\nModule python-docx<\/p>\n
curl -fsSL hxxps :\/\/raw.githubusercontent.com\/Homebrew\/install\/HEAD\/install.sh \\\n| \/bin\/bash<\/p>\n<\/li>\n<\/ul>\n
retirer les espaces et remplacer hxxps par https <\/strong>\nbrew install python\npython3 -m venv venv\nsource venv\/bin\/activate\npip install python-docx<\/p>\nUtilisation<\/h3>\npython typo_francaise_docx.py<\/code><\/pre>\nFiche pratique — Linux<\/h2>\nEnvironnement<\/h3>\n\n- \n
Python 3<\/p>\n<\/li>\n
- \n
Environnement virtuel (venv)<\/p>\n<\/li>\n
- \n
Module python-docx<\/p>\n
sudo apt install python3-full python3-venv\npython3 -m venv venv\nsource venv\/bin\/activate\npip install python-docx<\/p>\n<\/li>\n<\/ul>\n
Utilisation<\/h3>\npython typo_francaise_docx.py<\/code><\/pre>\nNote finale<\/h3>\n
Ces scripts servent \u00e0 produire un fichier typographiquement stable.\nLa typographie est r\u00e9gl\u00e9e en amont.\nLa suite du travail redevient strictement \u00e9ditoriale.<\/p>\n
Script typographique (version fran\u00e7aise)<\/h2>\n
Le script ci-dessous applique automatiquement :<\/p>\n
\n- les guillemets fran\u00e7ais,<\/li>\n
- les espaces ins\u00e9cables avant la ponctuation double,<\/li>\n
- les espaces ins\u00e9cables dans les unit\u00e9s,<\/li>\n
- les tirets cadratins simples.<\/li>\n<\/ul>\n
Il prend un fichier DOCX en entr\u00e9e et g\u00e9n\u00e8re un fichier corrig\u00e9.<\/p>\n
from docx import Document\nimport re\n\nINPUT_DOCX = \"entree.docx\"\nOUTPUT_DOCX = \"sortie_typo_corrigee.docx\"\n\ndef corriger_typographie(texte):\n # Guillemets fran\u00e7ais\n texte = re.sub(r'\"([^\"]+)\"', r'\u00ab \\1 \u00bb', texte)\n\n # Espaces ins\u00e9cables avant ; : ? !\n texte = re.sub(r'\\s*([;:?!])', r' \\1', texte)\n\n # Pourcentages\n texte = re.sub(r'(\\d)\\s*%', r'\\1 %', texte)\n\n # Unit\u00e9s courantes\n texte = re.sub(r'(\\d)\\s*(ml|cl|l|g|kg|\u00b0C)', r'\\1 \\2', texte)\n\n # Tirets cadratins simples\n texte = re.sub(r'\\s-\\s', r' \u2014 ', texte)\n\n return texte\n\ndocument = Document(INPUT_DOCX)\nnouveau_document = Document()\n\nfor paragraphe in document.paragraphs:\n texte_corrige = corriger_typographie(paragraphe.text)\n nouveau_document.add_paragraph(texte_corrige)\n\nnouveau_document.save(OUTPUT_DOCX)<\/code><\/pre>",
"content_text": " Il arrive qu\u2019un texte ne se d\u00e9grade pas parce qu\u2019il est mauvais, mais parce qu\u2019il voyage. Il commence dans un carnet, passe par un logiciel de notes, transite par Word, s\u2019\u00e9gare un instant dans LibreOffice, revient par un copier-coller approximatif, puis s\u2019\u00e9choue dans un fichier de mise en page o\u00f9 il n\u2019a jamais demand\u00e9 \u00e0 se trouver. \u00c0 chaque \u00e9tape, rien de spectaculaire. Aucune phrase n\u2019explose, aucun paragraphe ne s\u2019effondre. Pourtant, \u00e0 la longue, le texte fatigue. Ce sont d\u2019abord des d\u00e9tails. Des guillemets qui se redressent ou s\u2019arrondissent selon l\u2019humeur du logiciel. Des espaces qui disparaissent, puis r\u00e9apparaissent ailleurs, parfois au mauvais endroit, parfois en surnombre. Des tirets qui se prennent pour autre chose, ou qui renoncent. Rien de grave, dira-t-on. Rien que de tr\u00e8s ordinaire. Justement. Car plus un texte circule, plus sa typographie devient incertaine. Non par malveillance des outils \u2014 chacun fait son travail \u2014 mais parce qu\u2019ils n\u2019ob\u00e9issent pas aux m\u00eames r\u00e8gles. Word corrige ce que LibreOffice neutralise. LibreOffice d\u00e9fait ce que le copier-coller a aplati. Et l\u2019auteur, lui, corrige \u00e0 la fin, quand il n\u2019en a plus tr\u00e8s envie, et surtout quand il devrait faire autre chose. C\u2019est ainsi que la typographie devient une activit\u00e9 parasite. Une t\u00e2che de maintenance. Un bruit de fond. On ne la regarde plus comme une forme, mais comme une r\u00e9paration. On clique, on remplace, on recommence. On se demande pourquoi ce deux-points refuse obstin\u00e9ment de rester \u00e0 sa place. On soup\u00e7onne l\u2019ordinateur d\u2019avoir une opinion. \u00c0 un moment donn\u00e9 \u2014 variable selon les temp\u00e9raments \u2014 il faut se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence : le probl\u00e8me ne vient pas du texte, mais du circuit qu\u2019on lui impose. Tant que la typographie d\u00e9pend du dernier logiciel utilis\u00e9, elle reste instable. Corriger \u00e0 la fin ne suffit plus. Il faut d\u00e9placer le probl\u00e8me. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai cess\u00e9 d\u2019essayer de r\u00e9parer dans Word ou LibreOffice. Non par rejet de ces outils, mais par lassitude. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de sortir la typographie du flux. De la traiter ailleurs, une fois pour toutes, selon des r\u00e8gles simples, reproductibles, indiff\u00e9rentes au syst\u00e8me d\u2019exploitation comme \u00e0 l\u2019humeur du jour. Un outil minuscule, discret, sans interface, charg\u00e9 d\u2019appliquer ce que je savais d\u00e9j\u00e0 vouloir \u2014 et de me laisser tranquille ensuite. La suite est moins h\u00e9ro\u00efque qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Il n\u2019est pas question de r\u00e9volution num\u00e9rique, ni d\u2019optimisation spectaculaire. Simplement d\u2019un petit d\u00e9placement : confier \u00e0 un script ce qui ne m\u00e9rite plus d\u2019occuper l\u2019attention. Le texte, lui, peut alors continuer son voyage. La typographie, cette fois, ne suit plus. ## Un outil unique pour des environnements multiples La solution retenue ne tient pas dans un logiciel de plus. Elle tient dans un outil de moins. Un script, donc, au sens le plus simple du terme : quelques r\u00e8gles \u00e9crites noir sur blanc, ex\u00e9cut\u00e9es sans commentaire, appliqu\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re quel que soit le syst\u00e8me sur lequel le texte a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit ou corrig\u00e9. L\u2019int\u00e9r\u00eat n\u2019est pas technique. Il est pratique. Le m\u00eame texte peut \u00eatre \u00e9crit sous Windows, relu sous macOS, retouch\u00e9 sous Linux, puis revenir \u00e0 son point de d\u00e9part sans que la typographie change d\u2019\u00e9tat \u00e0 chaque correspondance. ## Concr\u00e8tement, comment \u00e7a se passe Le texte existe, a d\u00e9j\u00e0 circul\u00e9, a d\u00e9j\u00e0 souffert. Il est export\u00e9 une fois au format DOCX, sans mise en page sophistiqu\u00e9e. On ex\u00e9cute alors un script typographique. Une commande, une ligne, pas d\u2019interface. Un nouveau fichier est g\u00e9n\u00e9r\u00e9. C\u2019est celui-l\u00e0, et seulement celui-l\u00e0, qui sert d\u00e9sormais de base. ## Annexes utiles ## Fiche pratique \u2014 Windows ### Environnement - Python 3 - Environnement virtuel (venv) - Module python-docx ### Mise en place https:\/\/www.python.org python -m venv venv venv\\Scripts\\activate pip install python-docx ### Utilisation python typo_francaise_docx.py ## Fiche pratique \u2014 macOS ### Environnement - Python 3 - Environnement virtuel (venv) - Module python-docx curl -fsSL hxxps:\/\/raw.githubusercontent.com\/Homebrew\/install\/HEAD\/install.sh \\ | \/bin\/bash **retirer les espaces et remplacer hxxps par https ** brew install python python3 -m venv venv source venv\/bin\/activate pip install python-docx ### Utilisation python typo_francaise_docx.py ## Fiche pratique \u2014 Linux ### Environnement - Python 3 - Environnement virtuel (venv) - Module python-docx sudo apt install python3-full python3-venv python3 -m venv venv source venv\/bin\/activate pip install python-docx ### Utilisation python typo_francaise_docx.py ### Note finale Ces scripts servent \u00e0 produire un fichier typographiquement stable. La typographie est r\u00e9gl\u00e9e en amont. La suite du travail redevient strictement \u00e9ditoriale. ## Script typographique (version fran\u00e7aise) Le script ci-dessous applique automatiquement : - les guillemets fran\u00e7ais, - les espaces ins\u00e9cables avant la ponctuation double, - les espaces ins\u00e9cables dans les unit\u00e9s, - les tirets cadratins simples. Il prend un fichier DOCX en entr\u00e9e et g\u00e9n\u00e8re un fichier corrig\u00e9. from docx import Document import re INPUT_DOCX = \"entree.docx\" OUTPUT_DOCX = \"sortie_typo_corrigee.docx\" def corriger_typographie(texte): # Guillemets fran\u00e7ais texte = re.sub(r'\"([^\"]+)\"', r'\u00ab \\1 \u00bb', texte) # Espaces ins\u00e9cables avant ; : ? ! texte = re.sub(r'\\s*([;:?!])', r' \\1', texte) # Pourcentages texte = re.sub(r'(\\d)\\s*%', r'\\1 %', texte) # Unit\u00e9s courantes texte = re.sub(r'(\\d)\\s*(ml|cl|l|g|kg|\u00b0C)', r'\\1 \\2', texte) # Tirets cadratins simples texte = re.sub(r'\\s-\\s', r' \u2014 ', texte) return texte document = Document(INPUT_DOCX) nouveau_document = Document() for paragraphe in document.paragraphs: texte_corrige = corriger_typographie(paragraphe.text) nouveau_document.add_paragraph(texte_corrige) nouveau_document.save(OUTPUT_DOCX) ",
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"tags": ["Technologies et Postmodernit\u00e9"]
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"id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/fatigue-de-l-information-notes-de-lecture.html",
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"title": "Fatigue de l\u2019information (notes de lecture)",
"date_published": "2026-02-01T06:30:32Z",
"date_modified": "2026-02-01T06:32:28Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": "Il m\u2019arrive de penser que si je ne lis presque plus les journaux, ce n\u2019est ni par ignorance ni par indiff\u00e9rence, mais par saturation. Non pas une saturation de faits, mais de points de vue. Tout semble d\u00e9sormais \u00e9crit pour me faire choisir un camp, produire une r\u00e9action, confirmer une indignation. \u00c0 droite comme \u00e0 gauche, le m\u00e9canisme est identique : on ne m\u2019informe pas, on me sollicite. On m\u2019appelle moins \u00e0 comprendre qu\u2019\u00e0 me positionner. Je viens de lire un article d\u00e9non\u00e7ant la « guerre de l\u2019information », la saturation volontaire de l\u2019espace m\u00e9diatique, la strat\u00e9gie consistant \u00e0 noyer l\u2019attention sous un trop-plein de documents, d\u2019affaires, de r\u00e9cits contradictoires, jusqu\u2019\u00e0 ce que plus rien ne soit vraiment lisible. L\u2019article est sinc\u00e8re, engag\u00e9, probablement n\u00e9cessaire. Et pourtant, quelque chose r\u00e9siste. Car en le lisant, je ressens exactement ce qu\u2019il pr\u00e9tend combattre : la fatigue, la m\u00e9fiance, le d\u00e9sir de d\u00e9crocher. Le journaliste n\u2019invente pas. Il alerte. Mais il parle depuis un point de vue situ\u00e9, id\u00e9ologiquement marqu\u00e9, et surtout narrativement tr\u00e8s coh\u00e9rent. Trop coh\u00e9rent, peut-\u00eatre. Tout fait syst\u00e8me, tout fait signe, tout devient intention. Le pouvoir est pens\u00e9 comme parfaitement cynique, parfaitement organis\u00e9, presque omniscient. Or le r\u00e9el politique est souvent plus brouillon, plus chaotique, plus m\u00e9diocre que cela. \u00c0 force de vouloir donner du sens \u00e0 tout, on produit un r\u00e9cit totalisant qui rassure autant qu\u2019il inqui\u00e8te. C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que se joue quelque chose de plus grave que la manipulation elle-m\u00eame : l\u2019anesth\u00e9sie. Non pas par le mensonge, mais par l\u2019exc\u00e8s. Non pas par la censure, mais par la prolif\u00e9ration. On ne nous emp\u00eache pas de lire, on nous \u00e9puise. On ne nous interdit pas de penser, on nous somme de penser tout, tout le temps, imm\u00e9diatement. La pluralit\u00e9 existe formellement, mais elle fonctionne comme un bruit blanc. Les r\u00e9cits s\u2019opposent, les affects se neutralisent, et le lecteur finit par ne plus entendre que la m\u00e9canique. Indignation, d\u00e9nonciation, appel moral. Le contenu change, la cadence reste. Cette impression s\u2019est encore renforc\u00e9e \u00e0 la lecture des commentaires accompagnant l\u2019article. Ceux-ci donnent l\u2019illusion d\u2019une communaut\u00e9 soud\u00e9e, d\u2019un « nous » vigilant et conscient. Mais ce que j\u2019y vois, pour ma part, est autre chose : une sc\u00e8ne de reconnaissance. Les commentaires ne dialoguent pas vraiment avec le texte ; ils s\u2019y adossent pour exister. Chacun vient dire : je suis l\u00e0, je sais, je fais partie du bon bord. L\u2019indignation devient un signe d\u2019appartenance, un marqueur identitaire. Il ne s\u2019agit plus tant d\u2019\u00e9changer que de se rendre visible, de se faire reconna\u00eetre par les siens. On y observe une escalade permanente : plus de gravit\u00e9, plus d\u2019accusations, plus de liens, plus de certitudes. Ce n\u2019est pas une conversation, mais une surench\u00e8re. Le d\u00e9saccord y est mal tol\u00e9r\u00e9, la nuance suspecte, la question per\u00e7ue comme une faiblesse ou une complicit\u00e9. L\u2019illusion communautaire repose moins sur le partage que sur l\u2019alignement. On ne se rassemble pas autour d\u2019un probl\u00e8me \u00e0 penser, mais autour d\u2019une posture \u00e0 afficher. Ce qui est troublant, c\u2019est que ce dispositif reproduit exactement ce que l\u2019article d\u00e9nonce. Saturation, oui, mais cette fois produite par les lecteurs eux-m\u00eames. Guerre de l\u2019information, oui, mais int\u00e9rioris\u00e9e, mim\u00e9e, rejou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des commentaires. Chacun apporte sa contribution au vacarme g\u00e9n\u00e9ral, convaincu de r\u00e9sister au vacarme. Le commentaire devient alors un mode d\u2019existence : parler pour ne pas dispara\u00eetre, prendre position pour \u00eatre reconnu, se situer pour appartenir. Le texte devient presque secondaire ; il sert de pr\u00e9texte \u00e0 l\u2019auto-affirmation. Ce qui d\u00e9courage, une fois encore, le lecteur lent, h\u00e9sitant, non align\u00e9. Celui qui voudrait lire sans \u00eatre somm\u00e9 de choisir imm\u00e9diatement. Face \u00e0 cette unanimit\u00e9 bruyante, le retrait devient la seule posture possible. Non par l\u00e2chet\u00e9, mais par refus de la mise en sc\u00e8ne. Lire moins n\u2019est peut-\u00eatre pas une d\u00e9mission. C\u2019est parfois une mani\u00e8re de pr\u00e9server une zone rare, fragile, o\u00f9 la pens\u00e9e n\u2019est pas imm\u00e9diatement captur\u00e9e par l\u2019urgence, ni par la reconnaissance. Une fa\u00e7on de refuser d\u2019\u00eatre constamment requis, somm\u00e9, excit\u00e9. Non pour se retirer du monde, mais pour continuer \u00e0 y penser sans \u00eatre dissous dans le vacarme.<\/p>\n
Illustration<\/strong> Henri Cartier Bresson, In America<\/p>",
"content_text": " Il m\u2019arrive de penser que si je ne lis presque plus les journaux, ce n\u2019est ni par ignorance ni par indiff\u00e9rence, mais par saturation. Non pas une saturation de faits, mais de points de vue. Tout semble d\u00e9sormais \u00e9crit pour me faire choisir un camp, produire une r\u00e9action, confirmer une indignation. \u00c0 droite comme \u00e0 gauche, le m\u00e9canisme est identique : on ne m\u2019informe pas, on me sollicite. On m\u2019appelle moins \u00e0 comprendre qu\u2019\u00e0 me positionner. Je viens de lire un article d\u00e9non\u00e7ant la \u00ab guerre de l\u2019information \u00bb, la saturation volontaire de l\u2019espace m\u00e9diatique, la strat\u00e9gie consistant \u00e0 noyer l\u2019attention sous un trop-plein de documents, d\u2019affaires, de r\u00e9cits contradictoires, jusqu\u2019\u00e0 ce que plus rien ne soit vraiment lisible. L\u2019article est sinc\u00e8re, engag\u00e9, probablement n\u00e9cessaire. Et pourtant, quelque chose r\u00e9siste. Car en le lisant, je ressens exactement ce qu\u2019il pr\u00e9tend combattre : la fatigue, la m\u00e9fiance, le d\u00e9sir de d\u00e9crocher. Le journaliste n\u2019invente pas. Il alerte. Mais il parle depuis un point de vue situ\u00e9, id\u00e9ologiquement marqu\u00e9, et surtout narrativement tr\u00e8s coh\u00e9rent. Trop coh\u00e9rent, peut-\u00eatre. Tout fait syst\u00e8me, tout fait signe, tout devient intention. Le pouvoir est pens\u00e9 comme parfaitement cynique, parfaitement organis\u00e9, presque omniscient. Or le r\u00e9el politique est souvent plus brouillon, plus chaotique, plus m\u00e9diocre que cela. \u00c0 force de vouloir donner du sens \u00e0 tout, on produit un r\u00e9cit totalisant qui rassure autant qu\u2019il inqui\u00e8te. C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que se joue quelque chose de plus grave que la manipulation elle-m\u00eame : l\u2019anesth\u00e9sie. Non pas par le mensonge, mais par l\u2019exc\u00e8s. 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Chacun vient dire : je suis l\u00e0, je sais, je fais partie du bon bord. L\u2019indignation devient un signe d\u2019appartenance, un marqueur identitaire. Il ne s\u2019agit plus tant d\u2019\u00e9changer que de se rendre visible, de se faire reconna\u00eetre par les siens. On y observe une escalade permanente : plus de gravit\u00e9, plus d\u2019accusations, plus de liens, plus de certitudes. Ce n\u2019est pas une conversation, mais une surench\u00e8re. Le d\u00e9saccord y est mal tol\u00e9r\u00e9, la nuance suspecte, la question per\u00e7ue comme une faiblesse ou une complicit\u00e9. L\u2019illusion communautaire repose moins sur le partage que sur l\u2019alignement. On ne se rassemble pas autour d\u2019un probl\u00e8me \u00e0 penser, mais autour d\u2019une posture \u00e0 afficher. Ce qui est troublant, c\u2019est que ce dispositif reproduit exactement ce que l\u2019article d\u00e9nonce. Saturation, oui, mais cette fois produite par les lecteurs eux-m\u00eames. Guerre de l\u2019information, oui, mais int\u00e9rioris\u00e9e, mim\u00e9e, rejou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des commentaires. Chacun apporte sa contribution au vacarme g\u00e9n\u00e9ral, convaincu de r\u00e9sister au vacarme. Le commentaire devient alors un mode d\u2019existence : parler pour ne pas dispara\u00eetre, prendre position pour \u00eatre reconnu, se situer pour appartenir. Le texte devient presque secondaire ; il sert de pr\u00e9texte \u00e0 l\u2019auto-affirmation. Ce qui d\u00e9courage, une fois encore, le lecteur lent, h\u00e9sitant, non align\u00e9. Celui qui voudrait lire sans \u00eatre somm\u00e9 de choisir imm\u00e9diatement. Face \u00e0 cette unanimit\u00e9 bruyante, le retrait devient la seule posture possible. Non par l\u00e2chet\u00e9, mais par refus de la mise en sc\u00e8ne. Lire moins n\u2019est peut-\u00eatre pas une d\u00e9mission. C\u2019est parfois une mani\u00e8re de pr\u00e9server une zone rare, fragile, o\u00f9 la pens\u00e9e n\u2019est pas imm\u00e9diatement captur\u00e9e par l\u2019urgence, ni par la reconnaissance. Une fa\u00e7on de refuser d\u2019\u00eatre constamment requis, somm\u00e9, excit\u00e9. Non pour se retirer du monde, mais pour continuer \u00e0 y penser sans \u00eatre dissous dans le vacarme. **Illustration** Henri Cartier Bresson, In America ",
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"title": "Le Monde Ultime et Absolument R\u00e9confortant",
"date_published": "2026-01-27T07:00:59Z",
"date_modified": "2026-01-27T07:00:59Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": "Il fait gris dehors ? Rien de plus r\u00e9confortant que notre nouvelle bougie r\u00e9confortante au parfum r\u00e9confortant de chocolat r\u00e9confortant ! Allumez-la pour cr\u00e9er instantan\u00e9ment une ambiance r\u00e9confortante dans votre int\u00e9rieur r\u00e9confortant red\u00e9cor\u00e9 avec nos coussins r\u00e9confortants.<\/p>\n
Pour compl\u00e9ter ce moment r\u00e9confortant, pr\u00e9parez notre recette r\u00e9confortante de soupe r\u00e9confortante (disponible en kit r\u00e9confortant pr\u00eat-\u00e0-r\u00e9chauffer). Son go\u00fbt r\u00e9confortant vous apportera un r\u00e9confort r\u00e9confortant lors de cette soir\u00e9e r\u00e9confortante.<\/p>\n
Enfilez ensuite votre pyjama r\u00e9confortant en tissu r\u00e9confortant et installez-vous dans votre canap\u00e9 r\u00e9confortant pour regarder notre s\u00e9rie r\u00e9confortante sp\u00e9cialement con\u00e7ue pour \u00eatre r\u00e9confortante, avec des personnages r\u00e9confortants et une fin r\u00e9confortante.<\/p>\n
Mais attention ! Votre ancienne vie n\u2019\u00e9tait que semi-r\u00e9confortante. Pour atteindre le Niveau R\u00e9confort Ultime\u2122, il vous faut :<\/p>\n
Notre formation r\u00e9confortante en d\u00e9veloppement personnel r\u00e9confortant<\/p>\n
Nos chaussons r\u00e9confortants \u00e0 m\u00e9moire de forme r\u00e9confortante<\/p>\n
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Notre application r\u00e9confortante qui vous envoie des notifications r\u00e9confortantes<\/p>\n
T\u00e9moignage r\u00e9confortant de Jean-Kevin, 34 ans : “Avant, je croyais conna\u00eetre le r\u00e9confort. Mais depuis que j\u2019ai adopt\u00e9 le Mode de Vie R\u00e9confortant\u2122, mon r\u00e9confort est tellement plus r\u00e9confortant ! Mon th\u00e9 est r\u00e9confortant, mes chaussettes sont r\u00e9confortantes, m\u00eame ma facture d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 me semble plus r\u00e9confortante !”<\/p>\n
Ne vous contentez plus d\u2019un r\u00e9confort ordinaire. Passez au R\u00e9confort 3.0\u2122. Parce que vous m\u00e9ritez un r\u00e9confort qui r\u00e9conforte votre besoin de r\u00e9confort avec une efficacit\u00e9 r\u00e9confortante.<\/p>\n
Le R\u00e9confort n\u2019attend pas. Commandez maintenant et recevez gratuitement notre e-book “Les 50 Nuances de R\u00e9confort” pour rendre chaque aspect de votre vie absolument, totalement, irr\u00e9m\u00e9diablement ultra r\u00e9confortant !<\/p>",
"content_text": " Il fait gris dehors ? Rien de plus r\u00e9confortant que notre nouvelle bougie r\u00e9confortante au parfum r\u00e9confortant de chocolat r\u00e9confortant ! Allumez-la pour cr\u00e9er instantan\u00e9ment une ambiance r\u00e9confortante dans votre int\u00e9rieur r\u00e9confortant red\u00e9cor\u00e9 avec nos coussins r\u00e9confortants. Pour compl\u00e9ter ce moment r\u00e9confortant, pr\u00e9parez notre recette r\u00e9confortante de soupe r\u00e9confortante (disponible en kit r\u00e9confortant pr\u00eat-\u00e0-r\u00e9chauffer). Son go\u00fbt r\u00e9confortant vous apportera un r\u00e9confort r\u00e9confortant lors de cette soir\u00e9e r\u00e9confortante. Enfilez ensuite votre pyjama r\u00e9confortant en tissu r\u00e9confortant et installez-vous dans votre canap\u00e9 r\u00e9confortant pour regarder notre s\u00e9rie r\u00e9confortante sp\u00e9cialement con\u00e7ue pour \u00eatre r\u00e9confortante, avec des personnages r\u00e9confortants et une fin r\u00e9confortante. Mais attention ! Votre ancienne vie n\u2019\u00e9tait que semi-r\u00e9confortante. Pour atteindre le Niveau R\u00e9confort Ultime\u2122, il vous faut : Notre formation r\u00e9confortante en d\u00e9veloppement personnel r\u00e9confortant Nos chaussons r\u00e9confortants \u00e0 m\u00e9moire de forme r\u00e9confortante Notre abonnement r\u00e9confortant \u00e0 la box mensuelle r\u00e9confortante Notre application r\u00e9confortante qui vous envoie des notifications r\u00e9confortantes T\u00e9moignage r\u00e9confortant de Jean-Kevin, 34 ans : \u201cAvant, je croyais conna\u00eetre le r\u00e9confort. Mais depuis que j\u2019ai adopt\u00e9 le Mode de Vie R\u00e9confortant\u2122, mon r\u00e9confort est tellement plus r\u00e9confortant ! Mon th\u00e9 est r\u00e9confortant, mes chaussettes sont r\u00e9confortantes, m\u00eame ma facture d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 me semble plus r\u00e9confortante !\u201d Ne vous contentez plus d\u2019un r\u00e9confort ordinaire. Passez au R\u00e9confort 3.0\u2122. Parce que vous m\u00e9ritez un r\u00e9confort qui r\u00e9conforte votre besoin de r\u00e9confort avec une efficacit\u00e9 r\u00e9confortante. Le R\u00e9confort n\u2019attend pas. Commandez maintenant et recevez gratuitement notre e-book \u201cLes 50 Nuances de R\u00e9confort\u201d pour rendre chaque aspect de votre vie absolument, totalement, irr\u00e9m\u00e9diablement ultra r\u00e9confortant ! ",
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"title": "Comment la comtesse de S\u00e9gur m\u2019a pourri la vie",
"date_published": "2026-01-17T20:58:49Z",
"date_modified": "2026-01-17T20:59:35Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": "
Il m\u2019a fallu longtemps pour comprendre ce que certaines lectures d\u2019enfance avaient fait de moi. Longtemps pour admettre qu\u2019un livre peut agir \u00e0 retardement, non pas comme un souvenir attendri, mais comme une disposition durable face au monde. Parmi ces lectures, il y a les livres de la Comtesse de S\u00e9gur, et en particulier Un bon petit diable<\/em>. Je les ai lus avec plaisir, avec une forme de jubilation tranquille, sans imaginer qu\u2019ils d\u00e9posaient en moi quelque chose qui ne se refermerait pas.<\/p>\nCe que j\u2019y ai trouv\u00e9, je le formulerais aujourd\u2019hui ainsi : une connivence silencieuse contre le monde des adultes. Non pas une r\u00e9volte ouverte, ni une haine d\u00e9clar\u00e9e, mais une intelligence partag\u00e9e de leur b\u00eatise, de leur rigidit\u00e9, de leur suffisance. Les adultes y parlent beaucoup, punissent souvent, moralisent \u00e0 tout va. Et pourtant, on sent bien que l\u2019autrice ne se tient pas vraiment de leur c\u00f4t\u00e9. Elle regarde avec l\u2019enfant, pas au-dessus de lui. Elle ne prot\u00e8ge pas. Elle n\u2019explique pas. Elle constate.<\/p>\n
Cette position est redoutable. Elle n\u2019apprend pas \u00e0 devenir sage. Elle apprend \u00e0 devenir lucide. Et la lucidit\u00e9, lorsqu\u2019elle arrive trop t\u00f4t, n\u2019est pas toujours un cadeau facile \u00e0 porter. Elle oblige \u00e0 composer. \u00c0 faire semblant parfois. \u00c0 parler une langue que l\u2019on comprend tr\u00e8s bien, mais que l\u2019on n\u2019habite jamais compl\u00e8tement. \u00c0 accepter que beaucoup de discours adultes soient moins des paroles que des dispositifs.<\/p>\n
Je crois que c\u2019est l\u00e0 que la comtesse de S\u00e9gur m\u2019a, au sens propre, pourri la vie. Elle m\u2019a rendu incapable d\u2019adh\u00e9rer franchement. Incapable de croire \u00e0 la maturit\u00e9 comme valeur supr\u00eame. Incapable aussi de m\u00e9priser compl\u00e8tement. Elle m\u2019a appris l\u2019hypocrisie non comme vice, mais comme strat\u00e9gie. Non pas mentir, mais masquer. Non pas contester, mais attendre. Regarder. Tenir.<\/p>\n
L\u2019institution scolaire, elle, n\u2019y a vu que des livres pour enfants. Une morale apparente. Des punitions, des r\u00e9compenses, un ordre r\u00e9tabli. Elle s\u2019est peut-\u00eatre laiss\u00e9e leurrer. Ou elle a fait semblant. Toujours est-il qu\u2019elle a neutralis\u00e9 ce qu\u2019il y avait de plus dangereux dans ces textes : la confiance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019intelligence du lecteur enfant, sans filet, sans commentaire, sans discours surplombant.<\/p>\n
Avec le temps, je me suis aper\u00e7u que cette mani\u00e8re de lire avait fa\u00e7onn\u00e9 ma mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire. Une \u00e9criture sans destination claire, sans public d\u00e9sign\u00e9, sans volont\u00e9 d\u2019enseigner. Une \u00e9criture qui suppose une complicit\u00e9 pr\u00e9alable, ou rien. Qui fait le pari que le lecteur saura voir ce qu\u2019il y a \u00e0 voir, ou qu\u2019il passera son chemin. Une \u00e9criture qui ne cherche pas \u00e0 convaincre, mais \u00e0 tenir une position l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9e.<\/p>\n
On pourrait objecter que tout cela para\u00eet d\u00e9risoire aujourd\u2019hui. Les enfants et les adolescents lisent d\u00e9sormais des livres bien plus vastes, plus sombres, plus complexes que ceux de mon enfance. Des sagas enti\u00e8res, peupl\u00e9es de morts, de guerres, de responsabilit\u00e9s \u00e9crasantes. Ils traversent des mondes o\u00f9 l\u2019on affronte le mal, o\u00f9 l\u2019on choisit son camp, o\u00f9 l\u2019on apprend \u00e0 devenir quelqu\u2019un. Mais il me semble que ces lectures, si puissantes soient-elles, rel\u00e8vent d\u2019un autre r\u00e9gime. Elles accompagnent un passage. Elles racontent une initiation. Elles promettent, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, une appartenance future.<\/p>\n
Les livres de la comtesse de S\u00e9gur, eux, ne promettaient rien. Ils n\u2019ouvraient pas sur un monde plus vaste, mais sur un regard plus \u00e9troit, plus pr\u00e9cis, plus ironique sur le monde tel qu\u2019il est. Ils n\u2019enseignaient pas \u00e0 grandir, mais \u00e0 observer. \u00c0 composer. \u00c0 survivre dans un univers adulte d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, sans croire enti\u00e8rement \u00e0 ce qu\u2019il affirme \u00eatre. La diff\u00e9rence n\u2019est pas une question de maturit\u00e9 du contenu, mais de position dans la langue. Ce que j\u2019y ai appris n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019ordre de l\u2019aventure, mais de la d\u00e9fiance. Et cela, quelle que soit l\u2019\u00e9poque, reste une exp\u00e9rience minoritaire.<\/p>\n
En ce sens, la comtesse de S\u00e9gur ne m\u2019a pas transmis une enfance. Elle m\u2019a transmis une distance. Une politesse ironique face au monde adulte. Et cela ne se perd pas. Cela ne se r\u00e9pare pas non plus.<\/p>\n
Ce n\u2019est pas une plainte. C\u2019est un constat. Certaines lectures ne vous \u00e9l\u00e8vent pas, elles vous d\u00e9placent. Et une fois d\u00e9plac\u00e9, on ne revient pas exactement au point de d\u00e9part. On vit un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9. On parle la langue commune, mais on n\u2019y habite jamais tout \u00e0 fait.<\/p>\n
Si c\u2019est cela avoir \u00e9t\u00e9 pourri, alors je le dois en grande partie \u00e0 elle. Et je ne suis pas certain, malgr\u00e9 tout, d\u2019avoir envie de m\u2019en plaindre.<\/p>",
"content_text": " Il m\u2019a fallu longtemps pour comprendre ce que certaines lectures d\u2019enfance avaient fait de moi. Longtemps pour admettre qu\u2019un livre peut agir \u00e0 retardement, non pas comme un souvenir attendri, mais comme une disposition durable face au monde. Parmi ces lectures, il y a les livres de la Comtesse de S\u00e9gur, et en particulier *Un bon petit diable*. Je les ai lus avec plaisir, avec une forme de jubilation tranquille, sans imaginer qu\u2019ils d\u00e9posaient en moi quelque chose qui ne se refermerait pas. Ce que j\u2019y ai trouv\u00e9, je le formulerais aujourd\u2019hui ainsi : une connivence silencieuse contre le monde des adultes. Non pas une r\u00e9volte ouverte, ni une haine d\u00e9clar\u00e9e, mais une intelligence partag\u00e9e de leur b\u00eatise, de leur rigidit\u00e9, de leur suffisance. Les adultes y parlent beaucoup, punissent souvent, moralisent \u00e0 tout va. Et pourtant, on sent bien que l\u2019autrice ne se tient pas vraiment de leur c\u00f4t\u00e9. Elle regarde avec l\u2019enfant, pas au-dessus de lui. Elle ne prot\u00e8ge pas. Elle n\u2019explique pas. Elle constate. Cette position est redoutable. Elle n\u2019apprend pas \u00e0 devenir sage. Elle apprend \u00e0 devenir lucide. Et la lucidit\u00e9, lorsqu\u2019elle arrive trop t\u00f4t, n\u2019est pas toujours un cadeau facile \u00e0 porter. Elle oblige \u00e0 composer. \u00c0 faire semblant parfois. \u00c0 parler une langue que l\u2019on comprend tr\u00e8s bien, mais que l\u2019on n\u2019habite jamais compl\u00e8tement. \u00c0 accepter que beaucoup de discours adultes soient moins des paroles que des dispositifs. Je crois que c\u2019est l\u00e0 que la comtesse de S\u00e9gur m\u2019a, au sens propre, pourri la vie. Elle m\u2019a rendu incapable d\u2019adh\u00e9rer franchement. Incapable de croire \u00e0 la maturit\u00e9 comme valeur supr\u00eame. Incapable aussi de m\u00e9priser compl\u00e8tement. Elle m\u2019a appris l\u2019hypocrisie non comme vice, mais comme strat\u00e9gie. Non pas mentir, mais masquer. Non pas contester, mais attendre. Regarder. Tenir. L\u2019institution scolaire, elle, n\u2019y a vu que des livres pour enfants. Une morale apparente. Des punitions, des r\u00e9compenses, un ordre r\u00e9tabli. Elle s\u2019est peut-\u00eatre laiss\u00e9e leurrer. Ou elle a fait semblant. Toujours est-il qu\u2019elle a neutralis\u00e9 ce qu\u2019il y avait de plus dangereux dans ces textes : la confiance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019intelligence du lecteur enfant, sans filet, sans commentaire, sans discours surplombant. Avec le temps, je me suis aper\u00e7u que cette mani\u00e8re de lire avait fa\u00e7onn\u00e9 ma mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire. Une \u00e9criture sans destination claire, sans public d\u00e9sign\u00e9, sans volont\u00e9 d\u2019enseigner. Une \u00e9criture qui suppose une complicit\u00e9 pr\u00e9alable, ou rien. Qui fait le pari que le lecteur saura voir ce qu\u2019il y a \u00e0 voir, ou qu\u2019il passera son chemin. Une \u00e9criture qui ne cherche pas \u00e0 convaincre, mais \u00e0 tenir une position l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9e. On pourrait objecter que tout cela para\u00eet d\u00e9risoire aujourd\u2019hui. Les enfants et les adolescents lisent d\u00e9sormais des livres bien plus vastes, plus sombres, plus complexes que ceux de mon enfance. Des sagas enti\u00e8res, peupl\u00e9es de morts, de guerres, de responsabilit\u00e9s \u00e9crasantes. Ils traversent des mondes o\u00f9 l\u2019on affronte le mal, o\u00f9 l\u2019on choisit son camp, o\u00f9 l\u2019on apprend \u00e0 devenir quelqu\u2019un. Mais il me semble que ces lectures, si puissantes soient-elles, rel\u00e8vent d\u2019un autre r\u00e9gime. Elles accompagnent un passage. Elles racontent une initiation. 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Et cela ne se perd pas. Cela ne se r\u00e9pare pas non plus. Ce n\u2019est pas une plainte. C\u2019est un constat. Certaines lectures ne vous \u00e9l\u00e8vent pas, elles vous d\u00e9placent. Et une fois d\u00e9plac\u00e9, on ne revient pas exactement au point de d\u00e9part. On vit un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9. On parle la langue commune, mais on n\u2019y habite jamais tout \u00e0 fait. Si c\u2019est cela avoir \u00e9t\u00e9 pourri, alors je le dois en grande partie \u00e0 elle. Et je ne suis pas certain, malgr\u00e9 tout, d\u2019avoir envie de m\u2019en plaindre. ",
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"title": "Moutarde apr\u00e8s d\u00eener",
"date_published": "2025-12-28T12:04:31Z",
"date_modified": "2025-12-28T12:04:40Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": "
\nIl y a des r\u00e9flexions qui vous montent au nez avec un temps de retard. On lit une phrase le matin, on croit l\u2019avoir oubli\u00e9e \u00e0 midi, et puis, le soir venu, elle pique encore. J\u2019ai crois\u00e9 ainsi l\u2019id\u00e9e — que l\u2019on retrouve parfois chez Paul Val\u00e9ry ou d’autres esprits jaloux de leur puret\u00e9 — que l\u2019histoire de nos a\u00efeux serait un territoire interdit \u00e0 la haute litt\u00e9rature, une sorte de facilit\u00e9 pour esprits en mal d\u2019inspiration.<\/p>\n<\/blockquote>\n
Sur le moment, la sentence m’a fait l’effet d’une porte que l’on ferme. On nous sugg\u00e8re, du haut d’un certain pi\u00e9destal intellectuel, que se pencher sur ses racines serait un exercice « mineur », une nostalgie de notaire dont l’\u00e9crivain v\u00e9ritable devrait s’\u00e9carter par principe.<\/p>\n
Certes, l\u2019homme de m\u00e9tier en ferait ses choux gras. Il y chercherait l’anecdote, le d\u00e9cor, la petite \u00e9motion bien ficel\u00e9e pour remplir ses pages. Mais l\u2019homme de l\u2019art, lui ? Le po\u00e8te ?<\/p>\n
Bien s\u00fbr que non. Le po\u00e8te ne se rue sur rien. Il ne cherche pas \u00e0 exploiter un h\u00e9ritage comme une mati\u00e8re premi\u00e8re, il essaie d’habiter un silence. \u00c9crire sur ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s n’est pas une man\u0153uvre, c’est une respiration n\u00e9cessaire pour celui qui refuse de marcher seul dans le vide. C’est ramasser une pierre que les si\u00e8cles ont polie pour voir si elle a encore quelque chose \u00e0 nous dire de notre propre chair.<\/p>\n
On peut trouver cela d\u00e9mod\u00e9, ou sans int\u00e9r\u00eat pour le pr\u00e9sent. On peut s’en d\u00e9tourner, et m\u00eame s’en d\u00e9sabonner. Mais le murmure des anciens reste plus profond que le bruit des sentences. J\u2019ai referm\u00e9 l\u2019article, j\u2019ai souri \u00e0 mon fant\u00f4me, et j\u2019ai repris ma plume. Il y a des fid\u00e9lit\u00e9s qui se passent tr\u00e8s bien de l\u2019approbation des vivants.<\/p>",
"content_text": " >Il y a des r\u00e9flexions qui vous montent au nez avec un temps de retard. On lit une phrase le matin, on croit l\u2019avoir oubli\u00e9e \u00e0 midi, et puis, le soir venu, elle pique encore. J\u2019ai crois\u00e9 ainsi l\u2019id\u00e9e \u2014 que l\u2019on retrouve parfois chez Paul Val\u00e9ry ou d'autres esprits jaloux de leur puret\u00e9 \u2014 que l\u2019histoire de nos a\u00efeux serait un territoire interdit \u00e0 la haute litt\u00e9rature, une sorte de facilit\u00e9 pour esprits en mal d\u2019inspiration. Sur le moment, la sentence m'a fait l'effet d'une porte que l'on ferme. On nous sugg\u00e8re, du haut d'un certain pi\u00e9destal intellectuel, que se pencher sur ses racines serait un exercice \u00ab mineur \u00bb, une nostalgie de notaire dont l'\u00e9crivain v\u00e9ritable devrait s'\u00e9carter par principe. Certes, l\u2019homme de m\u00e9tier en ferait ses choux gras. Il y chercherait l'anecdote, le d\u00e9cor, la petite \u00e9motion bien ficel\u00e9e pour remplir ses pages. Mais l\u2019homme de l\u2019art, lui ? Le po\u00e8te ? Bien s\u00fbr que non. Le po\u00e8te ne se rue sur rien. Il ne cherche pas \u00e0 exploiter un h\u00e9ritage comme une mati\u00e8re premi\u00e8re, il essaie d'habiter un silence. \u00c9crire sur ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s n'est pas une man\u0153uvre, c'est une respiration n\u00e9cessaire pour celui qui refuse de marcher seul dans le vide. C'est ramasser une pierre que les si\u00e8cles ont polie pour voir si elle a encore quelque chose \u00e0 nous dire de notre propre chair. On peut trouver cela d\u00e9mod\u00e9, ou sans int\u00e9r\u00eat pour le pr\u00e9sent. On peut s'en d\u00e9tourner, et m\u00eame s'en d\u00e9sabonner. Mais le murmure des anciens reste plus profond que le bruit des sentences. J\u2019ai referm\u00e9 l\u2019article, j\u2019ai souri \u00e0 mon fant\u00f4me, et j\u2019ai repris ma plume. Il y a des fid\u00e9lit\u00e9s qui se passent tr\u00e8s bien de l\u2019approbation des vivants. ",
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"title": "Le prix de la clart\u00e9",
"date_published": "2025-12-16T17:09:44Z",
"date_modified": "2025-12-16T17:17:53Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
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Je crois que ce qui m\u2019obs\u00e8de dans les films de mafia, surtout chez Scorsese et dans cette zone des ann\u00e9es 1950 o\u00f9 tout se recompose, ce n\u2019est pas la violence comme spectacle, c\u2019est la mani\u00e8re dont la parole s\u2019y tient, ou plut\u00f4t la mani\u00e8re dont elle n\u2019a presque plus besoin d\u2019exister pour agir. Une promesse n\u2019y est pas une phrase bien tourn\u00e9e, c\u2019est un engagement tacite, compact, appuy\u00e9 sur un ordre social o\u00f9 chacun sait ce qu\u2019il risque, et o\u00f9 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 n\u2019est pas un charme mais une faute. Ce monde a des r\u00e8gles strictes, et ce qui trouble c\u2019est qu\u2019elles sont simples : tu dois, tu rends ; tu respectes, on te prot\u00e8ge ; tu trahis, tu sors du cercle. Tout ce qui ressemble chez nous \u00e0 une discussion, un “malentendu”, une “explication”, une “nuance”, devient l\u00e0-bas une faiblesse, un signe de flottement, une mani\u00e8re de gagner du temps, donc une menace. Le plus gla\u00e7ant, c\u2019est que \u00e7a ne passe m\u00eame pas par la col\u00e8re : quand \u00e7a d\u00e9raille, on ne t\u2019explique pas que tu as d\u00e9\u00e7u, on ne t\u2019accorde pas l\u2019espace de raconter, on ne te demande pas ton intention ; on te classe, et le classement suffit. Cette radicalit\u00e9 a quelque chose de s\u00e9duisant, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e7a que j\u2019ai peur de ce que je vais trouver en moi en regardant ces films : la fatigue de vivre dans un monde o\u00f9 tout est n\u00e9gociable, o\u00f9 la parole s\u2019\u00e9parpille en messages, en justifications, en pr\u00e9cautions, en sourires, en formulations “soft” qui maintiennent une porte de sortie ; un monde rempli de chausses-trappes, o\u00f9 ce que tu dis peut \u00eatre retourn\u00e9, o\u00f9 ton silence est interpr\u00e9t\u00e9, o\u00f9 ton enthousiasme est suspect, o\u00f9 l\u2019honn\u00eatet\u00e9 est p\u00e9nalis\u00e9e parce qu\u2019elle ne sait pas se vendre, o\u00f9 la loyaut\u00e9 devient un outil de carri\u00e8re. Et je sais que cette tentation de la nettet\u00e9 ne vient pas seulement du cin\u00e9ma. Je connais cette logique depuis plus longtemps que ces films. Avant les arri\u00e8re-salles, il y a eu la maison. Avant le code, il y a eu une humeur. J\u2019ai grandi avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019une parole pouvait \u00eatre sanctionn\u00e9e sans explication, pour un oui, pour un non. J\u2019ai vu l\u2019injustice \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et j\u2019ai appris aussi quelque chose de tordu mais tr\u00e8s clair : qu\u2019on peut parler expr\u00e8s, dire trop, dire n\u2019importe quoi, pour attirer les coups, pour d\u00e9tourner sur soi l\u2019orage qui tombe sur une autre, pour prendre sur soi les humeurs d\u2019un p\u00e8re. Il m\u2019en reste un d\u00e9go\u00fbt profond, et une nostalgie qui fatigue — non pas nostalgie de la violence, mais d\u2019une forme de monde o\u00f9 les actes avaient un poids imm\u00e9diat, o\u00f9 le flou ne durait pas, o\u00f9 l\u2019on savait \u00e0 quoi s\u2019en tenir, m\u00eame quand c\u2019\u00e9tait injuste. Alors oui, j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 un radar. Je rep\u00e8re vite les promesses en l\u2019air, les phrases qui servent \u00e0 se couvrir, les loyaut\u00e9s de fa\u00e7ade. Mais ce radar s\u2019est construit dans la peur, et parfois il continue de tourner m\u00eame quand il n\u2019y a plus de danger, comme si l\u2019\u00e9poque enti\u00e8re parlait avec la m\u00eame voix molle que celle qui, jadis, pr\u00e9c\u00e9dait la claque. Et quand j\u2019\u00e9tends cette sensation au monde artistique, je vois une version civile, feutr\u00e9e, parfaitement tol\u00e9rable socialement, du m\u00eame m\u00e9canisme de contr\u00f4le : tant que tu loues, tant que tu signes des pr\u00e9faces, tant que tu applaudis aux bons endroits, tant que tu fais circuler les bons noms et que tu “reconnais” les gens qui doivent \u00eatre reconnus, tu es dans le groupe, tu as ta place, tu es invit\u00e9, tu existes. Ce n\u2019est pas forc\u00e9ment un complot, c\u2019est pire : c\u2019est une habitude collective, une monnaie d\u2019\u00e9change devenue automatique. Et le jour o\u00f9 tu commences \u00e0 observer le man\u00e8ge, pas m\u00eame \u00e0 l\u2019attaquer, juste \u00e0 le regarder en face, \u00e0 vouloir t\u2019en extraire, \u00e0 ne plus jouer la com\u00e9die des adh\u00e9sions obligatoires, quelque chose se retourne. On ne te tombe pas dessus frontalement, justement : ce serait trop clair, trop risqu\u00e9, trop “caract\u00e9riel”. On fait mieux, on fait plus efficace : on salit ta r\u00e9putation \u00e0 bas bruit, on laisse tra\u00eener des sous-entendus, on te colle une intention, on te pr\u00eate des arri\u00e8re-pens\u00e9es, on raconte que tu es difficile, amer, instable, “pas fiable”, et comme rien n\u2019est dit de fa\u00e7on attaquable, tu ne peux pas r\u00e9pondre ; si tu r\u00e9ponds, tu confirmes ; si tu ne r\u00e9ponds pas, tu laisses faire. L\u00e0, la parole silencieuse trouve son \u00e9quivalent propre : pas de balle, pas de sang, mais une condamnation par suggestion. Et ce poison-l\u00e0 ne s\u2019arr\u00eate pas aux arts. Les arts ont simplement l\u2019impudeur d\u2019afficher des valeurs de libert\u00e9, de v\u00e9rit\u00e9, de singularit\u00e9, ce qui rend l\u2019\u00e9cart plus visible quand ils fonctionnent comme n\u2019importe quel groupe humain : par appartenance, par rang, par r\u00e9seaux, par services rendus, par dettes symboliques. Dans une organisation, une entreprise, une famille, un cercle amical m\u00eame, il y a toujours une \u00e9conomie de l\u2019acc\u00e8s : qui ouvre, qui ferme, qui recommande, qui d\u00e9commande ; et donc il y a toujours un moyen de punir sans avoir l\u2019air de punir. Je crois que la grande diff\u00e9rence entre le monde “dur” des mafieux de cin\u00e9ma et le monde “mou” o\u00f9 nous \u00e9voluons, ce n\u2019est pas l\u2019existence d\u2019un code, c\u2019est le degr\u00e9 d\u2019aveu. Chez eux, le code est assum\u00e9 et brutal : il prot\u00e8ge le groupe et il se paie imm\u00e9diatement. Chez nous, le code est d\u00e9ni\u00e9 : tout le monde pr\u00e9tend agir par principes, par esth\u00e9tique, par sens moral, par “valeurs”, alors que l\u2019essentiel se joue souvent dans des gestes tr\u00e8s simples, tr\u00e8s bas : plaire, se couvrir, appartenir, ne pas perdre sa place. On appelle \u00e7a diplomatie, sociabilit\u00e9, intelligence, et parfois \u00e7a l\u2019est, bien s\u00fbr ; mais le m\u00eame geste, r\u00e9p\u00e9t\u00e9, devient une capitulation sans m\u00eame s\u2019en rendre compte. Et c\u2019est l\u00e0 que la mollesse devient dangereuse : non pas la gentillesse, non pas la prudence, mais cette facilit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019insinuation \u00e0 la clart\u00e9, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la rumeur \u00e0 la critique, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la petite l\u00e2chet\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 une parole qui tiendrait debout. Parce qu\u2019une parole qui tient debout co\u00fbte quelque chose : elle te met en porte-\u00e0-faux, elle te prive de certains avantages, elle te rend moins manipulable, et elle rend les autres nerveux, non pas parce qu\u2019ils sont “mauvais”, mais parce que tu introduis de l\u2019impr\u00e9visible. Dans beaucoup de groupes, l\u2019impr\u00e9visible est per\u00e7u comme une agression. Alors on le corrige, et on le corrige par le seul outil qui ne demande ni courage ni preuve : le soup\u00e7on. Je crois que c\u2019est \u00e7a, au fond, mon sujet : la nostalgie d\u2019un monde o\u00f9 la parole ferait foi, et la d\u00e9couverte que ce d\u00e9sir de nettet\u00e9 peut glisser vers quelque chose de tr\u00e8s dangereux. Car la parole qui ne ment pas parce qu\u2019elle est adoss\u00e9e \u00e0 une sanction, ce n\u2019est pas la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est l\u2019ob\u00e9issance. Et la parole qui ment parce qu\u2019elle veut rester acceptable, ce n\u2019est pas seulement la manipulation, c\u2019est parfois la peur de perdre sa place, la peur de d\u00e9plaire, la peur d\u2019\u00eatre seul. Entre les deux, il doit exister une troisi\u00e8me posture, plus difficile, moins spectaculaire : refuser la l\u00e8che, refuser le sous-entendu, refuser aussi la tentation de trancher pour se sentir fort. Tenir une parole simple sans la convertir en arme. Dire oui quand c\u2019est oui, non quand c\u2019est non, et accepter le co\u00fbt social de ce minimum-l\u00e0. Accepter aussi que le monde restera compliqu\u00e9, rempli de pi\u00e8ges, et que la solution n\u2019est pas de fantasmer un code de voyous “plus vrai” que nous, mais de retrouver, \u00e0 notre \u00e9chelle, une forme de droiture qui ne passe ni par la menace ni par la com\u00e9die. Et je sais aussi ceci : si moi j\u2019arrive \u00e0 percevoir la dangerosit\u00e9 de cette nostalgie, d\u2019autres ne la verront pas. Ils ne verront pas le pi\u00e8ge parce qu\u2019il ne se pr\u00e9sente pas comme un pi\u00e8ge. Il se pr\u00e9sente comme un soulagement. On vient leur vendre, avec des phrases bien tourn\u00e9es, l\u2019id\u00e9e qu\u2019un monde simple est \u00e0 port\u00e9e de main, qu\u2019il suffirait de “remettre de l\u2019ordre”, de “r\u00e9tablir l\u2019autorit\u00e9”, de “dire les choses”, et que tout redeviendrait clair. C\u2019est une promesse tr\u00e8s efficace, parce qu\u2019elle ressemble \u00e0 une hygi\u00e8ne : moins de nuances, moins de d\u00e9bats, moins de lenteur, moins d\u2019explications. Mais ce que ces promesses cachent souvent, c\u2019est le prix exact de cette clart\u00e9 : on ne simplifie pas seulement les probl\u00e8mes, on simplifie les \u00eatres humains ; on remplace la v\u00e9rit\u00e9 par la discipline, la justice par la punition, la parole par le slogan. Le danger, ce n\u2019est pas de vouloir une parole qui tienne. Le danger, c\u2019est de croire que la parole tiendra mieux si on lui retire la complexit\u00e9, si on la d\u00e9barrasse du doute, si on lui donne un ennemi et une solution imm\u00e9diate. Et c\u2019est l\u00e0 que ma fascination devient un signal d\u2019alarme : non pas parce que je serais d\u00e9j\u00e0 du c\u00f4t\u00e9 de la duret\u00e9, mais parce que je reconnais en moi la fatigue qui rend la duret\u00e9 s\u00e9duisante. Je n\u2019\u00e9cris pas contre la complexit\u00e9 : j\u2019\u00e9cris contre ceux qui s\u2019en servent pour mentir, et contre ceux qui promettent de l\u2019abolir pour dominer. Je ne sais pas si j\u2019en suis capable tous les jours, mais je sais au moins ceci : si je continue \u00e0 regarder ces films, ce n\u2019est pas pour apprendre \u00e0 tuer, c\u2019est pour comprendre ce qui en moi approuve quand une phrase tombe sans trembler, et d\u00e9cider, lucidement, ce que je veux en faire.<\/p>\n
Illustration<\/strong> Les mains de Frank Costello . L\u2019entr\u00e9e de la mafia dans l\u2019\u00e8re de la visibilit\u00e9. Costello refuse d\u2019\u00eatre film\u00e9 pleinement, et les cam\u00e9ras se concentrent sur ses mains — c\u2019est litt\u00e9ralement l\u2019implicite rendu visible.<\/p>",
"content_text": " Je crois que ce qui m\u2019obs\u00e8de dans les films de mafia, surtout chez Scorsese et dans cette zone des ann\u00e9es 1950 o\u00f9 tout se recompose, ce n\u2019est pas la violence comme spectacle, c\u2019est la mani\u00e8re dont la parole s\u2019y tient, ou plut\u00f4t la mani\u00e8re dont elle n\u2019a presque plus besoin d\u2019exister pour agir. Une promesse n\u2019y est pas une phrase bien tourn\u00e9e, c\u2019est un engagement tacite, compact, appuy\u00e9 sur un ordre social o\u00f9 chacun sait ce qu\u2019il risque, et o\u00f9 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 n\u2019est pas un charme mais une faute. Ce monde a des r\u00e8gles strictes, et ce qui trouble c\u2019est qu\u2019elles sont simples : tu dois, tu rends ; tu respectes, on te prot\u00e8ge ; tu trahis, tu sors du cercle. Tout ce qui ressemble chez nous \u00e0 une discussion, un \u201cmalentendu\u201d, une \u201cexplication\u201d, une \u201cnuance\u201d, devient l\u00e0-bas une faiblesse, un signe de flottement, une mani\u00e8re de gagner du temps, donc une menace. Le plus gla\u00e7ant, c\u2019est que \u00e7a ne passe m\u00eame pas par la col\u00e8re : quand \u00e7a d\u00e9raille, on ne t\u2019explique pas que tu as d\u00e9\u00e7u, on ne t\u2019accorde pas l\u2019espace de raconter, on ne te demande pas ton intention ; on te classe, et le classement suffit. Cette radicalit\u00e9 a quelque chose de s\u00e9duisant, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e7a que j\u2019ai peur de ce que je vais trouver en moi en regardant ces films : la fatigue de vivre dans un monde o\u00f9 tout est n\u00e9gociable, o\u00f9 la parole s\u2019\u00e9parpille en messages, en justifications, en pr\u00e9cautions, en sourires, en formulations \u201csoft\u201d qui maintiennent une porte de sortie ; un monde rempli de chausses-trappes, o\u00f9 ce que tu dis peut \u00eatre retourn\u00e9, o\u00f9 ton silence est interpr\u00e9t\u00e9, o\u00f9 ton enthousiasme est suspect, o\u00f9 l\u2019honn\u00eatet\u00e9 est p\u00e9nalis\u00e9e parce qu\u2019elle ne sait pas se vendre, o\u00f9 la loyaut\u00e9 devient un outil de carri\u00e8re. Et je sais que cette tentation de la nettet\u00e9 ne vient pas seulement du cin\u00e9ma. Je connais cette logique depuis plus longtemps que ces films. Avant les arri\u00e8re-salles, il y a eu la maison. Avant le code, il y a eu une humeur. J\u2019ai grandi avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019une parole pouvait \u00eatre sanctionn\u00e9e sans explication, pour un oui, pour un non. J\u2019ai vu l\u2019injustice \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et j\u2019ai appris aussi quelque chose de tordu mais tr\u00e8s clair : qu\u2019on peut parler expr\u00e8s, dire trop, dire n\u2019importe quoi, pour attirer les coups, pour d\u00e9tourner sur soi l\u2019orage qui tombe sur une autre, pour prendre sur soi les humeurs d\u2019un p\u00e8re. Il m\u2019en reste un d\u00e9go\u00fbt profond, et une nostalgie qui fatigue \u2014 non pas nostalgie de la violence, mais d\u2019une forme de monde o\u00f9 les actes avaient un poids imm\u00e9diat, o\u00f9 le flou ne durait pas, o\u00f9 l\u2019on savait \u00e0 quoi s\u2019en tenir, m\u00eame quand c\u2019\u00e9tait injuste. Alors oui, j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 un radar. Je rep\u00e8re vite les promesses en l\u2019air, les phrases qui servent \u00e0 se couvrir, les loyaut\u00e9s de fa\u00e7ade. Mais ce radar s\u2019est construit dans la peur, et parfois il continue de tourner m\u00eame quand il n\u2019y a plus de danger, comme si l\u2019\u00e9poque enti\u00e8re parlait avec la m\u00eame voix molle que celle qui, jadis, pr\u00e9c\u00e9dait la claque. Et quand j\u2019\u00e9tends cette sensation au monde artistique, je vois une version civile, feutr\u00e9e, parfaitement tol\u00e9rable socialement, du m\u00eame m\u00e9canisme de contr\u00f4le : tant que tu loues, tant que tu signes des pr\u00e9faces, tant que tu applaudis aux bons endroits, tant que tu fais circuler les bons noms et que tu \u201creconnais\u201d les gens qui doivent \u00eatre reconnus, tu es dans le groupe, tu as ta place, tu es invit\u00e9, tu existes. Ce n\u2019est pas forc\u00e9ment un complot, c\u2019est pire : c\u2019est une habitude collective, une monnaie d\u2019\u00e9change devenue automatique. Et le jour o\u00f9 tu commences \u00e0 observer le man\u00e8ge, pas m\u00eame \u00e0 l\u2019attaquer, juste \u00e0 le regarder en face, \u00e0 vouloir t\u2019en extraire, \u00e0 ne plus jouer la com\u00e9die des adh\u00e9sions obligatoires, quelque chose se retourne. On ne te tombe pas dessus frontalement, justement : ce serait trop clair, trop risqu\u00e9, trop \u201ccaract\u00e9riel\u201d. On fait mieux, on fait plus efficace : on salit ta r\u00e9putation \u00e0 bas bruit, on laisse tra\u00eener des sous-entendus, on te colle une intention, on te pr\u00eate des arri\u00e8re-pens\u00e9es, on raconte que tu es difficile, amer, instable, \u201cpas fiable\u201d, et comme rien n\u2019est dit de fa\u00e7on attaquable, tu ne peux pas r\u00e9pondre ; si tu r\u00e9ponds, tu confirmes ; si tu ne r\u00e9ponds pas, tu laisses faire. L\u00e0, la parole silencieuse trouve son \u00e9quivalent propre : pas de balle, pas de sang, mais une condamnation par suggestion. Et ce poison-l\u00e0 ne s\u2019arr\u00eate pas aux arts. Les arts ont simplement l\u2019impudeur d\u2019afficher des valeurs de libert\u00e9, de v\u00e9rit\u00e9, de singularit\u00e9, ce qui rend l\u2019\u00e9cart plus visible quand ils fonctionnent comme n\u2019importe quel groupe humain : par appartenance, par rang, par r\u00e9seaux, par services rendus, par dettes symboliques. Dans une organisation, une entreprise, une famille, un cercle amical m\u00eame, il y a toujours une \u00e9conomie de l\u2019acc\u00e8s : qui ouvre, qui ferme, qui recommande, qui d\u00e9commande ; et donc il y a toujours un moyen de punir sans avoir l\u2019air de punir. Je crois que la grande diff\u00e9rence entre le monde \u201cdur\u201d des mafieux de cin\u00e9ma et le monde \u201cmou\u201d o\u00f9 nous \u00e9voluons, ce n\u2019est pas l\u2019existence d\u2019un code, c\u2019est le degr\u00e9 d\u2019aveu. Chez eux, le code est assum\u00e9 et brutal : il prot\u00e8ge le groupe et il se paie imm\u00e9diatement. Chez nous, le code est d\u00e9ni\u00e9 : tout le monde pr\u00e9tend agir par principes, par esth\u00e9tique, par sens moral, par \u201cvaleurs\u201d, alors que l\u2019essentiel se joue souvent dans des gestes tr\u00e8s simples, tr\u00e8s bas : plaire, se couvrir, appartenir, ne pas perdre sa place. On appelle \u00e7a diplomatie, sociabilit\u00e9, intelligence, et parfois \u00e7a l\u2019est, bien s\u00fbr ; mais le m\u00eame geste, r\u00e9p\u00e9t\u00e9, devient une capitulation sans m\u00eame s\u2019en rendre compte. Et c\u2019est l\u00e0 que la mollesse devient dangereuse : non pas la gentillesse, non pas la prudence, mais cette facilit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019insinuation \u00e0 la clart\u00e9, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la rumeur \u00e0 la critique, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la petite l\u00e2chet\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 une parole qui tiendrait debout. Parce qu\u2019une parole qui tient debout co\u00fbte quelque chose : elle te met en porte-\u00e0-faux, elle te prive de certains avantages, elle te rend moins manipulable, et elle rend les autres nerveux, non pas parce qu\u2019ils sont \u201cmauvais\u201d, mais parce que tu introduis de l\u2019impr\u00e9visible. Dans beaucoup de groupes, l\u2019impr\u00e9visible est per\u00e7u comme une agression. Alors on le corrige, et on le corrige par le seul outil qui ne demande ni courage ni preuve : le soup\u00e7on. Je crois que c\u2019est \u00e7a, au fond, mon sujet : la nostalgie d\u2019un monde o\u00f9 la parole ferait foi, et la d\u00e9couverte que ce d\u00e9sir de nettet\u00e9 peut glisser vers quelque chose de tr\u00e8s dangereux. Car la parole qui ne ment pas parce qu\u2019elle est adoss\u00e9e \u00e0 une sanction, ce n\u2019est pas la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est l\u2019ob\u00e9issance. Et la parole qui ment parce qu\u2019elle veut rester acceptable, ce n\u2019est pas seulement la manipulation, c\u2019est parfois la peur de perdre sa place, la peur de d\u00e9plaire, la peur d\u2019\u00eatre seul. Entre les deux, il doit exister une troisi\u00e8me posture, plus difficile, moins spectaculaire : refuser la l\u00e8che, refuser le sous-entendu, refuser aussi la tentation de trancher pour se sentir fort. Tenir une parole simple sans la convertir en arme. Dire oui quand c\u2019est oui, non quand c\u2019est non, et accepter le co\u00fbt social de ce minimum-l\u00e0. Accepter aussi que le monde restera compliqu\u00e9, rempli de pi\u00e8ges, et que la solution n\u2019est pas de fantasmer un code de voyous \u201cplus vrai\u201d que nous, mais de retrouver, \u00e0 notre \u00e9chelle, une forme de droiture qui ne passe ni par la menace ni par la com\u00e9die. Et je sais aussi ceci : si moi j\u2019arrive \u00e0 percevoir la dangerosit\u00e9 de cette nostalgie, d\u2019autres ne la verront pas. Ils ne verront pas le pi\u00e8ge parce qu\u2019il ne se pr\u00e9sente pas comme un pi\u00e8ge. Il se pr\u00e9sente comme un soulagement. On vient leur vendre, avec des phrases bien tourn\u00e9es, l\u2019id\u00e9e qu\u2019un monde simple est \u00e0 port\u00e9e de main, qu\u2019il suffirait de \u201cremettre de l\u2019ordre\u201d, de \u201cr\u00e9tablir l\u2019autorit\u00e9\u201d, de \u201cdire les choses\u201d, et que tout redeviendrait clair. C\u2019est une promesse tr\u00e8s efficace, parce qu\u2019elle ressemble \u00e0 une hygi\u00e8ne : moins de nuances, moins de d\u00e9bats, moins de lenteur, moins d\u2019explications. Mais ce que ces promesses cachent souvent, c\u2019est le prix exact de cette clart\u00e9 : on ne simplifie pas seulement les probl\u00e8mes, on simplifie les \u00eatres humains ; on remplace la v\u00e9rit\u00e9 par la discipline, la justice par la punition, la parole par le slogan. Le danger, ce n\u2019est pas de vouloir une parole qui tienne. Le danger, c\u2019est de croire que la parole tiendra mieux si on lui retire la complexit\u00e9, si on la d\u00e9barrasse du doute, si on lui donne un ennemi et une solution imm\u00e9diate. Et c\u2019est l\u00e0 que ma fascination devient un signal d\u2019alarme : non pas parce que je serais d\u00e9j\u00e0 du c\u00f4t\u00e9 de la duret\u00e9, mais parce que je reconnais en moi la fatigue qui rend la duret\u00e9 s\u00e9duisante. Je n\u2019\u00e9cris pas contre la complexit\u00e9 : j\u2019\u00e9cris contre ceux qui s\u2019en servent pour mentir, et contre ceux qui promettent de l\u2019abolir pour dominer. Je ne sais pas si j\u2019en suis capable tous les jours, mais je sais au moins ceci : si je continue \u00e0 regarder ces films, ce n\u2019est pas pour apprendre \u00e0 tuer, c\u2019est pour comprendre ce qui en moi approuve quand une phrase tombe sans trembler, et d\u00e9cider, lucidement, ce que je veux en faire. **Illustration** Les mains de Frank Costello . L\u2019entr\u00e9e de la mafia dans l\u2019\u00e8re de la visibilit\u00e9. Costello refuse d\u2019\u00eatre film\u00e9 pleinement, et les cam\u00e9ras se concentrent sur ses mains \u2014 c\u2019est litt\u00e9ralement l\u2019implicite rendu visible. ",
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"id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/ce-genre-de-phrase.html",
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"title": "ce genre de phrase ",
"date_published": "2025-11-27T07:41:56Z",
"date_modified": "2025-11-29T08:43:11Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": "\nJe la revois dans les tiroirs de la commode \u2013 c\u2019est par ici qu\u2019il fallait commencer, j\u2019en \u00e9tais s\u00fbr, par cette commode centenaire h\u00e9rit\u00e9e de mon p\u00e8re, avec son plateau de marbre gris et rose fendu \u00e0 l\u2019angle sup\u00e9rieur gauche, son triangle presque isoc\u00e8le qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 perdu et qui reste l\u00e0, flottant comme un \u00eelot en forme de part de tarte ou de pizza \u2013 mais cass\u00e9 depuis quand et par qui ? \u2013 et qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 perdu ni jet\u00e9, m\u00eame si la commode, en un si\u00e8cle, n\u2019a sans doute pas subi un seul d\u00e9m\u00e9nagement, ou quelques-uns qu\u2019elle n\u2019aura v\u00e9cus qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison, passant peut-\u00eatre, tra\u00een\u00e9e par deux saisonniers r\u00e9quisitionn\u00e9s pour l\u2019occasion, du rez-de-chauss\u00e9e au couloir de l\u2019\u00e9tage pour finir ici, dans la chambre du cerisier, qu\u2019on appelle chambre du cerisier depuis toujours, en sachant que ce toujours a commenc\u00e9 bien avant moi et avant mon p\u00e8re, qui lui aussi l\u2019appelait chambre du cerisier \u2013 depuis toujours nous a-t-il affirm\u00e9, sorte de v\u00e9rit\u00e9 ant\u00e9diluvienne nimb\u00e9e d\u2019une aura qu\u2019on percevait dans l\u2019intonation qu\u2019il avait en pronon\u00e7ant ce toujours, l\u2019air impressionn\u00e9 par le mot \u2013, surpris m\u00eame qu\u2019on lui demande confirmation, comme s\u2019il \u00e9tait indign\u00e9 qu\u2019on ait pu imaginer, nous, ses enfants, un avant le cerisier, un avant la chambre, comme si dans son esprit chambre et cerisier \u00e9taient li\u00e9s depuis l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Pour nous, c\u2019est la chambre du cerisier et ce le sera encore longtemps, m\u00eame si plus personne n\u2019habite cette maison en hiver, les uns et les autres ne revenant s\u2019y pr\u00e9lasser que pendant les vacances scolaires en avril, parfois des week-ends avant que d\u00e9barque toute la fratrie, les femmes et les enfants d\u2019abord, mais aussi les cousins, les cousines, les amis et les amies d\u2019amis, tout ce petit peuple d\u2019\u00e9t\u00e9 qu\u2019on retrouve tous les ans, sirotant \u00e0 l\u2019ombre du cerisier ou des magnolias des Negronis et des Spritz pour les plus citadins d\u2019entre eux, du ros\u00e9 pamplemousse pour ceux qui sont rest\u00e9s vivre \u00e0 une encablure de la maison.<\/p>\n<\/blockquote>\n
Quelque chose, dans cette phrase inaugurale, me rebute au point de me tenter de ne pas poursuivre la lecture. Je pourrais adresser exactement la m\u00eame remarque \u00e0 l\u2019une de mes phrases : \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s que, dans mon cas, j\u2019aurais la possibilit\u00e9 de la couper, de la jeter, de la reprendre jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle co\u00efncide avec ma n\u00e9cessit\u00e9. Ici, j\u2019ai le sentiment qu\u2019on lui a donn\u00e9 un r\u00f4le de vitrine : phrase-sympt\u00f4me, phrase-programme, cens\u00e9e prouver d\u2019embl\u00e9e ce que le livre sait faire.<\/p>\n
Or c\u2019est justement ce « savoir faire » qui m\u2019ennuie : la phrase tient debout, elle est ma\u00eetris\u00e9e, elle accroche un lieu, une m\u00e9moire, une mythologie familiale, mais je la sens occup\u00e9e \u00e0 se montrer au travail. J\u2019y vois une d\u00e9monstration de force syntaxique dont, chez moi, j\u2019aurais honte. Ma r\u00e9action est d\u2019abord \u00e9pidermique : je r\u00e9siste, je n\u2019ai pas envie d\u2019entrer dans un roman qui commence par se regarder \u00e9crire.<\/p>\n
Ensuite je me raisonne : peut-\u00eatre, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une ouverture, les centaines de pages suivantes serviront-elles justement \u00e0 resserrer, \u00e0 faire plus bref, plus net, plus impitoyable. Je feuillette, je vais \u00e0 la fin du volume, sans trouver de garantie. Alors je me demande si ce n\u2019est pas moi qui suis en cause, \u00e9puis\u00e9 par mon propre travail de r\u00e9\u00e9criture, sans r\u00e9serve d\u2019indulgence pour ce genre de d\u00e9ploiement. Peut-\u00eatre n\u2019est-ce qu\u2019un effet de miroir.<\/p>\n
Je n\u2019ai ni le temps ni l\u2019envie, aujourd\u2019hui, d\u2019\u00e9lucider tout cela. Je repose le livre pour plus tard et je retourne \u00e0 mes moutons : mes phrases, avec cette id\u00e9e tenace que ce que je refuse chez l\u2019autre, je dois \u00eatre pr\u00eat \u00e0 le couper chez moi.<\/p>\n
\n- ajout le 29 nov. 2025* ce qui s’oppose n’a rien \u00e0 voir avec l’homme, mais avec les histoires que l’on raconte sur, qu’il se raconte. Histoires que peut-\u00eatre l’auteur de ce billet prend de plus en plus en grippe. Une r\u00e9alit\u00e9, mais laquelle ? disparaissant dans le flux incessant de ces histoires parall\u00e8les.<\/li>\n<\/ul>",
"content_text": " >Je la revois dans les tiroirs de la commode \u2013 c\u2019est par ici qu\u2019il fallait commencer, j\u2019en \u00e9tais s\u00fbr, par cette commode centenaire h\u00e9rit\u00e9e de mon p\u00e8re, avec son plateau de marbre gris et rose fendu \u00e0 l\u2019angle sup\u00e9rieur gauche, son triangle presque isoc\u00e8le qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 perdu et qui reste l\u00e0, flottant comme un \u00eelot en forme de part de tarte ou de pizza \u2013 mais cass\u00e9 depuis quand et par qui ? \u2013 et qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 perdu ni jet\u00e9, m\u00eame si la commode, en un si\u00e8cle, n\u2019a sans doute pas subi un seul d\u00e9m\u00e9nagement, ou quelques-uns qu\u2019elle n\u2019aura v\u00e9cus qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison, passant peut-\u00eatre, tra\u00een\u00e9e par deux saisonniers r\u00e9quisitionn\u00e9s pour l\u2019occasion, du rez-de-chauss\u00e9e au couloir de l\u2019\u00e9tage pour finir ici, dans la chambre du cerisier, qu\u2019on appelle chambre du cerisier depuis toujours, en sachant que ce toujours a commenc\u00e9 bien avant moi et avant mon p\u00e8re, qui lui aussi l\u2019appelait chambre du cerisier \u2013 depuis toujours nous a-t-il affirm\u00e9, sorte de v\u00e9rit\u00e9 ant\u00e9diluvienne nimb\u00e9e d\u2019une aura qu\u2019on percevait dans l\u2019intonation qu\u2019il avait en pronon\u00e7ant ce toujours, l\u2019air impressionn\u00e9 par le mot \u2013, surpris m\u00eame qu\u2019on lui demande confirmation, comme s\u2019il \u00e9tait indign\u00e9 qu\u2019on ait pu imaginer, nous, ses enfants, un avant le cerisier, un avant la chambre, comme si dans son esprit chambre et cerisier \u00e9taient li\u00e9s depuis l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Pour nous, c\u2019est la chambre du cerisier et ce le sera encore longtemps, m\u00eame si plus personne n\u2019habite cette maison en hiver, les uns et les autres ne revenant s\u2019y pr\u00e9lasser que pendant les vacances scolaires en avril, parfois des week-ends avant que d\u00e9barque toute la fratrie, les femmes et les enfants d\u2019abord, mais aussi les cousins, les cousines, les amis et les amies d\u2019amis, tout ce petit peuple d\u2019\u00e9t\u00e9 qu\u2019on retrouve tous les ans, sirotant \u00e0 l\u2019ombre du cerisier ou des magnolias des Negronis et des Spritz pour les plus citadins d\u2019entre eux, du ros\u00e9 pamplemousse pour ceux qui sont rest\u00e9s vivre \u00e0 une encablure de la maison. Quelque chose, dans cette phrase inaugurale, me rebute au point de me tenter de ne pas poursuivre la lecture. Je pourrais adresser exactement la m\u00eame remarque \u00e0 l\u2019une de mes phrases : \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s que, dans mon cas, j\u2019aurais la possibilit\u00e9 de la couper, de la jeter, de la reprendre jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle co\u00efncide avec ma n\u00e9cessit\u00e9. Ici, j\u2019ai le sentiment qu\u2019on lui a donn\u00e9 un r\u00f4le de vitrine : phrase-sympt\u00f4me, phrase-programme, cens\u00e9e prouver d\u2019embl\u00e9e ce que le livre sait faire. Or c\u2019est justement ce \u00ab savoir faire \u00bb qui m\u2019ennuie : la phrase tient debout, elle est ma\u00eetris\u00e9e, elle accroche un lieu, une m\u00e9moire, une mythologie familiale, mais je la sens occup\u00e9e \u00e0 se montrer au travail. J\u2019y vois une d\u00e9monstration de force syntaxique dont, chez moi, j\u2019aurais honte. Ma r\u00e9action est d\u2019abord \u00e9pidermique : je r\u00e9siste, je n\u2019ai pas envie d\u2019entrer dans un roman qui commence par se regarder \u00e9crire. Ensuite je me raisonne : peut-\u00eatre, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une ouverture, les centaines de pages suivantes serviront-elles justement \u00e0 resserrer, \u00e0 faire plus bref, plus net, plus impitoyable. Je feuillette, je vais \u00e0 la fin du volume, sans trouver de garantie. Alors je me demande si ce n\u2019est pas moi qui suis en cause, \u00e9puis\u00e9 par mon propre travail de r\u00e9\u00e9criture, sans r\u00e9serve d\u2019indulgence pour ce genre de d\u00e9ploiement. Peut-\u00eatre n\u2019est-ce qu\u2019un effet de miroir. Je n\u2019ai ni le temps ni l\u2019envie, aujourd\u2019hui, d\u2019\u00e9lucider tout cela. Je repose le livre pour plus tard et je retourne \u00e0 mes moutons : mes phrases, avec cette id\u00e9e tenace que ce que je refuse chez l\u2019autre, je dois \u00eatre pr\u00eat \u00e0 le couper chez moi. * ajout le 29 nov. 2025* ce qui s'oppose n'a rien \u00e0 voir avec l'homme, mais avec les histoires que l'on raconte sur, qu'il se raconte. Histoires que peut-\u00eatre l'auteur de ce billet prend de plus en plus en grippe. Une r\u00e9alit\u00e9, mais laquelle ? disparaissant dans le flux incessant de ces histoires parall\u00e8les. ",
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"title": "Contre l'admiration",
"date_published": "2025-11-17T08:25:20Z",
"date_modified": "2025-11-17T08:25:20Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
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Je relisais un de mes vieux textes et j\u2019ai eu honte. Pas la honte modeste de l\u2019artisan. La honte rageuse de l\u2019enfant qui tr\u00e9pigne. Lui a le jouet, pas moi. Lui, c\u2019est Pierre Michon. Son texte est un coup de poing. Le mien est une caresse tremblotante de puceau.<\/p>\n
J\u2019ai longtemps cru que mon probl\u00e8me \u00e9tait l\u2019admiration. Je me trompais. Mon probl\u00e8me est de refuser de voir le sang et les larmes s\u00e9ch\u00e9s sur la page de l\u2019autre.<\/p>\n
Je parcours ( fi\u00e9vreusement ) « Hoplite » et je vois le r\u00e9sultat : la locomotive-monstre, la grue \u00e0 eau qui devient accouplement cosmique. C\u2019est sublime. Et c\u2019est un leurre. Car ce que j\u2019admire, c\u2019est le produit fini. Ce que je refuse de voir, c\u2019est le prix.<\/p>\n
Premier prix : la dur\u00e9e. Avoir laiss\u00e9 cette nuit quelconque \u2013 une nuit de gare, une nuit de jeune homme \u2013 mac\u00e9rer dans les limbes de la m\u00e9moire pendant des d\u00e9cennies, jusqu\u2019\u00e0 ce que chaque d\u00e9tail anodin (la suie, le tchouk-tchouk des soupapes, l\u2019odeur de la serpilli\u00e8re) devienne un organe vital du mythe. Michon n\u2019a pas \u00e9crit « Hoplite » \u00e0 vingt-six ans. Il a laiss\u00e9 le temps transformer l\u2019\u00e9v\u00e9nement en or litt\u00e9raire. J\u2019ai, moi, la patience d\u2019un moucheron ; j\u2019\u00e9cris sur l\u2019instant, je veux la transmutation imm\u00e9diate, sans la longue alchimie de l\u2019oubli et de la r\u00e9miniscence.<\/p>\n
Deuxi\u00e8me prix : la cruaut\u00e9. Une froideur de chirurgien. Michon a offert son jeune moi lyrique et m\u00e9galo en p\u00e2ture. Il a transform\u00e9 sa propre com\u00e9die en trag\u00e9die. J\u2019ai, moi, une peur panique du ridicule. Je pr\u00e9f\u00e8re la p\u00e2leur contr\u00f4l\u00e9e \u00e0 la rougeur de l\u2019effusion.<\/p>\n
Troisi\u00e8me prix : renoncer \u00e0 fuir. Michon, dans le train, fuyait l\u2019arm\u00e9e, mais il courait vers sa vocation. Moi, je me r\u00e9fugie dans la lecture des ma\u00eetres pour fuir l\u2019\u00e9cran vide. Je collectionne les grues \u00e0 eau des autres pour ne pas avoir \u00e0 construire la mienne.<\/p>\n
Quatri\u00e8me prix : la solitude. Accepter de devenir un monstre d\u2019\u00e9go\u00efsme, de laisser le monde r\u00e9el \u2013 les amours, les amiti\u00e9s, les devoirs \u2013 passer au second plan, parce qu\u2019une image, une musique de phrase, exige toute la place. Michon a construit une cath\u00e9drale dans sa t\u00eate. Je campe dans un abri de jardin bien rang\u00e9, de peur que la d\u00e9mesure ne d\u00e9range le voisinage.<\/p>\n
Ce qui me navre, ce n\u2019est pas la sup\u00e9riorit\u00e9 de Michon. C\u2019est mon inf\u00e9riorit\u00e9 de volont\u00e9. Lui a affront\u00e9 le chaos. Moi, je me contente de remous dans une flaque d\u2019eau.<\/p>\n
Alors, non, cet article ne cherche pas l\u2019empathie du lecteur . C\u2019est un constat d\u2019\u00e9chec assum\u00e9. Une charge que je porte contre moi-m\u00eame et, peut-\u00eatre, contre tous ceux qui, comme moi, se bercent d\u2019admiration pour mieux \u00e9viter le combat.<\/p>\n
La vraie le\u00e7on de « Hoplite » n\u2019est pas « comment \u00e9crire bien ». C\u2019est « ce que cela co\u00fbte d\u2019\u00e9crire vrai ».<\/p>\n
Et la question qui reste n\u2019est plus « Suis-je capable ? ». La question est : « Suis-je pr\u00eat \u00e0 payer ? »<\/p>\n
En \u00e9crivant ces lignes, j\u2019ai pos\u00e9 une minuscule pi\u00e8ce sur le comptoir. C\u2019est une pi\u00e8ce de cuivre, pas d\u2019or. Mais c\u2019est un d\u00e9but. La grue \u00e0 eau n\u2019attend pas. Pas plus que \"la bonne fille en chaleur\" qu’incarne la locomotive \u00e0 vapeur : elle hal\u00e8te dans la nuit de chacun. Il ne tient qu\u2019\u00e0 nous d\u2019entendre son souffle et d\u2019oser, enfin, y r\u00e9pondre.<\/p>\n
\n« Hoplite ». Le titre n’est pas un hasard. C’est l’image de l’\u00e9crivain comme artisan disciplin\u00e9, anonyme dans la foule des auteurs, engag\u00e9 dans un combat de longue haleine pour tenir sa place dans la grande phalange de la litt\u00e9rature.<\/p>\n
Plut\u00f4t que d’admirer, il s’agit de revenir sur la m\u00eame ligne de front, de regarder \u00e0 gauche, \u00e0 droite, et de respecter.<\/small><\/p>\n<\/blockquote>",
"content_text": " Je relisais un de mes vieux textes et j\u2019ai eu honte. Pas la honte modeste de l\u2019artisan. La honte rageuse de l\u2019enfant qui tr\u00e9pigne. Lui a le jouet, pas moi. Lui, c\u2019est Pierre Michon. Son texte est un coup de poing. Le mien est une caresse tremblotante de puceau. J\u2019ai longtemps cru que mon probl\u00e8me \u00e9tait l\u2019admiration. Je me trompais. Mon probl\u00e8me est de refuser de voir le sang et les larmes s\u00e9ch\u00e9s sur la page de l\u2019autre. Je parcours ( fi\u00e9vreusement ) \u00ab Hoplite \u00bb et je vois le r\u00e9sultat : la locomotive-monstre, la grue \u00e0 eau qui devient accouplement cosmique. C\u2019est sublime. Et c\u2019est un leurre. Car ce que j\u2019admire, c\u2019est le produit fini. Ce que je refuse de voir, c\u2019est le prix. Premier prix : la dur\u00e9e. Avoir laiss\u00e9 cette nuit quelconque \u2013 une nuit de gare, une nuit de jeune homme \u2013 mac\u00e9rer dans les limbes de la m\u00e9moire pendant des d\u00e9cennies, jusqu\u2019\u00e0 ce que chaque d\u00e9tail anodin (la suie, le tchouk-tchouk des soupapes, l\u2019odeur de la serpilli\u00e8re) devienne un organe vital du mythe. Michon n\u2019a pas \u00e9crit \u00ab Hoplite \u00bb \u00e0 vingt-six ans. Il a laiss\u00e9 le temps transformer l\u2019\u00e9v\u00e9nement en or litt\u00e9raire. J\u2019ai, moi, la patience d\u2019un moucheron ; j\u2019\u00e9cris sur l\u2019instant, je veux la transmutation imm\u00e9diate, sans la longue alchimie de l\u2019oubli et de la r\u00e9miniscence. Deuxi\u00e8me prix : la cruaut\u00e9. Une froideur de chirurgien. Michon a offert son jeune moi lyrique et m\u00e9galo en p\u00e2ture. Il a transform\u00e9 sa propre com\u00e9die en trag\u00e9die. J\u2019ai, moi, une peur panique du ridicule. Je pr\u00e9f\u00e8re la p\u00e2leur contr\u00f4l\u00e9e \u00e0 la rougeur de l\u2019effusion. Troisi\u00e8me prix : renoncer \u00e0 fuir. Michon, dans le train, fuyait l\u2019arm\u00e9e, mais il courait vers sa vocation. Moi, je me r\u00e9fugie dans la lecture des ma\u00eetres pour fuir l\u2019\u00e9cran vide. Je collectionne les grues \u00e0 eau des autres pour ne pas avoir \u00e0 construire la mienne. Quatri\u00e8me prix : la solitude. Accepter de devenir un monstre d\u2019\u00e9go\u00efsme, de laisser le monde r\u00e9el \u2013 les amours, les amiti\u00e9s, les devoirs \u2013 passer au second plan, parce qu\u2019une image, une musique de phrase, exige toute la place. Michon a construit une cath\u00e9drale dans sa t\u00eate. Je campe dans un abri de jardin bien rang\u00e9, de peur que la d\u00e9mesure ne d\u00e9range le voisinage. Ce qui me navre, ce n\u2019est pas la sup\u00e9riorit\u00e9 de Michon. C\u2019est mon inf\u00e9riorit\u00e9 de volont\u00e9. Lui a affront\u00e9 le chaos. Moi, je me contente de remous dans une flaque d\u2019eau. Alors, non, cet article ne cherche pas l\u2019empathie du lecteur . C\u2019est un constat d\u2019\u00e9chec assum\u00e9. Une charge que je porte contre moi-m\u00eame et, peut-\u00eatre, contre tous ceux qui, comme moi, se bercent d\u2019admiration pour mieux \u00e9viter le combat. La vraie le\u00e7on de \u00ab Hoplite \u00bb n\u2019est pas \u00ab comment \u00e9crire bien \u00bb. C\u2019est \u00ab ce que cela co\u00fbte d\u2019\u00e9crire vrai \u00bb. Et la question qui reste n\u2019est plus \u00ab Suis-je capable ? \u00bb. La question est : \u00ab Suis-je pr\u00eat \u00e0 payer ? \u00bb En \u00e9crivant ces lignes, j\u2019ai pos\u00e9 une minuscule pi\u00e8ce sur le comptoir. C\u2019est une pi\u00e8ce de cuivre, pas d\u2019or. Mais c\u2019est un d\u00e9but. La grue \u00e0 eau n\u2019attend pas. Pas plus que \"la bonne fille en chaleur\" qu'incarne la locomotive \u00e0 vapeur: elle hal\u00e8te dans la nuit de chacun. Il ne tient qu\u2019\u00e0 nous d\u2019entendre son souffle et d\u2019oser, enfin, y r\u00e9pondre. > \u00ab Hoplite \u00bb. Le titre n'est pas un hasard. C'est l'image de l'\u00e9crivain comme artisan disciplin\u00e9, anonyme dans la foule des auteurs, engag\u00e9 dans un combat de longue haleine pour tenir sa place dans la grande phalange de la litt\u00e9rature. > > Plut\u00f4t que d'admirer, il s'agit de revenir sur la m\u00eame ligne de front, de regarder \u00e0 gauche, \u00e0 droite, et de respecter. ",
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"title": "Le Chiffon et la Bu\u00e9e",
"date_published": "2025-11-14T07:18:17Z",
"date_modified": "2025-11-14T07:18:17Z",
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Ou La petite musique de la transcendance perdue<\/em><\/p>\nIl y a dans l\u2019obstination humaniste une hubris malodorante et probablement grotesque, une ventosit\u00e9 de l’\u00e2me du m\u00eame tonneau que la d\u00e9mesure de la grenouille de la fable s\u2019enflant pour \u00e9galer le b\u0153uf — le b\u0153uf \u00e9tant, pour l\u2019humaniste forcen\u00e9, Dieu lui-m\u00eame, ce grand Souverain Oint. Pour ce genre de cagot psychopathe, nul ne saurait pr\u00e9tendre \u00e0 sa hauteur ; le seul qui lui inspire encore quelque doute n\u2019est autre que le Cr\u00e9ateur, le seul qu\u2019il imagine \u00eatre son enny. Ils se proclament, bien s\u00fbr, ath\u00e9es \u00e0 tout crin, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce reniement hargneux, dans ce recours d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 au mot m\u00eame qui le nie, que se trahit leur lien ombilical \u00e0 cet Ennemi Surnaturel. \u00c9ternelle histoire de la Chute, dans un univers jud\u00e9o-chr\u00e9tien,faut-il encore le pr\u00e9ciser ? \nAu royaume de la d\u00e9mesure r\u00e8gnent d\u00e9sormais la platitude, la banalit\u00e9, l\u2019ennui, et ce sentimentalisme \u00e0 l\u2019eau de rose, simple produit de l\u2019enfarcissement m\u00e9diatique, qui gave les consciences de spots publicitaires de plus en plus affligeants \u2013 un foie gras de l\u2019\u00e2me sans foi authentique \u2013, le tout d\u00e9vers\u00e9 \u00e0 parts \u00e9gales dans des s\u00e9ries d\u00e9f\u00e9qu\u00e9es par les plateformes de streaming, sur lesquelles le peuple vient tenter de s\u00e9cher ses turpitudes, voire les oublier pour se repa\u00eetre de celles de h\u00e9ros ou d\u2019h\u00e9ro\u00efnes en carton bouilli, toutes aussi chiantes que celles de n\u2019importe qui d\u2019autre, formant un gouffre de fadaises truff\u00e9 de sornettes. Dans ce paysage \u00e9puis\u00e9, seul un monde vid\u00e9 de Dieu peut engendrer cette race d\u2019humanistes hyst\u00e9riques, juch\u00e9s sur le strapontin de leur petite vertu pour vomir sur la foule qu\u2019ils baptisent \"la masse\", une denr\u00e9e fade, un boudin noir social dont ils se repaissent faute de pain b\u00e9ni.\nLeur propension ( \u00e0 ces gourous de pacotille ) \u00e0 ouvrir des chapelles rel\u00e8ve de l\u2019ubuesque : ils infligent aux autres ce qu\u2019ils reprocheraient \u00e0 un Dieu — ce moulin \u00e0 paroles qu\u2019ils actionnent sans rel\u00e2che, ces piailleries absconses destin\u00e9es \u00e0 embrouiller les chapons les plus t\u00e9m\u00e9raires. M\u00eame un Dieu n\u2019aurait pas cette patience ; m\u00eame un Dieu — si j\u2019ose cet anthropomorphisme de bas \u00e9tage — ne gaspillerait pas son souffle \u00e0 ce point, lui qui doit g\u00e9rer le Grand Livre des Raisons , Myst\u00e8res et Autres imb\u00e9cillit\u00e9s de l\u2019univers<\/em>. \nPour saisir l\u2019\u0153uvre inepte de la s\u00e9cularisation, imaginez une bu\u00e9e sur une vitre — cette bu\u00e9e, c\u2019est leur Dieu, ou quiconque qu’ils d\u00e9sireraient placez au-del\u00e0 de la fiente. La s\u00e9cularisation est le chiffon dont use l\u2019humaniste pour d\u00e9diviniser<\/em> la surface cherchant la transparence plus que l’extase ou la transe. Il croit y gagner en clart\u00e9, mais cette clart\u00e9 n\u2019est que le reflet de son propre regard. Rien \u00e0 voir avec la vision br\u00fblante d\u2019une Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Avila, pour qui la bu\u00e9e se fait caresse, pr\u00e9sence, capable de lui insuffler des transports spirituels, et autres. \nOr, cette com\u00e9die sinistre dans notre \u00e9poque —comme d’autres ont eu les leurs : Conrad, C\u00e9line, Melville, Balzac — a ses cartographes. Deux \u00e9crivains, deux visions cauchemardesques qui, mieux que tous les discours, dessinent les contours de notre enfer : Dantec et ses Racines du mal<\/em> d\u2019un c\u00f4t\u00e9, Bola\u00f1o et son 2666<\/em> de l\u2019autre. \nLes Racines du mal<\/strong> explorent les cons\u00e9quences d\u2019un monde qui a perdu le sacr\u00e9. Le mal y r\u00e9appara\u00eet non comme une simple pathologie, mais sous sa forme religieuse la plus archa\u00efque et terrifiante. Le roman sugg\u00e8re ceci : en chassant Dieu, l\u2019humanisme s\u00e9culier n\u2019a pas supprim\u00e9 le Diable ; il lui a simplement rouvert la porte, sous une forme plus d\u00e9moniaque encore. L\u2019humanisme se voit ainsi d\u00e9fi\u00e9 par les racines th\u00e9ologiques du mal qu\u2019il croyait avoir transcend\u00e9es.\n2666<\/strong>, quant \u00e0 lui, incarne l\u2019aboutissement tragique d\u2019un monde enti\u00e8rement s\u00e9cularis\u00e9. Le mal y a perdu toute dimension m\u00e9taphysique ; il est syst\u00e9mique, bureaucratique, humain, trop humain, une merdificatrice machine. C\u2019est le monde que l\u2019humanisme a engendr\u00e9 : un monde sans Dieu. Le constat est sans appel. Bola\u00f1o nous confronte \u00e0 cette question : un humanisme ayant \u00e9vacu\u00e9 le sacr\u00e9 peut-il encore contenir la barbarie ? La r\u00e9ponse semble n\u00e9gative. L\u2019humanisme est mis en \u00e9chec par sa propre cr\u00e9ation.\nAinsi, l\u2019humaniste, ce dieu manqu\u00e9, se retrouve le gardien d\u2019un monde qu\u2019il a vid\u00e9 de toute pr\u00e9sence, \u00e0 l\u2019exception de la sienne, omnipr\u00e9sente et geignarde. Il a chass\u00e9 le grand Myst\u00e8re et ne r\u00e8gne plus que sur un champ de ruines bruyantes, dans l\u2019attente vaine que son propre reflet dans une vitre aseptis\u00e9e daigne enfin lui sourire. Le Mal lui-m\u00eame, jadis aventure transcendante, n\u2019est plus qu\u2019une bureaucratie ; le Bien, une publicit\u00e9. Tout est devenu \u00e9galement banal, \u00e9galement \u00e9puis\u00e9. L\u2019ennui est la seule mesure qui reste. <\/p>",
"content_text": " Ou *La petite musique de la transcendance perdue* Il y a dans l\u2019obstination humaniste une hubris malodorante et probablement grotesque, une ventosit\u00e9 de l'\u00e2me du m\u00eame tonneau que la d\u00e9mesure de la grenouille de la fable s\u2019enflant pour \u00e9galer le b\u0153uf \u2014 le b\u0153uf \u00e9tant, pour l\u2019humaniste forcen\u00e9, Dieu lui-m\u00eame, ce grand Souverain Oint. Pour ce genre de cagot psychopathe, nul ne saurait pr\u00e9tendre \u00e0 sa hauteur ; le seul qui lui inspire encore quelque doute n\u2019est autre que le Cr\u00e9ateur, le seul qu\u2019il imagine \u00eatre son enny. Ils se proclament, bien s\u00fbr, ath\u00e9es \u00e0 tout crin, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce reniement hargneux, dans ce recours d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 au mot m\u00eame qui le nie, que se trahit leur lien ombilical \u00e0 cet Ennemi Surnaturel. \u00c9ternelle histoire de la Chute, dans un univers jud\u00e9o-chr\u00e9tien,faut-il encore le pr\u00e9ciser? Au royaume de la d\u00e9mesure r\u00e8gnent d\u00e9sormais la platitude, la banalit\u00e9, l\u2019ennui, et ce sentimentalisme \u00e0 l\u2019eau de rose, simple produit de l\u2019enfarcissement m\u00e9diatique, qui gave les consciences de spots publicitaires de plus en plus affligeants \u2013 un foie gras de l\u2019\u00e2me sans foi authentique \u2013, le tout d\u00e9vers\u00e9 \u00e0 parts \u00e9gales dans des s\u00e9ries d\u00e9f\u00e9qu\u00e9es par les plateformes de streaming, sur lesquelles le peuple vient tenter de s\u00e9cher ses turpitudes, voire les oublier pour se repa\u00eetre de celles de h\u00e9ros ou d\u2019h\u00e9ro\u00efnes en carton bouilli, toutes aussi chiantes que celles de n\u2019importe qui d\u2019autre, formant un gouffre de fadaises truff\u00e9 de sornettes. Dans ce paysage \u00e9puis\u00e9, seul un monde vid\u00e9 de Dieu peut engendrer cette race d\u2019humanistes hyst\u00e9riques, juch\u00e9s sur le strapontin de leur petite vertu pour vomir sur la foule qu\u2019ils baptisent \"la masse\", une denr\u00e9e fade, un boudin noir social dont ils se repaissent faute de pain b\u00e9ni. Leur propension ( \u00e0 ces gourous de pacotille ) \u00e0 ouvrir des chapelles rel\u00e8ve de l\u2019ubuesque : ils infligent aux autres ce qu\u2019ils reprocheraient \u00e0 un Dieu \u2014 ce moulin \u00e0 paroles qu\u2019ils actionnent sans rel\u00e2che, ces piailleries absconses destin\u00e9es \u00e0 embrouiller les chapons les plus t\u00e9m\u00e9raires. M\u00eame un Dieu n\u2019aurait pas cette patience ; m\u00eame un Dieu \u2014 si j\u2019ose cet anthropomorphisme de bas \u00e9tage \u2014 ne gaspillerait pas son souffle \u00e0 ce point, lui qui doit g\u00e9rer * le Grand Livre des Raisons , Myst\u00e8res et Autres imb\u00e9cillit\u00e9s de l\u2019univers*. Pour saisir l\u2019\u0153uvre inepte de la s\u00e9cularisation, imaginez une bu\u00e9e sur une vitre \u2014 cette bu\u00e9e, c\u2019est leur Dieu, ou quiconque qu'ils d\u00e9sireraient placez au-del\u00e0 de la fiente. La s\u00e9cularisation est le chiffon dont use l\u2019humaniste pour *d\u00e9diviniser* la surface cherchant la transparence plus que l'extase ou la transe. Il croit y gagner en clart\u00e9, mais cette clart\u00e9 n\u2019est que le reflet de son propre regard. Rien \u00e0 voir avec la vision br\u00fblante d\u2019une Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Avila, pour qui la bu\u00e9e se fait caresse, pr\u00e9sence, capable de lui insuffler des transports spirituels, et autres. Or, cette com\u00e9die sinistre dans notre \u00e9poque \u2014comme d'autres ont eu les leurs : Conrad, C\u00e9line, Melville, Balzac \u2014 a ses cartographes. Deux \u00e9crivains, deux visions cauchemardesques qui, mieux que tous les discours, dessinent les contours de notre enfer : Dantec et ses *Racines du mal* d\u2019un c\u00f4t\u00e9, Bola\u00f1o et son *2666* de l\u2019autre. **Les Racines du mal** explorent les cons\u00e9quences d\u2019un monde qui a perdu le sacr\u00e9. Le mal y r\u00e9appara\u00eet non comme une simple pathologie, mais sous sa forme religieuse la plus archa\u00efque et terrifiante. Le roman sugg\u00e8re ceci : en chassant Dieu, l\u2019humanisme s\u00e9culier n\u2019a pas supprim\u00e9 le Diable ; il lui a simplement rouvert la porte, sous une forme plus d\u00e9moniaque encore. L\u2019humanisme se voit ainsi d\u00e9fi\u00e9 par les racines th\u00e9ologiques du mal qu\u2019il croyait avoir transcend\u00e9es. **2666**, quant \u00e0 lui, incarne l\u2019aboutissement tragique d\u2019un monde enti\u00e8rement s\u00e9cularis\u00e9. Le mal y a perdu toute dimension m\u00e9taphysique ; il est syst\u00e9mique, bureaucratique, humain, trop humain, une merdificatrice machine. C\u2019est le monde que l\u2019humanisme a engendr\u00e9 : un monde sans Dieu. Le constat est sans appel. Bola\u00f1o nous confronte \u00e0 cette question : un humanisme ayant \u00e9vacu\u00e9 le sacr\u00e9 peut-il encore contenir la barbarie ? La r\u00e9ponse semble n\u00e9gative. L\u2019humanisme est mis en \u00e9chec par sa propre cr\u00e9ation. Ainsi, l\u2019humaniste, ce dieu manqu\u00e9, se retrouve le gardien d\u2019un monde qu\u2019il a vid\u00e9 de toute pr\u00e9sence, \u00e0 l\u2019exception de la sienne, omnipr\u00e9sente et geignarde. Il a chass\u00e9 le grand Myst\u00e8re et ne r\u00e8gne plus que sur un champ de ruines bruyantes, dans l\u2019attente vaine que son propre reflet dans une vitre aseptis\u00e9e daigne enfin lui sourire. Le Mal lui-m\u00eame, jadis aventure transcendante, n\u2019est plus qu\u2019une bureaucratie ; le Bien, une publicit\u00e9. Tout est devenu \u00e9galement banal, \u00e9galement \u00e9puis\u00e9. L\u2019ennui est la seule mesure qui reste. ",
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"title": "Lire La M\u00e9canique des femmes aujourd\u2019hui",
"date_published": "2025-10-26T06:44:44Z",
"date_modified": "2025-10-26T06:44:44Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": "J\u2019ai appris, avec l\u2019\u00e2ge, que certains livres ne se lisent pas seulement avec les yeux mais avec la pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019on se trouve. La lumi\u00e8re, la chaise, le t\u00e9l\u00e9phone en veille, le bruit de la rue. {La M\u00e9canique des femmes} appartient \u00e0 cette cat\u00e9gorie-l\u00e0 : on ne l\u2019ouvre pas innocemment, et l\u2019\u00e9poque, qui a d\u00e9plac\u00e9 la censure du dehors vers le dedans, vient s\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de vous au moment o\u00f9 vous tournez la premi\u00e8re page. On ne vous interdit rien ; on vous observe lire. La surveillance est incorpor\u00e9e, presque courtoise. Elle ne confisque pas le livre, elle ajuste votre respiration. Tr\u00e8s t\u00f4t d\u2019ailleurs, le texte se cabre par une r\u00e9plique nue, sans glose : — Tu ne penses jamais \u00e0 la mort ?<\/quote> Ce n\u2019est pas une th\u00e8se, c\u2019est une voix. Elle sid\u00e8re, puis installe le r\u00e9gime de lecture : on n\u2019est pas seul avec un « il », il y a d\u2019autres timbres dans la pi\u00e8ce.<\/p>\nOn dit volontiers que le texte « objectifie » les femmes. Il y a de quoi. Le regard y est frontal, parfois cruel, et les corps sont d\u00e9crits comme des surfaces de contact — ce qui, pour une lecture solitaire, active aussit\u00f4t le tribunal intime. Mais le livre ne se laisse pas r\u00e9sumer \u00e0 cette seule accusation. Il avance par fragments, en d\u00e9rapages de voix, et ce montage fissure la souverainet\u00e9 du « je ». \u00c0 mesure qu\u2019on progresse, l\u2019instance qui parle se trouble : confessions qui se contredisent, souvenirs sans preuves, phrases ramass\u00e9es au couteau dans des bars, des chambres anonymes, des parkings d\u2019apr\u00e8s-minuit. La question cesse d\u2019\u00eatre « que dit-il des femmes ? » pour devenir « qui parle, ici, et \u00e0 quel titre ? ». C\u2019est le premier d\u00e9placement n\u00e9cessaire aujourd\u2019hui : lire non pas un dogme<\/strong>, mais un dispositif<\/strong>.<\/p>\nCe dispositif se voit dans l\u2019{inventaire} — cette fa\u00e7on de nommer, d\u2019aligner, de classer. L\u2019\u00e9num\u00e9ration donne l\u2019illusion d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 sans artifice, mais c\u2019est une mise en coupe du r\u00e9el : — Crapaud encul\u00e9, vieille salope, perte blanche, pipi, bite\u2026 (\u2026) Autour de nous, la chambre est une enveloppe f\u0153tale.<\/quote> Nommer, ici, c\u2019est cadrer. Et cadrer, c\u2019est d\u00e9cider de ce qui entre et de ce qui sort du champ (on peut convoquer Mulvey sans slogan : qui<\/em> cadre, pour qui<\/em>, avec quel pouvoir d\u2019identification<\/em>).<\/p>\nL\u2019indignation pure — utile, morale, parfois n\u00e9cessaire — rate pourtant quelque chose si elle s\u2019arr\u00eate \u00e0 la coupe. Car le montage laisse passer des voix f\u00e9minines<\/strong>. Elles ne sont ni sages ni p\u00e9dagogiques. Elles sont triviales, insolentes, vulgaires parfois ; elles racontent la fatigue, la faim, la jouissance comme on parle d\u2019une heure perdue sur le p\u00e9riph\u00e9rique. — Je ne suis pourtant pas tr\u00e8s belle, mais les hommes me choisissent plus souvent que d\u2019autres que je trouve dix fois mieux que moi.<\/quote> Pas « la Femme » majuscule : une \u00e9conomie concr\u00e8te des regards, dite \u00e0 la premi\u00e8re personne. (Cixous peut aider \u00e0 penser ce surgissement : des paroles f\u00e9minines apparaissent dans<\/em> un cadre tenu par un homme et d\u00e9placent les places sans effacer l\u2019architecture.)<\/p>\nOn me dira que c\u2019est encore l\u2019homme qui cadre, que c\u2019est lui qui choisit la coupe, la focale, la phrase finale. C\u2019est exact. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que le second d\u00e9placement, celui de notre \u00e9poque, op\u00e8re : qui tient la lecture<\/strong> ? Dans un club, sur une sc\u00e8ne, quand des actrices disent ces fragments et les poussent jusque dans la respiration, le livre bascule. Le texte ne change pas d\u2019un mot ; c\u2019est la prise en charge<\/strong> qui se d\u00e9place. Les m\u00eames phrases, prononc\u00e9es par une femme, cessent d\u2019\u00eatre un inventaire du regard masculin pour devenir une sc\u00e8ne de r\u00e9appropriation<\/strong> : un « on m\u2019a dite » retourn\u00e9 en « je me dis ». La page n\u2019excuse rien ; elle d\u00e9place<\/strong>. Et ce d\u00e9placement a aujourd\u2019hui plus de sens que n\u2019importe quel label d\u2019acceptabilit\u00e9.<\/p>\nReste la lecture solitaire<\/strong>, la plus risqu\u00e9e, celle qui compte. Elle se fait sans m\u00e9diation, sans contexte institutionnel, sans pr\u00e9face qui rassure. C\u2019est l\u00e0 que travaille la censure int\u00e9rieure : non un b\u00e2illon, mais une suite de scrupules. Est-ce que je peux<\/strong> trouver \u00e7a fort tout en refusant la violence du point de vue ? Est-ce que je dois<\/strong> refermer le livre pour ne pas « cautionner » ? La bonne foi moderne aime les r\u00e9ponses nettes, les colonnes « pour\/contre ». La litt\u00e9rature, pas toujours. Ce livre vous met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve non parce qu\u2019il demande l\u2019adh\u00e9sion, mais parce qu\u2019il oblige \u00e0 tenir deux gestes en m\u00eame temps<\/strong> : reconna\u00eetre l\u2019angle mort du regard et reconna\u00eetre la puissance du document brut. Une phrase-couteau le montre : Excite-toi sur elles tant que tu veux, mais ton foutre est pour moi.<\/quote> Adresse, pouvoir, contrat : le centre de gravit\u00e9 se d\u00e9place — assez pour changer l\u2019\u00e9coute.<\/p>\nIl faut aussi se souvenir d\u2019une autre chose : Calaferte a longtemps \u00e9crit contre la fa\u00e7ade, contre les biens\u00e9ances \u00e9ditoriales. On peut refuser sa mani\u00e8re tout en admettant que sa phrase, lorsqu\u2019elle tranche, vise l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019\u00e9poque colle du vernis. Notre \u00e9poque n\u2019est pas plus morale que celle d\u2019hier ; elle est plus proc\u00e9duri\u00e8re<\/strong>. Elle r\u00e9clame des avertissements, des cadres, des dispositifs d\u2019alerte. Cela peut prot\u00e9ger. Cela peut aussi asphyxier. On ne sortira pas de cette tension en triant les biblioth\u00e8ques \u00e0 coups d\u2019\u00e9tiquettes. On en sort, parfois, en lisant \u00e0 deux niveaux<\/strong> : niveau 1, l\u2019analyse du regard<\/strong> (qui parle, d\u2019o\u00f9, sur qui) ; niveau 2, l\u2019\u00e9coute des phrases<\/strong> qui \u00e9chappent au programme de celui qui parle. Ce double foyer devient \u00e9vident devant un tableau sc\u00e9nique<\/strong> : Elle est courb\u00e9e sur l\u2019escalier de pierre qu\u2019elle lave \u00e0 grandes eaux\u2026 l\u2019homme la regarde fixement\u2026 l\u2019eau de rin\u00e7age est propre.<\/quote> Corps, geste, regard : mat\u00e9riau id\u00e9al pour distinguer ce que le cadre impose et ce que la sc\u00e8ne fait fuir.<\/p>\nJe ne dis pas que cela « suffit ». Je dis que, pour une lectrice d\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e9preuve est peut-\u00eatre ailleurs : non dans l\u2019acceptation ou le rejet, mais dans la ma\u00eetrise de l\u2019oscillation<\/strong>. Lire en sachant que l\u2019injustice de l\u2019angle est r\u00e9elle. Lire en sachant que la phrase, parfois, la traverse et la met \u00e0 nu. On peut se tenir sur cette cr\u00eate. Ce n\u2019est pas confortable. Cela l\u2019est d\u2019autant moins que les r\u00e9seaux demandent des postures compl\u00e8tes, des verdicts de 240 caract\u00e8res. Le livre r\u00e9siste \u00e0 ce format. Il n\u2019offre pas de position stable plus de deux pages d\u2019affil\u00e9e.<\/p>\nAlors, que faire de cette lecture au pr\u00e9sent ? Deux gestes, encore. Le premier : contextualiser sans neutraliser<\/strong>. Rappeler que l\u2019\u00e9criture est un montage, souligner ce qui, dans la forme, fracture l\u2019autorit\u00e9 du narrateur, ouvrir la porte aux r\u00e9pliques f\u00e9minines — sur sc\u00e8ne, en club, dans des contre-essais. Le second : assumer le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate<\/strong>. Accepter d\u2019\u00eatre seule, seul, avec ce livre, et d\u2019entendre ne serait-ce qu\u2019une fois la lampe gr\u00e9siller au-dessus de la page. C\u2019est dans cette solitude que l\u2019on mesure si l\u2019on est somm\u00e9 de se taire par le vieux censeur ext\u00e9rieur (on l\u2019entend encore, il est sonore, dat\u00e9) ou par le nouveau censeur int\u00e9rieur, plus subtil, qui demande : « es-tu s\u00fbre de vouloir penser \u00e7a ? ». La question n\u2019est pas honteuse. Elle est m\u00eame saine. Ce qui serait dommage, c\u2019est qu\u2019elle tienne lieu de r\u00e9ponse.<\/p>\nOn peut, je crois, tenir la note juste<\/strong> : reconna\u00eetre l\u2019asym\u00e9trie du regard et refuser l\u2019objectivation comme horizon ; et, dans le m\u00eame mouvement, lire le livre comme un terrain de voix<\/strong> o\u00f9 des femmes existent, parlent, jurent, transigent, se prot\u00e8gent, se perdent. Quand ces voix passent par des bouches f\u00e9minines — actrices, lectrices publiques, critiques — le texte se reconfigure<\/strong>. Quand elles passent par votre lecture silencieuse, c\u2019est vous qui tenez la balance : vous pesez l\u2019angle, vous pesez la langue, et vous d\u00e9cidez si la phrase a gagn\u00e9 le droit de rester.<\/p>\nIl n\u2019y a pas de m\u00e9thode miracle, seulement des conditions : une pi\u00e8ce, une lampe, du temps, et la volont\u00e9 de ne pas r\u00e9duire le risque \u00e0 un slogan. {La M\u00e9canique des femmes} n\u2019est pas un protocole de bonne conduite. C\u2019est un