3 mars 2026
Je ne sais rien parce que je sais tout déjà depuis longtemps. Je sais l’essentiel, je ne le planque pas sous le tapis. Je sais que j’ai perdu mon temps et que contrairement à ce que j’ai pu penser, en être profondément mortifié, je n’ai pas changé d’un iota par rapport à ma vision du temps. Je ne suis pas du siècle et ne l’étant pas je ne suis pas non plus de l’éternité, je ne suis ni de l’un ni de l’autre.
Je sais tout et je ne me souviens jamais de rien. Il me faut donc me plonger dans l’étude. Ce matin j’ai créé une longue fiche Obsidian à partir d’une réflexion qui m’était venue de rapprocher Dostoïevski de Manchette. Ça ne collait pas. Ce qui les différencie, voire les éloigne, est une forme d’efficacité narrative interprétée par la présence ou l’absence de dimension spirituelle.
Mais ceci est un faux problème. La dimension spirituelle n’est encore qu’une nouvelle truanderie. Je crois que j’ai dit le mot sans même me rendre compte de sa portée — c’est le mot efficacité narrative. Ce qui résonne profondément tout à coup comme si tout un tombereau de vieilles sensations que j’ai piétinées allait me retomber dessus d’un coup. Même cette effroyable sensiblerie pointe son vilain nez contre toute attente. Femme enfant ou femme fatale, à voir par la suite.
Je n’ai plus besoin de pousser le curseur à l’extrême. Il est déjà en butée. Tout est là — le cynisme, l’idiotie, l’hésitation, le doute, la certitude — comme autant de personnages prêts à mourir pour frôler ne serait-ce qu’un quart de seconde cette notion d’efficacité et si possible la démolir, comme dans un jeu de massacre.
J’ai tout lu et je n’ai rien lu. J’en arrive toujours à cette conclusion, chaque jour. Il y a du Sisyphe en moi, autrement dit du mythe, très fort, trop fort. Et je pourrais me demander pourquoi si j’avais encore une croyance quelconque dans le temps que j’ai devant moi ou derrière — enfin, si j’avais ne serait-ce qu’une once de temps à perdre.
Manchette est plus proche de Robbe-Grillet et Sarraute que de Perec. Parce que chez Perec les descriptions ne sont pas "neutres". Ensuite, remonter aux origines du noir pourrait faire un bon article. On y verrait de nombreux précurseurs dont Lewis, Poe, Zola et Balzac, Lovecraft ... sans oublier les premiers feuilletons d’Eugène Sue, la naissance du journalisme d’investigation, il ne faudrait pas non plus oublier Gustave le Rouge et certainement d’autres encore dont le souvenir ne remonte pas immédiatement à l’esprit.
Toute la difficulté maintenant est d’accepter être plus proche de Dostoïevski que de Manchette tout en cheminant entre le behaviourisme et le bénitier, c’est à dire cet effroyable propension au religieux, à la religiosité. Peut-être que finalement le personnage du dibbouk est cet entre-deux, un bon crétin chamanique.
Reste à savoir où placer l’alchimie dans tout cela.
Le roman pour adolescent continue à se vendre en revanche De l’autre côté zéro vente.
