6 février 2026

J’ai bien l’impression que tout ça ne va pas s’améliorer. D’un autre côté, ça pourrait être pire. J’aurais quand même préféré une fin du monde plus rapide, quelque chose de clair et net, plutôt que cette espèce d’agonie lente et puante. Heureusement que je ne regarde pas la télé. Ce serait douloureux en plus d’être totalement débile.

Par contre, j’ai vu passer quelques vidéos YouTube sur la commission d’enquête de F. T. Eh bien, le moins qu’on puisse dire — si tout cela est vrai bien sûr, si ce n’est pas encore une énième provocation pour nous flanquer plus bas que terre, si tout cela est sourcé comme on le dit aussi — c’est que tout ce beau monde vit grassement aux frais de la princesse, et sans vergogne. J’adore cette expression : aux frais de la princesse. Mais je n’ai rien d’une princesse, je tiens à le préciser.

Ce que l’on pourrait penser aussi, pendant que j’y suis, c’est que le diable est de retour. On dit ça quand on a cru qu’il était parti, voire qu’il n’existait pas. Mais là, quand même, c’est difficile d’imaginer qu’il n’est pas tout à fait réel et tangible. Si tout est vrai. Si ces gens ont véritablement violé des enfants, des nouveau-nés, et qu’ils les ont bouffés. Comment ne pas y croire.

Ensuite, on peut prendre les choses autrement, faire un pas de côté, regarder avec un autre point de vue. Et si tout cela n’était encore qu’un énorme mensonge pour tester notre réactivité ? Que ces gens puissent faire autant de choses dégueulasses et qu’on soit tellement anesthésiés qu’on ne réagisse même plus à leurs méfaits effroyables, pas plus qu’à une fin du monde, pas plus qu’à rien, finalement.

Ce qui est le bon moment pour revenir à ma théorie : nous sommes morts depuis des milliers d’années, on attend juste de se retrouver face à cette évidence. Espérons qu’on n’en soit pas trop loin.

La bonne nouvelle — c’est que s’il existe, le contraire aussi. On pourra reprendre notre rythme binaire pour accompagner le désastre : tic-tac, tic-tac, oui non, p’têt ben que oui, p’têt bien que non, gauche droite, droite gauche…

Vite, sus à Tzara, me dis-je donc tout haut en débouchant l’évier encore bouché ; il semble que ce soit la littérature adéquate. Là où nous sommes sommés d’expliquer, d’analyser, de prendre position, Tzara court-circuite. Il sabote la logique avant qu’elle ne devienne oppressive. Dans un monde saturé de récits totalisants, ça fait du bien.

En regardant une de ses photographies, le monocle me fit penser à Danielle Collobert, à l’œil qui regarde par le trou de la serrure et qui tombe sur l’œil qui regarde par le trou de la serrure.

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Carnets | février 2026

7 février 2026

French version It’s funny. You can still tell yourself there are places where certain things just don’t happen. No need to spell them out. They speak for themselves. They think they’re clean. Proper. Decent enough. And then one day, out of nowhere, a pile of trash shows up. Not off to the side. Not by accident. Right in the middle. Dead center. Just sitting there. Dropped. And without anyone saying it, the message is clear : deal with it. At first, sure, people get loud. They complain. They talk about a scandal. About someone screwing up. They try to figure out who did it. Mostly, they’re checking to see if anyone’s watching them, trash bag in hand. Nobody wants to be linked to that pile. Nobody wants their own leftovers picked through. Because everyone’s got leftovers. Everybody. Stuff you don’t want coming back up. Habits. Things you gave up on. Nothing heroic. Nothing special. Just the stuff you hide. Then, pretty quickly, something shifts. The trash doesn’t shock anyone anymore. It’s just there. It blends in. You get used to it. You stop really seeing it. And at some point, without ever saying it out loud, you get it : this isn’t an accident. It’s not even a crime anymore. It’s a display. The trash is being shown. Put out there on purpose. To see what happens. To see how long people hold out. How long they complain. How many times they say, okay, this is too much. Because resistance, when it’s hit with the same thing every day, always wears down. It doesn’t break all at once. It gets tired. It fades. It quits. First you say it’s not normal. Then you say it’s not great. Then you say there’s nothing you can do. And once you’re there, anything can happen. Not because of brute force. Because of habit. Habit is what opens the door to every kind of dictatorship you can imagine. Every time. This isn’t really about a village. It’s about a whole country. Imagine a country where every morning there’s another small dump. One sentence too many. One image too many. One decision too many. Never enough to really shake things up. Just enough to see if it goes through. And since it usually does, things keep moving. You start seeing stuff you never should’ve put up with. People protected no matter what they do. Officials caught red-handed saying, real calm, that they didn’t know. That they misunderstood. And on the other side ? Not much. A shrug. A comment. Then it’s on to something else. When it still rubs a little, when doubt comes back, attention gets shifted. Someone else gets pointed out. Doesn’t really matter who. Or where. What matters is looking away from the main pile. And while that’s happening, the testing keeps going. A little further each time. And if one day bodies have to be sent, bodies will be sent. Adults. Kids. Doesn’t matter. What matters is keeping things moving. Letting chaos do its job. Chaos is useful. It wears people down. It stops anything from starting over. It makes ruling easy. So yeah. Every day, a small dose of trash. Not enough to kill you outright. Just enough to build tolerance. You get used to it without realizing it. No crown. No poison cup. No fear. You take it in. You adjust. You live with it. You get screwed without consent, almost without pushing back. And sometimes you wonder if, really, it didn’t start a long time ago. Right from the beginning. From the cradle.|couper{180}

Carnets | février 2026

7 février 2026

english version C’est drôle. On pourrait se dire qu’il existe encore des endroits où certaines choses ne se font pas. Pas besoin de les décrire, ces endroits. Ils se décrivent tout seuls. Ils se pensent propres. Corrects. À peu près décents. Et puis, un jour, sans prévenir, un tas d’ordures apparaît. Pas sur le côté. Pas par erreur. Au milieu. Bien au milieu. Comme ça. Déposé. Et on vous dit, sans même vous le dire : débrouillez-vous avec ça. Au début, évidemment, ça gueule. On s’indigne. On parle de scandale. De faute. On cherche qui a fait ça. On regarde surtout si quelqu’un ne va pas nous regarder, nous, avec un sac à la main. Personne n’a envie d’être mêlé à ce tas-là. Personne n’a envie qu’on fouille dans ses restes. Parce que des restes, il y en a toujours. Chez tout le monde. Des choses qu’on préfère ne pas voir ressortir. Des habitudes. Des renoncements. Rien d’héroïque. Rien d’exceptionnel. Juste ce qu’on planque. Et puis assez vite, quelque chose change. L’ordure ne choque plus vraiment. Elle est là. Elle fait partie du décor. On s’habitue à la voir. On commence même à ne plus la regarder. Et surtout, on finit par comprendre — sans jamais le formuler clairement — que ce n’est pas un accident. Ce n’est même plus un crime. C’est une exhibition. On montre l’ordure. On l’expose. Pour voir. Pour tester jusqu’où ça va tenir. Combien de temps on va râler. Combien de fois on va dire que là, vraiment, ça suffit. Parce qu’une résistance, quand on la met face à la même chose tous les jours, finit toujours par s’user. Elle ne s’effondre pas d’un coup. Elle se fatigue. Elle se lasse. Elle démissionne. On commence par dire que ce n’est pas normal. Puis on dit que ce n’est pas idéal. Puis on dit qu’on n’y peut rien. Et à partir de là, tout devient possible. Pas par violence directe. Par habitude. C’est l’habitude qui ouvre la porte à toutes les dictatures imaginables. Toujours. Ce n’est pas une histoire de village, évidemment. Imaginer un village aujourd’hui, c’est imaginer un pays entier. Un pays où, chaque matin, on déverse sa petite pelletée. Une phrase de trop. Une image de trop. Une décision de trop. Jamais assez pour provoquer un sursaut franc. Juste assez pour voir si ça passe. Et comme ça passe presque toujours, on continue. On voit alors des choses qu’on n’aurait jamais dû accepter. Des types protégés quoi qu’ils fassent. Des responsables pris la main dans le sac expliquer, très calmement, qu’ils ne savaient pas. Qu’ils n’avaient pas compris. Et en face, pas grand-chose. Un soupir. Un commentaire. Et puis on passe à autre chose. Quand ça grince encore un peu, quand le doute revient, on pointe ailleurs. On désigne. Peu importe qui. Peu importe où. L’essentiel, c’est que le regard se détourne du tas central. Pendant ce temps-là, on continue à tester. Toujours un peu plus loin. Et si un jour il faut envoyer des corps, on enverra des corps. Des grands. Des petits. Peu importe. Ce qui compte, c’est que le mouvement ne s’arrête pas. Que le chaos fasse son boulot. Le chaos, c’est pratique. Ça use les gens. Ça empêche toute reprise. Ça permet de régner tranquille. Alors oui, tous les jours, une petite dose d’ordure. Pas assez pour tuer net. Juste assez pour immuniser. On se mithridatise sans le savoir. Sans être roi. Sans même avoir peur d’être empoisonné. On encaisse. On s’adapte. On fait avec. On nous enc… malgré nous, et presque sans qu’on proteste. Et parfois on se demande si, au fond, ce n’était pas déjà fait depuis belle lurette, depuis le tout début, au berceau.|couper{180}

Carnets | février 2026

5 février 2026

Le passé, le présent et le futur coexistent dans la structure de l'espace-temps. Nous n'avançons pas vers la mort ; nous contenons déjà, dans notre ligne d'univers, notre propre disparition. Je pensais à cela en commençant un nouvel article sur W. G. Sebald, à moins que les éléments de ma recherche sur son œuvre n'aient, simultanément, concouru à faire naître cette pensée. C'est exactement la condition de ses personnages et de son narrateur. Les vivants sont des survivants hantés par leur propre fin. Son narrateur marche dans le présent, mais il se perçoit comme un fantôme en sursis, un être déjà passé, observant un monde qui est lui-même une ruine future. La mélancolie n'est pas une humeur, c'est une position métaphysique : être conscient de sa propre nature de trace. De là à penser à moi, car au bout du compte tout revient à cela, le vertige que me procure cet amalgame m'obligea à me lever, à descendre à la cuisine et à boire un verre d'eau. En buvant mon verre d'eau je ne me suis pas souvenu de toutes les fois où j'ai bu un verre d'eau, ce fut plutôt un moment étrange, presque désagréable. Je suis celui qui boit l'éternel verre d'eau. Une sorte d'image archétypale du buveur d'eau. Une épiphanie de l'impersonnel. C'est souvent, de plus en plus, que je pense à cela, que je suis déjà mort depuis longtemps. Dans ce cas l'état dans lequel "je vis" est forcément un état anormal tellement il paraît normal. Peut-être que l'on se sera trompé lorsqu'on a inventé la flèche du temps. Ou pire on ne se sera pas trompé, on nous aura à dessein trompé sur le sens vers lequel elle tend, nous faisant espérer je ne sais quel progrès ou quelle fin, alors que tout est déjà joué depuis des milliards d'années. Il se peut que tout ait été joué déjà dès la naissance de notre bulle univers, en une fraction de seconde celui-ci est né puis est mort, et l'espace-temps est ce laps de temps dans lequel nous rêvons nos vies entre les deux moments. Après avoir pensé à son narrateur, aux êtres, je me suis mis à penser les lieux dans son œuvre (celle de Sebald) : les lieux sont des palimpsestes temporels. Une gare (comme dans Austerlitz) n'est pas un bâtiment dans le présent. C'est un nœud dans l'espace-temps où coexistent les voyageurs d'aujourd'hui, les déportés d'hier (c'est souvent une gare de déportation), l'architecte qui l'a conçue (et sa folie), sa future démolition ou son abandon. Sebald ne décrit pas un lieu, il le dissèque pour en révéler les couches de temps simultanées, comme un géologue montrerait des strates. Ceci expliquerait en grande partie, je crois, mon attraction pour la position assise devant mon écran à remplir des pages de caractères. L'écriture comme machine à voyager dans le temps (sans bouger). Sa méthode de digression – passer d'un détail présent à un récit du XVIIIe siècle, puis à un souvenir personnel – n'est pas un procédé. C'est une simulation littéraire de cette relativité. Dans la prose sebaldienne, 1740, 1944 et 1990 sont sur la même page, dans la même phrase longue, parce qu'ils pèsent le même poids de catastrophe et de perte. Le temps ne coule pas ; il stagne dans une mélancolie éternelle. Je ne bénéficie pas d'une telle érudition mais je sens bien à quel point par exemple les années 60 se confondent avec celles des années 70 ou 80 et même 2026. Il y a même quelque chose de profondément apaisant, apaisant comme lorsqu'on se balade dans un cimetière en lisant ça et là les dates et les noms.|couper{180}

Autofiction et Introspection