{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/chapitre-4-recherches.html", "url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/chapitre-4-recherches.html", "title": "Chapitre 4 — Recherches", "date_published": "2026-02-11T10:34:09Z", "date_modified": "2026-02-11T10:34:27Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Nathan passa le week-end \u00e0 \u00e9viter la question.<\/p>\n

Le samedi, il fit ce qu’il faisait toujours quand son esprit tournait en boucle : il courut. Dix kilom\u00e8tres le long du lac L\u00e9man, sous un ciel bas de f\u00e9vrier qui mena\u00e7ait la neige sans la donner. Le froid mordait les poumons, les jambes br\u00fblaient, et pendant une heure il ne pensa \u00e0 rien d’autre qu’\u00e0 la cadence de sa respiration et au bruit r\u00e9gulier de ses pas sur le gravier du chemin. Mais d\u00e8s qu’il s’arr\u00eata, d\u00e8s qu’il reprit son souffle en regardant les voiliers amarr\u00e9s qui se balan\u00e7aient doucement dans le port de Gen\u00e8ve, le signal revint — cette oscillation dans les donn\u00e9es, cette cadence qui ressemblait \u00e0 une voix.<\/p>\n

Le dimanche, il essaya de lire. Un roman qu’on lui avait recommand\u00e9, quelque chose sur une famille dysfonctionnelle dans le Midwest am\u00e9ricain. Il lut vingt pages sans en retenir un mot, le regard glissant sur les lignes pendant que son esprit rejouait en boucle la sonification d’\u00c9lena. Il finit par refermer le livre et resta assis \u00e0 sa fen\u00eatre, regardant l’immeuble d’en face, les volets ferm\u00e9s, le balcon avec son v\u00e9lo rouill\u00e9.<\/p>\n

Le SMS de son grand-p\u00e8re restait sur son t\u00e9l\u00e9phone, non lu mais pas supprim\u00e9. Chaque fois que Nathan ouvrait l’\u00e9cran, il le voyait, et chaque fois il le refermait sans y r\u00e9pondre. Ce n’\u00e9tait pas de la cruaut\u00e9. C’\u00e9tait de la l\u00e2chet\u00e9. Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas comment expliquer \u00e0 un homme de quatre-vingt-neuf ans qui avait pass\u00e9 sa vie dans les textes anciens que son petit-fils, arm\u00e9 de la plus puissante machine jamais construite, venait peut-\u00eatre de trouver quelque chose qu’il ne comprenait pas.<\/p>\n

Ou peut-\u00eatre rien du tout. Peut-\u00eatre juste du bruit et de la fatigue.<\/p>\n

Le dimanche soir, alors que la nuit tombait sur Saint-Genis-Pouilly et que les lampadaires s’allumaient un par un dans la rue, Nathan ouvrit son ordinateur.<\/p>\n

Il ne savait pas vraiment ce qu’il cherchait. Ou plut\u00f4t, il le savait mais refusait de se l’avouer.<\/p>\n

Il tapa d’abord des mots prudents, techniques, distants : « pattern recognition audio data physics »<\/em>.<\/p>\n

Les r\u00e9sultats l’emmen\u00e8rent vers des articles universitaires sur la sonification en astronomie, en sismologie, en analyse de donn\u00e9es complexes. Rien qu’il ne connaisse d\u00e9j\u00e0. Il affina : « sonification particle physics linguistic structures »<\/em>.<\/p>\n

Moins de r\u00e9sultats. Quelques articles sur des tentatives d’utiliser la reconnaissance vocale pour analyser des signaux cosmiques — le genre de projet marginal publi\u00e9 dans des revues mineures, \u00e0 la fronti\u00e8re entre science et curiosit\u00e9. Rien de concluant. Rien qui ressemble \u00e0 ce qu’\u00c9lena avait trouv\u00e9.<\/p>\n

Il h\u00e9sita, les doigts au-dessus du clavier.<\/p>\n

Puis il tapa : « Hebrew Kabbalah information theory »<\/em>.<\/p>\n

Les r\u00e9sultats chang\u00e8rent de nature. Il quitta le territoire des articles scientifiques pour celui des blogs \u00e9sot\u00e9riques, des forums de discussion, des sites aux designs douteux promettant de r\u00e9v\u00e9ler les \"codes secrets de l’univers\". Nathan grima\u00e7a. C’\u00e9tait exactement le genre de d\u00e9rive qu’il voulait \u00e9viter. Mais il continua \u00e0 cliquer, presque malgr\u00e9 lui, avec le sentiment coupable de l’homme qui traverse la rue pour entrer dans une librairie qu’il a toujours m\u00e9pris\u00e9e.<\/p>\n

Entre les articles franchement d\u00e9lirants (« Les extraterrestres ont transmis l’alphabet h\u00e9bra\u00efque aux Atlantes »), il trouva quelques r\u00e9f\u00e9rences plus s\u00e9rieuses. Un article d’un physicien isra\u00e9lien, publi\u00e9 en 1987 dans une revue de philosophie des sciences, qui comparait les structures combinatoires du Sefer Yetzirah<\/em> — le Livre de la Formation, un texte kabbalistique tr\u00e8s ancien — aux groupes de sym\u00e9trie en physique des particules.<\/p>\n

Nathan ouvrit le PDF. L’article \u00e9tait court, dense, presque timide dans ses conclusions. L’auteur, un certain Professeur David Katz de l’Universit\u00e9 H\u00e9bra\u00efque de J\u00e9rusalem, notait que le Sefer Yetzirah<\/em> d\u00e9crivait la cr\u00e9ation du monde par combinaison de 22 lettres h\u00e9bra\u00efques et 10 nombres (les Sefirot<\/em>). Ces 32 \u00e9l\u00e9ments formaient, selon le texte, les « chemins de sagesse » par lesquels tout l’univers \u00e9tait construit.<\/p>\n

Katz soulignait que cette approche — un petit nombre d’\u00e9l\u00e9ments fondamentaux se combinant selon des r\u00e8gles pr\u00e9cises pour g\u00e9n\u00e9rer la diversit\u00e9 du r\u00e9el — ressemblait structurellement aux th\u00e9ories modernes de la physique des particules. Les quarks et les leptons, les quatre forces fondamentales, les sym\u00e9tries de jauge. Un syst\u00e8me combinatoire minimal g\u00e9n\u00e9rant la complexit\u00e9 maximale.<\/p>\n

« Il serait \u00e9videmment absurde »<\/em>, \u00e9crivait Katz avec une prudence acad\u00e9mique palpable, « de sugg\u00e9rer que les auteurs du Sefer Yetzirah poss\u00e9daient une connaissance anticip\u00e9e de la physique quantique. Mais il n’est peut-\u00eatre pas absurde de sugg\u00e9rer qu’ils ont intuitivement saisi quelque chose de profond sur la nature combinatoire de la r\u00e9alit\u00e9 — une intuition que la science moderne a formalis\u00e9e avec d’autres outils. »<\/em><\/p>\n

Nathan relut le passage trois fois. Ce n’\u00e9tait pas de la mystique de bazar. C’\u00e9tait un argument prudent, mesur\u00e9, formul\u00e9 par quelqu’un qui connaissait visiblement autant la physique que les textes anciens. Et l’id\u00e9e sous-jacente \u00e9tait troublante : et si les kabbalistes avaient t\u00e2tonn\u00e9 vers une v\u00e9rit\u00e9 math\u00e9matique qu’ils ne pouvaient pas formaliser avec les outils de leur \u00e9poque ?<\/p>\n

Il chercha d’autres travaux de Katz. Il n’y en avait pas. Ou plut\u00f4t, il y en avait, mais dans des domaines compl\u00e8tement diff\u00e9rents — physique des plasmas, fusion thermonucl\u00e9aire. L’article de 1987 semblait \u00eatre une parenth\u00e8se unique, une curiosit\u00e9 intellectuelle que Katz avait explor\u00e9e puis abandonn\u00e9e.<\/p>\n

Nathan ferma le PDF et se frotta les yeux. Il \u00e9tait presque minuit. Dehors, Saint-Genis-Pouilly dormait. Il devrait dormir aussi. Il devrait fermer l’ordinateur, aller se coucher, et demain matin retourner au CERN avec l’esprit clair pour continuer les v\u00e9rifications.<\/p>\n

Au lieu de cela, il tapa : « Sefer Yetzirah English translation »<\/em>.<\/p>\n


\n

Le Sefer Yetzirah<\/em> \u00e9tait un texte \u00e9trange. Court — une vingtaine de pages seulement dans la traduction anglaise que Nathan avait trouv\u00e9e — et d’une densit\u00e9 presque opaque. Il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en h\u00e9breu, probablement entre le IIIe et le VIe si\u00e8cle, bien que personne ne soit s\u00fbr ni de la date ni de l’auteur. Certains l’attribuaient \u00e0 Abraham lui-m\u00eame. D’autres \u00e0 des rabbins de l’\u00e9poque talmudique. D’autres encore \u00e0 des communaut\u00e9s gnostiques qui m\u00ealaient juda\u00efsme et philosophie grecque.<\/p>\n

Le texte commen\u00e7ait ainsi :<\/p>\n

« Par trente-deux sentiers merveilleux de sagesse, Yah, l’\u00c9ternel des arm\u00e9es, le Dieu d’Isra\u00ebl, le Dieu vivant et Roi de l’univers, le Dieu tout-puissant, mis\u00e9ricordieux et compatissant, \u00e9lev\u00e9 et sublime, habitant l’\u00e9ternit\u00e9, saint soit Son Nom, a trac\u00e9 et cr\u00e9\u00e9 Son univers sous trois formes : dans l’\u00e9criture, le nombre et la parole. »<\/em><\/p>\n

Trente-deux sentiers : 22 lettres de l’alphabet h\u00e9bra\u00efque plus 10 Sefirot (nombres primordiaux). Et ces trente-deux \u00e9l\u00e9ments suffisaient, selon le texte, pour construire toute la cr\u00e9ation.<\/p>\n

Nathan continua \u00e0 lire, fascin\u00e9 malgr\u00e9 lui par l’\u00e9tranget\u00e9 du langage. Le texte d\u00e9crivait les lettres comme des forces actives, des agents cr\u00e9ateurs. Il les classait en trois groupes : les « lettres m\u00e8res » (Aleph, Mem, Shin), les « lettres doubles » (sept lettres qui avaient deux prononciations), et les « lettres simples » (les douze restantes). Chaque groupe correspondait \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments cosmiques : les saisons, les plan\u00e8tes, les directions de l’espace.<\/p>\n

« Il grava les vingt-deux lettres fondamentales : Il les fixa sur une roue comme un mur avec 231 portes, et Il fit tourner la roue en avant et en arri\u00e8re. »<\/em><\/p>\n

231 portes. Nathan s’arr\u00eata sur ce nombre. Il prit un papier et un stylo et calcula. 22 lettres prises deux \u00e0 deux sans r\u00e9p\u00e9tition : 22 \u00d7 21 \/ 2 = 231. C’\u00e9tait exact. Le Sefer Yetzirah<\/em> d\u00e9crivait toutes les combinaisons possibles de paires de lettres — un syst\u00e8me combinatoire complet.<\/p>\n

Comme un code<\/em>, pensa Nathan. Comme un alphabet g\u00e9n\u00e9tique.<\/em><\/p>\n

Il secoua la t\u00eate. Non. C’\u00e9tait exactement le genre de pens\u00e9e analogique hasardeuse qu’il devait \u00e9viter. On pouvait faire dire n’importe quoi aux vieux textes si on les for\u00e7ait assez, si on projetait dessus des concepts modernes. C’\u00e9tait de la par\u00e9idolie intellectuelle.<\/p>\n

Et pourtant.<\/p>\n

Il relan\u00e7a son logiciel d’analyse et ouvrit les donn\u00e9es du collisionneur. Les \u00e9v\u00e9nements de l’exc\u00e8s — ceux o\u00f9 l’\u00e9nergie manquante \u00e9tait maximale. Il les avait regard\u00e9s cent fois d\u00e9j\u00e0 sous tous les angles possibles : distributions d’\u00e9nergie, de momentum, d’angle. Mais il ne les avait jamais regard\u00e9s sous l’angle combinatoire<\/em>.<\/p>\n

Il \u00e9crivit un script rapide — quelques lignes de Python — pour extraire les patterns de d\u00e9p\u00f4t d’\u00e9nergie dans le calorim\u00e8tre et les coder comme des s\u00e9quences discr\u00e8tes. Chaque cellule du d\u00e9tecteur avec un d\u00e9p\u00f4t d’\u00e9nergie au-dessus d’un certain seuil devenait un symbole. Un alphabet artificiel.<\/p>\n

Il lan\u00e7a le script. Les donn\u00e9es d\u00e9fil\u00e8rent. Des s\u00e9quences apparurent — des cha\u00eenes de symboles correspondant aux collisions. Il les regarda sans vraiment savoir ce qu’il cherchait.<\/p>\n

Puis, presque par jeu, il \u00e9crivit un second script pour compter les paires de symboles. Les combinaisons deux \u00e0 deux. Combien de fois le symbole A apparaissait suivi du symbole B. Combien de fois C suivi de D.<\/p>\n

Le programme tourna pendant quelques secondes, puis afficha un histogramme.<\/p>\n

Nathan se pencha vers l’\u00e9cran.<\/p>\n

La distribution n’\u00e9tait pas uniforme. Ce n’\u00e9tait pas du bruit al\u00e9atoire. Certaines paires de symboles apparaissaient beaucoup plus fr\u00e9quemment que d’autres. Il y avait une structure — faible, brumeuse, mais l\u00e0.<\/p>\n

Il sentit sa bouche devenir s\u00e8che.<\/p>\n

Il modifia le script pour compter non pas toutes les paires possibles, mais seulement les paires distinctes<\/em> — c’est-\u00e0-dire sans compter plusieurs fois la m\u00eame combinaison si elle se r\u00e9p\u00e9tait. Il voulait savoir combien de paires diff\u00e9rentes apparaissaient dans les donn\u00e9es.<\/p>\n

Le chiffre s’afficha : 227.<\/p>\n

Pas 231. Mais proche. Troublant proche.<\/p>\n

Nathan resta immobile, les yeux fix\u00e9s sur l’\u00e9cran. C’\u00e9tait probablement une co\u00efncidence. Le nombre de paires possibles d\u00e9pendait de la fa\u00e7on dont il avait d\u00e9fini son alphabet de symboles, du seuil d’\u00e9nergie qu’il avait choisi, du d\u00e9coupage du d\u00e9tecteur. En jouant avec les param\u00e8tres, on pouvait probablement faire appara\u00eetre n’importe quel nombre.<\/p>\n

Mais 227 \u00e9tait tr\u00e8s proche de 231.<\/p>\n

Il se leva, fit quelques pas dans l’appartement, revint devant l’ordinateur. Ses mains tremblaient l\u00e9g\u00e8rement. Il avait envie d’un caf\u00e9 mais savait que s’il en prenait un maintenant, il ne dormirait pas de la nuit.<\/p>\n

Il se rassit et fixa l’\u00e9cran.<\/p>\n

Ce n’est rien<\/em>, se dit-il. C’est du cherry-picking. C’est exactement le genre de pens\u00e9e magique contre laquelle on nous met en garde depuis la premi\u00e8re ann\u00e9e de fac. Tu cherches un pattern, donc tu en trouves un. Le cerveau humain est c\u00e2bl\u00e9 pour \u00e7a.<\/em><\/p>\n

Mais.<\/p>\n

Il pensa au Sefer Yetzirah<\/em>. Aux 231 portes. Aux lettres comme \u00e9l\u00e9ments combinatoires fondamentaux. \u00c0 l’id\u00e9e folle, impossible, que peut-\u00eatre — peut-\u00eatre<\/em> — les kabbalistes m\u00e9di\u00e9vaux avaient d\u00e9crit quelque chose de r\u00e9el sans savoir ce qu’ils d\u00e9crivaient.<\/p>\n

Il pensa au signal \u00e0 4,1 sigma. \u00c0 l’\u00e9nergie manquante. Aux patterns dans la sonification.<\/p>\n

Il pensa \u00e0 son grand-p\u00e8re, assis dans son bureau de la rue Kageneck, entour\u00e9 de volumes poussi\u00e9reux qui parlaient de mondes cach\u00e9s et de portes entre les r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n

Il ferma l’ordinateur d’un geste brusque.<\/p>\n

Tu d\u00e9railes<\/em>, pensa-t-il. Tu es fatigu\u00e9, stress\u00e9, sous pression. Tu es en train de fabriquer des connexions qui n’existent pas.<\/em><\/p>\n

Il alla se coucher. Resta allong\u00e9 dans le noir, les yeux ouverts, \u00e0 regarder les ombres au plafond projet\u00e9es par les lampadaires de la rue.<\/p>\n

Il s’endormit finalement vers trois heures du matin, et r\u00eava de lettres qui tombaient comme de la neige dans un ciel noir, s’assemblant en combinaisons qu’il ne pouvait pas lire mais qui semblaient vouloir dire quelque chose, quelque chose d’urgent, quelque chose qu’il devait comprendre avant qu’il ne soit trop tard.<\/p>\n


\n

Le lundi matin, il arriva au CERN avec deux heures d’avance sur son shift. Marco n’\u00e9tait pas encore l\u00e0. La salle de contr\u00f4le \u00e9tait vide, baign\u00e9e dans la lumi\u00e8re froide des \u00e9crans en veille.<\/p>\n

Nathan s’installa \u00e0 son poste et ouvrit sa session. Il ne savait pas exactement ce qu’il allait faire. Il voulait juste voir les donn\u00e9es encore une fois. V\u00e9rifier. S’assurer qu’il n’avait pas r\u00eav\u00e9 les 227 paires.<\/p>\n

Il relan\u00e7a son script d’analyse combinatoire. Les chiffres r\u00e9apparurent. 227. Toujours l\u00e0.<\/p>\n

Il essaya de modifier les param\u00e8tres — le seuil d’\u00e9nergie, la taille des cellules du d\u00e9tecteur. Les nombres changeaient, bien s\u00fbr. Mais dans une certaine fen\u00eatre de param\u00e8tres — des param\u00e8tres qui \u00e9taient d’ailleurs physiquement raisonnables —, le nombre de paires distinctes oscillait entre 225 et 231.<\/p>\n

Ce n’\u00e9tait pas une preuve. Ce n’\u00e9tait m\u00eame pas un argument. Mais c’\u00e9tait troublant.<\/p>\n

Il entendit la porte de la salle s’ouvrir. Il se retourna, s’attendant \u00e0 voir Marco.<\/p>\n

C’\u00e9tait \u00c9lena.<\/p>\n

Elle portait le m\u00eame pull noir que mercredi dernier. Ses yeux \u00e9taient cern\u00e9s, ses cheveux attach\u00e9s en un chignon rapide. Elle avait l’air de quelqu’un qui n’avait pas dormi.<\/p>\n

-- Nathan, dit-elle. Il faut qu’on parle.<\/p>\n

Elle s’assit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui sans attendre d’invitation, tira une chaise, et posa son ordinateur portable sur le bureau.<\/p>\n

-- J’ai continu\u00e9 \u00e0 analyser le signal, dit-elle. Et j’ai trouv\u00e9 autre chose.<\/p>\n

Elle ouvrit un fichier. Nathan reconnut imm\u00e9diatement le format — c’\u00e9tait une analyse spectrale, mais plus sophistiqu\u00e9e que celle qu’elle lui avait montr\u00e9e mercredi. Elle avait appliqu\u00e9 des filtres de d\u00e9composition en ondelettes, des transform\u00e9es de Fourier \u00e0 fen\u00eatre glissante.<\/p>\n

-- Regardez les harmoniques, dit-elle en pointant l’\u00e9cran. Elles ne sont pas al\u00e9atoires. Il y a des rapports de fr\u00e9quences pr\u00e9cis. Des intervalles.<\/p>\n

Nathan se pencha. Il voyait ce qu’elle voulait dire. Les pics dans le spectrogramme n’\u00e9taient pas distribu\u00e9s au hasard — certaines fr\u00e9quences apparaissaient dans des rapports simples : 2:1, 3:2, 4:3.<\/p>\n

-- Des rapports harmoniques, dit-il. Comme en musique.<\/p>\n

-- Exactement comme en musique. Ou comme dans une langue tonale. Certaines langues utilisent la hauteur des sons pour distinguer les mots. Le mandarin, le vietnamien, le...<\/p>\n

Elle s’interrompit.<\/p>\n

-- L’h\u00e9breu ancien, termina Nathan malgr\u00e9 lui.<\/p>\n

\u00c9lena le regarda.<\/p>\n

-- Vous avez fait des recherches, dit-elle. Ce n’\u00e9tait pas une question.<\/p>\n

-- Oui.<\/p>\n

-- Et ?<\/p>\n

Nathan h\u00e9sita. Puis il pivota son \u00e9cran vers elle et lui montra son analyse combinatoire. Les 227 paires. Le Sefer Yetzirah<\/em>. Les 231 portes.<\/p>\n

\u00c9lena lut en silence. Son visage ne trahissait rien. Quand elle eut fini, elle resta immobile un long moment, les yeux fix\u00e9s sur l’\u00e9cran.<\/p>\n

-- Votre grand-p\u00e8re, dit-elle enfin. C’est bien Rav Shlomo Goldstein ? Le kabbaliste de Strasbourg ?<\/p>\n

Nathan sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine.<\/p>\n

-- Comment vous savez \u00e7a ?<\/p>\n

-- J’ai lu ses articles. Il a publi\u00e9 dans des revues d’\u00e9tudes juives. Des analyses du Zohar, du Etz Ha\u00efm<\/em>. C’est un sp\u00e9cialiste reconnu de la Kabbale lourianique.<\/p>\n

Nathan ne dit rien.<\/p>\n

-- Il faut que vous lui parliez, dit \u00c9lena.<\/p>\n

-- Non.<\/p>\n

-- Nathan...<\/p>\n

-- Non. On ne va pas transformer un projet de physique exp\u00e9rimentale en consultation mystique. Ce serait ridicule.<\/p>\n

-- Plus ridicule que de trouver 227 paires dans des donn\u00e9es de collisions de particules quand un texte vieux de quinze si\u00e8cles en pr\u00e9dit 231 ?<\/p>\n

-- C’est une co\u00efncidence. Ou un artefact de mon analyse. Ou...<\/p>\n

-- Ou quoi ?<\/p>\n

Nathan se tut. Il n’avait pas de r\u00e9ponse.<\/p>\n

\u00c9lena se leva, alla \u00e0 la fen\u00eatre, regarda dehors. Le soleil se levait sur les Alpes, teignant les sommets de rose et d’or. Le CERN s’\u00e9veillait — des voitures commen\u00e7aient \u00e0 arriver sur le parking, des chercheurs avec leur badge autour du cou, des tasses de caf\u00e9 \u00e0 la main.<\/p>\n

-- J’ai pass\u00e9 le week-end \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, dit-elle sans se retourner. \u00c0 ce qu’on a trouv\u00e9. Et \u00e0 ce que \u00e7a signifie si c’est r\u00e9el.<\/p>\n

-- On ne sait pas si c’est r\u00e9el.<\/p>\n

-- Mais si \u00e7a l’est. Si les dimensions suppl\u00e9mentaires existent. Si on a d\u00e9tect\u00e9 une fuite d’\u00e9nergie vers ces dimensions. Si les patterns qu’on observe correspondent \u00e0 des structures d\u00e9crites dans des textes anciens...<\/p>\n

Elle se retourna vers lui.<\/p>\n

-- Alors on est en train de regarder quelque chose qui relie la physique et la m\u00e9taphysique. Quelque chose qui sugg\u00e8re que l’univers a une structure profonde qui transcende la distinction entre science et spiritualit\u00e9.<\/p>\n

-- Ou on est en train de voir des connexions qui n’existent pas parce qu’on cherche trop fort.<\/p>\n

-- Peut-\u00eatre. Mais Nathan... et si on ne cherchait pas assez fort ? Et si on laissait passer la plus grande d\u00e9couverte de l’histoire de l’humanit\u00e9 parce qu’on avait peur de para\u00eetre ridicules ?<\/p>\n

Elle revint vers lui, s’accroupit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa chaise pour \u00eatre \u00e0 sa hauteur.<\/p>\n

-- Parlez \u00e0 votre grand-p\u00e8re. Pas pour valider quoi que ce soit. Juste pour comprendre ce que disent les textes. Vous \u00eates physicien, vous savez lire les donn\u00e9es. Mais vous ne savez pas lire le Sefer Yetzirah<\/em>. Lui, oui. Utilisez-le comme vous utiliseriez n’importe quel expert dans un domaine que vous ne ma\u00eetrisez pas.<\/p>\n

Nathan la regarda. Ses yeux gris \u00e9taient d’une intensit\u00e9 troublante, comme s’ils voyaient quelque chose en lui qu’il ne voulait pas voir lui-m\u00eame.<\/p>\n

-- Je vais y r\u00e9fl\u00e9chir, dit-il.<\/p>\n

Ce n’\u00e9tait pas un oui. Mais ce n’\u00e9tait pas non plus un non.<\/p>\n

\u00c9lena hocha la t\u00eate, se releva, et prit son ordinateur.<\/p>\n

-- Les donn\u00e9es du run de cette nuit seront pr\u00eates vers midi, dit-elle. On se retrouve ici \u00e0 treize heures pour les analyser ?<\/p>\n

-- D’accord.<\/p>\n

Elle partit. Nathan resta seul dans la salle de contr\u00f4le, regardant son \u00e9cran o\u00f9 les 227 paires clignotaient doucement comme une question sans r\u00e9ponse.<\/p>\n

Il prit son t\u00e9l\u00e9phone. Ouvrit les messages. Regarda le SMS de son grand-p\u00e8re.<\/p>\n

« NATHAN. APPELLE-MOI S’IL TE PLA\u00ceT. TON GRAND-P\u00c8RE QUI T’AIME. »<\/strong><\/p>\n

Ses doigts se d\u00e9plac\u00e8rent au-dessus du clavier. Il commen\u00e7a \u00e0 taper une r\u00e9ponse, s’arr\u00eata, effa\u00e7a, recommen\u00e7a.<\/p>\n

Finalement, il \u00e9crivit :<\/p>\n

« Grand-p\u00e8re. Je peux venir te voir ce week-end ? Nathan. »<\/strong><\/p>\n

Il appuya sur Envoyer avant de pouvoir changer d’avis.<\/p>\n

La r\u00e9ponse arriva moins d’une minute plus tard, en majuscules maladroites :<\/p>\n

« OUI. QUAND TU VEUX. JE T’ATTENDS. »<\/strong><\/p>\n

Nathan posa le t\u00e9l\u00e9phone et ferma les yeux.<\/p>\n

Il ne savait pas ce qu’il venait de d\u00e9cider. Mais il savait que quelque chose venait de changer — une porte s’\u00e9tait entrouverte, qu’il le veuille ou non.<\/p>", "content_text": " Nathan passa le week-end \u00e0 \u00e9viter la question. Le samedi, il fit ce qu'il faisait toujours quand son esprit tournait en boucle : il courut. Dix kilom\u00e8tres le long du lac L\u00e9man, sous un ciel bas de f\u00e9vrier qui mena\u00e7ait la neige sans la donner. Le froid mordait les poumons, les jambes br\u00fblaient, et pendant une heure il ne pensa \u00e0 rien d'autre qu'\u00e0 la cadence de sa respiration et au bruit r\u00e9gulier de ses pas sur le gravier du chemin. Mais d\u00e8s qu'il s'arr\u00eata, d\u00e8s qu'il reprit son souffle en regardant les voiliers amarr\u00e9s qui se balan\u00e7aient doucement dans le port de Gen\u00e8ve, le signal revint \u2014 cette oscillation dans les donn\u00e9es, cette cadence qui ressemblait \u00e0 une voix. Le dimanche, il essaya de lire. Un roman qu'on lui avait recommand\u00e9, quelque chose sur une famille dysfonctionnelle dans le Midwest am\u00e9ricain. Il lut vingt pages sans en retenir un mot, le regard glissant sur les lignes pendant que son esprit rejouait en boucle la sonification d'\u00c9lena. Il finit par refermer le livre et resta assis \u00e0 sa fen\u00eatre, regardant l'immeuble d'en face, les volets ferm\u00e9s, le balcon avec son v\u00e9lo rouill\u00e9. Le SMS de son grand-p\u00e8re restait sur son t\u00e9l\u00e9phone, non lu mais pas supprim\u00e9. Chaque fois que Nathan ouvrait l'\u00e9cran, il le voyait, et chaque fois il le refermait sans y r\u00e9pondre. Ce n'\u00e9tait pas de la cruaut\u00e9. C'\u00e9tait de la l\u00e2chet\u00e9. Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas comment expliquer \u00e0 un homme de quatre-vingt-neuf ans qui avait pass\u00e9 sa vie dans les textes anciens que son petit-fils, arm\u00e9 de la plus puissante machine jamais construite, venait peut-\u00eatre de trouver quelque chose qu'il ne comprenait pas. Ou peut-\u00eatre rien du tout. Peut-\u00eatre juste du bruit et de la fatigue. Le dimanche soir, alors que la nuit tombait sur Saint-Genis-Pouilly et que les lampadaires s'allumaient un par un dans la rue, Nathan ouvrit son ordinateur. Il ne savait pas vraiment ce qu'il cherchait. Ou plut\u00f4t, il le savait mais refusait de se l'avouer. Il tapa d'abord des mots prudents, techniques, distants : *\u00ab pattern recognition audio data physics \u00bb*. Les r\u00e9sultats l'emmen\u00e8rent vers des articles universitaires sur la sonification en astronomie, en sismologie, en analyse de donn\u00e9es complexes. Rien qu'il ne connaisse d\u00e9j\u00e0. Il affina : *\u00ab sonification particle physics linguistic structures \u00bb*. Moins de r\u00e9sultats. Quelques articles sur des tentatives d'utiliser la reconnaissance vocale pour analyser des signaux cosmiques \u2014 le genre de projet marginal publi\u00e9 dans des revues mineures, \u00e0 la fronti\u00e8re entre science et curiosit\u00e9. Rien de concluant. Rien qui ressemble \u00e0 ce qu'\u00c9lena avait trouv\u00e9. Il h\u00e9sita, les doigts au-dessus du clavier. Puis il tapa : *\u00ab Hebrew Kabbalah information theory \u00bb*. Les r\u00e9sultats chang\u00e8rent de nature. Il quitta le territoire des articles scientifiques pour celui des blogs \u00e9sot\u00e9riques, des forums de discussion, des sites aux designs douteux promettant de r\u00e9v\u00e9ler les \"codes secrets de l'univers\". Nathan grima\u00e7a. C'\u00e9tait exactement le genre de d\u00e9rive qu'il voulait \u00e9viter. Mais il continua \u00e0 cliquer, presque malgr\u00e9 lui, avec le sentiment coupable de l'homme qui traverse la rue pour entrer dans une librairie qu'il a toujours m\u00e9pris\u00e9e. Entre les articles franchement d\u00e9lirants (\u00ab Les extraterrestres ont transmis l'alphabet h\u00e9bra\u00efque aux Atlantes \u00bb), il trouva quelques r\u00e9f\u00e9rences plus s\u00e9rieuses. Un article d'un physicien isra\u00e9lien, publi\u00e9 en 1987 dans une revue de philosophie des sciences, qui comparait les structures combinatoires du *Sefer Yetzirah* \u2014 le Livre de la Formation, un texte kabbalistique tr\u00e8s ancien \u2014 aux groupes de sym\u00e9trie en physique des particules. Nathan ouvrit le PDF. L'article \u00e9tait court, dense, presque timide dans ses conclusions. L'auteur, un certain Professeur David Katz de l'Universit\u00e9 H\u00e9bra\u00efque de J\u00e9rusalem, notait que le *Sefer Yetzirah* d\u00e9crivait la cr\u00e9ation du monde par combinaison de 22 lettres h\u00e9bra\u00efques et 10 nombres (les *Sefirot*). Ces 32 \u00e9l\u00e9ments formaient, selon le texte, les \u00ab chemins de sagesse \u00bb par lesquels tout l'univers \u00e9tait construit. Katz soulignait que cette approche \u2014 un petit nombre d'\u00e9l\u00e9ments fondamentaux se combinant selon des r\u00e8gles pr\u00e9cises pour g\u00e9n\u00e9rer la diversit\u00e9 du r\u00e9el \u2014 ressemblait structurellement aux th\u00e9ories modernes de la physique des particules. Les quarks et les leptons, les quatre forces fondamentales, les sym\u00e9tries de jauge. Un syst\u00e8me combinatoire minimal g\u00e9n\u00e9rant la complexit\u00e9 maximale. *\u00ab Il serait \u00e9videmment absurde \u00bb*, \u00e9crivait Katz avec une prudence acad\u00e9mique palpable, *\u00ab de sugg\u00e9rer que les auteurs du Sefer Yetzirah poss\u00e9daient une connaissance anticip\u00e9e de la physique quantique. Mais il n'est peut-\u00eatre pas absurde de sugg\u00e9rer qu'ils ont intuitivement saisi quelque chose de profond sur la nature combinatoire de la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 une intuition que la science moderne a formalis\u00e9e avec d'autres outils. \u00bb* Nathan relut le passage trois fois. Ce n'\u00e9tait pas de la mystique de bazar. C'\u00e9tait un argument prudent, mesur\u00e9, formul\u00e9 par quelqu'un qui connaissait visiblement autant la physique que les textes anciens. Et l'id\u00e9e sous-jacente \u00e9tait troublante : et si les kabbalistes avaient t\u00e2tonn\u00e9 vers une v\u00e9rit\u00e9 math\u00e9matique qu'ils ne pouvaient pas formaliser avec les outils de leur \u00e9poque ? Il chercha d'autres travaux de Katz. Il n'y en avait pas. Ou plut\u00f4t, il y en avait, mais dans des domaines compl\u00e8tement diff\u00e9rents \u2014 physique des plasmas, fusion thermonucl\u00e9aire. L'article de 1987 semblait \u00eatre une parenth\u00e8se unique, une curiosit\u00e9 intellectuelle que Katz avait explor\u00e9e puis abandonn\u00e9e. Nathan ferma le PDF et se frotta les yeux. Il \u00e9tait presque minuit. Dehors, Saint-Genis-Pouilly dormait. Il devrait dormir aussi. Il devrait fermer l'ordinateur, aller se coucher, et demain matin retourner au CERN avec l'esprit clair pour continuer les v\u00e9rifications. Au lieu de cela, il tapa : *\u00ab Sefer Yetzirah English translation \u00bb*. --- Le *Sefer Yetzirah* \u00e9tait un texte \u00e9trange. Court \u2014 une vingtaine de pages seulement dans la traduction anglaise que Nathan avait trouv\u00e9e \u2014 et d'une densit\u00e9 presque opaque. Il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en h\u00e9breu, probablement entre le IIIe et le VIe si\u00e8cle, bien que personne ne soit s\u00fbr ni de la date ni de l'auteur. Certains l'attribuaient \u00e0 Abraham lui-m\u00eame. D'autres \u00e0 des rabbins de l'\u00e9poque talmudique. D'autres encore \u00e0 des communaut\u00e9s gnostiques qui m\u00ealaient juda\u00efsme et philosophie grecque. Le texte commen\u00e7ait ainsi : *\u00ab Par trente-deux sentiers merveilleux de sagesse, Yah, l'\u00c9ternel des arm\u00e9es, le Dieu d'Isra\u00ebl, le Dieu vivant et Roi de l'univers, le Dieu tout-puissant, mis\u00e9ricordieux et compatissant, \u00e9lev\u00e9 et sublime, habitant l'\u00e9ternit\u00e9, saint soit Son Nom, a trac\u00e9 et cr\u00e9\u00e9 Son univers sous trois formes : dans l'\u00e9criture, le nombre et la parole. \u00bb* Trente-deux sentiers : 22 lettres de l'alphabet h\u00e9bra\u00efque plus 10 Sefirot (nombres primordiaux). Et ces trente-deux \u00e9l\u00e9ments suffisaient, selon le texte, pour construire toute la cr\u00e9ation. Nathan continua \u00e0 lire, fascin\u00e9 malgr\u00e9 lui par l'\u00e9tranget\u00e9 du langage. Le texte d\u00e9crivait les lettres comme des forces actives, des agents cr\u00e9ateurs. Il les classait en trois groupes : les \u00ab lettres m\u00e8res \u00bb (Aleph, Mem, Shin), les \u00ab lettres doubles \u00bb (sept lettres qui avaient deux prononciations), et les \u00ab lettres simples \u00bb (les douze restantes). Chaque groupe correspondait \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments cosmiques : les saisons, les plan\u00e8tes, les directions de l'espace. *\u00ab Il grava les vingt-deux lettres fondamentales : Il les fixa sur une roue comme un mur avec 231 portes, et Il fit tourner la roue en avant et en arri\u00e8re. \u00bb* 231 portes. Nathan s'arr\u00eata sur ce nombre. Il prit un papier et un stylo et calcula. 22 lettres prises deux \u00e0 deux sans r\u00e9p\u00e9tition : 22 \u00d7 21 \/ 2 = 231. C'\u00e9tait exact. Le *Sefer Yetzirah* d\u00e9crivait toutes les combinaisons possibles de paires de lettres \u2014 un syst\u00e8me combinatoire complet. *Comme un code*, pensa Nathan. *Comme un alphabet g\u00e9n\u00e9tique.* Il secoua la t\u00eate. Non. C'\u00e9tait exactement le genre de pens\u00e9e analogique hasardeuse qu'il devait \u00e9viter. On pouvait faire dire n'importe quoi aux vieux textes si on les for\u00e7ait assez, si on projetait dessus des concepts modernes. C'\u00e9tait de la par\u00e9idolie intellectuelle. Et pourtant. Il relan\u00e7a son logiciel d'analyse et ouvrit les donn\u00e9es du collisionneur. Les \u00e9v\u00e9nements de l'exc\u00e8s \u2014 ceux o\u00f9 l'\u00e9nergie manquante \u00e9tait maximale. Il les avait regard\u00e9s cent fois d\u00e9j\u00e0 sous tous les angles possibles : distributions d'\u00e9nergie, de momentum, d'angle. Mais il ne les avait jamais regard\u00e9s sous l'angle *combinatoire*. Il \u00e9crivit un script rapide \u2014 quelques lignes de Python \u2014 pour extraire les patterns de d\u00e9p\u00f4t d'\u00e9nergie dans le calorim\u00e8tre et les coder comme des s\u00e9quences discr\u00e8tes. Chaque cellule du d\u00e9tecteur avec un d\u00e9p\u00f4t d'\u00e9nergie au-dessus d'un certain seuil devenait un symbole. Un alphabet artificiel. Il lan\u00e7a le script. Les donn\u00e9es d\u00e9fil\u00e8rent. Des s\u00e9quences apparurent \u2014 des cha\u00eenes de symboles correspondant aux collisions. Il les regarda sans vraiment savoir ce qu'il cherchait. Puis, presque par jeu, il \u00e9crivit un second script pour compter les paires de symboles. Les combinaisons deux \u00e0 deux. Combien de fois le symbole A apparaissait suivi du symbole B. Combien de fois C suivi de D. Le programme tourna pendant quelques secondes, puis afficha un histogramme. Nathan se pencha vers l'\u00e9cran. La distribution n'\u00e9tait pas uniforme. Ce n'\u00e9tait pas du bruit al\u00e9atoire. Certaines paires de symboles apparaissaient beaucoup plus fr\u00e9quemment que d'autres. Il y avait une structure \u2014 faible, brumeuse, mais l\u00e0. Il sentit sa bouche devenir s\u00e8che. Il modifia le script pour compter non pas toutes les paires possibles, mais seulement les paires *distinctes* \u2014 c'est-\u00e0-dire sans compter plusieurs fois la m\u00eame combinaison si elle se r\u00e9p\u00e9tait. Il voulait savoir combien de paires diff\u00e9rentes apparaissaient dans les donn\u00e9es. Le chiffre s'afficha : 227. Pas 231. Mais proche. Troublant proche. Nathan resta immobile, les yeux fix\u00e9s sur l'\u00e9cran. C'\u00e9tait probablement une co\u00efncidence. Le nombre de paires possibles d\u00e9pendait de la fa\u00e7on dont il avait d\u00e9fini son alphabet de symboles, du seuil d'\u00e9nergie qu'il avait choisi, du d\u00e9coupage du d\u00e9tecteur. En jouant avec les param\u00e8tres, on pouvait probablement faire appara\u00eetre n'importe quel nombre. Mais 227 \u00e9tait tr\u00e8s proche de 231. Il se leva, fit quelques pas dans l'appartement, revint devant l'ordinateur. Ses mains tremblaient l\u00e9g\u00e8rement. Il avait envie d'un caf\u00e9 mais savait que s'il en prenait un maintenant, il ne dormirait pas de la nuit. Il se rassit et fixa l'\u00e9cran. *Ce n'est rien*, se dit-il. *C'est du cherry-picking. C'est exactement le genre de pens\u00e9e magique contre laquelle on nous met en garde depuis la premi\u00e8re ann\u00e9e de fac. Tu cherches un pattern, donc tu en trouves un. Le cerveau humain est c\u00e2bl\u00e9 pour \u00e7a.* Mais. Il pensa au *Sefer Yetzirah*. Aux 231 portes. Aux lettres comme \u00e9l\u00e9ments combinatoires fondamentaux. \u00c0 l'id\u00e9e folle, impossible, que peut-\u00eatre \u2014 *peut-\u00eatre* \u2014 les kabbalistes m\u00e9di\u00e9vaux avaient d\u00e9crit quelque chose de r\u00e9el sans savoir ce qu'ils d\u00e9crivaient. Il pensa au signal \u00e0 4,1 sigma. \u00c0 l'\u00e9nergie manquante. Aux patterns dans la sonification. Il pensa \u00e0 son grand-p\u00e8re, assis dans son bureau de la rue Kageneck, entour\u00e9 de volumes poussi\u00e9reux qui parlaient de mondes cach\u00e9s et de portes entre les r\u00e9alit\u00e9s. Il ferma l'ordinateur d'un geste brusque. *Tu d\u00e9railes*, pensa-t-il. *Tu es fatigu\u00e9, stress\u00e9, sous pression. Tu es en train de fabriquer des connexions qui n'existent pas.* Il alla se coucher. Resta allong\u00e9 dans le noir, les yeux ouverts, \u00e0 regarder les ombres au plafond projet\u00e9es par les lampadaires de la rue. Il s'endormit finalement vers trois heures du matin, et r\u00eava de lettres qui tombaient comme de la neige dans un ciel noir, s'assemblant en combinaisons qu'il ne pouvait pas lire mais qui semblaient vouloir dire quelque chose, quelque chose d'urgent, quelque chose qu'il devait comprendre avant qu'il ne soit trop tard. --- Le lundi matin, il arriva au CERN avec deux heures d'avance sur son shift. Marco n'\u00e9tait pas encore l\u00e0. La salle de contr\u00f4le \u00e9tait vide, baign\u00e9e dans la lumi\u00e8re froide des \u00e9crans en veille. Nathan s'installa \u00e0 son poste et ouvrit sa session. Il ne savait pas exactement ce qu'il allait faire. Il voulait juste voir les donn\u00e9es encore une fois. V\u00e9rifier. S'assurer qu'il n'avait pas r\u00eav\u00e9 les 227 paires. Il relan\u00e7a son script d'analyse combinatoire. Les chiffres r\u00e9apparurent. 227. Toujours l\u00e0. Il essaya de modifier les param\u00e8tres \u2014 le seuil d'\u00e9nergie, la taille des cellules du d\u00e9tecteur. Les nombres changeaient, bien s\u00fbr. Mais dans une certaine fen\u00eatre de param\u00e8tres \u2014 des param\u00e8tres qui \u00e9taient d'ailleurs physiquement raisonnables \u2014, le nombre de paires distinctes oscillait entre 225 et 231. Ce n'\u00e9tait pas une preuve. Ce n'\u00e9tait m\u00eame pas un argument. Mais c'\u00e9tait troublant. Il entendit la porte de la salle s'ouvrir. Il se retourna, s'attendant \u00e0 voir Marco. C'\u00e9tait \u00c9lena. Elle portait le m\u00eame pull noir que mercredi dernier. Ses yeux \u00e9taient cern\u00e9s, ses cheveux attach\u00e9s en un chignon rapide. Elle avait l'air de quelqu'un qui n'avait pas dormi. \u2014 Nathan, dit-elle. Il faut qu'on parle. Elle s'assit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui sans attendre d'invitation, tira une chaise, et posa son ordinateur portable sur le bureau. \u2014 J'ai continu\u00e9 \u00e0 analyser le signal, dit-elle. Et j'ai trouv\u00e9 autre chose. Elle ouvrit un fichier. Nathan reconnut imm\u00e9diatement le format \u2014 c'\u00e9tait une analyse spectrale, mais plus sophistiqu\u00e9e que celle qu'elle lui avait montr\u00e9e mercredi. Elle avait appliqu\u00e9 des filtres de d\u00e9composition en ondelettes, des transform\u00e9es de Fourier \u00e0 fen\u00eatre glissante. \u2014 Regardez les harmoniques, dit-elle en pointant l'\u00e9cran. Elles ne sont pas al\u00e9atoires. Il y a des rapports de fr\u00e9quences pr\u00e9cis. Des intervalles. Nathan se pencha. Il voyait ce qu'elle voulait dire. Les pics dans le spectrogramme n'\u00e9taient pas distribu\u00e9s au hasard \u2014 certaines fr\u00e9quences apparaissaient dans des rapports simples : 2:1, 3:2, 4:3. \u2014 Des rapports harmoniques, dit-il. Comme en musique. \u2014 Exactement comme en musique. Ou comme dans une langue tonale. Certaines langues utilisent la hauteur des sons pour distinguer les mots. Le mandarin, le vietnamien, le... Elle s'interrompit. \u2014 L'h\u00e9breu ancien, termina Nathan malgr\u00e9 lui. \u00c9lena le regarda. \u2014 Vous avez fait des recherches, dit-elle. Ce n'\u00e9tait pas une question. \u2014 Oui. \u2014 Et ? Nathan h\u00e9sita. Puis il pivota son \u00e9cran vers elle et lui montra son analyse combinatoire. Les 227 paires. Le *Sefer Yetzirah*. Les 231 portes. \u00c9lena lut en silence. Son visage ne trahissait rien. Quand elle eut fini, elle resta immobile un long moment, les yeux fix\u00e9s sur l'\u00e9cran. \u2014 Votre grand-p\u00e8re, dit-elle enfin. C'est bien Rav Shlomo Goldstein ? Le kabbaliste de Strasbourg ? Nathan sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine. \u2014 Comment vous savez \u00e7a ? \u2014 J'ai lu ses articles. Il a publi\u00e9 dans des revues d'\u00e9tudes juives. Des analyses du Zohar, du *Etz Ha\u00efm*. C'est un sp\u00e9cialiste reconnu de la Kabbale lourianique. Nathan ne dit rien. \u2014 Il faut que vous lui parliez, dit \u00c9lena. \u2014 Non. \u2014 Nathan... \u2014 Non. On ne va pas transformer un projet de physique exp\u00e9rimentale en consultation mystique. Ce serait ridicule. \u2014 Plus ridicule que de trouver 227 paires dans des donn\u00e9es de collisions de particules quand un texte vieux de quinze si\u00e8cles en pr\u00e9dit 231 ? \u2014 C'est une co\u00efncidence. Ou un artefact de mon analyse. Ou... \u2014 Ou quoi ? Nathan se tut. Il n'avait pas de r\u00e9ponse. \u00c9lena se leva, alla \u00e0 la fen\u00eatre, regarda dehors. Le soleil se levait sur les Alpes, teignant les sommets de rose et d'or. Le CERN s'\u00e9veillait \u2014 des voitures commen\u00e7aient \u00e0 arriver sur le parking, des chercheurs avec leur badge autour du cou, des tasses de caf\u00e9 \u00e0 la main. \u2014 J'ai pass\u00e9 le week-end \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, dit-elle sans se retourner. \u00c0 ce qu'on a trouv\u00e9. Et \u00e0 ce que \u00e7a signifie si c'est r\u00e9el. \u2014 On ne sait pas si c'est r\u00e9el. \u2014 Mais si \u00e7a l'est. Si les dimensions suppl\u00e9mentaires existent. Si on a d\u00e9tect\u00e9 une fuite d'\u00e9nergie vers ces dimensions. Si les patterns qu'on observe correspondent \u00e0 des structures d\u00e9crites dans des textes anciens... Elle se retourna vers lui. \u2014 Alors on est en train de regarder quelque chose qui relie la physique et la m\u00e9taphysique. Quelque chose qui sugg\u00e8re que l'univers a une structure profonde qui transcende la distinction entre science et spiritualit\u00e9. \u2014 Ou on est en train de voir des connexions qui n'existent pas parce qu'on cherche trop fort. \u2014 Peut-\u00eatre. Mais Nathan... et si on ne cherchait pas assez fort ? Et si on laissait passer la plus grande d\u00e9couverte de l'histoire de l'humanit\u00e9 parce qu'on avait peur de para\u00eetre ridicules ? Elle revint vers lui, s'accroupit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa chaise pour \u00eatre \u00e0 sa hauteur. \u2014 Parlez \u00e0 votre grand-p\u00e8re. Pas pour valider quoi que ce soit. Juste pour comprendre ce que disent les textes. Vous \u00eates physicien, vous savez lire les donn\u00e9es. Mais vous ne savez pas lire le *Sefer Yetzirah*. Lui, oui. Utilisez-le comme vous utiliseriez n'importe quel expert dans un domaine que vous ne ma\u00eetrisez pas. Nathan la regarda. Ses yeux gris \u00e9taient d'une intensit\u00e9 troublante, comme s'ils voyaient quelque chose en lui qu'il ne voulait pas voir lui-m\u00eame. \u2014 Je vais y r\u00e9fl\u00e9chir, dit-il. Ce n'\u00e9tait pas un oui. Mais ce n'\u00e9tait pas non plus un non. \u00c9lena hocha la t\u00eate, se releva, et prit son ordinateur. \u2014 Les donn\u00e9es du run de cette nuit seront pr\u00eates vers midi, dit-elle. On se retrouve ici \u00e0 treize heures pour les analyser ? \u2014 D'accord. Elle partit. Nathan resta seul dans la salle de contr\u00f4le, regardant son \u00e9cran o\u00f9 les 227 paires clignotaient doucement comme une question sans r\u00e9ponse. Il prit son t\u00e9l\u00e9phone. Ouvrit les messages. Regarda le SMS de son grand-p\u00e8re. **\u00ab NATHAN. APPELLE-MOI S'IL TE PLA\u00ceT. TON GRAND-P\u00c8RE QUI T'AIME. \u00bb** Ses doigts se d\u00e9plac\u00e8rent au-dessus du clavier. Il commen\u00e7a \u00e0 taper une r\u00e9ponse, s'arr\u00eata, effa\u00e7a, recommen\u00e7a. Finalement, il \u00e9crivit : **\u00ab Grand-p\u00e8re. Je peux venir te voir ce week-end ? Nathan. \u00bb** Il appuya sur Envoyer avant de pouvoir changer d'avis. La r\u00e9ponse arriva moins d'une minute plus tard, en majuscules maladroites : **\u00ab OUI. QUAND TU VEUX. JE T'ATTENDS. \u00bb** Nathan posa le t\u00e9l\u00e9phone et ferma les yeux. Il ne savait pas ce qu'il venait de d\u00e9cider. Mais il savait que quelque chose venait de changer \u2014 une porte s'\u00e9tait entrouverte, qu'il le veuille ou non. ", "image": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/IMG\/logo\/sefer_yetzirah_circle.jpg?1770806045", "tags": ["novella", "S.F"] } ,{ "id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/chapitre-3-strasbourg.html", "url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/chapitre-3-strasbourg.html", "title": "Chapitre 3 — Strasbourg", "date_published": "2026-02-11T10:26:28Z", "date_modified": "2026-02-11T10:26:28Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Rav Shlomo Goldstein n’avait pas dormi depuis trois nuits.<\/p>\n

Ce n’\u00e9tait pas l’insomnie ordinaire de la vieillesse — ce compagnon familier qui s’installait vers deux heures du matin et le tenait \u00e9veill\u00e9 jusqu’\u00e0 l’aube, l’esprit flottant entre les pri\u00e8res et les souvenirs, le corps raide dans des draps qui sentaient la lavande et le vieux papier. Cette insomnie-l\u00e0, il la connaissait depuis vingt ans. Il avait appris \u00e0 l’habiter, \u00e0 en faire une veille productive — il se levait, allumait la lampe de son bureau, ouvrait un volume du Zohar ou du Talmud, et \u00e9tudiait dans le silence \u00e9pais de la nuit strasbourgeoise.<\/p>\n

Non. Ce qui l’emp\u00eachait de dormir depuis trois nuits \u00e9tait diff\u00e9rent. Un malaise qu’il n’arrivait pas \u00e0 nommer. Pas un bruit, pas une vision, pas un signe que l’on pouvait montrer du doigt. Quelque chose de plus subtil — comme un d\u00e9placement dans l’\u00e9quilibre des choses, une note fausse dans une m\u00e9lodie par ailleurs famili\u00e8re.<\/p>\n

Il \u00e9tait assis dans son bureau, au premier \u00e9tage de la maison de la rue Kageneck — une maison \u00e0 colombages du XVIIe si\u00e8cle, \u00e9troite et profonde, dont il occupait seul les trois niveaux depuis la mort de Miriam, sa femme, quinze ans plus t\u00f4t. Le bureau \u00e9tait une pi\u00e8ce encombr\u00e9e dont les murs disparaissaient derri\u00e8re des \u00e9tag\u00e8res surcharg\u00e9es de livres. Des volumes reli\u00e9s de cuir, des \u00e9ditions jaunies du Talmud de Babylone, des commentaires de Rashi empil\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de trait\u00e9s de Kabbale lourianique, des manuscrits sous verre, des cahiers couverts d’une \u00e9criture fine et pench\u00e9e — la sienne, soixante ans de notes, de r\u00e9flexions, de correspondances avec d’autres \u00e9rudits dispers\u00e9s entre J\u00e9rusalem, New York et Safed. L’air sentait le papier ancien, la cire de bougie et le tabac froid — il avait arr\u00eat\u00e9 de fumer la pipe dix ans auparavant, mais l’odeur avait impr\u00e9gn\u00e9 les murs et les livres si profond\u00e9ment qu’elle semblait faire partie de l’architecture.<\/p>\n

Rav Shlomo avait quatre-vingt-neuf ans. Son corps le trahissait m\u00e9thodiquement depuis une d\u00e9cennie — les yeux d’abord, une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence maculaire qui avait r\u00e9duit sa vision centrale \u00e0 une tache floue, de sorte qu’il voyait le monde comme \u00e0 travers un verre d\u00e9poli. Puis les mains, une arthrose qui rendait l’\u00e9criture douloureuse et la page du Talmud difficile \u00e0 tourner. Puis les jambes, raides le matin, incertaines le soir.<\/p>\n

Mais l’esprit restait. L’esprit restait avec une clart\u00e9 qui le surprenait parfois lui-m\u00eame, comme si, \u00e0 mesure que les sens du corps se retiraient, ceux de l’\u00e2me prenaient leur place.<\/p>\n

Et depuis trois nuits, quelque chose dans ce qu’il percevait avait chang\u00e9.<\/p>\n

Il l’avait senti pour la premi\u00e8re fois mardi, pendant la pri\u00e8re du soir. La Amidah — les dix-huit b\u00e9n\u00e9dictions r\u00e9cit\u00e9es debout, face \u00e0 J\u00e9rusalem. Il connaissait ces mots depuis l’enfance, les avait prononc\u00e9s des dizaines de milliers de fois. Mais ce mardi soir, \u00e0 la sixi\u00e8me b\u00e9n\u00e9diction — Selah lanou, Avinou, ki hatanou<\/em> — « Pardonne-nous, notre P\u00e8re, car nous avons faut\u00e9 » — les mots avaient sembl\u00e9 r\u00e9sister<\/em>. C’\u00e9tait la seule fa\u00e7on de le d\u00e9crire. Comme si la pri\u00e8re, au lieu de monter naturellement, avait rencontr\u00e9 un obstacle.<\/p>\n

Il avait rouvert les yeux, troubl\u00e9. Sa petite synagogue personnelle — un coin du salon am\u00e9nag\u00e9 avec une armoire \u00e0 Torah miniature, un pupitre de lecture, et un rideau de velours bleu brod\u00e9 d’\u00e9toiles dor\u00e9es que Miriam avait cousu quarante ans plus t\u00f4t — \u00e9tait inchang\u00e9e. La flamme de la veilleuse br\u00fblait, r\u00e9guli\u00e8re.<\/p>\n

Mais quelque chose \u00e9tait diff\u00e9rent.<\/p>\n

Peut-\u00eatre rien. Peut-\u00eatre juste la fatigue, l’\u00e2ge, le poids de quatre-vingt-neuf ans de vie qui finissait par d\u00e9former m\u00eame les perceptions les plus fines. Rav Shlomo connaissait les pi\u00e8ges de l’esprit vieillissant — la tendance \u00e0 voir des signes partout, \u00e0 projeter ses angoisses sur le monde, \u00e0 confondre l’int\u00e9rieur et l’ext\u00e9rieur.<\/p>\n

Et pourtant.<\/p>\n

Le mercredi, il avait pass\u00e9 la journ\u00e9e dans ses livres. Le Zohar d’abord — les passages sur le Sitra Achra<\/em>, l’Autre C\u00f4t\u00e9, ce domaine d’\u00e9corces vides et de formes creuses qui existe en miroir invers\u00e9 du monde de saintet\u00e9. Puis le Etz Ha\u00efm<\/em> — l’Arbre de Vie de Rabbi Isaac Louria, qui avait d\u00e9crit au XVIe si\u00e8cle la structure de la cr\u00e9ation avec une pr\u00e9cision qui tenait \u00e0 la fois de la cartographie et de la vision mystique.<\/p>\n

Louria enseignait que lors de la cr\u00e9ation, la lumi\u00e8re divine avait \u00e9t\u00e9 \u00e9mise dans des Kelim<\/em> — des vases — destin\u00e9s \u00e0 la contenir. Mais la lumi\u00e8re \u00e9tait trop puissante. Les vases s’\u00e9taient bris\u00e9s. C’\u00e9tait la Shevirat HaKelim<\/em> — la brisure des vases — l’\u00e9v\u00e9nement cosmique fondateur dont toute la cr\u00e9ation portait encore les cicatrices.<\/p>\n

Les fragments des vases bris\u00e9s \u00e9taient tomb\u00e9s dans les mondes inf\u00e9rieurs, emportant avec eux des \u00e9tincelles de lumi\u00e8re divine emprisonn\u00e9es dans la mati\u00e8re. Et les coquilles vides — les Klipot<\/em> — \u00e9taient devenues le domaine du Sitra Achra<\/em>, des forces qui cherchent perp\u00e9tuellement \u00e0 aspirer la lumi\u00e8re qui leur manque.<\/p>\n

Mais le plus important, ce que Louria et ses disciples avaient d\u00e9crit avec insistance, c’\u00e9tait la barri\u00e8re. Les Mehitzot<\/em> — les cloisons, les membranes — s\u00e9parant les mondes de saintet\u00e9 du Sitra Achra<\/em>. Ces barri\u00e8res n’\u00e9taient pas physiques au sens ordinaire. Elles \u00e9taient maintenues par l’\u00e9quilibre m\u00eame de la cr\u00e9ation — par la Torah, par les pri\u00e8res, par les actes justes.<\/p>\n

Rav Shlomo avait relu ces passages plusieurs fois, cherchant quelque chose qu’il ne trouvait pas. Ou plut\u00f4t, cherchant \u00e0 comprendre pourquoi ces textes qu’il connaissait par c\u0153ur r\u00e9sonnaient soudain diff\u00e9remment.<\/p>\n

Ce soir-l\u00e0, tard, alors qu’il \u00e9tudiait le Sifra diTzni’uta<\/em> — le Livre de la Modestie Cach\u00e9e, l’un des textes les plus anciens et les plus \u00e9sot\u00e9riques du Zohar — sa loupe glissa de ses doigts arthritiques et tomba sur la page.<\/p>\n

Il se pencha pour la r\u00e9cup\u00e9rer et relut le passage sur lequel elle \u00e9tait tomb\u00e9e. Un commentaire de Rabbi Ha\u00efm Vital sur la nature des Klipot<\/em>. Un passage qu’il avait lu cent fois.<\/p>\n

Mais ce soir, une phrase lui sauta aux yeux — pas nouvelle, pas modifi\u00e9e, simplement l\u00e0<\/em>, comme si elle avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 mais qu’il ne l’avait jamais vraiment vue :<\/p>\n

« L’homme qui ouvre la porte sans savoir ce qui se tient de l’Autre C\u00f4t\u00e9 — qu’il prenne garde, car l’ignorance n’est pas une protection. »<\/em><\/p>\n

Rav Shlomo resta immobile un long moment, la loupe serr\u00e9e dans sa main. Il relut la phrase trois fois. Les mots \u00e9taient ceux du Zohar, authentiques, document\u00e9s. Mais leur sens semblait pulser, comme s’ils ne d\u00e9crivaient pas seulement une v\u00e9rit\u00e9 th\u00e9ologique abstraite, mais quelque chose d’imm\u00e9diat.<\/p>\n

Il prit son cahier de notes et recopie la phrase, lentement, soigneusement. Puis il referma le livre.<\/p>\n

Peut-\u00eatre devenait-il s\u00e9nile. Peut-\u00eatre que quatre-vingt-neuf ans d’\u00e9tude intensive avaient fini par brouiller la fronti\u00e8re entre le texte et la vie, entre la m\u00e9taphore et le r\u00e9el. Peut-\u00eatre qu’il voyait des connexions qui n’existaient que dans sa t\u00eate fatigu\u00e9e.<\/p>\n

Ou peut-\u00eatre pas.<\/p>\n


\n

Le jeudi matin, il appela J\u00e9rusalem.<\/p>\n

Rabbi Yaakov Peretz, quatre-vingt-trois ans, vivait dans le quartier de Mea Shearim. Ils se connaissaient depuis cinquante ans — ils avaient \u00e9tudi\u00e9 ensemble, s’\u00e9taient retrouv\u00e9s sur le chemin de la Kabbale, guid\u00e9s par des ma\u00eetres diff\u00e9rents mais convergents.<\/p>\n

-- Yaakov, dit-il sans pr\u00e9ambule. Tu sens quelque chose ?<\/p>\n

Un silence. Puis la voix de Peretz, rauque, prudente :<\/p>\n

-- Depuis quand ?<\/p>\n

-- Trois jours. Mardi soir.<\/p>\n

-- Mardi soir, r\u00e9p\u00e9ta Peretz.<\/p>\n

Un autre silence. Au t\u00e9l\u00e9phone, Rav Shlomo entendait le bruit de fond de Mea Shearim — des voix, un klaxon, le chant lointain d’une \u00e9tude talmudique.<\/p>\n

-- Je ne sais pas, dit Peretz lentement. Peut-\u00eatre. Ou peut-\u00eatre que nous devenons de vieux hommes qui voient des ombres.<\/p>\n

-- Tu le sens ou non ?<\/p>\n

-- Je sens... quelque chose. Comme une tension. Mais Shlomo, \u00e0 notre \u00e2ge, la moiti\u00e9 de ce qu’on sent vient de l’int\u00e9rieur. Les articulations qui craquent, le c\u0153ur qui bat irr\u00e9gulier. Comment savoir si ce qu’on per\u00e7oit est dans le monde ou dans nos vieux corps ?<\/p>\n

C’\u00e9tait exactement la question qui tourmentait Rav Shlomo.<\/p>\n

-- Tu as une id\u00e9e de ce que \u00e7a pourrait \u00eatre ? demanda-t-il. Si c’\u00e9tait r\u00e9el.<\/p>\n

Peretz h\u00e9sita.<\/p>\n

-- Si c’\u00e9tait r\u00e9el... on dirait que quelque chose pousse. Pas de l’int\u00e9rieur de la Kedousha<\/em>. De l’ext\u00e9rieur. Ou quelqu’un de notre c\u00f4t\u00e9 qui tire. Mais je ne sais pas, Shlomo. Je ne sais pas.<\/p>\n

-- Mon petit-fils travaille au CERN, dit Shlomo apr\u00e8s un long silence.<\/p>\n

-- Le physicien.<\/p>\n

-- Le physicien. Il travaille sur un projet qui cherche \u00e0 d\u00e9tecter des dimensions cach\u00e9es. Des dimensions suppl\u00e9mentaires, c’est le terme qu’ils utilisent. Ils font des exp\u00e9riences avec des \u00e9nergies... j’ai lu un article dans Le Monde<\/em>. Des \u00e9nergies colossales. Ils disent qu’ils cherchent des parties de l’univers qu’on ne voit pas.<\/p>\n

Un silence plus long cette fois.<\/p>\n

-- Les Olamot<\/em> cach\u00e9s, murmura Peretz. Ils cherchent les Olamot<\/em> cach\u00e9s.<\/p>\n

-- Ou c’est moi qui fais des connexions absurdes parce que je m’inqui\u00e8te pour Nathan. Parce qu’il ne me parle plus et que je cherche des raisons de croire qu’il a besoin de moi.<\/p>\n

-- Peut-\u00eatre, dit Peretz doucement. Ou peut-\u00eatre que les physiciens ont trouv\u00e9 avec leurs machines ce que nos anc\u00eatres ont trouv\u00e9 avec leurs pri\u00e8res. Et qu’ils ne savent pas ce qu’ils touchent.<\/p>\n

-- Tu crois vraiment \u00e7a ?<\/p>\n

-- Je ne sais pas ce que je crois. Mais Shlomo... si tu as le moindre doute, parle \u00e0 ton petit-fils.<\/p>\n

-- Il ne me parle plus. Pas depuis la mort de Sarah.<\/p>\n

La voix de Peretz s’adoucit.<\/p>\n

-- Alors peut-\u00eatre que c’est le moment d’essayer encore.<\/p>\n


\n

C’est ainsi que Rav Shlomo Goldstein, \u00e0 quatre-vingt-neuf ans, presque aveugle, les mains tremblantes, prit son t\u00e9l\u00e9phone et tapa, lettre par lettre en majuscules maladroites :<\/p>\n

« NATHAN. APPELLE-MOI S’IL TE PLA\u00ceT. TON GRAND-P\u00c8RE QUI T’AIME. »<\/strong><\/p>\n

Il relut le message trois fois avant de l’envoyer. Pas de mention d’urgence. Pas de drame. Juste une demande simple. Peut-\u00eatre que Nathan la lirait et penserait que c’\u00e9tait juste un vieil homme seul qui voulait parler. Peut-\u00eatre qu’il ne r\u00e9pondrait pas.<\/p>\n

Mais au moins il aurait essay\u00e9.<\/p>\n

Il posa le t\u00e9l\u00e9phone sur son bureau et attendit.<\/p>\n


\n

La r\u00e9ponse ne vint pas.<\/p>\n

Ni le vendredi, ni pendant le Shabbat — pendant lequel il n’aurait de toute fa\u00e7on pas consult\u00e9 son t\u00e9l\u00e9phone — ni le dimanche. Le lundi matin, quand il ralluma l’appareil, l’\u00e9cran \u00e9tait vide.<\/p>\n

Le silence de Nathan. Ce silence qu’il connaissait si bien, \u00e9pais et douloureux comme un mur de verre \u00e0 travers lequel on voit sans pouvoir toucher.<\/p>\n

Mais Rav Shlomo \u00e9tait un homme qui avait pass\u00e9 sa vie \u00e0 \u00e9couter des silences. Et celui-ci lui disait quelque chose. Nathan n’avait pas r\u00e9pondu — mais il n’avait pas non plus supprim\u00e9 le message, ni bloqu\u00e9 le num\u00e9ro. Le silence de Nathan n’\u00e9tait pas un refus. C’\u00e9tait une h\u00e9sitation.<\/p>\n

Et une h\u00e9sitation est une porte entrouverte.<\/p>\n


\n

Les jours pass\u00e8rent. Le malaise ne s’att\u00e9nuait pas. Chaque soir, pendant la pri\u00e8re, Rav Shlomo sentait cette m\u00eame r\u00e9sistance, comme si les mots devaient traverser une \u00e9paisseur qui n’existait pas avant. Ou peut-\u00eatre que c’\u00e9tait son imagination. Ou peut-\u00eatre que c’\u00e9tait l’\u00e2ge.<\/p>\n

Il ne savait plus.<\/p>\n

Le mardi — exactement une semaine apr\u00e8s le premier malaise — il \u00e9tait assis dans son bureau, tard le soir, le volume du Zohar ouvert devant lui. Il lisait avec sa loupe, lentement, p\u00e9niblement. Ses yeux le faisaient souffrir.<\/p>\n

Il ferma le livre, retira ses lunettes, se massa les paupi\u00e8res.<\/p>\n

Quand il rouvrit les yeux, son regard tomba sur le tiroir inf\u00e9rieur de son bureau — celui qu’il n’ouvrait presque jamais, ferm\u00e9 par une petite cl\u00e9 en laiton qu’il portait autour du cou.<\/p>\n

Il resta immobile un long moment, la main sur la cl\u00e9.<\/p>\n

Puis il secoua la t\u00eate et se leva.<\/p>\n

Pas encore. Il n’en \u00e9tait pas l\u00e0. Peut-\u00eatre que tout cela n’\u00e9tait qu’une angoisse de vieil homme. Peut-\u00eatre que Nathan allait rappeler et lui expliquer que tout allait bien, que son projet avan\u00e7ait normalement, qu’il n’y avait rien d’inqui\u00e9tant.<\/p>\n

Peut-\u00eatre.<\/p>\n

Il \u00e9teignit la lampe et resta assis dans l’obscurit\u00e9 de son bureau, entour\u00e9 par l’odeur des vieux livres et le poids des si\u00e8cles. Au-dehors, Strasbourg dormait. Les fl\u00e8ches de la cath\u00e9drale se d\u00e9coupaient contre un ciel sans lune. L’Ill coulait en silence sous les ponts couverts.<\/p>\n

Et quelque part — dans le monde ou dans son esprit, il ne savait plus — quelque chose tremblait.<\/p>", "content_text": " Rav Shlomo Goldstein n'avait pas dormi depuis trois nuits. Ce n'\u00e9tait pas l'insomnie ordinaire de la vieillesse \u2014 ce compagnon familier qui s'installait vers deux heures du matin et le tenait \u00e9veill\u00e9 jusqu'\u00e0 l'aube, l'esprit flottant entre les pri\u00e8res et les souvenirs, le corps raide dans des draps qui sentaient la lavande et le vieux papier. Cette insomnie-l\u00e0, il la connaissait depuis vingt ans. Il avait appris \u00e0 l'habiter, \u00e0 en faire une veille productive \u2014 il se levait, allumait la lampe de son bureau, ouvrait un volume du Zohar ou du Talmud, et \u00e9tudiait dans le silence \u00e9pais de la nuit strasbourgeoise. Non. Ce qui l'emp\u00eachait de dormir depuis trois nuits \u00e9tait diff\u00e9rent. Un malaise qu'il n'arrivait pas \u00e0 nommer. Pas un bruit, pas une vision, pas un signe que l'on pouvait montrer du doigt. Quelque chose de plus subtil \u2014 comme un d\u00e9placement dans l'\u00e9quilibre des choses, une note fausse dans une m\u00e9lodie par ailleurs famili\u00e8re. Il \u00e9tait assis dans son bureau, au premier \u00e9tage de la maison de la rue Kageneck \u2014 une maison \u00e0 colombages du XVIIe si\u00e8cle, \u00e9troite et profonde, dont il occupait seul les trois niveaux depuis la mort de Miriam, sa femme, quinze ans plus t\u00f4t. Le bureau \u00e9tait une pi\u00e8ce encombr\u00e9e dont les murs disparaissaient derri\u00e8re des \u00e9tag\u00e8res surcharg\u00e9es de livres. Des volumes reli\u00e9s de cuir, des \u00e9ditions jaunies du Talmud de Babylone, des commentaires de Rashi empil\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de trait\u00e9s de Kabbale lourianique, des manuscrits sous verre, des cahiers couverts d'une \u00e9criture fine et pench\u00e9e \u2014 la sienne, soixante ans de notes, de r\u00e9flexions, de correspondances avec d'autres \u00e9rudits dispers\u00e9s entre J\u00e9rusalem, New York et Safed. L'air sentait le papier ancien, la cire de bougie et le tabac froid \u2014 il avait arr\u00eat\u00e9 de fumer la pipe dix ans auparavant, mais l'odeur avait impr\u00e9gn\u00e9 les murs et les livres si profond\u00e9ment qu'elle semblait faire partie de l'architecture. Rav Shlomo avait quatre-vingt-neuf ans. Son corps le trahissait m\u00e9thodiquement depuis une d\u00e9cennie \u2014 les yeux d'abord, une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence maculaire qui avait r\u00e9duit sa vision centrale \u00e0 une tache floue, de sorte qu'il voyait le monde comme \u00e0 travers un verre d\u00e9poli. Puis les mains, une arthrose qui rendait l'\u00e9criture douloureuse et la page du Talmud difficile \u00e0 tourner. Puis les jambes, raides le matin, incertaines le soir. Mais l'esprit restait. L'esprit restait avec une clart\u00e9 qui le surprenait parfois lui-m\u00eame, comme si, \u00e0 mesure que les sens du corps se retiraient, ceux de l'\u00e2me prenaient leur place. Et depuis trois nuits, quelque chose dans ce qu'il percevait avait chang\u00e9. Il l'avait senti pour la premi\u00e8re fois mardi, pendant la pri\u00e8re du soir. La Amidah \u2014 les dix-huit b\u00e9n\u00e9dictions r\u00e9cit\u00e9es debout, face \u00e0 J\u00e9rusalem. Il connaissait ces mots depuis l'enfance, les avait prononc\u00e9s des dizaines de milliers de fois. Mais ce mardi soir, \u00e0 la sixi\u00e8me b\u00e9n\u00e9diction \u2014 *Selah lanou, Avinou, ki hatanou* \u2014 \u00ab Pardonne-nous, notre P\u00e8re, car nous avons faut\u00e9 \u00bb \u2014 les mots avaient sembl\u00e9 *r\u00e9sister*. C'\u00e9tait la seule fa\u00e7on de le d\u00e9crire. Comme si la pri\u00e8re, au lieu de monter naturellement, avait rencontr\u00e9 un obstacle. Il avait rouvert les yeux, troubl\u00e9. Sa petite synagogue personnelle \u2014 un coin du salon am\u00e9nag\u00e9 avec une armoire \u00e0 Torah miniature, un pupitre de lecture, et un rideau de velours bleu brod\u00e9 d'\u00e9toiles dor\u00e9es que Miriam avait cousu quarante ans plus t\u00f4t \u2014 \u00e9tait inchang\u00e9e. La flamme de la veilleuse br\u00fblait, r\u00e9guli\u00e8re. Mais quelque chose \u00e9tait diff\u00e9rent. Peut-\u00eatre rien. Peut-\u00eatre juste la fatigue, l'\u00e2ge, le poids de quatre-vingt-neuf ans de vie qui finissait par d\u00e9former m\u00eame les perceptions les plus fines. Rav Shlomo connaissait les pi\u00e8ges de l'esprit vieillissant \u2014 la tendance \u00e0 voir des signes partout, \u00e0 projeter ses angoisses sur le monde, \u00e0 confondre l'int\u00e9rieur et l'ext\u00e9rieur. Et pourtant. Le mercredi, il avait pass\u00e9 la journ\u00e9e dans ses livres. Le Zohar d'abord \u2014 les passages sur le *Sitra Achra*, l'Autre C\u00f4t\u00e9, ce domaine d'\u00e9corces vides et de formes creuses qui existe en miroir invers\u00e9 du monde de saintet\u00e9. Puis le *Etz Ha\u00efm* \u2014 l'Arbre de Vie de Rabbi Isaac Louria, qui avait d\u00e9crit au XVIe si\u00e8cle la structure de la cr\u00e9ation avec une pr\u00e9cision qui tenait \u00e0 la fois de la cartographie et de la vision mystique. Louria enseignait que lors de la cr\u00e9ation, la lumi\u00e8re divine avait \u00e9t\u00e9 \u00e9mise dans des *Kelim* \u2014 des vases \u2014 destin\u00e9s \u00e0 la contenir. Mais la lumi\u00e8re \u00e9tait trop puissante. Les vases s'\u00e9taient bris\u00e9s. C'\u00e9tait la *Shevirat HaKelim* \u2014 la brisure des vases \u2014 l'\u00e9v\u00e9nement cosmique fondateur dont toute la cr\u00e9ation portait encore les cicatrices. Les fragments des vases bris\u00e9s \u00e9taient tomb\u00e9s dans les mondes inf\u00e9rieurs, emportant avec eux des \u00e9tincelles de lumi\u00e8re divine emprisonn\u00e9es dans la mati\u00e8re. Et les coquilles vides \u2014 les *Klipot* \u2014 \u00e9taient devenues le domaine du *Sitra Achra*, des forces qui cherchent perp\u00e9tuellement \u00e0 aspirer la lumi\u00e8re qui leur manque. Mais le plus important, ce que Louria et ses disciples avaient d\u00e9crit avec insistance, c'\u00e9tait la barri\u00e8re. Les *Mehitzot* \u2014 les cloisons, les membranes \u2014 s\u00e9parant les mondes de saintet\u00e9 du *Sitra Achra*. Ces barri\u00e8res n'\u00e9taient pas physiques au sens ordinaire. Elles \u00e9taient maintenues par l'\u00e9quilibre m\u00eame de la cr\u00e9ation \u2014 par la Torah, par les pri\u00e8res, par les actes justes. Rav Shlomo avait relu ces passages plusieurs fois, cherchant quelque chose qu'il ne trouvait pas. Ou plut\u00f4t, cherchant \u00e0 comprendre pourquoi ces textes qu'il connaissait par c\u0153ur r\u00e9sonnaient soudain diff\u00e9remment. Ce soir-l\u00e0, tard, alors qu'il \u00e9tudiait le *Sifra diTzni'uta* \u2014 le Livre de la Modestie Cach\u00e9e, l'un des textes les plus anciens et les plus \u00e9sot\u00e9riques du Zohar \u2014 sa loupe glissa de ses doigts arthritiques et tomba sur la page. Il se pencha pour la r\u00e9cup\u00e9rer et relut le passage sur lequel elle \u00e9tait tomb\u00e9e. Un commentaire de Rabbi Ha\u00efm Vital sur la nature des *Klipot*. Un passage qu'il avait lu cent fois. Mais ce soir, une phrase lui sauta aux yeux \u2014 pas nouvelle, pas modifi\u00e9e, simplement *l\u00e0*, comme si elle avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 mais qu'il ne l'avait jamais vraiment vue : *\u00ab L'homme qui ouvre la porte sans savoir ce qui se tient de l'Autre C\u00f4t\u00e9 \u2014 qu'il prenne garde, car l'ignorance n'est pas une protection. \u00bb* Rav Shlomo resta immobile un long moment, la loupe serr\u00e9e dans sa main. Il relut la phrase trois fois. Les mots \u00e9taient ceux du Zohar, authentiques, document\u00e9s. Mais leur sens semblait pulser, comme s'ils ne d\u00e9crivaient pas seulement une v\u00e9rit\u00e9 th\u00e9ologique abstraite, mais quelque chose d'imm\u00e9diat. Il prit son cahier de notes et recopie la phrase, lentement, soigneusement. Puis il referma le livre. Peut-\u00eatre devenait-il s\u00e9nile. Peut-\u00eatre que quatre-vingt-neuf ans d'\u00e9tude intensive avaient fini par brouiller la fronti\u00e8re entre le texte et la vie, entre la m\u00e9taphore et le r\u00e9el. Peut-\u00eatre qu'il voyait des connexions qui n'existaient que dans sa t\u00eate fatigu\u00e9e. Ou peut-\u00eatre pas. --- Le jeudi matin, il appela J\u00e9rusalem. Rabbi Yaakov Peretz, quatre-vingt-trois ans, vivait dans le quartier de Mea Shearim. Ils se connaissaient depuis cinquante ans \u2014 ils avaient \u00e9tudi\u00e9 ensemble, s'\u00e9taient retrouv\u00e9s sur le chemin de la Kabbale, guid\u00e9s par des ma\u00eetres diff\u00e9rents mais convergents. \u2014 Yaakov, dit-il sans pr\u00e9ambule. Tu sens quelque chose ? Un silence. Puis la voix de Peretz, rauque, prudente : \u2014 Depuis quand ? \u2014 Trois jours. Mardi soir. \u2014 Mardi soir, r\u00e9p\u00e9ta Peretz. Un autre silence. Au t\u00e9l\u00e9phone, Rav Shlomo entendait le bruit de fond de Mea Shearim \u2014 des voix, un klaxon, le chant lointain d'une \u00e9tude talmudique. \u2014 Je ne sais pas, dit Peretz lentement. Peut-\u00eatre. Ou peut-\u00eatre que nous devenons de vieux hommes qui voient des ombres. \u2014 Tu le sens ou non ? \u2014 Je sens... quelque chose. Comme une tension. Mais Shlomo, \u00e0 notre \u00e2ge, la moiti\u00e9 de ce qu'on sent vient de l'int\u00e9rieur. Les articulations qui craquent, le c\u0153ur qui bat irr\u00e9gulier. Comment savoir si ce qu'on per\u00e7oit est dans le monde ou dans nos vieux corps ? C'\u00e9tait exactement la question qui tourmentait Rav Shlomo. \u2014 Tu as une id\u00e9e de ce que \u00e7a pourrait \u00eatre ? demanda-t-il. Si c'\u00e9tait r\u00e9el. Peretz h\u00e9sita. \u2014 Si c'\u00e9tait r\u00e9el... on dirait que quelque chose pousse. Pas de l'int\u00e9rieur de la *Kedousha*. De l'ext\u00e9rieur. Ou quelqu'un de notre c\u00f4t\u00e9 qui tire. Mais je ne sais pas, Shlomo. Je ne sais pas. \u2014 Mon petit-fils travaille au CERN, dit Shlomo apr\u00e8s un long silence. \u2014 Le physicien. \u2014 Le physicien. Il travaille sur un projet qui cherche \u00e0 d\u00e9tecter des dimensions cach\u00e9es. Des dimensions suppl\u00e9mentaires, c'est le terme qu'ils utilisent. Ils font des exp\u00e9riences avec des \u00e9nergies... j'ai lu un article dans *Le Monde*. Des \u00e9nergies colossales. Ils disent qu'ils cherchent des parties de l'univers qu'on ne voit pas. Un silence plus long cette fois. \u2014 Les *Olamot* cach\u00e9s, murmura Peretz. Ils cherchent les *Olamot* cach\u00e9s. \u2014 Ou c'est moi qui fais des connexions absurdes parce que je m'inqui\u00e8te pour Nathan. Parce qu'il ne me parle plus et que je cherche des raisons de croire qu'il a besoin de moi. \u2014 Peut-\u00eatre, dit Peretz doucement. Ou peut-\u00eatre que les physiciens ont trouv\u00e9 avec leurs machines ce que nos anc\u00eatres ont trouv\u00e9 avec leurs pri\u00e8res. Et qu'ils ne savent pas ce qu'ils touchent. \u2014 Tu crois vraiment \u00e7a ? \u2014 Je ne sais pas ce que je crois. Mais Shlomo... si tu as le moindre doute, parle \u00e0 ton petit-fils. \u2014 Il ne me parle plus. Pas depuis la mort de Sarah. La voix de Peretz s'adoucit. \u2014 Alors peut-\u00eatre que c'est le moment d'essayer encore. --- C'est ainsi que Rav Shlomo Goldstein, \u00e0 quatre-vingt-neuf ans, presque aveugle, les mains tremblantes, prit son t\u00e9l\u00e9phone et tapa, lettre par lettre en majuscules maladroites : **\u00ab NATHAN. APPELLE-MOI S'IL TE PLA\u00ceT. TON GRAND-P\u00c8RE QUI T'AIME. \u00bb** Il relut le message trois fois avant de l'envoyer. Pas de mention d'urgence. Pas de drame. Juste une demande simple. Peut-\u00eatre que Nathan la lirait et penserait que c'\u00e9tait juste un vieil homme seul qui voulait parler. Peut-\u00eatre qu'il ne r\u00e9pondrait pas. Mais au moins il aurait essay\u00e9. Il posa le t\u00e9l\u00e9phone sur son bureau et attendit. --- La r\u00e9ponse ne vint pas. Ni le vendredi, ni pendant le Shabbat \u2014 pendant lequel il n'aurait de toute fa\u00e7on pas consult\u00e9 son t\u00e9l\u00e9phone \u2014 ni le dimanche. Le lundi matin, quand il ralluma l'appareil, l'\u00e9cran \u00e9tait vide. Le silence de Nathan. Ce silence qu'il connaissait si bien, \u00e9pais et douloureux comme un mur de verre \u00e0 travers lequel on voit sans pouvoir toucher. Mais Rav Shlomo \u00e9tait un homme qui avait pass\u00e9 sa vie \u00e0 \u00e9couter des silences. Et celui-ci lui disait quelque chose. Nathan n'avait pas r\u00e9pondu \u2014 mais il n'avait pas non plus supprim\u00e9 le message, ni bloqu\u00e9 le num\u00e9ro. Le silence de Nathan n'\u00e9tait pas un refus. C'\u00e9tait une h\u00e9sitation. Et une h\u00e9sitation est une porte entrouverte. --- Les jours pass\u00e8rent. Le malaise ne s'att\u00e9nuait pas. Chaque soir, pendant la pri\u00e8re, Rav Shlomo sentait cette m\u00eame r\u00e9sistance, comme si les mots devaient traverser une \u00e9paisseur qui n'existait pas avant. Ou peut-\u00eatre que c'\u00e9tait son imagination. Ou peut-\u00eatre que c'\u00e9tait l'\u00e2ge. Il ne savait plus. Le mardi \u2014 exactement une semaine apr\u00e8s le premier malaise \u2014 il \u00e9tait assis dans son bureau, tard le soir, le volume du Zohar ouvert devant lui. Il lisait avec sa loupe, lentement, p\u00e9niblement. Ses yeux le faisaient souffrir. Il ferma le livre, retira ses lunettes, se massa les paupi\u00e8res. Quand il rouvrit les yeux, son regard tomba sur le tiroir inf\u00e9rieur de son bureau \u2014 celui qu'il n'ouvrait presque jamais, ferm\u00e9 par une petite cl\u00e9 en laiton qu'il portait autour du cou. Il resta immobile un long moment, la main sur la cl\u00e9. Puis il secoua la t\u00eate et se leva. Pas encore. Il n'en \u00e9tait pas l\u00e0. Peut-\u00eatre que tout cela n'\u00e9tait qu'une angoisse de vieil homme. Peut-\u00eatre que Nathan allait rappeler et lui expliquer que tout allait bien, que son projet avan\u00e7ait normalement, qu'il n'y avait rien d'inqui\u00e9tant. Peut-\u00eatre. Il \u00e9teignit la lampe et resta assis dans l'obscurit\u00e9 de son bureau, entour\u00e9 par l'odeur des vieux livres et le poids des si\u00e8cles. Au-dehors, Strasbourg dormait. Les fl\u00e8ches de la cath\u00e9drale se d\u00e9coupaient contre un ciel sans lune. L'Ill coulait en silence sous les ponts couverts. Et quelque part \u2014 dans le monde ou dans son esprit, il ne savait plus \u2014 quelque chose tremblait. 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Nathan passa les deux jours suivants \u00e0 tenter de tuer le signal.<\/p>\n

C’\u00e9tait la discipline que la physique exp\u00e9rimentale imposait \u00e0 ses praticiens — cette r\u00e8gle non \u00e9crite, presque monastique : avant de crier \u00e0 la d\u00e9couverte, il faut \u00e9puiser toutes les mani\u00e8res dont on pourrait se tromper. Les erreurs instrumentales, les biais de s\u00e9lection, les artefacts de reconstruction, les contaminations du bruit de fond. Un physicien qui annonce un r\u00e9sultat sans avoir essay\u00e9 de le d\u00e9truire n’est pas un physicien, c’est un croyant.<\/p>\n

Nathan reprit les donn\u00e9es brutes, collision par collision. Il les fit passer \u00e0 travers ses propres algorithmes de reconstruction, ind\u00e9pendants de ceux utilis\u00e9s par l’\u00e9quipe officielle. Il v\u00e9rifia la calibration de chaque sous-d\u00e9tecteur — le trajectographe silicium, les calorim\u00e8tres \u00e9lectromagn\u00e9tique et hadronique, le spectrom\u00e8tre \u00e0 muons. Il chercha des corr\u00e9lations entre l’exc\u00e8s et des d\u00e9faillances instrumentales connues : un cristal dont la r\u00e9ponse d\u00e9riverait avec la temp\u00e9rature, un photomultiplicateur fatigu\u00e9, un c\u00e2ble mal blind\u00e9 captant des parasites \u00e9lectromagn\u00e9tiques.<\/p>\n

Le signal refusait de mourir.<\/p>\n

Non seulement il r\u00e9sistait, mais il grandissait. \u00c0 mesure que les donn\u00e9es s’accumulaient — le collisionneur fonctionnait vingt-deux heures sur vingt-quatre, ne s’arr\u00eatant que pour de br\u00e8ves fen\u00eatres de maintenance — l’exc\u00e8s se confirmait. 3,2 sigma le lundi. 3,5 sigma le mardi. Le mercredi soir, quatre jours apr\u00e8s la premi\u00e8re observation, il atteignit 3,9 sigma.<\/p>\n

Marco et Nathan travaillaient en silence, \u00e9changeant parfois un regard par-dessus leurs \u00e9crans. Ils n’avaient pr\u00e9venu personne d’autre. Pas encore. C’\u00e9tait un accord tacite entre eux, la superstition du chercheur : en parlant d’un signal trop t\u00f4t, on risquait de le faire dispara\u00eetre, comme si l’univers punissait l’impatience.<\/p>\n

Mais le mercredi, quand Nathan arriva pour son shift de nuit, quelqu’un d’autre \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans la salle de contr\u00f4le.<\/p>\n


\n

\u00c9lena Voss \u00e9tait assise au poste central, celui qui restait habituellement \u00e9teint, r\u00e9serv\u00e9 au coordinateur du projet pour les runs sp\u00e9ciaux. Elle portait un pull noir \u00e0 col roul\u00e9, les cheveux tir\u00e9s en arri\u00e8re. Ses yeux \u00e9taient fix\u00e9s sur l’\u00e9cran avec une intensit\u00e9 que Nathan reconnaissait — cette concentration qui semblait courber l’espace autour d’elle.<\/p>\n

-- Bonsoir, Nathan, dit-elle sans se retourner.<\/p>\n

-- Dr. Voss. Je ne savais pas que vous seriez l\u00e0 cette nuit.<\/p>\n

-- \u00c9lena. On est en shift de nuit, on peut abandonner les formalit\u00e9s.<\/p>\n

Elle pivota sur sa chaise pour lui faire face. Il y avait quelque chose de diff\u00e9rent dans son expression — une tension dans les muscles du visage, une lueur dans les yeux qui n’\u00e9tait pas de l’excitation scientifique habituelle. Quelque chose de plus personnel.<\/p>\n

-- J’ai regard\u00e9 vos logs, dit-elle.<\/p>\n

Nathan sentit son estomac se contracter.<\/p>\n

-- Comment vous...<\/p>\n

-- Le syst\u00e8me trace toutes les analyses lanc\u00e9es sur le cluster. J’ai vu que vous refaisiez tourner des reconstructions compl\u00e8tes en dehors du programme officiel. Avec des filtres non standard. \u00c0 trois heures du matin, pendant quatre nuits cons\u00e9cutives.<\/p>\n

Elle croisa les jambes et l’observa, attendant. Nathan comprit qu’il \u00e9tait inutile de nier.<\/p>\n

-- On a un exc\u00e8s, dit-il simplement. \u00c9nergie transverse haute. \u00c9nergie manquante associ\u00e9e. 3,9 sigma au dernier comptage.<\/p>\n

-- 4,1, corrigea-t-elle. J’ai ajout\u00e9 les donn\u00e9es d’aujourd’hui.<\/p>\n

Un silence. Marco, qui venait d’entrer avec deux gobelets de caf\u00e9, s’arr\u00eata sur le seuil en voyant \u00c9lena.<\/p>\n

-- Marco, asseyez-vous, dit-elle. Fermez la porte.<\/p>\n

Il ob\u00e9it, lan\u00e7ant un regard interrogatif \u00e0 Nathan, qui haussa imperceptiblement les \u00e9paules. Marco lui tendit son caf\u00e9 et prit place \u00e0 son poste.<\/p>\n

\u00c9lena se tourna vers l’\u00e9cran central et afficha un graphique que Nathan reconnut imm\u00e9diatement — la distribution d’\u00e9nergie manquante, avec l’exc\u00e8s clairement visible dans la queue de distribution.<\/p>\n

-- Messieurs, dit-elle, ce que vous regardez est peut-\u00eatre la premi\u00e8re signature directe d’une fuite d’\u00e9nergie vers des dimensions suppl\u00e9mentaires. Si cela se confirme, c’est la plus grande d\u00e9couverte en physique fondamentale depuis le boson de Higgs.<\/p>\n

-- Si cela se confirme, souligna Nathan. On n’est qu’\u00e0 quatre sigma. Il en faut cinq.<\/p>\n

-- Je sais compter, Nathan. Mais je ne suis pas venue ici pour la statistique. Je suis venue parce qu’il y a autre chose dans vos donn\u00e9es.<\/p>\n

Elle tapa quelques commandes et un nouveau graphique apparut. Nathan fron\u00e7a les sourcils. Ce n’\u00e9tait pas une distribution d’\u00e9nergie standard — c’\u00e9tait un spectrogramme, une repr\u00e9sentation en fr\u00e9quences. Les axes \u00e9taient inhabituels.<\/p>\n

-- Qu’est-ce que c’est ? demanda Marco.<\/p>\n

-- Les \u00e9v\u00e9nements de l’exc\u00e8s, r\u00e9pondit \u00c9lena. Mais repr\u00e9sent\u00e9s autrement. J’ai converti les donn\u00e9es du calorim\u00e8tre en signaux acoustiques — chaque d\u00e9p\u00f4t d’\u00e9nergie devient une fr\u00e9quence, chaque collision devient un son. C’est une technique de sonification. On l’utilise parfois pour d\u00e9tecter des structures que l’\u0153il ne voit pas dans les graphiques.<\/p>\n

Nathan connaissait la technique. Le projet LHCsound l’avait utilis\u00e9e pour rendre les collisions du LHC \"audibles\", transformer des donn\u00e9es en musique. C’\u00e9tait un outil p\u00e9dagogique, parfois un outil d’analyse quand on cherchait des patterns temporels subtils.<\/p>\n

-- Et ? dit-il.<\/p>\n

-- Et \u00e9coutez.<\/p>\n

Elle cliqua. Les haut-parleurs de la salle de contr\u00f4le \u00e9mirent un son.<\/p>\n

Au d\u00e9but, c’\u00e9tait du bruit — un gr\u00e9sillement granulaire, chaotique, comme de la friture radio. Le bruit de fond standard, la rumeur sourde des millions de collisions ordinaires. Nathan connaissait ce son. Chaque physicien exp\u00e9rimental le connaissait.<\/p>\n

Puis quelque chose changea.<\/p>\n

Dans le bruit, une structure \u00e9mergea. Subtile d’abord — un motif r\u00e9current, une oscillation qui se d\u00e9gageait lentement du chaos. Nathan pencha la t\u00eate, concentr\u00e9. Le son avait une qualit\u00e9 \u00e9trange. Pas m\u00e9canique. Pas tout \u00e0 fait al\u00e9atoire non plus. Il y avait une cadence, quelque chose qui montait et descendait selon des intervalles qui ne semblaient pas arbitraires.<\/p>\n

-- Vous entendez ? dit \u00c9lena.<\/p>\n

Nathan entendait. Le motif se r\u00e9p\u00e9tait avec des variations, comme une phrase musicale qui se transforme. Marco s’\u00e9tait rapproch\u00e9, les yeux pliss\u00e9s.<\/p>\n

-- On dirait... commen\u00e7a Marco, puis il s’arr\u00eata.<\/p>\n

-- Dites, encouragea \u00c9lena.<\/p>\n

-- On dirait une voix.<\/p>\n

Le silence qui suivit fut d’une qualit\u00e9 particuli\u00e8re — le genre de silence qui ne na\u00eet pas de l’absence de son, mais de la pr\u00e9sence de quelque chose qu’on ne s’attendait pas \u00e0 trouver.<\/p>\n

-- C’est une par\u00e9idolie auditive, dit Nathan. Le cerveau humain est c\u00e2bl\u00e9 pour reconna\u00eetre des voix partout. On entend des mots dans le bruit des vagues, dans le vent. C’est un biais cognitif.<\/p>\n

-- Probablement, dit \u00c9lena. Mais regardez le spectrogramme.<\/p>\n

Elle pointa l’\u00e9cran. Le graphique montrait des bandes de fr\u00e9quence qui se r\u00e9p\u00e9taient, se croisaient, formaient des motifs. Nathan se pencha. Il y avait effectivement une structure — pas chaotique, pas al\u00e9atoire. Des r\u00e9currences.<\/p>\n

-- \u00c7a pourrait \u00eatre n’importe quoi, dit-il. Une r\u00e9sonance m\u00e9canique dans le d\u00e9tecteur. Un signal radio externe capt\u00e9 par l’\u00e9lectronique. Une fr\u00e9quence parasite du r\u00e9seau \u00e9lectrique.<\/p>\n

-- J’ai v\u00e9rifi\u00e9, dit \u00c9lena. Aucune corr\u00e9lation avec les sources connues. Et le signal n’appara\u00eet que dans les \u00e9v\u00e9nements de l’exc\u00e8s. Si c’\u00e9tait une interf\u00e9rence externe, elle serait pr\u00e9sente dans tous les \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n

C’\u00e9tait un argument solide. Nathan le d\u00e9testa pour cette raison.<\/p>\n

-- Je veux voir le code source de la sonification, dit-il. Ligne par ligne.<\/p>\n

-- Il est sur le serveur partag\u00e9. Dossier Voss_personal<\/em>, sous-dossier Sonification_v3<\/em>. V\u00e9rifiez tout. Je veux que vous trouviez l’erreur.<\/p>\n

Elle le regarda droit dans les yeux.<\/p>\n

-- Parce qu’il doit<\/em> y avoir une erreur.<\/p>\n

Mais Nathan per\u00e7ut dans sa voix quelque chose qui contredisait ses mots — non pas un doute, mais une anticipation, comme si elle savait d\u00e9j\u00e0 qu’il n’y avait pas d’erreur, et qu’elle attendait qu’il arrive \u00e0 cette conclusion par lui-m\u00eame.<\/p>\n


\n

Il passa le reste de la nuit \u00e0 \u00e9plucher le code. Marco s’endormit vers trois heures, la t\u00eate pos\u00e9e sur ses bras crois\u00e9s. \u00c9lena \u00e9tait partie vers une heure, apr\u00e8s avoir laiss\u00e9 Nathan avec une cl\u00e9 USB contenant l’int\u00e9gralit\u00e9 des donn\u00e9es brutes et un post-it griffonn\u00e9 : « Suivez les donn\u00e9es. Pas vos attentes. »<\/em><\/p>\n

Le code \u00e9tait propre. Nathan le v\u00e9rifia m\u00e9thodiquement — les routines de lecture des donn\u00e9es, la conversion \u00e9nergie-fr\u00e9quence, le fen\u00eatrage temporel, la normalisation spectrale. Tout \u00e9tait standard, document\u00e9, sans astuce ni biais cach\u00e9.<\/p>\n

Il relan\u00e7a la sonification depuis z\u00e9ro, avec ses propres param\u00e8tres. Le r\u00e9sultat fut identique. Le motif \u00e9tait l\u00e0 — cette oscillation, cette cadence qui \u00e9voquait une langue.<\/p>\n

\u00c0 quatre heures du matin, dans un geste qu’il n’aurait pas su expliquer, il enfila ses \u00e9couteurs et r\u00e9\u00e9couta le signal au casque, les yeux ferm\u00e9s, le volume pouss\u00e9. Dans l’intimit\u00e9 du casque, le son prit une autre dimension. Les harmoniques \u00e9taient plus distinctes. Le motif se d\u00e9tachait du bruit de fond comme un visage \u00e9merge d’une foule.<\/p>\n

Et cette fois, Nathan entendit autre chose.<\/p>\n

Pas des mots. Mais une direction<\/em> dans le son. Comme si le signal ne se contentait pas d’exister, mais cherchait \u00e0 atteindre quelque chose.<\/p>\n

Il retira brusquement les \u00e9couteurs. Son c\u0153ur battait trop vite. Ses mains \u00e9taient moites. Il regarda autour de lui — la salle de contr\u00f4le, les \u00e9crans, Marco endormi, le bourdonnement familier des ventilateurs — et tout lui sembla soudain l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9, comme un tableau accroch\u00e9 un degr\u00e9 de travers.<\/p>\n

Il se leva, alla se passer de l’eau sur le visage aux toilettes. Le miroir lui renvoya son reflet — vingt-huit ans, des cheveux noirs en d\u00e9sordre, les yeux marron de sa m\u00e8re, un d\u00e9but de barbe. Un physicien en manque de sommeil. Rien d’autre.<\/p>\n

Il retourna dans la salle de contr\u00f4le, r\u00e9veilla Marco d’une tape sur l’\u00e9paule.<\/p>\n

-- Je n’ai pas trouv\u00e9 d’erreur, dit-il.<\/p>\n

Marco cligna des yeux, d\u00e9sorient\u00e9.<\/p>\n

-- Quoi ? Dans le code ?<\/p>\n

-- Dans le code, dans les donn\u00e9es, dans la calibration, dans la sonification. J’ai tout v\u00e9rifi\u00e9. Il n’y a pas d’erreur technique \u00e9vidente.<\/p>\n

Marco se redressa lentement, passa une main sur son visage.<\/p>\n

-- Donc le signal est r\u00e9el.<\/p>\n

-- Le signal est r\u00e9el. La sonification est correcte. Les patterns existent.<\/p>\n

-- Une voix dans un collisionneur de particules.<\/p>\n

-- Je n’ai pas dit que c’\u00e9tait une voix. J’ai dit qu’il y a des structures rythmiques dans les donn\u00e9es sonifi\u00e9es. Le cerveau humain y entend des patterns vocaux. \u00c7a ne veut pas dire qu’il y a une voix.<\/p>\n

-- C’est la m\u00eame chose, Nathan.<\/p>\n

-- Non. Ce n’est pas la m\u00eame chose.<\/p>\n

Mais en pronon\u00e7ant ces mots, Nathan sentit qu’il se d\u00e9fendait contre quelque chose qu’il ne voulait pas nommer.<\/p>\n

Marco le regarda longuement.<\/p>\n

-- Tu sais ce qui va se passer si on annonce \u00e7a. Le signal \u00e0 quatre sigma, c’est d\u00e9j\u00e0 \u00e9norme. Mais \u00e7a plus les patterns sonores... Les m\u00e9dias vont devenir fous. On va avoir tous les \u00e9sot\u00e9ristes de la plan\u00e8te qui vont dire qu’on a contact\u00e9 Dieu ou des aliens ou je ne sais quoi.<\/p>\n

-- Raison de plus pour \u00eatre rigoureux. On continue \u00e0 accumuler de la statistique. On cherche d’autres explications. Et on ne communique rien tant qu’on n’est pas s\u00fbrs.<\/p>\n

-- S\u00fbrs de quoi ? Qu’on a trouv\u00e9 des dimensions suppl\u00e9mentaires ou qu’on a trouv\u00e9 une voix ?<\/p>\n

Nathan ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n


\n

Le jeudi matin, Nathan rentra chez lui par le chemin habituel. La fronti\u00e8re franco-suisse se franchissait sans y penser — un panneau, un ralentisseur. Il aimait cette fluidit\u00e9, cette indiff\u00e9rence des fronti\u00e8res. Les lignes que les hommes tracent sur les cartes n’existent pas pour les protons, ni pour la lumi\u00e8re.<\/p>\n

Mais ce matin, en passant la fronti\u00e8re, il eut l’impression fugitive de traverser autre chose — une membrane, un seuil — et sa peau se couvrit de chair de poule pendant trois secondes exactement.<\/p>\n

Chez lui, il ne dormit pas. Il s’assit \u00e0 son bureau, ouvrit son ordinateur, et, apr\u00e8s une longue h\u00e9sitation, lan\u00e7a une recherche.<\/p>\n

Il tapa : « sonification donn\u00e9es physique — reconnaissance patterns »<\/em>.<\/p>\n

Les r\u00e9sultats l’emmen\u00e8rent vers des articles universitaires — l’utilisation de la sonification en astronomie pour d\u00e9tecter des pulsars, en sismologie pour identifier des s\u00e9quences pr\u00e9-sismiques, en physique des particules pour le projet LHCsound. Rien de nouveau.<\/p>\n

Il modifia la recherche : « patterns linguistiques bruit »<\/em>.<\/p>\n

Des articles sur la par\u00e9idolie auditive. Sur les EVP — Electronic Voice Phenomena — ces voix que certains pr\u00e9tendent entendre dans le bruit blanc et qui ne sont que des illusions auditives. Sur les biais de confirmation, la fa\u00e7on dont le cerveau humain projette du sens l\u00e0 o\u00f9 il n’y en a pas.<\/p>\n

Nathan se frotta les yeux. C’\u00e9tait exactement ce qui se passait. \u00c9lena, Marco, lui-m\u00eame — ils \u00e9coutaient du bruit structur\u00e9 et y entendaient une voix parce que c’\u00e9tait ce que les cerveaux humains faisaient. Rien de myst\u00e9rieux. Rien d’anormal.<\/p>\n

Sauf que.<\/p>\n

Il relan\u00e7a la sonification sur son ordinateur portable, avec les donn\u00e9es qu’\u00c9lena lui avait donn\u00e9es. \u00c9couta de nouveau, les yeux ferm\u00e9s, en essayant de faire abstraction de toute interpr\u00e9tation. Juste le son. Juste les fr\u00e9quences.<\/p>\n

Et il entendit de nouveau cette direction<\/em>. Ce n’\u00e9tait pas une voix au sens o\u00f9 quelqu’un parlerait. C’\u00e9tait plus subtil. Comme une intention dans le son. Comme si les fr\u00e9quences ne se contentaient pas d’osciller, mais cherchaient<\/em> quelque chose.<\/p>\n

Il ferma l’ordinateur d’un geste brusque.<\/p>\n

Tu d\u00e9railles<\/em>, se dit-il. C’est le manque de sommeil. C’est la suggestion. Tu \u00e9coutes du bruit apr\u00e8s avoir pass\u00e9 une semaine sous pression, et ton cerveau fabrique du sens l\u00e0 o\u00f9 il n’y en a pas.<\/em><\/p>\n

Il prit une douche, se for\u00e7a \u00e0 manger un bol de c\u00e9r\u00e9ales, et se coucha.<\/p>\n

Le sommeil vint vite, lourd.<\/p>\n

Juste avant le r\u00e9veil, il r\u00eava. Pas l’arbre invers\u00e9 cette fois. Quelque chose de plus simple, de plus quotidien. Il \u00e9tait dans le bureau de son grand-p\u00e8re \u00e0 Strasbourg, enfant, peut-\u00eatre dix ans. Rav Shlomo lui montrait un livre — un vieux volume reli\u00e9 de cuir, avec des caract\u00e8res h\u00e9bra\u00efques sur la couverture.<\/p>\n

-- Un jour, disait son grand-p\u00e8re, tu devras lire ces pages.<\/p>\n

-- Pourquoi ? demandait Nathan-enfant.<\/p>\n

-- Pour te souvenir.<\/p>\n

-- Me souvenir de quoi ?<\/p>\n

Mais son grand-p\u00e8re ne r\u00e9pondait pas. Il posait juste la main sur le livre, et Nathan voyait les lettres h\u00e9bra\u00efques grav\u00e9es sur la couverture commencer \u00e0 bouger, lentement, comme des insectes.<\/p>\n

Il se r\u00e9veilla en sursaut. Son t\u00e9l\u00e9phone vibrait sur la table de nuit. Un SMS.<\/p>\n

De son grand-p\u00e8re. En majuscules maladroites.<\/p>\n

« NATHAN. APPELLE-MOI. TON GRAND-P\u00c8RE QUI T’AIME. »<\/strong><\/p>\n

Nathan fixa l’\u00e9cran pendant une longue minute, assis dans son lit, dans la lumi\u00e8re grise de l’apr\u00e8s-midi.<\/p>\n

Puis il posa le t\u00e9l\u00e9phone, face retourn\u00e9e, sur la table de nuit.<\/p>\n

Il ne rappela pas.<\/p>\n

Pas encore.<\/p>", "content_text": " Nathan passa les deux jours suivants \u00e0 tenter de tuer le signal. C'\u00e9tait la discipline que la physique exp\u00e9rimentale imposait \u00e0 ses praticiens \u2014 cette r\u00e8gle non \u00e9crite, presque monastique : avant de crier \u00e0 la d\u00e9couverte, il faut \u00e9puiser toutes les mani\u00e8res dont on pourrait se tromper. Les erreurs instrumentales, les biais de s\u00e9lection, les artefacts de reconstruction, les contaminations du bruit de fond. Un physicien qui annonce un r\u00e9sultat sans avoir essay\u00e9 de le d\u00e9truire n'est pas un physicien, c'est un croyant. Nathan reprit les donn\u00e9es brutes, collision par collision. Il les fit passer \u00e0 travers ses propres algorithmes de reconstruction, ind\u00e9pendants de ceux utilis\u00e9s par l'\u00e9quipe officielle. Il v\u00e9rifia la calibration de chaque sous-d\u00e9tecteur \u2014 le trajectographe silicium, les calorim\u00e8tres \u00e9lectromagn\u00e9tique et hadronique, le spectrom\u00e8tre \u00e0 muons. Il chercha des corr\u00e9lations entre l'exc\u00e8s et des d\u00e9faillances instrumentales connues : un cristal dont la r\u00e9ponse d\u00e9riverait avec la temp\u00e9rature, un photomultiplicateur fatigu\u00e9, un c\u00e2ble mal blind\u00e9 captant des parasites \u00e9lectromagn\u00e9tiques. Le signal refusait de mourir. Non seulement il r\u00e9sistait, mais il grandissait. \u00c0 mesure que les donn\u00e9es s'accumulaient \u2014 le collisionneur fonctionnait vingt-deux heures sur vingt-quatre, ne s'arr\u00eatant que pour de br\u00e8ves fen\u00eatres de maintenance \u2014 l'exc\u00e8s se confirmait. 3,2 sigma le lundi. 3,5 sigma le mardi. Le mercredi soir, quatre jours apr\u00e8s la premi\u00e8re observation, il atteignit 3,9 sigma. Marco et Nathan travaillaient en silence, \u00e9changeant parfois un regard par-dessus leurs \u00e9crans. Ils n'avaient pr\u00e9venu personne d'autre. Pas encore. C'\u00e9tait un accord tacite entre eux, la superstition du chercheur : en parlant d'un signal trop t\u00f4t, on risquait de le faire dispara\u00eetre, comme si l'univers punissait l'impatience. Mais le mercredi, quand Nathan arriva pour son shift de nuit, quelqu'un d'autre \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans la salle de contr\u00f4le. --- \u00c9lena Voss \u00e9tait assise au poste central, celui qui restait habituellement \u00e9teint, r\u00e9serv\u00e9 au coordinateur du projet pour les runs sp\u00e9ciaux. Elle portait un pull noir \u00e0 col roul\u00e9, les cheveux tir\u00e9s en arri\u00e8re. Ses yeux \u00e9taient fix\u00e9s sur l'\u00e9cran avec une intensit\u00e9 que Nathan reconnaissait \u2014 cette concentration qui semblait courber l'espace autour d'elle. \u2014 Bonsoir, Nathan, dit-elle sans se retourner. \u2014 Dr. Voss. Je ne savais pas que vous seriez l\u00e0 cette nuit. \u2014 \u00c9lena. On est en shift de nuit, on peut abandonner les formalit\u00e9s. Elle pivota sur sa chaise pour lui faire face. Il y avait quelque chose de diff\u00e9rent dans son expression \u2014 une tension dans les muscles du visage, une lueur dans les yeux qui n'\u00e9tait pas de l'excitation scientifique habituelle. Quelque chose de plus personnel. \u2014 J'ai regard\u00e9 vos logs, dit-elle. Nathan sentit son estomac se contracter. \u2014 Comment vous... \u2014 Le syst\u00e8me trace toutes les analyses lanc\u00e9es sur le cluster. J'ai vu que vous refaisiez tourner des reconstructions compl\u00e8tes en dehors du programme officiel. Avec des filtres non standard. \u00c0 trois heures du matin, pendant quatre nuits cons\u00e9cutives. Elle croisa les jambes et l'observa, attendant. Nathan comprit qu'il \u00e9tait inutile de nier. \u2014 On a un exc\u00e8s, dit-il simplement. \u00c9nergie transverse haute. \u00c9nergie manquante associ\u00e9e. 3,9 sigma au dernier comptage. \u2014 4,1, corrigea-t-elle. J'ai ajout\u00e9 les donn\u00e9es d'aujourd'hui. Un silence. Marco, qui venait d'entrer avec deux gobelets de caf\u00e9, s'arr\u00eata sur le seuil en voyant \u00c9lena. \u2014 Marco, asseyez-vous, dit-elle. Fermez la porte. Il ob\u00e9it, lan\u00e7ant un regard interrogatif \u00e0 Nathan, qui haussa imperceptiblement les \u00e9paules. Marco lui tendit son caf\u00e9 et prit place \u00e0 son poste. \u00c9lena se tourna vers l'\u00e9cran central et afficha un graphique que Nathan reconnut imm\u00e9diatement \u2014 la distribution d'\u00e9nergie manquante, avec l'exc\u00e8s clairement visible dans la queue de distribution. \u2014 Messieurs, dit-elle, ce que vous regardez est peut-\u00eatre la premi\u00e8re signature directe d'une fuite d'\u00e9nergie vers des dimensions suppl\u00e9mentaires. Si cela se confirme, c'est la plus grande d\u00e9couverte en physique fondamentale depuis le boson de Higgs. \u2014 Si cela se confirme, souligna Nathan. On n'est qu'\u00e0 quatre sigma. Il en faut cinq. \u2014 Je sais compter, Nathan. Mais je ne suis pas venue ici pour la statistique. Je suis venue parce qu'il y a autre chose dans vos donn\u00e9es. Elle tapa quelques commandes et un nouveau graphique apparut. Nathan fron\u00e7a les sourcils. Ce n'\u00e9tait pas une distribution d'\u00e9nergie standard \u2014 c'\u00e9tait un spectrogramme, une repr\u00e9sentation en fr\u00e9quences. Les axes \u00e9taient inhabituels. \u2014 Qu'est-ce que c'est ? demanda Marco. \u2014 Les \u00e9v\u00e9nements de l'exc\u00e8s, r\u00e9pondit \u00c9lena. Mais repr\u00e9sent\u00e9s autrement. J'ai converti les donn\u00e9es du calorim\u00e8tre en signaux acoustiques \u2014 chaque d\u00e9p\u00f4t d'\u00e9nergie devient une fr\u00e9quence, chaque collision devient un son. C'est une technique de sonification. On l'utilise parfois pour d\u00e9tecter des structures que l'\u0153il ne voit pas dans les graphiques. Nathan connaissait la technique. Le projet LHCsound l'avait utilis\u00e9e pour rendre les collisions du LHC \"audibles\", transformer des donn\u00e9es en musique. C'\u00e9tait un outil p\u00e9dagogique, parfois un outil d'analyse quand on cherchait des patterns temporels subtils. \u2014 Et ? dit-il. \u2014 Et \u00e9coutez. Elle cliqua. Les haut-parleurs de la salle de contr\u00f4le \u00e9mirent un son. Au d\u00e9but, c'\u00e9tait du bruit \u2014 un gr\u00e9sillement granulaire, chaotique, comme de la friture radio. Le bruit de fond standard, la rumeur sourde des millions de collisions ordinaires. Nathan connaissait ce son. Chaque physicien exp\u00e9rimental le connaissait. Puis quelque chose changea. Dans le bruit, une structure \u00e9mergea. Subtile d'abord \u2014 un motif r\u00e9current, une oscillation qui se d\u00e9gageait lentement du chaos. Nathan pencha la t\u00eate, concentr\u00e9. Le son avait une qualit\u00e9 \u00e9trange. Pas m\u00e9canique. Pas tout \u00e0 fait al\u00e9atoire non plus. Il y avait une cadence, quelque chose qui montait et descendait selon des intervalles qui ne semblaient pas arbitraires. \u2014 Vous entendez ? dit \u00c9lena. Nathan entendait. Le motif se r\u00e9p\u00e9tait avec des variations, comme une phrase musicale qui se transforme. Marco s'\u00e9tait rapproch\u00e9, les yeux pliss\u00e9s. \u2014 On dirait... commen\u00e7a Marco, puis il s'arr\u00eata. \u2014 Dites, encouragea \u00c9lena. \u2014 On dirait une voix. Le silence qui suivit fut d'une qualit\u00e9 particuli\u00e8re \u2014 le genre de silence qui ne na\u00eet pas de l'absence de son, mais de la pr\u00e9sence de quelque chose qu'on ne s'attendait pas \u00e0 trouver. \u2014 C'est une par\u00e9idolie auditive, dit Nathan. Le cerveau humain est c\u00e2bl\u00e9 pour reconna\u00eetre des voix partout. On entend des mots dans le bruit des vagues, dans le vent. C'est un biais cognitif. \u2014 Probablement, dit \u00c9lena. Mais regardez le spectrogramme. Elle pointa l'\u00e9cran. Le graphique montrait des bandes de fr\u00e9quence qui se r\u00e9p\u00e9taient, se croisaient, formaient des motifs. Nathan se pencha. Il y avait effectivement une structure \u2014 pas chaotique, pas al\u00e9atoire. Des r\u00e9currences. \u2014 \u00c7a pourrait \u00eatre n'importe quoi, dit-il. Une r\u00e9sonance m\u00e9canique dans le d\u00e9tecteur. Un signal radio externe capt\u00e9 par l'\u00e9lectronique. Une fr\u00e9quence parasite du r\u00e9seau \u00e9lectrique. \u2014 J'ai v\u00e9rifi\u00e9, dit \u00c9lena. Aucune corr\u00e9lation avec les sources connues. Et le signal n'appara\u00eet que dans les \u00e9v\u00e9nements de l'exc\u00e8s. Si c'\u00e9tait une interf\u00e9rence externe, elle serait pr\u00e9sente dans tous les \u00e9v\u00e9nements. C'\u00e9tait un argument solide. Nathan le d\u00e9testa pour cette raison. \u2014 Je veux voir le code source de la sonification, dit-il. Ligne par ligne. \u2014 Il est sur le serveur partag\u00e9. Dossier *Voss_personal*, sous-dossier *Sonification_v3*. V\u00e9rifiez tout. Je veux que vous trouviez l'erreur. Elle le regarda droit dans les yeux. \u2014 Parce qu'il *doit* y avoir une erreur. Mais Nathan per\u00e7ut dans sa voix quelque chose qui contredisait ses mots \u2014 non pas un doute, mais une anticipation, comme si elle savait d\u00e9j\u00e0 qu'il n'y avait pas d'erreur, et qu'elle attendait qu'il arrive \u00e0 cette conclusion par lui-m\u00eame. --- Il passa le reste de la nuit \u00e0 \u00e9plucher le code. Marco s'endormit vers trois heures, la t\u00eate pos\u00e9e sur ses bras crois\u00e9s. \u00c9lena \u00e9tait partie vers une heure, apr\u00e8s avoir laiss\u00e9 Nathan avec une cl\u00e9 USB contenant l'int\u00e9gralit\u00e9 des donn\u00e9es brutes et un post-it griffonn\u00e9 : *\u00ab Suivez les donn\u00e9es. Pas vos attentes. \u00bb* Le code \u00e9tait propre. Nathan le v\u00e9rifia m\u00e9thodiquement \u2014 les routines de lecture des donn\u00e9es, la conversion \u00e9nergie-fr\u00e9quence, le fen\u00eatrage temporel, la normalisation spectrale. Tout \u00e9tait standard, document\u00e9, sans astuce ni biais cach\u00e9. Il relan\u00e7a la sonification depuis z\u00e9ro, avec ses propres param\u00e8tres. Le r\u00e9sultat fut identique. Le motif \u00e9tait l\u00e0 \u2014 cette oscillation, cette cadence qui \u00e9voquait une langue. \u00c0 quatre heures du matin, dans un geste qu'il n'aurait pas su expliquer, il enfila ses \u00e9couteurs et r\u00e9\u00e9couta le signal au casque, les yeux ferm\u00e9s, le volume pouss\u00e9. Dans l'intimit\u00e9 du casque, le son prit une autre dimension. Les harmoniques \u00e9taient plus distinctes. Le motif se d\u00e9tachait du bruit de fond comme un visage \u00e9merge d'une foule. Et cette fois, Nathan entendit autre chose. Pas des mots. Mais une *direction* dans le son. Comme si le signal ne se contentait pas d'exister, mais cherchait \u00e0 atteindre quelque chose. Il retira brusquement les \u00e9couteurs. Son c\u0153ur battait trop vite. Ses mains \u00e9taient moites. Il regarda autour de lui \u2014 la salle de contr\u00f4le, les \u00e9crans, Marco endormi, le bourdonnement familier des ventilateurs \u2014 et tout lui sembla soudain l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9, comme un tableau accroch\u00e9 un degr\u00e9 de travers. Il se leva, alla se passer de l'eau sur le visage aux toilettes. Le miroir lui renvoya son reflet \u2014 vingt-huit ans, des cheveux noirs en d\u00e9sordre, les yeux marron de sa m\u00e8re, un d\u00e9but de barbe. Un physicien en manque de sommeil. Rien d'autre. Il retourna dans la salle de contr\u00f4le, r\u00e9veilla Marco d'une tape sur l'\u00e9paule. \u2014 Je n'ai pas trouv\u00e9 d'erreur, dit-il. Marco cligna des yeux, d\u00e9sorient\u00e9. \u2014 Quoi ? Dans le code ? \u2014 Dans le code, dans les donn\u00e9es, dans la calibration, dans la sonification. J'ai tout v\u00e9rifi\u00e9. Il n'y a pas d'erreur technique \u00e9vidente. Marco se redressa lentement, passa une main sur son visage. \u2014 Donc le signal est r\u00e9el. \u2014 Le signal est r\u00e9el. La sonification est correcte. Les patterns existent. \u2014 Une voix dans un collisionneur de particules. \u2014 Je n'ai pas dit que c'\u00e9tait une voix. J'ai dit qu'il y a des structures rythmiques dans les donn\u00e9es sonifi\u00e9es. Le cerveau humain y entend des patterns vocaux. \u00c7a ne veut pas dire qu'il y a une voix. \u2014 C'est la m\u00eame chose, Nathan. \u2014 Non. Ce n'est pas la m\u00eame chose. Mais en pronon\u00e7ant ces mots, Nathan sentit qu'il se d\u00e9fendait contre quelque chose qu'il ne voulait pas nommer. Marco le regarda longuement. \u2014 Tu sais ce qui va se passer si on annonce \u00e7a. Le signal \u00e0 quatre sigma, c'est d\u00e9j\u00e0 \u00e9norme. Mais \u00e7a plus les patterns sonores... Les m\u00e9dias vont devenir fous. On va avoir tous les \u00e9sot\u00e9ristes de la plan\u00e8te qui vont dire qu'on a contact\u00e9 Dieu ou des aliens ou je ne sais quoi. \u2014 Raison de plus pour \u00eatre rigoureux. On continue \u00e0 accumuler de la statistique. On cherche d'autres explications. Et on ne communique rien tant qu'on n'est pas s\u00fbrs. \u2014 S\u00fbrs de quoi ? Qu'on a trouv\u00e9 des dimensions suppl\u00e9mentaires ou qu'on a trouv\u00e9 une voix ? Nathan ne r\u00e9pondit pas. --- Le jeudi matin, Nathan rentra chez lui par le chemin habituel. La fronti\u00e8re franco-suisse se franchissait sans y penser \u2014 un panneau, un ralentisseur. Il aimait cette fluidit\u00e9, cette indiff\u00e9rence des fronti\u00e8res. Les lignes que les hommes tracent sur les cartes n'existent pas pour les protons, ni pour la lumi\u00e8re. Mais ce matin, en passant la fronti\u00e8re, il eut l'impression fugitive de traverser autre chose \u2014 une membrane, un seuil \u2014 et sa peau se couvrit de chair de poule pendant trois secondes exactement. Chez lui, il ne dormit pas. Il s'assit \u00e0 son bureau, ouvrit son ordinateur, et, apr\u00e8s une longue h\u00e9sitation, lan\u00e7a une recherche. Il tapa : *\u00ab sonification donn\u00e9es physique \u2014 reconnaissance patterns \u00bb*. Les r\u00e9sultats l'emmen\u00e8rent vers des articles universitaires \u2014 l'utilisation de la sonification en astronomie pour d\u00e9tecter des pulsars, en sismologie pour identifier des s\u00e9quences pr\u00e9-sismiques, en physique des particules pour le projet LHCsound. Rien de nouveau. Il modifia la recherche : *\u00ab patterns linguistiques bruit \u00bb*. Des articles sur la par\u00e9idolie auditive. Sur les EVP \u2014 Electronic Voice Phenomena \u2014 ces voix que certains pr\u00e9tendent entendre dans le bruit blanc et qui ne sont que des illusions auditives. Sur les biais de confirmation, la fa\u00e7on dont le cerveau humain projette du sens l\u00e0 o\u00f9 il n'y en a pas. Nathan se frotta les yeux. C'\u00e9tait exactement ce qui se passait. \u00c9lena, Marco, lui-m\u00eame \u2014 ils \u00e9coutaient du bruit structur\u00e9 et y entendaient une voix parce que c'\u00e9tait ce que les cerveaux humains faisaient. Rien de myst\u00e9rieux. Rien d'anormal. Sauf que. Il relan\u00e7a la sonification sur son ordinateur portable, avec les donn\u00e9es qu'\u00c9lena lui avait donn\u00e9es. \u00c9couta de nouveau, les yeux ferm\u00e9s, en essayant de faire abstraction de toute interpr\u00e9tation. Juste le son. Juste les fr\u00e9quences. Et il entendit de nouveau cette *direction*. Ce n'\u00e9tait pas une voix au sens o\u00f9 quelqu'un parlerait. C'\u00e9tait plus subtil. Comme une intention dans le son. Comme si les fr\u00e9quences ne se contentaient pas d'osciller, mais *cherchaient* quelque chose. Il ferma l'ordinateur d'un geste brusque. *Tu d\u00e9railles*, se dit-il. *C'est le manque de sommeil. C'est la suggestion. Tu \u00e9coutes du bruit apr\u00e8s avoir pass\u00e9 une semaine sous pression, et ton cerveau fabrique du sens l\u00e0 o\u00f9 il n'y en a pas.* Il prit une douche, se for\u00e7a \u00e0 manger un bol de c\u00e9r\u00e9ales, et se coucha. Le sommeil vint vite, lourd. Juste avant le r\u00e9veil, il r\u00eava. Pas l'arbre invers\u00e9 cette fois. Quelque chose de plus simple, de plus quotidien. Il \u00e9tait dans le bureau de son grand-p\u00e8re \u00e0 Strasbourg, enfant, peut-\u00eatre dix ans. Rav Shlomo lui montrait un livre \u2014 un vieux volume reli\u00e9 de cuir, avec des caract\u00e8res h\u00e9bra\u00efques sur la couverture. \u2014 Un jour, disait son grand-p\u00e8re, tu devras lire ces pages. \u2014 Pourquoi ? demandait Nathan-enfant. \u2014 Pour te souvenir. \u2014 Me souvenir de quoi ? Mais son grand-p\u00e8re ne r\u00e9pondait pas. Il posait juste la main sur le livre, et Nathan voyait les lettres h\u00e9bra\u00efques grav\u00e9es sur la couverture commencer \u00e0 bouger, lentement, comme des insectes. Il se r\u00e9veilla en sursaut. Son t\u00e9l\u00e9phone vibrait sur la table de nuit. Un SMS. De son grand-p\u00e8re. En majuscules maladroites. **\u00ab NATHAN. APPELLE-MOI. TON GRAND-P\u00c8RE QUI T'AIME. \u00bb** Nathan fixa l'\u00e9cran pendant une longue minute, assis dans son lit, dans la lumi\u00e8re grise de l'apr\u00e8s-midi. Puis il posa le t\u00e9l\u00e9phone, face retourn\u00e9e, sur la table de nuit. Il ne rappela pas. Pas encore. 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Le badge magn\u00e9tique \u00e9mit un bip aigu et la porte vitr\u00e9e coulissa avec un soupir pneumatique. Nathan Goldstein s’engouffra dans le couloir du b\u00e2timent 40, un gobelet de caf\u00e9 ti\u00e8de dans une main, son ordinateur portable coinc\u00e9 sous l’autre bras. Il \u00e9tait vingt-deux heures pass\u00e9es et les n\u00e9ons du couloir principal baignaient le linol\u00e9um gris dans une lumi\u00e8re sans ombre. Au CERN, il faisait toujours le m\u00eame jour — un jour sans aube ni cr\u00e9puscule, suspendu dans un pr\u00e9sent \u00e9ternel qui sentait le plastique et le caf\u00e9 r\u00e9chauff\u00e9.<\/p>\n

Il aimait venir \u00e0 cette heure. Le jour, le laboratoire ressemblait \u00e0 une ruche polyglotte — des physiciens de quarante nationalit\u00e9s s’interpellant en anglais approximatif, des groupes d’\u00e9tudiants agglutin\u00e9s devant des tableaux blancs couverts d’\u00e9quations, le brouhaha permanent de la caf\u00e9t\u00e9ria o\u00f9 l’on pouvait surprendre, entre deux bouch\u00e9es de sandwich, une conversation sur la supersym\u00e9trie ou les derniers r\u00e9sultats du d\u00e9tecteur ATLAS. Mais la nuit, le CERN devenait un monast\u00e8re. Les couloirs se vidaient. Les \u00e9crans continuaient de clignoter dans les salles de contr\u00f4le, surveill\u00e9s par une poign\u00e9e de chercheurs aux yeux rougis. Et dans ce silence, Nathan avait l’impression d’entendre le pouls de la machine, quelque part sous ses pieds, \u00e0 cent m\u00e8tres sous terre — le Grand Collisionneur, vingt-sept kilom\u00e8tres de tunnel dessinant un cercle parfait sous la fronti\u00e8re franco-suisse.<\/p>\n

Il poussa la porte de la salle de contr\u00f4le du projet Gateway et trouva, sans surprise, Marco Bellini d\u00e9j\u00e0 install\u00e9 devant son triple \u00e9cran.<\/p>\n

-- Tu dors ici maintenant ? lan\u00e7a Nathan en posant son caf\u00e9.<\/p>\n

Marco leva les yeux. Italien, la quarantaine, une barbe de trois jours perp\u00e9tuelle et des cernes qui semblaient grav\u00e9s dans la peau, il \u00e9tait ing\u00e9nieur en instrumentation et le partenaire de nuit le plus fiable que Nathan ait jamais eu. Ils partageaient le shift de 22 heures \u00e0 6 heures du matin depuis le d\u00e9but du projet, six mois plus t\u00f4t.<\/p>\n

-- Ma femme dit que je sens le tunnel, r\u00e9pondit Marco avec un sourire fatigu\u00e9. Que je ram\u00e8ne l’odeur de la machine \u00e0 la maison. Tu crois que c’est possible ?<\/p>\n

-- Le collisionneur est sous vide. Il n’a pas d’odeur.<\/p>\n

-- C’est ce que je lui ai dit. Elle m’a r\u00e9pondu que c’est justement \u00e7a que je ram\u00e8ne. L’odeur du vide.<\/p>\n

Nathan sourit malgr\u00e9 lui et s’installa \u00e0 son poste. Trois \u00e9crans, lui aussi. \u00c0 gauche, le flux de donn\u00e9es brutes du d\u00e9tecteur. Au centre, les mod\u00e8les de simulation. \u00c0 droite, la messagerie interne et les logs du syst\u00e8me. Il ouvrit sa session, lan\u00e7a les protocoles de v\u00e9rification, et attendit que les chiffres commencent \u00e0 couler sur l’\u00e9cran.<\/p>\n


\n

Le projet Gateway. Officiellement : Extra-Dimensional Detection Experiment<\/em> — EDDE, un acronyme que personne n’utilisait. Le nom Gateway avait \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 par un post-doctorant australien lors d’une soir\u00e9e arros\u00e9e \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria, et il \u00e9tait rest\u00e9. Parce que c’\u00e9tait exactement ce qu’ils cherchaient : une porte.<\/p>\n

La th\u00e9orie des cordes, dans certaines de ses formulations, pr\u00e9disait l’existence de dimensions suppl\u00e9mentaires — six, sept, peut-\u00eatre davantage — enroul\u00e9es sur elles-m\u00eames \u00e0 des \u00e9chelles si infimes qu’aucun instrument ne pouvait les d\u00e9tecter directement. Mais on pouvait, peut-\u00eatre, en observer les effets indirects. Si l’on parvenait \u00e0 produire des collisions de particules \u00e0 des niveaux d’\u00e9nergie suffisants, certaines particules pourraient fuir<\/em> dans ces dimensions cach\u00e9es, emportant avec elles de l’\u00e9nergie et de l’impulsion. On observerait alors un d\u00e9ficit — une \u00e9nergie manquante, une signature dans le vide.<\/p>\n

C’est ce que Gateway cherchait. Et c’est la Dr. \u00c9lena Voss qui avait convaincu la direction du CERN de financer le projet.<\/p>\n

Nathan se souvenait de sa premi\u00e8re rencontre avec elle, lors d’un s\u00e9minaire \u00e0 Gen\u00e8ve, un an plus t\u00f4t. Il \u00e9tait encore en deuxi\u00e8me ann\u00e9e de doctorat, incertain de sa direction, noy\u00e9 dans des calculs de section efficace qui ne menaient nulle part. Elle avait donn\u00e9 une conf\u00e9rence sur les signatures gravitationnelles des dimensions suppl\u00e9mentaires. Apr\u00e8s, il \u00e9tait all\u00e9 la voir.<\/p>\n

-- Vous travaillez sur quoi ? avait-elle demand\u00e9.<\/p>\n

-- Les corrections radiatives dans le mod\u00e8le standard. Troisi\u00e8me ordre.<\/p>\n

-- C’est utile. Mais ce n’est pas ce qui vous passionne.<\/p>\n

Ce n’\u00e9tait pas une question. Nathan n’avait pas eu le temps de r\u00e9pondre qu’elle encha\u00eenait d\u00e9j\u00e0 :<\/p>\n

-- Je monte un projet. J’ai besoin de quelqu’un qui sait lire les donn\u00e9es sans pr\u00e9jug\u00e9s th\u00e9oriques. Quelqu’un qui regarde les chiffres avant les mod\u00e8les. Vous \u00eates comme \u00e7a, je crois. Les gens qui font des corrections radiatives au troisi\u00e8me ordre sont soit des perfectionnistes n\u00e9vros\u00e9s, soit des gens qui veulent voir ce que les autres n\u00e9gligent. Vous \u00eates lequel ?<\/p>\n

-- Probablement les deux, avait r\u00e9pondu Nathan.<\/p>\n

Elle avait souri — un sourire bref — et lui avait tendu sa carte.<\/p>\n

Six mois plus tard, il \u00e9tait dans cette salle, \u00e0 regarder des donn\u00e9es couler dans la nuit.<\/p>\n


\n

Le collisionneur tournait. Quelque part sous la plaine de Gen\u00e8ve, sous les champs, les vignes, les villages endormis, des paquets de protons lanc\u00e9s \u00e0 99,9999991 % de la vitesse de la lumi\u00e8re parcouraient le tunnel circulaire onze mille fois par seconde, guid\u00e9s par des aimants supraconducteurs refroidis \u00e0 moins 271 degr\u00e9s. Et \u00e0 des points de croisement pr\u00e9cis, ces paquets se percutaient dans des gerbes d’\u00e9nergie pure, recr\u00e9ant pendant une fraction de seconde infinit\u00e9simale les conditions qui r\u00e9gnaient un milliardi\u00e8me de seconde apr\u00e8s le Big Bang.<\/p>\n

Nathan y pensait parfois. Sous les pieds des Genevois qui dormaient, sous les berceaux des enfants et les caves \u00e0 vin, des petits univers naissaient et mouraient des millions de fois par seconde.<\/p>\n

Son grand-p\u00e8re aurait d\u00e9test\u00e9 cette id\u00e9e.<\/p>\n

Ou peut-\u00eatre l’aurait-il trouv\u00e9e fascinante.<\/p>\n

Il repoussa cette pens\u00e9e. Rav Shlomo Goldstein appartenait \u00e0 un compartiment de sa m\u00e9moire qu’il gardait soigneusement ferm\u00e9 — rang\u00e9 quelque part entre l’odeur du tabac \u00e0 pipe et le souvenir d’une main osseuse pos\u00e9e sur une page couverte de caract\u00e8res h\u00e9bra\u00efques, dans une maison de Strasbourg o\u00f9 le temps semblait s’\u00eatre arr\u00eat\u00e9 en 1850. Il n’avait pas vu son grand-p\u00e8re depuis quatre ans. Pas depuis l’enterrement de sa m\u00e8re.<\/p>\n

-- Nathan, regarde \u00e7a.<\/p>\n

La voix de Marco le tira de ses pens\u00e9es. L’Italien s’\u00e9tait redress\u00e9 sur sa chaise, les yeux fix\u00e9s sur l’\u00e9cran central. Nathan fit rouler son fauteuil jusqu’\u00e0 lui.<\/p>\n

-- Qu’est-ce que tu as ?<\/p>\n

-- Le run de 21 heures. Les donn\u00e9es du calorim\u00e8tre hadronique. Regarde le spectre d’\u00e9nergie transverse.<\/p>\n

Nathan regarda. Le graphique montrait la distribution habituelle — une courbe descendante, pr\u00e9visible, conforme aux mod\u00e8les du mod\u00e8le standard. Mais dans la queue de distribution, l\u00e0 o\u00f9 les \u00e9v\u00e9nements devenaient rares et les \u00e9nergies extr\u00eames, il y avait quelque chose.<\/p>\n

Un exc\u00e8s. Une bosse dans la courbe. Le genre de chose que la plupart des analystes auraient attribu\u00e9e \u00e0 une fluctuation statistique, un caprice du hasard, un artefact du d\u00e9tecteur.<\/p>\n

-- Tu as v\u00e9rifi\u00e9 la calibration ? demanda Nathan.<\/p>\n

-- Deux fois. Tout est nominal.<\/p>\n

-- Le bruit de fond ?<\/p>\n

-- Mod\u00e9lis\u00e9. Ce n’est pas du bruit, Nathan. Regarde la significance. Trois sigma.<\/p>\n

Trois sigma. Cela signifiait qu’il y avait moins de 0,3 % de chances que ce signal soit d\u00fb au hasard. Pas suffisant pour crier \u00e0 la d\u00e9couverte — en physique des particules, on exigeait cinq sigma, soit une chance sur 3,5 millions — mais suffisant pour que le c\u0153ur de Nathan acc\u00e9l\u00e8re d’un demi-battement.<\/p>\n

-- Et ce n’est pas tout, continua Marco en faisant d\u00e9filer les donn\u00e9es. Regarde l’\u00e9nergie manquante.<\/p>\n

Le graphique suivant montrait l’\u00e9nergie totale mesur\u00e9e par le d\u00e9tecteur pour chaque collision. En principe, elle devait \u00eatre conserv\u00e9e — tout ce qui entrait devait ressortir, sous une forme ou une autre. Mais pour les \u00e9v\u00e9nements de l’exc\u00e8s, il manquait de l’\u00e9nergie. Pas beaucoup. Quelques giga\u00e9lectronvolts. Mais de mani\u00e8re syst\u00e9matique, comme si, \u00e0 chaque collision dans cette gamme d’\u00e9nergie, quelque chose partait ailleurs<\/em>.<\/p>\n

-- C’est exactement la signature, dit Marco. \u00c9nergie manquante dans les \u00e9v\u00e9nements \u00e0 haute \u00e9nergie transverse. C’est ce que Voss pr\u00e9dit pour la fuite dimensionnelle.<\/p>\n

Ils se regard\u00e8rent. Les \u00e9crans continuaient leur flux imperturbable de donn\u00e9es.<\/p>\n

Nathan sentit quelque chose se d\u00e9placer dans sa poitrine. Non pas de l’excitation — pas encore. Plut\u00f4t un malaise, diffus, qu’il n’arrivait pas \u00e0 nommer. Comme si, en regardant ces donn\u00e9es, il avait aper\u00e7u non pas une porte, mais l’ombre de quelqu’un derri\u00e8re.<\/p>\n

-- J’envoie \u00e7a \u00e0 Voss, dit-il.<\/p>\n

Marco le regarda, surpris.<\/p>\n

-- Maintenant ? On n’a qu’un run. On devrait attendre d’avoir plus de statistique.<\/p>\n

-- Si c’est r\u00e9el, elle doit le savoir.<\/p>\n

-- Et si \u00e7a dispara\u00eet demain ?<\/p>\n

-- Alors on aura l’air de deux idiots. Mais si \u00e7a ne dispara\u00eet pas...<\/p>\n

Nathan n’acheva pas sa phrase. Il ouvrit sa messagerie, attacha les graphiques, et tapa un court message : Dr. Voss. Run 21h, calorim\u00e8tre hadronique. Regardez la queue de distribution. N.G.<\/em><\/p>\n

Il cliqua sur Envoyer avant de pouvoir changer d’avis.<\/p>\n

Marco soupira.<\/p>\n

-- Tu sais ce qui va se passer si c’est r\u00e9el, dit-il. Le projet va exploser. Les m\u00e9dias, les conf\u00e9rences, toute la machine. Plus de nuits tranquilles.<\/p>\n

-- Je sais.<\/p>\n

-- Alors pourquoi tu as l’air inquiet au lieu d’\u00eatre content ?<\/p>\n

Nathan ne r\u00e9pondit pas. Il retourna \u00e0 son poste et se remit \u00e0 \u00e9crire du code. Les chiffres d\u00e9filaient. La nuit s’\u00e9tirait. Au-dessus d’eux, Gen\u00e8ve dormait, paisible et ignorante, sous un ciel d’hiver sans \u00e9toiles.<\/p>\n


\n

Nathan quitta le CERN \u00e0 six heures du matin. Le froid de f\u00e9vrier le saisit d\u00e8s qu’il franchit la porte du b\u00e2timent — un froid alpin, tranchant, qui sentait la neige et le lac. Le ciel \u00e9tait encore sombre, mais une lueur p\u00e2le commen\u00e7ait \u00e0 ourler les sommets du Jura, \u00e0 l’ouest. Il traversa le parking presque vide, les mains enfonc\u00e9es dans les poches de son manteau, et rejoignit sa voiture — une Peugeot 208 grise dont le chauffage mettait vingt minutes \u00e0 fonctionner.<\/p>\n

Il s’assit, d\u00e9marra, et resta un moment immobile, les mains sur le volant, le souffle formant de petits nuages dans l’habitacle glac\u00e9.<\/p>\n

Trois sigma.<\/p>\n

Ce n’\u00e9tait probablement rien. Les fluctuations statistiques \u00e0 trois sigma apparaissaient r\u00e9guli\u00e8rement dans les donn\u00e9es du collisionneur et disparaissaient avec davantage de statistique, comme des mirages dans le d\u00e9sert des grands nombres. Tout physicien exp\u00e9rimental le savait.<\/p>\n

Et pourtant.<\/p>\n

Il y avait quelque chose dans la forme de cet exc\u00e8s, dans la r\u00e9gularit\u00e9 de l’\u00e9nergie manquante, qui ne ressemblait pas \u00e0 du bruit. Nathan avait pass\u00e9 trois ans \u00e0 regarder des donn\u00e9es de physique des particules, et il avait d\u00e9velopp\u00e9 ce que les vieux exp\u00e9rimentateurs appelaient un « \u0153il » — une intuition non verbalisable, un sens de la donn\u00e9e qui allait au-del\u00e0 de la statistique formelle.<\/p>\n

Son \u0153il lui disait que ce signal \u00e9tait r\u00e9el.<\/p>\n

Il mit la premi\u00e8re et sortit du parking.<\/p>\n


\n

Son appartement se trouvait \u00e0 Saint-Genis-Pouilly, une petite ville fran\u00e7aise \u00e0 quelques minutes du CERN, de l’autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re. Un deux-pi\u00e8ces fonctionnel au troisi\u00e8me \u00e9tage d’un immeuble sans charme, avec vue sur un autre immeuble sans charme. Les murs \u00e9taient blancs, les meubles d’occasion. Sur le bureau s’empilaient des articles imprim\u00e9s, des cahiers de calcul, une tasse oubli\u00e9e avec un fond de caf\u00e9 solidifi\u00e9. La seule touche personnelle \u00e9tait une photo punais\u00e9e au-dessus du bureau — une femme brune, souriante, les yeux pliss\u00e9s par le soleil, assise sur un muret quelque part en Provence. Sarah Goldstein, n\u00e9e L\u00e9vy. Sa m\u00e8re.<\/p>\n

Nathan posa son sac, retira son manteau, et s’assit sur le bord du lit sans allumer la lumi\u00e8re. L’aube filtrait \u00e0 travers les volets, d\u00e9coupant des lames p\u00e2les sur le mur.<\/p>\n

Il pensait \u00e0 son grand-p\u00e8re.<\/p>\n

Rav Shlomo Goldstein. Kabbaliste, \u00e9rudit, figure respect\u00e9e de la communaut\u00e9 juive de Strasbourg. Quand Nathan avait annonc\u00e9, \u00e0 seize ans, qu’il voulait \u00e9tudier la physique, son grand-p\u00e8re n’avait rien dit. Il s’\u00e9tait content\u00e9 de le regarder longuement, puis avait pos\u00e9 la main sur un vieux volume et avait murmur\u00e9 :<\/p>\n

-- La physique te montrera comment le monde fonctionne. Mais pas pourquoi il existe.<\/em><\/p>\n

Nathan avait hauss\u00e9 les \u00e9paules avec l’arrogance magnifique de ses seize ans.<\/p>\n

Les ann\u00e9es avaient pass\u00e9. Les visites s’\u00e9taient espac\u00e9es. Le foss\u00e9 entre le monde du vieux rabbin — un monde de textes anciens et de pri\u00e8res murmur\u00e9es — et celui de Nathan — un monde d’\u00e9quations et de preuves reproductibles — s’\u00e9tait creus\u00e9 jusqu’\u00e0 devenir un silence.<\/p>\n

La mort de Sarah les avait achev\u00e9s.<\/p>\n

\u00c0 l’enterrement, Rav Shlomo avait r\u00e9cit\u00e9 le Kaddish d’une voix bris\u00e9e, et Nathan \u00e9tait rest\u00e9 debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, la m\u00e2choire serr\u00e9e, muet. Apr\u00e8s, son grand-p\u00e8re l’avait pris par le bras et lui avait dit :<\/p>\n

-- Ta col\u00e8re, je la comprends. Mais ne laisse pas la col\u00e8re devenir ta Torah.<\/em><\/p>\n

Nathan avait retir\u00e9 son bras et \u00e9tait parti.<\/p>\n

Quatre ans. Pas un appel, pas une visite. Des messages de son grand-p\u00e8re, parfois — de courts SMS \u00e9crits en lettres majuscules maladroites : « NATHAN. J’ESP\u00c8RE QUE TU VAS BIEN. TON GRAND-P\u00c8RE QUI T’AIME. » Nathan les lisait et ne r\u00e9pondait pas.<\/p>\n

Il s’allongea sur le lit, ferma les yeux.<\/p>\n

Quelque part dans les donn\u00e9es, entre les lignes de chiffres, quelque chose palpitait — quelque chose qui n’avait pas de nom dans le mod\u00e8le standard, pas de masse, pas de charge, pas de spin, mais qui \u00e9tait l\u00e0, ind\u00e9niablement.<\/p>\n

Il s’endormit juste avant que le soleil ne franchisse la ligne des toits.<\/p>\n

Quand son r\u00e9veil sonna, \u00e0 quatorze heures, ses mains tremblaient.<\/p>", "content_text": " Le badge magn\u00e9tique \u00e9mit un bip aigu et la porte vitr\u00e9e coulissa avec un soupir pneumatique. Nathan Goldstein s'engouffra dans le couloir du b\u00e2timent 40, un gobelet de caf\u00e9 ti\u00e8de dans une main, son ordinateur portable coinc\u00e9 sous l'autre bras. Il \u00e9tait vingt-deux heures pass\u00e9es et les n\u00e9ons du couloir principal baignaient le linol\u00e9um gris dans une lumi\u00e8re sans ombre. Au CERN, il faisait toujours le m\u00eame jour \u2014 un jour sans aube ni cr\u00e9puscule, suspendu dans un pr\u00e9sent \u00e9ternel qui sentait le plastique et le caf\u00e9 r\u00e9chauff\u00e9. Il aimait venir \u00e0 cette heure. Le jour, le laboratoire ressemblait \u00e0 une ruche polyglotte \u2014 des physiciens de quarante nationalit\u00e9s s'interpellant en anglais approximatif, des groupes d'\u00e9tudiants agglutin\u00e9s devant des tableaux blancs couverts d'\u00e9quations, le brouhaha permanent de la caf\u00e9t\u00e9ria o\u00f9 l'on pouvait surprendre, entre deux bouch\u00e9es de sandwich, une conversation sur la supersym\u00e9trie ou les derniers r\u00e9sultats du d\u00e9tecteur ATLAS. Mais la nuit, le CERN devenait un monast\u00e8re. Les couloirs se vidaient. Les \u00e9crans continuaient de clignoter dans les salles de contr\u00f4le, surveill\u00e9s par une poign\u00e9e de chercheurs aux yeux rougis. Et dans ce silence, Nathan avait l'impression d'entendre le pouls de la machine, quelque part sous ses pieds, \u00e0 cent m\u00e8tres sous terre \u2014 le Grand Collisionneur, vingt-sept kilom\u00e8tres de tunnel dessinant un cercle parfait sous la fronti\u00e8re franco-suisse. Il poussa la porte de la salle de contr\u00f4le du projet Gateway et trouva, sans surprise, Marco Bellini d\u00e9j\u00e0 install\u00e9 devant son triple \u00e9cran. \u2014 Tu dors ici maintenant ? lan\u00e7a Nathan en posant son caf\u00e9. Marco leva les yeux. Italien, la quarantaine, une barbe de trois jours perp\u00e9tuelle et des cernes qui semblaient grav\u00e9s dans la peau, il \u00e9tait ing\u00e9nieur en instrumentation et le partenaire de nuit le plus fiable que Nathan ait jamais eu. Ils partageaient le shift de 22 heures \u00e0 6 heures du matin depuis le d\u00e9but du projet, six mois plus t\u00f4t. \u2014 Ma femme dit que je sens le tunnel, r\u00e9pondit Marco avec un sourire fatigu\u00e9. Que je ram\u00e8ne l'odeur de la machine \u00e0 la maison. Tu crois que c'est possible ? \u2014 Le collisionneur est sous vide. Il n'a pas d'odeur. \u2014 C'est ce que je lui ai dit. Elle m'a r\u00e9pondu que c'est justement \u00e7a que je ram\u00e8ne. L'odeur du vide. Nathan sourit malgr\u00e9 lui et s'installa \u00e0 son poste. Trois \u00e9crans, lui aussi. \u00c0 gauche, le flux de donn\u00e9es brutes du d\u00e9tecteur. Au centre, les mod\u00e8les de simulation. \u00c0 droite, la messagerie interne et les logs du syst\u00e8me. Il ouvrit sa session, lan\u00e7a les protocoles de v\u00e9rification, et attendit que les chiffres commencent \u00e0 couler sur l'\u00e9cran. --- Le projet Gateway. Officiellement : *Extra-Dimensional Detection Experiment* \u2014 EDDE, un acronyme que personne n'utilisait. Le nom Gateway avait \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 par un post-doctorant australien lors d'une soir\u00e9e arros\u00e9e \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria, et il \u00e9tait rest\u00e9. Parce que c'\u00e9tait exactement ce qu'ils cherchaient : une porte. La th\u00e9orie des cordes, dans certaines de ses formulations, pr\u00e9disait l'existence de dimensions suppl\u00e9mentaires \u2014 six, sept, peut-\u00eatre davantage \u2014 enroul\u00e9es sur elles-m\u00eames \u00e0 des \u00e9chelles si infimes qu'aucun instrument ne pouvait les d\u00e9tecter directement. Mais on pouvait, peut-\u00eatre, en observer les effets indirects. Si l'on parvenait \u00e0 produire des collisions de particules \u00e0 des niveaux d'\u00e9nergie suffisants, certaines particules pourraient *fuir* dans ces dimensions cach\u00e9es, emportant avec elles de l'\u00e9nergie et de l'impulsion. On observerait alors un d\u00e9ficit \u2014 une \u00e9nergie manquante, une signature dans le vide. C'est ce que Gateway cherchait. Et c'est la Dr. \u00c9lena Voss qui avait convaincu la direction du CERN de financer le projet. Nathan se souvenait de sa premi\u00e8re rencontre avec elle, lors d'un s\u00e9minaire \u00e0 Gen\u00e8ve, un an plus t\u00f4t. Il \u00e9tait encore en deuxi\u00e8me ann\u00e9e de doctorat, incertain de sa direction, noy\u00e9 dans des calculs de section efficace qui ne menaient nulle part. Elle avait donn\u00e9 une conf\u00e9rence sur les signatures gravitationnelles des dimensions suppl\u00e9mentaires. Apr\u00e8s, il \u00e9tait all\u00e9 la voir. \u2014 Vous travaillez sur quoi ? avait-elle demand\u00e9. \u2014 Les corrections radiatives dans le mod\u00e8le standard. Troisi\u00e8me ordre. \u2014 C'est utile. Mais ce n'est pas ce qui vous passionne. Ce n'\u00e9tait pas une question. Nathan n'avait pas eu le temps de r\u00e9pondre qu'elle encha\u00eenait d\u00e9j\u00e0 : \u2014 Je monte un projet. J'ai besoin de quelqu'un qui sait lire les donn\u00e9es sans pr\u00e9jug\u00e9s th\u00e9oriques. Quelqu'un qui regarde les chiffres avant les mod\u00e8les. Vous \u00eates comme \u00e7a, je crois. Les gens qui font des corrections radiatives au troisi\u00e8me ordre sont soit des perfectionnistes n\u00e9vros\u00e9s, soit des gens qui veulent voir ce que les autres n\u00e9gligent. Vous \u00eates lequel ? \u2014 Probablement les deux, avait r\u00e9pondu Nathan. Elle avait souri \u2014 un sourire bref \u2014 et lui avait tendu sa carte. Six mois plus tard, il \u00e9tait dans cette salle, \u00e0 regarder des donn\u00e9es couler dans la nuit. --- Le collisionneur tournait. Quelque part sous la plaine de Gen\u00e8ve, sous les champs, les vignes, les villages endormis, des paquets de protons lanc\u00e9s \u00e0 99,9999991 % de la vitesse de la lumi\u00e8re parcouraient le tunnel circulaire onze mille fois par seconde, guid\u00e9s par des aimants supraconducteurs refroidis \u00e0 moins 271 degr\u00e9s. Et \u00e0 des points de croisement pr\u00e9cis, ces paquets se percutaient dans des gerbes d'\u00e9nergie pure, recr\u00e9ant pendant une fraction de seconde infinit\u00e9simale les conditions qui r\u00e9gnaient un milliardi\u00e8me de seconde apr\u00e8s le Big Bang. Nathan y pensait parfois. Sous les pieds des Genevois qui dormaient, sous les berceaux des enfants et les caves \u00e0 vin, des petits univers naissaient et mouraient des millions de fois par seconde. Son grand-p\u00e8re aurait d\u00e9test\u00e9 cette id\u00e9e. Ou peut-\u00eatre l'aurait-il trouv\u00e9e fascinante. Il repoussa cette pens\u00e9e. Rav Shlomo Goldstein appartenait \u00e0 un compartiment de sa m\u00e9moire qu'il gardait soigneusement ferm\u00e9 \u2014 rang\u00e9 quelque part entre l'odeur du tabac \u00e0 pipe et le souvenir d'une main osseuse pos\u00e9e sur une page couverte de caract\u00e8res h\u00e9bra\u00efques, dans une maison de Strasbourg o\u00f9 le temps semblait s'\u00eatre arr\u00eat\u00e9 en 1850. Il n'avait pas vu son grand-p\u00e8re depuis quatre ans. Pas depuis l'enterrement de sa m\u00e8re. \u2014 Nathan, regarde \u00e7a. La voix de Marco le tira de ses pens\u00e9es. L'Italien s'\u00e9tait redress\u00e9 sur sa chaise, les yeux fix\u00e9s sur l'\u00e9cran central. Nathan fit rouler son fauteuil jusqu'\u00e0 lui. \u2014 Qu'est-ce que tu as ? \u2014 Le run de 21 heures. Les donn\u00e9es du calorim\u00e8tre hadronique. Regarde le spectre d'\u00e9nergie transverse. Nathan regarda. Le graphique montrait la distribution habituelle \u2014 une courbe descendante, pr\u00e9visible, conforme aux mod\u00e8les du mod\u00e8le standard. Mais dans la queue de distribution, l\u00e0 o\u00f9 les \u00e9v\u00e9nements devenaient rares et les \u00e9nergies extr\u00eames, il y avait quelque chose. Un exc\u00e8s. Une bosse dans la courbe. Le genre de chose que la plupart des analystes auraient attribu\u00e9e \u00e0 une fluctuation statistique, un caprice du hasard, un artefact du d\u00e9tecteur. \u2014 Tu as v\u00e9rifi\u00e9 la calibration ? demanda Nathan. \u2014 Deux fois. Tout est nominal. \u2014 Le bruit de fond ? \u2014 Mod\u00e9lis\u00e9. Ce n'est pas du bruit, Nathan. Regarde la significance. Trois sigma. Trois sigma. Cela signifiait qu'il y avait moins de 0,3 % de chances que ce signal soit d\u00fb au hasard. Pas suffisant pour crier \u00e0 la d\u00e9couverte \u2014 en physique des particules, on exigeait cinq sigma, soit une chance sur 3,5 millions \u2014 mais suffisant pour que le c\u0153ur de Nathan acc\u00e9l\u00e8re d'un demi-battement. \u2014 Et ce n'est pas tout, continua Marco en faisant d\u00e9filer les donn\u00e9es. Regarde l'\u00e9nergie manquante. Le graphique suivant montrait l'\u00e9nergie totale mesur\u00e9e par le d\u00e9tecteur pour chaque collision. En principe, elle devait \u00eatre conserv\u00e9e \u2014 tout ce qui entrait devait ressortir, sous une forme ou une autre. Mais pour les \u00e9v\u00e9nements de l'exc\u00e8s, il manquait de l'\u00e9nergie. Pas beaucoup. Quelques giga\u00e9lectronvolts. Mais de mani\u00e8re syst\u00e9matique, comme si, \u00e0 chaque collision dans cette gamme d'\u00e9nergie, quelque chose *partait ailleurs*. \u2014 C'est exactement la signature, dit Marco. \u00c9nergie manquante dans les \u00e9v\u00e9nements \u00e0 haute \u00e9nergie transverse. C'est ce que Voss pr\u00e9dit pour la fuite dimensionnelle. Ils se regard\u00e8rent. Les \u00e9crans continuaient leur flux imperturbable de donn\u00e9es. Nathan sentit quelque chose se d\u00e9placer dans sa poitrine. Non pas de l'excitation \u2014 pas encore. Plut\u00f4t un malaise, diffus, qu'il n'arrivait pas \u00e0 nommer. Comme si, en regardant ces donn\u00e9es, il avait aper\u00e7u non pas une porte, mais l'ombre de quelqu'un derri\u00e8re. \u2014 J'envoie \u00e7a \u00e0 Voss, dit-il. Marco le regarda, surpris. \u2014 Maintenant ? On n'a qu'un run. On devrait attendre d'avoir plus de statistique. \u2014 Si c'est r\u00e9el, elle doit le savoir. \u2014 Et si \u00e7a dispara\u00eet demain ? \u2014 Alors on aura l'air de deux idiots. Mais si \u00e7a ne dispara\u00eet pas... Nathan n'acheva pas sa phrase. Il ouvrit sa messagerie, attacha les graphiques, et tapa un court message : *Dr. Voss. Run 21h, calorim\u00e8tre hadronique. Regardez la queue de distribution. N.G.* Il cliqua sur Envoyer avant de pouvoir changer d'avis. Marco soupira. \u2014 Tu sais ce qui va se passer si c'est r\u00e9el, dit-il. Le projet va exploser. Les m\u00e9dias, les conf\u00e9rences, toute la machine. Plus de nuits tranquilles. \u2014 Je sais. \u2014 Alors pourquoi tu as l'air inquiet au lieu d'\u00eatre content ? Nathan ne r\u00e9pondit pas. Il retourna \u00e0 son poste et se remit \u00e0 \u00e9crire du code. Les chiffres d\u00e9filaient. La nuit s'\u00e9tirait. Au-dessus d'eux, Gen\u00e8ve dormait, paisible et ignorante, sous un ciel d'hiver sans \u00e9toiles. --- Nathan quitta le CERN \u00e0 six heures du matin. Le froid de f\u00e9vrier le saisit d\u00e8s qu'il franchit la porte du b\u00e2timent \u2014 un froid alpin, tranchant, qui sentait la neige et le lac. Le ciel \u00e9tait encore sombre, mais une lueur p\u00e2le commen\u00e7ait \u00e0 ourler les sommets du Jura, \u00e0 l'ouest. Il traversa le parking presque vide, les mains enfonc\u00e9es dans les poches de son manteau, et rejoignit sa voiture \u2014 une Peugeot 208 grise dont le chauffage mettait vingt minutes \u00e0 fonctionner. Il s'assit, d\u00e9marra, et resta un moment immobile, les mains sur le volant, le souffle formant de petits nuages dans l'habitacle glac\u00e9. Trois sigma. Ce n'\u00e9tait probablement rien. Les fluctuations statistiques \u00e0 trois sigma apparaissaient r\u00e9guli\u00e8rement dans les donn\u00e9es du collisionneur et disparaissaient avec davantage de statistique, comme des mirages dans le d\u00e9sert des grands nombres. Tout physicien exp\u00e9rimental le savait. Et pourtant. Il y avait quelque chose dans la forme de cet exc\u00e8s, dans la r\u00e9gularit\u00e9 de l'\u00e9nergie manquante, qui ne ressemblait pas \u00e0 du bruit. Nathan avait pass\u00e9 trois ans \u00e0 regarder des donn\u00e9es de physique des particules, et il avait d\u00e9velopp\u00e9 ce que les vieux exp\u00e9rimentateurs appelaient un \u00ab \u0153il \u00bb \u2014 une intuition non verbalisable, un sens de la donn\u00e9e qui allait au-del\u00e0 de la statistique formelle. Son \u0153il lui disait que ce signal \u00e9tait r\u00e9el. Il mit la premi\u00e8re et sortit du parking. --- Son appartement se trouvait \u00e0 Saint-Genis-Pouilly, une petite ville fran\u00e7aise \u00e0 quelques minutes du CERN, de l'autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re. Un deux-pi\u00e8ces fonctionnel au troisi\u00e8me \u00e9tage d'un immeuble sans charme, avec vue sur un autre immeuble sans charme. Les murs \u00e9taient blancs, les meubles d'occasion. Sur le bureau s'empilaient des articles imprim\u00e9s, des cahiers de calcul, une tasse oubli\u00e9e avec un fond de caf\u00e9 solidifi\u00e9. La seule touche personnelle \u00e9tait une photo punais\u00e9e au-dessus du bureau \u2014 une femme brune, souriante, les yeux pliss\u00e9s par le soleil, assise sur un muret quelque part en Provence. Sarah Goldstein, n\u00e9e L\u00e9vy. Sa m\u00e8re. Nathan posa son sac, retira son manteau, et s'assit sur le bord du lit sans allumer la lumi\u00e8re. L'aube filtrait \u00e0 travers les volets, d\u00e9coupant des lames p\u00e2les sur le mur. Il pensait \u00e0 son grand-p\u00e8re. Rav Shlomo Goldstein. Kabbaliste, \u00e9rudit, figure respect\u00e9e de la communaut\u00e9 juive de Strasbourg. Quand Nathan avait annonc\u00e9, \u00e0 seize ans, qu'il voulait \u00e9tudier la physique, son grand-p\u00e8re n'avait rien dit. Il s'\u00e9tait content\u00e9 de le regarder longuement, puis avait pos\u00e9 la main sur un vieux volume et avait murmur\u00e9 : \u2014 *La physique te montrera comment le monde fonctionne. Mais pas pourquoi il existe.* Nathan avait hauss\u00e9 les \u00e9paules avec l'arrogance magnifique de ses seize ans. Les ann\u00e9es avaient pass\u00e9. Les visites s'\u00e9taient espac\u00e9es. Le foss\u00e9 entre le monde du vieux rabbin \u2014 un monde de textes anciens et de pri\u00e8res murmur\u00e9es \u2014 et celui de Nathan \u2014 un monde d'\u00e9quations et de preuves reproductibles \u2014 s'\u00e9tait creus\u00e9 jusqu'\u00e0 devenir un silence. La mort de Sarah les avait achev\u00e9s. \u00c0 l'enterrement, Rav Shlomo avait r\u00e9cit\u00e9 le Kaddish d'une voix bris\u00e9e, et Nathan \u00e9tait rest\u00e9 debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, la m\u00e2choire serr\u00e9e, muet. Apr\u00e8s, son grand-p\u00e8re l'avait pris par le bras et lui avait dit : \u2014 *Ta col\u00e8re, je la comprends. Mais ne laisse pas la col\u00e8re devenir ta Torah.* Nathan avait retir\u00e9 son bras et \u00e9tait parti. Quatre ans. Pas un appel, pas une visite. Des messages de son grand-p\u00e8re, parfois \u2014 de courts SMS \u00e9crits en lettres majuscules maladroites : \u00ab NATHAN. J'ESP\u00c8RE QUE TU VAS BIEN. TON GRAND-P\u00c8RE QUI T'AIME. \u00bb Nathan les lisait et ne r\u00e9pondait pas. Il s'allongea sur le lit, ferma les yeux. Quelque part dans les donn\u00e9es, entre les lignes de chiffres, quelque chose palpitait \u2014 quelque chose qui n'avait pas de nom dans le mod\u00e8le standard, pas de masse, pas de charge, pas de spin, mais qui \u00e9tait l\u00e0, ind\u00e9niablement. Il s'endormit juste avant que le soleil ne franchisse la ligne des toits. Quand son r\u00e9veil sonna, \u00e0 quatorze heures, ses mains tremblaient. ", "image": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/IMG\/logo\/cern1.jpg?1770804945", "tags": ["novella", "S.F"] } ] }