## Construire #01 Prologue.
En compagnonage silencieux des Ateliers de F.B : le training. On continue à se maintenir comme un musicien continue à faire ses gammes
1-ça a débuté comme ça
Vous n’y comprenez rien. On vous parle, on vous montre du doigt, quelqu’un parfois prononce un prénom et vous avez un peu de difficultés à savoir que c’est à vous que l’on s’adresse. Je n’ai jamais aimé mon prénom. Ça a débuté comme ça. Est-ce qu’un début peut s’arrêter à une opinion, à un jugement, certainement pas. Mon père utilisait la manière forte pour que ça rentre. Lui en tant que bricoleur du dimanche avec son marteau et ses clous je le revois encore au haut de son escabeau en train de cacher la misère de nos vieux murs à grands renforts de lambris. Il a même passé l’ensemble au vernis. C’était une odeur entêtante. Presque autant que celle des pots d’échappement que je reniflais avidement au garage Renard, au carrefour du Lichou. C’est à dire qu’il faut bien à un moment, quand tout s’effondre, se rabattre sur quelque chose. Les odeurs ne mentent pas. Quand ça pue ça pue c’est ça. Et quand d’autres disent que ça pue, moi je dis c’est entêtant. Il y a aussi les mots bien sûr, ceux que tout le monde utilise et qui appartiennent à la fois à tout le monde et à personne. Moi je n’étais pas bien vaillant après toutes ces trempes il fallait que je m’accroche à quelque chose de personnel qu’on ne pourrait pas me retirer pour me punir par exemple. Je crois que dans le lot ça a commencé comme ça par des répétitions, par certaines définitions personnelles associées à certains mots, à certaines odeurs entêtantes. Entre le monde tel qu’il est imposé et ce que j’en comprends de mon côté il y a un malentendu. Pourtant j’ai longtemps conservé l’ouïe fine. C’est d’une autre espèce d’entendement que je veux parler. Des règles, des limites, des frontières, du bien et du mal, ça peut se résumer ainsi. Nous n’étions pas sur la même fréquence. Cela ne veut pas dire qu’il y a une bonne et une mauvaise, non je ne veux pas dire ça. Simplement parallèles, sans intersections.
Ce qui est étrange lorsque j’y pense à nouveau c’est cette intimité avec les objets, les lieux, le jardin, les arbres, les champs, les collines. Une intimité sans justification. Avec pour ainsi dire des échanges à la loyale. Je porte une attention à une qualité d’écorce, elle m’ouvre un monde fantastique que je peux explorer du regard, ce genre d’échange. En revanche avec les gens autour que de difficultés. Que veulent-ils donc que je fasse, je n’en sais rien, je cherche encore. Au bout d’un certain temps vous vous apercevez que tout effort est vain. On ne vous accepte pas c’est la réalité, il va falloir faire avec. Et donc vous vous inventez d’autres types de relations. J’ai déjà parlé de l’environnement, mais il y a aussi des personnages intérieurs tout à fait inventés comme on me le disait. Arrête d’inventer. Je ne sais pas si on peut inventer à partir de rien. J’en doute. Comme il n’y a pas de fumée sans feu, je crois que ces personnages existent et que je n’ai fait qu’en capter l’essence. L’essence des choses, voilà un mot entêtant. Ces personnages vivent aussi sur une fréquence particulière mais eux vraisemblablement ont la possibilité de se faufiler dans d’autres fréquences. Encore faut-il avoir l’ouïe suffisamment fine pour repérer leur chuchôtement.
Au bout de quelques années d’efforts intenses, et avec des résultats toujours aussi décevants, j’ai fini par ouvrir mon chakra du tympan, ou mes chakras des tympans pour être plus rigoureux, et là j’ai entendu toute une foule de gens chuchôter c’est vrai, mais pas que des gens, les objets, les lieux, les bâtiments, les arbres, les insectes, l’inerte et le vivant, tout. Une sacrée cacophonie. On aurait dit qu’ils avaient profité soudain d’une oreille attentive et que tous s’y étaient engouffrés en même temps. Des années ensuite à démêler la voix de qui de quoi, je ne les compte plus.