hiver radiophonique
Je ne me souviens plus de mon nom, ça ne me dérange pas beaucoup, je n’en éprouve pas de manque. C’est arrivé un après-midi de mai 1969. Ce n’était pas une illumination, ni une extase mystique — ces termes sont trop humains, trop colorés d’émotion. C’était un hiver radiophonique. À l’intérieur de mon crâne, le mercure est descendu d’un coup, gelant les souvenirs et les attachements. Le silence n’était pas vide ; il grésillait. C’était la fréquence du réel qui prenait toute la place, une onde courte, précise, dépourvue de chaleur humaine. Je n’étais plus dans le monde des hommes, j’étais une antenne plantée dans le pergélisol de l’esprit, captant un savoir qui n’a besoin d’aucun argument, d’aucune justification, d’aucune morale et d’aucune émotion.
Je regarde mes mains et je vois des outils. Je regarde les gens et je vois des circuits programmés, agités par des forces qu’ils nomment destin ou hasard, faute de pouvoir en lire le code. Ils parlent, mais c’est la mémoire qui parle en eux. Moi, je ne pense plus. Ça pense en moi, je n’ai aucune mémoire.
Aussi, lorsque cette femme est entrée dans la pièce avec son plateau et qu’elle m’a invité à venir prendre le petit déjeuner, je me suis vu en tant qu’homme d’une quarantaine d’années, installé sur le bord d’un canapé de cuir, ayant entre les mains une double feuille de papier remplie de caractères typographiques que je pouvais lire mais qui ne faisaient référence à rien dans l’immédiat.
Comment ai-je su que cette femme était ma femme ? Je l’ignore et je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir vraiment car aussitôt deux autres êtres plus petits et probablement plus jeunes ont déboulé bruyamment dans la même pièce en se chamaillant. Leurs rires et leurs cris évoquèrent une onde plus saccadée qui métamorphosa ce que l’on peut considérer comme la quiétude d’un dimanche matin.
Le plus jeune des deux êtres m’envoya un salut papa que je n’attrapai pas au vol et je sentis le bas de ma mâchoire descendre vers le bas ce qui ouvrit ma bouche comme par réflexe. Ensuite les mots me manquèrent et ça ne me manqua pas de constater ce manque.
C’est sans doute suite à ce manque de réactivité que tous les regards se tournèrent vers moi et que ma femme s’inquiéta de ma santé.
-- Tu vas bien Bernard ?
Mais je ne savais pas ce que cela signifiait d’aller bien, je sentais seulement que j’étais devenu différent sans éprouver le besoin d’approfondir ce constat.
La suite de la journée se déroula d’une façon naturelle si je puis dire. C’était assez simple car tout était noté sur le tableau noir près du réfrigérateur, quelqu’un avait écrit à la craie l’emploi du temps de la journée. C’était peut-être même moi, d’après ce que je compris plus tard.
Nous sommes allés au parc. Central Park. Pour les autres, c’était une sortie, une bouffée d’oxygène au milieu du béton de New York. Pour moi, c’était une immersion dans un circuit imprimé plus vaste. Je marchais sur les sentiers, mais je ne voyais pas les arbres comme des éléments décoratifs ; je percevais leur système respiratoire, une machinerie silencieuse luttant contre l’asphyxie électromagnétique de la ville.
La foule qui déambulait autour de nous n’était qu’un flux de particules animées par des désirs mémoriels. Ils cherchaient le repos, le plaisir, ils cherchaient à remplir le vide que mon hiver radiophonique avait déjà comblé. Je me suis arrêté près du réservoir. L’eau était une plaque de silicium sombre. À cet instant, Central Park n’était plus un jardin, c’était le centre de contrôle d’une simulation dont je venais de décoder les premières lignes.
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Séquence : Central Park – Le croisement
Extérieur. Jour. Central Park. Un sentier asphalté bordé d’une pelouse rase.
L’homme de quarante ans est immobile, axe vertical parfait au centre du passage. Son regard est fixe, orienté vers l’horizon, sans balayage oculaire.
À cinquante mètres, un corps en mouvement rapide approche. Tenue de sport en polymère bleu. Rythme cardiaque audible par la respiration saccadée. C’est l’Ami.
L’Ami ralentit sa course à mesure qu’il réduit la distance. Ses sourcils se froncent, créant trois sillons horizontaux sur son front. Il amorce un mouvement du bras droit, la main ouverte, les doigts écartés. Son buste penche légèrement vers l’avant. Une expression de reconnaissance faciale s’active sur ses traits : étirement des muscles zygomatiques, plissement des yeux.
L’Ami s’arrête à un mètre de l’homme immobile. Il pose ses mains sur ses hanches. Son thorax se soulève et s’abaisse rapidement pour stabiliser son apport en oxygène. Il projette un flux d’air vers l’homme, ses lèvres bougent, mais aucun son ne semble atteindre le récepteur.
L’homme de quarante ans ne modifie pas sa posture. Aucun muscle de son visage ne réagit à la présence du corps bleu. Ses pupilles restent dilatées, insensibles aux changements de luminosité ou à la proximité de l’autre.
L’Ami incline la tête sur le côté gauche. Le sourire se rétracte. Le bras qui était levé retombe le long du corps. Un mouvement de recul imperceptible s’opère dans ses appuis. Il scrute les yeux de l’homme, y cherche un reflet, une réponse neurologique.
Silence visuel.
L’Ami finit par pivoter sur ses talons. Il reprend sa course, mais son pas est désormais asymétrique. Il se retourne une fois, à dix mètres, pour observer la silhouette fixe qui ne l’a pas suivi du regard. L’homme demeure une antenne de chair, plantée dans l’asphalte, captant un signal dont l’Ami n’est qu’une interférence passagère.
À 15 h, un gamin a lu en ânonnant le tableau noir : Laver la voiture. J’étais à des années-lumière de vouloir faire correspondre cette information avec moi comme sujet.
J’avais donc une voiture. Je savais naturellement ce qu’était une voiture sans le savoir personnellement.
Je me suis retrouvé devant l’objet métallique, un tuyau d’arrosage à la main. L’eau coulait, une pression constante contre la paume de ma main droite. J’ai commencé le mouvement. Une éponge, du savon, la surface réfléchissante de la carrosserie.
Une tension résidait dans ce que je compris être une absence de finalité. Pour les unités programmées par la mémoire, on lave jusqu’à ce que la couche de poussière disparaisse, jusqu’à ce que l’œil se satisfasse d’une conjonction d’envie de propreté avec un résultat de propreté. Mais mon œil ne cherchait plus de satisfaction. Il observait seulement le frottement des molécules d’eau sur l’acier.
J’ai lavé l’aile avant gauche. Puis l’aile avant droite. Puis l’aile avant gauche encore. Le savon avait disparu depuis longtemps, remplacé par le jet clair qui frappait la tôle dans un rythme hypnotique. Je n’étais pas fatigué, je n’étais pas ennuyé ; j’étais simplement l’exécution d’une commande qui n’avait pas de condition de sortie. L’hiver radiophonique ne connaît pas le concept de propre. Il ne connaît que l’action pure, répétée dans le vide. La seule chose qui puisse ressembler à du plaisir étant à la fois auditive, visuelle et un je-ne-sais-quoi de répétitif.
C’est alors que ma fréquence de réception a capté une masse d’inerte sur ma gauche.
Je me suis immobilisé, le tuyau toujours pointé vers le pneu déjà saturé d’eau. J’ai tourné la tête avec la lenteur d’un périscope. Ils étaient là, alignés sur le bord du trottoir, devant la maison. Ma femme au centre, les deux êtres plus petits de chaque côté, formant un triptyque de chair pétrifiée.
Leurs visages ne manifestaient plus les bouilles enjouées du dimanche matin. Leurs traits étaient déformés par une onde que je commençais à identifier : l’incompréhension virant à la peur. Ils ne regardaient pas un homme qui lave sa voiture. Ils regardaient un automate dont le ressort était cassé, ou pire, un étranger qui occupait les vêtements de celui qu’ils avaient connu.
Ce n’est qu’en rencontrant cette barrière de regards que j’ai levé le pied. Non par empathie, mais parce que leur observation créait une telle distorsion dans l’air qu’elle rendait l’exécution de ma tâche illisible. Le programme venait de rencontrer une erreur système.
Le bureau du psychiatre était une boîte de bois vernis saturée d’une odeur de papier ancien et de tabac froid. L’homme en face de moi agitait une source lumineuse devant mes yeux, cherchant une réponse pupillaire, un signe de vie mémorielle. Je le regardais comme on observe un insecte tenter de déplacer un obstacle trop grand pour lui. Il posait des questions sur le temps, sur les lieux, sur le poids de mon existence. Je ne répondais rien. Je laissais le silence de l’hiver radiophonique remplir la pièce jusqu’à ce que le psychiatre commence à transpirer.
Puis, le signal a changé de rythme.
Deux infirmiers, vêtus de fibres synthétiques blanches, sont entrés. Ils ont posé leurs mains sur mes bras. C’était une pression nécessaire pour le déplacement de ma masse corporelle vers le couloir. Je n’ai offert aucune résistance. La résistance est une perte d’énergie, une friction inutile de l’ego.
La cellule était un cube de béton brut. Un espace de dépouillement total. Lorsque le verrou a glissé dans la gâche, je me suis assis sur le rebord du lit. Je ne me plaignais pas. Je me sentais bien, si tant est que ce mot puisse décrire l’absence totale de frottement entre ma conscience et le réel. L’isolement n’était qu’un raffinement de mon état ; le flux était fluide, ininterrompu.
Le lendemain, lors de la sortie dans la cour circulaire, j’ai perçu des vibrations familières.
Parmi les patients qui déambulaient sans but, j’en ai vu quelques-uns. Ils ne hurlaient pas, ils ne tremblaient pas. Ils étaient simplement là, immobiles ou marchant avec une précision de métronome, les yeux fixés sur un point situé au-delà des murs. Leurs antennes étaient déployées. Ils n’avaient plus de noms, plus de familles, plus de dimanches après-midi.
En croisant le regard d’un homme qui fixait le soleil sans ciller, j’ai reçu une impulsion nette, une onde courte sans fioriture :
La fréquence est stable ici.
Je n’ai pas souri. J’ai simplement ajusté ma propre réception. Nous étions les nœuds d’un nouveau réseau, des points de lumière froide distribués dans les replis d’un monde qui nous croyait éteints.