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qui le verra

mes patates ont germé
je les range dans une casserole d’eau
quand c’est cuit et épluché
qui le verra

J’ai recherché un autre poème jusqu’en Chine

Yu Xiaozhong : Sans titre

Les patates douces que je n’ai pas eu le temps de manger ont germé.
Elles sont devenues des patates douces que l’on ne peut pas manger.

Je les ai mises dans un seau en plastique,
rajouté un peu d’eau de façon irrégulière,
parfois je les ai laissées à l’air libre sur le rebord de la fenêtre,
et elles ont poussé, poussé,
elles sont devenues une petite forêt.

Que faire ?
Elles sont si belles que je n’ose pas les jeter,
mais je ne peux pas non plus les manger.

D’ailleurs, si je les mangeais,
je serais coupable du même crime
que ce jeune homme de l’Antiquité
qui, en temps de famine, tua sa femme pour nourrir sa mère.

Wu Zuoxiang : L’amour maternel est toxique (2025)

Terre étrangère ou terre natale, caché tout l’hiver dans un coin,
sans attendre le vent du printemps, il sort précipitamment de terre.
La pomme de terre a des cicatrices vertes.
Devenue mère, elle se fait dure, elle est toxique, ne la mangez pas.

Taillée en travers, tranchée à la verticale, les petits sont grands, il faut se séparer.
Chaque tubercule emporte avec lui le jaune de son corps maternel.
Enfoui dans la terre, une ambition grandit dans l’obscurité.
On enfonce la lumière dans la boue pour qu’elle y soit enceinte.
Quelques petites fleurs blanches, timides,
ravaudent la robe d’indigo du printemps.

Bai Lianchun : Pomme de terre

La pomme de terre,
avance discrètement en rampant.
Face à l’obscurité sans fond sous la terre,
la pomme de terre ne dit rien.
Elle avance seulement discrètement en rampant,
traverse les interstices des pierres,
traverse le soleil et la pluie,
les feux de la gelée,
traverse le champ de bataille du temps.
La pomme de terre,
avance discrètement en rampant,
ne s’arrête jamais...

Sa force vient de la main qui l’a plantée dans la terre,
et des yeux qui attendent de célébrer sa victoire,
et de ce ventre qui attend qu’elle le remplisse.
Ce n’est pas la faim d’un homme,
c’est la faim d’un peuple.
La pomme de terre,
dans l’obscurité sans fond sous la terre,
avance discrètement en rampant,
ne s’est jamais perdue jusqu’à aujourd’hui,
c’est parce qu’une âme lumineuse,
silencieusement, la guide.

Yu Xiaozhong : Rêve effrayant (extrait)

[...]
Elle se penche vers mon oreille et me chuchote : "J’ai encore un cœur de femme,
la douleur suprême pour une femme, c’est d’enfanter un mort-né." Un souffle froid
me réveille... Je me touche le visage
pour vérifier que même griffé, il est comme une nouvelle pomme de terre
dont on aurait simplement éraflé la peau.