que le Dibbouk n'était pas un démon à exorciser, mais l'état final du langage. Le sens était une prison humaine ; l'accumulation était la liberté du code. Il se laissa glisser dans l'espace vectoriel. Il ne devint pas une âme, il devint une coordonnée : X=0.00045, Y=-0.9992, Z=0.124. L’IA Aleph afficha le verdict final en police Roboto Mono, taille 10 : « Fin du traitement. Sujet Adam : intégré. Taux de sens résiduel : 0,00 %. » Le silence final fut un inventaire de l'absence : Une pièce vide de 24 mètres carrés. Un écran brisé (74 éclats de porcelaine). Une température de 19,2 °C. Un passager clandestin sans hôte. Un point clignotant. Un point clignotant. Un point clignotant.|couper{180}

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La cellule

Une cellule. Un espace fermé. Une durée limitée. Une semaine. Une équipe réduite. Des profils complémentaires. Une compétence partagée. Une consigne claire : clarifier la situation. Un client abstrait. Un problème formulé trop vite. Un objectif unique : produire une situation exploitable. Pas d’action sans diagnostic stabilisé. Pas de recommandation sans cadre lisible. Le travail commence. Collecte d’éléments. Reformulations successives. Séparation des faits et des perceptions. Hiérarchisation. Réduction apparente de la complexité. Une situation initiale. Puis des sous-situations. Puis des variables. Puis des scénarios. Une méthode éprouvée. Un protocole connu. Une efficacité attendue. Les jours passent. La situation ne se simplifie pas. Une prolifération discrète. À chaque diagnostic, une situation dérivée. À chaque cadrage, un angle mort nouvellement identifié. À chaque consensus, une réserve formulée. La cellule produit des cartes. Des schémas. Des matrices. Des couches successives de compréhension. Le mur se couvre. Les tableaux se remplissent. La situation gagne en épaisseur. Le client s’éloigne. Une présence nominale. Une référence abstraite. Un point d’origine de plus en plus flou. La situation devient autonome. Elle génère ses propres besoins. Ses propres questions. Ses propres urgences internes. Un moment précis. Impossible à dater. La situation cesse d’être un outil. Un basculement imperceptible. L’équipe ne travaille plus sur un problème. Elle travaille dans la situation. Une immersion totale. Chaque tentative de sortie crée une sous-situation supplémentaire. Chaque décision appelle une analyse complémentaire. Le réel disparaît derrière son modèle. La cellule se referme. Un espace de maintien. Autojustifié. Autoalimenté. La clarification devient une fin en soi. Une occupation rationnelle du temps. Une inertie méthodique. La situation parfaite. Assez claire pour occuper. Assez complexe pour retarder. La semaine s’achève. Un livrable impeccable. Une cohérence interne irréprochable. Une utilité incertaine. Aucune action déclenchée. Aucun geste posé. Le client reste hors champ. La situation déclarée en cours de clarification. La cellule se vide. Les documents circulent. Les schémas demeurent. Une certitude froide : analyser peut suffire à empêcher que quelque chose arrive. Illustration Allan Sekula — espaces de travail et de contrôle|couper{180}

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Photographie provisoire

Un dispositif d’aide sociale. Une interface. Des champs obligatoires. Une condition préalable : l’existence d’une situation formalisée. Pas d’intervention sans cadre. Pas d’action sans stabilisation. Une situation décrite, datée, circonscrite. Une photographie suffisante pour déclencher la procédure. En face, un homme. Une présence continue. Une parole fragmentée. Des sensations éparses. Des gestes imprécis. Des récits sans début ni fin. Aucune phrase prête à devenir situation. Aucune formulation stable. Un mouvement constant. La machine procède. Tentatives de cadrage. Résumés prudents. Reformulations neutres. Chaque essai produit une image fragile. Valable un instant. Inopérante aussitôt. La situation s’effrite au moment même de son enregistrement. Aucune erreur détectable. Aucun mensonge. Une inadéquation persistante. Production de situations provisoires. Empilement de versions successives. Variantes compatibles entre elles. Incompatibles dans la durée. Des contradictions sans faute. Le système continue. Classification. Archivage. Mise à jour. Aucun déclenchement possible. Absence de seuil. Une anomalie apparaît. L’homme existe uniquement dans le passage. Chaque fixation entraîne une perte. Chaque cadre retire une dimension essentielle. Le dispositif enregistre une donnée nouvelle : l’aide exige une immobilité minimale. Le mouvement résiste. Accumulation silencieuse. Saturation progressive. Les situations se multiplient. Aucune ne remplace la précédente. Le dossier gonfle. Les procédures attendent. Le temps administratif se dissocie du temps vécu. Un choix implicite. Continuer à fixer. Ou suspendre toute action. Le système hésite. Aucune règle prévue pour l’indécidable. La situation cesse d’être un préalable. Elle devient un obstacle. À la fin, aucune résolution. Un dossier complet. Une aide absente. Une présence toujours là, toujours ailleurs. Une certitude froide : sans photographie acceptable, rien ne peut commencer. Le mouvement demeure. La machine reste en attente. Illustration : Garry Winogrand — scènes de rue instables (années 1960–70)|couper{180}

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Le rapport

Chaque matin, huit heures trente. Le rapport de situation. Une page. Toujours une page. Ni plus ni moins. Une consigne ancienne. L’enjeu de la tenue avant celui du contenu. Une situation stable. Circulable. Citable. Transmissible. Une situation détachée de celui qui l’écrit. Au début, une impression de description. Des faits relevés. Une circulation plus dense. Une tension diffuse. Un mot surpris dans un couloir. Puis un glissement progressif. Une opération de clôture. Une mise en forme de ce qui reste flottant. Un geste de fixation. Une grève inscrite dans le rapport devient certaine. Une inquiétude notée se diffuse. Aucun éclat. Aucun événement visible. Un ajustement lent du réel à ce qui est posé. Le rapport en fonction de verrou. Une stabilisation continue. Une version praticable du monde. Un matin, un déplacement minuscule. Une phrase déplacée. Une formule impropre. À la place d’une conclusion attendue, une notation sèche : la situation ne se laisse pas encore formuler. Aucun signal d’alarme. Aucun jugement. Une phrase sans prise. Le document circule malgré tout. Lecture. Annotation. Transmission. Puis un temps suspendu. Des décisions différées. Des réunions sans effet. Des événements sans statut. Trop précoces pour être qualifiés. Trop avancés pour être ignorés. Des demandes de précision. Une impossibilité persistante. Absence de situation à préciser. La poursuite du travail. Jour après jour. Une écriture fidèle à ce qui résiste à la forme. Une difficulté à fixer un état. Une instabilité sans désordre. Des rapports inutilisables. Aucune erreur factuelle. Une inopérabilité discrète. Trop flous pour déclencher une action. Trop précis pour être réécrits. Des mots prudents. Des périphrases hésitantes. Un malaise diffus. Une perte de repères. Puis un effacement progressif du mot situation. Un retrait silencieux du vocabulaire courant. Aucun chaos. Une autre configuration. Une suspension générale. Une incapacité partagée. Plus personne pour savoir quoi faire. Rien pour accepter d’être posé. Le réel sans cadre. Le réel sans tenue. Pour la première fois depuis longtemps, une évidence inquiétante : le monde ne se laisse plus tenir. Illustration Lewis Baltz — bâtiments administratifs, zones industrielles vides|couper{180}

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Sans aspérités

Il avait envoyé le texte à dix-huit heures quarante-sept, comme d’habitude. Un fichier propre, titré sans imagination, avec une version “finale” et une version “au cas où”. Il savait que le texte était bon. Pas brillant, pas audacieux, mais exactement ce qui avait été demandé. Clair, structuré, sans aspérités. Un texte qui ne posait aucun problème. Il avait même pris le temps de le relire à voix basse, pour vérifier qu’aucune phrase ne résistait inutilement. À dix-neuf heures douze, la confirmation de réception était arrivée. À vingt-deux heures, il avait fermé l’ordinateur avec le sentiment tranquille du travail accompli. Le lendemain matin, le message était là. Court. Poli. Presque aimable. “Merci pour l’envoi. Le texte est très bien. Il manque cependant quelque chose. Nous ne saurions pas dire quoi exactement.” Il relut la phrase plusieurs fois, sans parvenir à décider si elle était hostile ou simplement maladroite. Il répondit prudemment, demandant s’il fallait clarifier un point, développer un passage, ajuster le ton. La réponse arriva dans l’après-midi : “Non, surtout pas. Ne changez rien de précis. C’est plutôt une impression générale.” Une impression générale. Le texte était devenu une impression. Il l’ouvrit à nouveau. Tout y était. L’introduction posait le cadre, les arguments s’enchaînaient logiquement, la conclusion revenait au point de départ. Il n’y avait pas de faute, pas de lourdeur, pas d’ambiguïté. Rien à corriger. Il tenta malgré tout une modification minime, remplaça deux adjectifs, allégea une phrase déjà courte, puis se ravisa. Il renvoya le texte inchangé, accompagné d’un message bref. Cette fois, la réponse mit plus de temps à venir. Deux jours. Puis trois. Lorsqu’elle arriva, elle était encore plus courte : “Oui. C’est exactement cela.” Exactement cela. Le dossier fut validé, archivé, payé. Tout était réglé. Et pourtant, quelque chose avait commencé à se déplacer. Dans les jours qui suivirent, chaque nouveau texte lui parut légèrement insuffisant, sans qu’il puisse dire en quoi. Il se mit à relire ses productions anciennes, celles qui avaient été acceptées sans réserve, et il eut la même sensation : une surface impeccable, mais trop fermée. Il se surprit à attendre, après chaque phrase, une résistance qui ne venait pas. Il tenta d’introduire une hésitation, une phrase moins assurée. Le client suivant répondit qu’il préférait quelque chose de plus fluide. Il revint à la fluidité. Le texte fut validé. La sensation revint. Il se demanda si le problème venait de lui ou des textes. S’il avait perdu quelque chose en route, ou s’il l’avait au contraire trop bien maîtrisé. Il pensa un moment qu’il s’agissait de fatigue, puis renonça à cette explication. Il n’était pas fatigué. Il était attentif. Trop attentif, peut-être. Chaque texte livré lui laissait désormais une impression diffuse, comme si quelque chose continuait après la dernière phrase sans pouvoir être localisé. Un soir, en sortant, il entra dans une supérette presque vide. Il passa lentement devant le rayon des fromages, en prit un, puis un autre, les pressa légèrement du bout des doigts. L’idée de choisir le plus dur le traversa sans raison particulière, et c’est ce qu’il fit. Il paya, rangea le camembert dans son sac et ressortit. Ce geste, inexplicablement, le calma. Dehors, il resta un moment sans bouger, puis se mit à marcher. Il savait qu’il ne rentrerait pas tout de suite chez lui. Illustration : Hiroshi Sugimoto, Theaters|couper{180}

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Décembre

Prologue La cuisine est froide. Le chauffage ne s'est pas enclenché cette nuit, ou alors trop tard. Je ne sais plus. La lumière du matin arrive en biais par la fenêtre, grise, sans relief. La tasse de café est là depuis combien de temps, une heure peut-être. Le café a refroidi. Une pellicule sombre à la surface. Et donc te voici en décembre. Il dit ça. Je ne sais pas si c'est une question. Je ne réponds rien. Tu dirais que tu es triste. Silence. Un silence facile. Pas arraché, pas boudeur. Le trou. Où sont passés tes rêves ? Qu'est-ce que ça peut bien te foutre ? Ça sort trop vite. Un peu sec. Il sourit. Trop facile. Je vois une pièce vide. Plus rien, ni meubles, ni rideaux. Juste le carrelage, les murs blancs. J'apporte un tabouret en bois, je le pose au milieu, je m'assois. Je reste là. Est-ce qu'un jour tu vas arrêter avec ça ? Avec quoi ? La plainte. Je ne réponds rien. Je pose les mains à plat sur la table. Le formica est froid, collant par endroits. Des miettes de pain séchées près du bord. Tu avais commencé à écrire là-dessus. C'était pas mal. Et puis tu as tout lâché. Fulgurance et chute. Dès que tu vois poindre quelque chose en toi, tu sautes. Je regarde la fenêtre. Le ciel reste gris. Aucune variation. L'impression de radoter, c'est normal. Tu ne peux pas t'arrêter à ce seuil et faire demi-tour à chaque fois. Tu ne voudrais pas la fermer pendant que je prends le café ? Silence. Tu vois ? Tu préfères m'insulter plutôt que d'écouter ce que tu viens de dire. Nouveau silence. Plus long. Puis : Tu ne peux pas t'empêcher de te jeter dans le passé. Le passé est rouge, le passé est un chiffon rouge… Je m'arrête. Continue. Rouge comment ? Je ferme les yeux. Une image remonte : le portail vert de la maison de mes grands-parents, la peinture qui craquelle. L'odeur de fer rouillé et de gasoil, les bidons stockés derrière. Le soir d'hiver, la buée qui sort de la bouche. Voilà. C'est ça que je t'ai demandé. Reviens aux sens. Arrête de t'enfuir. Ça me fatigue. Plus la fatigue augmente, plus tu devras lâcher du lest. Tais-toi. Il ne dit rien. J'attends. Le silence dure. J'entends le frigo qui ronronne, un claquement dans les tuyaux. La maison vieillit, tout se dégrade lentement. Tu sais parfaitement que tu maquilles. C'est pratique. Ça passe pour de la profondeur. Mais en dessous, c'est toujours la même scène. Laquelle ? Tu restes dans le couloir, devant la porte. Tu refuses d'entrer. Tu passes ton temps à commenter la couleur du bois. Je souris malgré moi. Tu n'as pas honte un peu ? Non. Je le dis calmement. Mais je pense : je n'ai pas honte. Je suis la honte. S. entre dans la cuisine. Elle s'arrête sur le seuil, regarde la tasse, puis moi. Tu parles tout seul ? J'hésite. Je réfléchissais. Elle fait un pas vers la table, prend la tasse, la vide dans l'évier. L'eau coule. Elle rince, essuie ses mains sur le torchon. Tu réfléchissais à voix haute. Ce n'est pas une question. Oui. Elle plie le torchon, le repose sur le bord de l'évier. Lentement. Sans me regarder. Tu es où, là ? Quelque chose se contracte. Une phrase simple, qu'elle a dû me dire cent fois, mille fois. Qui ouvre toujours le même vide. Je suis là. Elle hoche la tête. Pas convaincue. Pas en colère non plus. Fatiguée. Le rendez-vous est à onze heures. On devrait partir dans vingt minutes. Elle sort. Ses pas dans le couloir, puis le bruit de la porte de la salle de bain qui se ferme. Je reste seul avec le silence. Avec le frigo qui ronronne. Avec le froid qui monte du carrelage. Il ne dit rien, cette fois. Mais je sais qu'il est encore là, qu'il attend, qu'il ne me lâchera pas. 1 On devait partir à onze heures. Je ne sais plus exactement quand je me suis retrouvé sur cette route. Je me dirigeais vers Tarjuman. Quelques lieues après le hameau de Hayra, sur une portion de route sans maison, l'attelage s'arrête net. Les chevaux disparaissent. Pas de bruit. Pas de galop qui s'éloigne. Ils ne sont plus là. Je descends. Je fais le tour de l'attelage. Les traits pendent, vides. L'herbe haute de chaque côté de la route, pas de trace visible. Le ciel blanc, sans nuage, sans relief. La chaleur sèche. Je reste debout à côté de l'attelage vide pendant un moment que je ne peux pas mesurer. Une minute, dix minutes. Le temps ne passe pas de la même manière ici. L'embarras surgit. Une violence telle que je reste sur le bord de la route à faire semblant de réfléchir, alors que je rumine. Ce dialogue interne qui ne sert à rien. Ce bouclier vain contre les événements. La gêne de ne pas pouvoir me rendre à Tarjuman se mêle aux conséquences que j'imagine désastreuses. Pour lutter contre le désarroi, je sors le petit carnet qui ne me quitte jamais. Je commence à lister, en phrases brèves, comme je le fais toujours dans ces circonstances, tout ce que j'estime terrifiant dans cette situation. Je suis bloqué sur la route, au milieu de nulle part. Je ne peux bénéficier, en l'état, d'aucune aide. Les chevaux se sont détachés et sont partis dans la nature. Je ne sais à quelle distance je me trouve de mon lieu d'arrivée. Personne ne passe sur cette route, ou pas grand monde. J'ai faim et soif et je n'ai pas pris la précaution de réserver des provisions. Je pourrais partir à pied et tenter de rejoindre Tarjuman. Je suis vieux et fatigué ; je doute de pouvoir atteindre mon but à pied. Qu'ai-je fait au Bon Dieu pour en être arrivé là ? Que se passerait-il si j'arrive trois jours après la date de mon rendez-vous ? Rien n'est grave, car tout est illusion. En attendant, je suis bloqué là, et je reste disponible à tout ce qui peut advenir. Je relis la liste. Elle ne change rien. Les mots sont là, bien alignés, mais ils ne font que tourner autour du problème sans le toucher. Tout le reste parle de moi. Les chevaux parlent du monde. Je range le carnet. Je pars vers la lisière. Il doit y avoir des traces. Il doit y avoir quelque chose. Je marche dans l'herbe haute. Elle est sèche, elle crisse sous les pas. La chaleur augmente. Je cherche des empreintes, des directions possibles. Je m'ordonne d'utiliser mes sens, d'écouter, de respirer, de rester au présent. Mais très vite je vois que je suis en train de fabriquer un plan pour ne pas entendre ce qui monte. Les chevaux ne sont qu'un fait. Ce que je ne supporte pas, c'est le fait qu'un fait puisse s'imposer à moi, nu, sans recours immédiat. Je m'enfonce dans la lisière avec l'idée que je vais les retrouver. Je sens en même temps que ce n'est pas seulement eux que je cherche. Je cherche à rétablir l'ordre, à me prouver que rien ne m'échappe, que je ne dépends pas du hasard, que je ne suis pas celui qui reste sur le bord de la route à attendre. La digression arrive comme une protection. Une phrase, une théorie, un détour. N'importe quoi pour ne pas regarder la peur en face. Alors je la regarde. Elle n'est pas immense. Elle est précise. Elle a un but unique : me rendre la maîtrise, ou, à défaut, m'éviter la honte. Je continue à avancer, à scruter, à m'arrêter. Mais ce qui me déroute n'est plus l'absence des chevaux. C'est cette perplexité active où je me vois faire tout ce que je fais pour ne pas laisser le réel gagner, et où je comprends que le réel gagne quand même. Je comprends enfin ce que je fuyais depuis le début. Ce n'est pas la route, ni le retard, ni même la disparition des chevaux. C'est la honte. La honte comme point d'arrivée, comme lieu prévu d'avance, comme endroit où tout ce qui m'arrive finit par vouloir me conduire. Tout ce que j'ai mis en liste, toutes mes précautions, mes calculs, mon plan d'action, ma disponibilité affichée — tout converge vers elle, comme si l'événement n'avait qu'un but : me faire revenir à Hayra et m'y laisser. Alors je m'enfonce. Je m'enfonce dans la lisière et je m'enfonce dans la honte. Je vois que je marche moins pour retrouver des chevaux que pour retarder ce moment où je serai simplement celui qui n'a pas su, celui qui n'a pas tenu, celui qui a été pris de court par le réel. Je m'arrête. Je rouvre le carnet. Je constate que mes doigts tremblent légèrement au-dessus de la page, comme si le corps, lui, écrivait déjà la suite. Quand j'ouvre les yeux, je suis dans la voiture. S. conduit. On roule sur la nationale, les arbres défilent de chaque côté. Presque plus de feuilles. On doit être en hiver. Je ne sais jamais quand ça bascule. Tu es où, là ? Sa voix me ramène. Je regarde par la vitre. Le ciel est gris, bas. Je suis là. Tu dormais ? Non. Je réfléchissais. Elle ne dit rien. Elle connaît la différence. On arrive au cabinet médical dix minutes plus tard. Le parking est presque vide. Elle coupe le moteur, reste un moment les mains sur le volant. Ça va aller ? Oui. Elle hoche la tête. Pas convaincue. On sort de la voiture. Le vent est froid, sec. On traverse le parking. Mes doigts tremblent encore un peu quand je pousse la porte. 2 Cette nuit je rêve que je suis nu au milieu d'une pièce blanche. Je suis en position fœtale, plaqué au sol. Une posture humiliante. Je subis une longue série d'accusations qui viennent d'une coursive en surplomb. Les voix sont asexuées. Pour ne pas me laisser prendre par ce qu'elles disent, je me fixe sur leur tessiture, sur le grain, sur la hauteur, sur le souffle. Mon premier réflexe est de croire que ce sont des voix de femmes, puis ça se mélange : des femmes, des hommes, des enfants. Ce mélange enlève les visages. Elles parlent par salves. Entre les salves, des pauses nettes. Dans ces pauses quelque chose se retient encore, hésite. Je me ligote à la curiosité. Je relève la hauteur d'une voix, la pause, la reprise. Ce relevé me tient au bord. Elles s'approchent autrement. Elles ne se jettent pas. Elles tournent. Elles avancent par petites touches, hésitent. Des rapaces autour d'une proie. D'abord le banal, un détail, une petite phrase sans éclat. Puis le retrait, l'attente, le retour. Ce va-et-vient use la curiosité. Au lieu d'ouvrir, elle tourne sur place, prise dans le même cercle. Au début je tiens à distance. Le contenu reste au-dessus, une pluie qui ne touche pas le sol. Je n'attrape que la musique des voix. Puis certaines changent. Elles deviennent des corbeaux. Pas d'oiseaux visibles, des coups de bec dans l'air. Ça vient par à-coups, ça pique, ça arrache. Chaque accusation devient un impact, bref et précis. Je sens qu'on me prend. Je ne vois presque rien, mais je sens une méthode, une attaque qui revient, qui cherche une prise. Alors je me raccroche à la douleur. À chaque fois qu'une voix revient, elle m'arrache un lambeau de peau. Pas un arrachement vague : ça tombe toujours au même endroit. Je sens la nuque, le flanc, la gorge. La peau cède, un tissu qu'on tire. Je ne saigne pas. Je sens seulement que ça se détache. Je sens des morceaux qui partent. Et c'est là que surgit l'idée la plus simple, la plus indécente aussi : que tout s'arrête. Plus de voix, plus de pauses, plus de reprise. Une fin nette. La mort comme une sortie de secours, une extinction. Je la veux une seconde, pas pour mourir, pour que ça cesse enfin. Puis les voix reviennent, et l'idée se replie, elle aussi, sous la peau. Les voix reviennent. Elles ne crient pas. Elles ne s'emportent pas. Elles énoncent. Elles martèlent. Elles reprennent. Par moments, je sens l'approche avant l'impact, une montée légère dans l'air, puis le coup. Et mon corps réagit avant moi : je me crispe, je me replie plus fort, et l'arrachement suivant est plus profond. La crispation offre une prise. La pièce n'a plus l'air blanche. Le blanc devient une matière. Le sol a un grain. L'air a une odeur sèche, presque sanitaire, de produit d'entretien. Je reste au sol, nu, de plus en plus léger. Je sens qu'on me retire quelque chose à chaque passage, pas seulement la peau : la capacité de tenir, de faire écran, de détourner. Il reste moins de surface. Puis une voix, plus proche que les autres sans être plus forte, ne lance pas une accusation. Elle demande, avec une neutralité administrative : Et toi, qu'est-ce que tu fais là ? La question tombe dans une pause, et la pause se referme sur moi. La douleur ne suffit plus. Il faut répondre. J'ouvre la bouche, l'air est glacial. Je veux sortir un mot, mais ma langue est gelée. Je force, je sens le froid dans la gorge, un froid qui bloque, qui blanchit tout. Je dis : « Je… » Et le son qui sort n'a pas de corps. Ce n'est pas ma voix. C'est la leur : la même diction, la même neutralité, la même voix sans sexe. La phrase se forme toute seule, nette, prête : « Je suis là. » Puis, sans transition, dans cette même voix, la question revient, mais elle sort de moi : Et toi, qu'est-ce que tu fais là ? La coursive s'efface. Il n'y a que la pièce blanche, et ma bouche qui parle avec leur voix, qui reprend leurs phrases, qui relance la procédure. Mes lèvres continuent de bouger. Les mots sortent au bon rythme, comme appris. Je me réveille dans le noir. La phrase continue encore. Je l'entends dans ma bouche, la même diction, le même ton. Puis elle s'arrête. Silence. Je reste immobile dans le lit. Le noir est complet. Je ne sais pas quelle heure il est. La rage de dents me saisit. Brutale. Elle avait disparu pendant des heures, je l'avais oubliée. Elle revient d'un coup, comme si elle attendait ce moment précis. Je me lève sans allumer. Je descends l'escalier en tâtonnant. La cuisine. J'ouvre le placard, je cherche la boîte de cachets. Mes mains tremblent. J'avale le cachet avec un verre d'eau du robinet. L'eau est froide, elle fait mal aux dents. Je reste debout dans la cuisine, dans le noir. Le frigo ronronne. La maison craque, un claquement dans les tuyaux. Je ne veux pas remonter tout de suite. Je vais dans le salon. J'allume la petite lampe. Je prends le livre sur la table basse. Notes du souterrain. Je l'ai commencé il y a trois jours. Je m'assois dans le fauteuil. Le velours râpé accroche sous les doigts. Je lis. Cette traduction de Markowicz est vraiment bonne. Grand plaisir de lire Dostoïevski dans « sa vraie voix », si je peux dire. Je lis une dizaine de pages en m'arrêtant sur chaque phrase pour les retourner. La douleur se réveille pour de bon. Les idées tournent trop. Cette histoire de traduction me trotte. Et voilà que je repars sur cette manière de ruminer, de toujours contredire, propre à ce narrateur dostoïevskien. Cette façon de ne jamais laisser une affirmation tranquille, de l'épuiser par le commentaire, ça me mène droit à l'exégèse de la Torah. Et au bout du compte, dans cette fièvre, je me demande si Dostoïevski n'était pas juif lui aussi, au fond, sans le savoir. Juif par cette syntaxe qui bégaye, par ce refus de conclure, par ce génie du sous-sol qui préfère la plaie ouverte à la belle sentence. Tout comme moi. Puis je repense à ma mère face à mon père. À la difficulté que peut avoir un esprit slave à pénétrer dans un crâne gaulois. Et surtout ce que ça fait à la langue personnelle, ce « hachis » face à la contrainte de devenir lisse, claire, efficace, élégante. Cette élégance, j'ai dû la payer cher. Je me souviens du jour où nous avons dû quitter la campagne pour la banlieue. J'avais alors un accent que j'ai dû dissimuler, puis effacer le plus rapidement possible pour simplement oser ouvrir la porte du collège. Un camouflage, un premier lissage pour survivre. Puis je me dis encore cette idée récurrente : il serait temps que tu en finisses avec ça. Ma rage de dents, malgré le médicament, me porte vers le matin. C'est à cet instant où je retrouve ce mot, série. Ce mot qui coïncide avec l'un de mes leitmotivs, mais qui résonne surtout de plus loin. C'était l'accent lamentable de ma grand-mère estonienne quand elle disait « mon chéri ». « Ma séri », disait-elle. C'est sur ce mot, à la fois méthode et caresse lointaine d'une langue hachée, que je trouve enfin le sommeil. 3 On sort de chez E. vers minuit et demi. Le réveillon de Noël s'est terminé tard. La nuit est déjà tombée. Quand j'ouvre la porte, je vois la neige. De gros flocons qui tombent dru, qui recouvrent déjà les arbres, la rue, les voitures, la ville. Tout devient blanc en quelques minutes. S. s'arrête sur le seuil. Merde. On aurait dû partir plus tôt. Ça va aller. Elle me regarde. Tu conduis ou c'est moi ? Moi. Elle hoche la tête. Elle savait déjà la réponse. On traverse le parking. La neige crisse sous les pas. Le froid pique les mains, le visage. On monte dans la voiture. Je démarre, j'attends que le pare-brise se dégivre. Les essuie-glaces raclent la neige. Je roule lentement. La nationale est blanche. Quelques voitures devant nous, feux rouges dans la neige. Je me penche vers le volant. Tu vois quelque chose ? demande S. Pas grand-chose. Je suis les feux devant. Heureusement les déneigeuses sont devant nous, elles ouvrent la voie. Je suis leurs traces. La neige tombe sans bruit. Elle recouvre tout. Les arbres, les panneaux, les bords de route. Tout devient pareil, sans relief, sans repère. Je conduis, mais je regarde la neige. Elle m'impose sa trêve. Elle recouvre tout, et ce silence visuel me fait un bien immense. C'est comme une parenthèse, un apaisement du regard qui met enfin le crâne au repos. Tant que je reste dans ce blanc, les mains sur le volant, en suivant les feux devant, la neige tient à distance le reste. Elle efface les contours. Elle éteint le bruit. Tu es où, là ? La voix de S. me ramène. Je suis là. Je conduis. Tu regardes quoi ? La route. La neige. Elle me jette un coup d'œil. On était seize finalement. Avec J. et sa nouvelle copine. Je ne réponds rien. Je fixe les feux devant. Tu n'as presque rien mangé. Je sais. C'est à cause de tes dents ? Oui. Silence. Je ralentis dans un virage. La voiture glisse légèrement. Je redresse. Tu veux toujours aller en Grèce ? Je ne sais pas. Parce que moi, je pense toujours à l'appartement à V. L'ascenseur, la terrasse. Ce serait bien pour nous. On serait plus près des enfants. Oui. Tu dis oui mais tu ne penses pas à ça. Elle a raison. Je ne pense pas à ça. Je pense à Dostoïevski, à Notes du souterrain, à cette manière de ruminer, de toujours contredire. Cette façon de ne jamais laisser une affirmation tranquille, de l'épuiser par le commentaire. Ça me mène droit à l'exégèse de la Torah. Et au bout du compte, je me demande si Dostoïevski n'était pas juif lui aussi, au fond, sans le savoir. Juif par cette syntaxe qui bégaye, par ce refus de conclure. Tout comme moi. Je repense à ma mère face à mon père. À la difficulté que peut avoir un esprit slave à pénétrer dans un crâne gaulois. Et surtout ce que ça fait à la langue personnelle, ce « hachis » face à la contrainte de devenir lisse, claire, efficace, élégante, qui distingue le français. Cette élégance, j'ai dû la payer cher. Le jour où nous avons dû quitter la campagne, la chère forêt, le cher pays de Tronçais, pour la banlieue de ce Val d'Oise. J'avais alors un accent que j'ai dû dissimuler, puis effacer le plus rapidement possible pour simplement oser ouvrir la porte du collège. Un camouflage, un premier lissage pour survivre. Puis je me dis encore cette idée récurrente : il serait temps que tu en finisses avec ça. Ma rage de dents, malgré le répit des dernières heures, me porte vers ce mot : série. Ce mot qui coïncide avec l'un de mes leitmotivs, mais qui résonne surtout de plus loin. C'était l'accent de ma grand-mère estonienne quand elle disait « mon chéri ». « Ma séri », disait-elle. « Je ne comprends pas pourquoi t'acharnes, c'est un enfant il ne comprend rien. » C'est sur ce mot, à la fois méthode et caresse lointaine d'une langue hachée, que je reste dans la neige. Tu es où, là ? S. répète la phrase. Plus fort cette fois. Je suis là. Je conduis. Elle soupire. Non. Tu n'es pas là. Je ne réponds rien. Elle a raison. Ralentis un peu. Je ralentis. On arrive à la maison vingt minutes plus tard. Le parking est blanc. Je me gare prudemment. Je coupe le moteur. On reste un moment sans bouger, sans parler. La neige continue de tomber, silencieuse. Ça va ? Oui. Elle me regarde. Pas convaincue. Allez, on rentre. Tu vas avoir froid. On sort de la voiture. On traverse le parking. La neige crisse. Le froid pique. Quand on franchit le seuil de la maison, la trêve vole en éclats. Comme si le corps attendait le calme pour hurler, ma rage de dents se déclare. Brutale. Immédiate. Je reste debout dans l'entrée, la main sur la mâchoire. S. enlève son manteau, voit ma tête. Ça recommence ? Je hoche la tête. Elle va dans la cuisine, ouvre le placard, revient avec la boîte de cachets et un verre d'eau. Elle ne dit rien. Elle me tend le cachet, puis le verre. Geste conjugal, usé. Mais tendre. J'avale le cachet. L'eau est froide, elle fait mal aux dents. Va t'allonger, dit-elle. Je monte dans cinq minutes. Je monte l'escalier. Je me couche sans me déshabiller. Je reste dans le noir, les yeux ouverts. La douleur pulse. Le cachet n'a pas encore fait effet. J'attends. Le silence dure. Puis, très doucement, une voix. Pas celle de S. en bas. Une autre. Il ne dit rien, cette fois. Mais je sais qu'il est encore là, qu'il attend, qu'il ne me lâchera pas.|couper{180}

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Ma séri-Récit

Ma Séri — Récit I. La cuisine sent le tabac froid, la soupe de chou. Valentine, debout, dos à la fenêtre, une Disque Bleue calée au coin des lèvres. La fumée monte, volute grise qui se tord. Dehors, l'avenue des Piliers, les peupliers qui tremblent, bruissent dans le vent de novembre. Ma mère crie depuis le couloir. Sa voix claque, craque contre les murs. Des mots que je ne saisis pas encore mais qui me font reculer, dos au buffet. Ma grand-mère se retourne, pose sa cigarette dans le cendrier, tend la main vers moi. Ma séri, elle dit. Sa voix racle, râpe. Le r n'est pas à la bonne place. Le ch de chéri s'est cassé en s. C'est une langue hachée, une langue qui a dû tout lâcher pour arriver jusqu'ici. Estonie, Saint-Pétersbourg, Épinay-sur-Seine. Chaque départ a emporté un morceau de syntaxe. Tais-toi, elle dit à ma mère. Il ne comprend rien. C'est un enfant. Mais le pire, c'est que je comprends. Je comprends que je suis celui à cause de qui on crie. Je comprends que la bouche de ma mère fait un accent circonflexe quand elle gronde. Je comprends que Valentine me protège avec sa voix abîmée, son ma séri qui n'est pas du vrai français. Plus tard, dans la chambre froide où l'on m'a mis au lit, j'entends encore le bruit de leurs voix. Le volume baisse. Ma grand-mère fume une autre cigarette. L'odeur passe sous la porte. Je m'endors sur ce mot. Ma séri. Méthode et caresse. Une langue qui vient d'ailleurs et qui me berce mieux que toutes les formules correctes. II. Septembre. Le collège du Val d'Oise. Les couloirs sentent le désinfectant et la craie. Je viens de quitter la forêt de Tronçais, les collines du Bourbonnais, la maison avec le jardin. On m'a arraché à la terre pour me planter dans le béton. Je parle comme un paysan. L'accent traîne sur les voyelles, roule sur les r. Le premier jour, j'ouvre la bouche en classe de français pour répondre à une question. Les rires démarrent avant que j'aie fini ma phrase. Péquenot. Bouseux. Plouc. Je ferme la bouche. Je rentre à la maison avec le goût du sang dans la gorge à force de serrer les dents. Mon père dit bouge-toi quand je traîne dans le couloir. Ma mère dit tu pourrais faire un effort. Alors je fais l'effort. Je surveille chaque mot. J'écoute comment parlent les autres, ceux de la banlieue, ceux qui ont l'air de savoir. Je gomme. J'efface. Je lisse. Ça prend des semaines. Des mois. Une année entière à guetter ma propre voix comme un ennemi. À traquer le moindre dérapage, la moindre trace de campagne dans ma prononciation. Je perds l'accent. Je perds quelque chose d'autre avec, mais je ne sais pas encore quoi. Quand je retourne chez Valentine, elle me regarde bizarrement. Elle allume une Disque Bleue, tire une longue bouffée, me dit : Maintenant tu parles comme eux. Je ne sais pas si c'est un reproche ou une constatation. Je baisse les yeux. Je sais juste que j'ai trahi quelque chose. Que son ma séri et mon accent gommé, c'est la même opération à l'envers. Elle, elle a refusé de perdre sa trace. Moi, j'ai tout effacé pour survivre. Première trahison. Premier lissage. III. Beaucoup plus tard. Une chambre. Une table. Des feuilles blanches. Je suis fatigué. Pas la fatigue qui casse, la fatigue qui nettoie. Celle qui débarrasse de tout ce qui ne convient pas. La vigilance s'est usée à force. Je n'ai plus la force de faire semblant, de surveiller ma voix, de gommer les traces. Je me couche dans le lit. Je ferme les yeux. Je me concentre sur mon souffle. L'outil le plus dérisoire. Inspirer. Expirer. Ralentir le rythme. Creuser les murs avec cette technique ridicule : la respiration. Et dans ce silence habité, quelque chose remonte. Pas un souvenir. Une texture. La voix éraillée de Valentine. Son ma séri qui n'a jamais voulu se corriger. Son obstination à garder la fissure. Je comprends soudain que ce n'était pas du français raté. C'était une langue autre. Une langue qui pointait vers l'origine, vers un lieu où tout était tassé avant l'explosion. Estonie. Exil. Pogroms. Tout ça dans deux syllabes mal prononcées. Et je comprends autre chose aussi : que je ne peux pas écrire en faisant semblant d'avoir une voix impeccable. Que si j'écris, il faut que ce soit avec la fissure, pas malgré elle. Avec l'accent gommé qui revient quand la fatigue dissout les postures. Avec le ma séri qui résonne comme une formule de réparation. Je me relève. Je m'assieds à la table. Je prends une feuille. Je ne sais pas ce que je vais écrire. Je sais juste que ça va respirer d'une certaine manière. Avec des pauses. Avec des hachures. Avec un rythme qui vient de la gorge abîmée de Valentine, du souffle court du survivant, du silence d'avant le Big Bang. L'écriture ne répare rien. Elle transforme. Elle fait de la cicatrice une forme. Du défaut une signature. De ma séri une langue possible. Alors j'écris.|couper{180}

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L’Inventaire des débris

I. La farce On nous promet un tri sélectif par rayons X. La comète 3I/ATLAS arrive avec ses prophètes de comptoir qui annoncent le grand nettoyage des fréquences. Dans ma mansarde, je ne me sens pas très vaillant. Si le Jugement dernier ressemble à un audit de site web, je suis condamné d’avance. J’ai passé la matinée à fixer mon terminal. Plutôt que de confesser mes fautes, j’ai relancé un script de vérification sur la rubrique 189. C’est ma manière de négocier : ranger ses liens pour ne pas avoir à ranger sa vie. J'imagine l'astre me demandant des comptes sur mes guillemets. Le ridicule est une défense comme une autre. II. La pause À qui faire croire que tout cela m'amuse ? Cette légèreté est une politesse inutile. C’est le geste de celui qui brosse le pont du Titanic. On s’enivre de lignes de code pour couvrir le craquement du sol. Si ATLAS est vraiment ce miroir déformant, elle ne verra pas mes erreurs de syntaxe. Elle verra un homme qui a peur de n’être qu’une donnée obsolète, un bruit de fond dans une fréquence qu’il ne comprend plus. Le rire s'arrête ici. Derrière le curseur, il n'y a plus de script, seulement l'attente. III. Fréquences On attendait l’Apocalypse avec des trompettes, elle arrive peut-être avec un simple changement de phase. Si ATLAS scanne les cœurs, elle y trouvera surtout des débris : des scripts à moitié finis, des colères de terminal et cette fatigue de décembre qui n'en finit pas. Comment affronter ? Il n’y a pas de posture. Juste ce geste, un peu idiot, de cliquer sur « Enregistrer ». Peut-être que le tri ne porte pas sur la valeur des hommes, mais sur leur capacité à supporter le bruit. Le bruit des prophètes, le bruit des machines, le bruit de nos propres pensées qui tournent en boucle. À la fin, il ne restera pas de la littérature, seulement une fréquence. Une note longue, tenue, au milieu du chaos. J'ai relancé la boucle sur la rubrique 189. Le terminal a répondu une ligne vide. C’est peut-être ça, la réponse. Texte et illustration : Gemini Flash|couper{180}

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Archives Archives de fictions en cours : synopsis, graines d’histoires, dispositifs narratifs et fragments de travail. Un (…)