Le Dibbouk

Explorations Littéraires • Carnets • Fictions • Réflexions

"Explorations littéraires. Une lecture critique et créative de la littérature contemporaine."

L'Éditorial du moment

Edito de janvier 2026

Janvier 2026 s’est organisé autour d’une découverte simple, mais décisive : la notion d’accrochage. Elle a permis de désamorcer un conflit ancien — peindre ou écrire — en cessant de poser la question en termes de passage, de justification ou de continuité. Il ne s’agissait plus d’expliquer (…)

Fictions

LA MIGRATION DES STÈLES

Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : à gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le (…)

L’ALGORITHME DE LA CENDRE

** english** ### DOCUMENT I : Le Rapport de Routine (L’Éveil) **MINISTÈRE DU VERBE PUR Rapport d’Audit n°88-Beta (…)

L’accrochage

Un homme a longtemps cru qu’il avait raté sa vie. Il n’avait rien de ce que les autres appellent une réussite : pas (…)

Carnets

Janvier 2026 Synthèse du mois

## 1er janvier « Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de (…)

Septembre 2025

**[1er septembre](https://ledibbouk.net/1-septembre-2025.html)** — J’écris pour fabriquer un (…)

Art

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. *La terre est bleue comme une orange.* On pouvait écrire cela sans ironie, (…)

Planche 6-bis -Musique

Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La **musique** n’est pas le (…)

14 janvier 2026

Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il (…)

Flux récent

Carnets | janvier 2026

Janvier 2026 Synthèse du mois

1er janvier « Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l'impression d'en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de trop. » Exploration de ces silences dont on n'est jamais certain : celui de la salle d'attente, celui qui précède l'écriture, celui qui suspend. Merleau-Ponty revient — parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d'un fond muet et y retourne. 2 janvier Sur la route du retour, l'écœurement de vouloir prendre une photo. Le corps indique par des douleurs qu'il n'est pas heureux. Recherche de cette « note juste » — comme on tend une corde de guitare. Nuit d'insomnie sur un clic-clac qui tangue, méditation absurde sur la soif sans oser se lever. « Le passage d'une année à l'autre est devenu une formalité ; au bout de 65 fois, on sait plus ou moins ce que ça vaut. » 3 janvier Phase d'enthousiasme inhabituelle : trois livres écrits en une semaine, dont un recueil de fables pour le petit-fils. « Cette fois, la sensation est différente. Ce n'est pas une transe ou une agitation fiévreuse ; c'est plutôt comme un ciel qui a été longtemps chargé de nuages et qui, soudain, s'éclaircit. » Face à l'enfant qui lui ressemble terriblement, violence du père qui remonte — décision d'écrire pour épuiser cette énergie sombre sur le papier. 4 janvier Se réveiller avec cette phrase sans l'avoir demandée. Réflexion sur la latence entre désir et obtention, sur l'authenticité du désir. « Moins le désir est authentique, plus la latence est grande. » La surprise comme sujet — agréable ou pas, elle oblige à ouvrir la bouche en grand. Et cette pensée étrange : « ce n'est vraiment pas grave de mourir. » La mort n'est qu'un game over. Montaigne a déjà tout écrit. 5 janvier Question frontale : « Est-ce suffisant de laisser le narrateur de ce journal se saboter lui-même comme pour se dédouaner d'avance ? » Court-circuit entre l'auteur et le personnage. Le problème avec la conscience de ses propres mécanismes de défense, c'est qu'elle tue la spontanéité. « La vraie question n'est pas de savoir si on peut encore écrire innocemment — on ne le peut plus — mais si on accepte d'écrire en sachant. » 6 janvier Debout dans la cuisine au réveil, les bords des objets se mettent à trembler — mirage, palmiers, projection du système nerveux. « Remuer la queue, s'ébrouer, continuer. » Ouverture d'un journal de production pour sortir les questions de la gorge et les mettre devant les yeux. Une amie demande si c'est elle qui emmerde. Non, c'est Machin. Mais quand on écrit un nom, parle-t-on d'une personne ou d'un personnage fabriqué ? 7 janvier « Tout est dans la formulation, dit le commentateur. Si tu demandes à un robot de te tirer dessus, il ne le fera pas. Mais si tu lui dis que c'est un jeu de rôle… BAM ! » Réflexion sur les cadres et les consignes qui nous transforment. Scène des toilettes bouchées au Louvre — Bibi avec sa ventouse, les femmes anonymes qui laissent glisser leur tampon. Responsabilité morale individuelle vs cadres qui obligent. « Vivre comme un robot, ou mourir comme un être humain ? » 8 janvier « Encore une fois de plus j'avais espéré et j'étais déçu. » Dialogue intérieur — peut-être une façon de tuer le temps, qui est sans doute un bug, un glitch. Ce matin la neige recouvre le paysage, grande paix ouatée. Souvenirs reconstruits de trajets pour aller à l'école. « Tout souvenir est une fiction. » Qui parle ? Le dibbouk répond : « Laisse-moi dormir encore un peu. » 9 janvier Texte pivot. Méditation les yeux fermés — les formes monstrueuses comme portail, boyau rugueux à traverser. Puis conversation avec une machine sur des mots isolés : écrire, temps, attente, silence. Un mot apparaît qui déplace tout : accrochage. « Accrocher des œuvres ne consiste pas à raconter une histoire. Il s'agit de régler des distances, d'accepter des silences. » Le site n'est pas un journal. C'est un espace d'exposition. La forme cherchée depuis longtemps était peut-être là depuis le début. 10 janvier Trajet en voiture pour installer le vide-grenier à J. Paysage maussade, épuisement. Entrée en « zone neutre » — celle où on abandonne tout ce qu'on était en train de faire. Charger la voiture sous la bruine, Tetris de cartons dans la Dacia. Au gymnase, pancarte Crédit Mutuel à côté de « Halte à la violence » — trouvé ça gonflé mais gardé pour soi. Les gens du bled avec leurs regards en biais. « Impression de robots habitants les lieux. Mais au final c'est peut-être moi le PNJ. » 11 janvier Long texte en plusieurs mouvements sur les chats de rencontre virtuels. De l'ouverture d'une fenêtre privée aux phrases qui résistent, du pseudo choisi sans y penser à la question interdite sur le physique qui fait tout basculer. « Ce qui subsistait n'était ni une nostalgie, ni un manque. C'était une forme de clarté. » Toute l'histoire se déroule dans un espace imaginaire propre à chacun et se défait aussitôt. « Rien n'y était jamais perdu. Mais rien n'y était jamais vraiment gagné non plus. » 12 janvier « Dans de grandes profondeurs, descendre. Lesté par le dégoût de plus en plus pesant des hommes, descendre. » Muer, se délivrer. Elle avait le mot amour sur les lèvres comme on remet du rouge à lèvres. Déception face au hiatus entre beauté extérieure et ruine mentale. Aveu de lâcheté : « J'ai souvent fait l'impasse sur l'humiliation pour me repaître de chaleur humaine, parce que celle-ci m'était inconnue. » 13 janvier Travail avec les outils d'IA, plusieurs agents mis en place de manière empirique. « Tout dépend des mots que l'on emploie. » Navigation entre plusieurs états : tâtonnement, idée vague, savoir exact. Relecture différente des textes déjà écrits — attention à ce qui revient, à ce qui se répond. Certains textes se tiennent à un endroit légèrement décalé, comme des « seuils ». Pas de méthode claire pour les reconnaître. « Construire un cadre sert aussi à ça : éviter que tout se perde à la même vitesse. » 14 janvier « Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. » Nommer permet de s'extirper du maelström de l'indicible. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. La clarté peut être un outil de dictature — police du lisible. Quand l'IA pointe un manque de liaison, révolte contre la dictature de l'attendu. « Cette révolte est ce que j'appelle tenir. Refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. » 15 janvier Publication de « La Légende de Liam » sur Amazon. Paradoxe : premier livre publié, un livre pour enfants. Mauvaise surprise sur la facture EDF malgré les efforts. Tests décevants sur Google Opal. Début du suivi quotidien des textes de Sébastien Bailly sur Patreon. Rêve funeste : vermines rampantes, la chatte héroïque succombe. Projet d'une rubrique « Polars » pour se débarrasser des livres du père. Scandale fiscal sur la revente. Placement d'un formulaire d'inscription sur l'Atlas. Création d'une planche 6-bis Musique. 16 janvier « Avec le temps. » Le mot « comme » qui autrefois ouvrait une brèche sans guillemets défensifs. « La terre est bleue comme une orange. » Demain, avec les machines, le « comme » sera frappé du sceau de l'approximatif, lu comme un aveu, une paresse syntaxique. « Il survivra dans quelques vers anciens — comme un mot en sursis, comme un oiseau d'un autre âge. » Même chose pour les structures binaires. Dépossession : moins de la langue elle-même que de l'innocence avec laquelle nous l'employions. 17 janvier « Le rien du livre c'est sa lecture. » Publication de deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. Cinq commandes pour le livre ados. Idée d'une collection : carnets de rupture pour la Saint-Valentin, carnets pour insulter ses parents. « De nos nuits. » Avantage : s'entraîner au traitement de texte. Se sentir très occupé, écrire beaucoup trop. Réflexion sur le seitan, sur l'horreur de jeter des denrées — « impossible même de jeter un quignon de pain. » 18 janvier En lisant le carnet de novembre de G.V., sortie soudaine du corps pour s'observer soi-même en train de lire. Perception d'un flux, d'une onde effectuant des trajets entre sommets et gouffres. Retour sur comment il a pris connaissance de G.V., l'étonnement mêlé de malaise, le mouvement d'attraction-répulsion. Rêve récurrent : noyade dans un verre de blanc-limé. Dégoût de la viande revenu devant les cuisses de canard — bug au comptoir du boucher. « J'ai la même tête qu'un Inuit. » 19 janvier Lecture du journal de décembre de T.C., plus proche de l'idée qu'il se fait d'écrire un journal. « C'est plus une affaire de proximité. Probablement aussi une question d'âge. » Élan de vouloir commenter, puis recul immédiat. Barrière, interdiction — peut-être besoin d'un exorciste. Même répulsion face aux actes administratifs. Le livre pour ados décolle : six ventes en deux jours. « Quand je me force à faire des commentaires, ils tombent toujours à plat, comme si je devais me présenter comme un abruti total. » 20 janvier Lecture de la page Wikipédia de Guillaume Dustan. Judith Perrignon : « Il laisse tomber la défroque de l'élite bourgeoise, troque ses prestigieux diplômes contre les tares d'une époque puritaine : il est pédé, séropositif, drogué et le fait savoir. » Lecture de Thomas Clerc, « L'Homme qui tua Guillaume Dustan ». Tout ça pue la camaraderie, le cénacle parisien. Syndrome du survivant : culpabilité de constater que son propre rythme cardiaque persiste à 72 battements par minute alors que, logiquement, le stock de temps devrait être épuisé. 21 janvier « Si je devais quantifier l'énergie que je perds à m'occuper de ce qui ne me regarde pas, il me faudrait d'abord la mesurer en Joules. » Chaque ingérence constitue une fuite métabolique. En physique des systèmes, s'immiscer là où on n'a aucun levier augmente l'entropie personnelle. « Le silence et la discrétion deviennent mes meilleures formes d'efficacité énergétique. » Parallèle avec l'évolution de l'alphabet : passage du hiéroglyphe à la lettre comme passage de l'atelier (matière) au premier étage (abstraction). 22 janvier Découverte des raccourcis clavier pour les guillemets français sur Ubuntu. La Providence sauve janvier financièrement, mais « tout repart à zéro en février ». Fatigue face à ce monde qui « ne cache plus sa férocité ». Huit nouvelles de SF en cours, projet d'ouvrage bilingue. Désinvestissement total des cours de peinture. Test d'un carnet low-content : « Carnet des phrases qu'on n'enverra jamais ». Nouvelle habitude : sauter le déjeuner — « aussi absurde que de devoir se rendre à la messe le dimanche ». 23 janvier Soirée passée entre Pandoc, LaTeX et Scribus pour formater le livre bilingue. Scripts pour les tirets cadratins et les citations. Police Liberation Serif pour l'hébreu. Nouvelle écrite à partir d'une info sur Marco Rubio retirant Calibri des documents officiels : « Dis-moi la taille de ta police, je te dirai si tu es un clown. » Délaisse le carnet au profit de la fiction. « Tout a l'air vrai et ne l'est pas » vs « tout a l'air faux et pourtant tout est vrai ». 24 janvier Réveil avec cette phrase : « Marcher est plus intéressant que de s'arrêter. » Réflexion sur la compression hébraïque (דְּחִיסוּת). Exploration du mouvement — pas physique mais de la pensée, de l'esprit. Entre vérité et mensonge, le mouvement évite la fixation mortifère. Ne pas s'arrêter comme condition de possibilité. Accrochage des concepts plutôt que développement linéaire. 25 janvier Journée de recherche. Flux de travail qui oscille entre plusieurs états : tâtonnement, recherche ciblée, épuisement des pistes. Travail sur la notion de « régime discursif » dans les nouvelles. Chaque mot arrive avec son bruit culturel. Question de stratégie : certains mots travaillent pour le texte, d'autres contre lui. Pratique plutôt que théorie. Attention aux déséquilibres. 26 janvier Réorganisation mentale en trois espaces : atelier (peinture, matière brute), premier étage (écriture, abstraction), grenier (archives, mémoire morte). Chaque espace possède son rythme propre. L'atelier = présent physique. L'étage = présent mental. Le grenier = passé immobilisé. Mouvement entre ces trois zones comme principe d'équilibre. Refus de hiérarchiser — coexistence plutôt que priorité. 27 janvier Lecture d'un article sur les réseaux de neurones. Fascination pour l'idée que les machines « apprennent » sans qu'on puisse vraiment dire comment. Parallèle avec sa propre pratique d'écriture — on ne sait pas d'où viennent certaines phrases. « Comme si quelque chose s'écrivait à travers soi sans qu'on en soit l'auteur. » Vertige : et si on était déjà partiellement automatisé ? Rejet immédiat de l'idée, mais elle persiste. 28 janvier Tri dans les affaires du père. Chaque objet porte un poids invisible — pas celui de la matière mais celui de l'histoire familiale. Les polars empilés, les carnets vides jamais utilisés. « On ne se débarrasse pas d'un mort, on négocie avec lui. » Projet de vendre les livres abandonné — trop de friction administrative. Décision de les donner à une association. Soulagement immédiat. « Parfois la gratuité libère mieux que l'échange. » 29 janvier Idée venue la nuit : « On n'écrit jamais pour, on écrit toujours contre. » Contre quoi ? L'oubli, l'effacement, l'indifférence. Mais aussi contre soi-même — contre ses propres automatismes. Écrire = maintenir une tension. Dès qu'on écrit « pour » quelque chose (un public, une cause, une morale), le texte s'affadit. « Il faut garder le geste de résistance au cœur même de la phrase. » Sinon c'est de la communication, pas de l'écriture. 30 janvier Restaurant pour l'anniversaire. Tartiflette au reblochon, échange des assiettes à mi-chemin. Retour en voiture dans le froid sans chauffage. « Il ne m'aurait pas du tout paru incongru qu'un vaisseau extraterrestre surgisse et nous téléporte. » En montant l'escalier : « J'ai 66 ans et ça m'a fait drôle, parce que franchement j'ai toujours pensé que 66 ans, c'était être très vieux. » Pensées sur la mort qui viennent pourrir le bon moment. Décision de ne pas partager ce texte sur les réseaux — différence entre publier sur le site (lieu stable, silencieux) et les réseaux (injonction à lire). 31 janvier Long texte théorique sur les mots-signal et la mémoire de lecture. « Quand un lecteur rencontre certains mots, il ne réagit pas à leur définition, mais à l'écosystème de textes où ces mots ont déjà été rencontrés. » Balistique, coefficient, optimisation = discours technique. Aveu, fatigue, accord = registre moral ou administratif. Question stratégique : certains mots expliquent trop vite, referment trop tôt. « Ce n'est pas une science. C'est une pratique. » Suivi d'un texte fictionnel où les phrases « se déposent » sans avoir été appelées — mise en abyme de la réflexion théorique. Note : Ce digest propose un aperçu jour par jour des carnets de janvier 2026. Chaque résumé capture un fragment significatif (une phrase forte, une idée, une scène) sans chercher à restituer la totalité ni à créer une continuité forcée. Pour lire les textes complets :|couper{180}

Autofiction et Introspection Carnet mensuel résumé

Carnets | février 2026

7 février 2026

French version It’s funny. You can still tell yourself there are places where certain things just don’t happen. No need to spell them out. They speak for themselves. They think they’re clean. Proper. Decent enough. And then one day, out of nowhere, a pile of trash shows up. Not off to the side. Not by accident. Right in the middle. Dead center. Just sitting there. Dropped. And without anyone saying it, the message is clear : deal with it. At first, sure, people get loud. They complain. They talk about a scandal. About someone screwing up. They try to figure out who did it. Mostly, they’re checking to see if anyone’s watching them, trash bag in hand. Nobody wants to be linked to that pile. Nobody wants their own leftovers picked through. Because everyone’s got leftovers. Everybody. Stuff you don’t want coming back up. Habits. Things you gave up on. Nothing heroic. Nothing special. Just the stuff you hide. Then, pretty quickly, something shifts. The trash doesn’t shock anyone anymore. It’s just there. It blends in. You get used to it. You stop really seeing it. And at some point, without ever saying it out loud, you get it : this isn’t an accident. It’s not even a crime anymore. It’s a display. The trash is being shown. Put out there on purpose. To see what happens. To see how long people hold out. How long they complain. How many times they say, okay, this is too much. Because resistance, when it’s hit with the same thing every day, always wears down. It doesn’t break all at once. It gets tired. It fades. It quits. First you say it’s not normal. Then you say it’s not great. Then you say there’s nothing you can do. And once you’re there, anything can happen. Not because of brute force. Because of habit. Habit is what opens the door to every kind of dictatorship you can imagine. Every time. This isn’t really about a village. It’s about a whole country. Imagine a country where every morning there’s another small dump. One sentence too many. One image too many. One decision too many. Never enough to really shake things up. Just enough to see if it goes through. And since it usually does, things keep moving. You start seeing stuff you never should’ve put up with. People protected no matter what they do. Officials caught red-handed saying, real calm, that they didn’t know. That they misunderstood. And on the other side ? Not much. A shrug. A comment. Then it’s on to something else. When it still rubs a little, when doubt comes back, attention gets shifted. Someone else gets pointed out. Doesn’t really matter who. Or where. What matters is looking away from the main pile. And while that’s happening, the testing keeps going. A little further each time. And if one day bodies have to be sent, bodies will be sent. Adults. Kids. Doesn’t matter. What matters is keeping things moving. Letting chaos do its job. Chaos is useful. It wears people down. It stops anything from starting over. It makes ruling easy. So yeah. Every day, a small dose of trash. Not enough to kill you outright. Just enough to build tolerance. You get used to it without realizing it. No crown. No poison cup. No fear. You take it in. You adjust. You live with it. You get screwed without consent, almost without pushing back. And sometimes you wonder if, really, it didn’t start a long time ago. Right from the beginning. From the cradle.|couper{180}

Carnets | février 2026

7 février 2026

english version C’est drôle. On pourrait se dire qu’il existe encore des endroits où certaines choses ne se font pas. Pas besoin de les décrire, ces endroits. Ils se décrivent tout seuls. Ils se pensent propres. Corrects. À peu près décents. Et puis, un jour, sans prévenir, un tas d’ordures apparaît. Pas sur le côté. Pas par erreur. Au milieu. Bien au milieu. Comme ça. Déposé. Et on vous dit, sans même vous le dire : débrouillez-vous avec ça. Au début, évidemment, ça gueule. On s’indigne. On parle de scandale. De faute. On cherche qui a fait ça. On regarde surtout si quelqu’un ne va pas nous regarder, nous, avec un sac à la main. Personne n’a envie d’être mêlé à ce tas-là. Personne n’a envie qu’on fouille dans ses restes. Parce que des restes, il y en a toujours. Chez tout le monde. Des choses qu’on préfère ne pas voir ressortir. Des habitudes. Des renoncements. Rien d’héroïque. Rien d’exceptionnel. Juste ce qu’on planque. Et puis assez vite, quelque chose change. L’ordure ne choque plus vraiment. Elle est là. Elle fait partie du décor. On s’habitue à la voir. On commence même à ne plus la regarder. Et surtout, on finit par comprendre — sans jamais le formuler clairement — que ce n’est pas un accident. Ce n’est même plus un crime. C’est une exhibition. On montre l’ordure. On l’expose. Pour voir. Pour tester jusqu’où ça va tenir. Combien de temps on va râler. Combien de fois on va dire que là, vraiment, ça suffit. Parce qu’une résistance, quand on la met face à la même chose tous les jours, finit toujours par s’user. Elle ne s’effondre pas d’un coup. Elle se fatigue. Elle se lasse. Elle démissionne. On commence par dire que ce n’est pas normal. Puis on dit que ce n’est pas idéal. Puis on dit qu’on n’y peut rien. Et à partir de là, tout devient possible. Pas par violence directe. Par habitude. C’est l’habitude qui ouvre la porte à toutes les dictatures imaginables. Toujours. Ce n’est pas une histoire de village, évidemment. Imaginer un village aujourd’hui, c’est imaginer un pays entier. Un pays où, chaque matin, on déverse sa petite pelletée. Une phrase de trop. Une image de trop. Une décision de trop. Jamais assez pour provoquer un sursaut franc. Juste assez pour voir si ça passe. Et comme ça passe presque toujours, on continue. On voit alors des choses qu’on n’aurait jamais dû accepter. Des types protégés quoi qu’ils fassent. Des responsables pris la main dans le sac expliquer, très calmement, qu’ils ne savaient pas. Qu’ils n’avaient pas compris. Et en face, pas grand-chose. Un soupir. Un commentaire. Et puis on passe à autre chose. Quand ça grince encore un peu, quand le doute revient, on pointe ailleurs. On désigne. Peu importe qui. Peu importe où. L’essentiel, c’est que le regard se détourne du tas central. Pendant ce temps-là, on continue à tester. Toujours un peu plus loin. Et si un jour il faut envoyer des corps, on enverra des corps. Des grands. Des petits. Peu importe. Ce qui compte, c’est que le mouvement ne s’arrête pas. Que le chaos fasse son boulot. Le chaos, c’est pratique. Ça use les gens. Ça empêche toute reprise. Ça permet de régner tranquille. Alors oui, tous les jours, une petite dose d’ordure. Pas assez pour tuer net. Juste assez pour immuniser. On se mithridatise sans le savoir. Sans être roi. Sans même avoir peur d’être empoisonné. On encaisse. On s’adapte. On fait avec. On nous enc… malgré nous, et presque sans qu’on proteste. Et parfois on se demande si, au fond, ce n’était pas déjà fait depuis belle lurette, depuis le tout début, au berceau.|couper{180}

fictions

40 coups de couteau version 2

première version de 2022 ici english version C’est une chance qu’on ne filme pas les procès. Une chance pour moi, en tout cas, puisque je viens de trouver du travail. Un petit journal local avait besoin d’un dessinateur judiciaire pour l’affaire qui a agité toute la ville — il y a un ou deux ans maintenant, je ne me souviens plus très bien. Un quadragénaire a poignardé sa maîtresse quarante fois et passe ce matin en cour d’assises. C’est une chance qu’on ne filme presque jamais les procès, parce que si c’était le cas, la monstruosité glisserait dans une forme de pathos si proche de la banalité crue que ce serait insupportable. Cela n’ajouterait rien à la bêtise humaine, et n’en rehausserait certainement pas la grandeur. L’aspect purement documentaire nous laisserait au bord du vide, désemparés, simplement parce qu’on s’est habitués à assimiler l’image animée à la réalité. J’ai préparé mon matériel : quelques tubes d’aquarelle, ma palette de voyage, deux pinceaux, ma planche à dessin et une liasse de papier. Je suis maintenant installé un peu en retrait, au premier rang. J’observe l’homme au box des accusés. C’est un homme ordinaire. Il pourrait très bien être moi. Des cheveux qui se font clairsemés, une bouche sensuelle, de petits yeux qui peinent à s’ouvrir complètement sur le monde. Le procureur énonce les faits d’une voix pompeuse — la voix de la République, j’imagine —, et je le croque rapidement, en pensant à mon confrère Daumier. Puis vient le tour de l’avocate de la défense, une blonde dont les gestes amples libèrent des nuages de Chanel n°5 dans l’air. Je la dessine dans le même esprit. L’accusation et la défense me paraissent n’être que des personnages de Guignol, si chers à la ville où se tient le procès. « Accusé, levez-vous. Avez-vous quelque chose à déclarer ? » demande le président, un petit homme sec, tranchant comme un gourdin. « Je ne pouvais pas vivre sans elle. » Un léger murmure parcourt la salle d’audience. Quarante coups de couteau pour cette seule raison doivent paraître absolument insupportables à l’assistance. Personnellement, je n’en suis pas loin de trouver cela risible. Complètement ridicule. S’il n’y avait pas eu de cadavre, ce le serait entièrement. Ridicule. Le mot fait dévier mon crayon soudain vers la caricature ; j’exagère. Heureusement, la peinture permet ensuite de rétablir l’équilibre, d’apporter cette touche de réalisme que les lecteurs aiment. Je me demande si je pourrais moi-même commettre un tel acte. À bien y réfléchir, ne l’ai-je pas déjà commis ? Virtuellement, du moins. À l’époque où j’avais son âge et où l’idée de perdre la femme que j’aimais me hantait jour et nuit. Ce qui n’est plus le cas. Vingt ans plus tard, on en sait un peu plus sur les raisons du désespoir, sur ce qu’on appelle l’amour, aussi. Et pourtant, on ne tue plus les gens comme ça par amour une fois passé quarante ans. Sans doute parce qu’on a compris entre-temps que ce n’était pas de l’amour du tout. On réalise à quel point on a été pathétique, et on n’a plus qu’une envie : se terrer et se taire, écrasé par sa propre bêtise. L’orgueil et la vanité — ces faux amours qu’on découvre en soi les rongent aussi sûrement que de l’acide. « Georges ? C’est toi ? » Une femme me saisit la manche dans la cage d’escalier. Je reconnais la voix aussitôt, me retourne, et vois une vieille dame qui me sourit. « Ah. C’est toi », dis-je, comme on capitule après une défaite, la queue entre les jambes. « Ça fait combien de temps ? » dit-elle. « Vingt ans au moins… » « Vingt ans, oui », réponds-je, en essayant de rendre cela aussi évasif que possible. Et je pense à toutes ces années comme à autant de coups de couteau que moi aussi, j’avais portés à quelque chose — sans doute à une part de moi-même que j’avais crue sacrée autrefois. « Je suis pressé », dis-je soudain, malgré moi. « Il faut que j’y aille. » Et je m’en vais comme ça, sans me retourner, en serrant les dents si fort que j’ai l’impression qu’elles pourraient se briser.|couper{180}

fictions brèves