Le Dibbouk

Explorations Littéraires • Carnets • Fictions • Réflexions

"Explorations littéraires. Une lecture critique et créative de la littérature contemporaine."

L'Éditorial du moment

Edito de janvier 2026

Janvier 2026 s’est organisé autour d’une découverte simple, mais décisive : la notion d’accrochage. Elle a permis de désamorcer un conflit ancien — peindre ou écrire — en cessant de poser la question en termes de passage, de justification ou de continuité. Il ne s’agissait plus d’expliquer (…)

Fictions

How to Disappear (Notes on Failure)

**French version** The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced (…)

Le scribe de la marge

Sému trempa le calame dans l’encre de Tage. On appelait ainsi le mélange de noir de fumée et d’eau limoneuse que les (…)

L’intention dans la profondeur

On l’appelait Théophane, mais ce n’était pas son vrai nom. Son vrai nom, sa mère le lui avait donné en géorgien, (…)

Carnets

Janvier 2026 Synthèse du mois

## 1er janvier « Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de (…)

Septembre 2025

**[1er septembre](https://ledibbouk.net/1-septembre-2025.html)** — J’écris pour fabriquer un (…)

Art

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. *La terre est bleue comme une orange.* On pouvait écrire cela sans ironie, (…)

Planche 6-bis -Musique

Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La **musique** n’est pas le (…)

14 janvier 2026

Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il (…)

Flux récent

histoire de l’imaginaire

Le Ministère du Futur : La camisole de gentillesse

En 2026, le climat déraille en direct. Les vagues de chaleur tuent. Les incendies ravagent des régions entières. Les glaciers fondent. Les migrations climatiques commencent. Ce n'est plus de la prédiction. C'est du reportage. En 2020, Kim Stanley Robinson publiait Le Ministère du Futur. Un roman de science-fiction qui racontait comment l'humanité pourrait traverser la catastrophe climatique entre 2025 et 2050. Certaines de ses prédictions se vérifient déjà. Pas toutes. Mais assez pour que le livre sonne différemment aujourd'hui qu'à sa sortie. La question reste : comment la fiction peut-elle encore parler du climat sans tomber dans le déni tech-optimiste (on va inventer une solution miracle) ou le désespoir paralysant (c'est foutu, on attend la fin) ? Robinson propose autre chose. Une troisième voie. Sale. Violente. Ambiguë. Mais crédible. Comment j'ai découvert ce livre J'ai découvert Le Ministère du Futur par un vlog de Lilian Peschet. Six minutes sur YouTube. Peschet parle de SF, d'écologie, de pensée systémique. Exactement les sujets de Robinson. Ce qui l'accroche : la violence proactive des gentils. Pas la violence défensive classique — le méchant attaque, le gentil riposte, fin de l'épisode. Non. Une violence préventive, offensive. Des actions violentes commises au nom de la transition écologique. Pour sauver des millions de vies. Pour forcer l'action. Peschet est honnête sur son malaise. Le livre lui donne envie de dire "oui" à ces actions radicales. Mais en même temps il se demande si raconter cette violence proactive, ce n'est pas risqué. Chacun pense avoir raison. Chacun pourrait légitimer sa propre violence. La question est ouverte, inconfortable. Il dit aussi que le livre est "hyper sec", "sans êtres humains". Trop d'idées, pas assez de personnages vivants. Ça ressemble à un essai. C'est ce qui le gêne dans sa lecture — il aime les histoires avec des gens, des relations, des émotions. Ce qui m'a accroché dans son analyse, ce n'est pas la question morale (la violence est-elle légitime ?). C'est la question narrative. Comment Robinson fait-il pour écrire des personnages qui commettent des actes violents sans tomber dans le manichéisme ? Comment maintient-il l'ambiguïté sans édulcorer la violence ? Peschet dit que le livre est sec, sans êtres humains. Moi je me demande : et si c'était précisément ça, la technique ? Ne pas psychologiser. Laisser la violence opaque. Ne pas tout expliquer. Moi, c'est exactement cet aspect-là qui m'a intéressé. Pas parce que Peschet a tort, juste parce qu'on cherche des choses différentes dans la fiction. Robinson refuse le récit consolant avec des héros attachants. Il refuse la psychologie approfondie, les arcs narratifs satisfaisants, la résolution émotionnelle. Il veut documenter, pas émouvoir. La sécheresse que Peschet trouve difficile à lire, je la trouve nécessaire. On ne raconte pas la transformation climatique planétaire avec des personnages qu'on aime et dont on suit les émotions. C'est trop vaste. Trop systémique. La forme fragmentée, la prose documentaire, l'absence de consolation narrative — pour moi, ce sont les choix qui permettent au livre de tenir. Nouvelle chaîne de transmission aussi. Je n'ai pas découvert ce livre par la critique littéraire, pas par une librairie. Par YouTube. Peschet fait un travail de critique sérieux en format vlog, et c'est grâce à lui que j'ai lu Robinson. Les livres circulent autrement maintenant. C'est comme ça. La SF climatique avant Robinson La SF climatique n'a pas attendu Robinson pour exister. Elle a ses phases, ses obsessions, ses impasses. Années 1960-70 : Ballard et la catastrophe contemplative J.G. Ballard écrit Le Monde engloui en 1962. Londres est submergée. La chaleur monte. Les personnages ne cherchent pas à survivre, ils dérivent vers le sud, vers encore plus de chaleur, comme attirés par une régression vers un état primitif, presque mystique. C'est beau, c'est étrange, c'est complètement détaché de toute action politique. La catastrophe devient paysage mental. On la contemple, on ne la combat pas. Années 1980-90 : Le cyberpunk éco-conscient Bruce Sterling avec Îles dans le filet (1988) introduit une écologie technologique ambiguë. Les corporations polluent, la planète souffre, mais la technologie pourrait aussi être la solution — ou empirer les choses. Tout est ambigu. Les hackers deviennent éco-guerriers, mais sans programme clair. L'optimisme technologique des années 50-60 est mort, remplacé par une méfiance systémique. Le capitalisme est le problème, mais personne ne sait comment en sortir. Années 2000-2010 : Le doomerism Margaret Atwood avec la trilogie MaddAddam (2003-2013), Cormac McCarthy avec La Route (2006). La catastrophe est déjà arrivée. On est après. Quelques survivants errent dans les décombres. Extinction quasi-totale. Pas de solution, pas d'espoir, juste une longue agonie. C'est littérairement puissant, mais politiquement paralysant. Si tout est foutu, pourquoi agir ? 2020 : Robinson propose autre chose Le Ministère du Futur sort en pleine pandémie COVID. Moment étrange pour un livre sur la catastrophe climatique. Et pourtant Robinson refuse à la fois l'utopie tech béate et l'apocalypse paralysante. Il dit : oui, c'est terrible. Oui, il y aura des morts. Mais on peut s'en sortir. Pas par magie. Par action collective. Violence incluse. Diplomatie sale incluse. Compromis impossibles inclus. Ce n'est ni beau ni propre. Mais ça fonctionne. C'est la première fois qu'un roman de SF climatique majeur dit : on traverse la catastrophe et on en sort. Pas indemnes. Pas victorieux. Mais vivants. Comment raconter l'impossible Le Ministère du Futur ne ressemble pas à un roman classique. Pas d'intrigue unique, pas de héros sauveur, pas d'arc narratif satisfaisant. C'est fragmenté, polyphonique, parfois aride. Robinson refuse les outils narratifs conventionnels parce qu'ils ne peuvent pas contenir ce qu'il veut raconter. Fragmentation narrative Le livre alterne entre dizaines de points de vue, de lieux, d'époques. Une vague de chaleur catastrophique en Inde tue vingt millions de personnes. Mary Murphy, Irlandaise de quarante-cinq ans, ancienne ministre des Affaires étrangères, dirige le Ministère du Futur à Zurich. Frank May, travailleur humanitaire américain, survit à la catastrophe indienne et en reste traumatisé. Les chapitres sautent d'un continent à l'autre, d'une décennie à l'autre. Certains font quelques pages, d'autres bien plus. Aucune continuité rassurante. C'est déroutant au début. Puis on comprend : c'est la seule façon de raconter une transformation planétaire sur 25 ans. On ne peut pas suivre un seul personnage du début à la fin. C'est trop vaste. Polyphonie — voix humaines et non-humaines Mary Murphy incarne la diplomatie, la patience bureaucratique, les négociations avec les États et les banques centrales. Frank May représente le trauma, la colère, le refus d'attendre que les institutions bougent. Mais Robinson ne se limite pas aux humains. Un photon raconte son voyage depuis le soleil. D'autres voix non-humaines apparaissent. Le récit refuse d'être uniquement anthropocentré. Prose documentaire Robinson n'écrit pas de la belle langue. Phrases courtes, déclaratives, parfois presque administratives. Ça ressemble à un rapport. C'est volontaire. Certains chapitres expliquent des mécanismes techniques, économiques, géopolitiques. C'est didactique. Certains lecteurs trouvent ça lourd. Mais c'est le prix de la crédibilité. Robinson veut qu'on comprenne comment ça pourrait marcher concrètement. Pourquoi cette forme ? Robinson ne pouvait pas raconter la transformation climatique planétaire avec une structure narrative classique : un héros, un antagoniste, un conflit, une résolution. C'est trop vaste. Trop complexe. Trop systémique. Le réel climatique ne se laisse pas résumer en une histoire individuelle. Il faut des dizaines d'histoires, des centaines de voix, des milliers de gestes. La fragmentation n'est pas un échec formel. C'est la seule honnêteté possible. Mais il y a autre chose dans cette architecture. Certains personnages qui commettent des actes violents n'ont pas de psychologie approfondie. Ils apparaissent, agissent, disparaissent. Robinson refuse de les expliquer complètement. S'il avait consacré des chapitres entiers à développer leurs traumas, leur prise de conscience progressive, leur arc moral — ça aurait détruit l'effet. Ça aurait psychologisé la violence. Ça aurait été sage. Robinson maintient l'opacité. On comprend le contexte sans comprendre complètement les personnes. C'est ça qui dérange. Et c'est ça qui fonctionne narrativement. Position politique assumée Robinson ne cache pas sa position. Le capitalisme est le problème. Pas juste "les méchantes corporations", pas juste "les lobbies pétroliers". Le système lui-même. Tant que le profit prime, impossible de stopper les émissions. Le capitalisme comme blocage structurel Le livre montre comment ça bloque. Les États savent ce qu'il faut faire. Mais ils ne peuvent pas. Parce que leurs économies dépendent des énergies fossiles. Parce que leurs électeurs perdront leur emploi. Parce que les autres États continueront à émettre. Tragédie des communs à l'échelle planétaire. Robinson ne prêche pas. Il montre juste comment ça fonctionne. Comment ça bloque. Comment ça tue. Après la catastrophe indienne qui fait vingt millions de morts, la délégation indienne dénonce violemment l'échec de l'accord de Paris. Promesses non tenues. Fonds non versés. L'Inde a payé le prix d'un système qui profite aux pays développés tout en lui demandant de renoncer au charbon — après que ces mêmes pays en ont brûlé assez pour s'enrichir. Solutions — et leurs coûts Le livre propose des solutions. Techniques, économiques, politiques. Certaines passent par la violence. Robinson ne dit pas "c'est bien". Il ne dit pas "c'est mal". Il montre que certaines actions fonctionnent. Mais au prix de morts. De tensions géopolitiques. De millions de personnes déplacées. Ce n'est ni beau ni propre. C'est sale. Violent. Injuste par endroits. Ambiguïté morale Robinson laisse les questions ouvertes. Inconfortables. Il ne tranche pas. C'est sa force. Le livre n'est pas un manifeste. C'est un espace mental pour penser ce qui semble impensable. Ce qui reste ouvert Robinson ne résout pas tout. Il laisse des tensions irrésolues. C'est volontaire. Parce que le réel ne se résout pas proprement. La violence Le livre montre des actes violents commis au nom de la transition climatique. Ça fonctionne. Mais à quel prix moral ? Où placer la limite ? Qui décide ? Robinson ne tranche pas. La démocratie Le Ministère du Futur est une institution de l'ONU. Mandat : défendre les intérêts des générations futures. Mais que faire quand les États membres bloquent ? Quand les lobbies paralysent ? Quand le temps presse ? Mary négocie. Diplomatie. Patience. Petites victoires. Mais d'autres n'attendent pas. Ils agissent hors de tout mandat démocratique. Si la démocratie est trop lente pour gérer une catastrophe qui se déroule sur des décennies, faut-il la contourner ? Robinson pose la question sans y répondre. Les perdants La transition climatique ne se fait pas sans casse. Des pays pétroliers voient leur économie s'effondrer. Des millions de travailleurs fossiles perdent leur emploi. Des régions entières sombrent dans la violence. Robinson montre qu'il y a des mécanismes de compensation. Mais c'est insuffisant. Trop lent. Mal distribué. La transition broie des vies. Est-ce qu'on peut éviter ça ? Robinson ne sait pas. Il montre juste que ça arrive. Que c'est le coût réel. Et qu'on n'a pas le choix de ne pas payer. 2026, retour en arrière En 2026, on assiste à un recul. Les actions prises en 2020, après la pandémie, après les Accords de Paris — beaucoup ne sont plus des priorités. Pire : certaines sont inversées. On nie à nouveau le changement climatique. Pas partout, pas officiellement, mais suffisamment pour que les politiques s'affaiblissent. On remet en service des pesticides interdits. On importe des viandes qui ne subissent pas les mêmes normes. Le profit redevient la seule boussole. Robinson écrivait en 2020. Il montrait une transition possible. Sale, violente, mais réelle. En 2026, on voit le mouvement inverse. Les lobbies ont repris le terrain. Les États reculent. C'est exactement dans ce contexte que les actions décrites par Robinson deviennent non plus de la fiction spéculative mais des hypothèses crédibles. Si les États ne bougent pas. Si les élections ne changent rien. Si le système continue à tuer. Alors quoi ? Robinson ne dit pas "faites-le". Il dit : "voilà ce qui pourrait arriver si les voies légales échouent". En 2020, ça semblait extrême. En 2026, ça semble de moins en moins improbable. L'inconfort moral du livre prend une autre dimension. Ce n'est plus une question théorique. C'est une question pratique. Robinson laisse ces questions ouvertes. En 2026, elles le sont encore plus. Ce qui frappe dans Le Ministère du Futur, ce n'est pas que des personnages commettent des actes violents. La fiction regorge de personnages violents depuis toujours. Ce qui est rare, c'est la façon dont Robinson traite la violence politique collective. Pas de tueur psychopathe dont on explore le trauma. Pas de héros qui bascule progressivement dans l'action radicale après une prise de conscience. Pas d'arc moral satisfaisant. Des groupes organisés agissent. On comprend le contexte (le climat tue, les États ne bougent pas, alors quelqu'un force l'action). Mais Robinson refuse de psychologiser. Il maintient l'opacité. C'est contre-intuitif. On nous apprend que les bons personnages ont de la profondeur psychologique. Qu'il faut montrer leurs motivations. Expliquer pourquoi ils font ce qu'ils font. Robinson dit non. Pour la violence politique collective, l'opacité est plus juste. Plus honnête. Plus dangereuse. Pourquoi c'est difficile à écrire La plupart des fictions climatiques évitent ce terrain. Soit elles misent sur la tech (on invente une solution), soit sur la diplomatie (on négocie), soit sur l'effondrement (tout est foutu). Rares sont celles qui montrent la violence politique collective comme stratégie crédible. Et encore plus rares celles qui la montrent sans la psychologiser, sans la rendre confortable moralement. Robinson semble le faire. Sans tomber dans le thriller manichéen. Sans glorifier. Sans condamner. En maintenant l'inconfort. En refermant le bouquin j'ai eu une image troublante concernant ma manière de m'installer à ma table pour écrire des fictions. J'ai eu l'impression d'être dans le film Vol au dessus d'un nid de coucou et qu'on m'avait flanqué sous camisole chimique. Une camisole de gentillesse|couper{180}

imaginaire

fictions

The Shadows of Lisbon : Meeting Fernando Pessoa

french version I don't remember where I met him. Not at A Brasileira, that much I know. Perhaps a side street in Mártires, perhaps a smoke-filled room near Sacramentos. Places blur when someone has come to matter. Time too. Were we twenty, thirty, forty ? I can't retrieve the label. I know only that Fernando took his place in my life as if it had been waiting for him, and that I followed him, with my scribbler's air, convinced that melancholy was a kind of passage. Lisbon I see again in steep slopes, in jasmine trailing through the evenings, and in that slightly sour white wine that kept us company. We walked a great deal. Long stretches without speaking, except to decide on a glass, a counter, a patch of shade when the light grew too hard. Fernando worked at the port : translations for freight forwarders, nothing glorious, but he held to it with a kind of poor elegance. Dark hat, cheap glasses, thin mustache, elbows worn shiny with use. He arrived in late afternoon, measured steps, as if not wanting to disturb the pavement. He had that slight smile that never quite opens. His gravity sometimes made me laugh inwardly, it seemed so mismatched with the life shouting around us, but I held back ; then we'd go drink, and watch the neighborhood stir without joining in. He spoke little. When he let slip the name of some unknown city, it was like a match in the dark. One day I understood he'd grown up in Durban, because of his clean English, without accent, and a way of pronouncing certain words as if they came back to him from far off. He carried a constant melancholy, not the spectacular kind : something that veiled his gaze behind the lenses, even when he simply seemed tired. Always discreet, always exact. He wrote, of course. Otherwise, what was the point of such fidelity ? On evenings when we'd gone too far already, he'd read me his poems first in Portuguese, for the music, then translate in his way, half French, half English, searching for the exact point. I understood the language poorly, but I heard the material : the dry consonants, the wet vowels, the line held without emphasis, spoken in an almost cold voice. I still hear him sometimes, long after, in his hesitant French : "To sail is precious, to live is not precious."|couper{180}

vitrine éditeur

Carnets | février 2026

9 février 2026

J'avais, toutefois, plusieurs raisons pour refuser d'agir ainsi : les unes, d'une nature tout à fait personnelle et ne concernant que moi ; les autres, il est vrai, un peu différentes. (Poe — Les aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket) Trouver sa singularité demande en premier lieu d'apprendre à dire non. Non, je ne suis pas d'accord avec tout ce que vous dites. Non je n'ai pas envie de marcher au pas cadencé. Non je n'ai pas du tout l'intention d'apprendre la liste des numéros de départements français et leurs chefs-lieux. Non deux plus deux ne font pas obligatoirement quatre. Non non et non. Ensuite le prix à payer est la collection de mauvais points que l'on va récolter et une certaine sensation d'isolement. Voilà comment commence cette journée. C'est assez bancal. Peut-être qu'il faut que j'essaie de soumettre ce début à l'IA. J'avais plusieurs raisons de dire non : les unes d'ordre personnel, les autres, il est vrai, un peu différentes. Faire de la littérature, par exemple, devrait me paraître insurmontable. Et pourtant j'écris. Tout ce que j'écris ressemble à un mensonge — alors autant appeler ça de la littérature, puisque c'est ce qu'on fait en littérature : mentir avec méthode. Ma vie est médiocre. En l'écrivant, je l'exagère. C'est précisément là que quelque chose devient littéraire : dans l'exagération, pas dans la vérité. Cependant, en relisant ces carnets, je reste insatisfait. Ou plutôt : il faut que je le reste. Je l'ai encore constaté hier. Le mécanisme est toujours le même : idée fulgurante, passage à l'acte désordonné, résultat sous les yeux, insatisfaction. L'insatisfaction ne me fait pas revenir sur les textes pour les améliorer. Elle me pousse à écrire de nouveaux brouillons qui me décevront bientôt. Je m'assassine en les relisant. C'est un mécanisme de protection : prendre les devants, me démolir avant qu'un autre ne s'en charge. Une fois assassiné de ma propre main, je ne crains plus aucun assassinat. Maintenant, pourquoi écrire cela ce matin ? Qui cela intéresse ? Même pas moi, puisque je vis avec ce mécanisme depuis des décennies. Ce qui a changé : je ne fuis plus l'insatisfaction. Je ne m'y vautre pas. Je la suis comme une piste. Elle me montre en creux la médiocrité qu'il y aurait à être content de ce que je fais. C'est donc de la littérature. Mais est-ce de la bonne littérature ? La question n'a aucun sens. Bon pour qui ? Pour quel tribunal ? L'insatisfaction n'a que faire du bon. Ça pourrait passer. Mais non, ça ne passe toujours pas. Ça ne passe pas car ce texte n'est pas tout à fait de moi. D'accord mais dans ce cas comment faire pour qu'il soit "vraiment" de moi... Si je mets des guillemets à la phrase que j'emprunte à Poe on verra peut-être que je suis un peu là, mon ironie en tout cas. Mais non. C'est ridicule, et surtout ça ne résout rien. Quels sont les choix à partir de là ? J'assume le fait d'écrire à l'aide d'une IA. Pourquoi pas, finalement beaucoup le font, ce n'est pas un crime. Je salis le texte en introduisant des hésitations, des maladresses. C'est plutôt chiant à faire et surtout c'est artificiel. J'assume le fait qu'il ne s'agit que d'un "exercice avec l'IA" ainsi j'ai la sensation d'obéir à je ne sais quelle injonction de transparence. Mais soyons clairs. Le vrai problème c'est que ce texte dans la forme actuelle restitué par l'IA est trop clean, trop lisse et que d'une certaine façon il pourrait tout à fait me plaire. C'est-à-dire qu'en le présentant comme texte écrit par moi-même il indiquerait que je suis un "vrai écrivain" dans ce que le consensuel imagine qu'est un véritable écrivain. Ce consensuel est également logé en moi. Comment ne pourrait-il pas l'être. Depuis le temps. Je crois que je tourne autour d'une idée qui a commencé à me travailler différemment depuis hier. Je l'ai prise comme une blague mais il est possible que sous cette plaisanterie se cache autre chose dont je ne me suis pas aperçu. "Plus rien ne sera comme avant." Ce dont je me suis aperçu aussi dans cette conversation avec l'IA et que je lui ai livré : En fait ce à quoi je pense désormais c'est qui est en train de parler avec toi ? Est-ce moi l'auteur de ces textes ou bien le personnage du narrateur de ces textes. Car tous ces textes sont rangés dans une rubrique "autofiction". Il est possible qu'au moment où j'écris j'oublie qui je suis vraiment et je retrouve ce malaise dans notre conversation. Le problème n'est pas technique (lisser vs salir). C'est un problème d'énonciation. Quand j'écris les textes de carnets seul, l'oscillation auteur/narrateur reste floue, productive. Je ne sais pas toujours qui parle, et c'est précisément ça qui permet l'écriture. Le flou est la condition. Quand je parle à la machine, je suis forcé de choisir une position énonciative stable. Parce qu'elle me demande de valider, de choisir, de décider. Elle m'oblige à être "l'auteur" qui contrôle, qui sait ce qu'il veut dire. Et ça bloque le narrateur-personnage qui, lui, ne sait pas, qui tâtonne, qui s'égare. Voici donc ce qui s'est passé exactement ce matin : j'ai essayé de travailler un texte de carnet avec une IA. Mais en travaillant avec elle, j'ai quitté la posture du narrateur-personnage pour endosser celle de l'auteur-contrôleur. Et le texte qui en sort est propre, maîtrisé, mort — parce qu'il n'est plus écrit depuis la bonne place. Enfin la vraie question n'est peut-être pas qui parle avec la machine, mais peut-on écrire de l'autofiction avec une IA ? Il me faut donc revenir à ces prérequis, m'oublier en tant qu'auteur et redevenir ce boulet de narrateur. Ce qui me pousse c'est toujours le sentiment d'insatisfaction. Donc j'écris trois lignes ce matin et je les trouve évidemment bancales. Je les soumets à l'IA sachant pertinemment qu'elle va les rendre "propres", lisibles par le plus grand nombre. C'est ce qu'elle fait effectivement. Elle le fait en argumentant et je ne peux pas aller tout à fait contre ses arguments. En même temps l'insatisfaction se métamorphose en sensation de nullité. Quoi tu prétends écrire et tu n'es même pas capable d'aligner cinq mots dans une phrase qui tient la route. Benêt ! Je dois me reprendre. Plutôt que de rejeter en bloc tout ce que l'IA me propose j'essaie de comprendre ce qu'elle veut dire. Ou plutôt non ce n'est pas ce que je veux vraiment dire. Ce n'est pas comprendre, comprendre il n'y a pas de problème. Pour comprendre je comprends depuis le début je crois. On veut m'enfoncer quelque chose dans le crâne et moi je refuse. Je ne comprends pas la raison pour laquelle on veut que je vois les choses de cette manière consensuelle alors que justement ce que je vois ne l'est absolument pas. Cependant je m'accroche. Il en résulte un texte bref. Un texte tout ce qu'il y a de bien propre. De trop propre sans doute puisque je reviens de ma nullité vers la simple insatisfaction. Je reviens à mon point de départ en quelque sorte. J'ai tourné en rond autour de quelque chose d'insaisissable une fois encore. Le sentiment d'insatisfaction se transforme en quelque chose d'autre. Je pense qu'il s'agit d'un leurre de même nature. La quête de sincérité, d'honnêteté. Et comme je sais pertinemment tout au fond de moi que c'est un leurre, je l'exagère, je caricature cette sincérité dans la tournure même de mes phrases que je rends bancales, maladroites, parce que la sincérité pour moi ne peut se dispenser d'être maladroite, évidemment. À la fin je me perds, je ne sais plus qui je suis vraiment, est-ce que je suis l'auteur de ce texte, le narrateur, le dibbouk, tout semble se confondre en une entité inquiétante et hostile surtout à toute collectivité. Cette hostilité est un mode de la solitude. En existe-t-il d'autres j'aimerais bien le savoir.|couper{180}

Autofiction et Introspection

fictions

L’intention dans la profondeur

On l'appelait Théophane, mais ce n'était pas son vrai nom. Son vrai nom, sa mère le lui avait donné en géorgien, dans une langue que Constantinople ne parlait pas. Il l'avait perdu quelque part entre le port et l'atelier, entre son arrivée à neuf ans sur un bateau de marchands et son premier jour comme apprenti chez Kosmas l'iconographe. Kosmas lui avait dit : ici tu t'appelles Théophane, celui qui montre Dieu. Et Théophane avait appris à montrer Dieu. Vingt ans de pigments broyés à l'aube. Vingt ans de jaune d'œuf mêlé à la poussière d'or. Vingt ans de visages — le Christ Pantocrator aux yeux qui vous suivent quel que soit l'angle, la Théotokos dont le bleu du manteau exigeait trois couches de lapis-lazuli, les saints aux regards fixes qui ne cillaient jamais parce que ciller c'est douter et qu'un saint ne doute pas. Théophane connaissait chaque visage comme on connaît celui de ses enfants. Il en avait peint des centaines. Sur bois de tilleul pour les icônes portatives. Sur plâtre frais pour les murs des églises. Sur les tesselles d'or des mosaïques quand Kosmas, devenu vieux, lui avait confié les commandes de Sainte-Sophie. Théophane avait les mains d'un peintre — des mains abîmées, crevassées, teintes en permanence. Le bleu du lapis sous les ongles de la main gauche. L'ocre de la terre de Cappadoce dans les lignes de la paume droite. Kosmas disait : un iconographe ne peint pas avec ses mains, il peint avec ses yeux. C'était faux. Théophane peignait avec ses mains. Ses yeux ne faisaient que suivre. Le 7 janvier 730, l'édit impérial fut lu sur le forum de Constantin. Un soldat monta sur le socle de la colonne de porphyre et déroula le parchemin. Théophane était dans la foule, entre un poissonnier et une femme qui portait un enfant. Le soldat lut d'une voix plate, sans conviction ni hésitation — la voix d'un homme qui lit un texte sans le comprendre : Par ordre de Léon, basileus des Romains, égal aux apôtres, les images peintes ou sculptées représentant le Christ, la Théotokos et les saints sont déclarées contraires à la foi. Toute icône devra être remise aux autorités impériales pour destruction. Tout mur peint devra être recouvert de chaux. Toute mosaïque devra être démontée ou blanchie. Quiconque fabriquera, conservera ou vénérera une image sera jugé pour idolâtrie. La femme à côté de Théophane serra son enfant contre elle. Le poissonnier cracha par terre. Théophane ne bougea pas. Il regarda ses mains. Le bleu et l'ocre étaient toujours là, incrustés dans la peau. Il faudrait lui arracher les mains pour les effacer. Ils vinrent le chercher trois jours plus tard. Pas des soldats — des fonctionnaires. Deux hommes en tuniques grises qui portaient des tablettes de cire et parlaient un grec administratif, sans adjectifs. Ils connaissaient son nom, son atelier, la liste de ses commandes. Ils savaient qu'il avait peint la mosaïque de l'abside nord de Sainte-Sophie — un Christ de quatre mètres, tesselles d'or et de verre bleu, achevé deux ans plus tôt. Ils le savaient parce que c'était écrit sur leurs tablettes. Tout était écrit sur leurs tablettes. -- Théophane, iconographe de première classe, atelier du quartier des Blachernes. Vous êtes réquisitionné pour le programme de purification visuelle. Vous vous présenterez demain à Sainte-Sophie avec vos outils. Vous recevrez de la chaux et des instructions. -- Des instructions pour quoi ? -- Pour recouvrir les mosaïques que vous avez réalisées. Théophane les regarda. Le plus jeune des deux fonctionnaires évita son regard. L'autre, le plus vieux, soutint le sien avec l'indifférence polie de quelqu'un qui a déjà prononcé cette phrase cent fois. -- Vous êtes le mieux placé, ajouta le vieux fonctionnaire. Vous connaissez les surfaces. Vous savez où le plâtre adhère et où il faut gratter avant d'appliquer la chaux. L'empereur ne veut pas de travail bâclé. Les images doivent disparaître proprement. Proprement. Théophane entendit le mot et le mot resta en lui comme une écharde. Le lendemain, il entra dans Sainte-Sophie par la porte sud-ouest, celle des artisans. Il portait un seau de chaux, un pinceau à manche long, un grattoir. Les mêmes outils qu'il utilisait pour préparer les murs avant de peindre. Les mêmes gestes, inversés. La nef était vide. L'empereur avait fait évacuer l'église pour la durée des travaux. Pas de fidèles, pas de prêtres, pas de chants. Rien que l'espace immense sous la coupole et la lumière qui tombait des quarante fenêtres du tambour en colonnes obliques, dorées, presque solides. Et les visages. Ils étaient partout. Sur les murs, dans les absides, sous les arcs, entre les colonnes. Des centaines de visages qui regardaient Théophane depuis les mosaïques qu'il avait posées tesselle par tesselle, ou que Kosmas avait posées avant lui, ou que des maîtres inconnus avaient posées des siècles plus tôt. Le Christ Pantocrator dans la coupole. La Vierge dans l'abside. Les archanges sur les pendentifs. Les saints en procession le long de la nef. Des yeux immenses, bordés de noir, sur fond d'or. Théophane posa le seau de chaux. Il leva la tête vers le Christ de l'abside nord. Son Christ. Celui qu'il avait mis huit mois à composer — chaque tesselle choisie, taillée, placée avec une précision qui relevait moins de l'art que de la prière. Le visage le regardait. Les yeux étaient légèrement asymétriques — l'œil gauche un peu plus ouvert que le droit. Théophane se souvenait de ce choix. Kosmas lui avait enseigné : la symétrie parfaite est morte. Un visage vivant est toujours un peu déséquilibré. C'est dans l'asymétrie que le regard s'anime. Il trempa le pinceau dans la chaux. La chaux était épaisse, blanche, opaque. Elle sentait la pierre calcinée. Il leva le pinceau vers le mur. Sa main ne tremblait pas. Un iconographe a la main sûre. Vingt ans de pigments, vingt ans de traits fins sur des surfaces difficiles. La main savait. Elle avait toujours su. Le premier coup de pinceau recouvrit le bord gauche du visage. L'oreille du Christ disparut sous le blanc. Puis la joue. Puis le contour de la mâchoire. Théophane travaillait méthodiquement, de l'extérieur vers l'intérieur, comme on le lui avait appris pour la pose des tesselles — mais à l'envers. Il dé-composait le visage. Il le dé-créait. Quand il atteignit les yeux, il s'arrêta. Pas par émotion. Pas par piété. Par un réflexe de peintre. Les yeux étaient la dernière chose qu'on peignait sur une icône et devaient être la dernière chose qu'on effaçait. Kosmas disait : les yeux sont la porte. On ouvre en dernier, on ferme en dernier. Il recouvrit l'œil droit. Puis l'œil gauche — le plus ouvert, le vivant. La chaux engloutit le regard. Le mur devint blanc. Lisse. Muet. Théophane descendit de l'échafaudage. Il se lava les mains dans le seau d'eau. La chaux lui brûlait la peau. Il regarda le mur blanchi. Un rectangle pâle là où le Christ avait été. Autour, les autres mosaïques continuaient de regarder, intactes encore, en sursis. Il sortit de Sainte-Sophie. La lumière du dehors le frappa comme une gifle. Il revint le lendemain. Et le jour suivant. Et celui d'après. Mur par mur, abside par abside, les visages disparaissaient. Théophane les effaçait avec la même précision qu'il les avait peints. Les fonctionnaires en tuniques grises passaient chaque soir pour inspecter le travail. Ils cochaient des cases sur leurs tablettes de cire. Abside nord : effacée. Mur est : en cours. Pendentifs : programmés. L'effacement avait son administration, ses formulaires, sa logique. Le cinquième jour, Théophane arriva à l'aube et monta sur l'échafaudage pour attaquer le mur ouest. Il déboucha le seau de chaux. Il leva les yeux vers la surface qu'il devait blanchir. Et il vit. Sur le mur de l'abside nord — celui qu'il avait recouvert cinq jours plus tôt — quelque chose transparaissait sous la chaux. Une ombre. À peine visible. Un léger assombrissement de la surface blanche, comme une tache d'humidité. Mais ce n'était pas une tache d'humidité. C'était un contour. Le contour d'une joue. Théophane descendit de l'échafaudage. Il traversa la nef et se planta devant le mur blanchi. De près, l'ombre était plus nette. Les pigments de la mosaïque — l'ocre, le brun, le noir des contours — suintaient à travers la chaux. Lentement, comme du sang à travers un pansement. La couche blanche n'était pas assez épaisse, ou les pigments étaient trop profonds, ou la chaux n'avait pas adhéré correctement au plâtre sous-jacent. Ou autre chose. Théophane toucha le mur. La chaux était sèche. Les pigments n'auraient pas dû traverser une couche sèche. Il connaissait ses matériaux — vingt ans de métier. La chaux sèche est imperméable. Rien ne passe. Rien ne devrait passer. Il appliqua une deuxième couche. Épaisse, soigneuse. Il attendit qu'elle sèche. Il alla travailler sur le mur ouest. Quand il revint deux heures plus tard, l'ombre était revenue. Plus nette. On distinguait maintenant la courbe de la mâchoire et le début du cou. Le visage revenait. Théophane ne dit rien aux fonctionnaires. Il appliqua une troisième couche. Le lendemain, l'ombre du visage était de nouveau là, et à côté d'elle, une deuxième ombre apparaissait — l'oreille gauche, celle qu'il avait effacée en premier. Le visage se reconstituait dans l'ordre inverse de sa destruction. Comme si la mosaïque se souvenait de la séquence et la rejouait à l'envers. Il vérifia les autres murs. Le mur de la nef sud, blanchi trois jours plus tôt, montrait les premiers signes : des auréoles sombres, circulaires, là où se trouvaient les têtes des saints en procession. Le pendentif nord-est, blanchi la veille seulement, était encore blanc. Mais Théophane savait que ce n'était qu'une question de temps. Il s'assit sur les dalles froides de la nef. La lumière tombait des quarante fenêtres. Sainte-Sophie était silencieuse, blanche, aveugle — un crâne vidé de ses pensées. Mais sous le blanc, les pensées revenaient. Théophane pensa à Kosmas. À ce que le vieux maître lui avait dit un jour, dans l'atelier, en broyant du lapis-lazuli dans le mortier de porphyre : Quand tu poses un pigment sur un mur, Théophane, tu ne déposes pas de la couleur. Tu déposes une intention. Et une intention, ça ne s'efface pas avec de la chaux. La chaux recouvre la surface. L'intention est dans la profondeur. Théophane n'avait pas compris à l'époque. Il comprenait maintenant, assis sur les dalles, en regardant les fantômes de visages remonter à travers le blanc. Ce n'était pas de la chimie. Les pigments ne traversaient pas la chaux parce qu'ils étaient mal fixés ou parce que la couche était trop mince. Ils traversaient parce que ce qui les avait déposés — la main, le souffle, l'intention du peintre — était plus profond que la surface. Le visage n'était pas sur le mur. Il était dans le mur. Il avait pénétré la pierre pendant les siècles où des milliers de regards s'étaient posés sur lui, l'avaient prié, contemplé, aimé. Chaque regard avait enfoncé le visage un peu plus profondément dans la matière. La chaux ne pouvait recouvrir que la surface. Et le visage n'était plus à la surface depuis longtemps. Les fonctionnaires revinrent le soir. Le plus vieux vit les ombres sur le mur de l'abside nord. Son visage ne changea pas — les visages des fonctionnaires ne changeaient jamais — mais sa main hésita au-dessus de la tablette de cire. -- Qu'est-ce que c'est ? -- Les pigments remontent, dit Théophane. La chaux ne tient pas. -- Remettez une couche. -- J'en ai mis trois. Le fonctionnaire regarda le mur. L'ombre de la joue, de la mâchoire, du cou. L'œil n'était pas encore revenu. Mais le contour de l'orbite se devinait, comme une empreinte laissée dans la neige par un visage qui s'y serait posé. -- Grattez, dit le fonctionnaire. Grattez la mosaïque elle-même. Arrachez les tesselles. S'il ne reste que la pierre nue, il n'y aura plus rien à recouvrir. Théophane ne répondit pas. Le fonctionnaire cocha une case sur sa tablette. Abside nord : retraitement nécessaire. Il sortit. Théophane resta. La nuit tombait sur Sainte-Sophie. La lumière des quarante fenêtres s'éteignait une par une, comme des yeux qui se ferment. Dans la pénombre, les ombres sur les murs blanchis semblaient plus présentes. Elles n'avaient pas besoin de lumière. Elles avaient leur propre luminosité — faible, souterraine, comme la phosphorescence des choses mortes qui ne savent pas qu'elles sont mortes. Théophane monta sur l'échafaudage. Il prit le grattoir. La même lame courbe qui servait à préparer les surfaces. Il la posa contre le mur, à l'endroit de l'ombre. Il appuya. La première tesselle se détacha. Un petit carré d'or qui tomba dans sa main. Il était chaud. Il en détacha une deuxième. Chaude aussi. Puis une troisième. Il les aligna dans sa paume. Trois carrés d'or, arrachés au visage du Christ. Ils ne brillaient pas — il faisait trop sombre — mais ils irradiaient une chaleur qui n'avait rien à voir avec la température de la pierre. Il gratta encore. Les tesselles tombaient. Le visage se défaisait par morceaux. Ce n'était plus de l'effacement — c'était de l'arrachement. De la chaux au grattoir, du grattoir à la chair. Chaque couche de résistance franchie menait à une couche plus profonde. Sous les tesselles, le plâtre de pose. Sous le plâtre, la pierre. Et sur la pierre — Théophane arrêta son geste. Sur la pierre nue, là où il n'y avait jamais eu ni pigment ni tesselle ni plâtre, une marque. Gravée dans le calcaire. Pas peinte — gravée. Un trait. Un seul. Courbé comme le contour d'une paupière. Théophane toucha la marque. Elle était dans la pierre depuis toujours. Depuis avant la mosaïque, avant Kosmas, avant Sainte-Sophie, avant Constantinople peut-être. Quelqu'un — ou quelque chose — avait gravé dans la pierre le germe du visage que Théophane avait ensuite peint sans savoir qu'il suivait un tracé préexistant. Sa mosaïque n'avait pas créé le visage. Elle l'avait révélé. Comme un copiste qui croit écrire et qui ne fait que repasser sur une encre invisible. Ses mains tremblèrent. Pour la première fois en vingt ans de métier, ses mains tremblèrent. Non pas de fatigue ou de peur, mais de la même vibration que la pierre sous ses doigts — comme si la gravure transmettait son tremblement à la chair. Il descendit de l'échafaudage. Il s'assit dans la nef. Les tesselles d'or étaient toujours dans sa main. Il la referma. La chaleur monta le long de son bras. Il ne gratta plus. Le lendemain, quand les fonctionnaires revinrent, le mur de l'abside nord était tel qu'ils l'avaient laissé — partiellement arraché, tesselles manquantes, plâtre à nu. Le fonctionnaire le plus vieux demanda pourquoi le travail n'avait pas avancé. -- Parce qu'il y a quelque chose sous les tesselles, dit Théophane. -- Quoi ? -- Un visage. -- Le visage de la mosaïque. C'est normal. C'est ce que vous devez enlever. -- Non. Un autre visage. Plus ancien. Dans la pierre elle-même. Le fonctionnaire le regarda comme on regarde un homme qui commence à perdre la raison. Il monta sur l'échafaudage, examina la pierre nue, ne vit rien — ou refusa de voir — et redescendit. -- Continuez le grattage, Théophane. Si la pierre pose problème, nous la recouvrirons de mortier. Du mortier sur de la pierre, il n'y a pas de pigment qui traverse le mortier. Théophane les regarda sortir. Puis il fit ce qu'il n'avait jamais fait. Il prit ses outils — pas le grattoir, pas le seau de chaux, mais ses outils de peintre, ceux qu'il avait cachés sous l'échafaudage parce qu'il n'avait pas eu le courage de les laisser à l'atelier. Les pinceaux. Le mortier de porphyre. Les pigments : ocre de Cappadoce, noir de vigne, bleu de lapis, or en feuilles. Il monta sur l'échafaudage. Il ne remonta pas vers l'abside nord — celle qu'on lui avait ordonné de gratter. Il alla vers un recoin du mur ouest, un angle sombre entre deux colonnes, un endroit que personne ne regardait jamais parce qu'il n'y avait rien à voir. Un mur nu. De la pierre sans mosaïque, sans fresque, sans ornement. Et là, dans la pénombre, Théophane peignit. Pas un Christ. Pas une Vierge. Pas un saint aux yeux fixes. Il ne savait pas ce qu'il peignait. Sa main savait — elle avait toujours su — mais sa tête ne suivait plus. Les formes venaient d'ailleurs. Du tremblement de la pierre. De la chaleur des tesselles dans sa paume. De la courbe gravée dans le calcaire. De vingt ans de visages accumulés derrière ses yeux et qui ne demandaient pas à être reproduits mais à être libérés. Le visage qui apparut sur le mur n'était le visage de personne. Ou il était le visage de tout le monde. Les yeux étaient asymétriques — l'un ouvert, l'autre mi-clos. La bouche ne souriait pas et ne souffrait pas. Elle était entrouverte, comme au milieu d'un mot que le peintre n'avait pas fini de prononcer. Le visage regardait et ne regardait pas. Il était là et il était déjà en train de disparaître. Théophane peignit toute la nuit. Quand l'aube entra par les quarante fenêtres, il descendit. Ses mains étaient couvertes de pigments — le bleu, l'ocre, le noir, l'or, mêlés en une couche épaisse et sombre, comme la boue du port, comme la terre d'avant les villes. Il regarda le visage dans le recoin. La lumière ne l'atteignait pas encore. Il flottait dans l'ombre comme un mot dans une marge. Il sortit de Sainte-Sophie. Le port s'éveillait. Des bateaux de pêcheurs glissaient sur la Corne d'Or. Un enfant vendait du pain chaud sur les marches de la citerne de Basilique. Des mouettes criaient. Le monde continuait sans savoir que sous la chaux des murs de Sainte-Sophie, des visages remontaient, lentement, comme des noyés qui refusent le fond. Théophane marcha jusqu'à l'atelier. Kosmas serait déjà levé. Le vieux maître ne peignait plus — ses yeux étaient usés — mais il broyait encore les pigments chaque matin par habitude, par fidélité au geste. Théophane voulait lui montrer ses mains couvertes de couleur. Il voulait lui dire : tu avais raison. L'intention est dans la profondeur. Ils peuvent recouvrir la surface autant qu'ils veulent. Ce qui est profond revient toujours. En chemin, il passa devant l'église des Saints-Apôtres. Les murs extérieurs avaient déjà été blanchis. Le blanc était éclatant dans la lumière du matin. Théophane ralentit. Sur le mur sud, face au soleil levant, une ombre transparaissait sous la chaux. Pas un visage cette fois. Une main. Les cinq doigts écartés, la paume ouverte, comme posée contre le mur de l'intérieur. Comme si quelqu'un, de l'autre côté de la pierre, essayait de traverser. Théophane posa sa propre main sur l'ombre. Paume contre paume. La chaux contre la peau. Et sous la chaux, sous la fresque effacée, sous le plâtre, sous la pierre, quelque chose de tiède. Il retira sa main. Sur la chaux blanche, l'empreinte de ses doigts — bleue, ocre, noire, or. Cinq traces de pigment laissées par la peau d'un peintre sur le mur d'une église vidée de ses images. Il les regarda un instant. Le soleil montait. Bientôt la chaleur sècherait les empreintes et la prochaine couche de chaux les recouvrirait. Puis les empreintes traverseraient la chaux, comme les visages traversaient la chaux, comme tout ce qui est déposé avec intention finit par traverser ce qui cherche à l'étouffer. Théophane sourit. Ce n'était pas un sourire de victoire — les peintres ne gagnent jamais contre les empereurs. C'était le sourire d'un homme qui sait que la surface n'est pas le dernier mot. Que sous chaque couche de blanc, il y a une couche de couleur. Que sous chaque silence, il y a un cri si ancien qu'il a eu le temps de devenir pierre. Il reprit sa marche vers l'atelier. Ses mains étaient sales, tachées, illisibles. Mais elles savaient. Elles avaient toujours su.|couper{180}

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