histoire de l’imaginaire
Ce n’est pas un cours mais un carnet de route. J’y lis Poe, Dunsany, Lovecraft, Tolkien et d’autres pour voir comment nos mythes mutent, du sacré médiéval à la fantasy. Point de vue situé, subjectif, ouvert aux bifurcations.
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Science-Fiction Latino-Américaine : L’Art de Dévorer l’Avenir
« Où donc est la terre promise de la littérature ? », demandait le critique. Elle n'est ni dans les brumes du Nord, ni dans les laboratoires aseptisés de l'Occident. Elle est, peut-être, dans la forêt tropicale de l'imaginaire, là où le jaguar de la fable dévore l'ange d'acier de la science. Là où, pour reprendre le cri de guerre d'Oswald de Andrade, Tupi or not Tupi, that is the question. C'est à cette table cannibale du sens que nous convie la science-fiction latino-américaine du troisième millénaire. En guise d'apéritif car je prévois un article assez long voici une introduction à la SF latino américaine On a beaucoup glosé, souvent avec une condescendance mal dissimulée, sur le « réalisme magique » comme fatalité génétique de la lettre hispano-américaine. Comme si tout récit devait, par une loi inexorable, succomber au chant des sirènes du merveilleux. Cette lecture, confortable et exotique, est un contresens. Elle est sourde à la véritable révolution qui s'opère dans le laboratoire de l'imaginaire latino-américain : une opération non de fuite, mais de digestion. Une anthropophagie spéculative, pour user du terme du Brésilien Oswald de Andrade, qui ne se contente pas d'avaler les genres venus d'ailleurs, mais qui les dissout dans ses sucs gastriques pour en extraire une énergie nouvelle, une métabolisation du futur. Car le défi est de taille. Comment habiter le temps de la science-fiction – ce temps linéaire, progressiste, technologiquement euphorique – lorsque l'on vient de cultures qui ont connu la fin du monde ? La Conquête fut, pour les peuples amérindiens, un événement de la dimension de l'arrivée des extraterrestres : une apocalypse concrète, historique, dont les cicatrices sont encore vives. La SF latino-américaine est donc une littérature de survivants, de naufragés qui construisent un radeau avec les débris du vaisseau-monde qui les a heurtés. Prenez le cyberpunk. À Tokyo ou New York, il est la mélancolie d'un futur déjà advenu. Dans le Mexico de Bernardo Fernández "Bef" et de son Tiempo de Alacranes, il devient une cartographie de la violence sociale. Les implants ne sont pas des prothèses de luxe, mais des outils de survie dans une mégalopole devenue jungle darwinienne. La haute technologie y côtoie la brutalité la plus archaïque, créant un baroque numérique, une hybridation qui aurait horrifié un William Gibson puriste. L'esthétique est avalée, mais son âme est rejetée. Plus profond encore est le travail de digestion opéré sur l'uchronie. L'Europe s'interroge : « Et si le IIIe Reich avait triomphé ? ». L'Amérique du Sud, elle, pose la question qui hante ses nuits : « Et si les caravelles de Christophe Colomb avaient fait naufrage ? » (on pense ici aux travaux de Jorge Baradit ou de Gerson Lodi-Ribeiro). L'uchronie n'est pas un jeu de l'esprit ; c'est une thérapie par le rêve contrarié, une tentative de réouverture du champ des possibles que l'Histoire a brutalement clôturé. Mais le geste le plus radical, le plus proprement « anthropophage », est sans doute ce que l'on pourrait nommer le « futurisme ancestral ». Il ne s'agit plus seulement d'incorporer des motifs indigènes dans un récit de SF, mais de faire se rencontrer deux épistémès, deux manières de connaître le monde. Dans les récits émergents du « punk indigène », le code informatique dialogue avec le chamanisme, la forêt amazonienne est un réseau neuronal vivant, et la quête n'est pas pour la singularité technologique, mais pour une symbiose retrouvée avec le Pachamama. C'est une réponse cinglante à l'imaginaire colonial de l'exploitation : l'avenir ne sera pas une conquête, mais une réconciliation. Ou ne sera pas. Ainsi, sous la plume de Samanta Schweblin (Fièvre), l'horreur écologique n'a rien d'une dystopie lointaine. C'est une contamination lente, une angoisse qui suinte dans le présent, un poison dans le puits. C'est la littérature comme symptôme et comme diagnostic. En définitive, la science-fiction latino-américaine nous enseigne une leçon cruciale. Elle nous montre que le futur n'est pas une terre vierge à coloniser, mais un repas à partager. Que pour inventer demain, il faut d'abord avoir le courage de digérer hier. Elle pratique une herméneutique de la faim, où dévorer les codes de la modernité globale est la condition sine qua non pour affirmer une voix singulière, dissonante et essentielle. Après le cycle chinois et indien, voici venu le temps de la grande mastication sud-américaine. Et l'on sort de cette lecture non rassasié, mais affamé d'un avenir enfin différent. Références et méthodologie Les sources de cet article respectent une rigueur académique et sont vérifiables par les canaux suivants : Concepts théoriques fondateurs : Oswald de Andrade - Manifeste Anthropophage (1928) : Document historique disponible dans les archives de littérature brésilienne et les revues spécialisées Flora Süssekind - Théoricienne brésilienne, travaux accessibles via les bases de données universitaires Auteurs et œuvres cités : Argentine : Samanta Schweblin - Fièvre (Éditions de l'Olivier, 2017) Paula Bombara - El Mar y la Serpiente (Editorial Planeta, 2019) Mexique : Bernardo Fernández "Bef" - Tiempo de Alacranes (Editorial Almadía, 2005) Andrea Chapela - La heredera (tétralogie, Editorial Castillo) Chili : Jorge Baradit - Ygdrasil (Editorial Sudamericana, 2011) Brésil : Gerson Lodi-Ribeiro - Anthologies Vaporpunk et Solarpunk (Editora Draco) Fábio Fernandes - Travaux sur le solarpunk brésilien Vérification des sources : Catalogues des bibliothèques nationales (BnF, Bibliothèque du Congrès) Bases de données académiques (JSTOR, Cairn, Persée) Catalogues d'éditeurs spécialisés Répertoires d'institutions culturelles latino-américaines Illustration : Scène interprétée comme un repas rituel cannibale (Codex Magliabechiano, folio 73r).|couper{180}
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Notre Chair, Leur Récolte : Le Cri de la Science-Fiction Indienne
Titre : Notre Chair, Leur Récolte : Le Cri de la Science-Fiction Indienne Sous-titre : Quand les corps des pauvres deviennent la dernière frontière Épigraphe : "Ils nous regardent comme on regarde un champ de blé mûr. Notre vie n'est qu'une saison qui attend la moisson." Je m'appelle Om. Je suis un produit d'exportation. Ma chair est leur propriété intellectuelle, mon sang leur combustible, mes souvenirs leur divertissement. Je vis dans un cube de trois mètres carrés, et ma fenêtre est un écran qui me montre ceux pour qui je donne mon corps, morceau par morceau. Ce n'est pas une dystopie. C'est le présent. C'est Harvest. Et Harvest n'est qu'une des mille façons dont la science-fiction indienne crie ce que le monde préfère ignorer : l'avenir ne sera pas une conquête spatiale glorieuse. Il sera la perpétuation des mêmes violences, mais avec de nouveaux outils. Notre littérature n'est pas une fuite ; c'est un miroir brisé que nous tenons face au soleil aveuglant du progrès. I. Le Mythe n'est pas une Échappatoire, mais une Arme En Occident, vous lisez la SF comme une prophétie technologique. Nous, nous l'écrivons comme une continuation du combat mythologique. Nos épopées parlent déjà de guerres cosmiques, d'armes divines qui pulvérisent les montagnes, de vimanas, ces chars volants que vous appelez OVNI. La science-fiction n'a pas besoin d'inventer ces concepts ; elle n'a qu'à les réveiller. Quand un auteur comme Samit Basu écrit Turbulence, où des Indiens ordinaires développent des pouvoirs surhumains, il ne fait pas que du divertissement. Il pose la question centrale : dans un pays où le pouvoir a toujours été concentré entre quelques mains, que se passe-t-il quand il est soudain distribué au hasard ? C'est le Mahabharata à l'ère de la 5G. Nos dieux et démons ne sont pas morts ; ils se sont réincarnés dans le code génétique et les algorithmes. Vandana Singh, physicienne de son état, ne sépare pas la science de la spiritualité. Dans sa nouvelle L'Équation des Larmes, une mathématicienne découvre que la détresse humaine peut modifier la structure de l'espace-temps. C'est la notion de dharma – l'ordre cosmique et moral – traduite en équations quantiques. Nous ne craignons pas la science ; nous refusons simplement qu'elle soit vidée de son âme. II. Le Corps, Dernière Colonie Mais le cœur de notre SF, son sujet obsessionnel, c'est le corps. Le corps humain comme dernière ressource, dernière frontière à exploiter. Harvest n'est pas une fiction. C'est une métaphore de la vérité mondiale. Les riches des pays développés, ayant épuisé leur propre planète, se tournent vers les corps des pauvres pour y puiser un supplément de vie. C'est la logique ultime du colonialisme : la colonisation de l'intérieur. Regardez autour de vous. Les essais cliniques externalisés en Inde. Les mères porteuses. Le tourisme médical. Nous sommes déjà le laboratoire du monde. La SF indienne ne fait qu'extrapoler cette réalité jusqu'à sa conclusion la plus terrifiante : quand il n'y aura plus de pétrole, plus de minerai, plus d'eau, il restera le corps humain. Et certains corps valent moins que d'autres. Ce n'est pas de la paranoïa. C'est la mémoire historique qui parle. Nous savons ce que signifie d'être une colonie. La SF est notre façon de dire : la prochaine colonisation ne viendra pas avec des bateaux et des canons, mais avec des contrats et des promesses de vie éternelle pour ceux qui peuvent se l'offrir. III. La Fracture Numérique est une Nouvelle Caste Et que se passe-t-il quand cette exploitation ne concerne plus la chair, mais la conscience ? Notre littérature explore fébrilement cette nouvelle frontière. Dans les nouvelles de Anil Menon, les intelligences artificelles héritent des préjugés de leurs créateurs. Une IA recruteuse préfère les candidats de certaines castes. Un algorithme de reconnaissance faciale ne reconnaît pas les visages des tribus du Nord-Est. La technologie, promise comme un grand égalisateur, devient l'outil de perpétuation des inégalités les plus anciennes. Nous imaginons des futurs où la réincarnation – un pilier de notre culture – est détournée. Où les riches paient pour que leur conscience soit téléchargée dans des corps neufs, achetés sur un marché global, tandis que les pauvres sont condamnés à se réincarner dans des serveurs low-cost, devenant une main-d'œuvre virtuelle et immortelle pour l'économie des données. C'est ça, l'"intention profonde" de la SF indienne : révéler que le futur n'est pas une rupture, mais une amplification. Il amplifiera la beauté et l'horreur qui sont déjà là. Il rendra les riches immortels et les pauvres littéralement jetables. Je suis toujours dans mon cube. L'écran me montre ma "famille" d'adoption à Boston. Ils sourient, reconnaissants pour le foie que je leur ai "donné". Demain, ce sera un rein. Après-demain, peut-être un morceau de mon cortex cérébral. La science-fiction occidentale rêve de rencontrer des extraterrestres. La science-fiction indienne, elle, sait que les extraterrestres sont déjà là. Ils ne viennent pas de l'espace. Ils viennent des pays riches. Et leur vaisseau-mère, c'est le système économique global. Nous n'écrivons pas pour prédire l'avenir. Nous écrivons pour vous avertir : votre futur repose sur notre dos. Et nous commençons à nous en rendre compte. La récolte approche. Et le champ, cette fois, pourrait bien se rebeller.|couper{180}
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La Forêt Sombre de l’Imaginaire Chinois
La Forêt Sombre de l’Imaginaire Chinois : Quand la Science-Fiction Devient le Miroir Cosmique d’une Civilisation Prologue : Un Univers de Silences et de Conflits L’espace intersidéral est une forêt obscure. Chaque civilisation est un chasseur solitaire, avançant furtivement entre les ombres, retenant son souffle. La plus légère vibration, le plus infime rayon de lumière peut attirer la foudre d’un autre monde. Cette image, au cœur de La Forêt Sombre, seconde partie de l’emblématique trilogie Le Problème à trois corps, est bien plus qu’un concept narratif. Elle est la clé de voûte d’une révolution silencieuse : l’émergence de la science-fiction chinoise comme laboratoire des angoisses et des ambitions d’une nation entière. Pendant des décennies, la littérature d’imagination fut perçue en Chine comme un divertissement marginal, un produit d’importation culturelle. Aujourd’hui, elle est devenue le télescope à travers lequel une société observe son propre futur. Le succès planétaire de Liu Cixin, couronné par le prix Hugo, a agi comme le premier message émis vers la civilisation trisolaire : il a révélé au monde l’existence d’un écosystème littéraire d’une profondeur et d’une complexité insoupçonnées. I. Les Fondations : Du Rêve Collectif à la Réalité Technologique Pour comprendre la science-fiction chinoise, il faut accepter un postulat : le futur n’y est pas une abstraction, mais une destination vers laquelle la nation voyage à grande vitesse. Le « Rêve Chinois » a d’abord été un programme de subsistance et de souveraineté. La priorité absolue fut, pendant des décennies, de nourrir le peuple, de relever le pays. Les idées, aussi belles fussent-elles, ne pouvaient remplir les estomacs. Cette trajectoire historique unique a forgé une relation particulière au progrès. Alors que l’Occident pouvait se permettre de fantasmer une dystopie, la Chine devait d’abord construire son utopie matérielle. La science-fiction des débuts, sous Mao, était donc un outil de propagande, célébrant la conquête scientifique comme une victoire du collectif sur les forces chaotiques de la nature. Le tournant du XXIe siècle a changé la donne. La Chine n’a plus besoin de rêver de trains à grande vitesse ; elle en possède le plus grand réseau mondial. Elle n’a plus besoin d’imaginer des mégalopoles futuristes ; elles existent déjà à Shanghai et Shenzhen. Cette matérialisation du rêve technologique a libéré la science-fiction d’une fonction purement illustrative. Elle n’a plus à décrire comment construire, mais à interroger pourquoi et à quel prix. II. Les Grands Thèmes : Le Laboratoire des Dilemmes Chinois Dans la forêt sombre de la modernité, la science-fiction chinoise allume des feux pour éclairer les sentiers périlleux qui s’offrent à elle. A. Le Progrès : Bénédiction et Malédiction Cosmique La relation à la technologie est profondément ambivalente. D’un côté, une veine techno-optimiste célèbre les mégastructures, les voyages interstellaires et la puissance retrouvée, reflétant les ambitions nationales. De l’autre, une angoisse sourde imprègne les récits. Dans L’Âge du Futur de Chen Qiufan, les déchets électroniques des riches côtoient la misère humaine, créant une nouvelle écologie de la souffrance. La surveillance omniprésente, le crédit social, l’intelligence artificielle ne sont pas des dystopies lointaines, mais des réalités en gestation que la SF dissèque avec une lucidité froide. C’est la « SF réaliste », un miroir tendu vers un présent qui dépasse souvent la fiction. B. L’Identité à l’Échelle Galactique Comment une civilisation vieille de plusieurs millénaires se projette-t-elle dans le cosmos ? La réponse de Liu Cixin est radicale : l’univers est un lieu froid, indifférent, régi par la loi du plus fort. Son « cosmicisme » est un antidote à l’optimisme humaniste de la SF occidentale. Ici, point de Fédération unie des planètes, mais une « forêt sombre » où chaque civilisation est un chasseur armé jusqu’aux dents, persuadé que la survie exige la destruction préemptive de toute menace potentielle. Cette vision reflète une forme de réalisme politique hérité d’une histoire marquée par les invasions et les humiliations. Se projeter dans l’espace, c’est rejouer le « siècle de l’humiliation » à l’échelle galactique, avec l’espoir, cette fois, d’en être le vainqueur. C. L’Individu dans le Grand Récit La tension entre l’individu et le collectif est le cœur battant de cette littérature. Les héros de la SF chinoise sont souvent des scientifiques, des ingénieurs ou des stratèges dont le destin personnel est broyé par des enjeux qui les dépassent : la survie de l’humanité, les ordres du Parti, la logique implacable de l’histoire. Leur tragédie est d’être des êtres humains, avec des amours et des doutes, dans un univers qui ne valorise que l’efficacité et la perpétuation de l’espèce. Des auteurs comme Xia Jia explorent cette intimité perdue, cherchant la poésie et la chaleur humaine dans les interstices des mégastructures. III. Les Architectes : Les Chasseurs et les Jardiniers de la Forêt Littéraire Cette efflorescence n’aurait pas été possible sans des auteurs qui sont autant des ingénieurs de l’imaginaire que des écrivains. Liu Cixin (刘慈欣), l’architecte en chef. Son œuvre est une construction monumentale, où la physique et la sociologie se répondent. Il pense en siècles et en années-lumière. Wang Jinkang (王晋康), le philosophe. Il sonde les limites de la science et les questions bioéthiques avec la rigueur d’un sage. Chen Qiufan (陈楸帆), le chroniqueur du présent. Il capture l’étrangeté de la Chine contemporaine, où la réalité dépasse déjà la fiction. Hao Jingfang (郝景芳), la cartographe des structures sociales. Son Pékin, capitale pliante, lauréat du Hugo, déplie les couches de l’inégalité avec une élégance géométrique implacable. Ces voix, et bien d’autres, ne forment pas une école uniforme, mais un écosystème. Ils sont les chasseurs solitaires de la forêt littéraire, chacun éclairant une partie des ténèbres. Épilogue : Le Message et le Silence La science-fiction chinoise contemporaine est bien plus qu’un genre littéraire. Elle est un message lancé dans la forêt sombre de la globalisation. Un message qui dit : « Nous sommes ici. Nous avons notre propre vision du futur, forgée dans les souffrances et les triomphes d’une histoire unique. Nous n’avons pas toutes les réponses, mais nous posons des questions d’une urgente nécessité. » Elle nous force à regarder notre propre civilisation comme un chasseur potentiellement observé, à remettre en question nos certitudes sur le progrès, l’individu et la place de l’humanité dans le cosmos. Dans le grand silence de l’univers, les auteurs chinois n’ont pas peur de poser la question la plus dérangeante : et si la survie exigeait de nous transformer en quelque chose que nous ne reconnaîtrions plus ? La forêt est sombre, mais leurs récits sont les premières lueurs d’une aube incertaine. L’humanité retient son souffle. La suite de l’histoire reste à écrire.|couper{180}
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Afrique — ancêtres et relances du lien
On ne convoque pas les morts pour le spectacle. On les fait revenir parce que le lien a besoin d’être retendu, parce que la communauté a des dettes et des promesses. Ici un masque tourne, le tissu fait vent et bénédiction. Là-bas, on r Ouv re la tombe, on retourne les os, on ré-enveloppe de neuf, on parle haut pour que tout le monde entende. Ce sont des techniques : ramener l’ancêtre dans le circuit, redistribuer le bien et la parole, remettre l’axe. Afrique ? Plutôt des Afriques. On prend deux cas — Egungun (Yoruba), famadihana (Madagascar) — et l’idée commune : que fait un ancêtre parmi les vivants ? Masques qui font revenir (Yoruba, Egungun) Place ouverte, chaleur. On entend d’abord le tissu avant de voir qui vient : couches de pagnes, bandes, raphia, un sommet parfois sculpté. Le masque ne représente pas l’ancêtre, il l’incorpore : il parle dans une voix filtrée, il bénit, il admoneste, il tourne jusqu’à faire vent — on dit que ce vent-là purifie. Les ensembles sont collectifs : lignages, quartiers, confréries. On n’achète pas un ancêtre, on le fabrique avec des mains nombreuses, des mémoires partagées, des étoffes héritées. La valeur n’est pas dans l’objet seul, elle est dans la circulation : textile qui passe, nom qui reste, pouvoir (àṣẹ) remis en mouvement. Le masque protège et règle. On ne regarde pas l’homme dessous, on regarde la fonction : un psychopompe inversé, qui part des ancêtres pour venir aux vivants. Il répare : disputes apaisées, bénédictions distribuées, rappel des obligations. La danse a des codes : pas de contact direct, distance tenue, salut aux aînés, appel aux enfants. L’ancêtre fait ordre par la forme — et, quand il s’éloigne, on sait ce qui a été dit, même sans phrase longue : “tels ont donné, tels doivent, tels protègent”. Retourner les morts (Madagascar, famadihana) On n’enterre pas pour oublier ; on place pour pouvoir revenir. Tombe de famille, village de pierre dans la terre des vivants. Un jour décidé, on ouvre. On sort les restes enveloppés, on ré-enveloppe dans un lamba neuf, on danse avec les ancêtres, et l’on redispose tous ensemble, à la bonne place, après la parole — kabary, discours où l’on rappelle qui est qui, qui doit quoi, qui s’est marié, qui a construit, qui a manqué. Ce n’est pas “macabre”, c’est généalogique et politique : la tombe parle le langage du lien et de la terre. On ne met pas l’ancêtre dehors ; on le remet au centre en rappelant que notre présent tient sur son nom. Les anthropologues l’ont montré depuis longtemps : ici la mort régénère le social. On redistribue nourriture, argent, travail ; on réactive les alliances ; on réécrit des positions dans la famille. Les gestes sur les corps sont aussi des gestes sur les statuts. Le deuil n’est pas la fin de la relation : c’est la trame qui revient et qui se retend. Funérailles : la redistribution comme réparation Partout — pas seulement ici — les funérailles sont coûteuses parce qu’elles sont productives : elles fabriquent des alliances, des dettes réglées, des retours promis. On donne, on reçoit, on nomme les dons, on les inscrit à haute voix. La chair et les mets circulent ; les enveloppes aussi ; les bêtes abattues disent quelque chose du rang, de la saison, de l’effort. On peut juger cela trop lourd ; on voit surtout une économie du lien : transformer la perte en retour de circulation, que la vie reparte, que les vivants redeviennent capables. Les classiques de l’anthropologie l’ont formulé net : mort et régénération vont ensemble, pas par poésie, par fonction. Pluralité et prudence (comment regarder) “Africain” ne veut rien dire si on gomme les langues, les régions, les politiques locales. On ne plaque pas une image sur un continent. On situe : Yoruba ici ; Merina là ; ailleurs d’autres logiques, d’autres délais, d’autres matériaux. On précise : pas “fétiche”, pas “culte des morts” au singulier ; des ancêtres qui tiennent la maison, la terre, la cité — des présences qui demandent des gestes. On corrige l’œil : ce que l’on croit “exotique” est une procédure sociale. Et nos images ? On montre ce qui explique, pas ce qui vole. On crédite, on demande quand on peut, on évite les visages sans consentement, on respecte les restes humains. Ce n’est pas accessoire, c’est le cadre. Vent de tissu. La place s’ouvre d’elle-même. Le masque sort, il tourne, on sent l’air qui vient sur la peau. Les enfants reculent d’un pas, puis reviennent. Un aîné salue, un autre répond. On dépose une offrande. Le message passe par le rythme, par l’espace que le tissu découpe dans l’air. L’ancêtre est là le temps qu’il faut pour que le monde se règle. Tombe ouverte. Le lamba neuf craque un peu sous les doigts. On déroule, on re-plie, on parle, on rit aussi, parce que les noms sont pleins d’histoires et qu’on vient de loin. Un oncle ajuste la place d’une enveloppe, une tante vérifie la liste. La tombe s’élargit d’un coup : elle contient les morts et les vivants, et l’ordre revient à force de gestes lents. Partages. Aux abords, on découpe, on sert, on compte. Les dons annoncés à haute voix ne sont pas de la vanité : ce sont des garanties. On sait qui a pris charge de quoi, qui a promis, qui devra rendre au prochain tour. Ce registre n’est pas un livre, c’est une mémoire commune ; la mort, ici, répare par la circulation.Trois vignettes (faire sentir la fonction) Ce que fait l’ancêtre parmi les vivants Il valide. Il bénit. Il rappelle que la maison n’est pas seulement quatre murs, mais une chaîne. Il relance : après l’arrêt du souffle, il faut que la vie reprenne un axe ; l’ancêtre sert de pivot. Par lui, on relit la généalogie ; par lui, on rend la terre à sa juste carte ; par lui, on redistribue ; par lui, on reprend. L’ancêtre n’est pas un fantôme, c’est un office périodique — avec des formes différentes, mais la même mécanique : faire tenir. Outil (lexique bref) Egungun — mascarade yoruba d’ancêtres : costume de tissus, apparition réglée, bénédiction/avertissement. Lamba — grande étoffe malgache, linceul neuf pour re-linceuler les ancêtres. Famadihana — “retournement des morts” : exhumation, re-linceul, danse, redépôt dans la tombe familiale. Kabary — discours public malgache, parole qui classe les noms, les dons, les obligations. Aṣẹ — puissance efficace (chez les Yoruba), force qui fait advenir. Merina — grand groupe des Hautes Terres de Madagascar (entre autres gardiens des tombes familiales). Redistribution — dons/repas/charges qui, lors des funérailles, refont la trame sociale. Timeline (marques simples) Yorubaland (périodes variées) : mascarades Egungun attestées et renouvelées, familles et villes comme scènes. — Madagascar (Hautes Terres) : famadihana moderne en continuité avec d’anciens dispositifs de secundo-funérailles ; formes ajustées aux contextes (urbanisation, migrations). — Anthropologie (XXe) : Mort & régénération (travaux de synthèse), lecture des funérailles comme redistribution. À voir / à lire Egungun (Yoruba) : Encyclopaedia Britannica, entrée “Egungun” (mascarades d’ancêtres, fonctions et costumes). Encyclopedia Britannica Drewal, Henry John — ressources universitaires sur les arts yoruba de la mascarade (valeur des textiles, fonction communautaire). RISD Museum Famadihana (Madagascar) : Encyclopaedia Britannica, entrée “Famadihana” ; notice “Merina” pour le cadre social des Hautes Terres. Encyclopedia Britannica Anthropologie comparée : Death and the Regeneration of Life (Bloch & Parry, Cambridge UP) ; Celebrations of Death (Metcalf & Huntington). Cambridge University Press & Assessment Cadre éthique (images/collections) : ICOM Code of Ethics (sections sur restes humains et matériaux sensibles). International Council of Museums|couper{180}
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Asies — samsara, bardo, Obon
On ne meurt pas d’un coup, on passe. En Inde, on parle de samsara : on revient, on repart, la roue tourne tant que les actes n’ont pas rendu la route libre. Au Tibet, on lit à voix haute pour guider dans l’entre-deux : le bardo, des portes à nommer, une lumière à reconnaître. Au Japon, on allume les lanternes au portail, on danse au soir d’Obon, on fait place aux anciens qui rentrent pour quelques nuits. Trois cartes, trois lexiques, une même mécanique : faire tenir la traversée avec des mots, des gestes, des images qui opèrent. *Thangka : scènes du bardo* Inde — samsara : ce qui revient On dit samsara, la marche en rond. Pas un mythe ; un diagnostic : les actes portent, reviennent, recomposent le décor. Les écoles ne s’accordent pas sur le “qui” ou le “quoi” qui transmigre (ātman ou non-soi), mais karma et renaissance font système : ce qu’on fait agence le futur, ici et plus loin. Économie serrée : désirs → actes → effets ; moksha, la sortie, quand la prise se desserre. Les philosophes en Inde, et les bouddhistes aussi, ont discuté jusqu’au nerf la compatibilité d’un retour sans “moi” fixe : renaître sans transmigrer, c’est possible si l’on pense la continuité autrement. Alors, que font les vivants ? Ils équilibrent la matière pour que la route se garde. Le dernier rite, antyeṣṭi — le “dernier sacrifice” — est un saṃskāra, une opération de forme sur la vie. On lave, on oint, on crématise le corps (sauf exceptions locales : enfants, renonçants), on confie les cendres à l’eau ; on ne retarde pas sans raison. Dans certains milieux, on veille à la parole juste, on nourrit l’autel, on suit des jours de deuil et de dons. Ce n’est pas contourner la mort, c’est ajuster : aligner le temps du corps et le temps social pour que la personne “continue” selon sa loi. Plus loin, au bord d’un ghat, on comprend l’outil : le feu pour détacher, l’eau pour porter. La cérémonie est une interface : elle donne des prises au nom, aux offrandes, à la mémoire. On en sort sans grand discours, mais avec des actes : disperser, nommer, revenir. Le rite, ici, n’illustre pas l’au-delà : il prépare la suite (même si cette suite n’est pas une ligne droite mais une boucle) Tibet — lire pour traverser On a traduit ça “Livre des morts”, mais le titre tibétain dit autrement : texte à lire pour sortir au jour. Le Bardo Thödol n’est pas un récit ; c’est un manuel. On le lit au chevet, on le lit quand le souffle décroche, on le lit après : trois bardos à franchir, des lumières très vives, des formes paisibles puis terribles, des noms à se rappeler, des confusions à déjouer. Toute l’idée est là : la parole qui fait. Lire, c’est agir sur la traversée On croit parfois à un “livre ancien tombé du ciel”. L’histoire est plus fine : textes composites, révélations, commentaires, lignées qui transmettent, éditions modernes qui ont pesé lourd dans la vision occidentale. Ce qui ne change pas : la fonction rituelle — donner un mode d’emploi pour que l’esprit ne prenne pas peur de ses propres images, pour qu’il reconnaisse la lumière et laisse tomber les attraits trompeurs. Au centre : nommer bien, reconnaître vite. Dans une thangka du bardo, tout est index : telle déité paisible, tel gardien courroucé, tel lac de feu, telle porte. Ce ne sont pas des tableaux pour musée mais des cartes : poser l’œil au bon endroit c’est déjà passer. Comme dans l’Égypte d’hier, l’image ne “représente” pas, elle instruit. **illustration Mur à thangka du monastère de Gyantsé photographié en 1939 par l’expédition allemande au Tibet lors du festival du temple ; un thangka central et un thangka latéral y sont déployés et image dans le texte : Tangka divinité du Bardo. Japon — Obon : revenir quelques nuits Mi-juillet ici, mi-août ailleurs, selon le calendrier : trois jours où l’on pense que les ancêtres rentrent à la maison. On nettoie la tombe, on apporte des fruits, on allume des lanternes pour guider la venue (mukaebi), on les rallume pour le départ (okuribi), on danse le soir — Bon odori — comme on bercerait un seuil. Les régions ont leurs manières, mais la trame reste : accueil, séjour, reconduite. La forme peut être très simple : un autel domestique, un bâton d’encens, une soupe posée. C’est de l’ordinaire qui opère. *Obon : lanternes flottantes au soir, acte de reconduite* On pourrait dire “festival”. Le mot masque un peu. C’est une fête, oui, mais rituelle : on honore des présences, on rappelleles noms, on raccompagne. Les lanternes flottantes sur une rivière ne sont pas une belle image : elles font la route inverse à celle des lanternes du seuil. Et quand on danse, c’est moins pour montrer que pour tenir ensemble : corps, mémoire, place dans la chaîne. Trois manières, une même mécanique Inde : penser en cycle, attacher/détacher par la matière (feu, eau), inscrire le nom dans un ordre qui dépasse la seule famille. Tibet : une technique de parole pour éviter les pièges du mental en chute libre. Japon : une gestion annuelle de la présence des anciens ; on rejoue l’hospitalité, on repartage la maison. Trois façons de fabriquer** du passage au lieu de le subir. Ce qui frappe, c’est l’efficacité tranquille de formes sobres : une bandelette de texte, une bougie, une danse circulaire — peu de moyens, grande prise. L’important n’est pas ce qu’on croit, c’est ce qu’on fait : et ces traditions font faire aux vivants des gestes précis qui soulagent Ce que ces cartes nous apprennent (aujourd’hui) Nommer calme. L’angoisse s’engouffre dans le flou ; un lexique (samsara/karma ; bardo ; Obon) fabrique de la prise. La philosophie indienne comme le bouddhisme tibétain ont montré qu’on peut parler précis de renaissance, même sans “âme” fixe : continuité sans support permanent Parole opérante. Lire au chevet n’est pas consoler, c’est agir : reconnaître, se détacher, passer — ce que dit très simplement le passage sur le Bardo Thödol : un texte récité pour guider. Matière juste. Feu/eau en Inde ; images-manuel au Tibet ; lanternes au Japon : même logique d’interfaces entre mondes. Calendrier et retour. L’annuel (Obon) tient la mémoire sans l’étouffer : un rendez-vous clair, pas un deuil sans fin. Scènes (trois vignettes) Ghat, rive claire. Le bois craque, l’homme aux gestes sûrs alimente le feu. Une brassée de fleurs et de riz sur l’eau brune. On s’en va sans se retourner : la rivière fera la route que l’on ne sait pas faire soi-même. (Antyeṣṭi : rite terminal, crémation comme procédure de détachement.) Pièce close, voix basse. On lit lentement : “N’aie pas peur de cette lumière.” Le visage repose, la fenêtre est entrouverte ; on laisse venir et partir. Tout est dans la mesure : assez de mots pour tenir, pas assez pour occuper la place de celui qui part. (Bardo : lecture guidée, reconnaissance plutôt que saisie.) Quartier d’été, chape de chaleur. Les enfants accrochent des lampions au linteau, la grand-mère rectifie l’angle du cadre sur l’autel. On marche jusqu’aux tombes, on passe le chiffon sur la pierre, on allume, on se tait. Le soir, cercle bon odori : pas chorégraphie, rythme. (Obon : accueil, séjour, reconduite.) Variantes & contrepoints (en bref) Ces mondes ne sont pas monolithes. En Inde, des lignes vishnouites, shivaïtes, shakta nuancent ce qui “passe” et ce qui “se libère”. Dans le bouddhisme, l’idée de renaissance sans âme a été disputée, reformulée, parfois rejetée dans des modernités laïcisées ; mais le dispositif éthique de karma/reprise tient son axe : nos actes organisent nos devenirs. Au Japon, Obon s’est popularisé en événement familial et communal — il garde une racine bouddhique claire, mais s’hybride avec d’autres traditions locales : la force d’une forme tient à sa capacité à s’ajuster. Outils (lexique utile) Samsara — cycle des naissances et renaissances ; Karma — dynamique d’actes/effets ; Moksha — libération ; Antyeṣṭi — rites funéraires hindous (dernier saṃskāra) ; Bardo — intervalle entre mort et renaissance ; Bardo Thödol — manuel récité pour guider ; Obon — période où l’on accueille/renvoie les ancêtres ; Bon odori — danse rituelle ; Lanternes — mukaebi/okuribi (feux d’accueil/d’adieu). À voir / à lire Stanford Encyclopedia of Philosophy — entrées “Personhood in Classical Indian Philosophy” (karma, - renaissance), “Buddha / Afterlife” (rebirth sans transmigration). Encyclopédie Stanford de la philosophie Oxford University Press — Bryan J. Cuevas, The Hidden History of the Tibetan Book of the Dead (contexte, transmission). Rubin Museum — expositions Bardo (iconographie comme carte opératoire). Rubin Museum of Himalayan Art Oxford Reference — “Antyeṣṭi” (rite final, logique des saṃskāra). Britannica — “Bon/Obon”, “Bardo Thödol”, “Karma, samsara, moksha” (repères clairs). Encyclopedia Britannica JNTO & japan-guide — fiches pratiques Obon (lanternes, danses, retours familiaux). JAPAN Educational Travel illustration Logo :Mur à thangka du monastère de Gyantsé photographié en 1939 par l’expédition allemande au Tibet lors du festival du temple ; un thangka central et un thangka latéral y sont déployés|couper{180}
histoire de l’imaginaire
Grèce & Rome — psychopompes et carte des enfers
On ne meurt pas seul : quelqu’un conduit. Hermès passe la porte, bâton, sandales, il accompagne. Plus bas, Charon tient la barque, attend la pièce. Ce n’est pas du folklore, c’est la mécanique du seuil. Les vivants préparent la route : laver, veiller, porter, déposer, parler bref. En bas, des rivières ont des noms, des juges écoutent, un chien garde. Parfois on évite l’oubli en buvant à Mnémosyne, pas à Léthé. L’iconographie ne montre pas : elle indique le chemin. Ce troisième volet déroule la marche : qui guide, ce que font les vivants, comment est dessiné l’en-dessous, et pourquoi on paye Charon pour que le monde tienne. Qui conduit Hermès Psychopompe. Il ne juge pas, il accompagne. Main au coude, un geste minuscule qui suffit pour faire passer la marche d’un côté à l’autre. Bâton de héraut, l’outil pour écarter, ouvrir. En bas, Charon Mauvais caractère sur la céramique, mais fonction claire : il prend, il refuse, il passe. La pièce n’est pas un péage au sens moderne, c’est un marqueur : les vivants ont fait leur part, le mort a un statut, la traversée peut s’opérer. Ce que font les vivants D’abord la prothésis : on expose le corps, on lave, on habille, on veille. Pleureuses, chants, mains sur le front. Puis l’ekphora : cortège, bière portée vers le bûcher ou la tombe. Crémation ou inhumation, selon temps et cités, mais toujours le même rail : porter, déposer, dire. On met des offrandes simples : fiole, figues, couronne. Parfois une pièce dans la bouche ou sur les yeux — pas partout, pas toujours, mais assez pour que l’archéologue la retrouve et qu’on comprenne le message : “il est équipé”. Après, on revient. Libations sur la stèle, repas près du tombeau, le nom prononcé. À Rome : Parentalia en février, on visite les ancêtres ; Lemuria en mai, on renvoie les lemures indociles (haricots lancés dans le noir, formules à voix basse). Les Manes ne sont pas des fantômes qui font peur : ce sont les nôtres, avec qui on garde un pacte. On apporte un peu de vin, un peu d’huile, on règle l’affaire du lien. Carte de l’en-dessous Un monde qui tient par ses noms. Rivières : Achéron (affliction), Cocyte (lamentation), Phlégéthon (feu), Styx (haine sacrée), Léthé (oubli). Cerbère garde, trois têtes pour une seule fonction : contrôler le passage. Trois juges : Minos, Rhadamanthe, Éaque. On ne fait pas un roman : on range. Champs des Asphodèles pour la majorité, Élysion pour certains, Tartare pour ceux qu’on préfère loin. La carte importe parce qu’elle cadre les gestes : boire ou ne pas boire, répondre au nom, suivre le guide, accepter la mesure. Lamelles orphiques (or mince, instructions nettes) Petites lamelles d’or, roulées dans la bouche ou sur la poitrine. Quelques lignes gravées : le mort parle au gardien — “Je suis enfant de la Terre et du Ciel étoilé ; la soif me brûle ; ne me donne pas l’eau de Léthé, conduis-moi à la source de Mnémosyne.” La phrase n’explique pas : elle ouvre. On a placé le texte pour qu’il travaille à l’instant voulu. Le défunt annonce son lignage, sa qualité, il sait les mots de passe. On n’improvise pas : on apprend le chemin. (Vignette : lamelle orphique — texte “fille/fils de Terre et Ciel étoilé…”. lamelle d’or gravée, mode d’emploi funéraire.) Éleusis (promesse en deux gestes) On ne décrit pas tout, c’est la règle. Déméter cherche Korè, la fille perdue, la retrouve. Le mythe devient rite : on initie, on présente le geste et le mot (deux choses, pas plus). Les initiés repartent avec une promesse : mieux mourir. Pas une garantie, une capacité : tenir la traversée. En surface, une fête. En dessous, le rail : séparation, marge, réintégration. Comme toujours. Pourquoi payer Charon Pour fixer le statut. Sans la pièce, il reste quelque chose d’indécis. La communauté a fait sa part : veillée, cortège, dépôt, parole. Le signe monétaire vient sceller le “c’est bon” : tu peux embarquer. Même logique que la pelle de terre, la libation, la couronne : des actes sur le seuil. Charon n’est pas un commerçant, c’est un fonctionnaire du passage. Il prend la preuve et passe. Rome : tenir avec les ancêtres Manes (les bienveillants), Lares (les protecteurs du lieu), Lemures (les turbulents). On nourrit les premiers, on honore les seconds, on écarte les derniers. Refrigerium au tombeau : un repas pour que tout monde se souvienne. Columbaria pour les urnes, niches comme un damier, noms gravés : la ville des morts continue la ville des vivants. Mercure prend le relais d’Hermès pour la psychopompie, même fonction, autre langue. Le foyer domestique est un sanctuaire à bas bruit : les images des aïeux, le nom qu’on prononce, la chaîne qui ne casse pas. Ce que ces cartes font (aujourd’hui) On peut sourire de Cerbère et de la barque. Mauvais réflexe. Ce sont des outils : faire tenir la peur par la forme. Donner un itinéraire quand on ne sait pas où l’on met les pieds. Un lexique court pour que même celui qui chancelle ait des mots dans la bouche : “Je suis de la Terre et du Ciel”, “ne me donne pas Léthé”. Nos villes n’ont plus de Charon, mais nous gardons les gestes : pièce sur une pierre, eau versée, repas au cimetière, dates qui reviennent. On invente d’autres lamelles : cartes postales, messages laissés, noms tatoués. Même logique : ne pas laisser l’oubli décider seul. Lexique (pour passer) Psychopompe : celui qui conduit (Hermès/Mercure). — Katabasis : descente aux enfers (Orphée, Énée). — Nékya : appel des morts (Odyssée XI). — Léthé / Mnémosyne : oubli / mémoire, deux eaux. — Manes / Lares / Lemures : ancêtres, protecteurs, agités (Rome). — Prothésis / Ekphora : exposition / cortège. — Refrigerium : repas auprès des morts. — Élysion / Asphodèles / Tartare : zones de séjour. Timeline (bornes simples) Archaïque : Odyssée XI, appel aux morts. — Classique : lois funéraires athéniennes, mystères d’Éleusis. — IVe–IIe s. av. J.-C. : lamelles orphiques (Sud Italie, Grèce). — Rome : Parentalia, Lemuria, columbaria. — Tardif : translation vers les mémoires chrétiennes, mais la forme du seuil demeure. À voir / à lire Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs (chap. Hadès). — Robert Garland, The Greek Way of Death. — Walter Burkert, La religion grecque. — Sarah Iles Johnston, Restless Dead. — Mary Beard / John North / Simon Price, Religions of Rome. — Fritz Graf & Sarah Iles Johnston, Ritual Texts for the Afterlife (lamelles). Références : Homère, Odyssée XI (nécyie) ; Virgile, Énéide VI ; Platon, République X (mythe d’Er), Phédon ; Ovide, Fastes (Parentalia, Lemuria).|couper{180}
histoire de l’imaginaire
Égypte antique — Pesée du cœur & livres des morts
On conserve le corps pour que la route reste ouverte. Pour maintenir une interface. Pas de métaphore ici : sel, bandelettes, résine, amulettes — une technique. Le mort n’est pas parti, il passe. On lui garde un support pour que le souffle (ka) tienne, que l’oiseau (ba) revienne, que le nom (ren) ne décroche pas. Et au bout, la scène connue : une balance, une plume, un cœur. Pas un tableau, un mode d’emploi. L’iconographie ne montre pas : elle guide. Ce deuxième volet va dans l’atelier de momification, puis dans la salle de la pesée, puis dans la nuit de l’Amduat — douze heures pour renaître. Légende (vignette psychostasie) : Pesée du cœur devant Osiris : balance, plume de Maât, Thot scribe, Ammit. Scène égyptienne de psychostasie avec balance et plume. Ce qu'il faut sauver (atelier) Per-nefer, la maison-belle. Odeur sèche du natron, résine chaude. On retire, on lave, on sèche, on emplit, on bande. Les viscères partent dans quatre vases, couvercles à tête des fils d’Horus. Le cœur, on le garde. Le cerveau, non. Entre les couches, on glisse des amulettes : œil oudjat pour la protection, pilier djed pour la stabilité, nœud d’Isis pour le lien. Chacune avec sa phrase, sa fonction. Ce n’est pas du décor : c’est une technologie de continuité. Le corps transformé devient sah, apte à recevoir le ba quand il revient à l’aube des offrandes. On n’embaume pas pour conserver comme au musée : on prépare un lendemain opératoire. Le geste règle la matière et la matière règle le geste. La peau tirée, la bande passée, la résine scelle. On installe un masque, on peint le regard, on écrit un nom. Tant que le nom est là, quelque chose tient. La tombe n’est pas une fin : c’est un atelier. On équipe. On met à portée de main des pains, de la bière, des oignons, des colliers. On suspend des oushebtis — petites figurines prêtes à répondre : “me voici” quand il faudra travailler aux champs de l’ouest. Rien d’ornemental, tout d’utile. Rail court (repères) Ka / Ba / Akh. Le ka reçoit les offrandes, force de vie. Le ba circule, revient, oiseau à tête humaine. L’akh, c’est l’être transfiguré, efficace, quand tout a bien tenu. Ren. Le nom. On le grave, on le répète. Effacer un nom, c’est tuer encore. Ib. Le cœur. Mémoire et conscience. On le pèse. Maât. Mesure juste. La plume sur le plateau, l’étalon d’un monde en ordre. Duat. L’entre-lieux nocturne. Des portes, des lacs de feu, des gardiens à nommer. Images = cartes. On ne contemple pas, on suit la voie. Un dessin peut ouvrir une porte. Pesée du cœur (Livre des Morts, chapitre 125) Salle claire. Osiris trône, Isis et Nephthys encadrent. Anubis ajuste la balance. À gauche, le cœur (ib). À droite, la plume de Maât. Thot tient le calame, prêt à noter, exact. En bas, Ammit attend — crocodile, lionne, hippopotame, trois bouches pour une fin sans retour. On déroule la confession négative : “Je n’ai pas volé, je n’ai pas menti, je n’ai pas détourné les offrandes, je n’ai pas affamé, je n’ai pas fait pleurer…” Quarante-deux phrases, une par juge, une par faute possible. Ce n’est pas l’aveu qui sauve, c’est la parole qui fait : en disant, on ajuste. Le cœur doit égaler la plume. S’il pèse trop, Ammit dévore : pas d’exil héroïque, juste l’extinction. S’il tient, on passe, on est admis dans la salle d’Osiris. La scène, peinte mille fois, varie et ne varie pas : même balance, même plume, mêmes témoins. L’important n’est pas la beauté du trait, c’est l’efficacité du dispositif. On sait où poser l’œil, on sait ce que fait chaque dieu dans la séquence : qui pèse, qui vérifie, qui consigne. C’est une procédure. Scarabée du cœur (chapitre 30B) On remplace la fragilité par une pierre. Un scarabée en pierre verte, gravé. On le pose sur le cœur ou à la place du cœur. Le texte parle au cœur : “Ô mon cœur qui vient de ma mère, ne t’élève pas contre moi au tribunal… ne sois pas témoin contre moi.” Le scarabée porte l’idée de devenir — kheper, le soleil qui roule, renaît. L’amulette n’est pas ruse malhonnête : c’est l’intelligence du rite. On sait que la mémoire pèse. On place une contre-parole pour que la balance reste à niveau. Là encore, la phrase n’explique pas, elle agit. La pierre a des arêtes, le signe a des lignes : ensemble, ils tiennent un seuil. Scarabée du cœur, “chapitre 30B” : pour que le cœur ne témoigne pas contre son propriétaire Douze heures dans la nuit (Amduat) On l’appelle Ce qui est dans l’au-delà. Ce n’est pas une “mythologie” au sens de fable : c’est une cartographie. Douze heures, douze registres, la barque de Rê passe. Des serpents, des portes, des lacs, des sables, des déesses en forme de bras tendus, des corps disloqués à recomposer, des noms. Toujours des noms : savoir le nom, c’est ouvrir. Se tromper de nom, c’est rester dehors. À la sixième heure, tout descend au point le plus bas : Rê s’unit à Osiris, la force morte et la force solaire se rejoignent, la régénération se noue. Plus loin, on découpe, on coud, on distribue de la nourriture aux ombres. À la douzième, la barque remonte, la porte s’ouvre, l’horizon rougit : matin. Le mort suit la même route, à son échelle. Il passe de porte en porte. Il montre des amulettes, il dit des formules, il présente son nom. L’image au mur n’est pas souvenir : c’est une autre interface. Ce qui a été peint ici se réalise là-bas. Ce qui a été écrit sur la bandelette se lit dans l’autre salle. C’est le principe général : agir ici pour que ça opère là Pourquoi garder le corps ? Parce que l’existence n’est pas un tout ou rien. Elle se transmet par le support qu’on laisse. Le ba a besoin d’une adresse pour revenir ; le ka a besoin d’un lieu pour recevoir l’offrande ; l’akh a besoin que les opérations aient trouvé leurs prises. Sans le corps travaillé, la route se referme trop vite. La momification ralentit, aménage, offre des prises à la parole et aux objets. Le cœur reste pour la pesée, pour la mémoire. Les viscères sont protégés parce qu’ils sont des fonctions : respirer, digérer, filtrer — on n’abandonne pas des fonctions, on les conditionne. La peau et les bandelettes reconstituent une continuité qui permet au texte de circuler : quand on écrit sur une couche, on écrit sur un corps lisible. Ce n’est pas une glorification du cadavre. C’est une ingénierie du seuil. On évite que la décomposition efface la personne avant l’heure. Le temps biologique se met à niveau avec le temps rituel. Si la matière tient assez, la parole fait le reste. Comment l’iconographie guide On pense “icône”, on devrait lire “mode d’emploi”. Un défunt est peint faisant offrande à un dieu : c’est déjà une offrande effective. Une porte dessinée avec son nom : c’est une porte franchissable. Des démons aux couteaux sont cadrés par des légendes : si tu sais lire la ligne, le couteau s’abaisse. Les lignes de texte sont des boutons : on presse, on passe. Le tombeau n’est pas une galerie, c’est une console. On sait que tel serpent aime l’eau fraîche, on dépose une coupe peinte ; on sait que tel lac brûle, on prend la barque peinte ; on sait que tel gardien veut entendre une phrase, on la lui donne. L’écriture ne commente pas l’image, elle l’arme. Variantes, fortunes, ajustements Tout le monde n’a pas le même tombeau. Au début, c’est le roi, seul, Textes des Pyramides. Puis les élites élargies, Textes des Sarcophages. Puis des rouleaux de Livre des Morts que l’on commande presque prêts-à-lire, on laisse des blancs pour écrire le nom. Les techniques varient : momifications fines, résines multiples, bandelettes serrées ; ou, à d’autres périodes, traitements plus rapides. Parfois les vases canopes sont réintégrés au corps, parfois non. Les cycles nocturnes se dédoublent : Livre des Portes, Livre des Cavernes — mêmes logiques, autres paysages. L’axe ne bouge pas : tenir la route. Il y a aussi les accidents du temps : pillages, réemplois, tombes ouvertes, statues renversées. Les Égyptiens le savent : ils multiplient les supports, disséminent les noms, répètent les formules. Si un nom est effacé ici, il reste ailleurs. Si une amulette manque, une autre redouble sa fonction. Redondance comme assurance-vie. Aujourd’hui : vitrines, scanners, scrupules On regarde des momies derrière un verre. On scanne. On reconstruit des visages. On lit sous les bandelettes les amulettes qu’on ne voyait pas. On identifie des résines, des tissus. Cela éclaire la technique, confirme qu’on n’avait pas affaire à des “croyances naïves” mais à un savoir-faire. En même temps, on s’interroge : montrer des morts, comment ? On change les cartels, on donne des contextes, on associe les pays d’origine, on parle parfois de réinhumations. Le regard apprendra à tenir la science et la pudeur dans la même main. Sur cette page, on garde la même règle : éviter l’exotisme. Décrire la fonction, pas l’étrangeté. Dire ce que fait une plume, ce que vise une amulette, pourquoi un dessin, pourquoi un nom. Lexique (pour tenir le fil) Ka : force vitale à nourrir. — Ba : mobilité qui revient. — Akh : l’être efficace après transformation. — Ren : nom, condition de subsistance. — Ib : cœur, mémoire, conscience. — Maât : ordre juste, plume étalon. — Duat : espace nocturne de passage. — Amduat : “Ce qui est dans l’au-delà”, carte des douze heures. — Oushebtis : serviteurs répondants. — Canopes : vases à viscères, fils d’Horus. Timeline (marques simples) Ancien Empire : Textes des Pyramides (royaux). — Moyen Empire : Textes des Sarcophages (élites élargies). — Nouvel Empire : Livre des Morts, grands cycles nocturnes (Amduat, Portes). — Époque tardive à ptolémaïque : standardisations, variations, prolifération d’amulettes. À voir / à lire Jan Assmann, Mort et au-delà dans l’Égypte ancienne. — Erik Hornung, L’Amduat. Le Livre de ce qu’il y a dans l’au-delà. — Salima Ikram, Death and Burial in Ancient Egypt. — John H. Taylor (dir.), Ancient Egyptian Book of the Dead. — R. O. Faulkner, The Ancient Egyptian Book of the Dead (trad.). Références : Livre des Morts (chap. 125 “Pesée du cœur”, chap. 30B “Scarabée du cœur”) ; cycles funéraires nocturnes (Amduat). Travaux de synthèse : Assmann ; Hornung ; Ikram ; Taylor ; Faulkner. réflexion Voici, très serré, ce que le Livre des Morts (au vrai : Livre pour sortir au jour) nous apprend — à nous, “modernes” : La parole qui fait. Dire, ce n’est pas commenter : c’est ouvrir une porte, désamorcer un couteau, équilibrer un cœur. Le corps comme interface. Sans support matériel, pas d’adresse pour le lien (ka/ba) : la technique sert la continuité, pas la déco. La forme compte. Une image peut être un mode d’emploi ; un rituel, une procédure qui opère — pas un symbole vague. Le nom est un organe. Effacer un nom, c’est tuer encore ; le répéter, c’est maintenir une présence. L’éthique comme mesure. Maât n’est pas morale abstraite : c’est un étalon concret pour “faire juste” ici et maintenant. Cartographier l’inconnu. Face au chaos, on trace des cartes (Amduat) : mieux vaut un chemin praticable qu’une croyance floue. Redondance = résilience. Multiplier supports, amulettes, inscriptions : quand l’un manque, l’autre tient — leçon d’archiviste. Le rite est une technologie. Ingénierie du seuil : aligner matière, gestes, mots pour que la traversée se fasse. Deux temps à accorder. Biologie vs social : on aménage le temps du deuil pour qu’il rejoigne le temps du corps. Sobriété, précision. Un geste juste pèse plus que dix gestes spectaculaires : économie de moyens, efficacité d’action. Responsabilité du regard. Exposer des morts oblige : contexte, pudeur, restitution — la science n’exonère pas l’éthique. Communauté et mémoire. On ne “gère” pas la mort seul : on fabrique du commun pour que la vie reprenne axe. En bref : moins d’“opinions” sur la mort, plus d’outils qui tiennent — des formes, des noms, des gestes qui font passage.|couper{180}
histoire de l’imaginaire
Le rite funéraire
Un rite funéraire n’illustre rien : il fait que ça passe. On veille, on lave, on porte, on dit, on dépose. Suite de gestes, pas décor : ça sépare l’avant, ça tient la marge, ça nous réagrège après. Le défunt reçoit un statut — encore là, déjà ailleurs — les proches reprennent une place, un faire, une parole. De là naît le récit commun, sobre, tenace. Ce premier article regarde ce que ces gestes réparent — liens, places, mémoire — et pourquoi la forme qu’on choisit, religieuse, civile ou intime, change tout. Ouverture Cimetière communal, Vallon-en-Sully, Allier. On est là, pas grand monde, vent léger sur les cyprès. La corde passe, deux hommes tiennent, on descend, lent, régulier. Le bruit sourd quand la caisse touche les parois, puis plus bas, puis plus rien. Un nom dit au micro, juste le nom, pas d’enflure. On se rapproche, on voit la terre, on voit les fleurs encore fraîches, on voit les mains hésiter puis se décider : une pelle, deux pelletées. Ça fait un son que le gravier n’a pas, un son qui coupe court. À gauche, l’arrosoir qui goutte près du robinet, ploc, ploc, ploc, comme si le lieu lui-même réglait la seconde. On ne cherche pas de grandes phrases, on cherche ce qui tient : poser, couvrir, nommer, se taire une minute, regarder ensemble au même point, puis relever la tête. Le célébrant lit trois lignes, pas plus, on a tous compris. On serre une épaule, on remet un ruban, on corrige l’angle d’une gerbe. Rien d’héroïque, pas de décor, seulement la suite exacte des gestes qui fait que l’avant lâche prise et que l’après trouve une forme. Ce n’est pas la mort qu’on met en ordre, c’est le lien : il passait par ces mains, par cette corde, par la terre qu’on rend, et par le nom prononcé une dernière fois pour qu’il ne tombe pas avec le reste. On reste encore un peu, sans parler, parce qu’il faut ce peu de temps-là pour que ça prenne. Repères Arnold van Gennep (1873–1957). Un homme qui passe les frontières, langues et coutumes dans la besace. En 1909, il pose trois rails simples et puissants : séparation, marge, agrégation. Les rites ne sont plus folklore mais mécanique sociale, un outillage pour transformer le statut des gens. L’Algérie, les Alpes, des enquêtes à pied, peu d’institution mais une méthode tenace. On lui doit ce mot qui nous sert partout : liminalité. Avec lui, les funérailles deviennent lisibles par la suite de gestes qui fait tenir. Robert Hertz (1882–1915). Normalien, élève de Durkheim, écriture brève et ferme. En 1907, il éclaire l’angle mort : la mort est un fait social ; le cadavre, un statut instable. D’où les funérailles en deux temps, le temps biologique et le temps des vivants qui s’ajuste. Il nomme ce qu’on fait quand on lave, enveloppe, nomme, attend — non pour montrer, pour protéger. Destin fauché dans les Vosges, mais une idée qui reste : tant que le mort n’a pas sa place, le groupe ne tient pas. Philippe Ariès (1914–1984). Historien des mentalités, à côté des couloirs officiels, mais la porte qu’il ouvre est large. Années 1970 : de la « mort apprivoisée » à la « mort interdite », de la chambre commune à l’hôpital, des cimetières au centre aux périphéries. Il regarde les manières de dire au revoir, l’enfant, la tombe, l’image, l’industrie funéraire. Sa voix est calme, presque narrative. Avec lui, on comprend que les pratiques ne disparaissent pas : elles se déplacent, s’inventent à neuf quand la société change. Références, citations Van Gennep, Les Rites de passage (1909) ; Hertz, « Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort » (1907) ; Ariès, L’Homme devant la mort (1977). Hertz. Le cadavre n’est ni chose ni personne : zone instable. D’où les opérations : laver, envelopper, nommer, attendre parfois — pour rendre au mort une place, protéger les vivants. Ariès. On est passé de la mort publique à la chambre fermée, puis aux couloirs de l’hôpital. Moins visible, plus technique. Les rites ne disparaissent pas : ils se déplacent, s’inventent de nouveau. Lexique flash Liminalité : l’entre-deux où ça se transforme ; ni avant, ni après, mais le seuil. Psychopompe : le guide du passage — personne, fonction, parfois un objet ou un lieu. Obsèques civiles : cérémonie sans Église, gestes et paroles choisis, même fonction de tenir. Deuil / souvenir : le temps pour que ça prenne / la trace qui reste et qu’on revient travailler. Ce qu’on empêche, ce qu’on institue On a tous croisé Antigone, même de loin. Pas besoin de théâtre pour comprendre : on interdit d’ensevelir, donc on empêche la communauté de faire son travail. Empêcher, c’est laisser la dette ouverte. Le mort devient une affaire en suspens. Les vivants restent coincés sur le seuil. On sait ce que cela produit : colère froide, gestes clandestins, paroles qui butent. Antigone ensevelit malgré tout, petite poignée de terre pour dire que le monde continue à tenir. Ce n’est pas la morale qui est en jeu, c’est la mécanique. On a besoin du geste pour refermer la porte. À l’inverse, on institue. Tombeau du Soldat inconnu : pas de nom, donc un nom pour tous. La flamme, la relève, la marche, l’inscription. Des gestes réglés pour un corps absent. Et pourtant ça tient, justement parce qu’on fait comme si. On dépose, on se tait, on recommence demain. La répétition fabrique la mémoire. On photographie, on amène une gerbe, on lit les noms ailleurs, sur d’autres pierres. Ce qui s’institue n’impose pas un récit unique : il cadre l’émotion, lui donne un espace pour ne pas s’éparpiller. Empêcher le rite, c’est désorganiser les vivants. L’instituer, c’est leur rendre la capacité de faire avec. Ce que fait un rite Il donne un statut au mort. Ni vivant, ni chose. Une place. C’est pour ça qu’on lave, qu’on habille, qu’on ferme la bouche avec douceur, qu’on croise les mains. On ne montre pas : on opère. Le geste n’explique rien, il effectue. Dire le nom au micro, poser la main sur le bois, ce sont des actes qui fixent la limite. Ce que l’on fait là, c’est aussi redistribuer les rôles. Qui parle, qui porte, qui décide de la musique, qui tient la corde. Les proches ne sont pas seulement présents, ils font quelque chose, même minime. Cette part active empêche que l’événement avale tout. Le rite ordonne le temps. Avant : la veille, les coups de fil, les démarches. Pendant : l’heure dite, le cortège, la séquence. Après : la visite à la tombe, la date qui revient, la pierre posée plus tard. On en a besoin parce que le temps brut est inégal. La mort tombe d’un coup, mais la communauté met du temps à reprendre souffle. On étale, on fractionne. Parfois, on fait en deux temps, et c’est juste : aujourd’hui le dépôt, demain l’ossuaire, ou la dispersion quand la météo le permettra. Il n’y a pas d’orthodoxie : il y a des raisons matérielles qui rencontrent des raisons symboliques. Le rite sert de charnière. La matière compte. Terre, eau, feu, air. La poignée de terre, le ploc de l’arrosoir, la fumée sur le froid, le vent qui bouge les rubans. On travaille avec ça. Une urne, c’est léger, mais on lui donne le poids d’un trajet, d’une marche, d’un arrêt au seuil. Une pierre, c’est lourd, mais on lui donne la douceur d’un prénom gravé. Ce sont des techniques de présence. On ne cherche pas le spectaculaire : on cherche l’ajustement. Le bon angle de la gerbe, la bonne place pour la photo, la bonne durée du silence. Chacun reconnaît quand c’est juste, même sans mots. Il y a aussi la parole. Pas l’éloquence. Des phrases brèves, des faits : où il a vécu, ce qu’il bricolait, comment il riait, ce qu’il disait toujours au marché. On ne rompt pas le lien en parlant, on le réinscrit. C’est pour cela qu’un texte de trois lignes peut suffire. Qu’une musique entendue mille fois change d’épaisseur quand elle vient ici, maintenant. On ne “raconte pas la mort”, on fait tenir la communauté qui reste. Et puis la protection. On sait l’embarras, la peur qui traîne, l’envie de fuir. Les gestes cadrés empêchent le déraillement, autorisent la pudeur. On ne force pas, on propose. Certains ne pourront pas regarder la descente, d’autres auront besoin de jeter eux-mêmes la terre. Le cadre tient pour tous. Si le protocole se vide, si on sent la machine à l’œuvre pour elle-même, on ajuste : on coupe une lecture, on garde le silence plus long, on remplace l’orgue par rien. Ce n’est pas de la personnalisation gadget. C’est la mécanique fine du tenir. Variantes, absences, réparations Il n’y a pas qu’une forme. Inhumation, crémation, dispersion, ossuaire. Quand on disperse, on marche, on ouvre la main au bord d’une eau, on choisit le lieu. Quand on n’a pas le corps, on fait autrement : photo, bougie, lettre, pierre déposée à blanc. Les guerres, les catastrophes, les pandémies ont appris cela : rites empêchés, rites compensatoires. Un autel improvisé sur un trottoir, des peluches, des fleurs, des noms écrits au feutre. On se dit que c’est trop, parfois. Non : c’est la fabrication d’un espace commun le temps qu’il faut. On ne hiérarchise pas. On regarde ce que chaque forme permet de réparer. Il y a le bref et le long. Certains veulent en finir vite, comme on arrache un pansement. D’autres ont besoin de tout, du cortège au repas, des photos à la pierre. On croit que la longueur mesure l’amour. Non. Ce qui compte, c’est l’ajustement. Un geste juste vaut mieux que dix gestes mécaniques. Un silence peut faire plus que des pages lues sans air. On ne sort pas d’un deuil par l’accumulation ; on passe par un point où le monde retrouve son axe. Le rite sert à trouver ce point. Déplacements d’aujourd’hui On s’éloigne des grands cadres, et pourtant, partout, ça revient. Célébrants laïcs, maisons funéraires plus sobres, cérémonies où l’on prend la parole sans prêtre ni formule. Les familles composent. Elles empruntent des formes au religieux, ou s’en passent, mais gardent la logique : faire tenir. Des mémoriaux s’installent là où il n’y avait rien, durent quelques jours ou restent des années. On dépose une bougie sur une borne, on revient au printemps, on change l’eau des fleurs. Sur les écrans aussi, la mémoire persiste. Anniversaires qui s’affichent, messages qui reviennent chaque année à la même date. Ce n’est pas un autre monde : c’est un autre lieu pour les mêmes opérations. La question écologique entre dans la scène. Forêts-cimetières, cercueils simples, compost humain dans certains pays, urnes biodégradables. On fait attention à l’empreinte, sans perdre la force du geste. Une marche silencieuse dans les arbres, un nom sur un galet, une carte pour se repérer. La technique change, le besoin reste. Ce qu’on cherche n’a pas changé depuis qu’on a commencé à enterrer : refermer sans effacer, transmettre sans figer. Revenir sur le seuil On peut repartir de Vallon-en-Sully, si tu veux. Une grille, un chemin de gravier, un banc. On s’assied dix minutes après que tout le monde est parti. Le ploc, plic, ploc régulier d'un robinet mal fermé. On regarde la terre, on ne pense à rien de noble, on écoute. Ce temps minuscule, c’est déjà du rite : le supplément qui permet que l’on se relève, que l’on traverse la route sans craindre de laisser quelque chose derrière. On saura revenir, poser une fleur quand la pierre sera là, ou rien du tout, juste la main sur le granit froid. C’est cela que l’on appelle “tenir”. Illustration : La Toussaint, Émile Friant (1863–1932)|couper{180}
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POV : Archéologie d’un flux
POV : Archéologie d’un flux Il y a des siècles, l’imaginaire se nourrissait de mythes, de récits fondateurs, de figures héroïques. Aujourd’hui, une bonne part de ce qui circule dans la mémoire commune se fabrique ailleurs : dans le flux des réseaux. On y trouve un bestiaire étrange : chiens à lunettes, chats qui chutent sans fin, brunchs à Barcelone, sauces exotiques mal épelées, cive fantôme qu’aucun supermarché ne fournit. Une mythologie culinaire improvisée, qui dit à sa manière la faim d’exotisme, la mise en scène du quotidien, le faux raffinement d’un monde saturé d’images. À côté de ces nourritures, un autre panthéon : les jambes anonymes, toujours réapparues, promesses vides, sabotées par des phrases pleines de fautes. « cc bb vien me voire ojd 100% real cliK ICI ». Ce n’est plus un langage, c’est un glossaire réduit en miettes : ojd, bb, tkt, rdv, mdrr. Une langue qui ne dit rien mais qui tourne en boucle, comme un mantra absurde. Et puis la bannière POV, Point Of View, censée donner au spectateur un rôle. Mais ce rôle est toujours le même : regarder, scroller, répéter. POV : tu scroll. POV : tu clic. POV : tu respire. Comme si notre place dans l’imaginaire contemporain se réduisait à cette posture passive. Ce qui frappe, c’est le paradoxe : on croit trouver une évasion, une distraction, une ouverture. On ouvre l’écran comme on ouvrirait une fenêtre. Mais ce qui entre, ce n’est pas l’air libre, c’est la répétition. La cage se referme aussitôt : sauces teriyaki, cive, worcester, jambes, fautes, glossaire, POV. Tout revient, tout insiste, jusqu’à produire un imaginaire cyclique, hypnotique, une mythologie de l’absurde contemporain. Peut-être faudra-t-il, dans l’avenir, relire ce vocabulaire et ces images comme on lit aujourd’hui les mythes anciens. Non pour leur beauté, mais pour ce qu’ils révèlent de notre temps : une société qui s’invente des rites de substitution, des mantras orthographiques, des dieux alimentaires introuvables (la cive, le chou chinois, le sésame), des icônes tronquées (les jambes), et qui transforme la répétition en drogue collective.|couper{180}
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Sur la transposition
Le pouvoir de transposition, quand il agit à l’insu de celui qui crée, passe comme une ombre : un souvenir glisse dans une phrase, une odeur se déplace dans une scène, sans que le geste soit nommé. Linda Hutcheon y voit une « pratique culturelle mobile », ce mouvement naturel qui fait voyager les formes et les motifs. Mais lorsque la transposition devient consciente, tout change. On sait qu’on déplace. On choisit de transposer, comme Kamilla Elliott le décrit à propos des passages entre roman et film : non pas masquer, mais exhiber le transfert. C’est le risque du figé, mais aussi la chance d’un trouble nouveau. Henry Whittlesey l’a montré en réécrivant Gogol aux États-Unis : les décors changent, la structure demeure. La fidélité n’est plus l’absence de déplacement, mais la continuité à travers l’écart. Ce frottement crée l’étrangeté. La transposition consciente, c’est la cicatrice. Elle ne lisse pas la peau, elle montre la marque. Le lecteur voit à la fois l’original et sa transformation, comme dans Madame Bovary filmée par Chabrol : les gestes restent, mais le cadre provincial est transposé en cinéma des années 1970. Ce n’est pas le glissement secret de l’inconscient, mais l’exposition volontaire du passage. Le critère de réussite n’est plus la fluidité invisible, mais l’intensité du visible. La cicatrice rappelle qu’il y a eu coupure, déplacement, et c’est dans cette trace que surgit l’inattendu.|couper{180}
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Le rêve d’intemporalité
Cela commencerait par un simple observation. J'aurais écrit mon texte quotidien, un texte bref ; je me serais efforcé d'atteindre ce fantasme de briéveté, et l'insatisfaction demeurerait. Elle demeure parce que pour moi la briéveté est un fantasme. Et donc je voudrais en avoir le coeur net. Je voudrais parier qu'en écrivant un autre texte dans un nouvel espace, je me débarasserai de ce fantasme. C'est la même démarche pour se débarrasser du désir que celle de l'épuiser méthodiquement jusqu'à la lie. Donc je cherche un espace mais voilà que la date se dresse devant moi dans toutes les rubriques de ce site. C'est à dire que si j'écris un nouveau texte il sera irrémédiablement lié à une date. Sauf si je crée un squelette spécial pour une rubrique particulière, une rubrique sans ordre chronologique. Le fantasme ici, l'imaginaire, rêvent d'une absence de temporalité sans doute parce que cernés par celle-ci. C'est donc une friction toujours en cours qui produit l'explosion l'étincelle. Il n'y a pas à s'en sentir bien ou mal c'est un fait. Etrangement, aujourd'hui je choisis deux illustrations semblables d'Umberto Boccioni. Pour cet article il s'agit de La ville se Lève alors que dans mon texte de carnet j'ai choisi Les adieux 2|couper{180}
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Lieux fabuleux : entre savoir, désir et imagination
Introduction Il y a toujours eu des endroits qu’aucune carte n’a su contenir. Après les peuples fabuleux , voici leurs territoires : îles englouties, cités de cristal, continents perdus. Nous les plaçons tantôt aux marges, tantôt au centre, mais jamais ils ne disparaissent. De Platon à la science-fiction, ils reviennent, changent de visage, s’imposent à nous. La question n’est pas seulement de savoir quels lieux furent inventés, mais de comprendre quel imaginaire nous leur attribuons — parfois volontairement, parfois malgré nous. Car ces espaces fabuleux ne sont pas de simples décors : ils sont des formes collectives qui nous traversent, des images qui circulent à travers les époques, et qui continuent d’habiter nos récits contemporains. Les sources antiques et médiévales Hérodote raconte l’Hyperborée, terre de paix au-delà du vent du Nord. Pline l’Ancien dresse un inventaire foisonnant d’îles Fortunées et de contrées lointaines où l’extraordinaire se mêle au quotidien. Strabon hésite : critique rationnelle ou fascination pour la Taprobane, où tout semble plus grand qu’ailleurs ? Platon, lui, donne à l’Atlantide une densité philosophique : civilisation brillante, engloutie par sa propre démesure. La Bible ajoute Éden, Terre promise et Jérusalem céleste : lieux de commencement et de fin. Au Moyen Âge, les mappemondes bordent le monde connu d’espaces fabuleux : paradis à l’est, royaume du prêtre Jean, îles mouvantes. Les Voyages de Mandeville amplifient ces récits, Marco Polo les rend tangibles, mais toujours nourris d’imaginaire. Déjà ici, il apparaît que le lieu fabuleux n’est pas l’invention d’un seul auteur : c’est une forme collective, transmise et réactivée, qui s’impose aux lecteurs et aux voyageurs. Typologie des lieux fabuleux Les lieux fabuleux reviennent sous quatre visages. Les îles : Atlantide engloutie, Thulé insaisissable, Taprobane démesurée, île de Saint-Brandan disparue au lever du jour. Des mondes clos, laboratoires d’utopie ou de catastrophe. Les continents : Hyperborée comme promesse, Terra Australis comme équilibre cosmique, Eldorado comme fantasme d’or. Les continents sont toujours trop grands pour être vérifiés, assez vastes pour cristalliser nos rêves. Les cités : Ys engloutie, Jérusalem céleste, Shangri-La, Panem bien plus tard. La cité fabuleuse est miroir : elle renvoie nos désirs ou nos excès. Les seuils : enfers, paradis, Olympe, Meru. Des lieux-frontières où l’on passe de l’humain au divin, de la vie à la mort. Chaque catégorie matérialise un imaginaire collectif : l’île enferme, le continent promet, la cité reflète, le seuil initie. 3 bis. Lieux fabuleux dans d’autres civilisations Ailleurs, les lieux fabuleux ne se situent pas aux marges, mais au cœur. En Inde, le Mont Meru se dresse comme axe du monde, centre cosmique qui ordonne l’univers. En Chine, les Montagnes des Immortels (Penglai, Yingzhou) flottent dans la mer de l’Est : lieux d’élixir et d’harmonie, où l’immortalité est à portée de main. Chez les Amérindiens, le Tlālōcan, paradis végétal du dieu Tlaloc, ou les contrées inversées des Inuits, lient lieu fabuleux et forces naturelles. Ainsi se dessine une différence : Occident : marges à explorer. Inde et Chine : centre cosmologique. Amériques : au-delà chamanique. Mais partout, ce sont des images collectives : elles précèdent l’individu, organisent la perception du monde et lui imposent un horizon. Fonctions symboliques Pourquoi ces lieux persistent-ils ? Parce qu’ils remplissent nos besoins symboliques. Utopie et désir : Hyperborée, îles Fortunées, Atlantide avant la chute — espaces idéaux où l’on projette l’harmonie. Peur et châtiment : Ys engloutie, enfers, Atlantide punie pour son orgueil — lieux où l’excès appelle la ruine. Altérité radicale : Thulé, Taprobane, Terra Australis — espaces de l’étranger absolu. Seuils : Olympe, Champs Élysées, paradis terrestre — passages où l’on bascule de l’humain à l’autre monde. Ces fonctions révèlent la mécanique : nous pensons inventer ces lieux pour exprimer nos désirs ou nos peurs, mais en réalité ils condensent des archétypes collectifs qui nous traversent. Épistémologie et admiratio Comment croire si longtemps à des lieux jamais vérifiés ? Parce que la preuve n’était pas nécessaire. La répétition suffisait : si Strabon, Pline et Mandeville disent la même chose, alors le lieu existe. La carte, même hypothétique, tient lieu de preuve. L’admiratio, cet étonnement émerveillé, joue un rôle clé. L’Atlantide fascine parce qu’elle suspend le jugement : vraie ou fausse importe peu, elle existe comme image. La Terra Australis persiste parce qu’elle équilibre les masses terrestres sur la carte : vérité géométrique plus que géographique. Ici, le savoir se confond avec la croyance, et le récit s’impose comme force collective. Résonances contemporaines : motifs persistants Aujourd’hui, les lieux fabuleux n’ont pas disparu : ils se sont déplacés dans nos fictions, nos angoisses, nos écrans. Trois grands motifs dominent. a) Engloutissement écologique Manhattan sous les eaux dans New York 2140 (Kim Stanley Robinson). Zones irradiées dans Terminus radieux (Volodine). Univers post-apocalyptiques chez Margaret Atwood (MaddAddam). L’Atlantide et Ys reviennent sous la forme d’une catastrophe climatique. Ce n’est plus une utopie perdue : c’est notre avenir redouté. b) Dystopies urbaines Panem dans Hunger Games : capitale fastueuse, périphéries réduites à la misère. Les Furtifs d’Alain Damasio : villes hyper-surveillées, saturées d’imaginaire politique. Ici, la cité fabuleuse devient un piège collectif. On ne l’habite pas par choix, mais parce qu’elle s’impose comme cadre. c) Espaces virtuels Neal Stephenson (Fall, or Dodge in Hell) imagine un au-delà numérique. Emma Newman (After Atlas) brouille réel et virtuel. Le métavers, aujourd’hui, promet un Shangri-La technologique mais menace d’enfermement. Ces lieux ne sont pas seulement créés : ils nous conditionnent, ils organisent nos imaginaires. Dans tous les cas, les anciens archétypes persistent : engloutissement, cité idéale ou maudite, au-delà. Ce sont les mêmes formes collectives, réactivées par nos peurs climatiques, nos angoisses politiques, nos fantasmes numériques. Conclusion ouverte Les lieux fabuleux ne sont pas de simples inventions posées sur des cartes : ce sont des formes collectives qui nous traversent. Ils surgissent, se propagent, se réinventent comme des virus symboliques. Atlantide, Hyperborée, Shangri-La, Mu : chaque époque les renomme, mais leur fonction demeure — dire ce qui échappe, projeter nos désirs, matérialiser nos peurs. Nous croyons les inventer, mais ce sont eux qui s’imposent à nous. Hier, les marges géographiques accueillaient ces images ; aujourd’hui, ce sont les dystopies, les métavers, les paysages engloutis. Décrire un lieu dans la littérature contemporaine n’est jamais un geste neutre : c’est convoquer un archétype collectif, et accepter qu’il nous travaille en retour — parfois avec notre consentement, parfois contre notre gré. Le plus fabuleux des lieux est peut-être celui où nous vivons déjà : ce monde saturé d’images, de récits et de projections, où l’imaginaire géographique ne disparaît pas, mais se déplace, insistant, inévitable, au cœur de nos vies.|couper{180}