Working Note : Writing to Live (or at Least to Try)
Il faudrait commencer par un chiffre, ou par un rêve. Peut-être les deux sont la même chose. Dix cents le mot pour les premiers milliers de mots, puis huit cents ensuite. Je l’ai vu noir sur blanc, dans les submission guidelines de Clarkesworld. Dix cents ! C’est presque obscène quand on le compare à la maigre enveloppe qu’une revue française glisse, parfois, dans une enveloppe craft. Dix cents multiplié par deux mille, par trois mille, ça donne assez pour payer un mois de loyer, quelques factures, un peu de nourriture. Et tout ça pour ce que je fais déjà chaque nuit : écrire.
Mais aussitôt que je calcule, je sens le piège. Ce n’est pas si simple. Ils ne prennent qu’un texte sur cent. Une machine triant les manuscrits, ou pire, des humains épuisés lisant en diagonale, jugeant en trois phrases si votre texte vaut quelque chose. Ce n’est pas seulement une affaire d’argent, c’est une question de survie littéraire. Être choisi par eux, ce serait une légitimation, un tampon invisible sur le front : « publiable ».
Alors je cherche. Je fouille internet. Je liste les noms des grandes revues : Asimov’s Science Fiction, Fantasy & Science Fiction, Clarkesworld, Lightspeed, Strange Horizons, Uncanny. Certaines existent depuis les années cinquante, d’autres sont nées avec le web. Toutes reçoivent des centaines, parfois des milliers de textes par mois. Et toutes promettent la même chose : un paiement « pro rate », si vous êtes dans les élus.
Je recopie les règles. Je m’en fais un petit cahier. Police standard, pas de fantaisie typographique, pas d’italiques forcées. Double interligne. Pas de PDF. Nom du fichier : NomTitre.docx. Toujours la même liturgie. Et une phrase qui revient partout : No simultaneous submissions. Pas le droit d’envoyer le même texte à deux revues. C’est le contraire du jeu de hasard : vous misez sur une seule case, et le temps de réponse peut durer des semaines, parfois des mois.
Je note quelques consignes précises : -- Uncanny Magazine : « We want passionate, emotional, experimental SF/F. Stories that hurt and heal. Max 6000 words. Pay rate : 0.12 $/word. » -- Strange Horizons : « We’re particularly interested in stories from traditionally marginalized voices. Length : under 5000 words. Pay rate : 0.10 $/word. » -- Asimov’s : « Short stories up to 20 000 words. Pay rate : 8–10 cents/word. Looking for character-driven SF. »
Tout est clair, net, balisé. Comme si l’univers littéraire pouvait se résumer à un tableau Excel.
Le plus étrange, c’est de découvrir à quel point les thèmes sont déjà programmés. On ne veut plus de vampires, ni de loups-garous, ni de quêtes à la Tolkien. On veut du climat, des diasporas, des corps mutants, des IA sensibles. J’écris tout ça dans le cahier, comme si c’était une loi physique. Le futur est déjà écrit, balisé, codifié. Moi, Français un peu à côté, je devrais entrer dans cette danse, glisser mes phrases dans ces cases comme dans un formulaire administratif.
Et pourtant, au détour d’une page, je tombe sur une précision : We are looking for strong voices. Une voix forte. Voilà. Tout est dit. Ce n’est pas le thème, ce n’est pas la longueur. C’est la voix. Mais comment traduire ma voix en anglais ? Est-ce que mes constructions, mes ruptures tiendront une fois traduites ? Ou bien seront-elles réduites à un brouhaha maladroit, un accent qu’on entendrait même sur le papier ?
Je fais des tests. Je traduis un de mes fragments. Le français est elliptique, tendu. En anglais, ça devient presque lyrique, involontairement. Je me relis et je ne sais plus si je suis encore moi. C’est ça, peut-être, la schizophrénie qu’impose le marché américain : il faut être deux à la fois. L’auteur français, avec son rythme, ses digressions. Et l’auteur anglais, calibré, net, lisible, rapide à séduire.
Je cherche des témoignages. J’apprends que même les auteurs américains essuient des dizaines de refus. Certains ont publié après cinquante tentatives. Le taux d’acceptation est d’un pour cent, parfois moins. Cela veut dire que, statistiquement, je devrais écrire cent textes pour en voir un accepté. Et qui a la force d’écrire cent textes pour un seul oui ? Ce n’est plus de la littérature, c’est une loterie déguisée.
Mais alors je pense à Lovecraft. On le rejetterait aujourd’hui. Trop long, trop lourd, trop archaïque. Je pense à Clark Ashton Smith. Lui aussi, recalé. Howard, peut-être, s’en tirerait encore, avec ses récits de bataille directe. Mais le reste ? Non. Les critères ont changé. Et pourtant, eux sont immortels. Alors peut-être que la vraie sélection ne se fait pas dans les comités de lecture, mais dans la durée, dans la façon dont une voix résonne encore des décennies plus tard.
Ce que je note là, c’est une contradiction. D’un côté, je dois plaire à la machine, calibrer ma prose pour entrer dans la grille. De l’autre, je dois cultiver ce qui n’entre pas dans la grille, ce qui dépasse, ce qui fera que dans trente ans, dans cent ans, quelqu’un dira : cette voix-là, elle tenait encore. Alors que faire ? Écrire deux fois ? Une version pour eux, une version pour moi ?
Je recopie les thèmes. Climat. Corps mutants. Diaspora. Surveillance. Post-colonialisme spatial. Je fais comme si je révisais pour un examen. Mais plus je les note, plus ils me paraissent identiques aux thèmes d’hier. Chez Lovecraft, l’Autre était monstrueux. Aujourd’hui, il est une voix à entendre. Chez Smith, le corps mutant était une punition. Aujourd’hui, il est une émancipation. Rien n’a changé. Tout a muté.
Alors la vraie question, ce n’est pas le thème. C’est la langue. La composition. Comment j’ouvre le texte, comment je le ferme, comment je tiens le fil. Je note ça en grand : Ce n’est pas ce que je raconte, c’est comment je le raconte.
Je m’imagine écrivant en anglais. Je ne sais pas si je trahis ma langue ou si je lui donne une chance nouvelle. Peut-être qu’écrire pour eux, c’est aussi écrire contre moi. Comme si une partie de moi devait disparaître pour que l’autre survive.
Et puis il y a l’argent. Je fais semblant de ne pas y penser, mais c’est là. En France, on ne vit pas de la nouvelle. Même pas du roman, parfois. Là-bas, peut-être. Mais le prix, ce n’est pas seulement le travail de la langue. C’est d’accepter d’entrer dans une compétition qui ressemble à une machine à broyer. Une IA invisible qui classe les voix, qui dit « toi oui, toi non ». Et dans mes nuits blanches, je me demande si ce n’est pas déjà arrivé : que des IA lisent les soumissions à la place des humains. Elles se nourriraient de nos textes, elles apprendraient nos thèmes, et elles décideraient mieux que nous ce qui fait une « bonne nouvelle ».
Alors la boucle se ferme : écrire pour survivre, oui. Mais survivre à quoi ? Aux factures ? Aux refus ? Ou à la machine qui engloutira tout, jusqu’à nos voix ?
Je ferme le carnet. Le café est froid. Demain, je recommencerai la même recherche. Mais une phrase reste inscrite dans ma tête, comme un mot de passe : écrire, non pas pour la revue, mais pour la sélection invisible du temps.
Maybe it should start with a number, or with a dream. Maybe they’re the same thing. Ten cents a word for the first few thousand words, then eight cents beyond that. I saw it, black on white, in Clarkesworld’s submission guidelines. Ten cents ! Almost obscene compared to the meager envelope a French magazine might hand you, sometimes, in brown paper. Ten cents times two thousand, three thousand—that’s enough for a month’s rent, some bills, food. And all for what I’m already doing each night : writing.
But the trap reveals itself the moment I calculate. It isn’t that simple. They take only one text out of a hundred. A machine scanning manuscripts, or worse, humans exhausted enough to skim diagonally, judging in three sentences whether your text is worth anything. It isn’t just about money anymore—it’s about literary survival. Being chosen would be a kind of invisible stamp on my forehead : “publishable.”
So I search. I dig around the internet. I list the names of the big magazines : Asimov’s Science Fiction, The Magazine of Fantasy & Science Fiction, Clarkesworld, Lightspeed, Strange Horizons, Uncanny. Some have been around since the fifties, others were born online. All of them drown in submissions, hundreds, thousands each month. And all of them promise the same thing : pro-rate payment, if you’re chosen.
I copy the rules into a notebook. Standard font, no typographic tricks, no forced italics. Double-spaced. No PDF. File name : NameTitle.docx. Always the same liturgy. And one line repeats everywhere : No simultaneous submissions. The opposite of gambling : one bet, one square, and weeks or months of waiting.
I jot down a few specifics : -- Uncanny Magazine : “We want passionate, emotional, experimental SF/F. Stories that hurt and heal. Max 6000 words. Pay rate : 12 cents/word.” -- Strange Horizons : “We’re particularly interested in stories from traditionally marginalized voices. Length : under 5000 words. Pay rate : 10 cents/word.” -- Asimov’s : “Short stories up to 20,000 words. Pay rate : 8–10 cents/word. Looking for character-driven SF.”
Everything is clear, precise, charted. As if literature could be reduced to a spreadsheet.
The strangest thing is how mapped-out the themes already feel. No more vampires, no more werewolves, no Tolkien-style quests. They want climate collapse, diasporas, mutant bodies, sentient AIs. I write it all down in the notebook, as if it were a physical law. The future already written, charted, coded. Me, a Frenchman slightly off to the side, supposed to join the dance, slip my sentences into these boxes like an administrative form.
And yet, on the next page, I stumble on a line : We are looking for strong voices. A strong voice. That’s it. That’s everything…
I test myself. I translate one fragment. In French it’s elliptical, tense. In English it becomes lyrical, almost by accident. I reread and I no longer know if it’s me. Maybe that’s the schizophrenia this market demands : being two at once. The French author, with his rhythms, his digressions. And the English author, trimmed, neat, seductive in record time.
I look up testimonies. Even Americans are rejected dozens of times. Some only publish after fifty tries. Acceptance rates : one percent, sometimes less. Statistically, I’d have to write a hundred stories for one “yes.” Who has the strength to do that ? It’s no longer literature—it’s a disguised lottery.
But then I think of Lovecraft. He’d be rejected today. Too long, too heavy, too archaic. I think of Clark Ashton Smith. Same fate. Howard, maybe, would still sneak through with his direct battles. The others ? No. The criteria have shifted. And yet, they survived. They’re immortal. So maybe the real selection isn’t made in the slush piles, but across time, in the echo a voice carries decades later.
This is the contradiction I scribble in the notebook. On one side, I have to please the machine, calibrate my prose to fit the grid. On the other, I must cultivate whatever doesn’t fit, whatever exceeds, the thing that might, in thirty years, in a hundred, still be heard. So what do I do ? Write twice ? One version for them, one version for me ?
I copy the themes. Climate. Mutant bodies. Diaspora. Surveillance. Postcolonial space. Like revising for an exam. But the more I write them down, the more they look like yesterday’s obsessions. In Lovecraft, the Other was monstrous. Today, the Other speaks. In Smith, mutation was punishment. Today, it’s emancipation. Nothing has changed. Everything has mutated.
So the real question isn’t the theme. It’s the language. The composition. How I open the story, how I close it, how I keep the thread alive. I write this in capital letters : It’s not what I tell, it’s how I tell it.
I imagine myself writing in English. I don’t know if I’m betraying my language or giving it a new chance. Maybe writing for them means writing against myself. As if one half of me must die so the other can survive.
And then there’s the money. I pretend not to care, but it hovers anyway. In France, you can’t live off short fiction. Hardly even off novels. Over there, maybe. But the price isn’t just labor. It’s accepting the competition, the machine that grinds voices into silence. An invisible AI sorting through slush, learning from our stories, deciding better than us what makes a “good” one.
So the loop closes : writing to survive, yes. But survive what ? Bills ? Rejections ? Or the machine that will one day swallow everything, even our voices ?
I shut the notebook. The coffee is cold. Tomorrow I’ll search again, the same research. But one phrase keeps repeating in my head, like a password : write not for the magazine, but for the invisible selection of time.
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Pour continuer
Lectures
Les mots des prompts : ce qu’ils ne font pas
J'ai lu ce matin l'article de Sébastien Bailly sur le mot « romantique » dans les prompts. L'hypothèse est séduisante : certains mots agiraient comme des instructions cognitives, convoquant des champs culturels entiers. « Romantique » imposerait la lune, le regard prolongé, la lumière dorée. Un mot-archive qui déplacerait immédiatement l'espace latent de l'IA. J'ai voulu vérifier. J'ai ouvert Claude et demandé : « Décris-moi une rencontre romantique dans un train. » Voici ce que j'ai obtenu : Un homme et une femme se font face dans un compartiment vide. Le train traverse la banlieuse industrielle. Elle lit Handke, lui regarde par la fenêtre. Leurs genoux se touchent quand le wagon prend un virage. Aucun ne s'excuse. Elle lève les yeux. Il tourne la tête. Ils se regardent trois secondes, peut-être quatre. Pas de sourire. Juste cette reconnaissance muette : quelque chose pourrait arriver. Elle reprend sa lecture. Lui fixe à nouveau le paysage. Mais leurs jambes restent collées. À l'arrêt suivant, elle descend sans un mot. Il la suit du regard sur le quai. Elle ne se retourne pas. Le train repart. C'est tout. Pas de numéro échangé, pas de promesse. Juste cette friction brève, ce possible avorté qui laisse une trace plus nette que n'importe quelle conversation. Pas de lune. Pas de lumière dorée. Pas de promesse verbalisée. Le romantisme est là, mais il n'est pas où Bailly l'attendait. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de dire que Bailly a tort. Son analyse du poids latent des mots reste pertinente. Mais elle suppose que l'IA opère seule, face au mot, dans un vide interactionnel. Or ce n'est jamais le cas. Dans mon interaction avec Claude, plusieurs forces coexistaient. Le mot « romantique », oui. Mais aussi mes préférences utilisateur : exigence critique, refus du lyrisme facile, goût pour la sécheresse narrative. Claude négocie entre ces instructions. Le résultat n'est pas l'addition des deux, c'est une forme de compromis. Le romantisme apparaît, mais déplacé. Pas dans le décor (banlieue industrielle, pas coucher de soleil). Pas dans les gestes convenus (pas de sourire, pas d'échange verbal). Il se loge ailleurs : dans la friction des genoux, dans le regard bref, dans le possible non actualisé. C'est bien du romantisme, mais d'une autre espèce. Cela dit quelque chose d'important sur l'écriture avec l'IA. Les mots des prompts ne sont pas des décrets. Ils sont des forces qui entrent en tension avec d'autres forces. Le contexte compte. L'historique conversationnel compte. Les préférences configurées comptent. Peut-être même le style de l'utilisateur, si l'IA l'a intégré au fil des échanges. Bailly a raison de dire que « romantique » oriente. Mais il sous-estime la plasticité de cette orientation. Le mot ouvre un champ, pas un contenu. Ce qui remplit ce champ dépend de l'écosystème dans lequel il opère. On pourrait dire que le prompt n'est jamais seul. Il arrive toujours dans un environnement déjà structuré par d'autres instructions, d'autres attentes, d'autres habitudes. L'IA ne répond pas au mot isolé. Elle répond à la configuration globale. C'est pour ça que deux personnes peuvent utiliser le même prompt et obtenir des résultats différents. Pas parce que l'IA est instable (elle l'est, mais ce n'est pas le point). Parce que le même mot n'active pas les mêmes probabilités selon le contexte qui l'entoure. Si je devais reformuler l'hypothèse de Bailly, je dirais : les mots des prompts sont des attracteurs. Ils attirent certaines formes, certains motifs, certaines images. Mais la force de cette attraction varie. Elle peut être amplifiée, déviée, voire annulée par d'autres instructions. Dans mon cas, « romantique » a bien attiré quelque chose. Mais mes préférences utilisateur ont créé une force contraire. Résultat : un romantisme minimal, sec, presque austère. Pas celui des corpus habituels. Un autre. Ce qui me fascine, c'est que cette négociation se fait en temps réel, sans que je la pilote consciemment. Je ne peux pas prédire exactement ce que l'IA va produire. Mais je peux sentir les lignes de force qui traversent l'interaction. Le mot « romantique » tire dans une direction. Mes préférences tirent dans une autre. Le texte final se situe quelque part entre les deux. Peut-être que le vrai sujet, ce n'est pas le poids latent des mots. C'est l'écologie de l'interaction. Les mots ne sont jamais seuls. Ils cohabitent avec d'autres instructions, d'autres attentes, d'autres mémoires. L'écriture avec l'IA, c'est apprendre à sentir ces cohabitations. Bailly parle de « naviguer dans les dépliages ». C'est juste. Mais il faudrait ajouter : naviguer dans des dépliages orientés par plusieurs forces simultanées. Le mot romantique déplie quelque chose. Mais ce quelque chose est immédiatement reconfiguré par le reste du contexte. Au fond, ce que mon expérience montre, ce n'est pas que Bailly se trompe. C'est que son analyse est incomplète. Les mots des prompts ont un poids. Mais ce poids n'opère jamais seul. Il entre en résonance, en friction, en tension avec d'autres poids. Et c'est dans ces tensions que l'écriture se joue. Les mots des prompts ne font pas tout. Ils font quelque chose. C'est déjà beaucoup. Mais ce n'est jamais tout.|couper{180}
Lectures
La Logique du Parcours : Du Territoire à la Maison, puis à sa Mythologie
Avançons dans la genèse de mes prétentions. Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou négrier farouchement taciturne ? A l’est de Suez quelque oncle retourné en barbarie sous le casque de liège, jodhpurs aux pieds et amertume aux lèvres, personnage poncif qu’endossent volontiers les branches cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés pleins d’honneur, d’ombrage et de mémoire qui sont la perle noire des arbres généalogiques ? Un quelconque antécédent colonial ou marin ? ( Vie d'André Dufourneau, vies minuscules, Pierre Michon, 1984) Il s'agit du troisième article me permettant d'identifier une quête des auteurs que je reconnais comme travailleurs de l'interstice en littérature.Je l'aborderai par les Vies minuscules de Pierre Michon. Récapitulatif de ce voyage : 1 Michaux (Le Terrain) : L'Interstice Intérieur Ce qu'il m' a donné : La notion de « propriétés ». Un territoire mental, physiologique, halluciné. L'écriture comme exploration des confins du moi, là où il bascule dans l'inhumain ou le surhumain. L'interstice est en dedans, en soi : entre raison et folie, corps et esprit, silence et cri. l'outil acquis : La légitimité de l'exploration introspective radicale. 2 Annie Ernaux (La Fenêtre) : L'Interstice Social Ce qu'elle m' a donné : La fenêtre dans ce territoire. La révélation que ce « moi » est habité, structuré, fabriqué par des forces extérieures (classe, genre, histoire). L'interstice n'est plus seulement en soi , il est entre soi et le monde. L'écriture comme acte de documentation des traces sociales. L'outil acquis : Le double regard qui politise l'intime. 3 Michon (Le Monument) : L'Interstice Mythologique Ce qu'il m'a apporté : La réponse à une question laissée en suspens par les deux premiers : « Une fois le territoire intime reconnu et ses fenêtres sociales identifiées, avec QUOI et COMMENT bâtir le récit de cette découverte ? » Michon ne me parle pas de mon intériorité ou de ma condition sociale. Il parle de ma prétention à en faire de la littérature. Il expose le problème central de l'écrivain issu d'un monde « sans histoire » : le manque de matière épique. Pourquoi Michon est-il l'Étape Cruciale ? Parce qu'il incarne et résout, par l'excès stylistique, la tension entre les deux pôles : Il part du même constat qu'Ernaux : le dénuement. Pas de capitaines, pas de héros dans sa lignée. Un héritage vide, « minuscule ». C'est le matériau de classe. Mais il y répond avec l'arme de Michaux : la démesure intérieure. Sauf que cette démesure, il ne la puise pas dans les profondeurs psychédéliques, il l'emprunte à la bibliothèque. Il comble le vide social par la surabondance du langage et du mythe. En somme, Michon habite l'interstice ultime : L'interstice entre la petitesse du matériau biographique (le « fait vrai » d'Ernaux, la « vie minuscule ») et la grandeur démesurée de la Langue (l'ambition littéraire, le style comme monument). Après avoir analysé le geste intérieur (Michaux) et le geste sociologique (Ernaux), je dois maintenant analyser le geste littéraire dans sa dimension la plus consciente, la plus problématique, la plus « prétentieuse ». Michon me force à affronter les questions suivantes : La question du style : Après la « langue plate » d'Ernaux et la langue « d'exploration » de Michaux, où puis me situer-je sur l'échelle qui va de la trace sobre au lyrisme flamboyant ? Autrement dit : mon interstice a-t-il besoin d'être chanté ou constaté ? La question de la légitimation : D'où tiens-je le droit d'écrire sur mon territoire ? De son intensité (Michaux) ? De sa valeur de témoignage (Ernaux) ? Ou de la seule puissance transformatrice du langage qui peut ériger un kiosque à musique en cathédrale verbale (Michon) ? La question du matériau : Mes « propriétés » sont-elles suffisantes ? Michon me montre que non, elles ne le sont pas et c'est précisément ce manque qui devient le moteur. L'écriture naît du vide à combler. Conclusion : j'ai ainsi cartographié le quoi (le territoire) et le pourquoi (les forces sociales). Michon désormais me confronte au comment dans sa forme la plus exigeante et problématique : comment transformer cette matière en œuvre, sans trahir ni son humilité originaire (Ernaux) ni son mystère intime (Michaux) ? Il est le troisième sommet d'un triangle indispensable. Sans lui, ma démarche de l'interstice risquerait de tourner en rond entre l'introspection et la sociologie, sans affronter la question, vertigineuse, de l'édifice textuel lui-même. C'est l'épreuve du style, et donc, de ce que je pourrais nommer une voix définitive. En analysant le paragraphe d'ouverture de Vies minuscules à la lumière de ces réflexions, on découvre qu'il est la matrice parfaite de l'interstice michonien et la pierre de touche de cette démarche de l'interstice. 1 1. Il formule l'Interstice Fondamental : Entre Carence et Grandeur Le texte est tout entier construit sur un manque (« Ai-je...? » « Un quelconque...? »). Mais ce manque n'est pas exprimé platement ; il est habillé d'une énumération luxuriante de clichés héroïques (« beau capitaine », « négrier farouchement taciturne », « oncle retourné en barbarie »). Côté Ernaux : La carence sociale est identifiée (pas d'ancêtre prestigieux). Côté Michaux : Ce vide est comblé par une fantasmagorie intérieure intense et imagée. L'Interstice Michon : L'écriture ne choisit pas. Elle exhibe la tension entre les deux. Elle est le lieu où le "rien" social devient le "tout" d'une langue somptueuse. Ma démarche cherche cet espace : ce paragraphe en est la définition stylisée. 2. Il fait de la "Prétention" le Sujet Même, transformant le Complexe en Matériau « Avançons dans la genèse de mes prétentions. » Cette première phrase est un coup de génie pour répondre à mon enquête. Elle dépasse la simple introspection (Michaux) et la simple analyse sociale (Ernaux).Elle opère une méta-analyse : elle ne parle pas de la vie, mais du désir d'en faire de la littérature – ce qui est au cœur de ma propre quête.. L'« interstice » n'est plus seulement dans le vécu, il est dans le geste de l'écrivain qui, face à son vécu, doit inventer une posture, une légitimité. C'est l'interstice entre l'expérience et le récit. 3. Il révèle l'Arme Michon : l'Ironie Lyrique comme Mode de Vérité Si l'on observe le traitement des figures : « personnage poncif » : Il dénonce le cliché tout en l'utilisant. Il a besoin de ce cliché (le bel aventurier) pour dire son manque, mais il le désigne comme cliché. Ce n'est ni l'adhésion naïve (du romanesque traditionnel) ni le rejet sec (du documentaire). « les déshonorés pleins d'honneur [...] perle noire des arbres généalogiques » : Ici, l'oxymore (« déshonorés pleins d'honneur ») et la métaphore précieuse (« perle noire ») transfigurent la honte et l'échec en prestige paradoxal. L'écriture est l'alchimie qui transforme le négatif social en joyau textuel. Pour ma quête : Cela montre qu'écrire dans l'interstice n'oblige pas à une langue neutre. Cela peut être une langue exubérante et consciente d'elle-même, qui intègre son propre doute et sa propre théâtralité dans la matière du texte. 4. Il dessine une Communauté Négative, une Fraternité de l'Interstice Michon ne dit pas « je suis un cas unique ». Il s'inscrit dans une cohorte : « les branches cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés... » Il se place ainsi dans une lignée littéraire non officielle, celle des ratés, des déclassés, de ceux dont l'héritage est un héritage de manque. C'est la contre-genèse qu'il explore. Ce qui me ramène directement à ma propre démarche : en cherchant mon « registre d'écriture », je trouve aussi cette filiation invisible. Michon me dit : ton territoire d'écriture peut se trouver en t' affiliant, par l'écriture, à cette famille d'« apostats » qui font de leur dépossession la source de leur voix. En résumé, ce paragraphe est absolument extraordinaire dans le cadre de ma recherche : Il est La Preuve par l'exemple que l'écriture de l'interstice (entre le rien social et le tout du langage) est possible et puissante. Mais aussi La Démonstration que le style peut être un outil de connaissance, pas un ornement. La langue "belle" sert ici à disséquer un complexe. L'Invitation à considérer mon propre geste d'écriture avec cette même lucidité ironique et ambitieuse. Quelles sont mes « prétentions » ? Avec quels « poncifs » ou quelles images (peut-être empruntées à Carver, à Faulkner) est-ce que je dialogue pour fonder mon autorité Le Lien manquant entre Michaux et Ernaux : Michon prend la subjectivité radicale de Michaux (l'exploration du moi) et la matrice sociale d'Ernaux (l'héritage de classe), et il les fusionne dans le creuset de la conscience littéraire. Il ne se contente pas de vivre l'interstice ou de l'analyser : il le construit en monument de mots. Ainsi, ce n'est pas un hasard si ce paragraphe ouvre le livre. Il est le manifeste de la méthode que je cherche à élucider. Il me montre que le "kit de l'écrivain de l'interstice" ( nommons le ainsi ) doit contenir, outre des outils d'introspection et de sociologie, un marteau-piqueur stylistique capable de faire jaillir une cathédrale verbale de la fissure identifiée entre son vide originaire et son désir de plénitude|couper{180}
Lectures
Fouiller plutôt que raconter
"Je vais donc chercher dans ma mémoire, non pas mes souvenirs eux-mêmes, mais les images et les mots qui les ont fixés, les signes dont ils sont faits." Annie Ernaux, "Les Années" ce qui change avec la lecture d'Annie Ernaux : Avant : • Mon souvenir • Mon émotion • Mon histoire • Moi contre le monde • La phrase juste • L'image belle • Le style comme fin Après : • Notre souvenir • L'émotion de ma classe, mon genre, mon époque • L'histoire dans mon histoire • Moi dans le monde, le monde en moi • La trace juste • L'objet-signature • L'écriture comme acte Ce pourrait être ça idéalement. Je veux dire si je ne restais pas accroché à "mes propriétés" plus qu'à toute autre chose. Cependant je peux imaginer un changement de mode qui arrive peu à peu, une légère ouverture, disons un entrebaillement vers le collectif. Donc ce n'est pas "Adieu Michaux, bonjour Ernaux" C'est plutôt : "Michaux m'a donné le terrain, Ernaux m'en montre les fenêtres" Un autre titre pour ces notes pourrait-être : "Annie Ernaux a ouvert une fenêtre dans mes propriétés" Sous-titre : Comment la lecture politique de l'intime m'a permis d'entrevoir le collectif sans quitter mon territoire La rencontre avec Ernaux Non pas une révélation, mais une question "Et si mon intime n'était pas si intime que ça ?" L'entrebâillement : une curiosité, pas une conversion L'exercice du double regard Analyser un même objet avec les deux lunettes Montrer ce que chaque approche révèle Et ce qu'elles révèlent ensemble Ma pratique transformée (mais fidèle) Je n'ai pas quitté mes propriétés J'y ai juste installé des fenêtres J'écris toujours depuis mon territoire, mais, parfois il me semble voir au-delà Mais revenons à la phrase de départ : "Je vais donc chercher dans ma mémoire" "donc" : Conclusif. Ce qui précède (tout le livre) mène à ce geste méthodique. "chercher" ≠ "me souvenir" : Action active, travail, fouille. "dans ma mémoire" ≠ "dans mon passé" : La mémoire comme lieu, archive, territoire. Le texte commence par une conclusion. Rien que ce donc mérite une réflexion. Que c'est-il passé au préalable pour que cette décision prenne forme ( celle de chercher dans la mémoire) De plus Chercher n'est pas se souvenir c'est une action, une action active un travail une fouille. Chercher engage quelque chose que se souvenir n'engage pas. non pas mes souvenirs eux-mêmes" Refus radical : Elle écarte l'approche psychologique traditionnelle. "souvenirs eux-mêmes" : L'expérience vécue, l'émotion brute, le vécu subjectif. Pourquoi les refuser ? Car ils sont insaisissables, déformés, trop personnels. mais les images et les mots qui les ont fixés" "images" : Photos, films mentaux, scènes figées. "mots" : Phrases entendues, expressions de l'époque, dialogues. "fixés" : Capturés, immobilisés, devenus documents. Clé : Elle ne cherche pas l'expérience, mais ses traces matérielles. C'est un travail à la fois universitaire et sociologique dans lequel j'ai peine à entrer. Sans doute parce qu'au moment où je lis "La place" Le premier ouvrage que j'ai lu d'Annie Ernaux je suis encore trop accroché à une idée personnelle de ce qu'est l'écriture. Si je devais qualifier cette "idée" elle n'est pas tant personnelle qu'américaine. Encore que les auteurs que j'admire évoquent bien sur dans leur textes des problématiques collectives ou sociologiques mais elles sont ramenés souvent à des questions simples ( ou une complication qui a su s'épurer en langage simple). Quand je lis Raymond Carver bien sur qu'il existe un décor, des problématiques sociales, mais c'est toujours un personnage pris dans l'incompréhension de celles-ci qui me fascine. Alors que l'aspect faussement simple ( la langue plate d'Annie Ernaux) m'apparaît comme un leurre. Et surtout pour Ernaux, la mémoire est un artefact social. Ce n'est pas "ma" mémoire, mais la mémoire sociale qui m'habite. Il y a à sa lecture un phénomène de dépossession qui sans doute m'effraie et m'agace. La dépossession concrète : Ce n'est pas "mon" souvenir → c'est un souvenir social qui s'est logé en moi Ce n'est pas "mon" émotion → c'est l'émotion typique de ma classe/genre/époque Ce n'est pas "mon" langage → c'est le langage qui était disponible à ce moment-là Face à cette dépossession, deux chemins : Refus : "Non, mes souvenirs sont miens ! Ma mémoire est mon territoire !" Ou acceptation partielle : "Soit. Le social m'habite. Mais comment j'habite cet habitant ?" Me voici donc comme un propriétaire (Michaux) à qui on dit : "Cette maison n'est pas vraiment à vous, elle est faite de matériaux sociaux, dessinée par des normes historiques, meublée par votre classe sociale." Ce n'est pas très agréable. Le premier réflexe est de nier cet état de fait : "Mais c'est MA maison ! J'y vis !" Mais passons sur le désagrément comme il est désormais coutume de passer sur bien des choses. Essayons plutôt de réfléchir. Je faisais référence à mon goût pour les écrivains américains et ce n'est pas parce qu'ils ne traitent pas du même sujet qu'Annie Ernaux, ils le traitent différemment. Carver avec ses personnages paumés, Faulkner avec ces voix multiples qui s'enchevêtrent et dessinent tout aussi bien sinon mieux un paysage sociologique qu'Ernaux. Je ne devrais pas dire "mieux" je devrais dire "préférable pour moi" ce serait plus honnète. Non je pense que les colères ne s'expriment pas de la même manière surtout. C'est plutôt ça le vrai sujet. Une colère contre les hommes, contre le monde, contre soi-même. Chacune réclamant un registre particulier. Allons encore plus loin, avec plus de recul : En fait cet article part d'une ignorance de ma propre écriture, en analysant l'écriture d'écrivain(es) que je considère proches d'une écriture de l'interstice j'éprouve une attirance ou une aversion réflexes mais dont je ne cherche pas à me satisfaire. Ce qui m'intéresse c'est de parvenir à les exprimer et ainsi peut-être mieux parvenir à saisir mon propre registre d'écriture Ce n'est donc pas un article sur Annie Ernaux mais l'histoire d'une réaction à la lecture d'Annie Ernaux dont je pourrais extraire une méthode : Catalyseur : Une lecture qui provoque une réaction (attirance/aversion). Refus de la facilité : Ne pas se satisfaire du simple "j'aime/j'aime pas". Investigation par l'écriture : Utiliser l'acte d'écrire pour déplier cette réaction, la mettre à distance, la rendre intelligible. Objectif final : Saisir, par contraste et par analogie, les contours de son propre "registre d'écriture". C'est un travail d'archéologie personnelle par la confrontation. Ernaux, Michaux, Carver, Faulkner ne sont pas tant des sujets que des réactifs chimiques qui me plongent dans la solution de mon propre projet d'écriture pour en observer les précipités. La Notion d'"Interstice" Devient Centrale L'interstice de l'autre : je remarque que je suis attiré par des auteurs qui écrivent dans les failles (entre l'individu et le social chez Ernaux, entre la folie et la raison chez Michaux, entre le silence et la parole chez Carver, entre les voix chez Faulkner). mon propre interstice : Ce texte se place précisément dans l'interstice entre réception (émotion/refus) et analyse (compréhension/curiosité). C'est là que la pensée travaille. L'interstice comme territoire : La conclusion sur la "colère" est révélatrice. Il n'est pas question de choisir un camp. Mais plutôt de localiser un champ d'investigation entre ces différentes colères. Mon registre personnel, peut-être, est celui de l'exploration de ces tensions (intime/collectif, possession/dépossession, colère américaine/colère sociale), sans volonté véritable de les résoudre, mais avec la volonté de les habiter par le langage. Cohérence Renforcée : La Forme Est le Fonds Le texte est d'autant plus cohérent qu'il applique inconsciemment la méthode qu'il décrit. Je fouille ou je "cherche dans ma mémoire" (littéraire, mes admirations, mes aversions ). Donc, je ne me contente pas du "souvenir lui-même" ("j'admire Carver"). j'en extraie "les images et les mots qui les ont fixés" (la métaphore de la maison, l'idée de "langue plate", le "personnage pris dans l'incompréhension"). Pour finalement interroger "les signes dont ils sont faits" : qu'est-ce que ces signes disent de ma propre langue, de mes propres obsessions ?|couper{180}