{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/03-fevrier-2026.html", "url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/03-fevrier-2026.html", "title": "03 f\u00e9vrier 2026", "date_published": "2026-02-03T08:14:29Z", "date_modified": "2026-02-03T08:14:29Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Nous sommes nous ce que tu n\u2019es pas, ce que tu ne peux pas \u00eatre, ce que tu ne seras jamais. Je ne sais pas qui disait cela, la voix \u00e9tait famili\u00e8re, mais j\u2019en avais fini avec le familier depuis longtemps. Il me fallait en toute h\u00e2te me reconstruire un affect ; c\u2019\u00e9tait p\u00e9nible, et cela prenait un temps pr\u00e9cieux. C\u2019\u00e9tait p\u00e9nible de reconstruire quelque chose dont on sait pertinemment qu\u2019il faudra le jeter aux ordures juste apr\u00e8s, comme tout ce que nous construisons ici-bas. La voix, ou plut\u00f4t les voix, s\u2019\u00e9taient un peu att\u00e9nu\u00e9es le temps que je r\u00e9fl\u00e9chisse \u00e0 une marche \u00e0 suivre, sinon \u00e0 une protestation digne de ce nom. Je les \u00e9coutais sans les entendre, ou plut\u00f4t en le voulant : ne plus les entendre tout en maintenant cette attention minimale qui consiste en une \u00e9coute peu attentive, distraite. Et sans doute est-ce pour cela qu\u2019elles m\u2019arrivaient d\u00e9sormais comme une plainte sous couvert d\u2019une m\u00e9lop\u00e9e ancienne, me rappelant les vieilles histoires d\u2019enfance, du Berry, de l\u2019Allier, ces histoires peupl\u00e9es de trolls et de f\u00e9es, d\u2019arbres qui l\u00e8vent les yeux au ciel et les bras lorsque, enfant, tu passes devant eux et qu\u2019ils t\u2019infligent leur profond d\u00e9pit de ce qu\u2019est devenu — quoi ? — le monde, la for\u00eat, l\u2019enfance elle-m\u00eame. Et peut-\u00eatre parce que soudain il m\u2019\u00e9tait apparu \u00e9trange d\u2019avoir observ\u00e9 un infime changement dans leur verdict, le sens s\u2019en trouva chang\u00e9, comme retourn\u00e9. Nous sommes nous ce que tu n\u2019es pas, ce que tu ne peux pas \u00eatre, ce que tu ne seras jamais. C\u2019\u00e9tait une plainte ; on m\u2019en voulait donc d\u2019\u00eatre diff\u00e9rent et, en cherchant \u00e0 quoi pouvait tenir cette diff\u00e9rence, la seule id\u00e9e qui me venait \u00e9tait celle de pouvoir respirer. J\u2019\u00e9tais vivant. Et eux morts. Je me suis dit pourtant qu\u2019il y avait peut-\u00eatre l\u00e0 quelque chose de na\u00eff, quelque chose d\u2019un peu trop confiant, dans cette mani\u00e8re de ne pas me distancier de ma propre respiration, comme si respirer allait encore de soi, comme si cela ne posait aucun probl\u00e8me, comme si la question de savoir qui respire, qui na\u00eet, et si cela a le moindre rapport avec celui que je dis \u00eatre, pouvait \u00eatre laiss\u00e9e de c\u00f4t\u00e9. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 cette mani\u00e8re qu\u2019a eue Beckett de se tenir \u00e0 distance de tout souffle, comme s\u2019il avait compris d\u2019embl\u00e9e que respirer n\u2019\u00e9tait pas un fait mais une \u00e9nigme, une m\u00e9canique sans sujet, une contrainte qui emp\u00eache d\u2019en finir. Chez lui, le souffle ne sauve rien, il maintient seulement dans l\u2019impossibilit\u00e9 de co\u00efncider, de se taire, de mourir. Et je me suis demand\u00e9 si, en refusant cette distance, je ne restais pas un blanc-bec pris dans sa propre illusion. Mais il m\u2019a sembl\u00e9 aussi que faire de la respiration un probl\u00e8me absolu revenait \u00e0 abandonner le dernier endroit o\u00f9 quelque chose adh\u00e8re encore, non pas comme v\u00e9rit\u00e9, ni comme identit\u00e9, mais comme fait brut, sans garantie. Respirer ne disait rien de moi ; cela disait seulement que je n\u2019\u00e9tais pas encore pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, pas encore entr\u00e9 dans le ch\u0153ur des voix qui parlent sans souffle. Hier je suis arriv\u00e9 avec presque une demi-heure d\u2019avance \u00e0 la clinique dentaire. Je suis pass\u00e9 par le p\u00e9riph\u00e9rique et non par le centre-ville, ce qui est certainement la raison de cette avance. La femme derri\u00e8re son plexiglas a chang\u00e9 de coiffure, mais c\u2019est toujours la m\u00eame femme, toujours souriante. Je me demande comment on peut \u00eatre ainsi souriant toute une journ\u00e9e. Puis j\u2019ai laiss\u00e9 cette \u00e9nigme de c\u00f4t\u00e9, car elle me rendit ma carte Vitale et celle de la mutuelle en disant que tout \u00e9tait en ordre et que je pouvais aller m\u2019asseoir en salle d\u2019attente. Avec un sourire, bien entendu. Je ne sais pas me comporter avec les personnes qui sourient ainsi pour un oui ou pour un non. Cela me rappelle moi dans ma jeunesse, je crois que j\u2019\u00e9tais comme \u00e7a. Les ann\u00e9es soixante-dix obligent : tout le monde est beau et gentil, le New Age, les robes longues, les effluves de patchouli. Mais souris donc. C\u2019\u00e9tait l\u2019injonction du moment. Aujourd\u2019hui, on parle du sourire comme d\u2019un rem\u00e8de et on explique que le taux de cholest\u00e9rol diminue plus on sourit. Les injonctions changent, mais elles restent des injonctions. Bref, une demi-heure plus tard, je vois le docteur Folamour venir me chercher en me parlant de son aversion pour le logiciel de la clinique, qui n\u2019est absolument pas con\u00e7u pour les dentistes. J\u2019esp\u00e9rais qu\u2019il ne soit pas trop \u00e9nerv\u00e9 ; de fa\u00e7on tout \u00e0 fait \u00e9go\u00efste, je pensais surtout \u00e0 ma bouche. Il \u00e9tait accompagn\u00e9 d\u2019une assistante dont il me sembla qu\u2019elle \u00e9tait d\u2019origine de l\u2019Est. Regard froid, accent qui roule les R, gestes pr\u00e9cis. Ils m\u2019extrairent six dents, ce qui porte le total de leur m\u00e9fait \u00e0 dix en deux semaines. Folamour fut sympa, ou plut\u00f4t il eut envie de se pr\u00e9senter comme tel en m\u2019offrant de faire un moulage en r\u00e9sine \u00e0 la fin de l\u2019op\u00e9ration. On gagnera du temps comme \u00e7a. Ce qui signifie que peut-\u00eatre je pourrai manger \u00e0 peu pr\u00e8s normalement, non pas cette semaine qui vient, mais la suivante. Je devais retrouver S. \u00e0 la hauteur de la piscine du Rh\u00f4ne. J\u2019ai r\u00e9gl\u00e9 le GPS dans un \u00e9tat second et l\u2019ai laiss\u00e9 me guider durant les treize minutes de trajet annonc\u00e9es. S. guettait le flot des v\u00e9hicules sur le quai Claude-Bernard et ne me vit pas arriver par la perpendiculaire. J\u2019arrivais \u00e0 sa hauteur comme par surprise et je vis qu\u2019elle mit un certain temps \u00e0 reconna\u00eetre le v\u00e9hicule et moi au volant. Ce qui me la rendit \u00e9mouvante, comme si, durant ce tr\u00e8s court laps de temps, moi non plus je ne la reconnaissais pas, mais dans le sens inverse des aiguilles d\u2019une montre. Puis elle monta et elle dit qu\u2019elle ne s\u2019attendait pas \u00e0 ce que j\u2019arrive par l\u00e0, et la vie de couple redevint comme avant, comme par magie. Le retour fut p\u00e9nible, entre bouchons et maux dentaires, l\u2019anesth\u00e9sie ayant disparu aux alentours de Feyzin. Quelques gouttes de pluie, ce qui me permit de tester les nouveaux essuie-glaces achet\u00e9s chez R. r\u00e9cemment (30 euros). Ce luxe minuscule aurait pu me faire sourire si la douleur ne m\u2019interdisait tout sourire. Enfin, nous fin\u00eemes par arriver \u00e0 destination. Comme par miracle, la m\u00eame place nous attendait sur le parking public. Puis j\u2019avalai un Doliprane 1000 effervescent. S. sortit un sachet de soupe lyophilis\u00e9e sept l\u00e9gumes et m\u2019en proposa, mais je n\u2019avais pas envie d\u2019ing\u00e9rer quoi que ce soit de plus pour cette journ\u00e9e. Je montai pour travailler encore un peu sur mon livre bilingue, histoire de me d\u00e9sesp\u00e9rer encore un tout petit peu, puis je suis all\u00e9 me coucher en passant un bon moment \u00e0 trouver la position la moins douloureuse pour placer la m\u00e2choire contre l\u2019oreiller.<\/p>", "content_text": " Nous sommes nous ce que tu n\u2019es pas, ce que tu ne peux pas \u00eatre, ce que tu ne seras jamais. Je ne sais pas qui disait cela, la voix \u00e9tait famili\u00e8re, mais j\u2019en avais fini avec le familier depuis longtemps. Il me fallait en toute h\u00e2te me reconstruire un affect ; c\u2019\u00e9tait p\u00e9nible, et cela prenait un temps pr\u00e9cieux. C\u2019\u00e9tait p\u00e9nible de reconstruire quelque chose dont on sait pertinemment qu\u2019il faudra le jeter aux ordures juste apr\u00e8s, comme tout ce que nous construisons ici-bas. La voix, ou plut\u00f4t les voix, s\u2019\u00e9taient un peu att\u00e9nu\u00e9es le temps que je r\u00e9fl\u00e9chisse \u00e0 une marche \u00e0 suivre, sinon \u00e0 une protestation digne de ce nom. Je les \u00e9coutais sans les entendre, ou plut\u00f4t en le voulant : ne plus les entendre tout en maintenant cette attention minimale qui consiste en une \u00e9coute peu attentive, distraite. Et sans doute est-ce pour cela qu\u2019elles m\u2019arrivaient d\u00e9sormais comme une plainte sous couvert d\u2019une m\u00e9lop\u00e9e ancienne, me rappelant les vieilles histoires d\u2019enfance, du Berry, de l\u2019Allier, ces histoires peupl\u00e9es de trolls et de f\u00e9es, d\u2019arbres qui l\u00e8vent les yeux au ciel et les bras lorsque, enfant, tu passes devant eux et qu\u2019ils t\u2019infligent leur profond d\u00e9pit de ce qu\u2019est devenu \u2014 quoi ? \u2014 le monde, la for\u00eat, l\u2019enfance elle-m\u00eame. Et peut-\u00eatre parce que soudain il m\u2019\u00e9tait apparu \u00e9trange d\u2019avoir observ\u00e9 un infime changement dans leur verdict, le sens s\u2019en trouva chang\u00e9, comme retourn\u00e9. Nous sommes nous ce que tu n\u2019es pas, ce que tu ne peux pas \u00eatre, ce que tu ne seras jamais. C\u2019\u00e9tait une plainte ; on m\u2019en voulait donc d\u2019\u00eatre diff\u00e9rent et, en cherchant \u00e0 quoi pouvait tenir cette diff\u00e9rence, la seule id\u00e9e qui me venait \u00e9tait celle de pouvoir respirer. J\u2019\u00e9tais vivant. Et eux morts. Je me suis dit pourtant qu\u2019il y avait peut-\u00eatre l\u00e0 quelque chose de na\u00eff, quelque chose d\u2019un peu trop confiant, dans cette mani\u00e8re de ne pas me distancier de ma propre respiration, comme si respirer allait encore de soi, comme si cela ne posait aucun probl\u00e8me, comme si la question de savoir qui respire, qui na\u00eet, et si cela a le moindre rapport avec celui que je dis \u00eatre, pouvait \u00eatre laiss\u00e9e de c\u00f4t\u00e9. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 cette mani\u00e8re qu\u2019a eue Beckett de se tenir \u00e0 distance de tout souffle, comme s\u2019il avait compris d\u2019embl\u00e9e que respirer n\u2019\u00e9tait pas un fait mais une \u00e9nigme, une m\u00e9canique sans sujet, une contrainte qui emp\u00eache d\u2019en finir. Chez lui, le souffle ne sauve rien, il maintient seulement dans l\u2019impossibilit\u00e9 de co\u00efncider, de se taire, de mourir. Et je me suis demand\u00e9 si, en refusant cette distance, je ne restais pas un blanc-bec pris dans sa propre illusion. Mais il m\u2019a sembl\u00e9 aussi que faire de la respiration un probl\u00e8me absolu revenait \u00e0 abandonner le dernier endroit o\u00f9 quelque chose adh\u00e8re encore, non pas comme v\u00e9rit\u00e9, ni comme identit\u00e9, mais comme fait brut, sans garantie. Respirer ne disait rien de moi ; cela disait seulement que je n\u2019\u00e9tais pas encore pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, pas encore entr\u00e9 dans le ch\u0153ur des voix qui parlent sans souffle. Hier je suis arriv\u00e9 avec presque une demi-heure d\u2019avance \u00e0 la clinique dentaire. Je suis pass\u00e9 par le p\u00e9riph\u00e9rique et non par le centre-ville, ce qui est certainement la raison de cette avance. La femme derri\u00e8re son plexiglas a chang\u00e9 de coiffure, mais c\u2019est toujours la m\u00eame femme, toujours souriante. Je me demande comment on peut \u00eatre ainsi souriant toute une journ\u00e9e. Puis j\u2019ai laiss\u00e9 cette \u00e9nigme de c\u00f4t\u00e9, car elle me rendit ma carte Vitale et celle de la mutuelle en disant que tout \u00e9tait en ordre et que je pouvais aller m\u2019asseoir en salle d\u2019attente. Avec un sourire, bien entendu. Je ne sais pas me comporter avec les personnes qui sourient ainsi pour un oui ou pour un non. Cela me rappelle moi dans ma jeunesse, je crois que j\u2019\u00e9tais comme \u00e7a. Les ann\u00e9es soixante-dix obligent : tout le monde est beau et gentil, le New Age, les robes longues, les effluves de patchouli. Mais souris donc. C\u2019\u00e9tait l\u2019injonction du moment. Aujourd\u2019hui, on parle du sourire comme d\u2019un rem\u00e8de et on explique que le taux de cholest\u00e9rol diminue plus on sourit. Les injonctions changent, mais elles restent des injonctions. Bref, une demi-heure plus tard, je vois le docteur Folamour venir me chercher en me parlant de son aversion pour le logiciel de la clinique, qui n\u2019est absolument pas con\u00e7u pour les dentistes. J\u2019esp\u00e9rais qu\u2019il ne soit pas trop \u00e9nerv\u00e9 ; de fa\u00e7on tout \u00e0 fait \u00e9go\u00efste, je pensais surtout \u00e0 ma bouche. Il \u00e9tait accompagn\u00e9 d\u2019une assistante dont il me sembla qu\u2019elle \u00e9tait d\u2019origine de l\u2019Est. Regard froid, accent qui roule les R, gestes pr\u00e9cis. Ils m\u2019extrairent six dents, ce qui porte le total de leur m\u00e9fait \u00e0 dix en deux semaines. Folamour fut sympa, ou plut\u00f4t il eut envie de se pr\u00e9senter comme tel en m\u2019offrant de faire un moulage en r\u00e9sine \u00e0 la fin de l\u2019op\u00e9ration. On gagnera du temps comme \u00e7a. Ce qui signifie que peut-\u00eatre je pourrai manger \u00e0 peu pr\u00e8s normalement, non pas cette semaine qui vient, mais la suivante. Je devais retrouver S. \u00e0 la hauteur de la piscine du Rh\u00f4ne. J\u2019ai r\u00e9gl\u00e9 le GPS dans un \u00e9tat second et l\u2019ai laiss\u00e9 me guider durant les treize minutes de trajet annonc\u00e9es. S. guettait le flot des v\u00e9hicules sur le quai Claude-Bernard et ne me vit pas arriver par la perpendiculaire. J\u2019arrivais \u00e0 sa hauteur comme par surprise et je vis qu\u2019elle mit un certain temps \u00e0 reconna\u00eetre le v\u00e9hicule et moi au volant. Ce qui me la rendit \u00e9mouvante, comme si, durant ce tr\u00e8s court laps de temps, moi non plus je ne la reconnaissais pas, mais dans le sens inverse des aiguilles d\u2019une montre. Puis elle monta et elle dit qu\u2019elle ne s\u2019attendait pas \u00e0 ce que j\u2019arrive par l\u00e0, et la vie de couple redevint comme avant, comme par magie. Le retour fut p\u00e9nible, entre bouchons et maux dentaires, l\u2019anesth\u00e9sie ayant disparu aux alentours de Feyzin. Quelques gouttes de pluie, ce qui me permit de tester les nouveaux essuie-glaces achet\u00e9s chez R. r\u00e9cemment (30 euros). Ce luxe minuscule aurait pu me faire sourire si la douleur ne m\u2019interdisait tout sourire. Enfin, nous fin\u00eemes par arriver \u00e0 destination. Comme par miracle, la m\u00eame place nous attendait sur le parking public. Puis j\u2019avalai un Doliprane 1000 effervescent. S. sortit un sachet de soupe lyophilis\u00e9e sept l\u00e9gumes et m\u2019en proposa, mais je n\u2019avais pas envie d\u2019ing\u00e9rer quoi que ce soit de plus pour cette journ\u00e9e. Je montai pour travailler encore un peu sur mon livre bilingue, histoire de me d\u00e9sesp\u00e9rer encore un tout petit peu, puis je suis all\u00e9 me coucher en passant un bon moment \u00e0 trouver la position la moins douloureuse pour placer la m\u00e2choire contre l\u2019oreiller. ", "image": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/IMG\/logo\/chambre-walker-evans.jpg?1770106169", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/2-fevrier-2026.html", "url": "https:\/\/www.ledibbouk.net\/2-fevrier-2026.html", "title": "2 f\u00e9vrier 2026", "date_published": "2026-02-02T09:09:33Z", "date_modified": "2026-02-02T09:09:44Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Se sentir libre d\u2019\u00e9prouver la pr\u00e9sence tangible de la mort sans se r\u00e9fugier dans l\u2019id\u00e9e d\u2019un avenir, sans se lancer dans un \u00e9ni\u00e8me salto imaginaire. Le fait d\u2019avoir atteint soixante-six ans m\u2019h\u00e9b\u00e9rlue. D\u00e9j\u00e0 cinq ans de plus que Musil, et aucune grande \u0153uvre \u00e0 mon actif. Je vis donc sans b\u00e9n\u00e9fice plus longtemps que bien d\u2019autres \u00e9crivains de renom, ce qui me procure une p\u00e2leur au c\u0153ur, aussit\u00f4t ressentie comme un bl\u00e2me venu de cette p\u00e2leur m\u00eame, ou du c\u0153ur, ou des deux confondus dans une vision persistante de m\u00e9diocrit\u00e9. \u00c0 quoi bon vivre si longtemps pour ne produire que des \u00e9lucubrations, des jeux d\u2019esprit, du bavardage. Le petit effroi que je me fabrique en disant \u00e9prouver la pr\u00e9sence de la mort na\u00eet de ce d\u00e9pit : mourir appara\u00eetrait alors comme une d\u00e9livrance, peut-\u00eatre une b\u00e9n\u00e9diction, ou plus simplement comme une pendule que quelque chose ou quelqu\u2019un remettrait enfin \u00e0 l\u2019heure. Pour autant, je n\u2019ai pas de temps pour le suicide. Je n\u2019y pense pas. J\u2019y ai pens\u00e9 plus jeune, et cela m\u2019est apparu avec le recul comme une id\u00e9e romantique, donc comme une erreur. Avec le temps, je suis devenu surtout attentif aux fautes de go\u00fbt. Le suicide, pour moi, ne pourrait \u00eatre autre chose qu\u2019une faute de ce genre. Tant que je peux marcher, tant que je peux tenter de penser, tant que je peux encore m\u2019\u00e9merveiller de choses minuscules et insignifiantes aux yeux de la plupart, je n\u2019ai aucune envie de mettre fin moi-m\u00eame \u00e0 ma vie. Il n\u2019est ici question ni de courage ni de faiblesse. L\u2019enjeu se situe plut\u00f4t dans ce que j\u2019appellerais \u00eatre bon public. Ma vie n\u2019est pas joyeuse, mais ne suis-je pas, comme tous les autres, un personnage assis l\u00e0, regardant et jouant \u00e0 la fois ce spectacle d\u00e9testable qui mime le vivant. Nous restons \u00e0 nos places, nous entrons dans nos r\u00e9pliques, nous acceptons les \u00e9clairages d\u00e9faillants, les silences mal plac\u00e9s, les d\u00e9cors fatigu\u00e9s. Je reste moi aussi sur mon strapontin, lucide mais pr\u00e9sent, plut\u00f4t que de me lever, de fuir c\u00f4t\u00e9 jardin et d\u2019aller je ne sais o\u00f9, ailleurs certes, mais surtout l\u00e0 o\u00f9 je serais certain de ne plus rencontrer aucun acteur pour me faire de l\u2019ombre. Je suis sans doute un homme simple qui n\u2019a pas pu vivre une vie simple et qui, ne le pouvant pas, a choisi par d\u00e9pit de se la compliquer \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Ce n\u2019est une vengeance ni contre quelqu\u2019un ni contre tous, mais contre personne et contre tous \u00e0 la fois, y compris contre cette figure de l\u2019homme simple dont l\u2019image continue de m\u2019agacer. Je n\u2019ai gu\u00e8re avanc\u00e9 sur le livre bilingue comme je l\u2019esp\u00e9rais. La synchronisation des paragraphes fran\u00e7ais et anglais ne fonctionne toujours pas. Et \u00e0 force de lire et de relire, ce qui \u00e9tait d\u2019abord vivant, amusant, porteur d\u2019un \u00e9lan, devient une mati\u00e8re insipide, sans vigueur, une p\u00e2le copie de la r\u00eaverie initiale. J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 cette image vue r\u00e9cemment : un homme tenant \u00e0 bout de bras une langue de b\u0153uf, pr\u00e9sent\u00e9e comme ce que l\u2019on mangeait jadis pour \u00eatre vigoureux. La langue r\u00e9duite \u00e0 sa masse, \u00e0 son poids, avant toute parole. Tout cela ressemble alors \u00e0 du bavardage st\u00e9rile. L\u2019imp\u00e9ratif d\u2019\u00e9crire chaque jour, d\u2019en faire une habitude, puis un automatisme, rend visible \u00e0 la relecture ce que ce texte est aussi : un texte produit par un automate. Je le sais. Je continue. Je fuis encore quelque chose, comme hier, comme aujourd\u2019hui. Je fuis la n\u00e9cessit\u00e9 de m\u2019absenter totalement du langage, de ne plus lui adjoindre mes avis, mes opinions, mes volont\u00e9s. Et plus je fuis, plus je sens une puissance dans le langage m\u00eame qui s\u2019approche, pr\u00eate \u00e0 fondre sur moi, ou sur ce qu\u2019il reste de moi, pour qu\u2019il n\u2019en reste strictement plus rien. C\u2019est seulement \u00e0 partir de ce rien que le langage atteindra sa vitesse de croisi\u00e8re, juste apr\u00e8s la crucifixion du trop-plein, de l\u2019\u0153uf.<\/p>\n
Illustration<\/strong> Francis Bacon \u00e9tude d’apr\u00e8s reproduction de Velasquez. Chez Bacon, le pape n\u2019est plus un personnage historique ou religieux : il devient un corps pris dans une cage, une bouche ouverte sans parole, une autorit\u00e9 vid\u00e9e de son sens mais encore debout. C\u2019est une figure apr\u00e8s la chute du sens, exactement comme une langue chercherait \u00e0 tenir apr\u00e8s la crucifixion du trop-plein.<\/p>",
"content_text": " Se sentir libre d\u2019\u00e9prouver la pr\u00e9sence tangible de la mort sans se r\u00e9fugier dans l\u2019id\u00e9e d\u2019un avenir, sans se lancer dans un \u00e9ni\u00e8me salto imaginaire. Le fait d\u2019avoir atteint soixante-six ans m\u2019h\u00e9b\u00e9rlue. D\u00e9j\u00e0 cinq ans de plus que Musil, et aucune grande \u0153uvre \u00e0 mon actif. Je vis donc sans b\u00e9n\u00e9fice plus longtemps que bien d\u2019autres \u00e9crivains de renom, ce qui me procure une p\u00e2leur au c\u0153ur, aussit\u00f4t ressentie comme un bl\u00e2me venu de cette p\u00e2leur m\u00eame, ou du c\u0153ur, ou des deux confondus dans une vision persistante de m\u00e9diocrit\u00e9. \u00c0 quoi bon vivre si longtemps pour ne produire que des \u00e9lucubrations, des jeux d\u2019esprit, du bavardage. Le petit effroi que je me fabrique en disant \u00e9prouver la pr\u00e9sence de la mort na\u00eet de ce d\u00e9pit : mourir appara\u00eetrait alors comme une d\u00e9livrance, peut-\u00eatre une b\u00e9n\u00e9diction, ou plus simplement comme une pendule que quelque chose ou quelqu\u2019un remettrait enfin \u00e0 l\u2019heure. Pour autant, je n\u2019ai pas de temps pour le suicide. Je n\u2019y pense pas. J\u2019y ai pens\u00e9 plus jeune, et cela m\u2019est apparu avec le recul comme une id\u00e9e romantique, donc comme une erreur. Avec le temps, je suis devenu surtout attentif aux fautes de go\u00fbt. Le suicide, pour moi, ne pourrait \u00eatre autre chose qu\u2019une faute de ce genre. Tant que je peux marcher, tant que je peux tenter de penser, tant que je peux encore m\u2019\u00e9merveiller de choses minuscules et insignifiantes aux yeux de la plupart, je n\u2019ai aucune envie de mettre fin moi-m\u00eame \u00e0 ma vie. Il n\u2019est ici question ni de courage ni de faiblesse. L\u2019enjeu se situe plut\u00f4t dans ce que j\u2019appellerais \u00eatre bon public. Ma vie n\u2019est pas joyeuse, mais ne suis-je pas, comme tous les autres, un personnage assis l\u00e0, regardant et jouant \u00e0 la fois ce spectacle d\u00e9testable qui mime le vivant. Nous restons \u00e0 nos places, nous entrons dans nos r\u00e9pliques, nous acceptons les \u00e9clairages d\u00e9faillants, les silences mal plac\u00e9s, les d\u00e9cors fatigu\u00e9s. Je reste moi aussi sur mon strapontin, lucide mais pr\u00e9sent, plut\u00f4t que de me lever, de fuir c\u00f4t\u00e9 jardin et d\u2019aller je ne sais o\u00f9, ailleurs certes, mais surtout l\u00e0 o\u00f9 je serais certain de ne plus rencontrer aucun acteur pour me faire de l\u2019ombre. Je suis sans doute un homme simple qui n\u2019a pas pu vivre une vie simple et qui, ne le pouvant pas, a choisi par d\u00e9pit de se la compliquer \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Ce n\u2019est une vengeance ni contre quelqu\u2019un ni contre tous, mais contre personne et contre tous \u00e0 la fois, y compris contre cette figure de l\u2019homme simple dont l\u2019image continue de m\u2019agacer. Je n\u2019ai gu\u00e8re avanc\u00e9 sur le livre bilingue comme je l\u2019esp\u00e9rais. La synchronisation des paragraphes fran\u00e7ais et anglais ne fonctionne toujours pas. Et \u00e0 force de lire et de relire, ce qui \u00e9tait d\u2019abord vivant, amusant, porteur d\u2019un \u00e9lan, devient une mati\u00e8re insipide, sans vigueur, une p\u00e2le copie de la r\u00eaverie initiale. J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 cette image vue r\u00e9cemment : un homme tenant \u00e0 bout de bras une langue de b\u0153uf, pr\u00e9sent\u00e9e comme ce que l\u2019on mangeait jadis pour \u00eatre vigoureux. La langue r\u00e9duite \u00e0 sa masse, \u00e0 son poids, avant toute parole. Tout cela ressemble alors \u00e0 du bavardage st\u00e9rile. L\u2019imp\u00e9ratif d\u2019\u00e9crire chaque jour, d\u2019en faire une habitude, puis un automatisme, rend visible \u00e0 la relecture ce que ce texte est aussi : un texte produit par un automate. Je le sais. Je continue. Je fuis encore quelque chose, comme hier, comme aujourd\u2019hui. Je fuis la n\u00e9cessit\u00e9 de m\u2019absenter totalement du langage, de ne plus lui adjoindre mes avis, mes opinions, mes volont\u00e9s. Et plus je fuis, plus je sens une puissance dans le langage m\u00eame qui s\u2019approche, pr\u00eate \u00e0 fondre sur moi, ou sur ce qu\u2019il reste de moi, pour qu\u2019il n\u2019en reste strictement plus rien. C\u2019est seulement \u00e0 partir de ce rien que le langage atteindra sa vitesse de croisi\u00e8re, juste apr\u00e8s la crucifixion du trop-plein, de l\u2019\u0153uf. **Illustration** Francis Bacon \u00e9tude d'apr\u00e8s reproduction de Velasquez. Chez Bacon, le pape n\u2019est plus un personnage historique ou religieux : il devient un corps pris dans une cage, une bouche ouverte sans parole, une autorit\u00e9 vid\u00e9e de son sens mais encore debout. C\u2019est une figure apr\u00e8s la chute du sens, exactement comme une langue chercherait \u00e0 tenir apr\u00e8s la crucifixion du trop-plein. ",
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"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Quelque chose m\u2019\u00e9chappe, et c\u2019est forc\u00e9ment une chose \u00e9vidente, une chose qui est l\u00e0, toujours pr\u00e9sente, que je vois et ne vois pas parce que je la vois trop, de la m\u00eame fa\u00e7on que je l\u2019ai toujours vue. Je pense que cette chose est \u00e0 la fois visible dans chaque phrase que j\u2019\u00e9cris et qu\u2019elle s\u2019y dissimule sous un voile de familiarit\u00e9, d\u2019\u00e9vidence. Ce que je nomme la chose n\u2019est pas une pr\u00e9sence. Je crois maintenant pouvoir en discerner un peu mieux la nature. Ce que je nomme la chose est une absence. Peut-\u00eatre une absence. Mais une absence de quoi, de quel manque est-il question ? Est-ce un d\u00e9tail ou l\u2019essentiel, ce manque qui, d\u00e9sormais, m\u2019inflige ceci : l\u2019ayant d\u00e9cel\u00e9, je ne peux plus ne plus le voir. Ce qui me manque est souvent ce qui affleure dans des textes qui ne m\u2019appartiennent pas, que je lis attentivement, comme si j\u2019y cherchais la forme exacte de ce qui, en moi, fait d\u00e9faut. Il m\u2019arrive de lire certains textes avec une attention presque inqui\u00e8te. J\u2019y reconnais quelque chose qui n\u2019est pas \u00e0 moi, mais dont j\u2019ai pourtant l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 priv\u00e9, ou plut\u00f4t qu\u2019on me l\u2019a d\u00e9rob\u00e9. Lorsque je lis Kafka, il m\u2019arrive de m\u2019indigner, me disant soudain : « mais c\u2019est de moi, ceci ou cela ». Avec Quignard, c\u2019est la m\u00eame chose. En r\u00e9alit\u00e9, avec tous les \u00e9crivains que j\u2019aime, je finis par \u00e9prouver ce m\u00eame sentiment : celui d\u2019\u00eatre d\u00e9pouill\u00e9. Je crois que le langage \u00e9crit, \u00e0 partir du moment o\u00f9 mon regard se pose sur une phrase, sur un paragraphe, devient un territoire que je m\u2019approprie, un territoire capable de remuer en moi des pens\u00e9es tr\u00e8s sombres, parfois m\u00eame coupables, coupables parce que je sais tr\u00e8s bien qu\u2019en lisant, en m\u2019appropriant un texte, je faute, j\u2019enfreins quelque chose de difficilement dicible. La sensation de faute, \u00e0 elle seule, fait alors office de nomination. Je me suis encore fait cette r\u00e9flexion hier, je crois, en lisant dans le train qui me menait \u00e0 Vienne le journal de d\u00e9cembre de Gustave Villac. Il m\u2019\u00e9tait m\u00eame p\u00e9nible d\u2019en lire l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 d\u2019une seule traite, comme j\u2019en ai pourtant l\u2019habitude. Cette fois, je crois que je cherchais n\u2019importe quel point d\u2019appui pour m\u2019en extraire, tout en \u00e9prouvant une forme d\u2019arrachement lorsque j\u2019y parvenais. Quitter le texte des yeux, aller soudain voir mes mails pour m\u2019\u00e9vader un instant, c\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de me remettre des chocs que ces extraits m\u2019avaient inflig\u00e9s. Et puis la lecture des mails, tout aussi affligeante — et pour de toutes autres raisons —, ne m\u2019apportait aucun r\u00e9pit. Comme s\u2019il me fallait pr\u00e9cis\u00e9ment cette dose d\u2019affliction pour retrouver un \u00e9lan, je revenais alors au journal de G. V. J\u2019y notais soudain mon \u00e9tonnement devant la longueur inhabituelle des textes, laiss\u00e9s visiblement en l\u2019\u00e9tat, alors que, dans les carnets pr\u00e9c\u00e9dents, j\u2019avais gard\u00e9 l\u2019impression d\u2019une r\u00e9\u00e9criture f\u00e9roce, soumise \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif de la r\u00e9duction. Tomber sur de si longs textes m\u2019a agac\u00e9, surtout parce que je ne savais plus quoi faire de ce que je d\u00e9cidai \u00e0 cet instant \u00eatre une incongruit\u00e9, comme si, soudain, je me lisais moi-m\u00eame dans les mots de G. V., avec le m\u00eame ennui que j\u2019\u00e9prouve \u00e0 me relire lorsque j\u2019\u00e9cris trop long, tout en sachant pourtant que faire un texte long n\u2019est pas seulement \u00e9crire « par plaisir », par ivresse, ou par quelque caprice de la volont\u00e9. \u00c9crire long est souvent la seule solution \u00e0 disposition, faute de mieux. Si tant est que le mieux soit d\u2019\u00e9crire bref — ce qui, bien entendu, ne veut absolument rien dire. Puis de me dire que je n\u2019aurais sans doute pas d\u00fb nommer l\u2019auteur de ce journal, car je n\u2019aimerais pas, moi, lire mon nom dans une note telle que celle-ci. Puis de me demander dans quelle mesure lire ainsi mon nom ne me mettrait pas carr\u00e9ment en fureur contre celui ou celle qui aurait os\u00e9 s\u2019en servir comme pr\u00e9texte pour \u00e9crire un texte qui, tr\u00e8s probablement, n\u2019aurait rien \u00e0 voir avec moi. Ce qui m\u2019a sauv\u00e9 du n\u0153ud au cerveau, ou de la d\u00e9pression dans laquelle je glissais peu \u00e0 peu \u00e0 la lecture de ce journal — dont le journal lui-m\u00eame n\u2019est aucunement responsable —, c\u2019est que nous \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 Vienne. Le fait de sortir du wagon, de faire attention aux deux marches pour atteindre le quai, m\u2019a extrait de mon malaise. Je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 nouveau r\u00e9arm\u00e9 pour affronter une r\u00e9alit\u00e9, une r\u00e9alit\u00e9 qui \u00e9tait, en l\u2019occurrence, d\u2019aller porter un ch\u00e8que \u00e0 la banque, puisqu\u2019ils ont supprim\u00e9 l\u2019une de leurs agences dans le village o\u00f9 nous vivons. Ce qui est absurde, c\u2019est que pour d\u00e9poser un ch\u00e8que de douze euros, nous en avons d\u00e9pens\u00e9 onze pour le voyage aller-retour. Fort heureusement, nous nous \u00e9tions rendus \u00e0 Vienne en nous inventant d\u2019autres raisons que celle-ci : visiter le march\u00e9, par exemple, qui est para\u00eet-il l\u2019un des mieux achaland\u00e9s de France, sans oublier le plaisir de faire une escapade ensemble, S. et moi, d\u2019aller boire un caf\u00e9 dans un v\u00e9ritable caf\u00e9, et d\u2019admirer les fa\u00e7ades de la vieille ville.<\/p>\n illustration<\/strong> Vilhelm Hammersh\u00f8i — Int\u00e9rieurs silencieux<\/p>",
"content_text": " Quelque chose m\u2019\u00e9chappe, et c\u2019est forc\u00e9ment une chose \u00e9vidente, une chose qui est l\u00e0, toujours pr\u00e9sente, que je vois et ne vois pas parce que je la vois trop, de la m\u00eame fa\u00e7on que je l\u2019ai toujours vue. Je pense que cette chose est \u00e0 la fois visible dans chaque phrase que j\u2019\u00e9cris et qu\u2019elle s\u2019y dissimule sous un voile de familiarit\u00e9, d\u2019\u00e9vidence. Ce que je nomme la chose n\u2019est pas une pr\u00e9sence. Je crois maintenant pouvoir en discerner un peu mieux la nature. Ce que je nomme la chose est une absence. Peut-\u00eatre une absence. Mais une absence de quoi, de quel manque est-il question ? Est-ce un d\u00e9tail ou l\u2019essentiel, ce manque qui, d\u00e9sormais, m\u2019inflige ceci : l\u2019ayant d\u00e9cel\u00e9, je ne peux plus ne plus le voir. Ce qui me manque est souvent ce qui affleure dans des textes qui ne m\u2019appartiennent pas, que je lis attentivement, comme si j\u2019y cherchais la forme exacte de ce qui, en moi, fait d\u00e9faut. Il m\u2019arrive de lire certains textes avec une attention presque inqui\u00e8te. J\u2019y reconnais quelque chose qui n\u2019est pas \u00e0 moi, mais dont j\u2019ai pourtant l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 priv\u00e9, ou plut\u00f4t qu\u2019on me l\u2019a d\u00e9rob\u00e9. Lorsque je lis Kafka, il m\u2019arrive de m\u2019indigner, me disant soudain : \u00ab mais c\u2019est de moi, ceci ou cela \u00bb. Avec Quignard, c\u2019est la m\u00eame chose. En r\u00e9alit\u00e9, avec tous les \u00e9crivains que j\u2019aime, je finis par \u00e9prouver ce m\u00eame sentiment : celui d\u2019\u00eatre d\u00e9pouill\u00e9. Je crois que le langage \u00e9crit, \u00e0 partir du moment o\u00f9 mon regard se pose sur une phrase, sur un paragraphe, devient un territoire que je m\u2019approprie, un territoire capable de remuer en moi des pens\u00e9es tr\u00e8s sombres, parfois m\u00eame coupables, coupables parce que je sais tr\u00e8s bien qu\u2019en lisant, en m\u2019appropriant un texte, je faute, j\u2019enfreins quelque chose de difficilement dicible. La sensation de faute, \u00e0 elle seule, fait alors office de nomination. Je me suis encore fait cette r\u00e9flexion hier, je crois, en lisant dans le train qui me menait \u00e0 Vienne le journal de d\u00e9cembre de Gustave Villac. Il m\u2019\u00e9tait m\u00eame p\u00e9nible d\u2019en lire l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 d\u2019une seule traite, comme j\u2019en ai pourtant l\u2019habitude. Cette fois, je crois que je cherchais n\u2019importe quel point d\u2019appui pour m\u2019en extraire, tout en \u00e9prouvant une forme d\u2019arrachement lorsque j\u2019y parvenais. Quitter le texte des yeux, aller soudain voir mes mails pour m\u2019\u00e9vader un instant, c\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de me remettre des chocs que ces extraits m\u2019avaient inflig\u00e9s. Et puis la lecture des mails, tout aussi affligeante \u2014 et pour de toutes autres raisons \u2014, ne m\u2019apportait aucun r\u00e9pit. Comme s\u2019il me fallait pr\u00e9cis\u00e9ment cette dose d\u2019affliction pour retrouver un \u00e9lan, je revenais alors au journal de G. V. J\u2019y notais soudain mon \u00e9tonnement devant la longueur inhabituelle des textes, laiss\u00e9s visiblement en l\u2019\u00e9tat, alors que, dans les carnets pr\u00e9c\u00e9dents, j\u2019avais gard\u00e9 l\u2019impression d\u2019une r\u00e9\u00e9criture f\u00e9roce, soumise \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif de la r\u00e9duction. Tomber sur de si longs textes m\u2019a agac\u00e9, surtout parce que je ne savais plus quoi faire de ce que je d\u00e9cidai \u00e0 cet instant \u00eatre une incongruit\u00e9, comme si, soudain, je me lisais moi-m\u00eame dans les mots de G. V., avec le m\u00eame ennui que j\u2019\u00e9prouve \u00e0 me relire lorsque j\u2019\u00e9cris trop long, tout en sachant pourtant que faire un texte long n\u2019est pas seulement \u00e9crire \u00ab par plaisir \u00bb, par ivresse, ou par quelque caprice de la volont\u00e9. \u00c9crire long est souvent la seule solution \u00e0 disposition, faute de mieux. Si tant est que le mieux soit d\u2019\u00e9crire bref \u2014 ce qui, bien entendu, ne veut absolument rien dire. Puis de me dire que je n\u2019aurais sans doute pas d\u00fb nommer l\u2019auteur de ce journal, car je n\u2019aimerais pas, moi, lire mon nom dans une note telle que celle-ci. Puis de me demander dans quelle mesure lire ainsi mon nom ne me mettrait pas carr\u00e9ment en fureur contre celui ou celle qui aurait os\u00e9 s\u2019en servir comme pr\u00e9texte pour \u00e9crire un texte qui, tr\u00e8s probablement, n\u2019aurait rien \u00e0 voir avec moi. Ce qui m\u2019a sauv\u00e9 du n\u0153ud au cerveau, ou de la d\u00e9pression dans laquelle je glissais peu \u00e0 peu \u00e0 la lecture de ce journal \u2014 dont le journal lui-m\u00eame n\u2019est aucunement responsable \u2014, c\u2019est que nous \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 Vienne. Le fait de sortir du wagon, de faire attention aux deux marches pour atteindre le quai, m\u2019a extrait de mon malaise. Je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 nouveau r\u00e9arm\u00e9 pour affronter une r\u00e9alit\u00e9, une r\u00e9alit\u00e9 qui \u00e9tait, en l\u2019occurrence, d\u2019aller porter un ch\u00e8que \u00e0 la banque, puisqu\u2019ils ont supprim\u00e9 l\u2019une de leurs agences dans le village o\u00f9 nous vivons. Ce qui est absurde, c\u2019est que pour d\u00e9poser un ch\u00e8que de douze euros, nous en avons d\u00e9pens\u00e9 onze pour le voyage aller-retour. Fort heureusement, nous nous \u00e9tions rendus \u00e0 Vienne en nous inventant d\u2019autres raisons que celle-ci : visiter le march\u00e9, par exemple, qui est para\u00eet-il l\u2019un des mieux achaland\u00e9s de France, sans oublier le plaisir de faire une escapade ensemble, S. et moi, d\u2019aller boire un caf\u00e9 dans un v\u00e9ritable caf\u00e9, et d\u2019admirer les fa\u00e7ades de la vieille ville. **illustration** Vilhelm Hammersh\u00f8i \u2014 Int\u00e9rieurs silencieux ",
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