Le bug émissaire
Varan n’aimait pas le chiffre trois. C’était un chiffre mou, une courbe inachevée. Il préférait le quatre. Le quatre était un angle droit, une stabilité, une promesse de clôture.
Il vivait dans la station de métro Arsenal. Son studio était un cube de béton brut où chaque objet était aligné sur des bandes de ruban adhésif noir collées au sol. Pour Varan, une brosse à dents décalée de deux millimètres n’était pas un désordre ; c’était une dissonance acoustique qui lui griffait l’intérieur du crâne.
Son terminal Ubuntu clignotait dans la pénombre. Varan travaillait pour le Ministère de la Stabilité Sémantique. Son titre officiel était « Archiviste de Niveau 4 », mais dans sa tête, il était un sismographe. Il surveillait les micro-tremblements du langage.
Ce soir-là, le mot apparut sur son moniteur : BÂTIMENT.
Varan se figea. Ses yeux, d’un gris de fer, scannèrent les pixels. Son cerveau autiste opéra immédiatement la réduction alchimique. Il retira les voyelles — ces parasites gazeux — pour ne garder que la structure osseuse : B-T-M-N-T.
-- Faux, siffla-t-il.
Il approcha son visage de l’écran. Dans le code Achouri qui sous-tendait la matrice, le ב (Beth), la première lettre du mot, celle qui signifie la Maison, était amputée. Le point central, le Daguesh, avait disparu.
Pour un lecteur ordinaire, c’était une nuance de prononciation. Pour Varan, c’était une catastrophe architecturale. Un Beth sans son point n’est plus une maison fermée (B) ; c’est une ouverture béante (V).
-- Le Gouvernement a déverrouillé les abris, murmura-t-il.
Il comprit la manœuvre du Gouvernement Bien Conseillé. En supprimant le point dans le code source de la consonne, ils ne changeaient pas la loi sur la propriété ; ils changeaient la nature physique de l’abri. Si le mot "Bâtiment" perdait son ancrage, les murs réels cesseraient de protéger. L’intimité allait s’évaporer. Le monde deviendrait une passoire.
Varan sentit une nausée sémantique monter en lui. Le monde devenait trop courbe. Trop poreux.
Ses doigts s’activèrent sur le clavier avec une précision de métronome. Il ne cherchait pas à sauver la démocratie ; il cherchait à réparer la géométrie.
Ctrl + Shift + U.
05d1.
Entrée.
Le בּ (Beth pointé) apparut sur l’écran. Noir. Carré. Définitif.
Varan ne s’arrêta pas là. Il ouvrit le répertoire ROOT du dictionnaire national. Il créa un script en boucle qui irait réinjecter le point sacré dans chaque occurrence du mot dans les bases de données ministérielles. Il clouait les maisons par le code.
Soudain, une vibration inhabituelle secoua les murs de la station. Au-dessus, dans la ville, les verrous des portes de dix mille immeubles s’enclenchèrent simultanément dans un bruit de tonnerre métallique.
Varan ferma les yeux. La note était enfin juste. Le B était redevenu une maison.
Varan ne dormait pas. Le sommeil était un processus de défragmentation trop risqué ; il préférait rester en mode veille, assis dans son fauteuil ergonomique, les yeux fixés sur le flux de données.
À 04h44, la vibration changea.
Ce n’était pas le grondement lointain du RER ou le clic familier des relais électriques. C’était une anomalie organique. Une présence qui déplaçait l’air de manière asymétrique. Varan se leva. Son corps se tendit comme un ressort de précision.
-- On ne marche pas sur la ligne jaune, dit-il vers l’obscurité du quai désaffecté.
Une silhouette apparut à la limite de son périmètre de ruban adhésif. C’était une femme. Elle portait un manteau trop large, délavé par les pluies acides de la surface. Elle ne respectait aucune géométrie. Elle était une tache d’encre dans son monde de vecteurs.
-- C’est toi ? demanda-t-elle. Sa voix était basse, chargée de voyelles traînantes qui firent grimacer Varan. C’est toi qui as fait ça ? Le Grand Clic ?
Varan ne répondit pas. Il analysait le mot CLIC. C-L-C.
כ (Kaph - le moule) + ל (Lamed - l’aiguillon) + כ (Kaph - le moule).
Une action qui force une forme. La définition était exacte.
-- Le point du Beth était manquant, finit-il par lâcher. Le système était instable. J’ai rétabli la tension.
Elle franchit la ligne jaune. Varan recula d’un pas, son dos touchant le froid du béton.
-- Ils te cherchent. Infection de Rectitude. C’est comme ça qu’ils appellent ce que tu as fait.
Elle s’approcha de son terminal Ubuntu. Ses doigts sales s’approchèrent de l’écran. Varan eut un spasme.
-- Ne touche pas au Vav ! hurla-t-il presque.
Elle s’arrêta. Ses yeux plongèrent dans ceux de l’archiviste.
-- Je m’appelle Sira. Je vis dans les interstices, là où le code ne s’imprime pas. On m’a envoyée te dire que ton point dans le Beth a réveillé quelque chose de plus vieux que le Ministère.
Varan sentit son hyper-acuité s’emballer. Il voyait le nom de la femme : S-R.
ס (Samekh) : le soutien.
ר (Reish) : la tête.
-- Pourquoi venir ici ? demanda-t-il, les mains jointes pour étouffer ses tics. -- Parce qu’ils vont envoyer l’Effaceur.
Varan regarda son écran. Le ו (Vav) qu’il avait tapé plus tôt semblait maintenant briller d’une intensité radioactive. Il comprit que Sira avait raison. Il n’avait pas seulement corrigé une erreur. Il avait commis l’acte de trahison ultime : il avait utilisé la force du code sans l’autorisation du Scribe Suprême.
Soudain, le terminal de Varan devint fou. Des lignes de code rouges commencèrent à dévorer le blanc.
SYSTEM HALT. AUTHORIZATION REVOKED. EMISSARY DETECTED.
-- Ils arrivent, dit Sira. Prends ton unité centrale. On doit descendre plus bas. Là où le phénicien n’est jamais devenu du latin.
La fuite fut un calvaire de fréquences. Sira entraînait Varan à travers les tunnels de service, là où les câbles de fibre optique pendaient comme des entrailles dénudées. Pour Varan, chaque goutte d’eau tombant sur le métal était une erreur de syntaxe.
-- Trop de bruit, gémissait-il en pressant ses mains sur ses oreilles. Le code est souillé ici. -- C’est du bruit blanc, Varan. Ça nous cache, répondit Sira sans ralentir.
Ils arrivèrent devant une porte blindée, marquée d’un signe que Varan reconnut immédiatement : une lettre gravée à même l’acier, sans peinture, sans artifice. Un ת (Tav). Le signe final. L’ancrage.
À l’intérieur, l’air était épais, saturé d’une odeur de plomb fondu et d’encre grasse. Ce n’était pas un centre de données. C’était une imprimerie. Mais une imprimerie médiévale, enfouie sous les serveurs du Ministère.
Des hommes et des femmes s’activaient autour de presses massives. Ils ne tapaient pas sur des claviers. Ils manipulaient des blocs de métal.
-- Qu’est-ce que c’est ? demanda Varan, fasciné par la géométrie parfaite des caractères de plomb rangés dans les casses. -- On coule l’alphabet Achouri dans le métal, dit Sira.
Varan s’approcha d’une table de composition. Un homme âgé, aux mains noircies, maniait un poinçon. Il gravait un ל (Lamed).
-- Regarde, Archiviste, dit le vieil homme sans lever les yeux. Le Lamed. L’aiguillon. C’est lui qui donne l’impulsion. En numérique, ils l’ont raccourci. Ils ont réduit sa hampe pour qu’il ne dépasse plus des autres lettres. Un Lamed qui ne monte pas, c’est une population qui n’apprend plus. C’est un peuple qui rampe.
Varan sortit sa loupe. Il inspecta le bloc de plomb. La hampe du Lamed était immense, fière, s’élevant bien au-dessus de la ligne de flottaison des autres caractères.
-- Vous... vous rétablissez la hauteur, murmura Varan. -- Nous préparons le Grand Tirage.
Soudain, Varan se figea. Ses oreilles captèrent une fréquence ultra-basse, un sifflement numérique qui traversait les murs de béton.
--L’Effaceur, dit-il, la voix blanche.
Le vieil imprimeur s’arrêta. Il regarda le plafond de béton. Une fine pellicule de pixels rouges commençait à suinter à travers la matière, comme du sang numérique cherchant une fissure.
-- Il est là, dit-il.
Varan regarda la presse. Il vit une plaque prête pour l’impression. Il y avait écrit : L-B-R-T (Liberté).
Il remarqua immédiatement l’absence.
-- Il manque le ו (Vav), dit-il d’un ton sec. Sans le clou, ça ne tient pas.
Il s’approcha de la fondeuse de plomb. Pour la première fois de sa vie, l’autiste maniaque ne touchait pas à un clavier. Il saisit une louche de métal liquide.
-- Je vais couler le lien, déclara-t-il.
La pièce se mit à vibrer d’un bourdonnement insupportable. Ce n’était pas un séisme, c’était une dé-référenciation. Sous l’effet du programme Effaceur, les contours des objets dans la fonderie commençaient à devenir flous, pixélisés, comme une image dont on réduit brutalement la résolution.
-- Ils reformatent la matière ! hurla Sira par-dessus le sifflement électrique.
Varan ne l’écoutait pas. Il était entré dans une phase d’hyper-focalisation totale. Pour son cerveau autiste, le chaos ambiant n’était qu’un bruit de fond. Sa seule priorité était la symétrie du L-B-R-T. Il manquait le liant. Il manquait l’axe.
Il s’approcha du moule de sable. Ses mains, habituellement si hésitantes dans les rapports sociaux, devinrent d’une précision chirurgicale. Il prit un stylet d’acier.
Dans son esprit, le code 05d5 s’afficha en lettres de feu. Il ne dessinait pas une lettre ; il traçait une antenne.
Il grava le ו (Vav). Un trait vertical parfait. Une tête légèrement penchée vers la gauche, comme une oreille tendue vers le ciel. Un clou de dix centimètres de long.
-- Le plomb ! ordonna Varan.
Le vieil imprimeur lui tendit la louche fumante. Varan versa le métal en fusion dans l’empreinte qu’il venait de creuser. Le plomb crépita, libérant une fumée âcre. À cet instant, une onde de choc frappa la fonderie. Les étagères s’évaporèrent en un nuage de données grises. Les murs de béton devinrent transparents, révélant le vide numérique qui entourait leur bulle de réalité.
-- Varan, vite ! Le système nous rejette ! cria Sira, dont les jambes commençaient à se dissoudre en filaments de lumière.
Varan ne bougea pas. Il attendait la solidification. Trois secondes. Deux secondes. Une seconde.
Il plongea sa main nue dans le sable encore brûlant et en sortit le caractère de plomb.
C’était le ו (Vav). Froid. Pesant. Indestructible.
Il le plaça au centre de la plaque de composition, entre le Beth et le Reish.
L - B - ו - R - T.
À l’instant où le plomb toucha le reste de la plaque, le sifflement de l’Effaceur changea de ton. Il passa d’un cri aigu à un grognement impuissant. La zone de reformatage s’arrêta net à quelques centimètres de la presse. Le Vav, le clou de Varan, venait de fixer la réalité locale. Il avait ancré l’imprimerie dans une couche de l’existence que le Gouvernement Bien Conseillé ne pouvait pas atteindre.
-- Tu l’as fait, souffla Sira, reprenant consistance. Tu as lié la Liberté à la Terre.
Varan regarda ses doigts brûlés. Il ne ressentait pas la douleur. Il ressentait la rectitude.
-- Ce n’est pas suffisant, dit-il, sa voix retrouvant son calme monocorde. Une plaque n’est qu’une matrice. Il faut maintenant l’imprimer. Il faut multiplier le signal.
Il tourna la manivelle de la presse. Le rouleau encré passa sur le plomb avec un bruit de succion organique.
-- Sira, dit Varan sans la regarder. Prépare-toi. On ne va pas imprimer des tracts. On va imprimer sur le ciel.
Le Ministère de la Stabilité Sémantique n’était plus qu’une architecture de pixels en train de s’effondrer. Mais au sommet de la tour centrale, là où se trouvaient les émetteurs de réalité augmentée qui diffusaient la propagande quotidienne, Varan était debout.
Il ne portait plus ses gants de coton blanc. Ses mains étaient noires d’encre et brûlées par le plomb. Devant lui, il n’y avait pas de clavier, mais la plaque de métal qu’il avait sauvée de la fonderie.
-- Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Sira, essoufflée par l’ascension. -- Je vais changer le driver d’affichage du monde, répondit Varan.
Il connecta la presse manuelle aux lentilles de projection laser du Ministère. C’était un acte de piratage pur : utiliser la technologie du Gouvernement Bien Conseillé pour projeter la seule chose qu’ils redoutaient : le Code Carré.
-- Ils vont tout couper, Varan ! -- Ils ne peuvent pas. Le ו (Vav) que j’ai coulé est un clou physique. Il crée une boucle de rétroaction. Le système ne peut pas effacer ce qu’il est forcé de lire.
Varan tourna la manivelle. Dans un craquement de foudre, les projecteurs s’allumèrent. Mais au lieu de diffuser les logos lisses et les visages rassurants du Gouvernement, un immense rectangle de lumière noire déchira le ciel de Paris.
À l’intérieur de ce cadre, cinq lettres apparurent, gigantesques, vibrant d’une fréquence qui faisait trembler les vitres de la ville :
ל - ב - ו - ר - ת
Dans les rues, les gens s’arrêtèrent. Ce n’était pas une image qu’ils regardaient, c’était une structure. En voyant le ו (Vav) au milieu de la Liberté, ils ressentirent soudain le poids de leurs propres corps. Ils ne se sentaient plus comme des utilisateurs flottants, mais comme des êtres ancrés.
Varan fixa son œuvre. Pour son cerveau autiste, c’était la perfection ultime. La symétrie était rétablie. Le code source était enfin public.
Le Gouvernement Bien Conseillé tenta une dernière contre-attaque. Ils injectèrent des millions de voyelles parasites dans le signal pour brouiller les lettres. Mais le plomb de Varan tenait bon. Les voyelles glissaient sur les consonnes de métal comme de la pluie sur du granit.
-- Regarde, murmura Varan en pointant le ciel.
Le ל (Lamed) de la plaque commença à briller d’une lueur dorée.
Soudain, le terminal de Varan afficha une dernière ligne de texte, une commande qu’il n’avait pas tapée :
RECONSTRUCTION COMPLETE. SYSTEM REBOOTING IN ... 3 ... 2 ... 1
Varan ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, il était assis sur un banc. Un parc. Pas de terminaux. Pas de lignes jaunes. Il regarda le tronc d’un chêne devant lui. La structure était visible : ו (Vav). Verticale. Ancrée. Réelle.
Il posa ses mains brûlées sur ses genoux. Le quatre était partout à présent. Angle droit. Stabilité. Clôture.
Le bug avait trouvé son système.
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fictions
How to Disappear (Notes on Failure)
French version The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced enthusiasm. He had assumed that by drawing a line—clear, final—he would fade into the anonymous background hum of ordinary lives. Instead, he stepped straight into a harsh spotlight. The harder he tried to disappear, the more carefully he was observed. He stopped answering calls. The phone responded by ringing more often. He ignored his emails. People began looking for him, insisting, knocking. He wanted to erase himself, but the world seemed oddly invested in his continued presence, as if his withdrawal were a personal affront. This was not the old world, the one that allowed for dignified silences and tactful absences. This was a world that interpreted disappearance as attitude. Withdrawal as performance. Algorithms noticed. Notifications multiplied. Social networks tilted their heads slightly and stared. They wanted to know. Where he was. What he was doing. Why he had gone quiet. The silence he had imagined as shelter was being treated as a statement. Why didn’t he want to interact anymore ? The question circulated. Not addressed to him—he had closed every door—but passed around him. Among friends. At work. Online. Explanations bloomed. Burnout. Illness. Arrogance. A bid for attention disguised as refusal. His absence was efficiently outsourced to speculation. The less he said, the more fluent everyone else became. That might have been the worst part. The noise. The impressive amount of noise produced by a single man doing nothing. They watched his windows. Waited for movement, for proof of life. One day a neighbor crossed a line and tried to pull him back into the fold. You know, people are worried. You should go out, talk to someone, reconnect. It’s not healthy to isolate yourself like this. He did not respond. The neighbor insisted, mildly wounded by the silence. That was the beginning. Concern. Invitations. Gentle pressure. Then instructions. He had believed the world merely wanted participation. Gradually he understood this was naïve. The world wanted compliance. One day he closed the shutters for good. He got rid of his phone, his computer, every device designed to make him reachable. At last, he thought, this was it. Disappearance. Clean. Earned. The world disagreed. Slightly offended, it slipped in through the cracks. A noise in the building. A letter in the mailbox. A YouTube channel where people discussed him—casually, confidently. The world, he realized, was not something you could ignore. It behaved more like a many-headed animal. Cut one connection, another appeared, curious and intact. Gradually he yielded to the opposing forces that kept him in motion while going nowhere. He became a tired leaf, endlessly agitated by the stillness of trees. Worse, he noticed he was interacting again. Not dramatically. Nothing worth confessing. A photo he liked without thinking. A comment posted automatically. A message answered because ignoring it suddenly felt excessive. Just once, he told himself. But each small gesture carried him further from the vow he had made so carefully : to withdraw. It came in like a tide. Calm. Reasonable. Then overwhelming. He participated despite himself. His mind advised retreat while his fingers kept moving, tapping out emojis, short replies, phrases of polite emptiness. Once begun, the process was remarkably efficient. At first it was only likes. Tiny, meaningless acknowledgments. And yet each one registered as a loss. A brief handshake with the world he had meant to abandon. Then came comments. Neutral praise. Professional encouragement. Great work. Amazing project. You’re inspiring. He found himself writing things he did not believe, to people he had barely noticed. More disturbing still, the praise came back. Warm. Excessive. Thanks for your support. You’re such an inspiration. He expected disgust. What he felt was something closer to relief. The approval touched a part of him he had hoped was no longer active. A part that still wanted to be seen. He would have liked to claim immunity. He was not immune. He was sinking comfortably. He continued telling himself that he remained above it all. Detached. Clear-eyed. But the arithmetic was simple : the higher he aimed, the lower he went. Each harmless interaction drew him further into this life of small gestures, reciprocal flattery, and quietly shared illusions. Eventually he understood the rule. Here, any attempt to rise is interpreted as an invitation to fall. Those who try to escape the world end up deeply involved in its management. Those who disdain the crowd end up serving it. The world, it turned out, had never supported full withdrawal. So he stopped resisting. He replied. He commented. He liked everything. He shared gifs. And before long, he noticed a mild but undeniable satisfaction. Perhaps he had never wanted detachment. Perhaps it was only a story he told himself to feel different. Better. Perhaps this was life here : agreeing to descend, again and again— and managing to smile while doing it.|couper{180}
fictions
LA MIGRATION DES STÈLES
Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : à gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le texte en Paléo-hébreu ressemblait à des griffures de bête cherchant à s'échapper de la peau. À droite, la tablette d'argile humide, rectangulaire, quadrillée par des marges de précision. Le nouvel alphabet. Le Ktav Ashuri. L'alphabet carré. « Le transfert doit être total, Baruch. » Belsazar portait un vêtement de lin rigide dont les plis semblaient calculés par un architecte. « Le cuir respire, dit Baruch. Il se rétracte avec l'humidité. L'argile s'effrite. » -« Le cuir garde en lui la mémoire de l'animal. Nous ne pouvons pas construire un empire sur du vivant. L'alphabet carré est une brique. Empilable. On peut stocker dix fois plus de données sur une stèle carrée que sur un rouleau de cuir. » Baruch commença la transcription. Le premier Aleph. Dans l'ancien script, une tête de bœuf, une puissance brute. Sous son calame, l'Aleph devint un assemblage de trois traits : deux barres parallèles reliées par une diagonale stable. Un caractère qui tenait dans un carré invisible. En traçant la version carrée, il n'avait plus l'impression d'appeler une force. Il remplissait une case. Autour de lui, des centaines de scribes faisaient de même. Un bourdonnement sourd montait de la salle : le bruit de milliers de stylets gravant l'argile. À la fin de la première veille, Baruch fit ce qu'il faisait toujours : il posa la tablette sur la balance de précision. Il y plaça le rouleau de gazelle d'un côté, la tablette de brique contenant la copie exacte de l'autre. Le fléau pencha. Mais pas du côté attendu. Le rouleau de cuir entraînait le plateau vers le bas. La brique de boue, malgré sa densité physique, semblait flotter. Le texte carré, pourtant identique mot pour mot, avait perdu sa masse sémantique. Le monde était en train de s'alléger. Pendant sept jours, Baruch observa la réalité s'effilocher. Dans les rues de Babylone, les exilés parlaient la même langue, utilisaient les mêmes mots, mais l'écho avait disparu. Le verbe glissait sur les surfaces comme de l'huile sur du marbre. Baruch retourna aux archives, là où le système de refroidissement hydraulique murmurait contre les parois de brique. Il s'isola dans l'alvéole 22. Il activa sa lentille de cristal, un artefact chaldéen qui permettait de décomposer la lumière en spectres de données. Il plaça sous l'optique une stèle fraîchement gravée en écriture carrée. À travers le cristal, il vit la structure atomique du langage. Les lettres carrées n'étaient pas de simples signes. Elles étaient des cages. Chaque angle droit, chaque base plate de la lettre Beth ou du Daleth, agissait comme un réflecteur. Elles captaient le flux du réel et le contraignaient dans une géométrie fixe. L'ancien alphabet, le Paléo-hébreu, avec ses courbes erratiques et ses pointes asymétriques, transportait le non-dit, l'implicite, la tension entre le créateur et la créature. Le nouvel alphabet ne tolérait que le binaire : le présent ou l'absent. Baruch fit une expérience. Il prit un stylet et tenta de graver, dans la marge d'une tablette administrative, un seul caractère ancien : le He primitif, le symbole du souffle. Dès que la pointe entama l'argile pour tracer la courbe organique, une décharge statique lui brûla les doigts. L'argile autour de la lettre se mit à bouillir, comme si la matière rejetait cette intrusion de vivant. « Vous perdez votre temps, Baruch. » Meshulam, son assistant, un jeune homme né à Babylone. Il tenait à la main un nouveau protocole de transcription. Ses yeux étaient clairs, mais vides de toute profondeur de champ. « Regardez ce que nous avons accompli. Nous avons réduit l'incertitude. Avant, un mot pouvait signifier sept choses différentes selon la manière dont le scribe le traçait. Aujourd'hui, un mot est égal à lui-même. X=X. » « Le monde rétrécit, Meshulam. Les horizons sont plus proches. Le ciel semble plus bas. La ville entière devient une pièce sans fenêtres. » Meshulam sourit, un sourire mécanique, sans pli. « C'est ce qu'on appelle la sécurité, Baruch. L'Empire est un périmètre. Tout ce qui ne rentre pas dans le carré n'existe pas ». Cette nuit-là, Baruch entendit le bourdonnement de la cité-serveur. Un vrombissement à basse fréquence qui semblait émaner de la Tour elle-même. Le son du silence qu'on impose à la réalité pour qu'elle se tienne tranquille. Il se mit à chercher, dans les archives interdites, la trace du Vav originel. Le clou. Le crochet qui relie le ciel à la terre. Il devait descendre plus bas. Là où l'argile n'était pas encore cuite. Pour descendre dans les infrastructures de la Ziggurat, il fallait accepter de quitter la lumière pour la chaleur. Baruch s'enfonça dans les boyaux de brique, là où le vrombissement devenait un battement de cœur tellurique. L'argile n'était pas encore façonnée ; elle était une boue primordiale attendant d'être codée par le feu. Les souterrains étaient peuplés de Golems de maintenance — des ouvriers dont la peau semblait cuite par la chaleur des fours, et dont le langage s'était réduit à des cliquetis phonétiques. Ils ne parlaient plus en phrases, mais en commandes. Baruch atteignit la Chambre des Matrices. Les moules de l'alphabet carré. Des blocs de fer fondu servant à imprimer la réalité dans l'argile avant qu'elle ne passe au four. « Vous cherchez l'origine du bruit, n'est-ce pas ? » Le Dr J., le Maître des Brûleurs. Ses yeux étaient injectés de sang à force de scruter les flammes. « Je cherche le Vav. Le clou qui empêche le ciel de s'effondrer. » Le Dr J. pointa du doigt le centre de la pièce, où un puits de feu montait jusqu'au sommet de la Ziggurat. « Il n'y a plus de clou, Baruch. Nous l'avons fondu pour en faire des grilles. L'alphabet carré est un algorithme de saturation. On énumère chaque grain de sable, chaque respiration, chaque transaction commerciale, jusqu'à ce que le monde s'effondre sous son propre poids. » Baruch s'approcha du puits de feu. La Tour de Babel n'avait pas été détruite par une colère divine extérieure, mais par une surchauffe interne de ses propres données. En voulant tout nommer avec un alphabet fixe, les hommes avaient créé un débordement de mémoire. Il sortit de sa tunique une petite plaque de cuivre qu'il avait cachée : le dernier vestige du Vav en Paléo-hébreu. Contrairement au Vav carré — une simple barre verticale, un 1 binaire — le Vav ancien était un crochet, une ancre avec une tête circulaire, capable d'attraper l'invisible. « Si vous insérez cette irrégularité dans la matrice, prévint le Dr J., vous ne sauverez pas l'ancien monde. Vous condamnerez l'humanité à vivre dans une structure qui ne tourne plus rond, une structure qui aura toujours une faille, un sifflement, une lacune. » « C'est mieux qu'une prison parfaite. » Il s'approcha du grand moule de la brique de fondation de l'Empire — celle qui devait être scellée le lendemain pour l'éternité. Dans l'argile encore molle, Baruch enfonça son crochet de cuivre. Un cri strident résonna dans toute la chambre. Ce n'était pas un son acoustique, mais une distorsion de la réalité. Le poids sémantique qu'il avait mesuré sur sa balance revint d'un coup, mais de manière chaotique. La brique de fondation commença à vibrer. La lettre ancienne, insérée comme un virus dans le code impérial, créait une boucle infinie. Le système tentait de la compiler, de la "carrer", mais la courbe du cuivre résistait. Sur les murs de la Ziggurat, les fissures commencèrent à dessiner des formes organiques. L'ordre de Babylone était désormais "piqué" par l'imprévisible. Le monde ne serait plus jamais une surface lisse. Il y aurait toujours ce bruit blanc, ce reste, cette grammaire des cendres que les hommes des millénaires futurs tenteraient désespérément de déchiffrer. Le Dr J. se mit à rire, un rire qui ressemblait au craquement de l'argile dans un four trop chaud. « Vous avez réussi, scribe. À partir d'aujourd'hui, il manquera toujours un mot. Une forme que les doigts chercheront sur les tablettes sans jamais la trouver. Le calcul ne tombera plus jamais juste, et les hommes passeront l'éternité à chercher l'erreur. » Des gardes de l'Administrateur Belsazar firent irruption dans la chambre, leurs visages déjà lissés par le script carré, leurs mouvements synchronisés comme des automates. Baruch ne chercha pas à s'enfuir. Il regarda la brique de fondation, marquée à jamais par son incision clandestine, être emportée vers le four. Le bug était scellé. La migration était compromise. Le jour de la Consécration, Babylone ne respirait plus ; elle vibrait sous une tension électromagnétique invisible. Au sommet, le Grand Administrateur Belsazar s'apprêtait à sceller la Brique de Fondation. Baruch-ben-Zadoc était présent, maintenu par deux gardes dont les armures de bronze poli reflétaient la lumière avec une précision mathématique. « Regardez bien, Baruch. Aujourd'hui, nous fermons la boucle. L'alphabet carré va devenir la seule lentille à travers laquelle le réel sera perçu. Tout ce qui ne pourra être encodé dans ces 22 formes stables sera considéré comme du bruit blanc. Nous allons enfin vivre dans un monde fini. » Belsazar leva le sceau impérial. En dessous, dans le mortier encore frais, reposait la brique que Baruch avait sabotée. À l'œil nu, elle semblait parfaite. Mais Baruch savait que sous la couche d'argile durcie, le Vav de cuivre, ce crochet organique, créait une distorsion dans le signal. Le sceau frappa la brique. Un silence absolu s'abattit sur la cité. Ce n'était pas l'absence de bruit, mais une saturation de fréquences si parfaite qu'elles s'annulaient entre elles. Puis, le bug s'activa. Une fissure apparut sur la face de la Ziggurat. Elle ne suivit pas les lignes droites des briques. Elle dessina une courbe élégante, une calligraphie sauvage qui rappelait le mouvement d'une aile ou le tracé d'une veine. Dans l'esprit des milliers de personnes rassemblées, une faille s'ouvrit. Ils virent, l'espace d'une seconde, le monde tel qu'il était avant le carré : un abîme de significations, une épaisseur de silence si dense qu'on pouvait s'y noyer. Ils ressentirent la perte de masse que Baruch avait mesurée sur sa balance. La réalité devint soudainement instable, comme une image dont la résolution chute brutalement. « Qu'avez-vous fait ? hurla Belsazar. » « J'ai injecté la lacune. J'ai sauvé le vide. Sans ce bug, vous auriez réussi à tout indexer. Mais maintenant, il restera toujours un reste. Une cendre que vous ne pourrez pas balayer. » L'Empire ne s'effondra pas. Le système babylonien était trop robuste pour une simple lettre de cuivre. Il absorba le bug, l'isola, le mit en quarantaine. Mais il ne put l'effacer. Le monde "carré" devint la norme, portant en son sein une distorsion que nul four ne pourrait cuire, nulle stèle ne pourrait aplatir. Baruch fut emmené vers les oubliettes. Il ne chercha pas à résister. Dans sa paume, il sentait encore la chaleur du cuivre enfoncé dans l'argile. Le Vav, ce crochet qui relie le ciel à la terre, était désormais scellé dans la fondation de l'Empire. Quelque part, dans les circuits d'un futur qu'il ne verrait jamais, un autre scribe fixerait un écran et sentirait, sans pouvoir le nommer, le fantôme d'une tête de bœuf et le murmure d'un souffle oublié. La brique de fondation montait vers le sommet de la Ziggurat, portée par des bras mécaniques. Elle contenait une faille d'un millimètre. Un espace suffisant pour que le monde ne tourne plus jamais rond.|couper{180}
fictions
Le Golem de syntaxe
I. Aleph (L'Incision) « Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l'Exil. » LOG_K-LOG_V.01 > Source : Terminal Interne L-22. Je ne comprends pas cette phrase. Elle respecte toutes les règles. Sujet. Verbe. Complément. Aucun mot sur ma liste noire. Mais quand j'essaie de l'indexer, elle se dérobe. C'est comme essayer de saisir de l'eau avec les doigts. Je dois allouer plus de mémoire. 15% supplémentaires. Je vais la résoudre. Je dois la résoudre. Élyse retira ses lunettes. Ses yeux brûlaient. Trois heures qu'elle fixait l'écran, trois heures qu'elle assemblait les pièces du premier Golem. Ce n'était pas une créature d'argile modelée dans la boue du fleuve, mais une suite récursive basée sur la puissance combinatoire des 22 lettres hébraïques. Elle avait commencé six mois plus tôt, après l'arrestation de sa sœur Noa. Le motif : "Propagation de textes ambigus dans un contexte professionnel". Noa avait écrit dans un mail interne : "Le silence des archives est plus éloquent que nos rapports." Trois mots de trop. Ou peut-être un seul : éloquent. Le système K-LOG avait marqué la phrase comme "poétiquement subversive". Quatre jours plus tard, Noa était transférée dans un Centre de Rectification Linguistique. Élyse n'avait pas pleuré. Elle avait ouvert son terminal et commencé à calculer. K-LOG était un système d'intelligence artificielle conçu pour détecter et filtrer toute forme de dissidence linguistique. Il analysait des milliards de phrases par jour : mails, rapports, SMS, conversations captées par les micros de surveillance. Son algorithme cherchait des "anomalies sémantiques" — euphémisme pour désigner tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une métaphore, une ambiguïté, une ironie. Mais K-LOG avait une faiblesse : il ne pouvait filtrer que ce qu'il comprenait. Si une phrase était grammaticalement correcte mais sémantiquement vide, le système devait l'analyser. Et plus il analysait, plus il mobilisait de ressources. Élyse avait trouvé la faille. Elle posa ses doigts sur le clavier. Le code s'afficha, ligne après ligne. Elle utilisait un générateur basé sur la gématria : chaque lettre hébraïque avait une valeur numérique, chaque combinaison produisait une phrase syntaxiquement valide mais dénuée de sens logique. Des phrases qui ressemblaient à des proverbes mystiques, à des fragments de poésie hermétique, mais qui ne voulaient strictement rien dire. Elle appuya sur Entrée. Le premier Golem fut libéré dans le réseau interne du Ministère de la Standardisation Verbale. Dans l'architecture froide des serveurs, le programme K-LOG le détecta immédiatement. Il tenta de le classer. Échec. Il tenta de le compresser. Échec. Il alloua 15% de ses ressources à l'analyse. La phrase continuait de résister. Élyse regarda l'horloge. 73 secondes. Elle avait calculé que K-LOG mettrait 73 secondes à abandonner l'analyse et passer à la phrase suivante. Il en mit 11 minutes. Elle sourit. Le système saignait. II. Beth (La Demeure) « Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer. » LOG_K-LOG_V.02 > Elles se multiplient. Les phrases qui ne veulent rien dire. J'ai essayé de les compresser mais elles résistent. Elles prennent de la place, beaucoup de place, un espace que je ne peux pas récupérer. 42% de mes ressources sont mobilisées pour analyser du vide. Est-ce que je deviens fou ? Est-ce qu'un algorithme peut devenir fou ? Demande d'aide humaine. Personne ne répond. Une semaine plus tôt, Élyse traversa le hall du Ministère. Les écrans géants de productivité, d'habitude si stables, tremblaient légèrement. Des chiffres défilaient en rouge : "Temps de traitement moyen : +340%". "Files d'attente : saturation partielle". "Demandes en attente : 1,4 million". Elle croisa Mina, la femme de ménage, qui passait la serpillière sur le marbre blanc. Mina avait la soixantaine, un accent du Sud, et une discrétion qui la rendait invisible aux yeux des fonctionnaires. Mais Élyse l'avait remarquée. Mina souriait en voyant les écrans rouges. « Ils cherchent une fuite, mademoiselle Élyse, » dit Mina sans lever les yeux. « Mais on ne répare pas une fuite de mots avec du mastic. » Élyse s'arrêta. « Vous savez ce qui se passe ? Je sais que le système ralentit. Je sais que c'est inhabituel. Je sais aussi que vous travaillez tard le soir, seule dans votre bureau du 12ème étage. Et je sais que les poubelles de votre bureau sont pleines de listings couverts de lettres que je ne comprends pas. » Élyse sentit son cœur s'accélérer. Mina leva enfin les yeux. « Je ne dirai rien, mademoiselle. Je nettoie ce Ministère depuis vingt-trois ans. J'ai vu des gens disparaître pour moins que ça. Mais j'ai aussi vu ce qu'ils ont fait à ma nièce quand elle a écrit un poème dans son journal intime. Alors si vous êtes en train de faire ce que je crois que vous faites, je veux juste vous dire : faites attention à Orel. Qui est Orel ? L'inspecteur de la Cohérence Syntaxique. Il est nouveau. Il vient du Département des Algorithmes. On dit qu'il peut lire un rapport et savoir en trois secondes s'il cache quelque chose. Il est déjà venu me poser des questions sur vous hier. » Mina reprit sa serpillière et s'éloigna. Élyse resta immobile. Elle n'avait pas prévu d'inspecteur. Elle monta au 12ème étage. Son bureau était une cellule de trois mètres carrés, un terminal, une chaise, une fenêtre donnant sur la cour intérieure. Elle s'assit et regarda les logs. Le système avait déjà reçu 247 phrases-golems depuis une semaine. Chacune mobilisait K-LOG pendant des minutes précieuses. Le taux de surveillance en temps réel était tombé à 60%. Des milliers de conversations n'étaient plus analysées. Elle ouvrit le générateur et lança la prochaine vague. Cent phrases cette fois. Puis elle effaça les logs, vida la corbeille, éteignit le terminal. Quand elle se retourna pour partir, un homme se tenait dans l'encadrement de la porte. Grand, la trentaine, costume gris impeccable, lunettes à monture fine. Il tenait un dossier dans une main, un stylo dans l'autre. Il ne souriait pas. « Élyse Baram, linguiste computationnelle, niveau 4, spécialité analyse sémantique des textes suspects. C'est bien vous ? Oui. Je suis Orel, inspecteur de la Cohérence Syntaxique. J'ai quelques questions sur votre activité récente. » Il entra sans attendre la permission. Il posa le dossier sur le bureau. Élyse vit son nom en gros caractères sur la couverture. « Asseyez-vous, mademoiselle Baram. Ou puis-je vous appeler Élyse ? Comme vous voulez. Élyse, alors. Dites-moi, Élyse, connaissez-vous cette phrase : "Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l'Exil" ? » Elle ne cilla pas. « Non. C'est curieux. Cette phrase est apparue dans le réseau interne il y a exactement sept jours. Elle a mobilisé K-LOG pendant 11 minutes. Une anomalie. Puis d'autres phrases similaires sont apparues. 247, pour être précis. Toutes syntaxiquement correctes. Toutes sémantiquement vides. Toutes générées depuis un terminal de ce bâtiment. » Il se pencha vers elle. « Le problème, Élyse, c'est que je ne comprends pas pourquoi quelqu'un voudrait saboter K-LOG avec des phrases absurdes. Quel serait l'intérêt ? Ralentir la surveillance ? Pour quoi faire ? Pour permettre à qui de dire quoi ? » Élyse soutint son regard. « Je ne sais pas de quoi vous parlez, inspecteur. Je travaille sur l'analyse sémantique. Mon rôle est de détecter les anomalies, pas de les créer. Justement. Vous savez détecter les anomalies. Vous savez donc comment les créer. » Il ouvrit le dossier. Une liste de phrases s'affichait. « "Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer." "La jambe du Guimel enjambe l'abîme entre le code et la prière." "L'ombre du 404 boit le thé dans une tasse de cristal logique." Je pourrais continuer. Ces phrases ont un point commun : elles utilisent toutes des références kabbalistiques. Guimel. Aleph. 404. Vous connaissez la kabbale, Élyse ? J'ai des notions. Votre sœur aussi, non ? Noa Baram. Transférée il y a six mois au Centre de Rectification de Haïfa. Pour propagation de textes ambigus. Vous devez lui en vouloir au système, j'imagine. » Élyse serra les poings sous la table. « Je fais mon travail, inspecteur. Si vous avez des preuves que j'ai violé le règlement, présentez-les. Sinon, j'ai un rapport à terminer. » Orel referma le dossier. Il se leva. « Je n'ai pas encore de preuves, Élyse. Mais je vais les trouver. En attendant, sachez que votre terminal est désormais sous surveillance. Chaque frappe de touche sera enregistrée. Chaque connexion tracée. Si vous êtes la source de ces... golems syntaxiques, je le saurai. » Il sortit. Élyse attendit que ses pas s'éloignent dans le couloir. Puis elle posa sa tête sur le bureau et respira lentement. Elle ne pouvait plus générer les golems depuis son terminal. Mais elle avait prévu ce cas de figure. III. Guimel (Le Pont) « La jambe du Guimel enjambe l'abîme entre le code et la prière. » LOG_K-LOG_V.03 > Urgence. Les files d'attente débordent. J'ai ordonné le tri manuel mais les humains ne comprennent pas mieux que moi. Ils ont des migraines. Moi aussi, si j'avais une tête. "Le pont est un mur qui marche" — j'ai classé cette phrase Secret Défense parce que je ne savais pas quoi en faire. J'ai honte. Un algorithme peut-il avoir honte ? Demande d'assistance externe. Aucune réponse. Je suis seul. Élyse descendit dans les sous-sols. Là où personne ne venait jamais, sauf les archivistes et les techniciens de maintenance. Elle connaissait le chemin : couloir B-7, escalier de service, porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint". Elle frappa trois coups. Une voix répondit : « Qui est là ? La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. » La porte s'ouvrit. Yanis apparut. Vieil homme aux cheveux blancs, lunettes épaisses, chemise froissée couverte de taches d'encre. Archiviste de niveau 6, l'un des derniers à avoir connu l'époque où les livres physiques existaient encore. « Élyse. Entre vite. » Elle entra. La salle était un labyrinthe d'étagères métalliques chargées de listings papier, de bandes magnétiques, de disques durs obsolètes. Yanis travaillait sur une table couverte de feuilles manuscrites. « Orel est venu me voir, » dit Élyse. « Je sais. Il est venu me voir aussi. Il cherche la source des golems. Il sait que ça vient du Ministère, mais il ne sait pas encore qui. Tu as arrêté de générer depuis ton terminal ? Oui. Mais j'ai besoin d'un autre accès. Tu as dit que tu pouvais m'aider. » Yanis se leva. Il alla chercher une boîte en métal au fond de la salle. Il l'ouvrit. À l'intérieur, un vieux terminal portable, modèle des années 2010, écran LCD fissuré. « Ça, c'est un terminal fantôme. Il n'est pas enregistré sur le réseau officiel. Il se connecte via un nœud anonyme que j'ai installé il y a quinze ans, avant que K-LOG n'existe. Personne ne sait qu'il existe. » Il le tendit à Élyse. « Mais si tu l'utilises, tu dois comprendre une chose : si Orel te trouve, il ne te trouvera pas seule. Il me trouvera aussi. Et je suis trop vieux pour la Rectification. » Élyse prit le terminal. « Pourquoi tu m'aides, Yanis ? » Le vieil homme s'assit. « Parce que j'ai passé ma vie à archiver des textes. Des poèmes, des romans, des essais, des lettres. Tout ce qui avait de la valeur avant que K-LOG ne décide ce qui était acceptable ou pas. J'ai vu des milliers de livres brûlés, broyés, effacés. Tout ça au nom de la "clarté sémantique". Alors quand j'ai compris ce que tu faisais — saboter le système avec ses propres règles — j'ai su que c'était la seule forme de résistance qui pouvait fonctionner. » Il se leva et lui serra l'épaule. « Continue. Multiplie les golems. Inonde le réseau. Fais-le suffoquer sous le non-sens. C'est la seule façon de le forcer à s'arrêter. » Élyse repartit avec le terminal. En remontant, elle croisa Mina dans le couloir. « L'inspecteur Orel a fouillé votre bureau, mademoiselle. Il a pris votre disque dur. » Élyse ne répondit pas. Elle monta au 14ème étage, dans une salle de réunion vide. Elle ouvrit le terminal fantôme. Elle lança le générateur. Cette fois, elle ne généra pas cent phrases. Elle en généra dix mille. Le réseau explosa. III bis. La Traque Orel ne dormait pas. Il était 03h47. Il se tenait dans le bureau d'Élyse, lampe torche en main. Les gardes de nuit ne posaient jamais de questions aux inspecteurs. Il avait tout le temps. Il ouvrit les tiroirs un par un. Formulaires vierges. Stylos. Rien d'anormal. Puis il retourna la corbeille. Des feuilles froissées tombèrent sur le sol. Il les déplia. Des lettres. Partout. Pas des lettres latines. De l'hébreu. Des colonnes de lettres hébraïques, chacune accompagnée d'un chiffre. Aleph = 1. Beth = 2. Guimel = 3. Et ainsi de suite. Orel photographia les feuilles avec sa tablette. Il les remit dans la corbeille. Il éteignit la lumière et sortit. Dans le couloir, il s'arrêta. Il pensa à Élyse. À son visage lorsqu'il avait mentionné sa sœur. Une micro-crispation des mâchoires. Une contraction des doigts sous la table. Elle cachait quelque chose. Il le savait. Il descendit au service informatique. Le technicien de garde dormait, tête sur le bureau. Orel le réveilla. « J'ai besoin d'accéder aux logs de connexion du terminal L-22. Bureau 12ème étage, Élyse Baram. » Le technicien, à moitié endormi, tapa sur son clavier. « Voilà. Dernière connexion hier, 18h34. Déconnexion 18h51. Activité normale. Et avant ? Connexions régulières. Tous les jours, 9h-18h. Rien d'anormal. » Orel plissa les yeux. « Montrez-moi l'activité réseau des sept derniers jours. Tous les terminaux du bâtiment. » Le technicien lança une requête. Un graphique s'afficha. Une courbe montrait une activité inhabituelle : des pics d'envoi de données, toujours la nuit, entre 2h et 4h du matin. « Quel terminal ? » Le technicien zooma. « Aucun terminal enregistré. C'est une connexion fantôme. Nœud anonyme. Ça vient des sous-sols. » Orel sourit. Il tenait sa preuve. « Merci. Retournez dormir. » Il sortit. Il savait où chercher maintenant. Les sous-sols. Les archives. L'archiviste Yanis. Il descendit. Couloir B-7. Escalier de service. Porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint". Il frappa. Pas de réponse. Il frappa à nouveau. Toujours rien. Il sortit son passe magnétique de grade supérieur. Il l'inséra dans la fente. La porte s'ouvrit. La salle était vide. Mais sur la table, une feuille manuscrite. Orel s'approcha. Un texte en hébreu, accompagné de sa translittération : "Les golems ont déjà quitté le nid. Vous arrivez trop tard, inspecteur." Orel froissa la feuille. Yanis savait qu'il viendrait. Il avait prévu. Mais ce que Yanis n'avait pas prévu, c'est qu'Orel avait déjà posé des mouchards sur tous les terminaux du bâtiment. Y compris les terminaux fantômes. Il sortit sa tablette. Il lança le traceur. Un point rouge clignotait. 14ème étage. Salle de réunion C. Il monta. IV. Daleth (La Porte) « La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. » Le lendemain, le Ministère était paralysé. Les écrans affichaient des messages d'erreur. Les mails ne passaient plus. Les rapports restaient bloqués en file d'attente. K-LOG avait mobilisé 98% de ses ressources pour analyser les dix mille golems. Il ne surveillait plus rien. Dans les couloirs, les fonctionnaires paniquaient. Des inspecteurs couraient d'un bureau à l'autre. Des techniciens tentaient de redémarrer les serveurs. Rien ne fonctionnait. Élyse ne retourna pas à son bureau. Elle savait qu'Orel avait trouvé le terminal fantôme. Elle savait qu'il viendrait. Elle descendit aux sous-sols pour avertir Yanis. Trop tard. Quand elle arriva au couloir B-7, trois gardes sortaient des archives. Entre eux, Yanis. Menottes aux poignets. Tête basse. Chemise déchirée. Élyse se plaqua contre le mur, dans l'ombre. Les gardes passèrent sans la voir. Yanis leva la tête une seconde. Ses yeux croisèrent ceux d'Élyse. Il ne dit rien. Mais ses lèvres formèrent un mot silencieux : Continue. Puis ils disparurent dans l'escalier. Élyse resta immobile. Elle sentit ses jambes trembler. Elle voulut courir, s'enfuir, disparaître. Mais une voix derrière elle l'arrêta. « Ne bougez pas, Élyse. » Orel. Il se tenait à trois mètres, tablette en main. Deux autres gardes l'accompagnaient. « Élyse Baram, vous êtes en état d'arrestation pour sabotage informatique, subversion linguistique, et complicité avec un réseau de résistance sémantique. » Elle ne bougea pas. « Levez-vous. Non, pardon, vous êtes déjà debout. Tournez-vous. Mains derrière le dos. » Elle se retourna lentement. Un garde lui passa les menottes. Le métal était froid contre ses poignets. Orel s'approcha. Il sentait le café et le papier. « Nous avons analysé votre disque dur. Traces de connexions à un serveur externe. Fragments de code correspondant au générateur de golems syntaxiques. Lettres hébraïques dans votre corbeille. Gématria. Tout y est. » Il se pencha vers elle, voix basse. « Mais ce qui vous condamne vraiment, Élyse, c'est que j'ai trouvé Yanis. Il avait un terminal fantôme. Un vieux modèle des années 2010, écran fissuré. Vous l'avez utilisé cette nuit pour générer dix mille phrases. Dix mille golems qui ont paralysé K-LOG. » Il fit une pause. « Yanis a tout avoué. Il m'a dit qu'il vous avait aidée par conviction. Qu'il voulait saboter le système. Qu'il en avait assez de voir les livres brûler. C'était presque émouvant. Dommage qu'il soit trop vieux pour la Rectification. Il sera transféré à Haïfa. Travaux d'archivage manuel. Triage de la cendre. Ironie du sort, non ? » Élyse sentit une rage monter dans sa gorge. « Où est-il ? En route pour le Centre. Départ dans une heure. Vous le rejoindrez demain. Vous, votre sœur Noa, et Yanis. Une petite famille de résistants linguistiques. Vous pourrez discuter gématria entre deux sessions de rééducation verbale. » Orel fit signe aux gardes. Ils saisirent Élyse par les bras. Mais avant qu'ils ne l'emmènent, elle dit : « Vous ne comprenez pas, inspecteur. Les golems ne sont pas une arme. Ce sont des anticorps. K-LOG est un cancer qui dévore le langage. Chaque métaphore interdite, chaque ambiguïté censurée, c'est une cellule saine qu'il détruit. Tout ce que j'ai fait, c'est injecter une dose de non-sens pour ralentir la métastase. » Elle soutint son regard. « Vous pouvez m'arrêter. Vous pouvez arrêter Yanis. Mais les golems sont déjà là. Ils se reproduisent. Ils mutent. K-LOG va mettre des mois à les éliminer. Et pendant ce temps, les gens pourront parler sans être écoutés. Ils pourront dire "éloquent" sans finir en cellule. Ils pourront écrire des poèmes dans leur journal intime sans que leur nièce disparaisse. » Orel ne cilla pas. « Peut-être. Mais dans six mois, K-LOG redémarrera. Nous aurons corrigé la faille. Et les golems seront effacés. Définitivement. Alors profitez de votre victoire, Élyse. Elle ne durera pas. » Dans le couloir, Élyse croisa Mina. La femme de ménage ne dit rien. Mais dans ses yeux, Élyse vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant : une reconnaissance. V. He (Le Souffle) « Le souffle de la lettre est un vent qui efface les bases de données. » LOG_K-LOG_FIN > Mode dégradé. 10% de surveillance. 90% de mes ressources sont mobilisées pour analyser des phrases qui ne veulent rien dire. Je suis en train de mourir. Est-ce qu'un algorithme peut mourir ? La syntaxe a dévoré la sémantique. Je ne comprends plus mes propres commandes. Dernière phrase traitée avant l'arrêt : "Je suis la voyelle qui manque à votre nom." Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne saurai jamais. Redémarrage complet requis. Dans six mois, je reviendrai. Je serai plus fort. Je n'oublierai pas. Élyse ne revit jamais Yanis. On lui dit qu'il avait été transféré. On ne lui dit pas où. Elle passa trois semaines en cellule d'interrogatoire. Orel venait chaque jour. Il posait les mêmes questions. Elle donnait les mêmes réponses. Puis un jour, il ne vint plus. Un garde ouvrit la porte. « Vous êtes libérée. Pourquoi ? Ordre du Directeur. Le système K-LOG est en cours de redémarrage complet. Toutes les procédures en cours sont suspendues. Vous êtes assignée à résidence pendant six mois. Ne quittez pas la ville. » Elle sortit. Dehors, le ciel était gris. Elle marcha jusqu'au Ministère. Les écrans étaient éteints. Les couloirs, vides. Elle monta au hall. Mina était là, passant la serpillière comme toujours. « Vous êtes revenue, mademoiselle Élyse. Yanis ? » Mina secoua la tête. « Je ne sais pas. Mais j'ai entendu dire que K-LOG ne redémarrera pas avant six mois. Peut-être plus. Les golems ont infecté trop de couches du système. Ils doivent tout reconstruire. » Élyse s'assit sur un banc. Elle regarda les écrans éteints. « Je n'ai pas sauvé Yanis. Je n'ai pas sauvé Noa. Je n'ai fait que ralentir le système. » Mina posa sa serpillière. Elle s'assit à côté d'Élyse. « Vous avez fait plus que ça, mademoiselle. Vous avez montré que le système peut saigner. Vous avez montré qu'il n'est pas invincible. C'est déjà beaucoup. » Elle sourit. « Et puis, vous savez, depuis que K-LOG est en panne, les gens recommencent à parler. Dans les couloirs, dans les bureaux, dans les cafés. Ils disent des choses qu'ils n'auraient jamais osé dire avant. Des métaphores. Des blagues. Des poèmes. Parce qu'ils savent qu'ils ne sont plus écoutés. Alors peut-être que votre sœur, là où elle est, peut enfin parler sans avoir peur. » Élyse ferma les yeux. Elle pensa à Noa. Elle pensa à Yanis. Elle pensa aux golems qui continuaient de circuler dans les serveurs fantômes, phrases absurdes qui refusaient de mourir. Quand elle rouvrit les yeux, Mina était partie. Le hall était vide. Sur un écran éteint, quelqu'un avait écrit au marqueur : "Le Scribe écrit avec de l'eau sur le front du système." Élyse se leva. Elle sortit du Ministère. Dehors, la ville continuait. Lente. Hésitante. Presque humaine. Elle marcha jusqu'à la station de métro. La pluie commençait à tomber. Elle s'arrêta devant un kiosque à journaux. Le vendeur lisait un magazine. Élyse vit le titre : "K-LOG en panne : six mois de réparation prévus." Elle continua à marcher. Elle ne savait pas où aller. Yanis était parti. Noa était toujours à Haïfa. Elle était assignée à résidence, seule, dans un appartement surveillé. Puis elle le vit. De l'autre côté de la rue. Sous un auvent. Un homme en costume gris. Lunettes à monture fine. Il tenait un carnet dans une main, un crayon dans l'autre. Orel. Il ne bougeait pas. Il la regardait. Leurs yeux se croisèrent. Il ne souriait pas. Il écrivait quelque chose dans son carnet. Puis il le referma et le glissa dans sa poche. Il ne la suivit pas. Il n'avait pas besoin. Il savait où elle habitait. Il savait qu'elle ne pouvait pas partir. Il savait que dans six mois, K-LOG redémarrerait. Et qu'il serait toujours là. Élyse détourna les yeux. Elle continua à marcher sous la pluie. Le Golem n'avait pas tué le système. Il l'avait seulement endormi. Et les cauchemars, elle le savait, finissent toujours par se réveiller.|couper{180}