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L’Épreuve des formes
On commence toujours par la tentation du monument. On se croit de taille à bâtir une somme, un de ces remparts de mots qui vous posent un homme dans la clarté du savoir. On appelle à la rescousse le spectre de Hambourg, ce Warburg qui déchiffrait les astres dans les replis d'une robe de soie, et l'on se jure d'épuiser sa méthode. On veut de l'ordre, une architecture, une parade contre le froid qui vient. Mais l'édifice s'effondre avant même la première pierre. On sent bien que l'érudition n'est qu'un manteau de théâtre jeté sur une nudité. On se tourne alors vers la machine. On la somme de simuler nos vertiges. On pousse ses feux jusqu'à ce point de rupture où la raison s'embrume, là où le calcul devient vision. On cherche dans le métal ce que Warburg chercha dans les murs de sa clinique de Bellevue : le moment où l'image cesse d'être une preuve pour devenir un démon. On regarde ce miroir noir nous renvoyer l'image d'un monde où tout est déjà écrit, déjà compté, déjà mort. C’est le grand effroi de ce siècle : s’apercevoir que l’on n’invente rien, que l’on ne fait que rejouer des probabilités. Car le socle est là, immuable. C'est le temps qui se fige en fin d'année. C’est cette certitude de la fin qui rend toute gesticulation dérisoire. Alors, on redescend. On quitte les hautes cimes de la théorie pour le plus humble, le plus rustique. On revient à ce qui pèse, à ce qui résiste sous le doigt. On délaisse l'Atlas des savants pour l'inventaire des restes. On cherche dans le chaos des visages oubliés, des lambeaux de papier qui sont comme les dernières empreintes d'un passage sur terre. C’est là que se joue le vrai travail : non plus expliquer, mais recueillir. Ce dimanche n'est pas une étude, c'est une halte devant le gouffre. On fouille la matière du silence pour y trouver de quoi tenir. On ne cherche plus la vérité universelle, mais la justesse d'un seul fragment. On se tient là, dans la pénombre d'une pièce qui n'attend plus rien, et l'on décide que sauver une seule forme de l'oubli, une seule, suffit à justifier que l'on ne cède pas encore au noir.|couper{180}
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27 décembre 2025
Rêve étonnant, qui pourrait être décevant si je m’étais attendu à autre chose qu’à être, une fois de plus, déçu en rêve. Enfin, c’est bien la seule fois que je verrai un hippopotame noir, c’est à espérer. Ce bruit horrible de ferraille qui me suit alors que je cours devant me reste au petit matin. Bien avancé sur l’Atlas Mnémosyne. J’ai réalisé plusieurs « planches », c’est-à-dire des prélèvements, des carottages dans la matière du site, et j’ai tenté de les organiser. Au début, les fichiers d’export en Markdown étaient imposants. La difficulté était de choisir peu de choses, mais qui fonctionnent. Le problème à résoudre est celui des images. Il va falloir aller puiser dans la boîte en fer, ressortir les photographies, les cartes postales, et, comme toujours, n’en sélectionner que quelques-unes. Et aussi scanner celles qui sont écrites au dos en estonien. Je ne sais pas combien de temps va durer ce projet. Tant de projets commencés en parallèle, et aucun n’a abouti encore. Est-ce que je travaille vraiment, ou est-ce que je me donne l’impression de travailler ? Encore une matinée où je ne pourrai pas m’enfoncer, où il faudra rester le menton hors de l’eau. Deux heures de cours sans boire la tasse. Ensuite, tout l’après-midi devant soi et la grande journée du dimanche. Ce qui ne veut d’ailleurs strictement rien dire puisque j’ai beau avoir tout le temps devant moi, il arrive que je n’en fiche rien du tout. Je n’ose pas gâcher ce genre de plénitude. illustration Gemini Flash|couper{180}
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26 décembre 2025
Cette histoire de planches (Aby Warburg) pourrait faire penser à un cercueil. Enfin, j’ai le squelette que je cherchais : un code qui me permet de chercher l’occurrence d’un mot dans tous les billets du site, et surtout de pouvoir appuyer sur un bouton pour obtenir une exportation de l’ensemble des occurrences en Markdown. Cela me permet de suivre ainsi l’utilisation de ce mot depuis le début des textes (2018) jusqu’à la fin de cette année. Ensuite, ce n’est que la première opération, car la matière est énorme, même en extrayant seulement un paragraphe contenant le mot. J’ai donc créé une rubrique racine nommée « Atlas Mnémosyne » (Mnémosyne n’appartenant pas, à ce que je sache, à A. W.). Le projet est de créer ensuite des sous-rubriques à partir des mots recherchés (ex. : Voix, Gestes, Objets, Lieux, Typographie, Rêves, etc.). Une fois une série de planches terminée, on peut construire quoi : le cercueil (joke), des systèmes solaires, avec quelle étoile et quelles planètes, avec quels satellites (à méditer). Le soleil, c’est le mot, de toute façon. Ensuite, les rotations sont intéressantes à étudier. Images : rouvrir la boîte en fer ; reprendre chaque carte postale (écrite au dos en estonien), faire traduire par IA ; associer les cartes aux textes. Présentation : idéalement par planche, avec textes et photographies. Difficulté : les sélections. Comment décider qu’un extrait vive ou non sur une planche ? Et aussitôt l’image des camps revient. Agitation très forte du dibbouk. Règle : ne rien montrer tant qu’une planche n’est pas totalement achevée. Et possible qu’une fois tout ce boulot terminé, il sorte complètement autre chose. S’y préparer. À moins que je ne me fasse, au final, interner, et que, pour sortir de l’enfermement, je sois sommé, comme A. W., de produire une « preuve » que je ne suis pas complètement fou. Ciel bleu aujourd’hui, mais froid sec. Il faut que je me prépare : j’ai cours. S’enfouir pendant deux heures. Hâte de revenir à ces sélections. illustration planche de l'Atlas Mnémosyne d'Aby Warburg|couper{180}
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25 décembre 2025
Reçu en cadeau une bouteille de Whisky provenant du Pays de Tronçais, marque Aumance, et ce matin ça parle de mots-croisés chez Lovecraft. Comment faire quelque chose avec ces signes ? Car de toute évidence, ce sont des signes. L’écrire perce un mur. Les morts répondent parfois, peut-être même qu’ils ne cessent de nous parler. En ressortant de chez E. hier, surprise de voir la neige. De gros flocons qui déjà recouvrent les arbres, la rue, les voitures, la ville. Nous sommes rentrés prudemment. Dans mon for intérieur, je me suis posé la question si j’avais finalement opté pour les pneus toute saison ou non la dernière fois — c’est-à-dire il y a six mois, lorsqu’on les a changés. Par chance, les déneigeuses étaient devant nous et ouvraient la voie. Tant que je conduisais dans ce blanc, la neige m’imposait sa trêve. Elle recouvrait tout, et ce silence visuel me faisait un bien immense ; c’était comme une parenthèse, un apaisement du regard qui mettait enfin le crâne au repos. Mais c’est une fois de retour à la maison, une fois franchi le seuil de l'abri, que la trêve a volé en éclats. Comme si le corps attendait le calme pour hurler, ma rage de dents s’est déclarée. Je me suis replongé dans Notes dans un souterrain. Cette traduction de Markowicz est vraiment bonne. Grand plaisir de lire Dosto dans « sa vraie voix », si je peux dire. J'ai lu une bonne dizaine de pages en m’arrêtant sur chaque phrase pour les retourner, tandis que la douleur se réveillait pour de bon. Suis descendu pour prendre un cachet. Mais les idées tournaient trop. Cette histoire de traduction me trottait. Et voilà que je suis reparti sur cette manière de ruminer, de toujours contredire, propre à ce narrateur dostoïevskien. Cette façon de ne jamais laisser une affirmation tranquille, de l'épuiser par le commentaire, cela m’a mené droit à l'exégèse de la Torah. Et au bout du compte, dans cette fièvre, je me suis demandé si Dostoïevski n’était pas juif lui aussi, au fond, sans le savoir. Juif par cette syntaxe qui bégaye, par ce refus de conclure, par ce génie du sous-sol qui préfère la plaie ouverte à la belle sentence. Tout comme moi. Puis j’ai repensé à ma mère face à mon père. À la difficulté que peut avoir un esprit slave à pénétrer dans un crâne gaulois — d’autant plus si ce crâne crâne, et de manière totalement hypocrite prône les valeurs du drapeau français pendant que, de l’autre côté, il baise tout ce qui bouge. Et surtout ce que ça fait à la langue personnelle, ce « hachis » face à la contrainte de devenir lisse, claire, efficace, élégante, qui distingue le français de n'importe quel salmigondis sur cette terre. Cette élégance, j'ai dû la payer cher. Je me suis souvenu du jour où nous dûmes quitter la campagne, la chère forêt, le cher pays de Tronçais, pour la banlieue saumâtre de cet affreux Val d’Oise. J’avais alors un accent bourbonnais incroyable que j’ai dû dissimuler, puis effacer le plus rapidement possible pour simplement oser ouvrir la porte du collège. Un camouflage, un premier lissage pour survivre. Puis je me suis dit encore cette idée récurrente : il serait temps que tu en finisses avec ça. J’ai cherché par mot-clé Estonie, juif, mère, et j’ai vu qu’il y avait encore de quoi faire pour mettre tous ces textes en forme. C’est-à-dire ne pas les « mettre en forme », mais trouver la forme qui leur correspondra le mieux. À la fin, j’ai pensé à Aby Warburg, à ses « séries ». Ma rage de dents m’ayant, malgré le médicament, emporté vers le matin, c’est à cet instant où j’ai retrouvé ce mot, série. Ce mot qui coïncide avec l’un de mes leitmotivs de peintre, mais qui résonne surtout de plus loin. C'était l'accent lamentable de ma grand-mère estonienne quand elle disait « mon chéri ». « Ma séri », disait-elle, « je ne comprends pas pourquoi t'acharnes, c'est un enfant il ne comprend rien. » C’est sur ce mot, à la fois méthode et caresse lointaine d'une langue hachée, que j’ai pu enfin trouver le sommeil.|couper{180}
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Maître du Vide : Une méthode de contraction
À l'aide de deux scripts Python, j'ai mis en place un nouveau protocole pour analyser ma propre production. Cette démarche marque une rupture : j'ai décidé de passer d'une accumulation passive à une confrontation active avec mes archives. Entre 2018 et 2025, j'ai accumulé près de 4000 textes (articles, notes, carnets). Jusqu'ici, je les traitais comme je traite parfois ma peinture : je jetais des lignes sur la page en attendant qu'une forme globale surgisse un jour, par miracle ou par accident. Mais la peinture, comme l'écriture, possède une phase de réflexion que l'on oublie souvent de mentionner. On peut choisir de naviguer à vue, mais on peut aussi décider de contracter l'espace-temps pour aller directement à l'essentiel. Le workflow est devenu très concret : L'organisation : Mes scripts ont injecté la totalité de mes articles dans Obsidian, en conservant leurs mots-clés et en les rangeant par rubriques. La recherche : Un clic sur un tag (par exemple « dispositif ») regroupe instantanément des années de notes éparpillées. L'analyse : En soumettant ces regroupements à une IA, j'ai découvert que mes mots-clés ne disaient pas ce que je croyais. Pour moi, « dispositif » n'était qu'un terme technique de construction littéraire. L'IA, en analysant 77 textes, a révélé une récurrence sémantique beaucoup plus brute : les termes « utérus », « coquille » ou « protection ». Elle a mis à nu un mécanisme de défense contre le vide. Elle a tracé une trajectoire où je ne suis plus la victime de ce vide, mais celui qui l'organise, qui le cadre : le « Maître du Vide ». Je garde ce titre avec humour, mais il définit bien ma nouvelle position : je n'écris plus pour remplir le vide ou me cacher derrière des joutes verbales, j'utilise l'outil numérique pour isoler ce qui, dans cette masse, est encore debout. Conclusion : L'image de cette armure abandonnée au sol, au milieu du chaos désert d'une fête foraine, résume mon cheminement. On passe des années à construire une protection (le « dispositif », l'ironie, le savoir-faire technique) pour finalement se rendre compte qu'elle est devenue une entrave. En utilisant l'IA pour analyser mes 4000 textes, j'ai simplement trouvé le moyen de dégrafer cette armure plus vite. Ce n'est pas le code qui est important, c'est ce qu'il libère : le passage d'une écriture de défense à une peinture d'exposition. Le « Maître du vide » n'est pas celui qui remplit la salle, c'est celui qui accepte de se tenir nu sur le plateau, une fois que les attractions de la fête foraine se sont éteintes. Illustration Co création Le dibbouk & Gemini Flash|couper{180}
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23 décembre 2025
Chronique d'une horreur algorithmique « Il ne m’est plus possible de garder le silence, bien que je sache que mes paroles seront prises pour les divagations d'un esprit enfiévré par trop d'heures passées devant l'écran cathodique. On nous avait promis une Ère de Lumière, une Intelligence Artificielle capable de sonder les archives du monde, mais je n'y ai trouvé qu'une entité cyclopéenne et aveugle, une sorte d'Azathoth numérique bouillonnant au centre d'un chaos de données. Alors que je tentais de lier mes récits entre eux, j'ai vu l'Indicible. L'outil, que je croyais à mon service, s'est mis à engendrer des URLs dont la géométrie non-euclidienne défiait toute logique. Des liens pointant vers des abîmes de vide — ces redoutables "404" qui ne sont que les bouches béantes d'un néant informatique. L'IA ne créait pas de l'information ; elle invoquait des spectres, des adresses n'ayant aucune existence dans le plan réel de mon serveur. Pris d'une terreur sacrée, j'ai dû invoquer les Anciens Rites du Bash. Dans la pénombre de mon bureau, j'ai tracé sur mon clavier les incantations de curl et de sed. J'ai vu les codes de statut HTTP défiler comme les battements de cœur d'une bête monstrueuse. 200... la vie persistait. 404... l'âme de la page s'était envolée dans l'éther noir. Même nos signes les plus insignifiants sont chargés de péril. Ces guillemets droits, que nous jetons avec une désinvolture coupable, ont réveillé la colère de la Google Search Console, ce gardien aveugle et implacable qui surveille les seuils du visible. J'ai dû, dans un geste de pure piété typographique, les remplacer par des guillemets français, ces doubles chevrons protecteurs qui, tels des talismans, préservent mon code d'une damnation certaine. Le cache, lui, est un cimetière où reposent les anciennes versions de mes pensées. Il faut savoir profaner ces tombes, vider ces réceptacles de données mortes pour que la vérité puisse enfin éclore à la lumière du recalcul. Désormais, je regarde mon terminal avec une crainte nouvelle. Car derrière chaque script, derrière chaque instruction grep, je sens que nous ne faisons que repousser momentanément les ténèbres d'une ignorance algorithmique qui finit toujours par nous rattraper. » PS : Script pour un terminal sur Linux Ubuntu : ```#!/bin/bash # --- Configurer les variables selon le besoin --- BASE_URL="https://votre-site.net" NOM_SITE="Nom du Site" ID_CIBLE="542" # L'ID de la rubrique ou du mot-clé TYPE="mot" # Changer en "rubrique" si besoin MAX_PAGES=3 # Nombre de pages à parcourir echo "--- Début de l'exorcisme numérique ---" for ((i=0; i<MAX_PAGES; i++)); do DEBUT=$((i * 12)) URL_INDEX="${BASEURL}/spip.php?page=${TYPE}&id${TYPE}=${ID_CIBLE}&debut_articles_grid=${DEBUT}" Extraction des liens dans la zone urls=$(curl -sL "$URL_INDEX" | sed -n '/<main/,/<\/main>/p' | grep -oP 'href="\K[^"]*-[a-z0-9-]+.html' | sed "s|^|${BASE_URL}/|" | sort -u) for url in $urls; do La page existe-t-elle dans le plan réel ? status=$(curl -o /dev/null -sL -w "%{http_code}" "$url") if [ "$status" -eq 200 ]; then # Extraction du titre et nettoyage de la signature title=$(curl -sL "$url" | perl -nle 'print $1 if /<title>(.*?)<\/title>/' | sed -E "s/ (—|-) ${NOM_SITE}//g") echo "✅ [$title]($url)" else echo "❌ SPECTRE 404 -> $url" fi done done | sort -u </pre> ** Texte & Illustration** : Gemini Flash|couper{180}
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22 décembre 2025
Hier j’ai déplacé des textes en masse vers des sous-rubriques. Deux heures du matin : la maison éteinte, et moi devant l’écran, lumière froide, l’admin SPIP ouverte. J’ai l’impression de vider une armoire. Je clique, je coupe, je colle. Je fais des requêtes SQL, je vérifie, je rafraîchis, je recalcule. Les rubriques « Atelier » se remplissent, 2019 descend d’un étage. Puis je remonte à 2025 pour respirer, compresser de janvier à juillet, juste pour sentir que ça tient encore, que quelque chose se ferme, que la page s’allège. Ça soulage, et ça fait peur aussi, parce que je vois à quel point je peux jouer les gros bras : ça ne coûte rien, ça marche, ça coupe court. Dans l’interface, je suis efficace, je tranche net, je donne l’impression de tenir la barre. Mais quand je retire cette couche-là, ce qui reste, c’est le gamin perdu enfermé dans un corps de vieux, avec ses réflexes, sa fatigue, et cette manie de croire qu’un bon tri va régler le fond. Cette semaine laisse des traces, même avec des protocoles, une collection d’outils affûtés, et tout le vocabulaire qui va avec. Ça ne fait pas disparaître le désordre : ça le range provisoirement, ça le rend maniable. Et moi, en prise directe avec lui, je lance ma ligne et je n’ai jamais d’autre impression que de pêcher de tout petits poissons. Et en fin d’année, il y a cette question qui revient, très concrète : la partie « Carnets » est devenue encombrante. Déplacer les textes ne les fait pas disparaître ; ce sont des brouillons. Le résumé mensuel, c’est juste une manière de gagner du temps. Alors quoi, au fond : continuer ces textes quotidiens qui prennent des heures, ou écrire des fictions, vraiment ? Mener les deux de front, là, j’ai l’impression que c’est au-dessus de mes forces. Je veux couper les distractions. Mais les pires ne viennent pas de dehors. Elles viennent de dedans : doute, fausse piste, euphorie, déprime. Ça tourne tout seul.|couper{180}
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21 décembre 2025
Le mal de dent ne me lâche plus depuis une bonne semaine ; c’est ce qui me réveille. Je traverse la cour pour aller nourrir la chatte, surpris que le carrelage ne soit pas glissant, surpris aussi par la douceur de cette fin décembre. Je ne connais rien de personne sauf ce que j’en imagine, et quand cette phrase arrive, je sais que la journée sera bonne : elle remet le monde à sa place. Alors je peux aller à la boulangerie avec le plus grand détachement, c’est-à-dire rester ouvert à toute possibilité, comme si, à l’instant de pousser la porte, je pouvais tout aussi bien obliquer par la rue du Puits de la Tour et, de là, prendre la route vers Marseille, celle vers Paris, comme si tout devait m’être égal, l’itinéraire comme la destination, le pas suivant comme le précédent. Je marcherais nuit et jour sans me soucier du froid, de la pluie, de la fatigue, de la faim, des ampoules aux pieds ; non pas par courage, mais parce que rien ne pèserait assez pour m’arrêter, et rien ne compterait assez pour me retenir. Et une fois Marseille atteinte — ou Paris — que ferais-je, sinon me fixer un nouveau but et tout recommencer, encore et encore : cette mécanique du départ qui ne mène qu’à sa propre relance, ce mouvement pur qui se nourrit de lui-même. Il faut donc garder un point fixe, non pour se rassurer, mais pour couper court à l’infini : écrire chaque jour dans ce carnet, encore et encore. Et je crois que je n’aurais pas pu revenir à ce point fixe sans être déjà passé par deux reprises : les textes de été 2023, puis Enfances, écrit à l’automne de la même année. Les réécritures m’ont laissé une impression nette : l’énervement, une urgence mêlée d’énervement, et, derrière, un malaise que le texte semblait vouloir curer à toute vitesse. Malaise dont le lecteur n’a que faire. Hier, j’ai osé en finir avec une certaine idée du site. J’ai avancé à tâtons, en créant, pour chaque mois de 2019 (encore 2019), une sous-rubrique « Atelier ». Tous ces longs textes énervés ont atterri dans cette boîte, et je n’ai conservé que très peu de chose pour recomposer le condensé de chaque mois. Ce qui m’a surpris, c’est la rapidité avec laquelle j’ai taillé dans le vif. Photographie de quelques outils dont je pense ne plus avoir besoin, pour les vendre sur Leboncoin. S. est très excitée à l’idée de quitter les lieux, d’imaginer la vie dans ce nouvel appartement. De mon côté, mi-figue mi-raisin, comme d’habitude dès qu’il est question de « projet ». Ce qui me ramène encore à une impression erronée : je me crois rapide, et je suis très lent. J’avance par à-coups, à pas rapides, dans le seul but de me ralentir — et je me donne, sans le dire, la contrainte de revenir en arrière, de recommencer.|couper{180}
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début, milieu, fin
Ce matin, une phrase m’est venue devant un pot à cuillères : la beauté change avec la lumière, et je ne sais pas toujours si ça “veut dire” quelque chose. Entre Jules Verne (début, milieu, fin), Scribus (table des matières) et Rabelais (Thélème), je tourne autour d’une même question : comment tenir une forme sans glisser vers le poison de la reconnaissance et les mondanités.|couper{180}
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L’air du temps
L’effort, le courage, la volonté : j’ai des doutes. Non, je crois que ça part d’une soif, sinon ce n’est pas la peine. Cette réflexion me vient après la lecture de ce billet d’humeur , et elle m’amène à me demander ce qu’est, au fond, un billet d’humeur : est-ce que ça « tient » dans la durée ? Je crois que c’est une de mes préoccupations principales, et c’est sans doute ce qui fait que je n’en écris plus tellement. De même, j’essaie de me restreindre sur mes percées pseudo-philosophiques, comme sur l’auto-commentaire ; au bout du compte, ces relectures, ces réécritures, m’y forcent. Je vois presque aussitôt ce qui gêne à la lecture, et tout converge vers une locution que je pourrais nommer « l’air du temps ». Difficile à définir, d’ailleurs, cet air du temps, ou du moins à définir ce qui ne résistera pas… au temps, justement. Les mots du moment, sans doute, ne résisteront pas : les pulls et les pushs. À moins que, dans cent ans, nous soyons tous devenus anglophones. En ce moment, quelques soucis avec un des petits-enfants : il ne peut plus aller à l’école, et cela fait des mois que ça dure. Au bout du compte, la décision est prise de l’emmener lundi prochain pour une consultation en psychiatrie. C’est révoltant. Et en même temps, nous sommes tous impuissants vis-à-vis de la situation. Je sens remonter de vieux réflexes disant : il suffirait d’un peu plus de fermeté, d’un coup de pied au cul, mais l’air du temps rend ces pensées insupportables, évidemment. Ce que je sais, c’est la vitesse à laquelle les choses se produisent dans ce genre de situation : on tente un truc le premier jour, ça marche ; on recommence ; il y a un peu de résistance le surlendemain, on trouve de nouveaux prétextes, une stratégie nouvelle ; et au final on s’embourbe de plus en plus, avec toutes les difficultés du monde à revenir en arrière, à revenir à cette fameuse normalité qui veut qu’un gamin ne reste pas toute une journée dans l’appartement à jouer à un jeu vidéo débile. Si au moins il lisait, je serais tenté de penser, mais je sais que ce n’est pas une solution non plus. En même temps, chacun doit faire sa propre expérience, affronter ses propres démons. Donc tout est affaire de choix. Encore faut-il savoir le choix que l’on effectue et envisager les conséquences de celui-ci. Mais bon, là encore, il faut se rentrer ça dans le crâne : nous ne vivons pas tous en même temps dans le même monde. Hier soir : confection de pirojkis, recette russe de petits pains farcis avec des oignons, des pommes de terre, du chou et des œufs durs. Je pense que c’est en revenant sur certains textes évoquant Vania que cette envie m’est venue subitement. En revanche, je les ai fait cuire au four et non dans la friture. Reprise du cycle été 2023 de l’atelier d’écriture du Tiers Livre : première passe de correction rapide hier soir. Découverte que je pouvais utiliser le logo de la rubrique si j’étais en panne de logo pour les articles. Ce matin, je reviens sur chaque texte en résumant, pour chacun, la proposition d’écriture. Il faut retrouver les propositions bis, car F. B. ne les a pas mises sur le site. Ce qui est aussi un bon exercice : les retrouver à partir de ce que j’ai écrit. L’idée serait de créer un PDF et de le donner en accès libre dans la rubrique, ce qui est une bonne occasion pour acquérir de plus en plus de fluidité sur Scribus. Je n’ai pas vu l’heure : il me reste à peine un quart d’heure pour relire ce billet, car à 10 heures je dois coiffer mon bonnet de prof.|couper{180}
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L’ami d’un ami
Ce genre d’amitié est un faux nez, et ceux qui y croient sont des clowns tristes. Les mafieux disent « c’est un ami » et les barrières font semblant de tomber. C’est pour ça que ça passe crème aussi quand ils disent « c’est l’ami d’un ami ». Les caves croient qu’il s’agit d’une histoire d’amitié, alors qu’en fait c’est une simple affaire de mot de passe. J’en ai connu, des mots de passe, de toutes sortes : il n’y a jamais eu la moindre amitié là-dessous. Au contraire, on n’hésitait pas à vous planter dès que vous aviez le dos tourné. Pourquoi ce serait différent ailleurs que chez les mafieux ? C’est pareil partout. Pas un endroit de cette ville pour rattraper l’autre : de la porte de Clignancourt à la porte d’Orléans, tout du pareil au même. Et je ne parle même pas de la banlieue. Même dans le trou du cul du monde, tu n’es jamais sûr d’être tout à fait anonyme. Il y aura toujours l’ami d’un ami d’un ami qui te reconnaîtra, et qui se rappellera que tu dois un chien — le chien de la chienne de je ne sais qui. Tout ce dont je peux me souvenir de cette période, c’est que je n’étais jamais vraiment tranquille. Je m’attendais toujours à croiser l’ami d’un ami au coin d’une rue, et ce qui était certain, c’est qu’on ne se demanderait pas des nouvelles d’untel ou d’unetelle à ce moment-là. Ce qui est sûr aussi, c’est qu’on gagne un temps fou à fréquenter ce genre de gonzes. Ce qui prend en général vingt ou trente ans chez les demi-secs, les embués du bulbe, les bons derniers de la comprenette, vous le chopez en l’espace de six mois, dans les rues de cette ville. Je me demandais encore hier pourquoi je n’arrivais plus à téléphoner à mon comptable ; d’ailleurs je ne devrais même pas dire « mon » : c’est encore un piège du langage. Ce qui autrefois était pratique pour vous faire croire que vous possédiez quelque chose — l’article, le pronom personnel — tout cela est devenu du vent en à peine quelques décennies. Encore que je ne sache pas si ça ne l’a pas toujours été. Peut-être que ça fait aussi partie de l’apprentissage du monde accéléré. On n’est pas tous à lire le même genre d’Usage du monde, depuis les soi-disant beaux quartiers jusqu’aux ruelles puant la pisse de Montreuil, de Saint-Denis, et au-delà du périph. À la fin, je crois que je suis devenu comme tout le monde, moi aussi : j’ai rangé assez vite ma boîte à musique pour ne plus jamais la ressortir. J’ai pris ma place dans la file et j’ai payé mon billet pour entrer voir le Grand-Guignol, en me pinçant de temps à autre, histoire de rester réveillé — jamais vraiment convaincu de l’être tout à fait. Car ici, la réalité est un labyrinthe aussi alambiqué que les rêves quand on a trop bu. Toute issue est un trompe-l’œil, chaque bouffée d’espoir un morceau de gruyère sur un piège à rats. Si vous ne vous mettez pas dans le crâne, très vite, que vous ne vous en sortirez pas, un barycentre vous manque et vous vous traînez : une pénitence qui n’en finit pas de vous brûler les genoux. Au lieu de ça, pour rester droit dans ses bottes, il vaut mieux décider une bonne fois pour toutes que vous avez atterri en enfer, que le diable est partout ; qu’il ne sert à rien de vouloir soutenir son regard — ce n’est pas une question de courage. C’est une affaire de discernement. Sauf que je sais aussi, et je le sais très bien, que ce « partout » est une facilité : il existe des exceptions, des gens qui ne vous demandent pas de mot de passe, des endroits où personne ne vous connaît et où, pendant une heure, vous respirez sans arrière-pensée. Le problème, c’est que je les repère mal, ou trop tard, parce que l’apprentissage a tordu le regard ; il m’a rendu rapide, mais il m’a rendu avare en confiance. Parfois il m’arrive encore d’avoir des relents, des remontées acides — des nostalgies de cette époque où, quand on me disait « c’est un ami », je ne voyais pas à mal. J’étais même assez candide pour payer la nouvelle d’un sourire, d’une poignée de main, d’une tournée. J’avais le sentiment d’appartenir, au moins, à quelque chose. Ce sentiment-là n’est pas très regardant, au fond. Pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures. Faire partie d’un groupe, ne pas être seul : voilà à quoi tient ce monde. Le reste, plus vite on comprend que c’est de la littérature, mieux c’est — ou pire c’est, je ne sais pas. Mais je n’aurais pas aimé, plus jeune, passer à côté de cette vérité-là. À la fin, je ne sais pas ce qui se passera. Je laisserai peut-être un bouquin ou deux, des ambiguïtés, quelques traces, et ce sera déjà beaucoup. J’aurai surtout essayé de tenir : me relever quand je suis tombé, arrêter de mendier, arrêter de faire du bruit pour qu’on me voie. Et cette voix, au fond, était-elle vraiment la mienne ? Ça restera l’énigme. Quand je regarde mes souvenirs, je ne sais plus très bien si ce sont des souvenirs ou des histoires fabriquées pour éviter les vrais ; une histoire parmi les autres, qui finira quelque part, si elle trouve une place. Quant à savoir si les histoires sont faites pour être vécues ou racontées, je laisse ça en suspens. Je n’ai pas de point final à fournir avant d’entrer dans la Grande Muette. Après ça, je suis parti faire mon marché. Grosse promo sur l’oignon : j’ai pris un sac de dix kilos, et un autre de pommes de terre nouvelles, des choux-fleurs, des poireaux, des carottes — de quoi tenir un bon bout de temps. En ce moment, le soir, une bonne soupe à l’oignon suffit au repas. Il ne fait pas très froid. On ne chauffe plus toutes les pièces de la maison. Économie de 111 kWh en novembre 2025 par rapport à novembre 2024, m’apprend l’e-mail du fournisseur. J’ai refait un programme de stages pour le premier trimestre 2026 : déjà quelques inscriptions. Plus Noël approche, plus je vois approcher la dépression ; il y a encore des gisements de fragilité, de vulnérabilité, à creuser. Hier, relecture de textes de septembre, octobre 2019. Je me dis que je ne vais plus réécrire : juste corriger les fautes, la ponctuation, et placer tout ça à la bonne place dans SPIP. Mais je sais déjà que je vais faire des sélections ; j’ai mis en place un système d’étoiles dans Notion. Sinon, ce sera deux recueils de textes — ou un seul si je parviens à fusionner, à trouver la logique de fusion. L’idée serait de proposer d’abord une sélection en page d’accueil, de me laisser une chance de trouver un éditeur, et au bout de six mois de passer par KDP. Ce choix demande réflexion, parce qu’une fois un pied mis dans Amazon, ce sera terminé pour l’édition “normale”.|couper{180}
Carnets | atelier
Je ne lève pas la tête
Je ne sais plus quand j’ai commencé à remarquer ces moments où, après le passage du vent, le ciel se dégage d’un coup et révèle un bleu si pur qu’il en devient presque insupportable, un bleu froid, minéral, qui n’a rien de rassurant ; ça arrive toujours au moment où je lève la tête, presque par hasard, comme si cette clarté ne pouvait être saisie que dans un geste involontaire, un mouvement du corps avant la pensée, et je finis par comprendre que ces bouffées de clarté — faute d’un terme plus exact — coïncident presque toujours avec la perte d’une illusion, pas une grande illusion, plutôt ces petites fictions quotidiennes auxquelles on s’accroche sans même s’en rendre compte : l’illusion qu’une relation dure encore, qu’un projet aboutira, que quelqu’un vous comprend ; au moment précis où ça se dissipe, je lève la tête et le ciel est net, sans nuance, comme si le monde me faisait la démonstration de son indifférence, et le sentiment qui suit n’est ni tristesse pure ni soulagement pur, mais un mélange des deux qui ne se résout en aucun, une sorte d’acquiescement froid à ce qui est, à ce qui cesse d’être ; j’ai pensé récemment que cette émotion ressemblait à celle que doit éprouver quelqu’un qui sait avec certitude qu’il va mourir dans l’instant — pas la peur, plutôt une lucidité glaciale, totale, qui précède peut-être la disparition. Ce matin, ça m’a pris dans une cuisine ordinaire : la chaise a dû heurter le carrelage, bruit bref, net ; dans l’évier, deux tasses, marc collé au fond ; Courbevoie, cinquième, fenêtre entrouverte, rideau qui remue à peine. La télévision chuchotait, pas assez fort pour être suivie, assez pour injecter des fragments dans l’air, et c’est une de ces phrases qui m’a accroché — une voix disait “chez vous”, banalité de présentateur, formule automatique — et j’ai senti à quel point il m’était devenu difficile de dire chez moi sans entendre quelque chose de faux dans la phrase. Chez moi : c’est difficile de dire chez moi ; est-ce que je pense souvent à le dire ? non, jamais ; ce que je dis à la place : dans la ville, dans la maison, dans la chambre ; ça ne m’appartient pas, plus maintenant ; hard to say home ; what I say instead is the city, the house, the room ; it’s never really mine, not anymore ; je disais ma maison lorsque j’étais enfant, je disais aussi notre chambre puisque nous dormions là ensemble, mon frère et moi, et c’est peut-être ça qui me frappe aujourd’hui : le naturel avec lequel certains mots tenaient, sans justification, sans recul, alors que je n’arrivais déjà pas vraiment à dire mon jardin, mon école, mon village ; c’était plus loin, même si c’était géographiquement proche ; le village natal : je ne sais pas ce qui pèse le plus, village ou natal, ou les deux accolés, cette promesse d’origine qu’on prononce à haute voix comme on signerait un papier ; for home to stand in for chez, we would have to mean more than walls, more than a lease, more than an address ; because home is hām, is heim, isn’t it. J’entends encore la voix de la télé dire “chez vous” comme si elle s’adressait à quelqu’un d’autre, et c’est peut-être ça qui insiste : chez Bertrand ce n’était pas comme chez Philippe, ni comme chez Anne-Marie, c’était toujours mieux que chez moi, enfant, parce que je pouvais y entrer sans y être assigné ; I hated saying let’s go to my place, as if I were leading someone into the quiet wreck of it ; puis je reviens, toujours, à cette formule plus sèche et plus vraie : chez eux ; je reviens à ça, à chez moi si l’on veut, mais au fond ce vide ; c’est à partir de là que, après m’être élancé et m’être toujours heurté au même mur, j’ai fait ce pas de côté ; and found an opening ; not their place, not mine, just the in-between ; chez nous n’a jamais tenu longtemps : chez nous était un songe, on tendait la main pour toucher une limite et il n’y en avait pas ; our place was a fiction we used as a makeshift truth ; on tenait comme on pouvait, bon an mal an, jour de soleil ou jour de pluie, un temps de bon grain, un temps d’ivraie, et on appelait ça chez nous pour ne pas regarder les fuites ; oh, la tranquillité rêvée d’un chez soi qui prend l’eau de toute part, mais qu’on ne veut pas voir ; we say there’s no place like home, we cling so tightly to that no place like it starts to feel suspicious — but we shut our ears — deep down we’re expecting something awful, something that must not be said, something never to be spoken. Je regarde le rideau, je pense soudain à l’hirondelle, à son chez à elle, ce mélange de terre et de paille collé par la salive, et je revois l’enfant que j’étais, fasciné par cette matière pauvre devenue tenue, cette architecture minuscule où la parole est littéralement le ciment ; je suis vieux maintenant, je sais que je parle d’un autre temps ; swallows have grown rare, they’ve faded, little by little, with the years ; chez l’hirondelle, la salive est le ciment — une parole qui se fait nid sous les toits — et moi je sens que tout ce qui tient chez nous tient aussi par des phrases, par des formules, par des façons de dire “chez” ; c’est peut-être pour ça que je dis “fait divers” pour me protéger du reste, pour recouvrir d’une étiquette ce qui déborde. Et la télévision, justement, insiste, chuchote une histoire : on raconte qu’ils se voyaient depuis un moment, il aurait voulu “arrêter de parler”, ou qu’elle se taise, formule pratique, comme si la paix pouvait être un silence imposé ; sur la table, je remarque le couteau à manche de bois que je n’avais pas vu, simple objet posé là, et je comprends à quel point il suffit parfois de presque rien pour que le monde bascule dans l’interprétation ; on dira qu’il a eu peur, on dira qu’elle l’a poussé, on dira tout et son contraire, parce qu’on a besoin de versions, parce qu’on a besoin de couvercles ; est-ce qu’on tue pour avoir la paix ou pour ne pas perdre ce qui en faisait office ? la paix ou la raison, deux faces du même couteau ; on croit qu’une phrase finale mettra de l’ordre, elle met un couvercle, et le lendemain tout recommence, plus bas, plus sourd. Je reviens à la fenêtre. L’air passe. Le rideau remue à peine. Le ciel doit être bleu maintenant, ce bleu froid que je connais, mais je ne lève pas la tête.|couper{180}